Tragédie en vers· Ou la Générosité Chrétienne
Natalie
Personnages
- ADRIAN, l'un des premiers Officiers de Maximian
- NATALIE, femme d'Adrian
- FAUSTE, Valet de Chambre d'Adrian
- THÉODORE, cousine de Natalie
- MAXIMIAN, Empereur Romain
- APOLLINAIRE
- PLACIDE, Capitaines des Gardes de l'Empereur
- MARTIAN, Maître de Camp, amoureux de Natalie
MONSEIGNEUR,
À Monseigneur le Marquis de Montausier,Gouverneur et Lieutenant Général Pour sa Majesté ès Provinces de Saintonge, Angoumois, haute et basse Alsace, Lieutenant Général en ses Armées.
Je prends la liberté de vous présenter ce Poème, qui ne paraîtrait qu'à ma honte, si sa faiblesse n'était soutenue par une puissante protection, et qui ne peut manquer de bonheur si vous le favorisez de la vôtre. Ceux qui ne liraient point, s'ils n'espéraient de trouver des choses indignes d'être lues, et dont les yeux déréglés ne s'attachent qu'au mal, n'oseront mettre mes Vers à l'Inquisition après avoir vu qu'ils vous dont dédiés ; l'accueil que vous leur ferez les fera recevoir de tout le monde, et leurs plus grossières fautes cesseront de l'être si vous faites semblant de les excuser. Il n'y a point de termes si barbares qui ne deviennent Français quand vous voudrez les naturaliser, et les façons de parler les moins pratiquées seront à couvert de toutes les censures si vous leur donnez votre approbation. Car il est vrai, MONSEIGNEUR, que vous pouvez commander au langage aussi bien qu'aux armées, et Minerve toute entière s'est tellement donnée à vous, que vous possédez tout son savoir et tout son courage. Ainsi ma Tragédie attend le jugement universel du particulier que vous en ferez, et si je suis assez heureux pour contribuer par son moyen à votre divertissement, je croirai n'avoir pu faire un meilleur emploi de mon temps et de mon travail. Peut-être que mes Vers n'auront pas assez de bonheur pour vous plaire, mais je m'assure que la passion que j'ai pour votre service ne vous déplaira pas, et que vous ne ferez pas moins d'accueil à ce petit essai, par lequel je désire vous en donner le premier témoignage qu'à des ouvrages plus achevés, puisque ce que je vous présente est tout ce que je puis, et que pour être mauvais versificateur, je n'en suis pas moins
MONSEIGNEUR,
Votre très humble et très obéissant serviteur.
MONTGAUDIER.
ACTE PREMIER
SCÈNE PREMIÈRE.
NATALIE
Jusques à quand Seigneur verrons-nous des épées Dans le sang des Chrétiens cruellement trempées, Et leurs membres pourris sous la charge des fers Servir avant la mort de nourriture aux vers ? Et ne verrai-je point vos bras armés de foudre Donner sur leurs faux dieux et les réduire en poudre, Verrai-je point crouler par monceaux écartés Les temples abattus sur leurs divinités, À l'éclat de la Foi idolâtrie éteinte, Et l'Univers soumis la professer sans crainte ? Que si pour l'établir il faut encor du sang, À quelle fin Seigneur épargnez-vous mon flanc, Pourquoi retenez-vous mon âme infortunée Dans les tristes liens d'un cruel Hyménée ? Car enfin tout supplice a pour moi des appâts Au respect d'un époux qui ne vous aime pas. Quelque haute vertu dont l'éclat l'environne, Son erreur à mes yeux dérobe sa personne, Et ce fâcheux objet qui me suit en tout lieu Ne me découvre en lui qu'un ennemi de Dieu. Source de vérités, Océan de lumières, Seigneur, vous lui pouvez faire ouvrir les paupières, Vous pouvez l'éclairer de ces rayons d'amour Qui dissipent la nuit et ramènent le jour, Qui portent nos esprits au-dessus de nous-mêmes Qui nous traînent à vous par des douceurs extrêmes Et sans nous avertir se glissant dans nos coeurs Font souvent des martyrs de nos persécuteurs. Je vous prie, ô Grand Dieu, Père de toute chose, De faire en Adrian cette Métamorphose, Qu'il soit Chrétien, Seigneur, car après cet effort Je verrai d'un même oeil et sa vie et sa mort : L'une et l'autre pour moi sera pleine de charmes On versera son sang sans attirer mes larmes, Et tout événement me pourra sembler doux Apprenant qu'il expire ou respire pour vous. Généreux prisonniers invincibles esclaves Qui bravez les tyrans au milieu des entraves, Vous dont le Ciel propice entend tous les soupirs Joignez des voeux pressants à mes justes désirs, De vos Saintes ferveurs...SCÈNE II. Natalie, et Théodore, fournies de linge et d'Onguents, vont visiter et panser les prisonniers Chrétiens.
THÉODORE
Allons-nous ma cousine ?NATALIE
Allons je vous attends.NATALIE
Puisqu'il à votre aveu sans doute il est fort beau. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on loue vos recettes On m'a fait grand récit des cures que vous faites, Et votre cabinet qu'un chacun m'a vanté Allume tous les jours ma curiosité ; Je le veux aller voir on en dit des merveilles.THÉODORE
Vous verrez seulement un amas de bouteilles, Des vases et sachets placés confusément ; S'il vous plaît toutefois d'y passer un moment Au sortir des prisons vous serez satisfaite.NATALIE
Ma satisfaction serait bien plus parfaite Et je recevrais bien des plaisirs plus entiers Si vous marchiez un jour par de meilleurs sentiers Un motif différent dans la prison nous mène, Vous suivez les appâts d'une tendresse humaine, Et la compassion, qui vous touche le coeur Aurait de sa cesse si vous n'étiez plus soeur, Tous ces empressements naissent de la nature ; La mienne a pour agir une cause plus pure Au-dessus des attraits de la chair et du sang, Elle a le coeur trop bon pour marcher en ce rang, Et tiendrait à mépris d'être estimée égale Au plus haut sentiment d'une vertu morale, Et est Chrétienne enfin, et voyant les liens Qui pressent votre frère et les autres Chrétiens, Elle n'a pas pour lui de plus fortes atteintes, Tous lui sont aussi chers, tous réveillent ses craintes, Ces linges sont pour tous et tous également Vont être secourus de ce médicament.THÉODORE
Ainsi mes sentiments sont conformes aux vôtres, Mon frère plus soigneux de la santé des autres Que de la sienne propre était incessamment À me solliciter pour leur soulagement Malgré la pourriture et puanteur extrême Je les servis en soeur et depuis je les aime, Et ne puis sans douleur perdre leur entretien.THÉODORE
Railleuse.NATALIE
Je dis vrai.THÉODORE
Si j'étais moins rusée Vous pourriez me séduire ; hélas c'est bien en vain Si vous avez conçu ce criminel dessein, Mon frère à m'en parler a perdu ses escrimes, Je ris de ces leçons, je raille ses maximes ; Car vos songes plastrés ont trop de vanité Pour abuser jamais de ma crédulité.SCÈNE III. Natalie, Théodore, Fauste.
NATALIE
Quelle nouvelle Fauste ?FAUSTE
Ha Madame je tremble, La grandeur du péril étonne ma raison, Mon Maître ne vit plus ou respire en prison, Madame il est Chrétien, mais...NATALIE
Quel mais peux-tu dire ? Qu'à présent tout le monde assemblé pour nuire Joigne effort sur efforts, Adrian est Chrétien, Je n'ai plus rien à craindre et ne prétends plus rien, L'excès de ce bonheur a mon âme ravie ; Ha mon cher Adrian vous me rendez la vie !FAUSTE
Ce transport me surprend, Madame, il va mourir, Et loin de vous en plaindre ou de le secourir, Loin de vous employer envers l'Impératrice...NATALIE
Dis plus, je voudrais même avancer son supplice, Irriter contre lui moi-même l'Empereur, Et si ce sentiment te donne de l'horreur...NATALIE
Oui j'en doute en effet, et la raison l'ordonne, Puisque je parle à Fauste, et qu'il ne doute pas Que l'immortalité ne suive un tel trépas, Qu'un moment de douleurs n'enfante pour la gloire De trésors infinis.FAUSTE
Madame il faut le croire, Mais quand en perdant un maître on perd tout son soutien, Celui-là qui le pleure en est-il moins Chrétien ?NATALIE
Je sais bien que la Foi peut souffrir la nature, Mais qui pour l'affranchir et la rendre plus pure Etouffe des soupirs qu'il a droit de former, Arrête des transports que nul ne peut blâmer, Et voit la mort des siens du même oeil qu'un voyage, Ne témoigne-t-il pas en savoir mieux l'usage ? Essuie donc ces pleurs et loin de t'affliger Pour la mort d'Adrian dont tu vois le danger Porte tes yeux au Ciel sur la gloire éternelle Dont Dieu couronnera sa constance et son zèle.FAUSTE
Maximian, Madame, étant sorti du cours Voulut sur un Chrétien donner cours à sa rage ; En vain s'efforça-t-on s'ébranler son courage, Plus ferme qu'un rocher il brave les bourreaux, Il voit sans s'effrayer, son sang sous les couteaux Couler de toutes parts et sa chair entamée Rendre sur les charbons une épaisse fumée, Toute la cour s'étonne, et mon maître surtout Semble souffrir sur soi le contrecoup des coups, Tant de soupirs pressés sortent de sa poitrine, Tant il verse de pleurs, tant sa face chagrine Est peinte de douleur, il a l'oeil attaché Tantôt sur ce beau sang qui vient d'être épanché, Tantôt sur l'empereur, et toujours un nuage Couvre le teint vermeil de son triste visage. Il tient le front penché sur son bras raccourci Pendant que son esprit flotte dans le souci, Que son coeur se partage, et ce rude divorce Le brise de soupirs, et l'épuise de force. Une moite fureur lui court par tout le corps, Et le feu qu'il couvait gagne enfin le dehors, Il embrase ses yeux, allume son teint pâle, Imprime sur son front une couleur plus mâle, Lui rassure le coeur, et l'anime si fort, Qu'il brave Jupiter, l'Empereur et la mort. Mais qui peut rapporter ses ardentes paroles ? Je suis Chrétien, dit-il, j'abhorre les Idoles, J'en déteste le culte, et je n'ai point de sang Duquel pour l'abolir je ne vide mon flanc ; Ô Généreux martyr qui m'en donnez l'exemple Vous que sur les brasiers le fils de Dieu contemple, Les couronnes en main, jetez les yeux sur moi Du séjour de la gloire et soutenez ma foi. Cependant que sans crainte il découvre sa flamme Maximian l'entend et enrage dans l'âme, Il feint : mais le voici qui vous apprendra tout.SCÈNE IV. Adrian, Fauste, Théodore, Apollinaire.
NATALIE
Ha mon cher Adrian !ADRIAN
Ma chère Natalie !NATALIE
Source de mes plaisirs que ce nouvel état À vos yeux détrompés donne un aimable éclat, Et que sur vous la grâce a répandu de charmes ; C'est vous, c'est vous Seigneur qui tarissez mes larmes, Qui m'avez exaucée et n'avez pu souffrir Qu'un mari tant pleuré vint enfin à périr. Vous prisez trop les pleurs d'une âme qui soupire, Et sur vous ne douleurs exercent trop d'empire, Pour être inexorable à mes justes désirs Quand votre seul amour enfantait mes soupirs. Enfin il est Chrétien, enfin l'enfer enrage De le voir désormais hors de son esclavage, Et le Ciel et la terre au seul bruit de sa foi Prendront part à ma joie et diront avec moi. Béni soit le Seigneur que tout Chrétien adore, Que depuis l'astre froid jusqu'au rivage maure, Et de la mer d'Espagne aux peuples du Levant Écho porte son nom sur les ailes du vent, Pour apprendre aux mortels que Dieu nous a fait grâce Que tous nos ennemis ont fui devant sa face, Qu'il a levé le bras et brisé nos liens, Et qu'il n'est point de Dieu que le Dieu des Chrétiens Qu'il est Dieu d'Adrian et de sa Natalie, Qu'il est le Dieu de Rome et de Nicomédie.APOLLINAIRE
Monseigneur je vous ai dit avec sincérité Tout ce qu'un ami peut en cette extrémité, Et vous jugez assez que Maximian même Tout irrité qu'il est vous honore et vous aime, Et, sachant à quel point je vous suis serviteur, Qu'il ne m'aurait jamais fait votre conducteur Sans l'espoir qu'il a eu qu'enfin je vous ramène Et qu'un prompt repentir vous dérobe à sa haine.APOLLINAIRE
Monsieur encor un coup ne précipitez rien, Cette mort généreuse ou vous trouvez des charmes Vous paraîtra bientôt comme un sujet de larmes, Et cette prompte ardeur s'éteignant peu à peu, Plus elle approchera moins vous aurez de feu, Vous la verrez alors dans les atours funèbres Dans l'effroi du silence et l'horreur des ténèbres, Dans le trouble, la crainte, et la confusion, L'oubli, le désespoir et la privation. Est-il à ces objets fermeté qui ne plie ? Jugement qui résiste à la mélancolie, Constance qui ne branle et courage assez fort Pour oser sans frayeur envisager la mort ? Non il n'en fut jamais, cette funeste image Ne frappe point les sens ou change le courage.ADRIAN
Je porte ma pensée encor plus loin que vous, Et sans faire à la mort un visage trop doux, Sans présumer de moi, j'avoue ma faiblesse, Et connais sa rigueur sans que mon zèle cesse ; Oui, quelque cruauté qu'on forge en mon trépas, Si Jésus me soutient je ne tremblerai pas, Puisqu'il est ma valeur je dois être invincible, Et s'il est mon appui ma chute est impossible.APOLLINAIRE
Votre ardeur vous séduit.ADRIAN
Jupiter fut un homme et le poids de ses crimes L'accable sans repos dans le fond des abîmes, Gémissant sous la main du Seigneur que je sers Sans que tous vos encens adoucissent ses fers.APOLLINAIRE
Vous vous emportez trop, s'il avait pris sa foudre La croix de votre Dieu serait réduite en poudre, Et tout Chrétien prendrait la terre avec les dents, Il roule dans le Ciel ses charriots ardents Généreux successeur de Saturne son père.ADRIAN
Si votre aveuglement n'était point volontaire Vous auriez le Soleil tout entier dans les yeux, Quoi vous imaginer un Dieu chassé des Cieux Dont la race ait puni l'infâme gloutonnie, N'est-ce pas démentir la puissance infinie Et tous les attributs de la divinité ? Car si Saturne a su de toute Éternité Lui devoir naître un fils qui ravirait son sceptre Et n'a pu l'empêcher...APOLLINAIRE
Il a dû le permettre Et n'a pu s'opposer aux volontés du sort, Qui souvent donnent aux dieux des souhaits pour la mort.ADRIAN
Quelle est donc leur grandeur ? s'ils ne font rien paraître Qui porte leur nature au-dessus de notre être Que leur vie immortelle et souvent dites-vous, Ils tiendraient à faveur de mourir comme nous. Je plains ces pauvres dieux qu'étonne la faiblesse, Que l'impureté souille et le désespoir presse Ou l'ignorance règne et dont la cruauté Forme le dernier trait d'une divinité.ADRIAN
J'attends avec plaisir qu'elle me soit ravie, Je sais qu'étant en Cour et du rang que j'y tiens On voudra par ma mort effrayer les Chrétiens, Mais Dieu qui des mortels sait rompre l'entreprise Rendra mon sang second pour peupler son Église.APOLLINAIRE
Au moins considérez le genre du trépas, Mourir d'un coup de lance au milieu des combats Est un sort glorieux, mais que la main barbare D'un infâme Bourreau votre tête sépare Sur le sang des meurtriers, et aux yeux de la Cour, C'est ajouter la honte à la perte du jour.APOLLINAIRE
Est-ce à nous d'en juger ?ADRIAN
Oui dans cette occurrence, Où Dieu prend intérêt tout se met en balance, Mais nous perdons du temps et nous n'avançons rien ; Monsieur n'en parlons plus je veux mourir Chrétien.APOLLINAIRE
J'exécute à regret un ordre qui m'afflige.ADRIAN
J'accepte avec plaisir un arrêt qui m'oblige, Plus il a de rigueur d'autant plus il m'est doux.THÉODORE
Hélas mon cher cousin ayez pitié de vous, Ne vous obstinez point dedans cette humeur noire Où pensez-vous aller ?THÉODORE
Je vois bien aujourd'hui Que c'est fait de mon frère et qu'il n'a plus d'appui. Hélas j'ai dit souvent en soulageant ma peine Par le récit flatteur d'une espérance vaine, J'espère en mon cousin, il a trop de crédit Pour ne modérer pas la rigueur d'un Édit Et dans ce grand pouvoir que ne peut-il pas faire Pour adoucir le Prince en faveur de mon frère, Mais votre désespoir vous va perdre tous deux.ADRIAN
Si le jour de la foi vous entrait dans les yeux, Bien loin de concevoir cette injuste tristesse, Vous et ma Natalie auriez même allégresse : Mais ce n'est pas le lieu de nous entretenir ; Entrons dans la prison.THÉODORE
Ce serait me punir D'une étrange façon s'il me fallait comme elle Suivre une folle erreur et devenir cruelle, Non non j'aurai toujours même ressentiment Et n'entrerai jamais dans votre aveuglement.ADRIAN
Éclatantes Maisons des Princes de la terre, Palais divertissants ou l'or couvre la Pierre, Cabinets enrichis, bâtiments enchantés, Vous n'avez rien d'égal parmi vos vanités Aux attraits de ce lieu cette voûte relente, Ces cachots empestés d'une haleine puante, Ces grottes à lions, ces manoirs de crapauds, Ces vieux paroirs fumés ces humides caveaux Ont des charmes secrets dont la douceur m'attire, Enfin à ce moment commence mon martyre, Je vous déjà les fers que j'ai tant souhaités, J'approche des liens dont furent garrottés Tant d'Illustres martyrs, je touche leurs entraves Et baise avec respect les verrous de leurs caves.ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE.
MARTIAN, seul
Brasiers ensevelis sortez de vos tombeaux, Rallumez-vous encore infortunés flambeaux, Et d'une prompte ardeur embrasez ma poitrine : J'aime encor Natalie et mon amour s'obstine À former des desseins où la raison se perd, Un rayon d'espérance à mes yeux s'est offert, Et comme si déjà Natalie était veuve, Ce feu précipité qui dans mon coeur s'élève, Me promet sa conquête et traîne puissamment Mes sens ensorcelés dedans l'aveuglement. Arrête esprit trompeur qui flattes mon courage Dans l'espoir incertain d'un prétendu veuvage, Adrian vit encore et l'Arrêt de sa mort, N'adoucirait en rien les rigueurs de mon sort, Natalie à mes voeux toujours inexorable Paierait de mépris ma flamme impitoyable Et l'amour ne pouvait faire brèche à mon coeur Cette ingrate beauté rirait de ma douleur ; Il me doit souvenir de mes premiers services, Et sans m'abandonner à de nouveaux supplices, Puisque son naturel est si contraire au mien, La plus grande finesse est de n'espérer rien, Cessez donc tout à l'heure indiscrètes pensées Qui nourrissez de vent mes flammes insensées Et n'importunez plus celui que la raison Veut charitablement délivrer de prison. Hélas elle le veut, mais ma chaîne est trop forte, Et malgré ses Conseils ma passion l'emporte : Oui je refuse toujours à cet obstacle vainqueur, Je lui dresse un Autel dans un coin de mon coeur, Ou la secrète ardeur contre qui je m'irrite D'un culte opiniâtre adore son mérite Je me trahis moi-même, et je change en poison Ce dont les qualités rendent la guérison, Ma chaîne se grossit alors qu'on me l'arrache, Une main lie encor ce que l'autre détache, Et je trouve à la fin que je me suis lassé Contre un torrent rapide et j'ai rien avancé. C'est bien plus à propos aimable Natalie D'obéir sans contrainte à votre tyrannie Et puisque Martian ne peut vivre sans vous De ne combattre plus contre un espoir si doux Par l'importunité d'une longue poursuite On obtient les faveurs qu'on refuse au mérite Et le temps grand ouvrier de mille changements Soulage tôt ou tard les travaux des amants. Et pourrait-elle bien mépriser ma requête, Quand mon fâcheux rival aura laissé sa tête Sous le fer des bourreaux et qu'elle pourra voir De mon fidèle amour l'admirable pouvoir, Qu'elle envisagera sa constante durée Qu'un Hymen rigoureux n'aura point altérée, Et qui conserve encor de violents brasiers Après un désespoir de treize mois entiers ? Non elle aura pitié des tourments que j'endure, Et j'ose présumer qu'en cette conjoncture Se voyant sans époux et sans élection Elle pourra m'aimer par inclination, Ou que l'ambition se glissant dans son âme Elle fera des voeux pour rappeler ma flamme Et joindre aux traits charmants de sa grande beauté L'éclat de ma fortune et de ma dignité, Mais si son coeur enfin refuse cette amorce Je pourrai me résoudre à la ravir de force, Et dussé-je irriter contre moi tous les dieux Contenter mon amour et mourir à ses yeux.SCÈNE II. Maximian, Apollinaire, Martian.
MAXIMIAN
Et bien notre Adrian persiste-t-il encore Dans le mépris des dieux que mon empire honore, S'obstine-t-il toujours dans l'erreur des Chrétiens ?APOLLINAIRE
Oui Seigneur il triomphe au milieu des liens, Il rit de nos rigueurs il brave nos menaces, Ni l'espoir des faveurs, ni la peur des disgrâces Rien ne peut ébranler sa funeste vertu.MAXIMIAN
De divers mouvements mon esprit combattu Flotte entre la pitié la colère et la haine : Je ne puis sans regret perdre un tel Capitaine Et l'intérêt des dieux combat si fort le mien, Qu'il faut souffrir sa perte ou souffrir un Chrétien ; Triste nécessité, mais juste tyrannie Puisque ma cruauté par soi-même est punie Et qu'un destin cruel me force à me ravir Un guerrier que j'estime et qui me peut servir.MAXIMIAN
Mais son impunité m'exposerait au foudre, Tout Chrétien me doit être un objet odieux, J'ai juré leur défaite et je la dois aux dieux.APOLLINAIRE
Les dieux seraient atteints d'une juste tristesse Si vous versiez du sang pour un trait de jeunesse Et priviez votre état d'un généreux appui Qui se rendra demain s'il s'obstine aujourd'hui, Qui condamne en son coeur le transport téméraire Qui l'expose aux rigueurs d'une haute colère Et qui viendrait offrir l'encens aux immortels S'il pouvait sans rougir s'approcher des Autels, Qui viendrait à vos pieds se déclarer coupable S'il pouvait échapper la honte inévitable Qu'après un changement si public et si prompt Un retour trop hâté lui mettrait sur le front, Permettez-lui, Seigneur, un repentir honnête, Souffrez que sans opprobre il conserve sa tête Et fuie les soupçons qu'il craint plus que la mort D'un homme sans courage ou d'un esprit peu fort.MARTIAN
Ne trouvez pas mauvais Seigneur si je m'oppose Aux dangereux Conseils qu'Apollinaire expose, Et si m'intéressant pour les dieux et pour vous J'allume en votre coeur un généreux courroux. Adrian est Chrétien et nous venons d'apprendre Qu'un heureux repentir le presse de se rendre, Mais que la honte seule en retarde l'effet ; Puissante conjecture ! après un tel forfait Qui le rend criminel aussi bien comme infâme La honte de changer peut entrer en son âme : Celui qui des bourreaux attend la cruauté Peut craindre les soupçons d'une légèreté ? Et dans le triste état où son orgueil le plonge Pressé de vrais dangers s'alarmer pour un songe ? Car enfin cette honte a peu de fondement L'inconstance est louable en cet événement Et l'obstination ne peut être suivie Que d'un long déshonneur et d'une courte vie. Mais ne présumons pas que le temps puisse rien Sur l'esprit endurci d'un superbe Chrétien, Dans son illusion d'heure en heure il s'obstine Et loin de s'ébranler son erreur prend racine. Je sais que la valeur qu'Adrian a fait voir De mes fortes raisons affaiblit le pouvoir, Qu'un tendre sentiment vous présente l'image De sa force guerrière et de son grand courage Et fait sonner si haut les exploits de son bras Que son crime auprès d'eux ne se découvre pas. Considérez Seigneur combien est redoutable La téméraire ardeur d'un généreux coupable Et vous ressouvenez du destin solennel Qui promet aux Chrétiens un empire éternel, Que peut être ces temps touchent l'heure fatale Qui les doit assurer de l'aigle impérial Et que pour entreprendre un dessein si hardi Adrian chaque jour par vos soins agrandi Embrassant le parti de cette infâme secte Rend sa foi dangereuse et sa valeur suspecte.APOLLINAIRE
Vraiment vous nous contez d'agréables terreurs, Ignorez-vous encor quels sont nos Empereurs, Pour craindre les desseins d'une troupe impuissante Que notre seul abord remplirait d'épouvante ? Mais vous ne savez pas l'interprétation Du glorieux sujet de leur ambition ; Ce Royaume éternel pour lequel ils soupirent, Dans l'attente duquel sans regret ils expirent N'est qu'une illusion de leur entendement Qui se figure un Ciel dessus le firmament Où de ce corps mortel leurs âmes délivrées Soient éternellement de nectar enivrées, Où des plus doux objets l'amas délicieux Contente leur esprit et recrée leurs yeux ; Ne leur envions point ce bien imaginaire.SCÈNE III. Maximian, Apollinaire, Martian.
MAXIMIAN
En quel étonnement en quelle horrible peine Ô dieux ! réduisez-vous mon coeur irrésolu ? Que me sert cette gloire et l'Empire absolu Que j'ai sur l'univers ? si j'entre en esclavage De la haine, l'amour, la tendresse, et la rage Aveugles possesseurs d'une âme sans clarté Et bourreaux insolents d'un coeur sans liberté ?APOLLINAIRE
Seigneur vous allez faire un coup irréparable, La raison d'Adrian n'est point encor traitable, La fureur le conduit et dans son entretien Mêlera sans respect un sentiment Chrétien, Il peut dans sa chaleur lâcher quelque blasphème Et vous mettra sans doute en un courroux extrême : Différez de le voir.MAXIMIAN
Martian qu'en dis-tu ?MARTIAN
Qu'envers lui la pitié n'est point une vertu, Qu'on lui fait trop de grâce et qu'il faut tout à l'heure Qu'il offre aux immortels de l'encens ou qu'il meure, Qu'il soit fait leur victime ou n'en refuse pas, Qu'il marche vers le Temple ou qu'il coure au trépas, Qu'il quitte son erreur ou qu'il perde la vie.APOLLINAIRE
Il est juste en effet qu'elle lui soit ravie Si pour le retirer de son aveuglement La bonté de César, l'effroi du châtiment, Les offres, les bienfaits, l'artifice, les larmes Et mille autres moyens sont de trop faibles armes ; Mais s'il nous reste encor quelque voie à tenter On sait trop ce qu'il vaut pour rien précipiter, Sa vie a trop servi pour endurer sans honte Qu'il la perde à nos yeux par une mort trop prompte, Et nous regretterions un sang si précieux Qu'on pouvait ménager sans offenser les Dieux. Souvenez-vous Seigneur qu'il n'est point de victoire Plus digne du triomphe et plus pleine de gloire Que celle qui s'obtient à quel prix que ce soit Sur l'esprit d'un Chrétien que la fureur déçoit, Que le Ciel vous en offre un moyen favorable, Que pour y parvenir toute voie est louable Et que vous devez faire un généreux effort Pour tirer Adrian des ongles de la mort. Mais il entre Seigneur.SCÈNE IV. Adrian, Maximian, Apollinaire, Martian, Placide.
MAXIMIAN
Ô Ciel ! se peut-il faire Que l'ennemi des Dieux, l'objet de ma colère, Qu'Adrian, qu'un Chrétien se présente à mes yeux ?MAXIMIAN
Misérable Adrian je plains ta destinée Que ton funeste erreur va rendre infortunée Et dans le sentiment d'une tendre pitié Je t'offre le pardon avec mon amitié.ADRIAN
Il faut que le pardon présuppose le crime Et tout ce que j'ai fait me paraît légitime, On ne pardonne point une bonne action.MAXIMIAN
Chrétien n'abuse pas de ma compassion, Pense que tu me fais par un effort extrême Injuste envers le Ciel, injuste envers moi-même, Et que si ta raison ne veut ouvrir les yeux Je me ferai justice aussi bien qu'à nos Dieux.ADRIAN
L'effet m'en sera doux mon âme est toute prête D'affronter les bourreaux et leur offrir ma tête, Et ravi d'espérer un si précieux sort Je hais votre pitié qui retarde ma mort.MARTIAN
Mais plutôt d'une vaine et insigne arrogance, Ha Seigneur c'en est trop, punissez, vengez-vous, Lâchez contre un ingrat les rênes au courroux, Et ne différez plus l'arrêt de son supplice.APOLLINAIRE
Puisque l'aveuglement le traîne au précipice, Loin de presser sa perte et lui hâter le pas, Nous devons malgré lui l'arracher au trépas, Le tirer de la voie ne laquelle il s'engage Et guider sa raison dont il n'a plus l'usage.MARTIAN
Qu'il meure ou sacrifie.MAXIMIAN
Oui j'ai trop pardonné : Il mourra l'inflexible, il mourra l'obstiné, Mais dans un long tourment qui tarissant ses veines Par des coups redoublés fera vivre ses peines, Et lui rendra la mort le moindre de ses maux.ADRIAN
Un homme armé de Dieu ne craint point les travaux Rien ne peut ébranler son âme généreuse, Son courage est plus grand que la mort n'est affreuse, Et toutes vos rigueurs ne sauraient parvenir Au comble des douleurs que je puis soutenir.APOLLINAIRE
Hélas Seigneur excusez sa manie, Ou puisqu'il voit le jour comme un objet d'ennui Ne le punissez pas pour vous venger de lui.MAXIMIAN
Moi souffrir un Chrétien ? qu'une insolente secte De sa contagion toute la terre infecte, Et que dégénérant de mon aversion J'abandonne les Dieux à leur discrétion, Que je sois soupçonné d'être d'intelligence, Et devant signaler mon nom par ma vengeance, Devant noyer l'erreur dans des fleuves de sang Sans respect d'amitié, de sexe, ni de rang ; Devant à la pitié tenir mon âme close : Qu'une lâche tendresse à mes désirs s'oppose, Séduise ma colère et désarme ma main.MARTIAN
Ô dignes sentiments d'un Empereur Romain ! Ainsi toujours le Ciel à vos yeux favorable Aux plus fiers ennemis vous rendra redoutable, Ainsi vous recevrez les titres glorieux D'ennemi des Chrétiens et protecteur des Dieux.ADRIAN
Protecteur dites-vous ? il est donc nécessaire Qu'un Empereur mortel soit le Dieu tutélaire De vos divinités, et vous offrez l'encens Aveugles malheureux à des Dieux impuissants, Vous défendez des Dieux qui vous devraient défendre, Et leurs faites un bien qu'ils ne sauraient vous rendre, Car la protection qu'ils reçoivent de vous Nous montre clairement qu'ils sont moins Dieux que nous, Ceux-là seraient des Dieux auxquels l'homme peut nuire, Que le moindre artisan peut forger et détruire, Qui n'ont point d'action et sans votre maintien Se verraient renversés par le bras d'un Chrétien ? Ha ! qu'ils sont éloignés de l'adorable essence Qui tira l'Univers du sein de sa puissance, Qui partage les temps à le nuit et au jour Et conserve pour nous des abîmes d'amour. C'est l'être souverain, l'être incompréhensible Qui sait tout, qui peut tout, dont l'esprit invisible Anime tous les corps et d'un concours égal Donne l'être à la pierre et l'âme à l'animal, Rend l'homme raisonnable et communique aux âmes L'amoureuse chaleur de ses divines flammes. Ô Dieu dans quels transports n'entrent point vos amants Quand vous leur découvrez des objets si charmants, Quand vous leur présentez ces attraits efficaces, Et abreuvez leurs coeurs des torrents de vos grâces ? Alors la vie pèse et pour s'unir à vous Les plus cruels trépas sont des liens trop doux, D'ineffables douceurs une âme possédée Vous aime, vous désire, et n'a plus d'autre idée.MAXIMIAN
Tu m'en apprendrais plus que je n'en veux savoir, Cesse de discourir et pense à mon pouvoir ; Je ne t'allègue point les preuves authentiques Qui combattent ta secte, et ces Temples antiques Qui pourraient contenir mille divinités, Il suffit que j'ordonne, et que mes volontés Doivent servir de règle à tout ce qui respire Dans le vaste circuit qu'embrasse mon Empire, Obéis donc Chrétien, et ne t'obstine plus.ADRIAN
Seigneur pour m'ébranler vos soins sont superflus Il faut qu'avec la foi je conserve la vie Ou que dans les tourments elle me soit ravie. Commandez l'un ou l'autre et j'obéis.MAXIMIAN
L'effet Diffère trop souvent des projets qu'on a faits, Et cette fermeté qui fait ta résistance Peut bien se trouver courte au fort de ta souffrance, J'attends que les douleurs qu'on te fera sentir T'arracheront enfin un triste repentir, Et que tu sois contraint dans ces tourments extrêmes D'implorer, quoiqu'en vain, les Dieux que tu blasphèmes.ADRIAN
Et moi j'attends que Dieu me vienne secourir, Que sa charmante voix m'encourage à mourir, Et que souffrant pour lui des peines sans pareilles Vous vous sentiez contraint d'en croire les merveilles.MAXIMIAN
Cessez Apollinaire, Ne m'importunez plus d'une injuste prière, Je l'ai trop supporté. Placide écoutez bien L'ordre que je vous donne et n'en omettez rien. Je veux que tout à l'heure on le mène à la halle, Où s'il est plus de peuple à la place Royale Qu'il y soit sans délai traîné par un bourreau, Là qu'il soit dépouillé, lié contre un poteau, Et tellement battu que sa chair toute ouverte De gros bouillons de sang soit largement couverte. Pressez-le cependant d'obéir à mes lois, Et si ces cruautés pour la première fois Ne peuvent ramener son âme opiniâtre, Que quatre hommes puissants se lassent à le battre Avec de gros bâtons garnis de noeuds pressés, Qu'on lui brise les nerfs, et si ce n'est assez De ce nouveau tourment pour guérir la folie Qu'on lui batte le ventre avec tant de furie Que ses boyaux sortis lui donnent de l'horreur.ADRIAN
Je vous suis obligé favorable Empereur Du soin que vous prenez d'ordonner pour ma gloire Les combats dont j'espère une entière victoire. Un violent désir de signaler ma foi Me fait voir vos rigueurs bien au-dessous de moi, Et je meurs de plaisir lors que je considère Que Dieu pour qui j'endure est mon riche salaire.APOLLINAIRE
Seigneur...MAXIMIAN
Ha je suis las d'en être importuné ; Placide exécutez l'ordre que j'ai donné Et me délivrez tôt de cette inquiétude.APOLLINAIRE
Sors enfin malheureux de ton illusion Puisqu'il est temps encore et rentrant en toi-même Crains pour l'amour de nous un déshonneur extrême, Si ton propre intérêt ne te peut émouvoir.Placide ramène Adrian en prison.
ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE. Maximian, Placide, Apollinaire, Martian.
PLACIDE
Sa constance, Seigneur, étonne tout le monde, Il n'a sur tout le corps qu'une plaie profonde, Les fouets et les bâtons ont épuisé son flanc, Mais il nage en la joie aussi bien qu'en le sang, Glorieux de souffrir il rit de son supplice Et lasse les bourreaux.MAXIMIAN
Ha cruelle malice ! Ha d'une âge enragée incroyable fureur ! Qu'un Chrétien en souffrant surmonte un Empereur, Que toutes les rigueurs cèdent à son courage Et que tout mon pouvoir soit moindre à sa rage. Ha l'obstination ; ha l'endurcissement Qui fait mon désespoir et mon étonnement ! Sa mort sera pour moi trop tardive ou trop prompte S'il meurt en me bravant ou s'il vit à ma honte, Et de quelque côté que je tourne les yeux Tout combat mes desseins et l'honneur de nos Dieux.MARTIAN
Etouffez le venin dans le sang de la bête, Car l'unique remède est d'abattre sa tête, Aussi bien c'est en vain qu'on prétend l'ébranler, Dût-il voir sur un grill ses membres pétiller, Ou de bouillons de plomb arroser ses blessures, Dût-il finir sa vie entre mille morsures De tigres affamés et souffrir en un corps Toutes les cruautés des plus horribles morts, Toujours inexorable et tyran de soi-même Il paraîtra joyeux dans un tourment extrême, Et vous reconnaîtrez après de longs combats Qu'on ne pouvait trop tôt l'envoyer au trépas.APOLLINAIRE
Seigneur sans vous priver d'un si grand Capitaine J'ai trouvé le moyen de vous mettre hors de peine, La force ne peut rien contre un homme de coeur, Dans les plus grands assauts son courage est vainqueur, Mais la volupté seule a droit de le corrompre, Il n'est point d'escadrons qu'elle ne puisse rompre, Et quelque fermeté qu'il témoigne aujourd'hui Ses attraits enchanteurs viendront à bout de lui. C'est elle qu'on a vu mettre Annibal en fuite, Qui vainquit Marc-Antoine avec toute l'Egypte, Et qui contre Adrian usant de trahison Dans son esprit charmé versera son poison, Qui fera voir vaincu par l'effort des délices Celui qui surmontait les plus cruels supplices.MAXIMIAN
Tout ce raisonnement ne me satisfait pas Et la plus courte voie est celle du trépas, Car le moindre bourreau peut finir à ma vue Le travail importun qui m'accable et me tue.APOLLINAIRE
Mais sa cendre fertile en reproduira cent Et bien loin de finir un ennui si pressant Vous allez augmenter les sujets de vos peines.MAXIMIAN
Fallut-il des humains tarir toutes les veines, Ne faire qu'un tombeau de ce grand Univers, Et me perdre en perdant tant de peuples divers, Contre tous les Chrétiens j'étendrai ma colère.APOLLINAIRE
Je vous dirai Seigneur ce que je ne puis taire ; L'esprit comme le corps est sujet au poison, Les charmes sont puissants pour troubler la raison, Et celle d'Adrian est sans doute affaiblie Par les enchantements dont se sert Natalie, Cette magicienne adore Jésus-Christ, Et depuis treize mois assiégeant son esprit, L'a malheureusement attiré dans sa secte.MARTIAN
D'une pure chimère elle vous est suspecte, Je connais Natalie, et m'ose faire fort Qu'on ne vous a pas fait un fidèle rapport, Mais qu'à peine Adrian aura laissé la tête Que l'encensoir aux mains on la trouvera prête De rendre aux immortels un culte solennel.MAXIMIAN
Placide amenez-moi ce couple criminelPlacide sort.
Qu'une dernière fois je leur offre mes grâces, Qu'une dernière fois je fasse des menaces Et leur donne le choix de la vie ou la mort. Misérable Empereur avec combien d'effort Poursuis-tu des Chrétiens l'assemblée séduite ? Et combien s'en fait-il nonobstant ta poursuite ? Et quand cesserez-vous, grands Dieux, de m'outrager, Et vous venger de moi quand je veux vous venger ? Donc que cette beauté pour qui Nicomédie Nourrissait dans les coeurs un public incendie, Cette image des Dieux par un complot fatal A déclaré la guerre à son original, Et je me sens forcé par un excès de zèle D'effacer pour jamais cette image infidèle. Au moins si tant de sang que je verse en tous lieux Augmentait mon repos ou le respect des Dieux ; Mais ma dévote ardeur loin de leur être utile Contre eux et contre nous aigrit toute la ville, Je prépare aux Chrétiens un char pour triompher, Et j'irrite le mal que je veux étouffer. N'importe, Natalie, il faut que je me venge.MARTIAN
Seigneur elle a changé sans renoncer au change, Le sexe la condamne à l'instabilité, L'erreur lui déplaira comme la vérité, Et pour l'en retirer le temps est un remède Auquel après l'amour tout autre moyen cède, L'un et l'autre est puissant, mais ce dernier ici Est pour y parvenir un chemin raccourci, Que votre Majesté va savoir tout à l'heure Moyennant qu'avec nous personne ne demeure, Car il n'est pas besoin de découvrir à tous Les mystères d'amour.SCÈNE II. Maximian, Martian.
MARTIAN
Seigneur vous allez être Mon plus cher confident aussi bien que mon maître, Et je ne craindrai point d'exposer à vos yeux D'un coeur tout déchiré le portrait ennuyeux. Au temps que Natalie était encore fille Et l'objet des soupirs de cette ville, Parmi tous les amants qui vivaient sous la loi Elle ne fit état que d'Adrian et moi ; Son âme entre nous deux longuement balancée Était tantôt vers lui tantôt vers moi poussée, Et dans une espérance égale à son amour Un chacun recevait des faveurs à son tour. Mais hélas je la vis tout d'un coup refroidie, Et quoique ma poursuite en devint plus hardie, Quoique ma passion fit un dernier effort Elle me prononça ma sentence de mort. J'en appelle à l'amour, mais l'amour la révère, Et trahit mon bon droit de peur de lui déplaire. De sorte qu'Adrian est reçu dans son lit, Et moi plein de courroux, de honte, et de dépit D'un changement soudain dont la suite d'étonne J'en cherche les motifs, je rêve, je soupçonne, Et d'un oeil espion examinant les moeurs Par un soin indiscret je nourris mes douleurs. La maison d'Adrian de Chrétiens toujours pleine Me découvrait assez le sujet de ma peine, Et j'aurais pu juger dans une autre saison Qu'ils s'étaient assemblés pour quelque trahison, Qu'ils avaient conspiré pour me dresser un piège Et qu'enfin Natalie aimait par sortilège : Mais dans l'étonnement où l'amour m'avait mis Et duquel pour ce coup je n'étais pas remis Je n'apercevais pas les choses les plus claires, Et les moindres objets me semblaient des mystères. Il n'est point de douleur si forte que le temps ; Ce grand consolateur de tous les mécontents, Adoucit la rigueur de mon sort déplorable Et le bonheur d'autrui me devient supportable. Déjà treize croissants ont assemblé leurs bouts Depuis que Natalie est avec son époux, Et sous le désespoir ma flamme ensevelie N'avait plus pour objet les yeux de Natalie, Lorsque de mon rival la juste adversité A rallumé mes feux et ma témérité. J'attendais qu'il mourrait et que j'aurais sa femme, Et déjà cet espoir avait flatté mon âme, Déjà tout conspirait à mon contentement Lorsqu'on m'a menacé d'un triste événement, Et qu'en votre présence on a dressé contre elle Une accusation dangereuse et cruelle Qui l'expose aux rigueurs d'un lamentable sort Si pour l'en garantir l'amour ne fait effort. Je ne viens pas Seigneur dans ce danger extrême Demander qu'elle vive à cause que je l'aime Contre tous les Chrétiens je suis trop irrité Pour faire en sa faveur cette incivilité. Je demande un délai c'est toute la prière Que Martian vous doit et vous désire faire ; Différez quelques jours de la persécuter Et me donnez le temps d'agir et de tenter, Par votre autorité moyennez ma conquête, Et d'un commandement appuyez ma requête, Afin que possédant le comble de mon bien J'efface de son coeur tout sentiment Chrétien, Je lui donne un dégoût du Dieu qu'elle respecte Et de justes mépris des fables de sa secte ; L'amour est mon docteur cet invincible enfant Des plus forts arguments me rendra triomphant, Et traînera bientôt d'une douce manière Jusqu'au pied des Autels sa belle prisonnière. Cependant n'employez ni fer ni cruauté Contre cette superbe et charmante beauté, Laissez à mon amour un objet honorable Et souffrez un moment une telle coupable.MAXIMIAN
Oui je te le promets et ne permettrai pas Que la moindre contrainte altère ses appâts, Je suis en ta faveur résolu de l'attendre Je te dois cette grâce et ne m'en puis défendre.SCÈNE III. Adrian, Natalie, Maximian, Apollinaire, Placide, Martian.
MAXIMIAN
Etes-vous arrivés ?PLACIDE
Oui Seigneur nous voici.ADRIAN
Vous tournez sans raison à mon désavantage Les traits décolorés de ce pâle visage ; Si la perte du sang lui ravit l'embonpoint La force de l'esprit ne s'en affaiblit point, Mon âme invincible aux plus fortes atteintes Et dans une assiette inaccessible aux craintes, Et je viens derechef me présenter à vous Prêt de servir de blanc contre de nouveaux coups.MAXIMIAN
Et moi plus qu'attendri par ta misère extrême Te conjure d'ouïr un Empereur qui t'aime, Et que de ta valeur l'importun souvenir Ne pouvant te sauver retarde de punir. Aie pitié de toi, rappelle en ta pensée Le glorieux état de ta vie passée, Les beautés de la cour, la faveur, les amis, Tout ce qu'à tes égaux la fortune a permis, L'honneur, la volupté, les richesses, la force ; Et ne refuse plus une si douce amorce. Je te ferai si grand par mes fréquents bienfaits Qu'ils pourront effacer les affronts qu'on t'a faits Et toi-même surpris d'une si haute gloire Pour la mieux posséder en perdras la mémoire ; Je veux que Natalie ait part à ce bonheur Et chez l'Impératrice une place d'honneur, Que mon exemple invite un chacun à lui plaire Qu'on pardonne et punisse à sa seule prière, Et qu'ayant l'un pour l'autre une entière amitié Ta gloire par la sienne augmente de moitié.NATALIE
Quoi vous lâchez le pied Martyr inébranlable ? Modèle des Chrétiens, hôte du saint Esprit, Quoi vous parlementez soldat de Jésus-Christ ? Et renoncez sans honte aux palmes immortelles Que notre Dieu prépare à vos efforts fidèles. Ha fuyez cher époux, mais fuyez promptement Des Diables conjurez le fatal truchement, Fuyez le chant trompeur des traîtresses Sirènes Et du premier serpent les mortelles haleines.ADRIAN
Oui Seigneur vos présents ont droit de m'éblouir, Mais jusques à quel temps m'en ferez-vous jouir, Jusques où s'étendra ma douce destinée ?MAXIMIAN
Jusqu'au terme commun dont la vie est bornée, Et ce terme est cent ans, quoique dans un besoin On trouve des vieillards qui sont allés plus loin.ADRIAN
Et pour vivre à souhait pendant si peu d'années Je me verrai réduit chez les âmes damnées ; Aux brasiers dévorants et une éternité Ne pourra terminer mon infélicité. Pour le temps incertain d'un plaisir périssable Je serai pour jamais sous l'empire du diable, Et gêné sans repos dans ces antres infects Où le courroux de Dieu se venge des forfaits, Je perdrai pour si peu d'ineffables délices : Ha plutôt, ha plutôt redoublez mes supplices, Coupez, brûlez, brisez, déchirez sans pitié De ce corps tout rompu la sanglante moitié, De ces os ébranlés disloqués les jointures Et foulez hardiment mes nerfs dans les tortures, Non, non je ne suis pas si peu judicieux De préférer la terre au Royaume des Cieux Je mourrai sans regret pour y vivre sans cesse, Et pour m'en détourner c'est en vain qu'on me presse.NATALIE
Ha je vous reconnais à ce noble discours Pour le digne sujet de mes chastes amours ; Courage cher époux poursuivez votre course Quand notre âme est perdue on n'a plus de ressource, En un si grand affaire il n'est point de milieu, Il faut vivre infidèle ou mourir pour son Dieu, Et trouver en la mort la source de la vie Ou d'une mort sans fin voir la sienne suivie.APOLLINAIRE
As-tu soif de son sang monstre de cruauté ?MARTIAN
Monsieur respectez plus sa divine beauté ; Si dans les immortels le crime est vénérable On doit tout supporter d'une telle coupable.APOLLINAIRE
Cette sorcière infâme a séduit son époux, Et je ne puis contre elle avoir trop de courroux.MAXIMIAN
Je désespère enfin qu'Adrian se repente, Et j'attends seulement que sa mort épouvante Sa complice obstinée, et qu'un sort plus heureux Lui fasse prévenir un décret rigoureux ; Elle aura cependant liberté de tout faire.NATALIE
Je ne crains point la mort, tant s'en faut je l'espère, C'est l'objet glorieux de mon ardent désir.MAXIMIAN
On te l'accordera prends un peu de loisir Si l'exemple d'autrui ne peut te rendre sage Tu n'auras pas sujet de craindre un long veuvage. Enfin tu vas mourir infortuné Chrétien, Et voilà tout le fruit d'un si long entretien ; Ha perdons du passé la trop sensible image, Et changeons tout à fait nos tendresses en rage, D'un amour irrité suivons les mouvements, Immolons cet ingrat à nos ressentiments, Abandonnons sa tête aux bourreaux qui l'attendent Et rendons la justice aux Dieux qui la demandent.APOLLINAIRE
Entendez-moi Seigneur.SCÈNE IV. Adrian, Natalie, Apollinaire, Placide.
NATALIE
Enfin, ô cher objet de mes saintes délices, Je puis ne liberté baiser vos cicatrices, Et prendre dans ce sang qui coule à gros bouillons, Pour relever mon teint d'illustres vermillons, Je puis en recueillir les gouttes précieuses, Je puis en recevoir les taches glorieuses, Je puis me consoler de mes longues douleurs, Et jouir d'un bonheur qui coûte tant de pleurs. Ménagez cher époux cette haute fortune, Souffrez sans vous troubler la poursuite importance De ces fâcheux amis dont l'aveugle amitié Armera contre vous une folle pitié, Au plus fort des combats pensez à la victoire Et regardez en haut le lieu de votre gloire, Priez les saints Martyrs, et de bouche et d'esprit Invoquez à tous coups le nom de Jésus-Christ.ADRIAN
Dieu qui m'a jusqu'ici prêté son assistance Quand ma douleur augmente, augmente ma constance, Et je ne doute point ayant un tel appui De triompher demain aussi bien qu'aujourd'hui.NATALIE
Voyez de quel bonheur cette gloire est suivie Vous versez sans pour sang, donnez vie pour vie, Et vous sacrifiez à celui qui pour vous Victime de son Père est mort percé de clous, Mais adieu cher époux, allez dresser ma place Aux lieux où les Chrétiens verront Dieu face à face.ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE. Natalie et Théodore, qui pour avoir entrée dans la prison s'étaient déguisées en hommes.
NATALIE
Pouvions-nous souhaiter un plus heureux succès ? Pouvions-nous espérer un plus facile accès ? C'est au Dieu des Chrétiens...THÉODORE
Par ma foi ma cousine, Je ne vous ai jamais trouvé si bonne mine, Vous semblez un Hercule ou pour mieux dire un Mars Tant de brillants éclairs partent de vos regards. Mais qui peut rassurer ma pudeur alarmée De me voir toute seule avec vous enfermée, Quoique je participe à ce déguisement ; J'en reçois je vous jure un peu d'étonnement, Et si vous me croyez nous reprendrons nos robes.NATALIE
Ha folle c'en est trop, en vain tu te dérobes Dans ces amusements aux charmes amoureux D'un Dieu qu'on ne peut voir sans devenir heureux. N'importe il te fera requête sur requête, Et tu ne peux manquer d'être un jour sa conquête.THÉODORE
Et bien je l'attendrai, mais vous ne pensez point Que quelqu'un peut entrer et nous voir en pourpoint, Allons retirons-nous dans la chambre voisine.NATALIE
Entrez je vous suivrai.THÉODORE
Vite chère cousine Montrez-moi le chemin et vous déshabillez.Elles passent changer d'habits dans une autre chambre.
NATALIE
Voulez-vous reposer ? je vois que vous bâillez Pour nous autres Chrétiens nous sommes faits aux veilles.THÉODORE
Et contre le sommeil je résiste à merveilles. Ce collet a besoin d'être un peu raccourci, Il m'a blessé la gorge et ces chausses aussi Ont besoin du ciseau, pour cette houppelande Quoique je la replie elle est encor trop grande, Je ne suis pas de taille à porter ces habits. Mais ou puis-je avoir mis ma jupe de tabis ? Hélas il est bien vrai qu'on s'oublie soi-même Pour le seul intérêt des personnes qu'on aime.THÉODORE
Aidez-moi je vous prie à lacer mon corset ; Dieux qu'il est importun d'aller ainsi tondue, Je crois qu'en peu de jours j'en serai morfondue Et sans me repentir d'une bonne action J'eusse bien souhaité quelque autre invention, Mais je m'afflige à tort pour un mal sans ressource.NATALIE
Déjà l'astre du jour a commencé sa course Et ses premiers rayons épandus dans les airs Invitent au travail tout ce grand univers, Si vous êtes d'humeur nous ferons quelque ouvrage Pour charmer le sommeil qui flatte mon courage Et se coule de force en mes yeux impuissants.THÉODORE
Tout ce que vous voudrez, aussi bien j'ai céans Un peu de broderie.Ayant repris leurs habits, elles reviennent dans la première chambre.
NATALIE
Ha qu'elle est délicate, Que les traits sont hardis et que la soie éclate, Mais que prétendez-vous par ces divers combats ?THÉODORE
Représenter Hercule, et l'invincible bras De cet illustre héros auquel je suis dévote, Et pour qui je fais faire une agréable grotte, Ou divers coquillages ornent le bâtiment ; Je destine aux parois ce divertissement ; Tous ces petits carrés qui servent de bordure Font de ses grands exploits une brève peinture, Et ce large milieu qui n'est pas encor plein Servira de théâtre à sa tragique fin.NATALIE
Votre Hercule me semble une belle figure Du grand Dieu des Chrétiens mort pour sa créature, Et leur conformité vous doit ouvrir les yeux Pour quitter sans regret vos fables et vos Dieux. Jésus dont le trépas est peint dans mon ouvrage Fut bien le fort des forts, et le meilleur courage, À qui l'astre du jour ait prêté sa clarté. Ayant déterminé dans son éternité Pour sauver les mortels de prendre leur nature Il choisit dans les flancs d'une Vierge très pure Le sang que l'esprit saint anima de son feu Et fut fait fils de femme aussi bien que de Dieu. À peine était-il né qu'il déclara la guerre Aux monstres conjurés pour ravager la terre, Il attaqua le diable, et le monde, et la chair Et tout ce dont l'enfer s'efforce d'allécher, Il arma contre lui sa puissance infinie Et détruisit enfin sa longue tyrannie. Alors ce Dieu vêtu de notre humanité Sentit le bras pesant de son Père irrité, Une fureur d'amour ouvrant toutes ses veines Donna son corps en proie aux plus cruelles peines, Son ardeur le porta sur un infâme bois Et dressa pour sa mort le bûcher de la Croix. Le Ciel le vit brûlant sur cette triste couche Et déclarant son feu par la soif de sa bouche, Chacun de ses soupirs fut un souffle enflammé, Et sa mort nous apprend qu'il nous a trop aimés. Mais l'effort violent d'une amoureuse flamme Qui déchirant son corps donna sortie à l'âme Rencontrant un rempart d'impassibilité Ne fit point de blessure à sa divinité, Sa nature Divine incapable de peine Contemplait les tourments de sa nature humaine, Qui le troisième jour sortie du tombeau Fit voir ce qu'en la gloire un corps a de plus beau.SCÈNE II. Fauste, Natalie, Théodore.
FAUSTE
Ha Madame il est temps que vos tristes prières Mettent en liberté leurs larmes prisonnières, Et que votre coeur s'ouvre au bruit de ma douleur Pour jeter des soupirs dignes d'un grand malheur.NATALIE
Je juge à ton discours qu'Adrian est sans vie, Mais, bien loin que sa mort d'aucun deuil soit suivie, Si le moindre soupir surprenait ma raison Tu me verrais rougir de cette trahison.FAUSTE
Ha rougissez plutôt d'une autre plus sensible, Mon Maître en est l'auteur ; ce courage invincible Se lasse de courir prêt d'arriver au blanc, Et proche de la mort ménage un peu de sang. Je suis au désespoir ce changement m'accable, Et j'en ai tout l'ennui dont une âme est capable Sans que ma passion ait assez de pouvoir Pour vous rendre étonnée ou pour vous émouvoir.SCÈNE III. Adrian, Natalie, Fauste, Théodore.
NATALIE
Mais le voici le lâche il n'en faut plus douter, Lui qui n'ose mourir s'ose bien présenter Il peut bien sans rougir paraître dans la rue Et redoute un tyran sans redouter ma vue. Ha homme sans honneur éloigne-toi de moi, Porte ailleurs que céans le débris de ta foi, Va chercher dans quelque antre une retraite prompte, Et fuis d'une maison que tu remplis de honte, Tu ne dois plus jamais prétendre à mon amour, Et tu ne devrais plus envisager le jour. Le souvenir vengeur de ta faiblesse extrême Ne te permettra pas de te souffrir toi-même, Et ne pouvant fuir l'image de ton Dieu, Ton crime et ton enfer te suivront en tout lieu. Ha que ma vanité se trouve bien punie Du cruel contrepoids de ton ignominie, Moi qui me promettais avant ton repentir Le titre glorieux de veuve de Martyr Suis femme d'Apostat, et ton lâche courage Ne conçoit point d'horreur d'un si sensible outrage.NATALIE
Quoi tu prétends encore imposer à mes yeux, N'es-tu pas renégat, n'es-tu pas infidèle ? N'as-tu pas parfumé d'une main criminelle Les Statues des Dieux, et ta témérité Censure les transports de mon coeur irrité. Va je ne reçois point un déserteur, un traître, Qui peut bien me trahir puisqu'il trahit son maître, Qui peut changer d'amour comme il a fait de foi.NATALIE
Ta présence en ces lieux ne souffre point qu'on doute. Va flatter l'Empereur qui t'a mis hors des fers, Va donner de l'encens aux démons que tu sers Objet de ma colère, esclave d'une vie Toujours d'inquiétude et de malheurs suivie.ADRIAN
Ha madame sortez de cet aveuglement, Je viens vous inviter à mon dernier tourment, Et par votre présence animer mon courage Pour franchir sans frayeur ce glorieux passage, Dieu pour mon avantage a permis votre erreur, Et d'un si beau transport a troublé votre coeur ; C'est lui qui vous a mis j'injective à la bouche Afin que désormais votre exemple me touche, Me serve d'aiguillon si ma vigueur s'abat Et me donne assurance au milieu du combat, Les vingt et trois Chrétiens que la prison enferme Pour arriver à Dieu n'auront pas plus long terme Les bourreaux sont tous prêts et on n'attend que vous.THÉODORE
Ha mon frère !THÉODORE
Dieux que n'arrachez-vous cette vie importune Qui fait vivre avec moi ma mauvaise fortune, Filandières du sort impitoyables soeurs Coupez avec mes jours le fil de mes malheurs, Ne vous obstinez plus à traîner ma fusée Que tant d'adversité devraient avoir usée, Et toi passe bientôt vieux nocher rigoureux L'infortunée soeur d'un frère malheureux, Hélas je n'en puis plus la force m'abandonne.NATALIE
Fauste tiens-toi toujours auprès de sa personne, Tâche de rappeler sa première vigueur, Et d'adoucir l'ennui qui lui presse le coeur, Et vous mon cher Epoux excusez ma surprise.ADRIAN
Adieu mon cher valet, le Ciel te favorise ; Mon Ange avançons-nous, nous perdons trop de temps, Et je diffère trop le bonheur que j'attends.ADRIAN
Dites-moi, mon souci, car après mon décès Vos biens seront en proie ou du moins en procès, Quel ordre avez-vous mis pour prévenir leur perte ?NATALIE
À de trop bas pensers votre âme s'est ouverte, Magnanime Adrian, fermez ces yeux du corps, Et ne recevez plus ces objets de dehors. Dans l'espoir des trésors que le Ciel nous prépare Et desquels à bon droit l'homme peut être avare, On ne peut sans faiblesse indigne d'un Chrétien Concevoir des regrets pour la perte du bien. Portez, portez plus haut votre âme généreuse Vers le souverain bien qui la doit rendre heureuse, Attachez votre idée à ce divin objet, Et ne vous troublez plus d'un soin lâche et abject.SCENE IV. Fauste, Théodore.
THÉODORE
Ha Ciel inexorable, ha fortune contraire Qui m'ôtez pour jamais la vue de mon frère, N'espérez plus de moi ni victimes ni voeux. Hélas que m'a servi de couper mes cheveux ; Ne valait-il pas mieux que ma main toute prête À venger ma douleur aux dépends de ma tête, Eût le soulagement d'en faire à son plaisir Et suture la fureur qui vient de me salir ?THÉODORE
Dans la perte des siens la constance est cruelle, Et d'un frère surtout qui n'avait point d'égal. Peut-être a-t-il déjà reçu le coup fatal, Et l'avare bourreau qui ravit sa dépouille Le traîne encor mourant et dans son sang se souille. Ha frère malheureux ! ha malheureuse soeur !FAUSTE
Mon destin n'agit pas avec plus de douceur, Et sans doute l'ennui m'arracherait des plaintes Si la foi n'arrêtait ses plus justes atteintes. C'est elle qui rend l'homme insensible aux douleurs, Qui de sa vive ardeur sèche toutes les pleurs, Et qui me découvrant la gloire de mon maître Fait avorter le deuil que sa mort eût fait naître.THÉODORE
Je ne m'étonne pas si vos coeurs endurcis Ne donnent point d'entrée aux plus justes soucis ; Dans le sang des enfants dont vos Autels rougissent Vous noyez la pitié ; vos fureurs s'établissent, Par ces objets d'horreur et votre fermeté Tient moins de la vertu que de la cruauté. Barbares meurtriers d'innocentes victimes Cessez de censurer mes transports légitimes, De vos fâcheux conseils je ne prends point la loi, Et le désespoir seul est écouté de moi.FAUSTE
Voilà de vos Docteurs les lâches calomnies, On ne voit rien d'impur dans nos cérémonies, Le sang des animaux en est même banni. Ô grand Dieu qui brûlez d'un amour infini Pour la nature humaine éclairez Théodore, Montrez-lui votre face, et qu'elle vous adore, Et par ces doux rayons qui pénètrent les coeurs Illuminez son âme et tarissez ses pleurs.THÉODORE
Va laisse-moi pleurer je suis inconsolable. Je ne sais d'où provient cet éclat effroyable, Le visage du Ciel n'en semblait point parler.Elle entend un éclat de tonnerre.
THÉODORE
Hélas mon triste coeur veut espérer et n'ose. Si le bon Jupiter attendri par mes pleurs Faisait choir ses carreaux sur les exécuteurs, S'il ouvrait pour la suite un chemin à mon frère, Et combattait pour lui ; mais qu'est-ce que j'espère Mon frère est le plus grand de tous ses ennemis, Et quand même le Ciel à mes désirs soumis Aurait voulu laisser sa fuite en sa puissance Son courage brutal y ferait résistance, Et malgré sa faveur attendrait les bourreaux Pour offrir derechef sa tête à leurs couteaux ; Ha ce n'est point pour lui que grondait la tempête, Sa colère plutôt éclatait sur la tête Des insolents Chrétiens qui de leurs échafauds Vomissaient à l'ennui des blasphèmes nouveaux, Et d'une bouche impie excitaient cet orage Dont la furie arrête et leur vie et leur rage, Le tonnerre est toujours messager des malheurs.SCÈNE V. Fauste, Natalie, Théodore.
NATALIE
Quoi je vous trouve encor plongée dans les pleurs ! Parmi tant de sujets d'une juste allégresse Votre âme sans raison s'obstine en la tristesse, À quoi bon ces soupirs ?THÉODORE
Et bien mon frère est mort.NATALIE
Il vit dans l'Empirée.THÉODORE
Ha faible réconfort Pire que ma douleur ! mon mal est véritable Et pour le soulager on m'allègue une fable ; Allez porter ailleurs vos consolations Je ne me repais pas de superstitions, Votre force d'esprit n'a point pour moi de charmes, Et je trouve ma gloire à me noyer de larmes. La peine diminue à plaindre sa rigueur, Et l'âme par les pleurs décharge sa douleur. Pleurez doncques mes yeux malgré leur résistance, Vengez-vous de leur fière et barbare constance, Et dussiez-vous enfin souffrir l'aveuglement Videz toute l'humeur qui vous sert d'aliment, Je dois ce sacrifice aux mânes de mon frère.NATALIE
En vain l'idolâtrie après cette tempête D'un téméraire effort voudra lever la tête, Le Ciel d'un coup de foudre a renversé ses dieux, Et ses feux ont offert la lumière à vos yeux. Nul ne peut révoquer ce grand miracle en doute ; À la vue duquel l'enfer est en déroute, Mais avant sur ce point contenter vos désirs Sachez comment sont morts nos généreux martyrs.THÉODORE
Que j'écoute une histoire, et cruelle, et funeste Qui m'arrache des yeux ce peu d'humeur qui reste, Ou que dégénérant dans votre cruauté Je repaisse de sang ma curiosité. Ha ! ne redoublez point mes sanglots et mes plaintes, Mon âme a ressenti d'assez vives atteintes, Et le moindre surcroît me mettrait au cercueil.NATALIE
Je n'ai pas fait dessein d'accroître votre deuil, Qui, loin de s'éveiller au bruit de mon histoire, N'osera plus paraître auprès de tant de gloire, Et se dissipera comme un nuage épais Que le père du jour a battu de ses rais. Notre invincible Héros sans changer de courage Vit les préparatifs d'un terrible carnage, Des échafauds de fer, d'horribles hachereaux, Et la cruauté peinte en les yeux des bourreaux : Tout était déjà prêt, les Chrétiens s'entr'exhortent, Et montent tous ensemble où leurs zèles les portent. Ha qu'il faisait beau voir ces martyrs étendus, Les mains jointes en croix, les yeux au ciel tendus Appuyer sans effroi les jambes sur l'enclume. Sur le front des bourreaux la colère s'allume, Ils retroussent les bras, et les haches en main Chassent à leur éclat tout sentiment humain. À peine eus-je aperçu le tranchant de leur lame Qu'une injuste frayeur s'empara de mon âme. Je me représentai leurs effroyables coups Capables d'arrêter l'ardeur de mon Époux, Et mon zèle accourant pour soustraire à sa vue Tout ce qui peut troubler une âme irrésolue, J'exhorte les bourreaux de commencer par lui ; Quand l'un d'eux retirant sa hache de l'étui En fait en se tournant une rude décharge ; Des troncs et des tronçons découle un ruisseau large. Courage cher Époux lui dis-je en l'embrassant Le ciel ne se prend pas d'un effort languissant, Jésus-Christ combattit pour avoir la victoire, Il lui fallut souffrir pour entrer dans sa gloire, Et frayer un chemin que son sang arrosa. Lui soudain s'élevant m'embrasse et me baisa, Puis me tendant la main ; je l'accepte lui dis-je, Ce présent cher Époux me console et m'oblige, Coupez dis-je aux bourreaux ce gage précieux Que mon mari me laisse avant fermer les yeux. Et puis je l'enveloppe encor toute sanglante Cependant qu'Adrian d'une oeillade mourante Envisage le ciel et rend son âme à Dieu. J'entends ses compagnons qui me crient à dieu, Et me tournant vers eux ; lumière des fidèles, Oiseaux de paradis sans pieds, mais non sans ailes Volez dis-je à jamais vers l'objet désiré : Tout nage dans le sang et leur coeur altéré Se sèche et s'étrécit, la mort pâle et défaite Imprime sur leur front une image parfaite De ses funestes traits, leurs membres dispersés Par un barbare effort l'un sur l'autre entassés Grossissent un bûcher, la flamme impatiente Semble déjà baiser leur perruque sanglante, Les torches des bourreaux irritent sa chaleur, Quand le ciel se courrouce et changeant de couleur Fait résoudre en torrents les vastes corps des nues : Tous les vents déchaînez vont parcourir les rues, Ébranlent les maisons et se chargeant d'éclair S'efforcent de chasser l'obscurité de l'air, Les tonnerres font bruit, les foudres et la grêle À l'entour du bûcher arrivent pêle-mêle, Les bourreaux effrayés cherchent à se sauver Pendant que les Chrétiens se hâtent d'enlever Les corps saints des martyrs, et qu'encor hors d'haleine Je viens par ce récit soulager votre peine. Chassez donc désormais tout objet de douleur, Et prenez avec nous part à votre bonheur.THÉODORE
Oui malgré les refus de mon âme obstinée Je goûte le bonheur de notre destinée, Un attrait inconnu s'empare de mon coeur Et remplit mon esprit d'un jour plein de douceur ; Vos mystères pour moi n'ont plus même visage, Leur éclat me surprend et leur beauté m'engage, Tous m'y paraît sublime et la mort des martyrs Qui vient de m'arracher tant d'injustes soupirs Au lieu de m'affliger me donne de l'envie, Et mon seul déplaisir est d'être encore en vie ; Mais que n'allons-nous rendre à leurs membres épars Tous les honneurs qu'on rend à ceux de nos Césars. Que n'allons-nous partout employer les orfèvres, Que n'allons-nous coller nos bouches sur leurs lèvres Et nous sanctifier par leur attouchement ; Avant mettre leurs corps dedans le monumentNatalie découvrant la main de son mari.
Commencez de ce lieu, je porte une relique, De mon cher Adrian présent si magnifique, Que le siècle présent et la postérité Vanteront à l'envi sa libéralité.FAUSTE
Ô main dont chaque jour éclaira les largesses ! Mais toujours employée aux grandes actions Commence à recevoir des adorations.THÉODORE
C'est donc toi belle main qu'on voyait dans l'armée D'un courage invincible aux combats animée, Faire tomber sous soi les plus hardis guerriers Et d'un louable effort arracher leurs lauriers.NATALIE
Mais plutôt qu'on verra dans le Ciel Empirée Des palmes des Martyrs à jamais honorée ; Ô glorieuse main traînez-nous après vous Quand vous serez remise au bras de mon époux, Qu'à ce moment heureux Dieu s'unisse à notre âme, Vous au bras d'Adrian, Adrian à sa femme, Et qu'en cette union nous rions des tyrans Et contions sans vieillir un nombre infini d'ans. Mais vous, chère cousine, à qui Dieu fait la grâce De n'avoir plus ce coeur environné de glace, De n'avoir plus des yeux si rebelles au jour, Qui vous laissez surprendre aux traits de son amour, Qui détestez l'erreur de ces sales images Qui naguère de vous recevaient des hommages, Et rompez les liens qui vous ont arrêté Qui croyez-vous auteur de votre liberté ?THÉODORE
Dieu seul en est l'auteur, son bras seul est capable D'abaisser nos esprits sous son joug adorable.NATALIE
Quoiqu'en soi ses desseins soient incompréhensibles Souvent dans leurs effets ils se rendent visibles, Et tous ceux qui sauront votre conversion Diront qu'on ne perd point une bonne action, Que l'âme des Martyrs pleins de reconnaissance Sollicite pour vous la divine clémence, Et fait de vos cheveux coupés en leur faveur Des liens auxquels Dieu laisse enchaîner son coeur. Mais ne nous lassons point de ces saints exercices, Dieu veut être le prix de nos moindres services, Et pour un verre d'eau qu'on donne à son honneur Rend une éternité de gloire et de bonheur : Nos charités n'ont plus leur sujet ordinaire, Mais jamais la vertu ne manque de matière, Les pauvres sont partout et sans aller plus loin Les Martyrs en leurs corps exigent notre soin, Allons les assurer des mains des infidèles, Allons offrir nos biens pour bâtir leurs chapelles, Et passer notre vie assez proche du lieu À chanter leur victoire et la bonté de Dieu.ACTE V
SCÈNE PREMIÈRE. Natalie, Martian.
MARTIAN
Madame, c'est à tort que vous versez des larmes, Si la mort d'un mari vous enlevait vos charmes Vous auriez quelque doit de n'en plus retenir, Dans la perte d'un bien qui ne peut revenir. Le déplaisir est juste autant qu'inévitable, Mais votre mari seul s'est rendu misérable, Et sa mort aujourd'hui rompt les fâcheuses lois Qui vont ont interdit la liberté du choix. Vous pouvez désormais aspirer au plus brave Et d'un léger effort en faire votre esclave, Ceux qui charment les coeurs se laisseront charmer Et vous captiverez tout ce qui peut aimer.NATALIE
Monsieur quoiqu'Adrian soit cher à ma mémoire, Si je pleurais sa mort je pleurerais sa gloire, Et semblerais douter de sa félicité Si mes yeux s'abaissaient à cette lâcheté. Mais vous me faites tort de croire que mon âme Puisse si tôt brûler d'une nouvelle flamme Et qu'ayant enfermé mon époux au cercueil, L'espérance d'un autre en efface le deuil. Mais je n'en conçois point sa mort était trop belle, Ou plutôt il jouit d'une vie immortelle, Et l'amour conjugal qui le fait vivre en moi M'oblige à lui garder une éternelle foi.MARTIAN
Ne vous figurez pas qu'aucune jalousie Inquiète d'une mort la froide fantaisie : Toutes ces passions portent bien leur flambeau Au travers des vapeurs qui sortent du tombeau. Ce sont des mouvements que le corps nous inspire Et que la mort aveugle exclut de son empire.NATALIE
La gloire et non la mort nous couvre de leurs coups, Mais quoique mon mari ne puisse être jaloux Je n'ai pas résolu d'en être moins fidèle, Natalie est à lui, lui seul est digne d'elle, La veuve d'un Martyr sans trop d'abaissement Ne saurait recevoir un Prince pour amant. Quand le jeune César m'offrirait son service De son affection je ferais mon supplice, Et je la combattrais avec tout mon pouvoir Par inclination autant que par devoir.MARTIAN
Cruelle as-tu le coeur si vide de pitié ? Ou pour m'exprimer mieux si plein d'inimitié ? Que me voyant mourir dans des langueurs extrêmes Tu ne puisses au moins feindre et dire que tu m'aimes, Tu peux en m'abusant me conserver le jour Et sans en recevoir contenter mon amour. Mais ô méchanceté digne d'une Chrétienne ! Je t'ai sauvé la vie et tu m'ôtes la mienne, Sans moi tu n'aurais plus tes funestes appâts, Et tu les fais auteurs de mon cruel trépas. Oui c'est en ma faveur que l'Empereur t'endure On te verrait sans moi gémir dans la torture, Et répandre du sang au lieu de ces attraits Qui lancent dans mon coeur leurs homicides traits.SCÈNE II. Natalie, Maximian, Martian.
MAXIMIAN
Et bien quel est le fruit de votre conférence ? A-t-elle de l'amour ou de l'indifférence, Et peut-on remarquer lequel est le plus fort De l'espoir du vivant ou du regret du mort ?MARTIAN
Seigneur sa cruauté ne peut être exprimée, Cette ingrate beauté s'irrite d'être aimée, Et met au désespoir un misérable amant Qui ne peut ni mourir ni vivre qu'en l'aimant.MAXIMIAN
Aussi dans la douleur dont elle est transportée Je trouve ta poursuite un peu précipitée, Et tu devais sans doute attendre quelques jours Que les pleurs s'écoulant fissent place aux amours.MAXIMIAN
Ton humeur dans six jours ne sera pas la même, Et ton coeur n'étant plus ce qu'il est aujourd'hui S'offrira de soi-même à de moindres que lui, Tu ne sais pas encor quel mal est le veuvage, Mais bientôt sa rigueur t'abattra le courage, Et te fera former des souhaits superflus Pour une occasion qui ne reviendra plus.MAXIMIAN
Portes-tu tant de haine à ta bonne fortune Que l'offre qu'on t'en fait te donne de l'ennui ?MAXIMIAN
Je puis te mettre aux fers.MAXIMIAN
Mais te faisant brûler...NATALIE
La flamme est impuissante Pour rendre misérable une femme innocente, La misère n'a point sa source en la douleur Et le Chrétien a l'âme au-dessus du malheur.MAXIMIAN
Et cette vanité le remplit d'insolence, Elle fait éclater sa désobéissance Et le porte au mépris des Princes et des Lois.NATALIE
On ne tient pas pour loi tous les désirs des Rois Souvent leur passion s'y trouve assez contraire.MAXIMIAN
Mais tu peux justement te résoudre à me plaire, Quelle loi te défend d'accepter pour mari D'un puissant Empereur le premier favori ?MAXIMIAN
Auguste Qui fut également sage, vaillant et juste, Après beaucoup de gens perdus dans un combat, Fit publier la loi contre le célibat ; La veuve la plus triste était remariée, La plus chaste ceinture à l'envi déliée, Et les moins amoureux de leur tempérament Pour le bien de l'Etat prenaient le nom d'amant. Je veux que désormais cette loi rétablie Sous le joug de l'hymen les plus revêches lie, Et que si dans ce soir tu n'as trouvé parti Le feu de Martian soit enfin amorti.NATALIE
Cette loi n'a plus lieu ; dans le siècle où nous sommes L'homme manque de terre et non la terre d'hommes, Et vous témoignez trop en nous faisant mourir Qu'il vous importe peu de les voir tous périr. Mais qu'ils périssent tous avant que je m'engage Sous le joug importun d'un fâcheux mariage.MAXIMIAN
Et bien il faudra donc le rendre volontaire, Si je n'ai pu porter Natalie à me plaire, Peut-être une Chrétienne a moins de fermeté ; Car je t'offre un époux en cette qualité ; Reçois-le ou résous-toi d'abandonner la vie.NATALIE
Le trépas d'Adrian me donne de l'envie, Et vous m'obligerez à vous vouloir du bien Si vous me préparez un sort égal au sien.MAXIMIAN
Je te prépare bien plus de rudes atteintes Qui te feront changer tes bravades en plaintes, Et surpassant l'ardeur de tes voeux indiscrets Mettront devant nos yeux tes déplaisirs secrets. Il n'est point de tourment si nouveau, si barbare, Il n'est point de rigueur dont je te sois avare ; Tout ce qu'un corps mortel peut souffrir sans mourir Je veux que mous courroux te le fasse souffrir, Et qu'après que ton âme aura trouvé sortie Tu sois par un bourreau traînée à la voirie.NATALIE
Tout ce qu'un corps mortel peut souffrir sans mourir Un courage immortel peut bien mieux le souffrir, Donnez-moi promptement à vos bourreaux en proie, Plus ils seront cruels et plus j'aurai de joie.MAXIMIAN
Je n'attendais pas moins de ta présomption ; Mais avant commencer une exécution Qui par de longs tourments doit épuiser ta vie, Je veux que Martian contente sont envie, Et que pour assouvir un amour criminel Tu sois avant la nuit conduite en un bordel, Et serves de matière aux débauches publiques.NATALIE
Ha Seigneur j'aime mieux... Oui l'horreur de ces lieux étonne ma constance, Mais s'agissant d'un choix d'une telle importance Permettez-moi Seigneur d'y penser mûrement Et me donnez délai de trois jours seulement.MAXIMIAN
J'approuve ta demande, elle est juste et j'espère Que ton obéissance éteindra ma colère, Que tu préféreras le beau feu d'un amant Aux sales cruautés d'un honteux châtiment, Et que ton coeur épris d'une douce espérance Se rira du veuvage et de l'indifférence. Va pèse avec loisir et sans affection Ce qui fait pour ou contre en ton élection ; Ressouviens-toi sur que Martian t'adore, Que malgré ta froideur sa flamme dure encore, Qu'il est dans ma faveur, qu'il peut tout à ma Cour Et qu'un heur sans pareil doit suivre son amour.SCÈNE III.
NATALIE, seule
Va barbare tyran, Dieu sera mon refuge Et punira ta rage avec sévérité ; Il sera ton témoin, ta patrie, et ton juge, Il sera le vengeur de ma pudicité. En vain pour échapper au tranchant de son glaive Tu tiens un monde auprès de toi ; Contre le berger et le Roi. Son bras redoutable se lève Et le méchant n'a point de trêve De la douleur et de l'effroi. Mais grand Dieu remettez mon âme en son assiette, Rendez à ma raison sa première clarté, Dissipez les brouillards de ma crainte inquiète Et me donnez conseil contre l'impureté. Faut-il qu'une Chrétienne épouse infidèle Et que tous les jours à ses yeux Les simulacres des faux Dieux, Par une offrande criminelle, Soient malgré l'ardeur de son zèle Préférées au Roi des Cieux. Elle s'agenouille devant le tableau de son mari. Faut-il ô cher époux dont j'adore l'image Qu'un de vos ennemis possède votre bien, Faut-il que je renonce à l'honneur du veuvage Pour servir de victime à l'amour d'un païen ? Faut-il que je conçoive une flamme étrangère Après avoir brûlé pour vous, Quel celle qui fut entre nous Soit une flamme passagère, Et que vous sachant dans la bière, J'entendre encor parler d'époux. Hélas que ce destin serait insupportable, Et que la violence a bien moins de rigueur. Quoi que souffrent les corps, l'âme n'est point coupable, Tandis que leurs plaisirs font naître sa douleur. Plus le corps est forcé, plus l'âme a de mérite, Dieu la regarde en cet effort, Et comme l'esprit est plus fort Que la chair qui le sollicite, Quelque tempête qui l'agite, Il peut toujours gagner le port. Quoi lâche je consens à cette ignominie ? Cette pensée infâme a pu me décevoir, Et pouvant m'assurer contre la tyrannie Mon courage vaincu s'oublie du devoir, Quiconque sait mourir, sait éviter sa honte, Le tyran ne peut rien sur moi, Il n'est point de se dure loi Qu'un beau désespoir ne surmonte, Et l'âme généreuse et prompte Ne veut d'autre secours de foi. Elle prend le poignard d'Adrian. C'est de toi cher poignard que j'attends ma défense, Tu fus de mon mari fidèle protecteur Et tu seras la clé qui pour ma délivrance Ouvrira sans effroi la porte de mon coeur. Mais puis-je sais forfait prévenir la nature, Suis-je maîtresse de ce corps, Et Dieu qui fit tous ses ressorts Ne recevrait-il point d'injure Si pour le garantir d'ordure Je mettais son portrait dehors ? Non il aimera mieux voir abattre son temple Que si l'impureté s'établissait dedans, Et cette région ne manque point d'exemple De celles dont la mort a trompé les tyrans. Toutefois ce projet me remplit d'épouvante Il n'est point de meilleur conseil Que celui qui suit le sommeil ; J'ai la paupière si pesante Qu'il faut enfin que j'y consente Dieu me console à mon réveil.SCÈNE IV.
SAINT ADRIAN lui apparait en dormant
Ma soeur Dieu te regarde et ta douleur le touche, Aucune impureté ne souillera ma couche, Il va donner relâche à tes justes soupirs Et te faire bientôt compagne des Martyrs On transporte par mer nos cendres dans Byzance Une nef les va suivre, entre avec confiance Dans ce logis flottant, et dès lors que le roc De son ancre crochue aura reçu le choc, Va remettre ma main dans sa place première : Aussitôt le sommeil volant dans ta paupière Je viendrai t'annoncer un agréable sort Et te déclarer l'heure et l'ordre de ta mort.SCÈNE V. Fauste, Natalie.
FAUSTE
Madame éloignons-nous, la colère divine Menace ce pays d'une entière ruine, Car le gage fatal de sa prospérité Se va donner aux Grecs qui l'ont mieux mérité. Oui des Marchands Chrétiens enlèvent sa richesse Et vont de sa dépouille orner toute la Grèce ; Leurs vaisseaux sont chargés des corps de nos Martyrs, Et le vent attentif à régler ses soupirs Les pousse dans Byzance, on dirait que la flotte A quelque Ange établi pour servir de pilote, Votre cousine suit d'un regard empressé Ce que l'éloignement n'en a point effacé, Et pour courir après retient sur le rivage Un Navire chargé d'un précieux bagage ; Elle n'attend que vous, ou pour vous dire adieu, Ou pour fuir ensemble un si malheureux lieu.NATALIE
Fauste c'est mon dessein, ainsi Dieu le désire, Ainsi dans mon sommeil un beau songe m'inspire, Un songe si rempli d'honnêtes voluptés Qu'à son seul souvenir mes sens sont enchantés. La veille et le travail m'avaient fait condescendre À prendre le sommeil qui tâchait de me prendre, Lorsqu'il me sembla voir mon époux glorieux Dans la pompe et l'éclat d'un citoyen des Cieux S'approcher de mon lit ; ce n'était plus le même, Ce teint si décharné, si languissant, si blême Où la mort avait fait ses plus tristes portraits, Ce teint était vermeil et plus vif et plus frais Que l'incarnat naissant d'un rose encor tendre ; Ses yeux dont le beau feu fut caché sous la cendre, Rendaient un plus grand jour que le Soleil d'été Lorsqu'aucune vapeur n'affaiblit la clarté, Si le moindre zéphyr flattant sa chevelure Osait en secouer la brillante dorure, C'était autant d'éclairs, c'était autant de feux Qui de leur violence éblouissaient mes yeux ; Qui n'eut été ravi de sa taille céleste ? Sa parole, son port, sa démarche, son geste, Tout surprenait les sens, tout donnait du respect Les neiges et les lys noirciraient à l'aspect De ses vêtements blancs. Enfin je suis bannie Par son commandement loin de la Bithynie ; J'abandonne mes biens, je m'expose à la mer, Et pour tout entreprendre il me suffit d'aimer.FAUSTE
Madame j'ai dessein d'être de la patrie, Car sous quelque climat que je passe ma vie Je vivrai trop heureux servant mon maître en vous.NATALIE
Fidèle serviteur de mon aimable époux, Je connais tes vertus et loue ton courage ; Viens ne différons plus ce glorieux voyage.FAUSTE
Quoi vous partez, Madame, et nous n'emportons rien ? À qui prétendez-vous réserver votre bien ? Ou pensez-vous aller ?NATALIE
Que veux-tu que j'emporte J'ai la main d'Adrian, c'est tout ce qui m'importe, Tout re reste est trop peu pour en prendre souci.NATALIE
Prends ce que tu voudras tout est en ta puissance, Pour moi mon seul espoir est en la providence, Qui sait assaisonner des repas toujours prêts Aux hôtes sans souci des champs et des forêts. S'il me restait du temps, mes richesses vendues, Grand nombre de maisons se verraient secourues, Et mes soins s'étendant sur les pauvres honteux J'adoucirais le sort des plus nécessiteux.SCÈNE DERNIÈRE.
NATALIE, seule
Grand Dieu dont l'oeil ouvert sur la nature humaine Ne saurait sans pitié contempler notre peine, Qui faites succéder à la plus triste nuit Les plus brillants rayons du Soleil qui la suit, Qui portez le beau temps dans le sein de l'orage Grâces à vos bontés je suis hors d'esclavage, Et ce coeur que la crainte avait si mal traité Respire avec douceur l'air de la liberté. Je ne révoque point vos volontés en doute, Je sais qui me conduit, je sais quelle est ma route, Et quitte sans regret le lieu de mon berceau Pour aller dans la Grèce emprunter un tombeau. Un généreux désir forme en moi l'espérance Que vous allez changer la face de Byzance, Qu'un Empereur Chrétien renversera ses Dieux, Et dessus le débris de leur culte odieux Arborera la Croix ; que les saintes reliques Recevront tous les jours des offrandes publiques, Et que tout l'Univers fléchira les genoux Devant le corps sacré de mon illustre époux.1 752 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0