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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers· Ou la Constance

Les Lacènes

Antoine de Montchrestien· imprimée en 1601· 5 actes· 1 760 vers· 14 personnages

Personnages

  • OMBRE
  • CLÉOMENE
  • PANTHÉE
  • CHOEUR
  • CRATESICLEA
  • ARCHIDAMIE
  • STRATONICE
  • LÉONIDAS
  • AGIS
  • PAUSANIAS
  • PHÉAX
  • DAMOISELLE
  • PTOLOMÉE
  • MESSAGER
AU LECTEUR

C'est ici la fin de Cléomène, homme certes digne d'être Roi de Sparte, et celle de ses compagnons, dignes aussi de lui être compagnons. Tu peux y voir combien la discipline augmente le courage, et combien le courage honore la discipline. Et davantage encor, comme les femmes qu'on estime naturellement timides, à l'imitation de leurs maris et parents font paraître une constance qui ne cède en rien à celles des hommes plus généreux. Dont tu pourras apprendre qu'une bonne âme est plantée en si ferme assiette, que nul accident de fortune ne peut l'ébranler, et que les traits du malheur tombent tous rebouchés aux pieds de la vertu, sans la blesser en aucune sorte. La Tragédie te dira le reste ; tourne le feuillet et la lis.

ÉPIGRAMME Ô fortune cesse ta rage ; Quel bien en peux-tu acquérir, Puisque tu connais mon courage, Et que je sais qu'il faut mourir ? Ainsi disait dedans son coeur Cléomène en valeur extrême ; Qui, vaincu, se rendit vainqueur De la fortune et de soi-même.

ACTE I

OMBRE

Grand Roi dont la valeur qui n'a point de pareille, Comble le coeur de crainte, et l'Esprit de merveille, Écoute encor un coup ton cher Théricion, Qui contre ton vouloir suivant sa passion Enfonça son épée en sa forte poitrine ; Qui soupira son âme aux bords de la marine ; Qui faisant réussir en effet son discours, Pour allonger sa gloire abrégea ses beaux jours. Que si le souvenir de ces choses te touche, Donne quelque créance aux propos de sa bouche, Tristes avant-coureurs de ta prochaine fin. S'il m'est permis d'ouvrir les secrets du Destin, Pour te les déceler, doux objet de mon âme : Avant qu'il soit longtemps tu couperas la trame De tes jours malheureux, et maudira le sort, N'ayant ensemble joint ta déroute et ta mort ; Alors que je te tins ce discours mémorable : Fuirons-nous maintenant une mort désirable, Qui nous fait pour l'honneur mépriser le danger, Pour aller vivre serfs sur un bord étranger ; Mais y mourir plutôt, privés d'honneur funèbres, Et cachés noms et corps sous l'oubli des ténèbres. Las où tend notre cours ! Fuyons-nous le trépas, Ou bien si devers lui nous adressons nos pas ? Puisqu'il se vient offrir plus avant ne t'éloigne, Pour le trouver ailleurs avec honte et vergogne. Ou si ta qualité permet de recourir, À ceux qui maintenant te pourraient secourir, Et d'aller courtiser les Mignons d'Alexandre ; Encore vaut-il mieux librement s'aller rendre Au vainqueur Antigone, homme plein de valeur, Que d'un autre servage accroître ton malheur : Ce Prince aussi courtois après une victoire, Qu'il est fier au combat, remettant en mémoire Tant de bons citoyens par toi seul conservés, Et tant d'exploits guerriers par ton bras achevés, Devant qu'il eût vaincu ton vainqueur exercite, Te fera traitement sortable à ton mérite. La Fortune préside aux choses d'ici-bas, Mais surtout son pouvoir se fait voir aux combats ; Où la seule vertu demeurant toujours une, Gagne ordinairement cédant à la Fortune. Que si tu ne veux point t'engager à ce Roi, Que la faveur des Cieux élève dessus toi ; Ou bien si ton courage enflé de jeune audace, Ne quitte la victoire abandonnant la place, Retente derechef un combat hasardeux ; Mais pour un ne te rends inférieur à deux : Antigone vaut mieux que ne fait Ptolomée. Ne m'allègue jamais ta mère bien-aimée, Ni que pour t'acquitter vers elle du devoir, Dessus le Nil fécond il te faut l'aller voir : Tu lui seras vraiment un spectacle agréable, Alors que de tous points devenu misérable, De Prince poure esclave, et de maître servant, Tu la feras mourir mille fois en vivant. Il vaut donc mieux, grand Roi qu'uniquement j'honore, Pendant que nous voyons Lacédémone encore, Et que le Ciel ami nous arme encor la main, Tirer quand et le sang notre âme hors du sein : Notre terre à nos os sera bien plus légère, Qu'une terre ennemie, infidèle, étrangère. Je conseillai cela ; mais tu ne m'en crus pas : Nul ne se doit tuer pour fuir au trépas, Dis-tu demi-fâché, on ne me peut distraire Du chemin entrepris par nul avis contraire. Tu te paissais d'espoir, mais l'espoir te déçut : Je courus à la mort, et la mort me reçut ; Elle t'ouvre les bras, ô mon cher Cléomène, Et quand et toi les tiens au sépulcre elle mène : Mais de l'honneur de tous elle prend tant de soin, Qu'elle vous fait finir les armes dans le poing. Va donc et les anime à rompre leur servage, Ô l'Astre des Guerriers allume leur courage ; Et toi qui n'as en toi rien plus grand que le coeur, Si vif on t'a vaincu, mourant reste vainqueur. Je me tais ; car le Ciel me défend la parole : Tu t'efforces en vain d'embrasser mon idole, Il ne me reste plus de ce corps que j'avais, Que cette Ombre légère et cette faible voix, Qui dans les champs d'Élise où seul je me promène ; Appelle incessamment par son nom Cléomène.

Théricion : ami de Cléomène. Il s'était suicidé pour l'honneur. [EF]

Marine (aux bords de la) : Au bord de la mer. [EF]

Trame (tu couperas la... de tes jours) : tu te tueras. [EF]

Serfs : qui n'est pas libre et dépend d'un maître. [FC]

Devers lui : vers lui. [CSP]

Vergoigne : vergone = honte. [F]

Mignons : Favoris d'amitié ou d'amour. [F]

Antigone : Antigonos II Doson, Roi de Macédoine, défit Cléomène. [Mic]

Exercite (vainqueur) : armée qui était vainqueur. [SP]

Sortable à ton mérite : qui convient à ton mérite. [FC]

Derechef : de nouveau. [Acad.]

Ptolomée : Ptolomée IV Philipator. Cléomène s'étant réfugié chez lui, fut emprisonné. [EF]

Poure : Pauvre. [Nic]

Lacédémone : Autre nom de Sparte. [T]

Quant et : avec. [L]

Paissais (tu te) : tu te nourrissais. [T]

Idole : ici, vaine image, l'ombre d'un mort. [F]

Élize (les champs d') : Les champs Élisées, Lieu réservé aux âmes des gens de bien. [T]

Cléomène : Cléomène III ,Roi de Sparte, prisonnier en Égypte où il se suicida. [EF]

CLÉOMENE

L'Amitié des mortels par la mort ne meurt point, Quand les noeuds de la foi leurs âmes ont conjoint : Mais elle suit leur Ombre à l'infernale rive, Lorsque leur froide cendre à son sépulcre arrive. On dit que dans Léthés on noie tout souci, Mais celui des Amis ne s'éteint pas ainsi. Mon cher Théricion m'en porte témoignage : Car lui qui par sa mort me montra son courage Est naguère venu s'offrir devant mes yeux, Lorsqu'ils étaient bandés d'un somme oblivieux : Son port étant dolent, ses yeux cavés de larmes, Son front tel que la Lune alors que par les charmes Des Thessales sorciers, une horrible pâleur De rouge entremêlée, a terni sa couleur. Ses os perçant la peau blanchissaient de la sorte, Que ferait le squelet d'une personne morte : À peine il se portait sur ses tremblants genoux, Et ses pieds incertains vacillaient à tous coups. Lors mes yeux chatouillés d'une obscure lumière, Ouvrirent en sursaut leur humide paupière : Je le connus pourtant ; mais le voyant ainsi, Mon front en devint pâle et mon Esprit transi ; Mon courage perdit sa naturelle audace, Je sentis par mes os s'écouler une glace, Et tremblai sous l'accès de cet étonnement, Comme fait un fiévreux en son froid véhément. L'effroi demi passé, de près il se présente ; Je le veux embrasser, mais en vain je le tente ; Et plus pour cet effet je me porte en avant, Son corps fuit de ma main comme une ombre de vent. Ainsi trompé d'espoir je pouvais à grand peine, De mes poumons serrés tirer un peu d'haleine ; Et tremblant tout de peur je pensais que dès lors, Mon âme dût sortir de la prison du corps : Mais sa voix la retint proférant un langage, Qui ensemble me donne et m'ôte le courage ; Et qui m'assure encor qu'en me désespérant, Je dois bientôt mourir, et revivre en mourant. Ô Discours et fâcheux et plaisant tout ensemble, Par toi je suis hardi, par toi-même je tremble ; Non, je ne tremble point ; tu m'augmentes plus fort Le désir de mourir en m'annonçant la mort. Puisque tu me promets que ma valeur extrême, Son immortalité doit prendre en la mort même : À ce dernier secours il faut donc recourir ; Celui n'a bien vécu qui craint trop de mourir.

Foi : Ici fidélité. [SP]

Conjoint (ont) : ont unis. [L]

Léthés : le Léthé, fleuve des Enfers, boire son eau faisait tout oublier. [L]

Somme oblivieux : sommeil qui fait tout oublier. [R]

Port : maintien. [Acad]

Thessales : de Thessalie, au nord de la Macédoine dont elle fut une province. [T]

Squelet : squelette, tous les os d'un corps mort privé de sa chair dans son état naturel. [L]

CLÉOMENE

Elle m'a jà perdu, je l'ai déjà perdue.

Jà : déjà. [FC]

PANTHÉE

L'heure est donques par moi vainement attendue, Où je me promettais de voir ses Étendards, Arborés derechef au milieu des soldats, Menacer de leur branle Argos et Sycionne ? Il faut user du temps comme le Ciel l'ordonne ; Nous pourrons à la fin mettre au sein de la mer, La flotte qu'on promet à ton secours armer.

Donques : donc. [L]

Dererchef : de nouveau, une seconde fois. [L]

Branle : menacer de leur branle = Menacer par leur mise en mouvement. [FC]

Argos et Sycionne : Argos et Sicyone, Villes du Péloponèse, ennemis de Sparte. [T]

CLÉOMENE

Ne t'en remets plus là, vaine est cette assurance, Et le seul désespoir reste à notre espérance. Devais-je aussi penser qu'un Roi voluptueux, Voulût faire du bien à des gens vertueux ? Qu'un Roi qui n'ouït onq' le cliquetis des armes, Osât bien se trouver au hasard des alarmes ? Qu'un Roi qui seulement entre les femmes vaut, Allât tout des premiers à quelque rude assaut ? Il désire plutôt de tous nous se défaire : Le vice est de tout temps à la vertu contraire. Ne te souvient-il pas d'un de ces bons valets, Qui s'en vint avant-hier nous voir en ce palais ? D'un front masqué de feinte il me fit cent caresses, Il me promit des yeux cent faveurs tromperesses, Bons Dieux qu'il me donna d'eaux bénites de Cour ! Mais en se retirant il s'arrêta tout court, Quand il fut à la porte : ô Garde peu soigneuse Veillez mieux (ce dit-il) cette bête hargneuse, Ce Lion furieux, car s'il pouvait sortir Vous-même en sentiriez le premier repentir : Il se pensait tout seul ; au pas je me retire, Et sur un tel discours je ne pouvais rien dire, Sinon que l'on ne voit aux royales maisons, Pratiquer aujourd'hui que force trahisons : Que les plus gens de bien y ont moins d'assurance : Qu'en vain aux Courtisans on met son espérance, Vu que le plus souvent ils promettent confort À celui qu'en leur coeur ils souhaiteraient mort.

Onq : onc = onques c.a.d. jamais. [Aca]

Tromperesses : trompeuses. [EF]

Court (eaux bénites de) : eaux bénite de Cour, plutôt que de Court. [EF]

Ce dit-il : Se dit-il, plutôt que ce dit-il. [EF]

Maisons (royales) : maisons qui apartiennent au Roi. [L]

PANTHÉE

Ô Monstres de la Cour, Sirènes charmeresses Vous cachez notre mort sous des feintes promesses ; Comme faisaient jadis les filles d'Achelois, Qui trompaient les Nochers des douceurs de leur voix. Les Rochers Capharès, les Syrtes sablonneuses, Aux pauvres navigueurs ne sont tant périlleuses ; Qu'est à l'homme d'honneur un Courtisan accort, Qui lui promet la vie et lui donne la mort.

Charmeresses (Siènes) : Sirènes enchanteresses. [SP]

Achelois (les filles d') : les filles du fleuve Achéloüs = les sirènes. [T]

Nochers : pilotes. [FC]

Capharès (Rochers) : Le dictionnaire Bouille note l'existence d'un Cap de Capharée où la tempête aurait dispersé les grecs au retour de Troie. [EF]

Syrtes : Nom ancien de deux golfes que forment la Méditerranée sur la côte septentrionale de l'Afrique entre la Cyrénaïque et le cap Hermaeum. [L]

Navigueurs : navigateurs. [EF]

CHOEUR

ACTE II

Cratésicléa, Choeur, Archidamie, Stratonice.

CRATESICLEA

Grands Dieux qui dessus nous tant de biens épandez, Que par leur multitude ingrats vous nous rendez, Je me trouve égarée au milieu des Dédales, De vos douces faveurs et grâces libérales ; De sorte que je laisse à faute de discours, Votre honneur sans honneur, sans los votre secours. Mais vous qui connaissez nos secrètes pensées, Lisez dedans mon coeur les Grâces amassées, Que je ne puis éclore, afin que mon devoir Soit mesuré, grands Dieux, avecques mon pouvoir ; Que ferais-je aussi bien en vos faveurs étranges. Sinon en vous louant amoindrir vos louanges ? Faisant donc maintenant ce que faire je puis, Je m'acquitte vers vous et quitte je ne suis. Je vous devrai toujours ce qu'ores je vous paye, Encor qu'à le payer tous les jours je m'essaye. Puisqu'encor une fois vous vous tournez vers nous, Apaisant la rigueur de vos justes courroux, Exercés sur nos chefs du depuis quatre années : Puisque nos peines sont à ce point terminées ; Puisque la liberté nous doit tirer d'ici, Puisque de nos douleurs on prend quelque souci ; Puisque notre malheur le Roi d'Égypte touche, Et que tant de soupirs semés par notre bouche ; N'ont été vainement épandus dans les Cieux, Mais ont enfin ému les hommes et les Dieux ; Le doux vent d'un Espoir rallume mon courage, Malgré nos ennemis, malgré toute leur rage, Ma Sparte reprendra derechef sa vigueur, Ses Lois, l'autorité ; ses Gensdarmes, le coeur, Du peuple achaïen les villes conjurées, Se pourront repentir de s'être parjurées. Peuple aveuglé d'erreur qui libre t'es soumis Aux ennemis communs, pour nuire à tes amis : Et toi méchant Arat auteur de nos misères, Vous nous serez un jour vassaux et tributaires ; J'espère que des miens vous recevrez la loi, Après avoir aux miens manqué de bonne foi. Qui voudrait désormais à cela contredire ? Et qui s'affranchira des lois de ton Empire, Ô brave Cléomène unique Enfant de Mars, Qui pourra soutenir le choc de tes soldats ; Puisqu'Antigone est mort, et que ton Ptolomée Te donne liberté, te promet une armée ? Les plus forts ennemis te céderont le lieu, Sitôt qu'ils te verront marcher ainsi qu'un Dieu, Au front de l'avant-garde ou bien de la bataille, S'il s'en trouve quelqu'un qui t'attende ou t'assaille, Étonné de ta face et de ton brave port ; Il fuira le combat pour éviter la mort : Les Palmes sous tes pas alors on verra naître, Et ta main valeureuse aux armes bien adextre, Ne se lassera point de planter des Lauriers, Honorables témoins de tes gestes guerriers. Toi qui conduis le jour fais que cette journée, Dessus notre horizon soit bientôt ramenée : Ainsi de ta carrière étant déjà lassé, Sois-tu de l'Océan doucement caressé ; Et Thétis tous les soirs baille aux moites Phorcides Ton char pour le loger dans leurs antres humides. Je jouis cependant de ce beau jour ici, Qui fait naître ma joie et mourir mon souci. Ô filles l'ornement et la gloire de Sparte, Faites qu'ores le deuil de vos âmes s'écarte : Arrêtez avec moi le courant de vos pleurs, Les chardons sont passés venez cueillir les fleurs. Car le temps est venu qui s'est tant fait attendre, Où vos joyeux ébats il vous convient reprendre, Vos coeurs soient désormais plus que jamais contents, Après un long hiver entrez dans le Printemps, Si le bien et le mal tour à tour on possède, C'est bien raison qu'à l'un l'autre aujourd'hui succède. J'imagine déjà de vous voir bras à bras, Tâcher d'une secousse à vous jeter à bas, Donner le croc en jambe à ta chère compagne, Pour lui faire du corps mesure la campagne. Je vous vois sur Eurote aux rivages sacrés, D'un mouvement gaillard fouler l'herbe des prés, Et d'un pied bondissant tomber à la cadence. Je vois d'autre côté entourer votre danse À nos jeunes garçons, dont le brave troupeau Contemple vos corps nus et ce qu'ils ont de beau ; Tandis que vous ballez ainsi que belles Fées, À tétins découverts et tresses décoiffées. Mes filles aujourd'hui ces biens nous sont rendus, Agréables tant plus qu'ils sont moins attendus. Faites retentir l'air d'un Cantique de joie, Qu'un doux feu d'allégresse en vos faces on voie, Nous rentrerons bientôt en notre liberté, Et peu de jours après dedans notre Cité.

Dédales : Lieux où on se perd , à cause de l'embarras des détours. [Acad]

Los : louanges. [FC]

Quitte : libéré de ma dette. [L]

Ores : maintenant. [SP]

Chefs : têtes. [F]

Depuis (du) : depuis. [FC]

Gensdarmes : Corps de cavaliers pesamment armés. [SP]

Achaïen (peuple) : Ancienne province de la Grèce entre l'Épire et la Thessalie. [T]

Adextre : adroite. [T]

Thétis : Déesse de la Mer, Mère d'Achille. [L]

Phorcides : Les Grées, filles de Phorcus, fils de la mer et de la terre. [T]

Eurote : fleuve de Sparte

Gaillard : vigoureux. [SP]

Baller : danser. [L]

Tétin : Le bout de la mamelle, soit chez les femmes, soit chez les hommes.

CRATESICLEA

Filles chantez Io ; le Roi d'Égypte ordonne, Que mon fils Cléomène et les autres Spartains Se tiennent du secours à l'avenir certains.

Io : Fille d'Inachus, changée en vache, redevint femme, puis déesse des Égyptiens. [T]

STRATONICE

Que le Roi Ptolomée ait changé de courage ! Et qu'il nous veuille encor délivrer de servage ! Bons Dieux qui le croira s'il ne veut s'abuser. Un Prince qui dépend le temps à courtiser, Qu'une vieille putain à son plaisir gouverne, Qui fait de son Palais une sale taverne, Un théâtre de honte, un infâme bordeau, Pourrait-il je vous pri' faire un dessein si beau ? Tu serais bien, ma Sparte, en ton heur malheureuse, Si toi qui fus toujours guerrière et généreuse, Demeurais obligée à ce Roi vicieux, L'opprobre de la terre, et la haine des Cieux : Non il n'en sera rien ; car il est ordinaire De voir venir du bien d'un Prince débonnaire, De tel arbre tel fruit ; mais un méchant ne peut Faire aux bons aucun bien, ou bien il ne le veut : Et plutôt on verrait les courantes rivières ; Faire aller contre mont leurs humides carrières ; Et le flot de la mer d'amer devenir doux, Qu'il aimât Cléomène et s'apaisât à nous. Reine, unique Phénix des femmes de notre âge, Sous le vent d'un faux bruit s'est ému ton courage : Toi qui par ta prudence as prévu tant de fois, Les maux qui menaçaient notre peuple et nos Rois, Comment par un Espoir te laisses-tu séduire, Vu que ce Roi pervers ne tâche qu'à nous nuire ? Ne veut que notre mort ? Mais pour nous tourmenter, Il ne désire encor la vie nous ôter : Il se plaît de tenir en prison Cléomène, Et d'obscurcir en lui tout l'honneur de Lacène : Il désire sans plus d'allonger nos malheurs, Afin de ne tarir la source de nos pleurs. Rien ne peut effacer ce penser de mon âme ; Quelque autre mal nouveau sous ce bruit il nous trame : On en voit les éclairs, le tonnerre en doit choir, Si le vol des Oiseaux ne me vient décevoir, Si leur chant ne me trompe, et si par les augures, L'Esprit peut pénétrer jusqu'aux choses futures. Ce qui t'a pu, grand' Reine, à ce point attirer, C'est l'espérer en tout pour ne désespérer, C'est que ton coeur ému de cent diverses peines, Laisse aller ses désirs aux apparences vaines, Dont les impressions peuvent ore aveugler, L'oeil de ton jugement qui fut jadis si clair. Si notre délivrance était toute arrêtée, Ô Reine, penses-tu que mon mari Panthée, Qui m'aime plus que lui, et que j'aime encor mieux, Que je ne fais le jour qui m'éclaire les yeux, Ne m'eût d'un si grand bien hier au soir avertie ? Hier au soir je le vis mais à la départie, M'embrassant doucement il se mit à pleurer ; Ses pleurs tout à l'instant me firent soupirer, Le vent de mes soupirs fît distiller en larmes La nue de mes yeux : lui qui dans les alarmes, Ne se montra jamais du péril étonné, Aux pleurs entre mes bras restait abandonné. Hélas ! Je connus bien que sa vague pensée, De contraires discours était fort élancée ; Mais je n'osai jamais la cause en demander, Tant peut à mon désir le respect commander ! Depuis je n'ai repos, depuis j'ai l'âme atteinte Tantôt d'une espérance, et tantôt d'une crainte ; Mon coeur ne se promet que des adversités, Mon oeil ne pense voir que des calamités. Ô grands Dieux détournez le sinistre présage, Que ces tristes pensers font naître en mon courage ; Et contre mon espoir ayez pitié de nous, Apaisant désormais votre juste courroux. Mais vois-je pas venir la belle Archidamie ? Qu'elle est pâle, bon Dieu ! Qu'as-tu ma chère amie ?

Dépend le temps : consomme le temps. [SP]

Bordeau : bordel. [L]

Pri' : prie, l'apostrophe évite les 13 pieds. [EF]

Carrières : chemins. [SP]

Phénix : ici, qui est supérieur à toutes celles de son genre. [FC]

Grand' Reine : l'apostrophe évite les 13 pieds. [EF]

Panthée : ami fidèle de Cléomène. [EF]

Départie (à la) : ici, au moment de son départ. [SP]

Nue : nuée, nuage. [EF]

Pensers : pensées. [F]

Archidamie : soeur de Stratonice, celle-ci étant l'épouse de Panthée. [EF]

ARCHIDAMIE

Tant d'accidents font foi que la prudence humaine, Parmi le plus certain est mêmes incertaine.

Mêmes incertaine : idem même incertaine. Le s permet les 12 pieds. [EF]

CHOEUR

ACTE III

Cratésicléa, Léonidas, Agis, Pausanias, Phéax, Choeur.

CRATESICLEA

Mon Esprit est flottant entre mille discours ; Ce bruit et mon désir nous promettent secours, Et Cléomène encor accroît cette assurance : Mais les signes sacrés m'en ôtent l'espérance. À quoi me résoudrai-je en ces diversités ? Quel parti dois-je suivre en ces perplexités. Les hommes apaisés permettent que j'espère, Et les Dieux irrités s'obstinent au contraire. Ils nous veulent du mal encor qu'à leur courroux, Nous immolons des boeufs, des agneaux et des boucs. Si tant de voeux sacrés et de pieux offices, Si tant d'oblations, de dévots sacrifices, Quand Sparte fleurissait offerts à vos bontés, En son malheur fatal ne sont à rien comptés ; Votre oreille, ô grands Dieux, qui tout le monde écoute, Pour nous tant seulement n'orra donc jamais goutte ? Dites-moi, couvez-vous au profond de vos coeurs, Contre notre Cité quelques vieilles rancoeurs ; Et vengeant dessus nous les fautes de nos pères, N'avez-vous en leur mort apaisé vos colères ? Que peut mon Cléomène avoir jamais commis, Pour vous avoir rendu ses formels ennemis ? Est-ce un lâche parjure ; un homme déshonnête, Qui sous un front humain recèle un coeur de bête ? Se peut-il mettre au rang des ambitieux, Qui jamais sans dépit ne regardent les Cieux ? Vous qui de tout en tous avez la connaissance, Pouvez-vous ignorer quelle est son innocence ? Si l'homme recevait ce qu'il a mérité, Celui-ci vivrait-il en telle adversité ? Ce n'est donques point vous qui n'aimez que Justice, Qui nous venez livrer cet injuste supplice ; Ce n'est donques point vous qui nous voulez du mal : Tout ce malheur nous vient de quelque arrêt fatal, Qui doit s'exécuter contre Sparte en notre âge ; Nous n'avons fait la faute et souffrons le dommage. Espoir quitte-moi donc, je ne veux plus de toi ; Non ne déloge pas, demeure encor chez moi, Trompe encor quelque peu mon âme languissante, Au moins si tu n'es vrai, ton erreur me contente. Si tu n'es vrai, que dis-je ? Hé ! qui pourrait douter Que le Roi ne voulût de prison nous ôter ? Il ne peut désormais s'y trouver nul obstacle, La parole d'un Prince est un certain Oracle. Vous cependant, mes fils, de qui les premiers ans, Promettent par leurs fleurs des fruits doux et plaisants, Ne souffrez que le temps perde la souvenance Des maux que vous portez en votre tendre enfance. Enfants vous êtes nés d'un père Généreux, Soyez-le comme lui, mais non si malheureux : Possible que Ciel d'un bon oeil vous regarde, Croissez, petite race, et soyez en sa garde.

Orra (n'... goutte) : n'entendra rien. [EF]

Âge (en notre) : en notre époque. [EF]

PHÉAX

Son trépas à jamais le rendra glorieux ; Car si bien il vécut, il mourut encor mieux. À peine le Soleil avait laissé derrière Galopant à son but, moitié de sa carrière ; Quand plus de constance étant prompt et hâtif, Libre il voulut mourir pour ne vivre captif : Il appelle Télècre aux armes indomptable, Le robuste Cléandre en guerre redoutable, Le superbe Bias, le généreux Damis, Le courtois Lisander, et ses autres amis, Par le brave Panthée avertis de se rendre Tous en un même lieu, pour les armes y prendre Contre leurs ennemis, voire même contre eux, Si leur dessein trouvait un succès malheureux. Les trouvant disposés de corps et de courage À suivre son vouloir, il leur tient ce langage : Ô Guerriers indomptés qui d'un coeur haut et fort, Pouvez voir sans frayeur l'image de la mort Errante, épouvantable, au milieu des alarmes, Ou comme Astres de Mars vous reluisez en armes ; Si par tant d'accidents qui nous font malheureux, Vous n'avez attiédi vos bouillons généreux ; Or que nous endurons pire que la mort même, Aurez-vous quelque peur de voir sa face blême ? Vous savez, mes amis, que ce parjure Roi, Nous retint prisonniers sous ombre de la foi ; Et que nous qui soulions vivre en toute franchise, Ne l'avons pu gar+der après l'avoir acquise. Or le vivre est servir s'il n'a la liberté, De mourir aussitôt qu'en vient la volonté : Tout homme de courage et qui l'honneur veut suivre, Doit vivre autant qu'il doit non autant qu'il peut vivre ; Et le temps de mourir est venu justement, Quand on a plus de mal que de contentement : Car celui va choquant les règles de nature, Qui faute de mourir trop de peines endure. Plus aisément qu'on n'entre en la vie on en sort ; Elle n'a qu'une porte, et mille en a la mort : L'une dépend d'autrui, mais l'autre de nous-même. Nous venons de partout à ce passage extrême. Puis donc qu'ayant vécu je ne sais combien d'ans, Nous serions aussi bien le trépas attendant, En allant au-devant rendons notre mémoire, Morte à tout déshonneur et vivante à la gloire. Montrons que pour mourir ne faut que le vouloir ; Et qu'un homme de bien met tout à nonchaloir, Quand il est question de faire une entreprise, Qui lui donnant la mort son nom immortalise. Ayons de la valeur nous en viendrons à bout, Sans elle on ne peut rien, avec elle on peut tout. Nous sommes désarmés ; mais courrons à ces armes ; À cette ville ici donnons mille alarmes, Empoignons, mes amis, empoignons ces soldats, Qui sont or' amusés à rire entre les plats ; Et qui font tournoyer à l'entour de la table Les verres couronnés de liqueur délectable. Ramassons à ce coup nos généreux Esprits, Nous prendrons aisément des hommes déjà pris De vin et de viande, et que la bonne chère, A rendus de tout point oublieux de bien faire. Le point de l'entreprise en nos mains s'est rendu Deux ou trois jours plutôt qu'il n'était attendu ; Ne souffrons néanmoins que de nous il s'absente ; Il faut au fait présent une vertu présente : Car les trop longs délais sont la mort d'un dessein, Qu'on admire tant plus qu'il a l'effet soudain. Allons, mes compagnons, où l'honneur nous convie : Le passage qu'on fait de la mort à la vie, Faisons-le sans frayeur de la vie à ma mort. Vainquons en nous vainquant les hommes et le Sort : Qui veut, ainsi que nous, regagner sa franchise, S'il accourcit ses jours sa gloire il éternise. À ces propos brûlants ses compagnons aimés, Furent d'un vif courage ardemment allumés : Leur coeur à son dépit mêle l'impatience ; Il leur tarde déjà que quelqu'un ne commence, Quand ton fils généreux le premier avancé, Le premier qu'il saisit a sous lui renversé. Tous les autres après à leurs gardes s'attachent ? Et hors des poings tremblants les armes leur arrachent ; Ils pouvaient leur plonger le fer dedans le flanc ; Mais ne voulant épandre un si servile sang Les laissent prosternés de corps et de courage : Imitant le Lion qui n'a point tant de rage, Qu'il ne pardonne à ceux qui de peur combattus, Implore sa merci sur la terre abattus. Après s'être affranchis ils franchissent la porte, Tout ainsi que durant une tempête forte, Le tonnerre souffreux en l'ombrage assiégé, Après un long combat, d'un effort enragé, Se fait jour à travers des vagabondes nues, Et les fait scintiller de flammèches menues : Ils sortent du logis avec un si grand bruit, Que qui les oit, les craint ; et qui les craint, s'enfuit : Car à voir seulement les éclairs de leur face, Les courages les plus chauds étaient remplis de glace. Et si quelqu'un osait soutenir leur effort ; Pensant sauver sa vie il recevait la mort. Comme un torrent qui chet des plus hautes montagnes, Se fait en un moment Roi des basses campagnes : Nul obstacle ne peut sa fureur arrêter ; Il s'efforce tant plus qu'on lui veut résister : Les pauvres Laboureurs émus de leur dommage, S'opposent, mais en vain, à ce cruel ravage ; Tout est enveloppé dessous ses flots troublés, Qui ravissent les ponts, les arbres et les blés. De même nos Guerriers qui délivrés se montrent, Passent dessus le ventre à tout ce qu'ils rencontrent ; Rien n'arrête leurs pas ; nul n'ose tant soit peu, Regarder leur visage étincelant de feu. Ayant fait bravement la première saillie, Au boiteux Hippotas la force est défaillie, Encor qu'il fût sorti fort délibérément Mais voyant que pour lui tous allaient lentement, Tournez, tournez, dit-il, contre moi votre épée ; La trame de ma vie à ce coup soit coupée ; Dépêchez-vous amis, et que tardez-vous plus, Pour le regard d'un homme impuissant et perclus ? Las mon courage est fort, mais mon corps est débile ! Tuez-moi promptement, suis-je pas inutile ? Au fer son estomac il avait exposé, Quand un homme à cheval fut par eux avisé, L'un d'eux court à la bride et l'ayant fait descendre, L'autre monte Hippotas, et puis sans plus attendre, Ils vont courant partout d'un pas non arrêté ; Ils vont partout criant liberté, liberté ; Mais le peuple couard et digne de servage, Sans l'imiter admire un si brave courage : Il n'a de la vertu sinon jusqu'à louer, Ceux qu'il voit sans frayeur à la mort se vouer, Et mettre au désespoir toute leur espérance : Car pour les suivre au reste il maque d'assurance. Un coeur glacé de peur ne se peut échauffer, Quoiqu'il voie aux périls la valeur triompher. Leur âme étant plus fort au combat animée, Par la fuite de tous, ils trouvent Ptolomée, Le fils de Chrisermus, qui du palais sortait, Et d'un si grand dessin alors ne se doutait. Trois s'élancent sur lui ; il tombe sur la terre, Non autrement qu'un chêne abattu du tonnerre. Voyant qu'il était mort ils marchent en avant, Plus vite que ne court un tourbillon de vent ; Excitant un grand bruit s'il trouve quelque chose Dessus les champs salés qui contre lui s'oppose. Ainsi ces grands Héros un tumulte émouvant, L'un après l'autre allaient les carrefours suivant ; Lorsque pour l'apaiser monta dedans son coche Le Gouverneur craintif ; mais venant à l'approche, Ils lui coururent sus d'une telle vigueur, Que sa garde perdit et la force et le coeur ; Tous oubliant l'honneur d'avec lui se départent, Comme on voit dans un champ les brebis qui s'écartent, Voyant venir un Loup leur mortel ennemi, Tandis que leur Berger est à l'ombre endormi. Mais ainsi qu'un Lion plein d'ardente furie, Trouvant des boeufs paissant en la verte prairie, Sur tous en choisit un, lui livre le combat, À la gorge le prend et sous ses pieds l'abat ; Ton fils hors de son coche attire Ptolomée, Et le renverse mort dessous sa main armée ; Puis tous vont au Château plus vite qu'un éclair, Qui court en un moment le grand vague de l'air ; Ses rays luisent en long et sortant de la nue, Il attire après soi mainte flamme menue. Or c'était le dessein de ces braves Guerriers, Que d'arracher les fers à tous les prisonniers ; Pour s'en servir après à suivre l'entreprise : Mais les rudes geôliers gardèrent la surprise, Et barrèrent si bien les portes tout par tout, Que jamais leur effort n'en peut venir à bout. Cent mille autres moyens ton fils tente et retente, Se voyant rebuté de sa meilleure attente ; Il supplie, il menace, il exhorte un chacun De s'armer avec lui pour le repos commun ; Mais il n'avance rien : s'il ne trouve personne, Qui résiste à sa main, nul secours ne lui donne : Tout le monde étonné loin de lui s'enfuyait, Quand il voyait son front, quand sa voix il oyait. Ayant fait et refait maint inutile voyage, Tourne vers ses Guerriers il leur tient ce langage. Ce n'est pas de merveille, ô généreux amis, De voir ce lâche peuple à des femmes soumis ; Car il fuit liberté quand elle se présente, Autant qu'il la désire alors qu'elle est absente, Il ne mérite point de posséder son bien, Vu que pour l'acquérir il ne veut perdre rien. Aujourd'hui donc, Guerriers, la valeur vous convie, De rendre votre mort semblable à votre vie ; La belle fin est due au beau commencement : Vous avez bien vécu, mourez donc bravement. Tous approuvent ces mots du coeur et de la tête. Hippotas à Damis fait premier sa requête ; Les deux sont résolus de faire leur devoir, L'un à donner le coup, l'autre à le recevoir. Damis d'un bras robuste enfonce son épée, Dans le coeur d'Hippotas, elle est toute trempée Du sang, qui par la plaie à bouillons regorgeant, Fait un large ruisseau où l'âme va nageant. Les autres préparés à un semblable office, De leur vie à l'honneur font un beau sacrifice ; Et frustrant la rigueur des Tyrans inhumains, Rendent leur âme forte entre leurs propres mains : Leurs plaies se baisant d'une amoureuse envie, Hument avec le sang les restes de leur vie ; On eût dit à les voir mourir si doucement, Qu'ils prenaient à mourir quelque contentement. Ainsi que belles fleurs sous l'ardeur languissantes, Ces grands Héros penchaient leurs faces pâlissantes, Et tiraient à la fin : Panthée encor restait, Qui des morts le trépas et l'honneur souhaitait : Car ton fils en mourant dit qu'il avait envie Que le dernier de tous il se ravit la vie, De peur que quelqu'un d'eux vivant ne fut remis, Entre les fières mains des lâches ennemis. Avecques son épée un chacun d'eux il sonde ; Presque tous ont quitté la lumière du monde, Et leur corps tout glacé n'a plus de sentiment : Mais de son Cléomène approchant lentement, Il pique son talon et se navre au courage ; Puis voyant qu'il fronçait encore le visage, L'ayant baisé trois fois auprès de lui s'assit : Après qu'il eut fini sur son corps il s'occit.

Télècre, Léandre, Bias, Damis, Lisander, compagnons de captivité de Cléomène.

Panthée : compagnon de captivité de Cléomère et mari de Stratonice. [EF]

Bouillons : au sens figuré, bouillons de l'âme, bouillons de colère, patriotiques. [EF]

Ombre (sous… de la foi) : sous l'apparence de l'assurance. [L]

Soulions : (de souloir), avions coutume. [FC]

Franchise : liberté. [Acad]

Nonchaloir (met tout à) : considère tout comme sans importance. [Corn]

Point de l'entreprise s'est rendu : peut-être, l'opportunité de notre révolte est arrivée. [EF]

Chet : (de choir) tombe. [FC]

Saillie : irruption, attaque. [EF]

Hippotas : compagnon de captivité de Cléomène. [EF]

Perclus : Ici, ayant une jambe en difficulté. [EF]

Qui manque de force, au physique et au moral. [L]

Hippotas : compagnon de captivité de Cléomène. [EF]

Champs salés : La mer. [EF]

Départent (se... de lui) : s'écartent de lui , l'abandonnent. [EF]

Vague de l'air : grand espace vide où il n'y a que de l'air. [L]

Occit (s') : se tue. [F]

CHOEUR

ACTE IV

Cratésicléa, Choeur, Damoiselle, Léonidas.

CRATESICLEA

Ô secours inhumain ! Ô foi trop infidèle ! Ô douceur rigoureuse ! Ô piété trop cruelle, Qui m'as ainsi voulu malgré moi secourir, Lorsque je désirais en extase mourir ! Je n'ai plus, chères soeurs, de vivre aucune envie ; Je vivais en la mort, et je meurs en la vie. Aussi qui me doit plus au monde retenir ? Sous tel faix de douleur me puis-je soutenir ! Vraiment je m'ébahis que mon coeur n'y succombe, Et que mon corps lassé ne se couche en la tombe. D'autant que mon grand fils possédait de vertus, De regrets douloureux mes sens sont combattus : Son mérite n'avait ni borne ni mesure, Infinie est aussi la douleur que j'endure. Vous Parques qui tenez notre vie en dépôt, Après tant de travaux donnez-moi du repos : Accordez-moi la trêve au milieu de la guerre, Que je la trouve au Ciel si ce n'est en la terre : C'est, c'est là que j'aspire : aussi sais-je pour vrai, Qu'étant de deux prisons mon cher fils délivré, Son âme est ce lieu, sa natale demeure, Tout ainsi que son corps gît en terre à cette heure. Las voirement son corps est en terre gisant ; Chacun le foule aux pieds et le va méprisant : Nul n'en a plus de peur encores que sa face, Toute morte qu'elle est porte une vive audace. Ainsi dessus le champ vont les lièvres peureux, Tirasser le poil roux du Lion généreux, Étant étendu mort ; et l'osaient voir à peine, Lorsqu'il épouvantait les forêts et la plaine. Tantôt que mon Esprit d'un espoir je flattais, Cet extrême malheur je ne me promettais Si cherchant un confort à ma dure souffrance, De ces ennuis communs j'attendais délivrance ; Fût-ce pas toi mon fils qui me fis concevoir, Le désir de ce bien que je ne puis avoir. Las ! Tu ne m'as donné que de vaines paroles, Et m'ayant consolée en fin tu me désoles. Est-ce donc sans raison si je me plains de toi ? N'avais-je assez d'amour, de constance et de foi, Pour être reconnue aucunement capable, Du généreux dessein d'un fait si mémorable ? Encores qu'à tout autre il dût être celé, Le devoir requerrait qu'il me fût révélé. Je suis femme, il est vrai ; mais Sparte est ma naissance, Qui ne m'interdit pas l'usage de vaillance. Quoique mon bras ne soit aux armes bien appris, Il eût pu vous aider à l'ouvrage entrepris. Mais si vous ne vouliez qu'aujourd'hui notre gloire Fût avecques la vôtre écrite en la mémoire ; En nous ôtant l'honneur de nous trouver aux coups, Deviez-vous nous l'ôter de mourir avec vous. Au moins en vous fermant les mourantes paupières, Nous eussions prononcé les paroles dernières : Sur votre bouche encor la nôtre eût amassé, Votre esprit généreux par les vents dispersé : Où vous nous délaissez dolentes et chétives, Vous êtes en franchise et nous restons captives, Et pour nous consoler en un si grand tourment, Vous ne nous avez dit un Adieu seulement. Mais je ne fais sortir pour cela qui me touche Tant de pleurs par mes yeux, de soupirs par ma bouche ; L'intérêt du public me tourmente plus fort : Car aujourd'hui ma Sparte est morte en votre mort. Il ne faut désormais que rien plus elle espère ; Mon cher fils lui servait et de père et de mère, De chef et de soldat, de bourgeois et de Roi, Seul il était ses bras, son esprit et sa loi, Sa belle fleur est chute en cet orage extrême, Que ses fils ont voulu susciter contre eux-mêmes ; Elle seule pouvant soi-même surmonter, Est restée indomptable en se voulant dompter. Ô Guerriers immortels dont la main valeureuse A fini les malheurs par une mort heureuse, Vous étiez sa ressource et son ferme support ; De vous seuls dépendait le bonheur de son sort : Elle doit bien se plaindre et se noyer en larmes, S'exhaler en soupirs ; car l'honneur de ses armes, Et tant de braves chefs en son sein élevés, De l'usufruit du jour sont aujourd'hui privés ; Sa gloire en leurs tombeaux demeure ensevelie, Ses hommes sont épars, et nul qui les rallie ; Cléomène qui fut son unique secours, Pour vivre plus longtemps a terminé ses jours. Ce Prince ami du Ciel, divine Créature, Miracle de son temps, chef-d'oeuvre de Nature, N'a rien laissé de lui que ses belles vertus, Dont nous portons les yeux et les coeurs abattus ; Las, hélas ! Sans espoir de revoir jamais l'heure, Que nous puissions avoir de fortune meilleure. Mais toi l'éclair perçant des plus fortes armées ; Grand Démon qui rendais nos troupes animées, Au milieu des combats, invaincu boulevard, Qui gardais ta Cité de peur et de hasard, Soit que tu sois au Ciel, ou qu'encore en la terre, Ton âme valeureuse autour de son corps erre, Reçois de bonne part ces soupirs et ces pleurs, Que dessus ton tombeau je sème au lieu de fleurs. Et vous, mes chères soeurs, qu'une même fortune, Afflige maintenant d'une perte commune, Vos larmes à ce coup aux miennes conjoignez ; Si vous plaignez beaucoup à bon droit vous plaignez.

Parques : déesses qui présidaient à la vie des hommes. [FC]

Voirement : vraiment. [SP]

Tirasser = tirailler. [SP]

Chute : tombée. [L]

Usufruit du jour : jouissance du jour = vie. [L]

Conjoignez : joignez avec = unissez. [L]

CRATESICLEA

Vos desseins courageux, ô Dames généreuses, À ceux de nos Guerriers disputent la valeur : Mais pour les accomplir nous sommes malheureuses, Et nous ne pouvons pas forcer notre malheur. Aussi si d'un côté l'honneur le vous commande, De l'autre le défend la sainte piété : Il faut aux Dieux d'en bas présenter quelque offrande, Et faire à nos héros l'obsèque mérité. Retardez donc un peu cette belle entreprise, Nous avons pour mourir encor assez de temps : Outre qu'en la prison on en a la franchise, Ceux meurent aisément qui ne vivent contents. Mais vous pauvres Enfants, Royale géniture, Si vous reconnaissez quelle est votre aventure, Voudrez-vous pas aussi votre père suivir, À mourir bien appris, désappris à servir ? Non, non, restez vivants : si le Ciel favorable Veut changer quelque jour votre état misérable, Et si les morts encor ont quelque sentiment ; Votre père en aura quelque contentement ; Et prenant de sa mort une vengeance heureuse, Ses os tressailliront sous la tombe poudreuse. Possédant le Démon de sa forte valeur, Ne soyez comme lui possédés du malheur : Et que votre vertu soit semblable ou toute une, Mais ayez seulement dissemblable fortune. Si les fruits attendus répondent à vos fleurs, Sparte verra tarir la source de ses pleurs ; Son âme derechef à l'honneur échauffée, Ses Temples ornera de maint nouveau trophée ; Et ses braves enfants sous de si dignes Rois, Redonneront encor à la Grèce leurs lois. Soit qu'alors nos Esprits errent ès champs d'Élise, Ou qu'ils soient dans les Cieux dont leur essence est prise, Qu'ils recevront de joie et d'extrême plaisir, Voyant vos beaux succès répondre à leur désir. Ce seul espoir je porte en la tombe funeste ; Entre tant de douleurs ce seul plaisir me reste : Mais plutôt d'un plaisir le songe seulement, Qui néanmoins me donne un vrai contentement. Quel bruit viens-je d'ouïr ? que pourrait-ce bien être ?

Obsèque : Obsèques = funérailles. [SP]

Géniture (Royale) : ceux que le Roi a engendré. [Acad]

Suivir : Suivre [SP]

Servir : être esclave, être en servitude. [L]

CRATESICLEA

Courez filles courez et l'apportez ici, Ou soit mort ou soit vif, car je le veux ainsi. Ceux-là que le Destin poursuit sans reconnaître, De la mort d'un malheur maint autre voient renaître : Cette Hydre n'est jamais réduite à un seul chef, Quand l'on en retranche un, sept naissent derechef. Ô toi le digne fils d'un père brave et digne, Qui montres en l'enfance une valeur insigne, Donc ton coeur aussi grand que petit est ton corps, N'a crainte de la mort au milieu de ces morts ? Donc, petit fils de Mars, ton âme généreuse, Au milieu de la peur ne peut être peureuse ? L'Aigle de l'Aigle naît ; d'un père généreux, Ne sort point un enfant imbécile et peureux. Mais tant plus que ton coeur est extrême en courage, Tu me fais pour ton mal soupirer davantage ; Si le bien de t'avoir ne m'était si plaisant, Le regret de ta mort me serait moins cuisant : Mais avant que je sois de la tombe couverte, Le Ciel veut qu'en perdant je connaisse ma perte ; Le Ciel veut que je ferme et la bouche et les yeux, À ceux qui me devaient cet office pieux, Selon le cours de l'âge et règle de nature. Résolvons-nous, mon coeur, à si triste aventure : Tant de maux qui me sont l'un sur l'autre arrivés, Rendront enfin mes sens de sentiments privés, Étant une Niobé à la mort de ma race : Elle devint rocher et je deviendrai glace, En pleurs elle distille, et moi j'irai fondant Ès larmes que mes yeux vont sans cesse épandant. Mais te voici, mon fils ; es-tu encore en vie ? Pourquoi ton beau courage a-t-il conçu l'envie De faire en nos malheurs ton soir de ton matin ? Est-ce l'ire du Ciel, ou l'arrêt du Destin, Qui veut que ce jourd'hui toute ma race meure, Et qu'après elle encor vivante je demeure ? Mon cher fils, si tu n'as la mort dedans le sein, Garde encore ta vie et quitte ce dessein.

Maint autre voient : plutôt ; maint autre voit. [EF]

Niobé : Fille de Tantale métamorphosée en rocher, ayant perdu ses enfants. [L]

Faire ton soir de ton matin : mourir jeune. [EF]

CHOEUR

ACTE V

Ptolomée, Stratonice, Choeur, Messager.

PTOLOMÉE

Devais-je revenir de Canobe la belle, Pour ouïr au retour cette triste nouvelle ? J'ai bien été vraiment raconduit du malheur, De venir au devant d'une telle douleur ! Cléomène est sorti, et mes deux Ptolomées, Créatures du Ciel, de la terre estimées, Seuls objets de mon âme, ornements de ma Cour Ont par cette sortie été privés du jour. Mais sur eux seulement n'est pas tombé l'orage ; Ces tigres furieux, ces Lions pleins de rage Ont cent autres Guerriers à l'impourvu surpris : Las je les ai perdus et l'Enfer les a pris ! Las toute ma Cité de carnage couverte, Mêle avecques leur sang les larmes de sa perte ! Voyant tous mes Soleils couchés en l'Occident, Je demeure éperdu d'un si triste accident ; Mon Esprit est percé d'une pointe de rage, Ne pouvant satisfaire au deuil de mon courage, À mes amis défunts, raison me demandant, Par des traits de vengeance au forfait répondant : D'autant que Cléomène en se tuant soi-même, A pu se garantir de ma colère extrême ; Et que ses compagnons ont moins craint de mourir, Que venant en mes mains ma fureur encourir. Mais ne pouvant venger sur les vifs mon offense, Je veux dessus les morts en prendre la vengeance : S'ils ont eu de l'honneur à mourir bravement, Un gibet vergogneux sera leur monument. Qu'on me les pende tous, leur peau sera conroyée, Aux rayons du soleil leur chair soit poudroyée. Fais mon commandement, Prévôt, dépêche-toi : Mais non, attends un peu : la Mère de ce Roi, Ses enfants malheureux, les femmes misérables, De ceux qu'à son dessein il trouva favorables, Sont-elles pas encor captives en nos mains ? Va-t'en les délivrer aux bourreaux inhumains, Que du grand au petit toute la race meure : Il me fâche beaucoup que le nom en demeure. Ces victimes, au lieu de Vaches et d'Agneaux, J'immole, mes Amis, sur vos tristes tombeaux, Qui dehors ont mes pleurs et dedans ont ma flamme. Que si vous détournez le bel oeil de votre âme, Sur la belle dépouille où elle fit séjour, Tous morts vous priserez mon immortel amour ; Mon coeur tout soupirant de mortelle souffrance, Respire seulement en si belle espérance.

Canobe : plutôt Canope, ville près d'Alexandrie, célèbre par ses plaisirs, ses débauches. [EF]

Raconduit = ramené. [L]

Ptolomées : Ici, Les deux Ptolomées victimes de Cléomène. [EF]

Impourvu (à l') : à l'improviste. [T]

Couchés en l'Occident : disparus comme le Soleil, au sens figuré : morts. [EF]

Vergongneux : vergogneux, honteux. [SP]

Conroyée : corroyée, tanée. [FC]

Poudroyée : réduite en poudre. [SP]

STRATONICE

Nous mourrons tout à fait ne vivant qu'à demi ; L'ennemi nous est doux ; cruel nous est l'ami ; L'ennemi nous fait naître une paix d'une guerre ; L'ami volant au Ciel nous laisse dans la terre, Et nous abandonnant à nos frères ennemis, À leur discrétion notre honneur a soumis. T'abandonnai-je ainsi, peu fidèle Panthée, Quand des armes la gloire à Sparte fut ôtée, Et quand son Roi fuyant des pieds et non du coeur, De son mauvais Démon éprouva la rigueur ? Tu me voulus laisser sans m'avoir avertie Aussi peu du retour comme de la partie, Et je la su d'ailleurs : mes parents rigoureux, Voyant que j'avais pris un dessein généreux De monter sur la mer, et que je voulais suivre Cil qui me fait mourir me voulant laisser vivre, Me retinrent à force, et mon corps arrêtant, De l'oeil de mon esprit je t'allais assistant. Que ne peut faire une âme amoureuse et fidèle ! Je rompis aisément cette prison cruelle, Et sur un bon cheval ayant de nuit monté, À Ténare je tire et fuis de ma Cité, Aimant beaucoup mieux vivre avec toi fugitive, Que languir loin de toi misérable et chétive. Ni les flots ondoyants non vus auparavant, Ni le bruit des rochers, ni les fureurs du vent, Ni le mugissement de l'écumeux rivage, Ni la tempête en mer, ni dans les Cieux l'orage, Ni des eaux l'étendue horrible à regarder, Mon dessein amoureux n'eussent pu retarder : Rien n'empêcha ma course, étant d'amour conduite, Le désir de te voir éperonna ma fuite : Aussi j'eusse percé dix mille et mille morts, Pour joindre en te joignant mon Esprit à mon Corps. J'ai senti du depuis mainte peine importune, Mais ta seule présence adoucit ma fortune ; Et te voir seulement m'était plus de plaisir, Que je n'en recherchais pour combler mon désir. Cet exil, mais plutôt liberté de mon âme, N'éteignit de mon feu la plus petite flamme : Et je crois que le tien par la mort déchassé, Pour renforcer le mien en mon coeur est passé. Ô bienheureux Amant de malheureuse Amante, 8Es-tu point tourmenté de ce qui me tourmente ? Comme j'ai du regret de n'être avecques toi, As-tu point déplaisir de n'être avecques moi ? Courage, mon Ami, on nous remet ensemble ; La vie nous sépare, et la mort nous rassemble : Et si ce Roi bénin en sa grande rigueur, Ne m'eût ôté la vie au fort de ma langueur ; Pour voir bientôt ton oeil ma lumière propice, Je t'eusse fait bientôt de mon corps sacrifice : Mais se donner la mort ne s'estime pas tant, Comme la recevoir d'un visage constant. Adieu clartés du jour vous m'êtes des ténèbres, Mon Soleil est couvert d'obscurités funèbres, Et je regarde encor ; Adieu Soleil des Cieux, N'ayant plus ma lumière il ne me faut plus d'yeux.

Agis : On lit Agis comme interlocuteur. Le nom de l'interlocuteur est invraisemblable. Stratonice est préférable. EF

Tire (je) = je m'achemine. [Acad]

Ténare : Cap situé à l'extrémité sud ouest de la Laconie, près d'une petite ville du même nom. [B]

Du depuis : depuis. [FC]

Déchassé : chassé, expulsé. [SP]

Bénin : favorable. [L]

CHOEUR

Astres d'honneur et de Beauté, C'est une étrange cruauté, De voir éclipser vos lumières, Dont les rayons sont plus luisants, Que celles-là des premiers ans, Quoique vous soyez les dernières : Las ! Par un cruel accident, L'Orient vous est occident : Mais vous jetez de claires flammes, Alors que vous vous éteignez : On vous plaint quand vous ne plaignez, Ô beaux Soleils des belles âmes. Bien lamentable est votre sort, Bien désirable est votre mort : L'un vous nuit, l'autre vous honore ; Si l'un vous fait de la douleur, L'autre montre votre valeur, Dont la grandeur veut qu'on l'adore. Votre inimitable vertu, Dont le Destin est combattu, Fait sécher les hommes d'envie : Aussi devraient-ils aimer mieux, S'ils sont d'honneur ambitieux, Votre mort qu'ils ne font leur vie. Qui ne veut mourir un moment, Pour revivre éternellement ? Qui pour un bien qui toujours dure, Ne veut peu de mal endurer ? Et qui pour longtemps respirer, Ne veut soupirer un quart d'heure ? Vous deviez vivre sans tourment, Mais vous ne pouviez autrement Bailler de vous la connaissance ? Et l'exemple que vous donnez, En ces mots que vous soutenez, Enseigne que peut la constance. Vous faites connaître aux humains, Par le coeur au défaut des mains, Que votre âme fidèle et sainte, À prou de force et de vertu, Pour rendre à vos pieds abattu Le monstre horrible de la crainte. Ô Sexe faible, mais bien fort, D'où vient que méprisant la mort Tu tiens à si peu cette vie ? Il faut confesser librement, Qu'en mourant ainsi constamment, De mourir tu peux faire envie. Belles, vous n'avez point d'effroi, Pour les menaces de ce Roi, Qui sans cause aux bourreaux vous livre : On dirait en voyant vos pas, Marcher librement au trépas, Que vous ne désirez plus vivre. Est-ce pour disputer le pris De la valeur à vos maris, Fidèles et constantes Dames ; Et par vos trépas bienheureux, Gagnant l'avantage sur eux, L'adjuger à l'honneur des femmes. Nous vous donnons toutes nos voix ; Car on a connu plusieurs fois, La Constance plus naturelle Aux hommes, qu'elle n'est à vous : Mais les surpassant ainsi tous, Votre gloire s'en fait plus belle. Il en pourra juger ainsi, Qui vous aura vu sans souci Cheminer à votre supplice. Nous pouvions vous contempler mieux, Mais nous ne voulons de nos yeux, Favoriser cette injustice.

Orient : Ici au sens figuré, votre jeune âge est atteint par la mort. [EF]

Bailler de vous la connaissance : vous faire connaître. [EF]

Prou : beaucoup. [SP]

Constamment : avec constance, avec fermeté. [Acad]

Pris (le) : plutôt, le prix. [RIC]

MESSAGER

Vous me priez de faire un récit déplorable ; Je le ferai pourtant : car un acte si beau, Ne doit avec les corps dévaler au tombeau. Par le vouloir du Roi les Sergents de Justice, Menaient Cratésiclée et ses gens au supplice : La femme de Panthée au milieu paraissait, Et surtout le troupeau de la tête croissait ; Semblable de façon, d'épaules et de face, À cette Déité qui préside à la chasse : La mère à Cléomène elle allait supportant ; Et de geste et de voix sa douleur confortant, Quoiqu'elle ne fût point autrement étonnée, Pour la peur du supplice où elle était menée. Ceux qui la conduisaient elle importunait fort, Afin que la première elle reçut la mort : En tant de défaveurs recevant cette grâce, De ne voir point mourir sa gémissante race. Mais les cruels Bourreaux en la place arrivés, Où furent ces beaux corps de notre jour privés, Mettant à nonchaloir ses instantes prières, Sur ses petits enfants jettent leurs mains meurtrières, Et devant ses beaux yeux baignés de tièdes pleurs, Fauchent d'un fer cruel ce beau Printemps de fleurs : Mais le coup qu'en leurs corps frappa l'injuste lame, S'enfonça sur l'instant au plus vif de son âme. À peine elle rendit ces mots articulés, Hélas mes chers Enfants, où êtes-vous allés ! Car cent et cent soupirs leur firent le passage, Puis ils furent encor suivis de davantage. Or plaignant non pour elle ains pour eux seulement, Les ayant vu mourir si courageusement, Que leur mort à leur coeur rendit bon témoignage ; D'une belle assurance elle peint son visage : La femme de Panthée enveloppa son corps, Duquel quand et le Chef l'âme vola dehors ; Et à toutes faisant un office semblable, Toutes montrent à tous leur constance admirable. Elle finalement soi-même s'accoutrant, Et nul trouble de l'âme à son front ne montrant ; Faisait dedans les coeurs naître pitié d'elle, Pour la voir au trépas si pitoyable et belle. Elle avale à ses pieds son long accoutrement. Puis toute résolue à mourir constamment, Se présente au bourreau qui lui tranche la tête : Et même après la mort elle fut si honnête, Qu'elle n'eut point besoin qu'on cachât autrement Les membres que chacun couvre modestement : Tant elle aima l'honneur, et tant elle eut envie De l'avoir en la mort aussi bien qu'en la vie ! Voilà comme aujourd'hui ces Esprits glorieux, Triomphants de la terre ont volé dans les Cieux.

Dévaler : descendre. [F]

Cratésiclée : Cratésicléa. Le e au lieu de a évite le hiatus. Licence poétique. [EF]

Nonchaloir (mettant) : considérant comme sans importance. [T]

Accoutrant (s') : se parant de ses habits. [Acad]

Avale à ses pieds : fait descendre à ses pieds. [FC]

Accoutrement : vêtements. [L]

Constamment : avec constance, avec fermeté. [Acad]

1 760 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica