Comédie en vers
Le Mariage de Rien
Représentée pour la première fois, en l'Hôtel de Condé, le 11 décembre 1663.
Personnages
- LE DOCTEUR
- ISABELLE, fille du Docteur
- LISANDRE
- LE PÖÈTE
- LE PEINTRE
- LE MUSICIEN
- LE CAPITAN
- L'ASTROLOGUE
- LE MÉDECIN
- BÉATRIX, suivante d'Isabelle
MONSIEUR
À MESSIRE CHARLES TESTU, Conseiller du Roi en son conseil d'État, Maîtred'Hôtel ordinaire de S.M. Chevalier et Capitaine du Guet de Paris.
L'Approbation que vous avez donnée au Rien que je vous présente, me donne lieu d'espérer que vous le recevrez avec autant de bonté que si c'était quelque chose, et que la lecture que vous en ferez ne détruira pas l'estime que la représentation vous en a été faite. Ce n'est pas MONSIEUR, que faisant réflexion sur la parfaite connaissance que vous avez de toutes sortes d'ouvrages, je n'eusse perdu l'envie de vous consacrer mon coup d'essai, si je n'avais considéré en même temps, que vous n'avez pas moins d'indulgence, pour en excuser les défauts, que de facilité à les connaître ; et que m'osbtinant à vouloir vous offrir quelque chose digne de vous, je me mettais au hasard de vous donner jamais de preuves de mon respect. Si toute la France n'était persuadée que la netteté d'esprit égale l'éclat de votre illustre naissance, et que la prudence que vous avez toujours fait remarquer dans l'administration d'une charge aussi glorieuse pour vous, qu'utile pour le public, ne peut recevoir de comparaison sans perdre de son lustre, je m'efforcerais d'en instruire ceux qui en pourraient douter, exagérant les rares qualités dont vous êtes avantageusement pourvu ; mais comme il n'est pas nécessaire d'avoir tous ces avantages, qui sont connus de tout le monde, pour mériter un ouvrage qui vaut si peu, il me serait inutile et dangereux de l'entreprendre, je passerai donc ces choses sous silence, pour vous protester que j'estimerai mon bonheur sans pareil, si vous êtes assez prodigue d'estime pour en donner à RIEN, et si ce RIEN que je vous offre avec toute sorte de respect, me peut faire obtenir la grâce de me dire.
MONSIEUR,
Votre très humble et très obéissant serviteur.
JACOB, Avocat au Parlement.
LE MARIAGE DE RIEN
SCÈNE PREMIÈRE.
LISANDRE, seul
Je vois déjà briller l'aurore J'en aperçois, point encore, Celle qui doit bientôt ici Finir, ou croitre mon souci. Cette paresseuse suivante. À mon humeur impatiente Fait souffrir un rude tourment, Elle me doit dans ce moment, Instruire de ce qu'il faut faire Pour me faire agréer du père, De celle de qui les trésors, Me charment bien plus que le corps ; Puisqu'en épousant cette fille, Unique dedans sa famille. Je deviens riche d'indigent. Car enfin, il faut de l'argent, Dans ce maudit siècle où nous sommes Pour être bien venu des hommes ; Et qui n'en a point n'est qu'un sot. Mais Béatrix paraît.SCÈNE II. Lisandre, Béatrix.
LISANDRE
Un mot. Et bien, vois tu quelque apparence, À notre future alliance. Et pourrai-je par ton moyen ?...BÉATRIX
Ma foi je n'y connais plus rien, Ma maîtresse se désespère. Parce que le docteur son père Trouve des défauts en tous ceux Qui lui font offre de leurs feux ; De fous, d'ignorants il les traite, Je crois que c'est une défaite, Et que même tant qu'il vivra. Jamais il ne la mariera De peur de dégarnir sa bourse, Que c'est l'origine et la source. De tout le mépris qu'il fait deux.LISANDRE
Hélas ! Que je suis malheureux, Ne saurais-je par quelque adresse, Gagner le coeur de ta maîtresse ?BÉATRIX
Croyez-moi, je le sais fort bien, Cela ne servirait de rien. Vous n'avez autre chose à faire Qu'à tâcher de plaire à son père, Et lorsqu'il y consentira Je sais bien qu'elle le voudra, Car je crois s'il n'y remédie, Si bientôt il ne la marie, Qu'on la verra mourir d'ennuis ; Elle pleure toutes les nuits, Et crains si fort de mourir fille Et de voir manquer sa famille, Que cette crainte, de ses jours Pourrait bien avancer le cours, Mais il faut que je me retire, Le docteur vient.SCÈNE III. Le Docteur, Isabelle.
LE DOCTEUR
C'est que je veux bien m'allier.LE DOCTEUR
Mais toi de qui la passion, Appelle la conjonction. Et le lieu du mariage, Sais-tu bien quel en est l'ouvrage ? Connais-tu quel en est le fruit ? Sais-tu quels enfants il produit ? Apprends que le ce haines mortelles Les contentions, les querelles, Les débats, la dissension, Le mépris et l'aversion, En font les effets et la fuite, Les hommes grands et de conduite Comme fut autrefois Platon, Lactance, Epicure, Arifton Quintilien, Anaxagore . Draco, Lucrece, Pithagore Étant sur ce point en débat, Ont tous loué le célibat. Socrate homme savantissime, Consulté sur cette maxime, A dit, que qui se mariera. Tôt ou tard s'en repentiraISABELLE
Mars il en est de qui les charmes, Loin de nous causer des alarmes, Des plaintes, des soupirs, des pleurs, Sont remplis de milles douceurs.LE DOCTEUR
Faire aux savants un tel outrage Des douceurs dans le mariage ! Avec qui donc cette douceur ?ISABELLE
Le soldat serait ?...LE DOCTEUR
Querelleur.ISABELLE
Le noble ?LE DOCTEUR
Plein de fourberies.ISABELLE
L'historien.LE DOCTEUR
De menterie.ISABELLE
Le Juge ?LE DOCTEUR
De sévérité.ISABELLE
L'interprète.LE DOCTEUR
D'obscurité. Le devin. De sorcellerie. Le poète. Plein de rêveries, Le rhétoricien. Flatteur, L'homme d'affaire. Grand parleurs Le législateur. Sans conduite, Le particulier. Hypocrite ; L'astronome sera trompeur, L'apothicaire, empoisonneur ; Le philosophe, Sophistique, Et L'alchimiste, chimérique, L'astrologue sera sorcier, Le marchand, trompeur ; usurier, Le chasseur sera sanguinaire, Le notaire sera faussaire. Et le Médicin meurtrier.ISABELLE
Le jeune étant plein de santé ?SCÈNE IV. Le Poète, Le Docteur, Isabelle.
LE POÈTE
Charmé de yeux de votre fille, Auxquels on ne peut résister Je viens ici me présenter. Pourvoir si j'oserais prétendre, À l'honneur d'être votre gendre.LE DOCTEUR, à sa fille
Ma fille voici bien ton fait.ISABELLE
Cet homme n'est pas trop bien fait Mais de peur d'en être frustrée Et de n'être point mariée, Je n'oserais dire que non.LE POÈTE
Ah ! Si l'on peut par cette voie Jouir d'une si belle proie ; Je suis assuré d'être heureux.LE DOCTEUR
Enfin dites moi ?...LE POÈTE
Je le veux. Elle est si noble et si savante Si parfaite et si fort charmante, Si digne de gloire et d'honneur, Si pleine d'une noble ardeur, Qu'aucune ne peut pare avec elle Entrer jamais en parallèle.LE DOCTEUR
Mais enfin, sachons donc son nom.LE POÈTE
Sachez que l'occupation Qui plaît seule à ma fantaisie, Est la charmante poésie Pour vous en faire concevoir, Et l'excellence, et le pouvoir Je pourrait dire que les princes, Dans les plus fameuses provinces Ont souvent fait bâtir des lieux, Magnifiques, industrieux Des théâtres, des édifices, Faits avec beaucoup d'artifices, Pour voir les effets merveilleux, De cet art descendu des Cieux. Que jamais la Philosophie, La musique, l'Astrologie, Les Médecins, les harangueurs, N'ont joui de tout ces honneurs. Que dedans le milieu des rues Les poètes ont eu des statues Que les Oracles se servaient De ce bel art qu'ils estimaient, Que cet art est fort ordinaire, Au blond Phébus qui nous éclaire, Aussi bien qu'au reste des Dieux. Que les neuf muses en tous lieux, De tous temps furent révérées, Et par les doctes adorées. Mais comme vous n'ignorez pas, Sa puissance ni ces appas. J'emploie en vain mon éloquence, À vous en dire l'excellence Et crois que dès ce même jour Vous approuverez mon amour.LE DOCTEUR
Donc parce que vous êtes poète, Vous tenez cette affaire faite ? Sans considérer que ces mots. Delectant Carmina stultos. Sortis de la bouche des poètes, Plus véritables que vous n'êtes, Blâme votre témérité.LE POÈTE
Cet art...LE DOCTEUR
Cet art fut inventé, Plus pour tromper et pour séduire, Les mortels que pour les instruire, Et c'est le plus pernicieux, Qu'on ait inventé sous les cieux, À cause de l'effronterie, Dont il déduit sa menterie.LE POÈTE
Sachez...LE DOCTEUR
C'est aussi de tous temps, Que les poètes sont partisans, Des grands mensonges que vous faites, Ce qui fait que l'on dit des poètes, Qui furent jadis et qui sont, Semper mendacia singunt.LE POÈTE
Mais permettez que je vous die,LE DOCTEUR
C'est à cause de leur folie, Qu'on dit que tout leur est permis Pictoribus, atque Poëtis. Qualibet audendi, semper fuit aqua potestas.LE POÈTE
Mais...LE DOCTEUR
Les Lacédémoniens. Ainsi que les Athéniens, Banissaient ces maudites pestes, Comme à tous les États funestes. Allegants que la probité, À l'innocence et la vérité, Ne pouvant être avec le vice, Doivent être sans artifice, Par ces mots nous l'ont coté, Verum non indiget Arte.LE DOCTEUR
Je ne veux point de fous pour gendre.LE POÈTE
Cet homme pour juger si mal D'un art qui n'eut jamais d'égal Et pour son trop peu de lumière Indigne d'être mon beau père.Il fort.
LE DOCTEUR, à sa fille
Hé bien ?ISABELLE
Hélas ! J'aurais juré Qu'il devait être rembarré Ah ! Que si vous pouvez comprendre, Combien en refusant ce gendre, Vous perdez plus que je ne perds ; Il aurait fait pour vous des vers, Sonnets, madrigaux, épigrammes, Poèmes épiques, anagrammes,. Sizains, quatrains, stances, dizains, Mais ce qui choque mes desseins Et qui touche le moins votre âme, Il eut fait notre épithalame.ISABELLE
Gardez vous bien d'être parjure.SCÈNE V. Le Peintre, Le Docteur, Isabelle.
LE PEINTRE
Serais je bien assez heureux Pour obtenir selon mes veux L'honneur d'épouser votre fille ? Et d'entrer dans votre famille.LE DOCTEUR
Peut être qu'êtes vous ?LE PEINTRE
Je suis L'auteur des ouvrages finis, Et le singe de la nature, J'excelle dedans la peinture Et si je pouvais animer, Tous le corps que je sais former, Je suis certain que la peinture, L'emporterait sur la nature.LE DOCTEUR
Je crois cela facilement, Puisqu'on pourrait fort aisément, Supposant un si, sans merveille, Vous mettre dans une bouteille.LE PEINTRE
De tous les ouvrages divers, Il n'en est point dans l'univers, Que je ne vous fasse paraître, Par ce bel art où je suis maître, Je sais, d'un seul coup de pinceau, Former un visage plus beau, Que tous ceux qu'on voit sur la terre, Je sais dépeindre le tonnerre. Le foudre, le jour, les éclairs Les bêtes, les plaintes, les airs, Le soleil levant les nuages, Les embrasements, les ravages, Les hommes, l'entre jour et nuit, les herbes les fleurs et le fruit. Les triomphes, la paix, la guerre, L'eau, le feu, le ciel, et la terre, Bref pour achever mon portrait, Et le rendre encor plus parfait, Sachez, qu'Alcidor m'appelle, Que je suis descendu d'Appelle. Celui qu'Alexandre le grand, Éleva dans un si haut rang, À cause de son excellence, Aussi mon art, et ma naissance, Loin de me faire rebuter, Vous oblige de m'accepter.LE DOCTEUR
Sachez Monsieur, que l'on appelle Alcidor descendu d'Appelle. Que je tiens pour fort ignorant. Que je suis docteur Doctorant, Que les sciences de mes pères, Sont dans notre race ordinaires, Et de tous temps de notre estoc, Que le doctorat nous est hoc. Dès le ventre de notre mère, Puisque nous est héréditaire. Et que je dois, ayant l'honneur, D'être, per naturam, Docteur, Rechercher avec soin un gendre, Sur qui l'on ait rien à reprendre, Qu'on me mettrait au rang des fous, Si je m'abaissais jusque à vous. Car qui dit peintre dit fantasque, De quelque art que votre art se masque, Qui dit peintre dit glorieux, Gueux, ivrogne, capricieux, Atqui cette belle alliance, Outre un ivrogne d'importance, Me donnerait de plus un gueux. Un arrogant, un glorieux, Un homme rempli de caprices, Qui n'excelle que dans les vices, Ergo. Je conclus et promets, Propter itas rationes. Que vous ne serez point mon gendre.LE PEINTRE
Mais...LE DOCTEUR
Mais allez vous faire pendre.LE DOCTEUR
Un peintre dedans ma famille ?ISABELLE
Il faut donc que je meure fille ? Qui voudra plus se présenter ? Ah ! Par ma foi j'en veux tâter.LE DOCTEUR
Ma fille tenir ce langage ?LE DOCTEUR
Bientôt un autre s'offrira.ISABELLE
Vous obstinant d'être sans gendre, La vieillesse viendrait me prendre, Et l'on ne voudrait plus de moi.LE DOCTEUR
Va, celui-ci sera pour toi.SCÈNE VI. Le Musicien, Le Docteur, Isabelle.
ISABELLE, à part
Cet homme parle de bons sens.LE MUSICIEN
Je suis l'Orphée de ce temps, Je charme les sens, j'extasie, Avec bien plus de mélodie, Que Polymnestre, qu'Argien, Enfin, je suis musicien Non pas musicien vulgaire, Puisque celui qui nous éclaire, Me cède l'honneur aujourd'hui De mieux symphoniser que lui, Et que je suis par mon adresse Unique dedans mon espèce , Je sais bien rendre les raisons Des intervalles et des sons, De leurs genres, et des parties Qui composent les symphonies. Entre ceux qu'on oyait souvent, Se mêler de cet art savant, On pourrait nommer Thimotée, Néron, Auguste, Ptolomée, Mais tous ces gens là sur ma foi, Ne font que des sots près de moi, Et pour en donner assurance, Pour bannir votre défiance. Et vous le bien certifier, Je veux d'un plat de mon métier, Régaler it ci vos oreilles, Vous aller ouïr des merveilles.LE DOCTEUR, à part
Les gens de ce maudit métier, Ce font ordinairement prier, Par ceux qui les veulent entendre, Deux heures avant que de se rendre, Et ne cessent d'importuner, Ceux qui voudraient souvent donner De l'argent pour les faire taire.LE MUSICIEN
C'est un air que je viens de faire.Il chante, et poursuit après avoir chanté.
Et bien Docteur, que vous en semble ? A-t-on jamais conjoint ensemble, Si bien, si méthodiquement, La voix avec l'instrument ? Si vous aimez la symphonie, Votre âme doit être ravie, Comment donc vous ne dites rien, Êtes vous sourd, ha ! Je vois bien, Que cette douce mélodie Vous transporte, et vous extasie. Mais vous étant comme je vois, Jusque a l'usage de la voix, Je la supprime tout à l'heure, Pour dire qu'il faut que je meure, Si vous ne guérissez mon mal Par le noeud matrimonial Quoi donc, vous changez de visage ?LE DOCTEUR
C'est moins de plaisir que de rage, De voir qu'un homme de néant, Prétend si témérairement, Avoir ma fille en mariage.LE MUSICIEN
Vous ne savez pas l'avantage...LE DOCTEUR
Je sais que tous les musiciens Sont des fainéants des vauriens, Des efféminés inhabiles, À toutes les choses utiles. Que de tous temps chez les persans, Ils étaient au rang des plaisants, Des diseurs de bouffonneries, De fables, et de menteries, Des bouffons, et des bateleurs, Outre qu'ils ont eu les honneurs. Je sais qu'en chaque république Les inventeurs de la Musique, N'approchaient point des gens bien nés, Parce que ces efféminés, Corrompaient toute leur jeunesse, Par leur chants, et par leur mollesse ; Et que l'illustre Orphée est mort, Pour avoir transporté si fort, Les Esprits des hommes de Thrace, Qu'il avaient rendus tous de glace, Que les femmes de ce pays, Par l'extase de leurs maris, Ne pouvant plus trouver leur conte, Ardentes d'amour et de honte : Tuèrent de leurs propre mains, Ce grand enchanteur des humains. Et que rien n'est plus inutile Que la Musique en une ville : Suivez donc des conseils meilleurs, Et cherchez des partis ailleurs.LE MUSICIEN
Quoi refuser non alliance ?LE DOCTEUR
Allez sortez de ma présence.ISABELLE
Hélas ! Que ce refus me pique, Il m'aurait appris la musique, J'aurais appris en même temps, À bien toucher des instruments ; J'aurais connu la tablature, p J'aurais abattre la mesure, Mais pour mon malheur je vois bien Que je ne saurai jamais rien.LE DOCTEUR
Dans le dessein que j'ai de prendre, Un honnête homme pour mon gendre : Je le veux bien interroger, Avant que de te le donner.ISABELLE
Comme les autres.LE DOCTEUR
Sois certaine...SCÈNE VII. Le Capitan. Isabelle, Le Docteur.
LE CAPITAN
Docteur savez-vous qui m'amène ?LE DOCTEUR
Non...LE CAPITAN
Sachez donc que c'est a dessein, D'être votre gendre demain. Que l'amour en ce lieu m'envoie Pourvu que c'est excès de joie, Ne cause pas votre trépas, Car enfin je ne voudrais pas Que l'honneur que je vous veux faire Coutât la vie a mon beau-père.LE DOCTEUR
Qu'êtes vous ?LE DOCTEUR, à sa fille
Autre fou.LE CAPITAN
Je fuis du désordre l'appui, Je suis partisan du carnage. Et quand je veux par mon courage Je finis des mortels le sort, Et suis substitut de la mort. Rien ne m'ose faire la guerre. Et si l'on voit loin de la terre. Le ciel c'est, Docteur, de l'effroi Que ces habitants ont de moi. Le grand Jupin dès mon enfance, Redoutant déjà ma puissance, Me joua du fort mauvais tour, Qu'il me payera quelque jour ; Ce fut le maquereau céleste Qui fut le ministre du reste. En sommeillant je fus jeté Au milieu du fleuve Léthé, C'était afin que ma mémoire. Ne parut jamais dans l'Histoire, À ce que du depuis je sus Je m'en tirai comme je pus. Et par des efforts incroyables Je fis enrager tous les Diables. Je donnai cent coups à Pluton, Je rompis la barque à Caron. Je mis en fuite Radhamante, Et dans mon humeur fulminante. Tout l'Enfer fut par moi vaincu, Je fis même Pluton cocu. Ensuite je revins au monde, Montrer ma valeur sans seconde, Ou j'ai seul par mes grands efforts, Rempli l'Enfer de plus de morts, Que les trois parques étonnées N'ont pu trancher de destinées Et si leur rigoureux efforts, L'avaient remplis de plus de morts, Des parques même étonnées, J'aurais tranché les destinées ; Je suis vainqueur le plus souvent, Sans exposer flamberge au vent : Car, d'un regard je mets sans doute Une armée entière en déroute. Tous les livres que l'on a faits, Ne parle que de mes hauts-faits, Mais sous des noms qu'on a dû feindre Les hauteurs ont su les dépeindre, De peur qu'étant trop valeureux, Ils ne parurent fabuleux, Je suis Hector dans la Troade, Achille dedans L'Illiade, Dans Séneque, je fuis Jason Qui fut conquêter la Toison. Je suis Jupiter dans la fable , Le héros dans Robert le Diable Dedans Daviti, Tamerlan, Dedans L'atioste, Roland, Dans le Tite-Live, Romule, Dans l'image des dieux, Hercule, Dans Rabelais Gargantua, Et dans Belzebut, Agrippa. Tout ce que l'on met dans leur vie, Est de la mienne une partie. L'effroi de mon nom glorieux, S'est semé jusques dans les cieux : Les Dieux tremblent en ma présence, Et si l'amour à l'assurance. De ne pas m'éviter comme eux, C'est à cause qu'il n'a point d'yeux : Quoi que tout cède a mon courage, J'use peu de cette avantage. Je laisse les palais aux Rrois, Les autres maisons aux bourgeois : Je laisse aux bergers les chaumières , Les spélonques aux bêtes fières, Car j'ai l'on ne le peut nier, L'enfer pour cave ; et pour grenier. Le ciel environné d'étoiles, La terre pour lit et les voiles Que la nuit répand sur les eaux, En font le ciel et les rideaux, Les piliers les pôles du Monde, Et les creux abîmes de l'onde. Me servent de pot a pisser.Jupin : autre nom de Jupiter, Dieu du ciel.
Léthe : Un des fleuves de l'Enfer.
Flamberge : Mettre flamberge au vent, tirer son épée ; et fig. faire bravade. [L]
Spélonque : Caverne, antre. [L]
LE DOCTEUR
J'en réponds s'il vient à casser.LE CAPITAN
J'ai pour chevet la pointe aigüe, Des rochers qui touche la nue. Les feuilles me servent de draps, L'herbe me sert de matelas, La lune me sert de chandelle, Vous en riez belle Isabelle Ce discours vous plaît que je crois, Docteur dépêchez dites moi. Me recevrez vous pour gendre.LE CAPITAN
Par la ventre que dites vous ?À Isabelle.
Si vous n'êtes pas ma maîtresse, Fussiez vous autant que Lucrèce. Je sais bien ce que je ferai.ISABELLE
Quoi donc ?LE CAPITAN
Je vous tarquinerai, Docteur, si j'en ai votre fille, Si je n'entre en votre famille. Encore une fois je ferai. Ventre !....Tarquiner : licence poétique. Tarquin, dernier roi de Rome et tyran.
LE DOCTEUR
Quoi ?LE CAPITAN
Je m'en passerai.LE CAPITAN
Quoi vous me refusez aussi.LE DOCTEUR
Si vous ne déloges d'ici...LE CAPITAN
Parbleu ce docteur est colère Et bien il ne m'importe guère. Car malgré tout votre courroux : Ma foi je ne moquais de vous.Il sort.
ISABELLE
C'est en vain que chacun s'empresse, De vouloir finir ma tristesse, Puisque vous les rebutez tous.LE DOCTEUR
Veux tu que j'accepte des fous ?ISABELLE
Ils sont tous fous à votre conte, Votre humeur est un peu trop prompte, Si vous n'avez point rebuté, Ce dernier qui s'est présenté : Je vous eut fait chérir des Princes, Je vous eut conquis des Provinces, Je vous aurait fait respecter.ISABELLE
Mais quand serai je mariée ?ISABELLE
Vous l'allez rebuter aussi.LE DOCTEUR
C'est celui-ci que je veux prendre.SCÈNE VIII. L'Astrologue, Le Docteur, Isabelle.
L'ASTROLOGUE
Voudriez-vous d'un astrologue Pour l'appui de votre maison, Si vous ne manquez de raison, Je suis sûr d'être votre gendre, Quand je vous aurai fait comprendre Que mon art est si merveilleux Qui n'a pour objet que les cieux. Pour lire dans les destinées, Les évènements des années. Je ne consulte que les cieux, Les Astres éparts sont mes dieux. Et j'ai la céleste influence, Pour principe de ma science.LE DOCTEUR
Oui, l'astrologie en effet, Est un art divin et parfait, Et dans le siècle où nous sommes, Il se rencontre si peu d'hommes, Qui sachent en bien discourir, Qu'on doit extrêmement chérir, Ceux à qui la toute puissance, En a donné la connaissance.LE DOCTEUR
Demain.L'ASTROLOGUE
J'ai par cet art industrieux, Du sort du mortels connaissance, Je prédis aux uns leurs naissance. Leurs contentement, leurs santés, Leurs bonheurs et leurs dignités, Leurs biens, la longueur de leurs vie, La douceur dont elle est suivie. Leurs victoires, et leurs honneurs, Aux autres, leurs maux, leurs langueurs Leurs victoires, et leurs honneurs, Aux autres, leur mort, leurs malheurs, Leurs déplaisirs, leurs maladies, Leurs affronts, leurs ignominies, La perte des biens, des honneurs, Des enfants, leurs maux, leurs langueurs, Bref le plaisir ou le désastre, Selon l'ascendant de chaque astre. Je ne dirai point que Crassus, César, Néron, Déjotarus. Julien l'Apostat, Décie, Ont tous aimé l'astrologie ; Qui portaient honneur singulier, À ceux de ces savant métier. Puisqu'enfin, il est trop illustre, Pour vouloir tirer deux son lustre, Et que l'éclat que j'aurais d'eux, Ne pourrait pas me rendre heureux.LE DOCTEUR
Puisque vous savez chaque chose, Permettez que je vous propose, Quatre mots, afin de bien voir Jusque où s'étend votre savoir.L'ASTROLOGUE
Dites, c'est ce que je demande, Plus la question sera grande, Plus elle aura d'obscurité, Et plus par ma subtilité. Je vous ferai voir et comprendre, Quel homme vous aurez pour gendre Lorsque vous m'aurez accepté.LE DOCTEUR
Elle a fort peu d'obscurité, Mais puisque votre complaisance, Me veut donner cette assurance, Savoir ci-dedans ce moment Vous pourrez avoir l'avantage. D'avoir ma fille en mariage.L'ASTROLOGUE
La belle proposition, Cette fantasque question, Passe mon art et ma science, Puisqu'en fin notre connaissance, Ne va point jusqu'aux volontés.LE DOCTEUR
Vous ne le savez pas ? Sortez, Portez ailleurs votre science, Votre art, et votre connaissance. Vous ne méritez pas l'honneur, D'être le gendre d'un docteur.L'ASTROLOGUE
Est-il au monde une science, Qui puisse savoir ce qu'on pense ? Certes ce secret merveilleux, Ne peut être commun qu'aux Dieux.ISABELLE
Écoute-le avec patience.LE DOCTEUR
Quelle peut être sa science ? Puisqu'il ne connût pas son fort, En ce qui le touche si fort. Il nous dit que cette science, Lui fait avoir la connaissance. Du sort des mortels de leurs maux, De leurs gloire, de leur travaux, Et de toutes les aventures ; Mais ce sont autant d'impostures, Pourrait il faire pour autrui, Ce qu'il ne peut faire pour lui.L'ASTROLOGUE
Puisque tu refuses de prendre, Un honnête homme pour ton gendre, Pour le prix de ta question, Écoute ma prédiction. Dedans l'an mil six cent soixante, Tu mourras de mort violente. Ta fille dont je ne veux point, Peut sans se tromper du seul point Dès maintenant être assurée, De n'être jamais mariée.ISABELLE
Hélas !L'ASTROLOGUE
Si comme on peut changer, Elle évite un si grand danger, Puisque tu n'as pas voulu prendre, Quelque savant homme pour gendre, Pour ton malheur et pour le sien Ton gendre Sera...LE DOCTEUR
Quoi donc ?LE DOCTEUR
Que ce dernier a de folie !ISABELLE
Quelle funeste prophétie !ISABELLE
Je dis que qui refuse muse, Que je suis la dupe et la buse, Et vous l'ennemi de mon bien Et que je n'espère plus rien, Pourquoi faut il que sa science Me fasse faire pénitence. Et souffrir des maux si cuisants, Ceux qui disent que les enfants. Porte par des lois nécessaires, Les iniquités de leur pères L'ont dit avec grande raison.SCÈNE IX. Le Médecin, Le Docteur, Isabelle.
LE MÉDECIN
Sans doute vous ne rebutez, Tous ceux qui ce sont présentés Que pour me faire votre gendre J'ai peu de peine à la comprendre, Docteur vous avez fort bien fait, Car, Doctor doctorem decet.LE DOCTEUR
Que cet homme a mauvaise mine !LE MÉDECIN
Je suis docteur en médecine. Et de ce bel art sectateur Dont esculape fut auteur, Tout ce que savait Hypocrate, Paraxagore, Herosistrate, Aviscenne, Serapion Galien, et Themison, N'approche point de ma science, Et la parfait connaissance, Que j'ai de tous les végétaux Fait que je guéris tous les maux, Je sais guérir l'épilepsie, La colique, la cacquectie, L'hydropisie, les abscès, Les fièvres, et tous les accès. La pigraine, le pleurésie, Le pourpre, la paralysie, L'accidentelle surdité, Les douleurs des dents, de côté, Le cancer, ainsi que l'ulcère, Le mal de coeur, le mal de mer, De tête, de jambes, de dos, Nec non morbos Vevereos Enfin...LE MÉDECIN
Non ce mal ne se peut guérir.LE DOCTEUR
Prenez donc garde d'en mourir.LE MÉDECIN
Apprends pédantesque critique, De qui la sotte politique, T'a du rendre qualifié De nom d'homme stultifié, Et qui me taxes de folie, Qu'il n'est aucune maladie, Qui ne peut abréger nos jours ; Sans cet art et sans son secours, Qu'il n'est rien de sis nécessaire, Partout où le soleil éclaire, Que cet art a toujours été, Omne praestnatior arte, Quue sans l'aide des médecines, Des herbes, des fleurs, des racines, Dyrops, bolus, emulsions, Trochisques, miels, décoctions, Poudres diatris, vomitoires, Colloquite, masticatoires, Camphre, cassonade, agaric, Scammonée, séné, mestic Jujubes, mane, capillaires, Turbith, rhubarbe, électuaire, Casse, jalap, et tamaris, Totus succumberet orbis ; Et que...Bolus : Terme de pharmacie. Terre argileuse colorée, qui était employée autrefois en médecine comme tonique et astringente. [L]
Scamonée : Gomme-résine, très purgative, employée en médecine, dont on a deux espèces. [L]
Éluctuaire : Terme de pharmacie. Médicament fait de poudres composées et aussi de pulpes et d'extraits, avec des sirops à base de sucre ou de miel. [L]
LE DOCTEUR
Sachez Docteur de balle, Que c'est en vain que l'on m'étale, Les effets de cet art maudit, Que j'en sais plus que l'on en dit, Et que je tiens la médecine, Plus à craindre que la famine, Que la peste, le feu, ni l'eau, Qu'elle en met plus dans le tombeau, Que toutes ces choses ensemble, Qu'il n'est point d'art qui lui ressemble, De plus, que qui dit médecin Dit putréfait, dit assassin, Sale, meurtrier, homicide, Homme de sang humain avide, Homme ennemi de la santé, Ami de la mortalité Et qu'étant résolu de prendre, Un homme de bien pour mon gendre ; Je ferais contre mon dessein Si je prenais un médecin.Balle : Fig. et familièrement. Homme de balle, homme sans capacité, sans valeur ; chose de balle, chose sans mérite.
Putréfait : Terme peu usité. Tombé en putréfaction. [L]
LE MÉDECIN
Quoi donc...LE MÉDECIN
Toi de qui le raisonnement ; Méprise témérairement ; Et cet art, et son excellence, Pour punir ton extravagance, Veuillent les Dieux, qu'un médecin Soit dedans peu ton assassin.LE DOCTEUR
Pour un souhait aussi funeste, Veuillent tous les Dieux que la peste, Puisse secondant mon mon dessein T'écouter, et sans médecin.LE DOCTEUR
De peur de ma mésallier, Je souhaite et je veux, que le gendre Que pour toi j'ai dessein de prendre, Soit si charmant et si parfait, Soit si fort selon mon souhait, Si digne que chacun l'admire, Que sur lui l'on ait rien à dire. Ah ! Si vous aviez pu souffrir Le dernier qui vient de s'offrir, Il eut employé sa science, Et la parfaite connaissance, Qu'il a de tous les végétaux, Pour me guérir de tous mes maux ; Mais hélas !...SCÈNE VII. Lisandre. Le Docteur, Isabelle.
LE DOCTEUR
Un autre s'avance.ISABELLE
J'en conçois bien peu d'espérance, Hélas ! S'il prenait cet amant, Que j'aurais de ravissement, Mais c'est en vain que je l'espère ;LE DOCTEUR
Qu'êtes-vous ?ISABELLE
J'en perdrai la vie ?LISANDRE
Pour satisfaire a votre envie, Je ne fuis ni rhétoricien, Ni peintre, ni musicien, Je ne fuis point dialectique, Téméraire, ni politique, Je ne suis devin, ni joueur, Ni médecin ni harangueur, Je ne suis indigent, ni riche, Je ne fuis libéral, ni chiche, Ni financier, ni magistrat, Je ne gouverne point l'état. Car peut on être quoi qu'on die, Rhétoricien sans flatterie ? Poète sans avoir l'esprit creux ? Peintre, sans être ivrogne on gueux ? Peut-on être dialectique, Sans ignorer quelque rubrique ? Il n'est point de vacation, Exempte d'imperfection. Est-on marchand, sans tromperie ? Est-il un devin sans magie ? Un joueur sans être blâmé ? Est-il un médecin aimé ? Est-on riche sans fâcherie ? Indigent sans ignominie ? De plus sans prodigalité, A[-t-]on la libéralité ? Est on puissant sans injustice ? Économe, sans avarice. Est-on sans peine magistrat ? Est-on sans carnage soldat ? Financier sans inquiétude ? Astrologue, avec certitude ? Ignorant, sans présomption ? Intéressé sans passion Sans être scélérat ou traître...LE DOCTEUR
Que Diable voulez vous donc être ?LISANDRE
Sachez que je suis sans défaut.LE DOCTEUR
Que Diable peut-on dire à rien ?LISANDRE
Je vous dis de moi plus de bien, Que je ne vous en pourrais dire, Si j'étais maître d'un Empire, En vous disant mes faits divers, Puisque l'auteur de l'univers De rien, produisit chaque chose, Ainsi quoi que l'on se propose, On ne peut dire que du bien, D'un homme qui dit qu'il n'est rien.LE DOCTEUR
Ce rien me surprend et m'étonne,ISABELLE
En effet sa raison est bonne On ne peut dire que du bien D'un homme qui dit qu'il n'est rien,LISANDRE
Et pour vous le faire comprendre, Qu'est-il de plus grand q'Alexandre Rien ; de plus l'âge que Caton ? Rien ; de plus docte que Platon ? Rien ; de plus beau que l'artifice ? Rien ; de plus grand que la Juftice ? Rien ; de plus vaste que les Cieux ? Rien ; de plus parfait que les Dieux ?LE DOCTEUR
Moi qui croyait venir à bout De répondre à tout et sur tout, Je vois que quoi que je propose, Loin de répondre a chaque chose, Je ne saurais répondre a rien. Puisqu'il n'est rien, je vois fort bien Qu'on ne lui peut sans injustice, Imputer ni défaut ni vice. Trouverais-je un moyen, De dire quelque chose à rien ? Mais non il ne m'est pas possible, Cette entreprise est trop pénible. J'entreprendrais sur les esprits Dont nous lisons leur beaux écrits, Puisqu'il est certain qu'[E]uripide, Sophocle, Homère, Thucydide. Diogène, Tertullien. Acurse, Balde, Théodose, Ont tout parlé de quelque chose. Et pas un n'a parlé de rien, C'est pourquoi ce premier moyen. Me fournit point de quoi répondre[.] Toutefois si pour le confondre, Au défaut de quelque ancien, Me voilà plus surpris de rien. Que quatre autre chose. Car enfin sur ce qu'il propose, Toute ma science se perd, Et cet homme m'a pris sans vert, Plus je songe à ce nouveau gendre, Moins je vois par où me défendre De m'acquitter de mon serment, Le Ciel le veut assurément. L'astrologue la su prédire, Rien... sur rien je n'ai rien à dire, Allez je vous rendre heureux Et vous aurez selon mes voeux, Demain ma fille en mariage Aussi bien mon serment m'engage.967 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica