Comédie en prose· Comédie en un acte et en prose
Bettine
Représentée pour la première fois au Gymnase dramatique le 30 octobre 1851.
Personnages
- LE MARQUIS STÉFANI
- LE BARON DE STEINBERG
- CALABRE, Valet de chambre du baron
- LE NOTAIRE
- UN DOMESTIQUE
- BETTINE, cantatrice italienne
BETTINE
SCÈNE PREMIÈRE. Calabre, Le Notaire.
Un salon de campagne.
CALABRE
Venez par ici, Monsieur_le_notaire ; venez, Monsieur_Capsucefalo. Veuillez entrer là, dans le pavillon.
LE NOTAIRE
Les futurs conjoints, où sont-ils ?
CALABRE
Il faut que vous ayez la bonté d'attendre quelques instants, s'il vous plaît. Désirez-vous vous rafraîchir ? Il n'y a pas loin d'ici à la ville, mais il fait chaud.
LE NOTAIRE
Oui, et je suis venu à pied par un soleil bien incommode. Mais je ne vois pas les futurs conjoints.
CALABRE
Madame n'est pas encore levée.
LE NOTAIRE
Comment ! Il est midi passé.
CALABRE
Alors elle ne tardera guère.
LE NOTAIRE
Et Monsieur_de_Steinberg, est-il levé, lui ?
CALABRE
Il est à la chasse.
LE NOTAIRE
À la chasse ! Voilà, en vérité, une plaisante manière de se marier. On me fait dresser un contrat, on me fait venir à une heure expresse, et quand j'arrive, madame dort et monsieur court les champs. Vous conviendrez, mon cher monsieur Calabre...
CALABRE
C'est qu'il faut vous imaginer, mon cher Monsieur_Capsucefalo, que nous ne vivons pas comme tout le monde. Madame est une artiste, vous savez.
LE NOTAIRE
Oui, une grande artiste ; elle chante fort bien. Je ne l'ai jamais entendue elle-même, mais je l'ai ouï dire, vous comprenez.
CALABRE
Justement, c'est qu'elle a chanté cette nuit jusqu'à trois heures du matin. Aimez-vous la musique, Monsieur_Capsucefalo ?
LE NOTAIRE
Certainement, Monsieur_Calabre, autant que mes fonctions me le permettent. Il y avait donc chez vous grande soirée, beaucoup de monde ?
CALABRE
Non, ils étaient tous deux tout seuls, madame et monsieur le baron, et ils se sont donné ainsi un grand concert en tête à tête. Ce n'est pas la première fois. C'est une habitude que Madame a prise depuis qu'elle a quitté le théâtre. Elle ne peut pas dormir si elle n'a pas chanté. Au point du jour, elle s'est couchée, et monsieur a pris son fusil.
LE NOTAIRE
Vous en direz ce qu'il vous plaira, cela me paraît de l'extravagance. La chasse et la musique sont deux fort bonnes choses ; mais quand on se marie, Monsieur_Calabre, on se marie. Et les témoins ?
CALABRE
Monsieur a dit qu'il les amènerait. Un peu de patience. - Que me veut-on ?
UN DOMESTIQUE, entrant
Monsieur, c'est une lettre de la Princesse.
CALABRE, prenant la lettre
C'est bon. Vous savez bien que Monsieur n'y est pas.
LE DOMESTIQUE
Il y a là un homme à cheval.
CALABRE
Qu'il attende. - Ah ! voici monsieur_le_Baron.
SCÈNE II. Les Précédents, Steinberg.
STEINBERG
Pas encore levée ! C'est bien de la paresse. Bonjour, Cefalo, vous êtes exact, et moi aussi, comme vous voyez ; mais la signora ne l'est guère.
LE NOTAIRE
Voici le contrat, Monsieur_le_Baron, dans ce portefeuille. Si vous vouliez, en attendant, jeter un coup d'oeil...
STEINBERG
Tout à l'heure. Qu'est-ce que c'est que cette lettre ?
CALABRE
C'est de la part de la Princesse, Monsieur.
STEINBERG, ouvrant la lettre
Voyons.
LE NOTAIRE
Je me retire, Monsieur, j'attendrai vos ordres.
SCÈNE III. Steinberg, Calabre.
CALABRE, à part
Si c'est encore quelque invitation, quelque partie de plaisir en l'air, nous allons avoir un orage.
STEINBERG, lisant
Qu'est-ce que tu marmottes entre tes dents ?
CALABRE
Moi, Monsieur, je n'ai pas dit un mot.
STEINBERG
Vous vous mêlez de bien des choses, Monsieur_Calabre ; vous vous donnez des airs d'importance, sous prétexte de discrétion, qui ne me conviennent pas du tout, je vous en avertis.
CALABRE
Si la discrétion est un tort...
STEINBERG
Assurément, lorsqu'elle est affectée, lorsqu'en se taisant, on laisse croire qu'on pourrait avoir quelque chose à dire.
CALABRE
Hé ! De quoi parlerais-je, Monsieur ? Est-ce ma faute si la Princesse ?...
STEINBERG
Eh bien ! Qu'est-ce ? Que voulez-vous dire ? Toujours cette princesse ! Qu'est-ce donc ? Nous habitons cette maison depuis un mois. La Princesse est notre voisine de campagne, et son palais est à deux pas de nous. Qu'y a-t-il d'étonnant, qu'y a-t-il d'étrange à ce qu'il existe entre nous des relations de bon voisinage et même d'amitié, si l'on veut ? Nous ne sommes pas ici en France, où l'on vit dix ans sur le même palier sans se saluer quand on se rencontre, ni en Angleterre, où l'on n'avertirait pas le voisin que sa bourse est tombée de sa poche, si on ne lui est pas présenté dans les règles. Nous sommes en Italie, où les moeurs sont franches, libres, exemptes de cette morgue inventée par l'orgueil timide à la plus grande gloire de l'ennui ; nous sommes dans ce pays de liberté charmante, brave, honnête et hospitalière, sous ce beau soleil où l'ombre d'un homme, quoi qu'on en dise, n'en a jamais gêné un autre, où l'on se fait un ami en demandant son chemin, où enfin la mauvaise humeur est aussi inconnue que le mauvais temps.
CALABRE
Monsieur le baron prend bien chaudement les choses. Je demande pardon à monsieur, mais les réflexions d'un pauvre diable comme moi ne valent pas la peine qu'on s'en occupe.
STEINBERG
Quelles sont ces réflexions ? Je veux le savoir. Dites votre pensée, je le veux.
CALABRE
Oh, mon_Dieu ! C'est bien peu de chose. Seulement, quand Monsieur_le_Baron s'en va comme cela pour toute une journée chez la Princesse, il m'a semblé quelquefois que Madame était triste.
STEINBERG
Est-ce là tout ?
CALABRE
Je n'en sais pas plus long, mais je vous avoue...
STEINBERG
Quoi ?
CALABRE
Rien, Monsieur, je n'ai rien à dire.
STEINBERG
Parlerez-vous, quand je l'ordonne ?
CALABRE
Eh bien ! Monsieur, à vous dire vrai, cela me fait de la peine. Elle vous aime tant !
STEINBERG
Elle m'aime tant !
CALABRE
Oh ! Oui, monsieur, presque autant que je vous aime. Si vous saviez, quand vous n'êtes pas là, que de questions elle me fait, et que de petits cadeaux de temps en temps, pour tâcher de savoir ce que vous dites, ce que vous pensez au fond du coeur, si vous l'aimez toujours, si vous lui êtes fidèle... Vous m'accusez d'être bavard... Eh bien ! Monsieur, demandez-lui comment je parle de mon maître, et si jamais la moindre indiscrétion... Voilà pourquoi j'ose dire que cela me fait de la peine, quand je sais qu'elle en a, oui, monsieur, et quand elle pleure... Mais enfin, puisque vous allez l'épouser...
STEINBERG
Calabre ! Mon pauvre vieux Calabre !
CALABRE
Plaît-il, Monsieur ?
STEINBERG
Ce mariage...
CALABRE
Eh bien ?
STEINBERG
Eh bien ! Je sais que je suis engagé. Je n'ai pas réfléchi, je n'ai pas voulu me donner le temps de réfléchir, je me suis laissé entraîner, ou, pour mieux dire, je me suis trompé moi-même. J'ai cédé, je me suis aveuglé, je me suis étourdi de ma passion pour elle.
CALABRE
Pardonnez-moi encore, monsieur, mais...
STEINBERG, se levant
Écoute-moi. Bettine est charmante ; avec son talent, sa brillante renommée, au milieu de tous les plaisirs, de toutes les séductions qui entourent et assiègent une actrice à la mode, elle a su vivre de telle sorte que la calomnie elle-même n'a jamais osé approcher d'elle, et l'honnêteté de son coeur est aussi visible que la pure clarté de ses yeux. Assurément, si rien ne s'y opposait, personne plus qu'elle ne serait capable de faire le bonheur d'un mari ; mais...
CALABRE
Eh bien ! Monsieur, s'il en est ainsi... Pourquoi alors ?
STEINBERG
Tu le demandes ? Eh ! Sais-tu ce que c'est que d'épouser une cantatrice ?
CALABRE
Non, par moi-même, je ne m'en doute pas. Il me semble pourtant...
STEINBERG
Quoi ?
CALABRE
Que si Monsieur épousait Madame, il ne pourrait y avoir grand mal. Il me semble qu'il y a bien des exemples... Elle est jeune et jolie ; sa réputation, comme vous le disiez, est excellente. Elle est riche... vous l'êtes aussi.
STEINBERG
En es-tu sûr ?
CALABRE
Vous êtes si généreux !...
STEINBERG
Preuve de plus que je ne suis pas riche ! Je l'ai été, mais je ne le suis plus.
CALABRE
Est-il possible, Monsieur ?
STEINBERG
Oui, Calabre. Quand je n'aimais que le plaisir, ce que m'ont coûté mes folies, je ne le regrette pas, je n'en sais rien ; mais depuis que j'ai l'amour au coeur, c'est une ruine. Rien ne coûte si cher que les femmes qui ne coûtent rien, - et par là-dessus le lansquenet...
Lansquenet : Sorte de jeu de hasard qu'on joue avec des cartes. [L]
CALABRE
Vous jouez donc toujours, Monsieur ?
STEINBERG
Eh ! Pas plus tard qu'hier cela m'est arrivé.
CALABRE
Chez la princesse ? Et vous avez perdu...
STEINBERG
Cinq_cents_louis. Ce n'est pas là ce qui me ruine, je vais les payer ce matin, et je compte bien prendre ma revanche ; mais, je te le dis, je suis ruiné, je n'ai plus le sou, je n'ai plus de quoi vivre.
CALABRE
Si une pareille chose pouvait être vraie, et si Monsieur_le_Baron se trouvait gêné, j'ai quelques petites économies...
STEINBERG
Je te remercie, je n'en suis pas encore là. Tu n'as pas compris ce que je voulais dire. Ma fortune étant à moitié perdue...
CALABRE
Il me semble alors que ce serait le cas...
STEINBERG
De me marier, n'est-il pas vrai ? D'autres que toi pourraient me donner ce conseil, d'autres que moi pourraient le suivre. Voilà justement le motif, la raison impossible à dire, mais impossible à oublier, qui me force à quitter Bettine.
CALABRE
Quitter Madame ? Est-ce vrai ?...
STEINBERG
Eh ! Que veux-tu donc que je fasse ? J'avais le dessein, en l'épousant, de lui faire abandonner le théâtre ; mais, si je ne suis plus assez riche pour cela, ne veux-tu pas que je l'y suive, quitte à rester dans la coulisse ? - Que me veut-on ? qu'est-ce que c'est ?
SCÈNE IV. Les Précédents, Un Domestique.
LE DOMESTIQUE
Monsieur_le_Baron, c'est une carte que je porte à madame.
STEINBERG
Elle n'est pas levée.
LE DOMESTIQUE
Pardon, Monsieur_le_baron.
STEINBERG
Tu as raison ; voyons cette carte. Le Marquis_Stéfani ? Qu'est-ce que c'est que cela ?
LE DOMESTIQUE
Monsieur_le_Baron, c'est un monsieur qui se promène dans le jardin.
STEINBERG
Dans le jardin ?
LE DOMESTIQUE
Monsieur, voyez plutôt ; le voilà auprès du bassin, qui regarde les poissons_rouges. Il dit qu'il revient d'un grand voyage.
STEINBERG
Eh bien ! Qu'est-ce qu'il veut ?
LE DOMESTIQUE
Il veut voir madame, et il attend qu'elle soit visible.
STEINBERG, à part
Stéfani ! Je connais ce nom-là.
Haut.
Calabre, n'est-ce pas ce Stéfani dont on parlait tant à Florence ?
CALABRE
Mais... oui, Monsieur,... je le crois du moins.
STEINBERG, regardant au balcon
C'est lui-même, je le reconnais. C'est un vrai pilier de coulisses, soi-disant connaisseur, et grand admirateur de la signora_Bettina.
CALABRE
C'est un homme riche, Monsieur, un grand personnage.
STEINBERG
Oui, c'est un patricien qui a fait du commerce à l'ancienne mode de Venise ; mais il n'est pas prouvé que son engouement pour la signora s'en soit tenu à l'admiration. Tu me feras le plaisir, Calabre, de dire à Bettine que je la prie de ne pas recevoir cet homme-là. Je sors ; je reviendrai tantôt.
CALABRE
Vous allez encore jouer, Monsieur ?
STEINBERG
Fais ce que je te dis ; tu m'as entendu ?
Il sort.
CALABRE
Oui, monsieur.
SCÈNE V. Calabre, Le Notaire, puis Bettine.
CALABRE, à part
Cela va mal, cela va bien mal. Pauvre jeune dame, si bonne, si jolie !
LE NOTAIRE
Monsieur_Calabre, voici quelque temps que je suis dans le pavillon, et je ne vois pas les futurs conjoints.
CALABRE
Tout à l'heure, Monsieur_Capsucefalo.
LE NOTAIRE
Et les témoins ?
CALABRE
Je vous ai dit que Monsieur_le_Baron les amènerait.
BETTINE, arrivant en chantant
Ah ! Te voilà, notaire, ô cher notaire, mon cher ami ! As-tu tes paperasses ?
LE NOTAIRE
Oui, Madame, le contrat est prêt. J'ai seulement laissé en blanc les sommes qui ne sont point stipulées.
BETTINE
Tu ne stipuleras pas grand'chose, quand ce seraient tous mes trésors. - Est-ce que tu n'as pas vu Filippo_Valle, mon chargé d'affaires ? Il a dû t'instruire là-dessus.
LE NOTAIRE
Madame veut plaisanter, mais Monsieur_le_Baron est connu pour puissamment riche.
BETTINE
Je n'en sais rien. Où est-il donc ?
CALABRE
Il est sorti, Madame, pour un instant.
BETTINE
Sorti maintenant ? Est-ce que tu rêves ?
CALABRE
C'est-à-dire... je ne sais pas trop...
BETTINE
Va donc le chercher. - Capsucefalo, attendez-nous dans le pavillon.
LE NOTAIRE
J'en sors, madame, je suis à vos ordres.
À Calabre.
Que ces grandes artistes sont charmantes ! Avez-vous observé qu'elle m'a tutoyé ?
CALABRE
C'est sa manière quand elle est contente.
LE NOTAIRE
Hum ! Vous m'aviez promis quelques rafraîchissements.
BETTINE
Mais certainement.
À Calabre.
À quoi penses-tu donc ?
CALABRE
Je l'avais oublié, Madame.
BETTINE
Vite, des citrons, du sucre, de l'eau bien fraîche, ou du café, du chocolat, ce qu'il voudra. Non, il a peut-être faim ; vite, un flacon de moscatelle et un grand plat de macaroni.
Moscatelle : moscatell, vin doux du Portugal.
LE NOTAIRE
Madame, je suis bien reconnaissant.
Il se retire avec de grandes salutations.
BETTINE, à Calabre
Eh bien ! Toi, qu'est-ce que tu fais là ? Tu as l'air d'un âne qu'on étrille. Je t'avais dit d'aller chercher Steinberg. Tiens, le voilà dans le jardin.
CALABRE
Pardon, Madame, ce n'est pas lui.
BETTINE
Qui est-ce donc ? Ah ! Jour heureux ! C'est Stéfani, mon cher Stéfani. Est-ce qu'il y a longtemps qu'il est là ?... Dis-lui qu'il vienne, dépêche-toi.
CALABRE
Il vous a sans doute aperçue, Madame, car le voilà qui monte le perron ; mais je dois vous dire que Monsieur_le_Baron...
BETTINE
Que je suis contente ! Eh bien ! Le Baron, le perron, qu'est-ce que tu chantes ? Est-ce que tu fais des vers ?
CALABRE
Non, Madame, pas si bête ! Je dis seulement que Monsieur_de_Steinberg m'a recommandé...
BETTINE
Parle donc.
CALABRE
Monsieur_le_Baron m'a chargé de vous prier...
BETTINE
Tu me feras mourir avec tes phrases.
CALABRE
De ne pas recevoir ce seigneur.
BETTINE
Qui ? Stéfani ? Tu perds la tête.
CALABRE
Non, Madame ; Monsieur_le_Baron m'a ordonné expressément...
BETTINE, riant
Ah ! Tu es fou... Ah ! Le pauvre homme ! Il ne sait ce qu'il dit, c'est clair, il radote... Ne pas recevoir Stéfani ! Un vieil ami que j'aime de tout mon coeur !... Ah ! Le voici... Va-t'en vite, va chercher Steinberg.
CALABRE, à part, en sortant
Qu'est-ce que j'y peux ? Je n'y peux rien... Cela va mal, cela va bien mal.
SCÈNE VI. Bettine, Le Marquis.
BETTINE, allant au-devant du Marquis
Et depuis quand dans ce pays ? Et par quel hasard, cher marquis ?... Comment vous portez-vous ? Que faites-vous ? Que devenez-vous ?... Vous avez bon visage... Que je suis ravie de vous voir !
LE MARQUIS
Et moi aussi, belle dame, et moi aussi je suis ravi, je suis enchanté ; mais, dès qu'on vous voit, c'est tout simple.
BETTINE
Des compliments ! Vous êtes toujours le même.
LE MARQUIS
Je ne vous en dirai pas autant, car vous voilà plus charmante que jamais ; et savez-vous qu'il y a quelque chose comme deux ou trois ans que je ne vous ai vue ?
BETTINE
Cher Stéfani, si vous saviez dans quel moment vous arrivez !... Je vais me marier !... Avez-vous déjeuné ?
LE MARQUIS
Oui, certes ; vous me connaissez trop pour me croire capable de m'embarquer sans avoir pris...
BETTINE
Vos précautions. D'où venez-vous donc ?
LE MARQUIS
Là, d'à côté, de chez la princesse, votre voisine.
BETTINE
Ah ! Vous êtes lié avec elle ? On dit qu'elle est très séduisante.
LE MARQUIS
Mais oui, elle est fort bien. C'est elle qui par hasard, en causant, m'a appris que vous étiez ici. Je ne m'en doutais pas, je suis accouru... Et vous allez vous marier ?
BETTINE
Oui, mon ami, aujourd'hui même.
LE MARQUIS
Aujourd'hui même ?
BETTINE
Le notaire est là.
LE MARQUIS
Eh bien ! Tant mieux, voilà une bonne nouvelle. C'est bien de votre part, cela, c'est très bien. Je ne m'y attendais pas, je suis enchanté.
BETTINE
Vous ne vous y attendiez pas ? Voilà un beau compliment cette fois ! Est-ce que vous êtes venu ici pour me dire des injures, monsieur le marquis ?
LE MARQUIS
Non pas, non pas, ma belle, Dieu m'en garde ! Oh ! Comme je vous retrouve bien là ! Voilà déjà vos beaux yeux qui s'enflamment. Calmez-vous ; je sais que vous êtes sage, très sage, je vous estime autant que je vous aime, c'est assez dire que je vous connais. Mais vous avez une certaine tête...
BETTINE
Comment, une tête ?
LE MARQUIS
Eh ! Oui, une tête...
Il la regarde.
Une tête charmante, pleine de grâce et de finesse, d'esprit et d'imagination, qui comprend tout, à qui rien n'échappe, et qui porterait une couronne au besoin, témoin le dernier acte de Cendrillon.
BETTINE
Oui, vous aimiez à me voir dans ma gloire.
LE MARQUIS
C'est vrai ; avec votre blouse grise, vous aviez beau chanter comme un ange, quand je vous voyais courbée dans les cendres, j'avais toujours envie de sauter sur la scène, de rosser monsieur votre père, et de vous enlever dans mon carrosse.
BETTINE
Miséricorde, Marquis ! Quelle vivacité !
LE MARQUIS
Aussi, quand je vous voyais revenir dans votre grande robe lamée d'or, avec vos trois diadèmes l'un sur l'autre, étincelante de diamants...
BETTINE
Je chantais bien mieux, n'est-ce pas ?
LE MARQUIS
Je n'en sais rien, mais c'était charmant. Tra, tra, comment était-ce donc ?
BETTINE, chante les premières mesures de l'air final de la Cenerentola, puis s'arrête tout à coup et dit :
Ah ! Que tout cela est loin maintenant !
La Cenerentola : Opéra bouffe de Gioachino Rossini à partir du conte de Perrault Cndrillon. Représenté pour la première fois le 25 janvier 1817.
LE MARQUIS
Que dites-vous donc là ? Renoncez-vous au théâtre ?
BETTINE
Il le faut bien. Est-ce que mon mari (je dis mon mari, il le sera tout à l'heure) me laisserait remonter sur la scène ? Cela ne se pourrait pas, Marquis. Songez-y donc sérieusement.
LE MARQUIS
C'est selon le goût et les idées des gens. Mais vous ne renoncez pas du moins à la musique ?
BETTINE
Ah ! Je crois bien. Est-ce que je pourrais ? Nous en vivons ici, cher marquis, et quand vous nous ferez l'honneur de venir manger la soupe, nous vous en ferons tant que vous voudrez... plus que vous n'en voudrez.
LE MARQUIS
Oh ! Pour cela, j'en défie... Mais c'est égal, cela me fend le coeur de penser que je ne pourrai plus, après le dîner, m'aller blottir dans ce cher petit coin où j'étais à demeure pour me délecter à vous entendre.
BETTINE
Oui, vous étiez un de mes fidèles.
LE MARQUIS
Pour cela, je m'en vante. L'allumeur_de_chandelles me faisait chaque soir un petit salut en accrochant son dernier quinquet, car je ne manquais pas d'arriver dans ce moment-là. Ma foi, j'étais de la maison.
BETTINE
Mieux que cela, marquis ; je m'en souviens très bien que vous avez été mon chevalier.
LE MARQUIS
C'est vrai. Contre ce grand benêt d'officier.
BETTINE
Qui m'avait sifflée dans Tancrède.
Tancrède : tragédie en cinq acte de Voltaire jouée pour la première fois le 3 septembre 1760 par les Comédiens français.
LE MARQUIS
Justement. Je le provoquai en Orbassan, et j'en reçus le plus rude coup d'épée. Ah ! C'était le bon temps, celui-là !
Orbassan : Orbassano, ville prochain de Turin dans le Piémont en Italie.
BETTINE
Oui. Ah, Dieu ! Que tout cela est loin !
LE MARQUIS
C'est votre refrain, à ce qu'il paraît ? Que dirai-je donc, moi qui suis vieux ?
BETTINE
Vous, Marquis ? Est-ce que vous pouvez ? Victor_Hugo a fait son vers pour vous, lorsqu'il a dit que le coeur n'a pas de rides.
LE MARQUIS
Si fait, si fait, je m'en aperçois. Et savez-vous pourquoi, Bettine ? C'est que je commence à aimer mes souvenirs plus qu'il ne faudrait ; c'est un grand tort. Je m'étais promis toute ma vie de ne jamais tomber dans ce travers-là. J'ai vu tant de bons esprits devenir injustes, tant de connaisseurs incurables, par ce triste effet des années, que je m'étais juré de rester impartial pour les choses nouvelles comme pour les anciennes. Je ne voulais pas être de ces bonnes gens qui ressemblent aux cloches de Boileau : Pour honorer les morts font mourir les vivants. Eh bien ! J'ai beau faire, j'aime mieux maintenant ce que j'ai aimé que ce que j'aime. Je ne dis point de mal de vos auteurs nouveaux ; mais Rossini est toujours mon homme. Ici marchait la grande Pasta avec ses gestes de statue antique ; là gazouillait ce rossignol que Rubini avait dans la gorge ; je vois le vieux Garcia avec sa fière tournure, escorté du long nez de Pellegrini ; Lablache m'a fait rire, la Malibran pleurer. Eh ! Que diantre voulez-vous que j'y fasse ?
Luigi Lablache (1794-1858) : chanteur d'Opéra.
Malibran : Maria-Felicia Garcia (1808-1836), chanteuse lyrique.
BETTINE
Je ne vois pas que vous ayez si grand tort. Et moi aussi, j'aime mes souvenirs.
LE MARQUIS
Est-ce qu'on peut en avoir à votre âge ?
BETTINE
Pourquoi donc pas, Monsieur_le_Marquis ? Si vos souvenirs sont les aînés des miens, cela n'empêche pas qu'ils ne se ressemblent.
LE MARQUIS
Bah ! Les vôtres sont nés d'hier ; ce sont des enfants qui grandissent. Vous reviendrez tôt ou tard au théâtre.
BETTINE
Jamais, cher Stéfani, jamais.
LE MARQUIS
Mais, voyons, dans ce temps-là, n'étiez-vous pas heureuse ?
BETTINE
C'est-à-dire que je ne pensais à rien. Ah ! C'est que je n'avais pas aimé.
LE MARQUIS
Qu'est-ce que vous voulez dire par là ?
BETTINE
Ce que je dis. J'ai été un peu folle, c'est vrai, insouciante, coquette, si vous voulez. Est-ce que ce n'est pas notre droit, par hasard ? Mais je ne suis plus rien de tout cela, depuis que j'ai senti mon coeur.
LE MARQUIS
L'amour vous a rendu la raison ? Ah, morbleu ! Prouvez-nous cela ! Mais ce serait à en devenir fou, rien que pour tâcher de se guérir de la sorte. Vous l'aimez donc beaucoup, ce monsieur de... de..., vous ne m'avez pas dit...
BETTINE
Si je l'aime ! Ah ! Mon cher ami, que les mots sont froids, insignifiants, que la parole est misérable quand on veut essayer de dire combien l'on aime ! Vous n'avez pas l'idée de notre bonheur, vous ne pouvez pas vous en douter.
LE MARQUIS
Si fait, si fait, pardonnez-moi.
BETTINE
C'est tout un roman que ma vie. Ne disiez-vous pas tout à l'heure que vous aviez eu quelquefois l'envie de m'enlever ?
LE MARQUIS
Oui, le diable m'emporte !
BETTINE
Eh bien ! Il l'a fait, lui. Figurez-vous, mon cher, quel charme inexprimable ! Nous avons tout quitté, nous sommes partis ensemble, en chaise de poste, comme deux oiseaux dans l'air, sans regarder à rien, sans songer à rien ; j'ai rompu tous mes engagements, et lui m'a sacrifié toute sa carrière ; j'ai désespéré tous mes directeurs...
LE MARQUIS
Peste ! Vous disiez bien, en effet, que l'amour vous avait rendue sage.
BETTINE
Eh ! Que voulez-vous ! Quand on s'aime ! Nous avons fait le plus délicieux voyage ! Imaginez, Marquis, que nous n'avons rien vu, ni une ville, ni une montagne, ni un palais, pas la plus petite cathédrale, pas un monument, pas la moindre statue, pas seulement le plus petit tableau !
LE MARQUIS
Voilà une manière nouvelle de faire le voyage d'Italie.
BETTINE
N'est-ce pas, Marquis ? Quand on s'aime ! Qu'est-ce que cela nous faisait, vos curiosités ? Si vous saviez comme il est bon, aimable ! Que de soins il prenait de moi ! Ah ! Quel voyage, bonté divine ! Moi qui bâillais en chemin de fer, rien que pour aller à Saint-Denis, j'ai fait quatre_cents_lieues comme un rêve. - Votre Italie ! Qui veut peut la voir, mais je défie qu'on la traverse comme nous ! Nous avons passé comme une flèche, et nous sommes venus droit ici.
LE MARQUIS
Pourquoi ici, dans cette province ?
BETTINE
Pourquoi ?... Mais je ne sais trop ; ... parce qu'il l'a voulu,... parce qu'il avait loué cette campagne... Que vous dirais-je ?... Je n'en sais rien... Je serais aussi bien allée autre part,... au bout du monde,... que m'importait ? Je me suis arrêtée ici, parce qu'en descendant devant la grille, il m'a dit : « Nous sommes arrivés. »
LE MARQUIS
Que ne vous épousait-il à Paris ?
BETTINE
Sa famille s'y opposait. C'est encore là un des cent mille obstacles...
LE MARQUIS
Vous ne m'avez pas encore dit son nom.
BETTINE
Ah, bah ! Je ne vous l'ai pas dit ? C'est qu'il me semble que tout le monde le sait. Il se nomme Steinberg, le Baron_de_Steinberg.
LE MARQUIS
Mais ce n'est pas un nom français, cela.
BETTINE
Non, mais sa famille habite la France.
LE MARQUIS
En êtes-vous sûre ?
BETTINE
Oh ! Il me l'a dit.
LE MARQUIS
Steinberg ! Je connais cela. Il me semble même me rappeler certaines circonstances... assez peu gracieuses... Eh, parbleu ! C'est lui que je viens de voir ce matin.
BETTINE
Où cela ? Dites. Chez la princesse ?
LE MARQUIS
Précisément, chez la Princesse.
BETTINE
Ah ! Malheureuse ! Il y est encore !
LE MARQUIS
Eh ! Qu'avez-vous, ma bonne amie ?
BETTINE
Il y est encore, c'est évident ; c'est pour cela qu'il ne vient pas. Il y est encore, un jour comme celui-ci ! Quand tout est prêt, quand le notaire est là, quand je l'attends !... Ah ! Quel outrage !
LE MARQUIS
Vous vous fâchez pour peu de chose.
BETTINE
Pour peu de chose ! Où avez-vous donc le coeur ? Vous ne ressentez pas l'insulte qu'on me fait ? Et cet impertinent valet qui me répond d'un air embarrassé... Calabre ! Calabre ! Où es-tu ?
SCÈNE VII. Les Précédents, Calabre.
CALABRE
Me voilà, madame, me voilà. Vous m'avez appelé ?
BETTINE
Oui, réponds. Pourquoi tout à l'heure as-tu fait l'ignorant quand je t'ai demandé où était ton maître ?
CALABRE
Moi, madame ?
BETTINE
Oui ; essaie donc de me mentir encore, lorsque tu sais qu'il est chez la Princesse.
CALABRE
Ma foi, madame, je ne savais pas...
BETTINE
Tu ne savais pas !
CALABRE
Pardon, je ne savais pas si je devais en instruire Madame.
BETTINE
Ah ! On te l'avait donc défendu ? Parleras-tu ?
CALABRE
Eh bien ! Madame, puisque vous le voulez, je ne vous cacherai rien. Monsieur_le_Baron avait joué hier, il avait perdu sur parole. Il s'était engagé à payer ce matin. Il a voulu, avant toute autre affaire, tenir sa promesse.
BETTINE
Il avait perdu, mon ami ? Ah, mon_Dieu ! Je n'en savais rien. Vous le voyez, Marquis, c'était là son secret, c'était là tout ce qu'il me cachait. Et il l'avait dit à Calabre ! N'est-ce pas que c'est mal de ne m'en avoir rien dit ?
LE MARQUIS
Je ne vois de sa part, dans tout cela, qu'un excès de délicatesse.
BETTINE
N'est-ce pas ? Oh ! C'est que mon Steinberg n'a pas l'âme faite comme tout le monde... Il pourrait pourtant revenir plus vite.
LE MARQUIS
Une femme qui joue et qui gagne au jeu, et qu'on paye dans les vingt-quatre heures, comme un huissier, croyez-moi, ma chère, ce n'est pas celle-là qu'on aime.
BETTINE
Mais j'y pense, je me trompe encore. Dis-moi, Calabre, que ne t'envoyait-il porter cet argent ?
CALABRE
Madame, c'est qu'il ne l'avait pas. Il lui fallait aller à la ville le demander à son correspondant.
BETTINE
Mais j'en avais, moi, de l'argent. Ah ! Que c'est mal ! Que c'est cruel ! C'est donc une somme considérable ?
CALABRE
Non, Madame, je ne sais pas au juste, mais il m'a dit que cela ne le gênait point.
LE MARQUIS
Allons, Madame et charmante amie, je vous quitte, je reprends ma course. Je suis heureux de vous voir heureuse. Adieu.
BETTINE
Mais vous nous reviendrez ? Oh ! Je veux que vous soyez notre ami, d'abord, entendez-vous ? Notre ami à tous deux ! Je prétends vous voir tous les jours, à la mode de notre pays. Où demeurez-vous ?
LE MARQUIS
À trois pas d'ici, à cette maison blanche, là, derrière les arbres.
BETTINE
C'est délicieux ! Nous voisinerons.
LE MARQUIS
Je le voudrais, mais c'est que je pars demain.
BETTINE
Ah, bah ! Si vite ! C'est impossible ! Nous ne permettrons jamais cela. Et où allez-vous ?
LE MARQUIS
Je vais à Parme. Vous savez que j'ai là ma famille, et, dans ce moment-ci, je suis absolument forcé...
BETTINE
Ah, mon_Dieu ! Quel ennui ! Vous êtes forcé, dites-vous ? Eh bien ! Tenez, j'aimerais mieux ne pas vous avoir revu du tout. Oui, en vérité, car ce n'est qu'un regret de plus que vous êtes venu m'apporter, et Dieu sait maintenant quand vous reviendrez ! Allez ! Vous êtes un méchant homme ! - Mais au moins restez à dîner. Je veux que vous signiez mon contrat.
LE MARQUIS
Je ne le peux pas, je suis engagé ; mais je reviendrai vous faire ma visite d'adieu ; et, puisque je ne puis signer votre contrat, je vous enverrai un bouquet de noce.
BETTINE
Un bouquet ?
LE MARQUIS
Oui.
BETTINE
Va pour un bouquet.
LE MARQUIS
Où allez-vous donc, s'il vous plaît ?
BETTINE
Je vous reconduis jusqu'à la grille. Je veux vous garder le plus longtemps possible. Dieu ! Que vous êtes ennuyeux ! Que vous êtes insupportable !
SCÈNE VIII. Calabre, seul, puis Le Notaire.
CALABRE
Allons, cela va un peu mieux. Je pense que monsieur le baron rendra cette fois quelque justice à mon intelligence. Ah, mon_Dieu ! Le voilà qui rentre ; il va rencontrer Madame avec le Marquis ;... et la défense qu'il m'a faite ! Il regarde au balcon. Non, non ! Il prend une autre allée ; il va du côté du petit bois, comme s'il faisait exprès de les éviter. Serait-il possible ? Oui, c'est bien clair ; il les a vus, il fait un détour.
LE NOTAIRE
Monsieur_Calabre, les futurs conjoints sont-ils disposés ?
CALABRE
Non, Monsieur_Capsucefalo, non, pas encore ; dans un instant, dans une minute.
LE NOTAIRE
Fort bien, monsieur, je suis tout prêt.
CALABRE
Plaît-il ?
LE NOTAIRE
Comment ?
CALABRE, regardant toujours
Je croyais que vous disiez quelque chose.
LE NOTAIRE
Oui, je disais que je suis tout prêt.
CALABRE
Fort bien. Vous avez encore de la moscatelle ?
LE NOTAIRE
Oui, Monsieur, plus qu'il ne m'en faut.
CALABRE
À merveille, Monsieur, à merveille. Il est inutile de vous déranger. Je vous avertirai quand il sera temps.
LE NOTAIRE
Je ne bougerai point, Monsieur, je ne bougerai point d'ici.
SCÈNE IX. Calabre, Steinberg.
STEINBERG
C'est donc ainsi qu'on suit mes ordres ?
CALABRE
Monsieur, je puis vous assurer...
STEINBERG
Quoi ? Ne vous avais-je pas dit que je ne voulais pas voir cet homme ici ?
CALABRE
Monsieur, j'ai fait votre commission ; mais madame n'en a pas tenu compte.
STEINBERG
Ce n'est pas possible. Lui avez-vous répété ?...
CALABRE
Tout ce que Monsieur m'avait ordonné. J'ai même trouvé une excuse pour justifier l'absence de Monsieur.
STEINBERG
Quelle excuse as-tu trouvée ?
CALABRE
Monsieur, j'ai dit que vous aviez joué.
STEINBERG
Comment, malheureux ! Et qu'en savais-tu ?
CALABRE
Voilà encore que j'ai eu tort ! Je n'avais pas d'autre ressource, Monsieur ; vous me l'aviez dit ce matin, et j'ai eu bien soin d'ajouter que c'était peu de chose.
STEINBERG
Oui, peu de chose ! C'était peu ce matin, mais maintenant... Mort et furies ! C'est une maison de jeu, c'est un enfer que ce palais !
CALABRE
Vous avez encore joué, Monsieur ? Hélas ! Je vous l'avais bien dit.
STEINBERG
Tu me l'avais bien dit, animal ! Répète-le donc encore une fois ! Y a-t-il au monde une phrase plus sotte et plus inepte que celle-là ? Et dès qu'il vous arrive malheur, elle est dans la bouche de tout le monde. Mon cheval trébuche en sautant un fossé, je tombe, je me casse la jambe : « Nous vous l'avions bien dit ! » s'écrient ceux qui vous relèvent. Quel doux effort de l'amitié !
CALABRE
Monsieur, j'ai déjà essayé de prendre la liberté de vous dire que si mes petites économies...
STEINBERG
Eh, morbleu ! Tes économies, que diantre veux-tu que j'en fasse ?
CALABRE
J'ai quinze_mille_francs à moi, Monsieur. Il me semble...
STEINBERG
Quinze mille francs ! La belle avance ! Écoute-moi ; mais sur ta vie, garde pour toi ce que je vais te dire. Il faut que je parte.
CALABRE
Vous, monsieur ! Est-ce bien possible ?
STEINBERG
Je n'ai pas autre chose à faire. Cet argent perdu, je ne l'ai pas ; il faut que je le trouve, et pour le trouver, il faut que j'aille à Rome ou à Naples. Je connais là quelques banquiers. Je partirai secrètement, je trouverai un prétexte.
CALABRE
Et Madame, Monsieur, Madame ? Elle en mourra.
STEINBERG
Elle en souffrira. Crois-tu donc que je ne souffre pas moi-même ? C'est avec le désespoir dans l'âme que je m'éloigne de ces lieux ; mais, je le répète, il faut que je parte... ou que je me donne la mort. Ainsi, que veux-tu ? Va dans ma chambre, appelle Pietro et Giovanni, prépare tout... et pas un mot de trop. Tu enverras ensuite à la poste demander des chevaux pour ce soir.
CALABRE
Et vous ne voulez pas de mes quinze_mille_francs, Monsieur ?
STEINBERG
Quinze_mille_francs ! Il m'en faut cent_mille !
SCÈNE X. Les Précédents, Bettine.
BETTINE
Cent_mille_francs, Steinberg ! Il vous faut cent_mille_francs ?
STEINBERG
Qui dit cela, ma chère Bettine ?
Il lui baise la main.
Comment vous portez-vous ce matin ? Vous êtes fraîche comme une rose.
BETTINE
Il ne s'agit pas de moi, mais de vous. Parlez franchement. Vous avez joué ?
STEINBERG
Vous avez mal entendu, ma chère.
BETTINE
Mal entendu ? Est-ce vrai, Calabre ?
CALABRE
Moi, madame ! Je ne sais pas...
STEINBERG
Allez à votre besogne, Calabre. Pour aujourd'hui, c'est assez bavarder.
CALABRE, à part, en sortant
Bon ! Encore une gourmade en passant. Mon_Dieu ! Tout cela va de mal en pis.
SCÈNE XI. Steinberg, Bettine.
BETTINE
Vous n'êtes pas sincère, mon ami.
STEINBERG
Je vous dis que vous vous méprenez. Cette somme dont je parlais, c'était dans l'idée d'un changement, d'une fantaisie.
BETTINE
D'un changement ?
STEINBERG
Oui, à propos d'une terre, d'une terre assez belle avec un palais, qui est à vendre, qui est pour rien et que vous trouveriez peut-être à votre goût. Nous en causerons plus tard, s'il vous plaît. J'ai quelques ordres à donner.
BETTINE
Steinberg, vous n'êtes pas sincère.
STEINBERG
Pourquoi me dites-vous cela ?
BETTINE
Parce que je le vois.
STEINBERG
Que puis-je vous dire, du moment que vous ne me croyez pas ?
BETTINE
Vous pouvez me dire pourquoi, lorsque je vous ai vu venir de loin dans le jardin, vous étiez pâle, pourquoi vous parliez tout seul, pourquoi vous avez pris l'allée pour nous éviter.
STEINBERG
J'ai pris l'allée couverte, parce que je ne me souciais pas de vous rencontrer dans la compagnie où je vous voyais.
BETTINE
Comment ! Stéfani ! Vous ne le connaissez pas ! C'est un ancien ami. Quel motif pourriez-vous avoir ?...
STEINBERG
Je n'aime pas les méchants propos. Je ne puis pas toujours m'empêcher d'en entendre ; mais je ne les répète jamais.
BETTINE
Des propos, sur quoi ? Sur mon compte et sur celui de ce bon marquis ? - Ah ! Cela n'est pas sérieux... Mais, maintenant je me rappelle... Vous l'avez vu chez moi, à Florence... Est-ce là qu'on tenait des propos ?
STEINBERG
Peut-être bien.
BETTINE
Quoi ! À Florence ? Mais Stéfani venait comme tout le monde. Souvenez-vous donc, j'avais une cour, j'étais reine alors, mon ami ; j'avais mes flatteurs et mes courtisans, voire mes soldats et mon peuple, ce brave parterre qui m'aimait tant, et à qui je le rendais si bien... Ingrat ! Qui, seul dans cette foule, m'étiez plus cher que mes triomphes, et que j'ai appelé entre tous pour mettre ma couronne à vos pieds,... vous, Steinberg, jaloux d'un propos, fâché d'une visite que je reçois par hasard ! Allons, voyons, c'est une plaisanterie, convenez-en, un pur caprice, ou plutôt, tenez, je vous devine, c'est un prétexte, un biais que vous prenez pour me faire oublier ce que je voulais savoir et vous délivrer de mes questions.
STEINBERG, s'asseyant
Oh ! Ma chère Bettine, vous êtes bien charmante, et moi je suis... bien malheureux.
BETTINE
Malheureux, vous ! Près de moi ! Qu'est-ce que c'est ? Vite, dites-moi, de quoi s'agit-il ?
STEINBERG
J'ai tort, je me suis mal exprimé. Vous savez ce que c'est qu'un joueur... Eh bien ! Bettine, c'est vrai, j'ai joué, et je suis rentré de mauvaise humeur ; mais ce n'est rien, rien qui en vaille la peine ; n'y pensons plus, pardonnez-moi.
BETTINE
Ce n'est pas encore bien vrai, ce que vous dites là.
STEINBERG
Je vous demande en grâce d'y croire.
BETTINE
Vous le voulez ?
STEINBERG
Je vous en supplie.
BETTINE
Eh bien ! J'y crois, puisque cela vous plaît. Calmez-vous, voyons, trêve aux noirs soucis. Éclaircissez-nous ce front plein d'orages. Vous souvenez-vous de cette chanson ?
Elle se met au piano et joue la ritournelle d'une romance.
STEINBERG, se levant
Bettine, pas cette chanson-là.
BETTINE
Pourquoi ? Vous l'avez faite pour moi en passant à Sorrente, après une promenade en mer. Est-ce parce qu'elle se rattache à ces souvenirs qu'elle a déjà cessé de vous plaire ? Elle vous ôtait jadis vos ennuis.
Elle chante.
Nina, ton sourire, Ta voix qui soupire, Tes yeux qui font dire Qu'on croit au bonheur, - Ces belles années, Ces douces journées, Ces roses fanées, Mortes sur ton coeur.STEINBERG, à part, tandis que Bettine joue sans chanter
Pourrais-je jamais l'abandonner ? Et pour qui ? Grand Dieu ! Par quelle infernale puissance me suis-je laissé subjuguer ?
BETTINE
À quoi rêvez-vous donc, monsieur ? Est-ce que c'est poli, ce que vous faites-là ?... Il me semble que je me trompe,... je ne me rappelle pas bien,... venez donc...
STEINBERG, se rapprochant du piano et chantant
Nina, ma charmante, Pendant la tourmente, La mer écumante Grondait à nos yeux ; Riante et fertile, La plage tranquille Nous montrait l'asile Qu'appelaient nos voeux !ENSEMBLE
Aimable Italie Sagesse ou folie, Jamais, jamais ne t'oublie Qui t'a vue un jour ! Toujours plus chérie, Ta rive fleurie Toujours sera la patrie Que cherche l'amour.STEINBERG
Mon amie, écoutez-moi. Cette chanson, ces paroles du coeur, ces souvenirs me pénètrent l'âme, me rendent à moi-même... Non, tant d'amour ne sera point un rêve ! Tant d'espoir de bonheur ne sera point un mensonge ! J'en fais le serment à vos pieds.
Il se met à genoux.
Je viens de me montrer jaloux sans motif, mais je vous ai donné souvent trop de raison de l'être.
BETTINE
Ne parlons pas de cela, Steinberg.
STEINBERG, se levant
J'en veux parler, je suis las de feindre, de me contraindre, de me sentir indigne de vous. Mes visites chez la princesse vous ont coûté des larmes, je le sais...
BETTINE
Charles !
STEINBERG
Je ne veux plus la voir, je ne veux plus entendre parler d'elle. Vivons chez nous, en nous, pour nous, et que l'univers nous oublie à son tour ! Le notaire est là, n'est-ce pas ? Eh bien ! Bettine, signons à l'instant même. Les témoins ne sont pas arrivés ? Je sais bien pourquoi, et je vous le dirai. Prenez la première voisine venue, et moi, morbleu ! Je prendrai Calabre. Que je sois votre mari, et advienne que pourra ! Je répète, avec le vieux proverbe : Celui qui aime et qui est aimé est à l'abri des coups du sort !
SCÈNE XII. Les Précédents, Calabre.
CALABRE, entrant avec une lettre et une boîte
On apporte cette lettre pour Monsieur_le_Baron.
STEINBERG
Eh, que diantre ! Est-ce donc si pressé ?
CALABRE
Oui, Monsieur ; l'homme qu'on envoie a dit qu'on attendait la réponse.
STEINBERG
Voyons ce que c'est.
Il prend la lettre.
CALABRE, donnant la boîte à Bettine
Ceci est pour madame.
STEINBERG, après avoir lu précipitamment la lettre
Calabre !
CALABRE
Monsieur.
STEINBERG
Qui est-ce qui est là ?
CALABRE
Monsieur, c'est un homme... de là-bas...
STEINBERG
De chez la princesse ? Où est-il, cet homme ?
CALABRE
Là, dans l'antichambre.
STEINBERG
Je vais lui parler.
SCÈNE XIII. Bettine, Calabre.
BETTINE
Qu'arrive-t-il encore, mon ami ? As-tu remarqué, en ouvrant cette lettre, comme il a changé de visage ? Est-ce encore un nouveau malheur ? Ah ! Cette femme nous fait bien du mal.
CALABRE
La lettre n'est pas d'elle, Madame ; c'est un de ses gens qui l'a apportée, mais ce n'est pas son écriture.
BETTINE
Son écriture, hélas ! Excepté moi, tout le monde la connaît donc dans cette maison ?
CALABRE, désignant la boîte
Ceci, madame, vient de la part du Marquis.
BETTINE
Ah ! Je n'y pensais plus.
Elle ouvre la boîte.
Des diamants !
CALABRE
Il y a un petit billet.
BETTINE
Voyons :
Elle lit.
« Vous m'avez permis, belle dame, de vous envoyer un bouquet de noce... » Ah ! Ciel ! J'entends la voix de Steinberg ; il parle avec une violence ! L'entends-tu, Calabre ? Il revient ici... Garde cet écrin, il ne faut pas qu'il le voie, pas maintenant, et dis-moi vite, avant qu'il vienne, combien a-t-il perdu ?
CALABRE
Ah ! Madame, il m'est impossible...
BETTINE
Il faut que je sache, il faut que tu parles, quand tu serais lié par mille serments ! Faut-il te le demander à genoux ?
CALABRE
Ah ! Ma chère dame !
BETTINE
Est-ce cent mille francs ?
CALABRE, à voix basse
Eh bien ! Oui.
SCÈNE XIV. Les Précédents, Steinberg.
STEINBERG, à Calabre
Que faites-vous là ? Retirez-vous.
Calabre sort.
BETTINE
Vous paraissez ému, Steinberg ; cette lettre semble vous avoir... contrarié.
STEINBERG
Pas le moins du monde. - Qu'est-ce donc que cette boîte que l'on vient de vous envoyer ?
BETTINE
Une bagatelle. - Dites-moi, mon ami, tout à l'heure...
STEINBERG
Une bagatelle ! Mais enfin, quoi ?
BETTINE
Mon_Dieu, ce n'est pas un mystère... C'est un cadeau de Stéfani.
STEINBERG
Ah ! un cadeau ? Et à quel propos ?
BETTINE
À propos... de notre mariage.
STEINBERG
Un cadeau de noce !... Est-il votre parent ?
BETTINE
Non, mais, je vous l'ai dit, c'est un ancien ami.
STEINBERG
Et les anciens amis font aussi des présents ? Je ne connaissais pas cet usage. Voyons cette boîte, si vous le voulez bien.
BETTINE
Elle n'est pas là, on l'a portée chez moi. Mais, mon ami, ne me ferez-vous pas la grâce de me dire ce que cette lettre...
STEINBERG
Voulez-vous que j'appelle votre femme de chambre ?
BETTINE
Pourquoi ?
STEINBERG
Pour voir ce cadeau. Vous savez que je suis un connaisseur.
BETTINE
Je me trompais... Cet écrin n'est pas chez moi... Calabre, je crois, l'a gardé.
STEINBERG
Ah !... Si c'est un objet de prix, la précaution est fort sage.
Appelant.
Calabre ! Holà ! Calabre ! Où êtes-vous donc ?
SCÈNE XV. Les Précédents, Calabre.
CALABRE
Monsieur...
STEINBERG
Où êtes-vous donc quand j'appelle ?
CALABRE
Monsieur, j'étais dans votre appartement. Vous vous rappelez sans doute les ordres...
STEINBERG
Il n'est pas question de cela.
BETTINE
Calabre, avez-vous là l'écrin que je viens de vous confier ?
CALABRE
Oui, madame.
BETTINE
Donnez-le moi.
Elle le remet à Steinberg.
STEINBERG, ouvrant l'écrin
Ce sont de fort beaux diamants. Peste ! Un bouquet de fleurs en brillants, mêlés de rubis et d'émeraudes ! C'est tout à fait galant ! - Il y a un mot d'écrit.
BETTINE
Vous pouvez le lire.
STEINBERG
À Dieu ne plaise ! Ma curiosité ne va pas jusque-là.
BETTINE
Je vous en prie ; je ne l'ai pas lu.
STEINBERG
Vraiment ? Puisque vous le voulez.
Il lit :
« Vous m'avez permis, belle dame, de vous envoyer un bouquet de noce. Si je devais rester longtemps dans ce pays, je vous enverrais des fleurs qui, lorsqu'elles seraient fanées, se remplaceraient aisément ; mais puisque ma mauvaise étoile me défend de vivre près de vous, laissez-moi vous offrir, je vous le demande en grâce, quelques brins d'herbe un peu moins fragiles. Puisse ce souvenir d'une vieille amitié vous en rappeler parfois quelques autres que, pour ma part, je n'oublierai jamais. - J'aurai l'honneur de vous voir ce soir. » C'est à merveille ! - Monsieur Calabre, avez-vous fait demander des chevaux ?
Il pose l'écrin sur une table.
CALABRE
Pas encore, Monsieur ; je pensais...
STEINBERG
Combien de fois faut-il donc que je parle pour qu'on m'entende ? Que Pietro parte sur-le-champ.
BETTINE
Des chevaux, Steinberg ? Pour quoi faire ?
STEINBERG
Il faut que j'aille à la ville. Hâtez-vous, Calabre.
BETTINE
Un instant encore ! Ne se pourrait-il ?...
STEINBERG
À qui obéit-on ici ?
Calabre s'incline et va pour sortir.
BETTINE
Charles, je sais votre secret ! Je ne voulais vous en rien dire. J'aurais attendu, j'aurais désiré que la confidence m'en vînt de votre part ; mais vous voulez partir... Pourquoi ?
STEINBERG
Vous savez tout, dites-vous, et vous le demandez ! Il paraît qu'il y a ici une inquisition dans les règles, et qu'on s'inquiète fort de mes intérêts ; mais il semble aussi que Monsieur_Calabre conserve plus discrètement ce que vous lui confiez qu'il ne sait respecter mes ordres.
CALABRE
Monsieur, je vous jure sur mon âme...
STEINBERG
Je ne vous interroge pas. - Et moi aussi je voulais garder le silence ; mais puisque vous avez voulu tout savoir, eh bien ! Madame, soyez satisfaite ! Oui, j'ai agi imprudemment ; oui, ma parole est engagée ; ma fortune, déjà compromise, est aujourd'hui à peu près perdue. Cette lettre vient d'un créancier qui m'annonce tout d'un coup un voyage, qui prétexte un départ subit pour me demander de l'or, comme votre marquis pour vous en donner.
BETTINE
Bonté divine ! Perdez-vous la raison ?
STEINBERG
Non pas. Croyez-vous, s'il vous plaît, que je ne sache pas par coeur ces finesses, ces artifices de comédie, ces petites ruses de coulisse ? Supposer qu'on s'en va pour se faire retenir ! Accompagner cela d'un présent bien solide, afin qu'on sente tout ce qu'on va perdre ! Voilà qui est nouveau, voilà qui est merveilleux ! Mais il faudrait, pour n'y pas voir clair, n'avoir jamais mis le pied dans le foyer d'un théâtre, n'avoir jamais connu vos pareilles !
BETTINE
Mes pareilles, Steinberg ? - Vous voulez m'offenser. Vous n'y parviendrez pas, je vous en avertis, car ce n'est pas vous qui parlez. Si vos ennuis vous rendent injuste, le plus simple est d'en détruire la cause. Écoutez-moi. - Je n'ai pas, bien entendu, cent_mille_francs dans mon tiroir ; mais Filippo_Valle, notre correspondant, les a pour moi. Il n'y a qu'à les faire prendre à la ville, et vous les aurez dans une heure.
STEINBERG
Je n'en veux pas.
BETTINE
Signons notre contrat ; dès cet instant, vous êtes mon mari.
STEINBERG
Jamais !
BETTINE
Vous le vouliez tout à l'heure.
STEINBERG
Jamais, jamais à un tel prix !
BETTINE
À un tel prix !... Ah ! Vous ne m'aimez plus.
STEINBERG
Il ne s'agit pas d'amour dans une question d'argent. Et qu'arriverait-il si je cédais ? Vous seriez ridicule, et moi méprisable.
BETTINE
Ce ridicule me ferait rire, et ce mépris me ferait pitié.
STEINBERG
Ririez-vous aussi de notre ruine ?
BETTINE
Je ne la crains pas. Si la pauvreté ne vous est pas insupportable, elle n'a rien que je redoute. Si elle vous effraie, eh bien ! Je ne suis pas morte, et ce que j'ai fait peut se recommencer.
STEINBERG
Remonter sur la scène, n'est-il pas vrai ? C'est là votre secret désir, d'autant plus vif, que vous savez bien que je n'y saurais consentir.
BETTINE
Mon ami...
STEINBERG
Brisons là, je vous en prie. Je n'ajouterai qu'un seul mot : j'étais prêt à vous épouser lorsque je croyais pouvoir vous assurer une existence honorable et libre ; maintenant je ne le puis plus.
BETTINE
Pourquoi cela ? Où est le motif ?
STEINBERG
Où est le motif ? Et mon nom ? Et ma famille ? Et mes amis ? Et le monde ?...
BETTINE
Ah ! Voilà l'obstacle.
STEINBERG
Oui, le voilà, comprenez-le donc ; oui, c'est le monde qui nous sépare, le monde, dont personne ne peut se passer, qui est mon élément, qui est ma vie, dont je n'attends rien, dont j'ai tout à craindre, mais que j'aime par-dessus tout ; le monde, l'impitoyable monde, qui nous laisse faire, nous regarde en souriant, qui ne nous préviendrait pas d'un danger, mais qui, le lendemain d'une faute, se ferme devant nous comme un tombeau.
BETTINE
Je ne croyais pas le monde si méchant.
STEINBERG
Il ne l'est pas du tout, madame. Il a raison dans tout ce qu'il fait. C'est incroyable ce qu'il pardonne, et comme il vous soutient, comme il vous défend, par respect pour lui-même, dès l'instant qu'on en est, tant que vous vous conformez à ses lois, les plus douces, les plus praticables et les plus indulgentes qu'on puisse imaginer ; mais malheur à qui les transgresse ! Malheur à qui brave cette impunité, à qui abuse de cette indulgence ! Il est perdu, il n'a rien à dire, et cette affable cruauté, cette sévère patience, qui ne frappe que lorsqu'on l'y force, n'est que justice.
BETTINE
Ainsi vous partez ?
STEINBERG
Et que voulez-vous donc ? De quel front, avec quel visage irais-je subir ce rôle d'un mari qui vit d'une fortune qui n'est pas la sienne, et promener par toute l'Italie une femme que je ne ferais que suivre, avec mon nom sur son passeport et mes armes sur sa voiture ? Encore faudrait-il, si, par impossible, on consentait à pareille chose, encore faudrait-il que cette femme fût digne d'un tel sacrifice !
BETTINE
Est-ce bien là le motif, Steinberg ?
STEINBERG
Je sais donc bien mal me faire comprendre ?
Montrant l'écrin.
Eh bien ! Le motif, le voilà.
Il sort.
SCÈNE XVI. Bettine, Calabre.
BETTINE
Calabre.
CALABRE
Madame.
BETTINE
Je suis perdue.
CALABRE
Patience, Madame. Il ne faut pas croire...
BETTINE
Je suis perdue, perdue à jamais.
CALABRE
Non, madame, je vous le répète, il ne faut pas croire que monsieur le Baron vous ait dit là son dernier mot, ni même qu'il ait parlé sincèrement ; non, c'est impossible. Il changera de langage quand son dépit sera calmé, car ce n'est pas contre vous qu'il peut être irrité ; il reviendra, madame, il va revenir.
BETTINE, regardant au balcon
Le voilà qui part.
CALABRE
Est-ce possible ?
BETTINE
Tu ne le vois pas ? Il part seul, à pied. Où va-t-il ? Sans doute à la ville. Cours après lui, Calabre, retiens-le... Ah ! Le coeur me manque.
CALABRE
J'y vais, Madame, je vous obéis... Mais permettez du moins...
BETTINE
Non ! Arrête ! Laisse-le partir ; mais il faut que tu partes aussi. Il faut que tu sois avant lui à la ville. Te sens-tu la force de prendre la traverse par le chemin de la montagne ?
Elle va à la table et écrit.
CALABRE
Pour vous, Madame, je monterais au Vésuve.
BETTINE
Il n'y a que toi qui puisses faire ma commission. Filippo_Valle te connaît. - Et toi, connais-tu la personne à qui Steinberg doit ce qu'il a perdu ?
CALABRE
L'homme qui a apporté la lettre m'a dit que c'était le Comte_Alfani.
BETTINE
Voici un mot pour Valle. Il doit avoir à moi, chez lui, la somme nécessaire. Il faut qu'il l'envoie sur-le-champ à cet Alfani, et qu'il fasse dire que c'est la Princesse qui prête cet argent à Steinberg.
CALABRE
Comment ! Madame, vous voulez...
BETTINE
Oui. Il ne m'aime plus assez pour accepter de moi un service ; mais, croyant qu'il vient d'elle, il n'osera refuser. Allons, Calabre, dépêche-toi ; nous n'avons pas de temps à perdre.
CALABRE
Mais, Madame, pensez donc que cette somme est considérable, et que vous disiez ce matin même au notaire que votre fortune ne l'était guère...
BETTINE
C'est bon, c'est bon. Ne t'inquiète pas.
UN DOMESTIQUE, entrant
Monsieur le Marquis_Stéfani demande si Madame veut le recevoir.
BETTINE
Stéfani !
Après un silence.
Oui, sans doute, qu'il vienne. Allons, Calabre, tu n'es pas parti ?
CALABRE
Hélas ! Madame...
BETTINE
Ne t'inquiète pas, te dis-je. Je t'ai entendu tantôt, il me semble, offrir quinze mille francs à ton maître ?
CALABRE
Oui, Madame, et s'il se pouvait...
BETTINE
En possèdes-tu beaucoup davantage ?
CALABRE
Je ne dis pas ; mais dans un cas pareil...
BETTINE
Et tu ne veux pas que je fasse ce que tu voulais faire ? Va, Calabre, va, mon vieil ami, - et quand je serai ruinée, tu me feras tes offres, à moi, et j'accepterai.
CALABRE
Je vais prendre le vieux cheval de chasse. Il a encore le jarret ferme, et moi aussi, quoi qu'on en dise. Je serai bientôt parti et revenu. Ah ! Si Monsieur_de_Steinberg a du coeur, il sera dans un quart d'heure à vos pieds !
BETTINE
Va, ne me fais pas penser à cela.
SCÈNE XVII. Bettine, Le Marquis, entrant à droite pendant que Calabre sort à gauche.
BETTINE, à part
C'est pourtant bien là ce que j'espère !
LE MARQUIS
Voilà une action généreuse, ma chère, digne en tout point de vous, mais elle a son danger.
BETTINE
C'est vous, Stéfani ? De quoi parlez-vous ?
LE MARQUIS
Eh ! De ce que vous venez de faire.
BETTINE
Étiez-vous là ? M'auriez-vous écoutée ?
LE MARQUIS
Non, Dieu m'en garde ! Mais j'ai entendu.
BETTINE
Marquis !
LE MARQUIS
Ne vous fâchez pas, de grâce, et ne vous défendez pas non plus. Je venais vous voir tout bonnement, comme je vous l'avais dit, pour vous faire mes adieux. Il n'y avait personne à la salle basse, ni personne dans la galerie. J'attendais, devant vos tableaux, qu'il vînt à passer quelqu'un de vos gens, lorsque votre voix est venue jusqu'à moi. Je n'ai pas tout saisi au juste, mais j'ai bien compris à peu près. Vous payez une petite dette et vous ne voulez pas qu'on le sache. Vous vous cachez même sous le nom d'un autre ; - c'est bien vous, cela, Élisabeth. Seriez-vous blessée de ce qu'une fois de plus j'ai eu la preuve de tout ce que votre âme renferme de délicatesse et de générosité ?
BETTINE
Mais... est-ce qu'il y a longtemps que vous êtes là ?
LE MARQUIS
Non, il n'y a pas plus de deux minutes, et, je vous le dis, j'ai compris vaguement. Comme je mettais le pied sur l'escalier, j'ai aperçu votre monsieur de... Steinberg, qui s'en allait par le jardin. Il ne m'a pas rendu mon salut. Est-ce que je lui ai fait quelque chose ?
BETTINE
Plaisantez-vous ? Il vous connaît à peine.
LE MARQUIS
Vous pourriez même dire pas du tout.
BETTINE
Il ne vous aura sûrement pas vu. Il était très préoccupé.
LE MARQUIS
Oui,... je comprends bien... Cet argent perdu, pas vrai ? Ce jeune homme-là joue trop gros jeu.
BETTINE
Oui.
LE MARQUIS
Oui, et il ne sait pas jouer.
BETTINE, s'assied pensive
Il ne faut pas croire que le lansquenet, tout bête qu'il est, soit de pur hasard. Il y a manière de perdre son argent. Je sais bien qu'à tout prendre c'est un jeu aussi savant que pile ou face ou la bataille. L'indifférent qui regarde n'en voit point davantage ; mais demandez à celui qui touche aux cartes si elles ne lui représentent que cela. Ces petits morceaux de carton peint ne sont pas seulement pour lui rouge ou noir ; ils veulent dire heur ou malheur. La fortune, dès qu'on l'appelle, peu importe par quel moyen, accourt et voltige autour de la table, tantôt souriante, tantôt sévère ; ce qu'il faut étudier pour lui plaire, ce n'est pas le carton peint ni les dés, ce sont ses caprices, ce sont ses boutades qu'il faut pressentir, qu'il faut deviner, qu'il faut savoir saisir au vol... Il y a plus de science au fond d'un cornet que n'en a rêvé d'Alembert.
BETTINE
Vous parlez en vrai joueur, marquis. - Est-ce que vous l'avez été ?
LE MARQUIS
Oui, et joueur assez heureux, parce que j'étais très hardi quand je gagnais, et dès que la fortune me tournait le dos, cela m'ennuyait.
BETTINE
On dit que cette passion-là ne se corrige jamais.
LE MARQUIS
Bon ! Comme les autres. Mais je suis là à bavarder... Je ne voulais que vous baiser la main, et je me sauve, car j'importunerais...
BETTINE
Non, Stéfani, restez, je vous en prie. Puisque vous savez à peu près mes secrets, nous n'en dirons rien, n'est-ce pas ? Et vous me pardonnerez si je suis distraite. - Le chagrin n'est jamais aimable.
LE MARQUIS
Celui que vous avez est bien mieux que cela : il est estimable, et il vous honore. Je connais des gens qui rendent service comme l'ours de la fable avec son pavé. Ils se font prier, ils vous marchandent, et lorsqu'ils vous croient suffisamment plein d'une reconnaissance éternelle, ils vous assomment d'un affreux bienfait. Ils détruisent ainsi tout le vrai prix des choses, la bonne grâce d'une bonne action. Vous n'avez pas de ces façons-là, ma chère, et votre main est plus légère encore lorsqu'elle obéit à votre coeur que lorsqu'elle court sur ce piano pour exprimer votre pensée.
BETTINE
Asseyez-vous donc, je vous en supplie.
LE MARQUIS, s'asseyant
À la bonne heure, pourvu que vous me promettiez, une minute avant que je sois de trop, d'être assez de mes amis pour me mettre à la porte.
BETTINE
De vos amis, marquis ? À propos, savez-vous bien que vous m'avez envoyé un bouquet magnifique, mais à tel point que je ne l'accepterais certainement de personne au monde, excepté vous.
LE MARQUIS
Il n'y a ni perle ni diamant qui vaille une telle parole échappée de vos lèvres. - Mais il y a quelque chose qui me tracasse. - Laissez-moi vous faire une seule question. Est-ce que, dans ces affaires-là, vous ne prenez pas vos précautions ?
BETTINE
Quelles précautions ?
LE MARQUIS
Mais, Dame ! Une signature, une hypothèque, une garantie.
BETTINE
Je n'entends rien à tout cela.
LE MARQUIS
Vous avez tort, morbleu ! Vous avez tort.
BETTINE
C'était donc là ce qui vous faisait dire, en entrant, qu'il y avait un danger pour moi ?
LE MARQUIS
Précisément.
BETTINE
Expliquez-vous donc.
LE MARQUIS
C'est que cela est fort délicat, et puis j'augmenterais vos inquiétudes.
BETTINE
Le vrai moyen de les augmenter, c'est de ne parler qu'à demi.
LE MARQUIS
Vous avez raison, et j'ai tort. N'en parlons plus ; prenez que je n'ai rien dit.
Il se lève.
BETTINE
Non pas, car je comprends vos craintes... Vous connaissez la Princesse ?
LE MARQUIS
Eh ! Oui, eh ! Oui, je la connais.
BETTINE
La croyez-vous capable d'une mauvaise action ?
LE MARQUIS
Eh ! Je n'en sais rien.
BETTINE
Mais je dis... d'une perfidie... d'une noirceur...
LE MARQUIS
Eh ! Qui en répondrait ?
BETTINE
Stéfani, vous m'épouvantez. Écoutez-moi : vous m'avez vue ce matin presque jalouse de cette femme.
LE MARQUIS
Vous l'étiez bien un peu tout à fait.
BETTINE
Oui, par instants ; mais vous savez ce que c'est, mon ami : - on croit douter des gens qu'on aime, on les accable de reproches, on les appelle parjures, infidèles ;... au fond de l'âme on n'en croit pas un mot, et pendant que la bouche accuse, le coeur absout. N'est-ce pas vrai ?
LE MARQUIS
Sans doute. Eh bien ? Ma chère Bettine...
BETTINE
Eh bien ! Marquis, sincèrement, je n'ai jamais pensé, je n'ai jamais cru possible qu'il aimât cette femme. Cette horrible idée me vient maintenant. Vous l'avez vu chez elle, - qu'en pensez-vous ?
LE MARQUIS
Bon Dieu ! Ma belle, que demandez-vous là ? On ne voit pas les coeurs, comme dit Molière. Franchement, d'ailleurs, je n'en crois rien.
BETTINE
Que voulait dire alors ce danger dont vous me parliez ?
LE MARQUIS
Ah ! C'est qu'il y a princesse et princesse, comme il y a fagot et fagot.
BETTINE
Et vous croyez que celle-ci...
LE MARQUIS
Elle me fait tant soit peu l'effet de n'être pas de bien bonne fabrique, et d'avoir été achetée de hasard.
BETTINE
S'il en est ainsi...
LE MARQUIS
Je n'en suis pas sûr ; mais je conviens qu'il m'est pénible de voir le sort d'une personne comme vous entre les mains d'une femme comme elle.
BETTINE
Je ne saurais croire que Steinberg...
LE MARQUIS
Puisse vous tromper ? Je suis de votre avis. Eh ! Palsambleu ! S'il ne vous adore pas, je le plains bien sincèrement. Tenez, on vient, c'est lui, je me retire. Non, ce n'est pas lui, c'est son valet de chambre.
SCÈNE XVIII. Les Précédents, Calabre.
BETTINE
Eh bien ! Calabre, qu'as-tu fait ?
CALABRE
Tout ce que vous m'aviez dit, Madame.
BETTINE
L'argent est payé ?
CALABRE
Oui, Madame.
BETTINE
As-tu vu Steinberg ?
CALABRE
Hélas ! Oui.
BETTINE
Que t'a-t-il dit ?
CALABRE
Voici une lettre.
BETTINE, après avoir lu vite
Ah ! C'est très bien... parfaitement bien... c'est à merveille.
Elle tombe évanouie sur un fauteuil.
CALABRE
Madame ! Madame !
LE MARQUIS
Qu'y a-t-il donc ?
CALABRE
Veillez sur elle, monsieur, je vais chercher ce qu'il faut.
LE MARQUIS, tirant un flacon
Ce flacon suffira. Qu'êtes-vous donc venu lui annoncer ?
CALABRE
Ah ! Monsieur, c'est horrible à dire !... Il est parti avec la princesse.
LE MARQUIS
Parti ! - La voici qui rouvre les yeux. Il faut lui ôter cette lettre...
Il va pour prendre la lettre que Bettine tient à la main.
BETTINE
Non, non !... Oh ! Ne m'ôtez pas cela... Où suis-je donc ? J'ai fait un rêve. C'est vous, Marquis ? Je vous demande pardon.
LE MARQUIS
Restez en repos ; ne vous levez pas.
BETTINE
Ah ! Malheureuse ! Je me souviens. Il est parti ; n'est-ce pas, Calabre ? Savez-vous cela, Stéfani ? - Il est parti avec cette femme ! Tenez, lisez cette lettre, lisez-la tout haut.
LE MARQUIS
Je sais tout, ma chère.
BETTINE
Ah ! Vraiment ? Cette nouvelle est-elle déjà connue ? Suis-je déjà la fable de la ville ? Sans doute il y a du plaisant dans cette aventure, elle fournira matière à la gaieté publique ; mais comment oseraient-ils rire de moi, avant de savoir ce que je vais faire ? Tout n'est pas fini, et apparemment j'ai aussi le droit de dire mon mot dans cette comédie.
LE MARQUIS
Personne ne se rira de vous. Il n'y a rien de moins plaisant que de voler l'argent du prochain.
BETTINE, s'animant par degrés
Voler ! Qui parle d'une chose pareille ? Cette somme dont j'ai disposé, je l'ai donnée volontairement, j'ai supplié qu'on l'acceptât. J'ai été obligée d'employer la ruse pour vaincre un refus obstiné. Il est vrai que mon stratagème n'a pas tourné à mon avantage ; mais qui peut dire que je m'en repente ? Si c'est de cela que vous me plaignez, vous me supposez un singulier chagrin.
Elle se lève.
LE MARQUIS
Je ne sais pas quelle est la somme, mais il paraît que ce n'est pas peu de chose.
BETTINE
Eh ! Que m'importe ? Quelle étrange idée vous faites-vous donc des personnes mêmes que vous prétendez estimer, si vous ne voyez ici qu'une affaire d'intérêt ? Ah ! Que Steinberg fût revenu à moi, est-ce que le reste comptait pour quelque chose ? Mais c'est ainsi que juge le monde. - Un amour trompé, qu'est-ce que cela ? Une femme qu'on abandonne, un serment qu'on trahit, un lien sacré qu'on brise, ce ne sont que des bagatelles ! Cela se voit tous les jours, cela se raconte, cela égaie la bonne compagnie ! Mais qu'il s'agisse de quelques écus de moins, de quelques misérables poignées de jetons qu'on aura perdus par hasard, oh ! Alors chacun vous plaindra, et votre souffrance pécuniaire sera l'objet d'une pitié sordide, à faire monter la rougeur au front.
LE MARQUIS
Votre chagrin est cause, Bettine, que vous adressez mal vos reproches.
BETTINE
Oui, mon ami, vous avez raison. Je sais qui vous êtes, je vous offense ; mais ce que j'éprouve est si affreux, qu'il faut me pardonner ce que je puis dire, car je n'en sais rien, je suis au fond d'un abîme. Tenez, Stéfani, lisez-moi cela. Lisez tout haut, je vous en prie.
LE MARQUIS, lisant
« Ma chère Bettine,
Bien que vous ayez agi sans mon consentement, je suis obligé de vous remercier de ce que vous venez de faire pour moi... »
BETTINE
Obligé de me remercier !
LE MARQUIS, continuant
« Mais vous comprenez que mon premier soin doit être de chercher les moyens de vous rendre la somme que vous avez bien voulu m'avancer... »
BETTINE
On n'écrirait pas mieux à un homme d'affaires.
LE MARQUIS, de même
« Le projet que nous avions formé ne pouvant plus se réaliser, les convenances mêmes semblent s'opposer à ce que je demeure plus longtemps près de vous... »
BETTINE
Que dites-vous de cela, Marquis ?
LE MARQUIS, de même
« Je vais donc quitter ce pays. Une personne de nos amies... »
BETTINE
Quelle audace !
LE MARQUIS, de même
« ... De nos amies part maintenant pour Rome, et m'offre de l'accompagner. Je sais, du reste, que je ne vous laisse pas seule... »
BETTINE
Continuez, continuez.
LE MARQUIS, de même
« Et que je puisse revenir ou non, vous pouvez compter, chère Bettine, que vous recevrez bientôt de mes nouvelles.
Steinberg. »
BETTINE
Steinberg ! Que le monde prononce ton nom quand il voudra parler d'un ingrat !
LE MARQUIS
Il est certain que tout cela n'est pas beau. En vérité, cela demanderait vengeance.
BETTINE
Vengeance ! Ah ! Oui, n'en doutez pas ! Mais quelle vengeance puis-je trouver ? Vous parlez en homme, Stéfani, et vous ressentez en homme un affront. Vous-même, cependant, que pouvez-vous faire quand vous avez un ennemi ? Que pouvez-vous de plus que de le tuer ? Vous croyez vous venger ainsi... Ah ! Mon ami, pour un coeur honnête, il y a des maux plus affreux que la mort ; mais pour un lâche, ce qu'il y a de plus terrible, c'est la mort, qui n'est rien.
LE MARQUIS
Je gagerais que cette lettre impertinente n'est pas entièrement du fait de votre baron. Il y a de la femme là dedans, - c'est un monstre à deux têtes, - car enfin quelle nécessité de vous avertir qu'il ne s'en va pas seul ? La lâcheté est de lui, l'insulte est féminine.
BETTINE
Je l'ai senti comme vous. Il le sait bien aussi, et il a voulu mettre entre nous une barrière infranchissable. Il craignait que je ne voulusse le suivre, il avait peur de mon pardon, et il a pris ce moyen de l'éviter ; il savait que, lorsqu'une femme frappe le coeur d'une autre, elle rend toute espèce de retour impossible, et que la blessure ne se guérit pas. Ô perfide ! Le jour même qui était fixé, qu'il avait choisi pour notre mariage !... Hier au soir, il fallait voir comme il savait dissimuler ! Il semblait, dans son impatience, souffrir d'attendre qu'il fît jour. Ô ciel ! C'est moi qu'on joue ainsi ! Mon âme loyale ainsi traitée ! Vous me connaissez, marquis, n'est-ce pas ? Eh bien ! J'ai combattu mon caractère trop vif, j'ai plié mon orgueil, afin de supporter ce qui me révoltait souvent, mais du moins ce que je croyais fait sans fausseté, sans dessein de nuire. Maintenant, je te vois tel que tu es, traître, et tu déchires mon coeur et mon honneur !
LE MARQUIS
Ah ça ! Je pense à un mot de cette lettre. Lorsqu'il vous dit qu'il ne vous laisse pas seule, qu'est-ce qu'il entend par ces paroles ? Est-ce donc que Calabre reste auprès de vous ?
CALABRE
Oh ! Non, monsieur, cela signifie autre chose.
BETTINE
Tais-toi, Calabre.
LE MARQUIS
Pourquoi donc ? - Est-ce une indiscrétion que je viens de commettre ?
Bettine ne répond pas. Calabre fait un signe au Marquis, et lui montre l'écrin qui est sur la table.
LE MARQUIS
Je ne comprends pas. Que veux-tu dire à ton tour ?
CALABRE
Madame me défend de parler.
BETTINE
Parle si tu veux.
LE MARQUIS, se levant et allant à la table
Ceci pique fort ma curiosité. Qu'y a-t-il donc, monsieur Calabre ?
CALABRE
Eh bien ! Monsieur, puisqu'on me permet de le dire, c'est que cet écrin est cause en partie de tout ce qui arrive.
LE MARQUIS
Vous voulez badiner, sans doute ?
CALABRE
Pas le moins du monde. Monsieur_le_Baron a fait des reproches horribles à madame d'avoir accepté ces bijoux.
LE MARQUIS
Mais cela n'a pas le sens commun !
CALABRE
Et ce matin, Monsieur, s'il faut ne vous rien taire, j'étais chargé moi-même de dire à Madame qu'elle eût à ne vous point recevoir.
LE MARQUIS
Ah ça ! Mais cela a l'air d'un rêve... Est-ce que c'est vrai, Bettine, ce qu'on me raconte là ?
BETTINE
Très vrai.
LE MARQUIS
Mais cela tient du prodige. À propos de quoi cette querelle d'Allemand ? Ce ne pouvait être qu'un méchant prétexte dont il avait besoin pour se fâcher.
CALABRE
Oh ! Mon_Dieu oui, monsieur, pas autre chose.
LE MARQUIS
J'entends. Mais quelle bizarre idée !
CALABRE
C'est que Monsieur_le_Marquis venait voir souvent madame, du temps qu'elle était à Florence, et Monsieur_le_Baron s'est imaginé...
LE MARQUIS
Quelque sottise.
CALABRE
Il s'est persuadé, en vous voyant arriver ici, que vous alliez recommencer à faire votre cour à Madame.
LE MARQUIS
Eh bien ?
CALABRE
Et cela l'a fâché.
LE MARQUIS
C'est malheureux. Quoi ! Il va l'épouser, et voilà le cas qu'il sait faire d'elle ? Mais c'est un drôle que ce monsieur.
BETTINE
Stéfani ! Songez que je l'ai aimé.
LE MARQUIS
C'est juste, je vous demande pardon. Je n'ai pas les mêmes raisons que vous pour le ménager. Ainsi donc, cher Monsieur_Calabre, vous dites qu'on est jaloux de moi ?
CALABRE
Oui, Monsieur.
LE MARQUIS
En vérité ? Eh bien ! Cela me fait plaisir, cela me rajeunit. - Ah ! On est jaloux de moi !
Après un silence.
Eh bien ! Morbleu ! Il a raison. - Bettine, écoutez-moi. Vous avez aimé, vous vous êtes trompée, vous avez fait un mauvais choix, vous en portez la peine ; cela est fâcheux, mais cela arrive aux plus honnêtes gens, c'est même à eux que cela ne manque guère. Si maintenant vous avez quelque rancune, et la moindre disposition à courir en poste après le passé, je suis tout prêt et je vous aiderai très volontiers à prendre une revanche qui vous est bien due. Si je n'ai plus le pied assez leste pour me jeter dans une valse, je l'ai encore, Dieu merci, assez ferme pour soutenir un coup d'épée, et je serais ravi de rendre à ce monsieur celui que j'ai reçu autrefois pour vous.
BETTINE
Mon ami...
LE MARQUIS
Si, au contraire (ce qui, à mon avis, serait infiniment préférable), vous pouviez avoir la patience, je dirai même le bon sens, de laisser faire le médecin qui guérit toute chose, le temps, connu depuis que le monde existe, je m'offre à vous.
BETTINE
Vous, Stéfani ?
LE MARQUIS
Moi, non pas aujourd'hui, non pas demain, non pas dans un mois ni dans six, mais quand vous voudrez, quand cela vous plaira, si jamais cela peut vous plaire, quand vous serez calmée, guérie, redevenue tout à fait vous-même, c'est-à-dire gaie, aimable et charmante ; quand la blessure qu'un ingrat vous a faite s'effacera avec les jours d'oubli, oui, je le répète, je m'offre à vous. On dit que je veux vous faire ma cour, on a raison ; que je vous ai aimée, on a raison ; que je vous aime encore, on a raison ; et ce que je vous dis là, il y a trois ans que j'aurais dû vous le dire, et je vous le dirai toute ma vie.
BETTINE
Puisque vous me parlez avec cette franchise, je ne veux pas être moins sincère que vous. Répondre sur-le-champ à ce que vous me proposez, vous comprenez que c'est impossible...
LE MARQUIS
Quand vous voudrez.
BETTINE
Mais ce que je puis et ce que je veux vous dire, tout de suite et sans hésiter, c'est qu'au milieu des chagrins que j'éprouve et de toute l'horreur qui m'accable, à cet instant où mon coeur est brisé par un abandon si cruel et une trahison si basse, vos paroles viennent d'y exciter une émotion qui m'est bien douce. Et pourquoi vous le cacherais-je ? Oui, Stéfani, je suis heureuse de voir que ce monde n'est pas encore désert, et que, si le mensonge et la perfidie peuvent quelquefois s'y rencontrer, on y peut aussi trouver sur sa route la main fidèle d'un ami. Je le savais, mais j'allais l'oublier. Vous m'en avez fait souvenir,... voilà ce dont je vous remercie.
LE MARQUIS
Et vous pourriez douter qu'on vous aime !
BETTINE
Non, je crois ce que vous me dites ; mais il y a une réflexion que vous n'avez pas faite. Savez-vous bien à qui vous parlez ?
LE MARQUIS
À la plus charmante femme que je connaisse.
BETTINE
Considérez ceci, marquis : je suis tout fait désespérée. Le coup que je viens de recevoir est si imprévu, si inconcevable, qu'il m'a d'abord anéantie. Maintenant que ma raison se réveille peu à peu, je cherche comment je pourrais continuer de vivre, et, en vérité, je ne le vois pas.
LE MARQUIS
Prenez courage.
BETTINE
Non, je ne le vois pas. À examiner froidement, raisonnablement ce qui m'arrive, je ne veux pas vous tromper, je ne vois nul remède, nul espoir. Je perds l'homme que j'aimais, et ce qu'il y a de plus affreux encore, je suis forcée de le mépriser. Que voulez-vous que je devienne ? Es-tu de mon avis, Calabre ? Plus je réfléchis, et plus je vois qu'il n'y a plus pour moi d'existence possible. Je ne peux plus rien faire que prier et pleurer. Est-ce à ce reste de moi-même, à ce fantôme de votre amie que vous voulez donner la main ? Est-ce à un masque couvert de larmes ?
Elle pleure.
LE MARQUIS
Oui, morbleu ! Et ces larmes-là, je ne vous demanderai jamais de les essuyer. Je respecte trop votre douleur pour tâcher de vous en distraire, mais je vous dis : le temps s'en chargera, - et laissez-moi aussi achever ma pensée, dût-elle vous choquer en ce moment. Vous n'avez plus, dites-vous, d'existence possible ? Vous en avez une toute faite, la seule qui vous convienne, celle que vous aimez, que vous avez choisie, qui est notre plaisir et votre gloire... Vous retournerez au théâtre.
BETTINE
Y pensez-vous ?
LE MARQUIS
Pourquoi donc pas ? Cela vous paraît-il si étrange, qu'en vous offrant d'être votre époux, je vous parle de remonter sur la scène ? Oui, je me souviens que, ce matin, vous me disiez qu'une fois mariée, vous y comptiez renoncer pour toujours ; mais je vous ai répondu, ce me semble, que ce n'était point mon avis, ni de mon goût, je vous assure. Est-ce qu'on résiste à son talent ? En a-t-on la force, en a-t-on le droit, surtout quand ce talent heureux vous a portée sur cette jolie montagne où les Muses dansent autour d'Apollon, et les abeilles autour des Muses ?... Croyez-vous donc que l'on puisse être tout bonnement baronne ou marquise, en revenant de ce pays-là ? Oh ! Que non pas ! La nature parle : bon gré, mal gré, il faut qu'on l'écoute. Eh ! Palsambleu ! Un poète fait des vers et un musicien des chansons, tout comme un pommier fait des pommes. Lorsqu'on me raconte que Rossini se tait, je déclare que je n'en crois rien. Et vous non plus, Bettine, vous ne vous tairez pas. Vous retrouverez force et vaillance, vous reprendrez la harpe de Desdémone, et moi ma place dans mon petit coin, à côté de mon cher quinquet. Vous reverrez cette foule émue, attentive, qui suit vos moindres gestes, qui respire avec vous, ce parterre qui vous aime tant, ces vieux dilettanti qui frappent de leurs cannes, ces jeunes dandies qui, parés pour le bal, déchirent leurs gants en vous applaudissant, ces belles dames dans leurs loges dorées, qui, lorsque le coeur leur bat aux accents du génie, lui jettent si noblement leurs bouquets parfumés ! Tout cela vous attend, vous regrette et vous appelle... Ah ! Je jouissais jadis de vos triomphes ! Votre amitié m'en donnait une part. - Que serait-ce donc si vous étiez à moi !
BETTINE
Ah ! Stéfani... Mais c'est impossible.
LE MARQUIS
Ne le dites pas trop vite, ne vous hâtez pas. C'est là tout ce que je vous demande.
Il lui baise la main.
LE NOTAIRE, sortant du pavillon
Monsieur_Calabre !
CALABRE
Ah ! C'est vous ?
LE NOTAIRE
Oui, il n'y a plus de moscatelle, et je ne vois toujours pas les futurs conjoints. Je vais retourner à la ville.
CALABRE, lui montrant Bettine, qui a laissé sa main dans celle du marquis
Attendez, attendez un peu.
24 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica