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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers· Ou la Générosité Chrétienne

Natalie

Montgaudier· imprimée en 1654· 5 actes· 1 752 vers· 8 personnages

Personnages

  • ADRIAN, l'un des premiers Officiers de Maximian
  • NATALIE, femme d'Adrian
  • FAUSTE, Valet de Chambre d'Adrian
  • THÉODORE, cousine de Natalie
  • MAXIMIAN, Empereur Romain
  • APOLLINAIRE
  • PLACIDE, Capitaines des Gardes de l'Empereur
  • MARTIAN, Maître de Camp, amoureux de Natalie
MONSEIGNEUR,

À Monseigneur le Marquis de Montausier,Gouverneur et Lieutenant Général Pour sa Majesté ès Provinces de Saintonge, Angoumois, haute et basse Alsace, Lieutenant Général en ses Armées.

Je prends la liberté de vous présenter ce Poème, qui ne paraîtrait qu'à ma honte, si sa faiblesse n'était soutenue par une puissante protection, et qui ne peut manquer de bonheur si vous le favorisez de la vôtre. Ceux qui ne liraient point, s'ils n'espéraient de trouver des choses indignes d'être lues, et dont les yeux déréglés ne s'attachent qu'au mal, n'oseront mettre mes Vers à l'Inquisition après avoir vu qu'ils vous dont dédiés ; l'accueil que vous leur ferez les fera recevoir de tout le monde, et leurs plus grossières fautes cesseront de l'être si vous faites semblant de les excuser. Il n'y a point de termes si barbares qui ne deviennent Français quand vous voudrez les naturaliser, et les façons de parler les moins pratiquées seront à couvert de toutes les censures si vous leur donnez votre approbation. Car il est vrai, MONSEIGNEUR, que vous pouvez commander au langage aussi bien qu'aux armées, et Minerve toute entière s'est tellement donnée à vous, que vous possédez tout son savoir et tout son courage. Ainsi ma Tragédie attend le jugement universel du particulier que vous en ferez, et si je suis assez heureux pour contribuer par son moyen à votre divertissement, je croirai n'avoir pu faire un meilleur emploi de mon temps et de mon travail. Peut-être que mes Vers n'auront pas assez de bonheur pour vous plaire, mais je m'assure que la passion que j'ai pour votre service ne vous déplaira pas, et que vous ne ferez pas moins d'accueil à ce petit essai, par lequel je désire vous en donner le premier témoignage qu'à des ouvrages plus achevés, puisque ce que je vous présente est tout ce que je puis, et que pour être mauvais versificateur, je n'en suis pas moins

MONSEIGNEUR,

Votre très humble et très obéissant serviteur.

MONTGAUDIER.

ACTE PREMIER

SCÈNE PREMIÈRE.

NATALIE

Jusques à quand Seigneur verrons-nous des épées Dans le sang des Chrétiens cruellement trempées, Et leurs membres pourris sous la charge des fers Servir avant la mort de nourriture aux vers ? Et ne verrai-je point vos bras armés de foudre Donner sur leurs faux dieux et les réduire en poudre, Verrai-je point crouler par monceaux écartés Les temples abattus sur leurs divinités, À l'éclat de la Foi idolâtrie éteinte, Et l'Univers soumis la professer sans crainte ? Que si pour l'établir il faut encor du sang, À quelle fin Seigneur épargnez-vous mon flanc, Pourquoi retenez-vous mon âme infortunée Dans les tristes liens d'un cruel Hyménée ? Car enfin tout supplice a pour moi des appâts Au respect d'un époux qui ne vous aime pas. Quelque haute vertu dont l'éclat l'environne, Son erreur à mes yeux dérobe sa personne, Et ce fâcheux objet qui me suit en tout lieu Ne me découvre en lui qu'un ennemi de Dieu. Source de vérités, Océan de lumières, Seigneur, vous lui pouvez faire ouvrir les paupières, Vous pouvez l'éclairer de ces rayons d'amour Qui dissipent la nuit et ramènent le jour, Qui portent nos esprits au-dessus de nous-mêmes Qui nous traînent à vous par des douceurs extrêmes Et sans nous avertir se glissant dans nos coeurs Font souvent des martyrs de nos persécuteurs. Je vous prie, ô Grand Dieu, Père de toute chose, De faire en Adrian cette Métamorphose, Qu'il soit Chrétien, Seigneur, car après cet effort Je verrai d'un même oeil et sa vie et sa mort : L'une et l'autre pour moi sera pleine de charmes On versera son sang sans attirer mes larmes, Et tout événement me pourra sembler doux Apprenant qu'il expire ou respire pour vous. Généreux prisonniers invincibles esclaves Qui bravez les tyrans au milieu des entraves, Vous dont le Ciel propice entend tous les soupirs Joignez des voeux pressants à mes justes désirs, De vos Saintes ferveurs...

SCÈNE II. Natalie, et Théodore, fournies de linge et d'Onguents, vont visiter et panser les prisonniers Chrétiens.

THÉODORE

Railleuse.

NATALIE

Je dis vrai.

SCÈNE III. Natalie, Théodore, Fauste.

FAUSTE

Maximian, Madame, étant sorti du cours Voulut sur un Chrétien donner cours à sa rage ; En vain s'efforça-t-on s'ébranler son courage, Plus ferme qu'un rocher il brave les bourreaux, Il voit sans s'effrayer, son sang sous les couteaux Couler de toutes parts et sa chair entamée Rendre sur les charbons une épaisse fumée, Toute la cour s'étonne, et mon maître surtout Semble souffrir sur soi le contrecoup des coups, Tant de soupirs pressés sortent de sa poitrine, Tant il verse de pleurs, tant sa face chagrine Est peinte de douleur, il a l'oeil attaché Tantôt sur ce beau sang qui vient d'être épanché, Tantôt sur l'empereur, et toujours un nuage Couvre le teint vermeil de son triste visage. Il tient le front penché sur son bras raccourci Pendant que son esprit flotte dans le souci, Que son coeur se partage, et ce rude divorce Le brise de soupirs, et l'épuise de force. Une moite fureur lui court par tout le corps, Et le feu qu'il couvait gagne enfin le dehors, Il embrase ses yeux, allume son teint pâle, Imprime sur son front une couleur plus mâle, Lui rassure le coeur, et l'anime si fort, Qu'il brave Jupiter, l'Empereur et la mort. Mais qui peut rapporter ses ardentes paroles ? Je suis Chrétien, dit-il, j'abhorre les Idoles, J'en déteste le culte, et je n'ai point de sang Duquel pour l'abolir je ne vide mon flanc ; Ô Généreux martyr qui m'en donnez l'exemple Vous que sur les brasiers le fils de Dieu contemple, Les couronnes en main, jetez les yeux sur moi Du séjour de la gloire et soutenez ma foi. Cependant que sans crainte il découvre sa flamme Maximian l'entend et enrage dans l'âme, Il feint : mais le voici qui vous apprendra tout.

SCÈNE IV. Adrian, Fauste, Théodore, Apollinaire.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE.

MARTIAN, seul

Brasiers ensevelis sortez de vos tombeaux, Rallumez-vous encore infortunés flambeaux, Et d'une prompte ardeur embrasez ma poitrine : J'aime encor Natalie et mon amour s'obstine À former des desseins où la raison se perd, Un rayon d'espérance à mes yeux s'est offert, Et comme si déjà Natalie était veuve, Ce feu précipité qui dans mon coeur s'élève, Me promet sa conquête et traîne puissamment Mes sens ensorcelés dedans l'aveuglement. Arrête esprit trompeur qui flattes mon courage Dans l'espoir incertain d'un prétendu veuvage, Adrian vit encore et l'Arrêt de sa mort, N'adoucirait en rien les rigueurs de mon sort, Natalie à mes voeux toujours inexorable Paierait de mépris ma flamme impitoyable Et l'amour ne pouvait faire brèche à mon coeur Cette ingrate beauté rirait de ma douleur ; Il me doit souvenir de mes premiers services, Et sans m'abandonner à de nouveaux supplices, Puisque son naturel est si contraire au mien, La plus grande finesse est de n'espérer rien, Cessez donc tout à l'heure indiscrètes pensées Qui nourrissez de vent mes flammes insensées Et n'importunez plus celui que la raison Veut charitablement délivrer de prison. Hélas elle le veut, mais ma chaîne est trop forte, Et malgré ses Conseils ma passion l'emporte : Oui je refuse toujours à cet obstacle vainqueur, Je lui dresse un Autel dans un coin de mon coeur, Ou la secrète ardeur contre qui je m'irrite D'un culte opiniâtre adore son mérite Je me trahis moi-même, et je change en poison Ce dont les qualités rendent la guérison, Ma chaîne se grossit alors qu'on me l'arrache, Une main lie encor ce que l'autre détache, Et je trouve à la fin que je me suis lassé Contre un torrent rapide et j'ai rien avancé. C'est bien plus à propos aimable Natalie D'obéir sans contrainte à votre tyrannie Et puisque Martian ne peut vivre sans vous De ne combattre plus contre un espoir si doux Par l'importunité d'une longue poursuite On obtient les faveurs qu'on refuse au mérite Et le temps grand ouvrier de mille changements Soulage tôt ou tard les travaux des amants. Et pourrait-elle bien mépriser ma requête, Quand mon fâcheux rival aura laissé sa tête Sous le fer des bourreaux et qu'elle pourra voir De mon fidèle amour l'admirable pouvoir, Qu'elle envisagera sa constante durée Qu'un Hymen rigoureux n'aura point altérée, Et qui conserve encor de violents brasiers Après un désespoir de treize mois entiers ? Non elle aura pitié des tourments que j'endure, Et j'ose présumer qu'en cette conjoncture Se voyant sans époux et sans élection Elle pourra m'aimer par inclination, Ou que l'ambition se glissant dans son âme Elle fera des voeux pour rappeler ma flamme Et joindre aux traits charmants de sa grande beauté L'éclat de ma fortune et de ma dignité, Mais si son coeur enfin refuse cette amorce Je pourrai me résoudre à la ravir de force, Et dussé-je irriter contre moi tous les dieux Contenter mon amour et mourir à ses yeux.

SCÈNE II. Maximian, Apollinaire, Martian.

MARTIAN

Ne trouvez pas mauvais Seigneur si je m'oppose Aux dangereux Conseils qu'Apollinaire expose, Et si m'intéressant pour les dieux et pour vous J'allume en votre coeur un généreux courroux. Adrian est Chrétien et nous venons d'apprendre Qu'un heureux repentir le presse de se rendre, Mais que la honte seule en retarde l'effet ; Puissante conjecture ! après un tel forfait Qui le rend criminel aussi bien comme infâme La honte de changer peut entrer en son âme : Celui qui des bourreaux attend la cruauté Peut craindre les soupçons d'une légèreté ? Et dans le triste état où son orgueil le plonge Pressé de vrais dangers s'alarmer pour un songe ? Car enfin cette honte a peu de fondement L'inconstance est louable en cet événement Et l'obstination ne peut être suivie Que d'un long déshonneur et d'une courte vie. Mais ne présumons pas que le temps puisse rien Sur l'esprit endurci d'un superbe Chrétien, Dans son illusion d'heure en heure il s'obstine Et loin de s'ébranler son erreur prend racine. Je sais que la valeur qu'Adrian a fait voir De mes fortes raisons affaiblit le pouvoir, Qu'un tendre sentiment vous présente l'image De sa force guerrière et de son grand courage Et fait sonner si haut les exploits de son bras Que son crime auprès d'eux ne se découvre pas. Considérez Seigneur combien est redoutable La téméraire ardeur d'un généreux coupable Et vous ressouvenez du destin solennel Qui promet aux Chrétiens un empire éternel, Que peut être ces temps touchent l'heure fatale Qui les doit assurer de l'aigle impérial Et que pour entreprendre un dessein si hardi Adrian chaque jour par vos soins agrandi Embrassant le parti de cette infâme secte Rend sa foi dangereuse et sa valeur suspecte.

SCÈNE III. Maximian, Apollinaire, Martian.

SCÈNE IV. Adrian, Maximian, Apollinaire, Martian, Placide.

APOLLINAIRE

Seigneur...

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Maximian, Placide, Apollinaire, Martian.

SCÈNE II. Maximian, Martian.

MARTIAN

Seigneur vous allez être Mon plus cher confident aussi bien que mon maître, Et je ne craindrai point d'exposer à vos yeux D'un coeur tout déchiré le portrait ennuyeux. Au temps que Natalie était encore fille Et l'objet des soupirs de cette ville, Parmi tous les amants qui vivaient sous la loi Elle ne fit état que d'Adrian et moi ; Son âme entre nous deux longuement balancée Était tantôt vers lui tantôt vers moi poussée, Et dans une espérance égale à son amour Un chacun recevait des faveurs à son tour. Mais hélas je la vis tout d'un coup refroidie, Et quoique ma poursuite en devint plus hardie, Quoique ma passion fit un dernier effort Elle me prononça ma sentence de mort. J'en appelle à l'amour, mais l'amour la révère, Et trahit mon bon droit de peur de lui déplaire. De sorte qu'Adrian est reçu dans son lit, Et moi plein de courroux, de honte, et de dépit D'un changement soudain dont la suite d'étonne J'en cherche les motifs, je rêve, je soupçonne, Et d'un oeil espion examinant les moeurs Par un soin indiscret je nourris mes douleurs. La maison d'Adrian de Chrétiens toujours pleine Me découvrait assez le sujet de ma peine, Et j'aurais pu juger dans une autre saison Qu'ils s'étaient assemblés pour quelque trahison, Qu'ils avaient conspiré pour me dresser un piège Et qu'enfin Natalie aimait par sortilège : Mais dans l'étonnement où l'amour m'avait mis Et duquel pour ce coup je n'étais pas remis Je n'apercevais pas les choses les plus claires, Et les moindres objets me semblaient des mystères. Il n'est point de douleur si forte que le temps ; Ce grand consolateur de tous les mécontents, Adoucit la rigueur de mon sort déplorable Et le bonheur d'autrui me devient supportable. Déjà treize croissants ont assemblé leurs bouts Depuis que Natalie est avec son époux, Et sous le désespoir ma flamme ensevelie N'avait plus pour objet les yeux de Natalie, Lorsque de mon rival la juste adversité A rallumé mes feux et ma témérité. J'attendais qu'il mourrait et que j'aurais sa femme, Et déjà cet espoir avait flatté mon âme, Déjà tout conspirait à mon contentement Lorsqu'on m'a menacé d'un triste événement, Et qu'en votre présence on a dressé contre elle Une accusation dangereuse et cruelle Qui l'expose aux rigueurs d'un lamentable sort Si pour l'en garantir l'amour ne fait effort. Je ne viens pas Seigneur dans ce danger extrême Demander qu'elle vive à cause que je l'aime Contre tous les Chrétiens je suis trop irrité Pour faire en sa faveur cette incivilité. Je demande un délai c'est toute la prière Que Martian vous doit et vous désire faire ; Différez quelques jours de la persécuter Et me donnez le temps d'agir et de tenter, Par votre autorité moyennez ma conquête, Et d'un commandement appuyez ma requête, Afin que possédant le comble de mon bien J'efface de son coeur tout sentiment Chrétien, Je lui donne un dégoût du Dieu qu'elle respecte Et de justes mépris des fables de sa secte ; L'amour est mon docteur cet invincible enfant Des plus forts arguments me rendra triomphant, Et traînera bientôt d'une douce manière Jusqu'au pied des Autels sa belle prisonnière. Cependant n'employez ni fer ni cruauté Contre cette superbe et charmante beauté, Laissez à mon amour un objet honorable Et souffrez un moment une telle coupable.

SCÈNE III. Adrian, Natalie, Maximian, Apollinaire, Placide, Martian.

SCÈNE IV. Adrian, Natalie, Apollinaire, Placide.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Natalie et Théodore, qui pour avoir entrée dans la prison s'étaient déguisées en hommes.

THÉODORE

Vite chère cousine Montrez-moi le chemin et vous déshabillez.

Elles passent changer d'habits dans une autre chambre.

THÉODORE

Tout ce que vous voudrez, aussi bien j'ai céans Un peu de broderie.

Ayant repris leurs habits, elles reviennent dans la première chambre.

NATALIE

Votre Hercule me semble une belle figure Du grand Dieu des Chrétiens mort pour sa créature, Et leur conformité vous doit ouvrir les yeux Pour quitter sans regret vos fables et vos Dieux. Jésus dont le trépas est peint dans mon ouvrage Fut bien le fort des forts, et le meilleur courage, À qui l'astre du jour ait prêté sa clarté. Ayant déterminé dans son éternité Pour sauver les mortels de prendre leur nature Il choisit dans les flancs d'une Vierge très pure Le sang que l'esprit saint anima de son feu Et fut fait fils de femme aussi bien que de Dieu. À peine était-il né qu'il déclara la guerre Aux monstres conjurés pour ravager la terre, Il attaqua le diable, et le monde, et la chair Et tout ce dont l'enfer s'efforce d'allécher, Il arma contre lui sa puissance infinie Et détruisit enfin sa longue tyrannie. Alors ce Dieu vêtu de notre humanité Sentit le bras pesant de son Père irrité, Une fureur d'amour ouvrant toutes ses veines Donna son corps en proie aux plus cruelles peines, Son ardeur le porta sur un infâme bois Et dressa pour sa mort le bûcher de la Croix. Le Ciel le vit brûlant sur cette triste couche Et déclarant son feu par la soif de sa bouche, Chacun de ses soupirs fut un souffle enflammé, Et sa mort nous apprend qu'il nous a trop aimés. Mais l'effort violent d'une amoureuse flamme Qui déchirant son corps donna sortie à l'âme Rencontrant un rempart d'impassibilité Ne fit point de blessure à sa divinité, Sa nature Divine incapable de peine Contemplait les tourments de sa nature humaine, Qui le troisième jour sortie du tombeau Fit voir ce qu'en la gloire un corps a de plus beau.

SCÈNE II. Fauste, Natalie, Théodore.

SCÈNE III. Adrian, Natalie, Fauste, Théodore.

SCENE IV. Fauste, Théodore.

SCÈNE V. Fauste, Natalie, Théodore.

NATALIE

Je n'ai pas fait dessein d'accroître votre deuil, Qui, loin de s'éveiller au bruit de mon histoire, N'osera plus paraître auprès de tant de gloire, Et se dissipera comme un nuage épais Que le père du jour a battu de ses rais. Notre invincible Héros sans changer de courage Vit les préparatifs d'un terrible carnage, Des échafauds de fer, d'horribles hachereaux, Et la cruauté peinte en les yeux des bourreaux : Tout était déjà prêt, les Chrétiens s'entr'exhortent, Et montent tous ensemble où leurs zèles les portent. Ha qu'il faisait beau voir ces martyrs étendus, Les mains jointes en croix, les yeux au ciel tendus Appuyer sans effroi les jambes sur l'enclume. Sur le front des bourreaux la colère s'allume, Ils retroussent les bras, et les haches en main Chassent à leur éclat tout sentiment humain. À peine eus-je aperçu le tranchant de leur lame Qu'une injuste frayeur s'empara de mon âme. Je me représentai leurs effroyables coups Capables d'arrêter l'ardeur de mon Époux, Et mon zèle accourant pour soustraire à sa vue Tout ce qui peut troubler une âme irrésolue, J'exhorte les bourreaux de commencer par lui ; Quand l'un d'eux retirant sa hache de l'étui En fait en se tournant une rude décharge ; Des troncs et des tronçons découle un ruisseau large. Courage cher Époux lui dis-je en l'embrassant Le ciel ne se prend pas d'un effort languissant, Jésus-Christ combattit pour avoir la victoire, Il lui fallut souffrir pour entrer dans sa gloire, Et frayer un chemin que son sang arrosa. Lui soudain s'élevant m'embrasse et me baisa, Puis me tendant la main ; je l'accepte lui dis-je, Ce présent cher Époux me console et m'oblige, Coupez dis-je aux bourreaux ce gage précieux Que mon mari me laisse avant fermer les yeux. Et puis je l'enveloppe encor toute sanglante Cependant qu'Adrian d'une oeillade mourante Envisage le ciel et rend son âme à Dieu. J'entends ses compagnons qui me crient à dieu, Et me tournant vers eux ; lumière des fidèles, Oiseaux de paradis sans pieds, mais non sans ailes Volez dis-je à jamais vers l'objet désiré : Tout nage dans le sang et leur coeur altéré Se sèche et s'étrécit, la mort pâle et défaite Imprime sur leur front une image parfaite De ses funestes traits, leurs membres dispersés Par un barbare effort l'un sur l'autre entassés Grossissent un bûcher, la flamme impatiente Semble déjà baiser leur perruque sanglante, Les torches des bourreaux irritent sa chaleur, Quand le ciel se courrouce et changeant de couleur Fait résoudre en torrents les vastes corps des nues : Tous les vents déchaînez vont parcourir les rues, Ébranlent les maisons et se chargeant d'éclair S'efforcent de chasser l'obscurité de l'air, Les tonnerres font bruit, les foudres et la grêle À l'entour du bûcher arrivent pêle-mêle, Les bourreaux effrayés cherchent à se sauver Pendant que les Chrétiens se hâtent d'enlever Les corps saints des martyrs, et qu'encor hors d'haleine Je viens par ce récit soulager votre peine. Chassez donc désormais tout objet de douleur, Et prenez avec nous part à votre bonheur.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Natalie, Martian.

SCÈNE II. Natalie, Maximian, Martian.

SCÈNE III.

NATALIE, seule

Va barbare tyran, Dieu sera mon refuge Et punira ta rage avec sévérité ; Il sera ton témoin, ta patrie, et ton juge, Il sera le vengeur de ma pudicité. En vain pour échapper au tranchant de son glaive Tu tiens un monde auprès de toi ; Contre le berger et le Roi. Son bras redoutable se lève Et le méchant n'a point de trêve De la douleur et de l'effroi. Mais grand Dieu remettez mon âme en son assiette, Rendez à ma raison sa première clarté, Dissipez les brouillards de ma crainte inquiète Et me donnez conseil contre l'impureté. Faut-il qu'une Chrétienne épouse infidèle Et que tous les jours à ses yeux Les simulacres des faux Dieux, Par une offrande criminelle, Soient malgré l'ardeur de son zèle Préférées au Roi des Cieux. Elle s'agenouille devant le tableau de son mari. Faut-il ô cher époux dont j'adore l'image Qu'un de vos ennemis possède votre bien, Faut-il que je renonce à l'honneur du veuvage Pour servir de victime à l'amour d'un païen ? Faut-il que je conçoive une flamme étrangère Après avoir brûlé pour vous, Quel celle qui fut entre nous Soit une flamme passagère, Et que vous sachant dans la bière, J'entendre encor parler d'époux. Hélas que ce destin serait insupportable, Et que la violence a bien moins de rigueur. Quoi que souffrent les corps, l'âme n'est point coupable, Tandis que leurs plaisirs font naître sa douleur. Plus le corps est forcé, plus l'âme a de mérite, Dieu la regarde en cet effort, Et comme l'esprit est plus fort Que la chair qui le sollicite, Quelque tempête qui l'agite, Il peut toujours gagner le port. Quoi lâche je consens à cette ignominie ? Cette pensée infâme a pu me décevoir, Et pouvant m'assurer contre la tyrannie Mon courage vaincu s'oublie du devoir, Quiconque sait mourir, sait éviter sa honte, Le tyran ne peut rien sur moi, Il n'est point de se dure loi Qu'un beau désespoir ne surmonte, Et l'âme généreuse et prompte Ne veut d'autre secours de foi. Elle prend le poignard d'Adrian. C'est de toi cher poignard que j'attends ma défense, Tu fus de mon mari fidèle protecteur Et tu seras la clé qui pour ma délivrance Ouvrira sans effroi la porte de mon coeur. Mais puis-je sais forfait prévenir la nature, Suis-je maîtresse de ce corps, Et Dieu qui fit tous ses ressorts Ne recevrait-il point d'injure Si pour le garantir d'ordure Je mettais son portrait dehors ? Non il aimera mieux voir abattre son temple Que si l'impureté s'établissait dedans, Et cette région ne manque point d'exemple De celles dont la mort a trompé les tyrans. Toutefois ce projet me remplit d'épouvante Il n'est point de meilleur conseil Que celui qui suit le sommeil ; J'ai la paupière si pesante Qu'il faut enfin que j'y consente Dieu me console à mon réveil.

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Fauste, Natalie.

SCÈNE DERNIÈRE.

1 752 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0