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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poème dramatique en vers· Poème dramatique en cinq actes et en vers

La Coupe et les Lèvres

Alfred de Musset· créée en 1831, imprimée en 1867· 5 actes· 1 561 vers· 9 personnages

Personnages

  • LE CHASSEUR FRANK
  • LE PALATIN STRANIO
  • LE CHEVALIER GUNTHER
  • UN LIEUTENANT DE FRANK
  • MONTAGNARDS CHEVALIERS
  • MOINES
  • PEUPLE
  • MONNA BELCOLORE
  • DÉIDAMIA
Citation

Entre la coupe et les lèvres, il reste encore de la place pour un malheur.

(Ancien proverbe)

Dédicace

Dédicace à Alfred T.

Voici mon cher ami, ce que je vous dédie :

Quelque chose approchant comme une tragédie, Un spectacle ; en un mot, quatre mains de papier. J'attendrai là-dessus que le diable m'éveille. Il est sain de dormir, - ignoble de bâiller. J'ai fait trois mille vers : allons, c'est à merveille. Baste ! Il faut s'en tenir à sa vocation. Mais quelle singulière et triste impression Produit un manuscrit ! - Tout à l'heure, à ma table, Tout ce que j'écrivais me semblait admirable. Maintenant, je ne sais, - je n'ose y regarder. Au moment du travail, chaque nerf, chaque fibre Tressaille comme un luth que l'on vient d'accorder. On n'écrit pas un mot que tout l'être ne vibre. (Soit dit sans vanité, c'est ce que l'on ressent.) On ne travaille pas, - on écoute, - on attend. C'est comme un inconnu qui vous parle à voix basse. On reste quelquefois une nuit sur la place, Sans faire un mouvement et sans se retourner. On est comme un enfant dans ses habits de fête, Qui craint de se salir et de se profaner ; Et puis, - et puis, - enfin ! - On a mal à la tête. Quel étrange réveil ! - Comme on se sent boiteux ! Comme on voit que Vulcain vient de tomber des cieux ! C'est le cercueil humain, un moment entr'ouvert. Qui, laissant retomber son couvercle débile, Ne se souvient de rien, sinon qu'il a souffert. Si tout finissait là ! Voilà le mot terrible. C'est Jésus, couronné d'une flamme invisible, Venant du Pharisien partager le repas. Le Pharisien parfois voit luire une auréole Sur son hôte divin, - puis, quand elle s'envole, Il dit au Fils de Dieu : Si tu ne l'étais pas ? Je suis le Pharisien, et je dis à mon hôte : Si ton démon céleste était un imposteur ? Il ne s'agit pas là de reprendre une faute, De retourner un vers comme un commentateur, Ni de se remâcher comme un boeuf qui rumine. Il est assez de mains, chercheuses de vermine, Qui savent éplucher un récit malheureux, Comme un pâtre espagnol épluche un chien lépreux. Mais croire que l'on tient les pommes d'Hespérides Et presser tendrement un navet sur son coeur ! Voilà, mon cher ami, ce qui porte un auteur À des auto-da-fés, - à des infanticides. Les rimeurs, vous voyez, sont comme les amants. Tant qu'on n'a rien écrit, il en est d'une idée Comme d'une beauté qu'on n'a pas possédée : On l'adore, on la suit ; - ses détours sont charmants. Pendant que l'on tisonne en regardant la cendre, On la voit voltiger ainsi qu'un salamandre ; Chaque mot fait pour elle est comme un billet doux ; On lui donne à souper ; - qui le sait mieux que vous ? (Vous pourriez au besoin traiter une princesse.) Mais dès qu'elle se rend, bonsoir, le charme cesse. On sent dans sa prison l'hirondelle mourir. Si tout cela, du moins, vous laissait quelque chose ! On garde le parfum en effeuillant la rose ; Il n'est si triste amour qui n'ait son souvenir. Lorsque la jeune fille, à la source voisine, A sous les nénuphars lavé ses bras poudreux, Elle reste au soleil, les mains sur sa poitrine, À regarder longtemps pleurer ses beaux cheveux. Elle sort, mais pareille aux rochers de Borghèse, Couverte de rubis comme un poignard persan, - Et sur son front luisant sa mère qui la baise Sent du fond de son coeur la fraîcheur de son sang. Mais le poète, hélas ! S'il puise à la fontaine, C'est comme un braconnier poursuivi dans la plaine, Pour boire dans sa main, et courir se cacher, - Et cette main brûlante est prompte à se sécher. Je ne fais pas grand cas, pour moi, de la critique. Toute mouche qu'elle est, c'est rare qu'elle pique. On m'a dit l'an passé que j'imitais Byron : Vous qui me connaissez, vous savez bien que non. Je hais comme la mort l'état de plagiaire ; Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre. C'est bien peu, je le sais, que d'être homme de bien, Mais toujours est-il vrai que je n'exhume rien. Je ne me suis pas fait écrivain politique, N'étant pas amoureux de la place publique. D'ailleurs, il n'entre pas dans mes prétentions D'être l'homme du siècle et de ses passions. C'est un triste métier que de suivre la foule, Et de vouloir crier plus fort que les meneurs, Pendant qu'on se raccroche au manteau des traîneurs. On est toujours à sec, quand le fleuve s'écoule. Que de gens aujourd'hui chantent la liberté, Comme ils chantaient les rois, ou l'homme de brumaire ! Que de gens vont se pendre au levier populaire, Pour relever le dieu qu'ils avaient souffleté ! On peut traiter cela du beau nom de rouerie, Dire que c'est le monde et qu'il faut qu'on en rie. C'est peut-être un métier charmant, mais tel qu'il est, Si vous le trouvez beau, moi, je le trouve laid. Je n'ai jamais chanté ni la paix ni la guerre ; Si mon siècle se trompe, il ne m'importe guère : Tant mieux s'il a raison, et tant pis s'il a tort ; Pourvu qu'on dorme encore au milieu du tapage, C'est tout ce qu'il me faut, et je ne crains pas l'âge Où les opinions deviennent un remord. Vous me demanderez si j'aime ma patrie. Oui ; - j'aime fort aussi l'Espagne et la Turquie. Je ne hais pas la Perse, et je crois les Indous De très honnêtes gens qui boivent comme nous. Mais je hais les cités, les pavés et les bornes, Tout ce qui porte l'homme à se mettre en troupeau, Pour vivre entre deux murs et quatre faces mornes ; Le front sous un moellon, les pieds sur un tombeau. Vous me demanderez si je suis catholique. Oui ; - j'aime fort aussi les dieux Lath et Nésu. Tartak et Pimpocau me semblent sans réplique ; Que dites-vous encor de Parabavastu ? J'aime Bidi, - Khoda me paraît un bon sire ; Et quant à Kichatan, je n'ai rien à lui dire. C'est un bon petit dieu que le dieu Michapous. Mais je hais les cagots, les robins et les cuistres, Qu'ils servent Pimpocau, Mahomet ou Vishnou. Vous pouvez de ma part répondre à leurs ministres Que je ne sais comment je vais je ne sais où. Vous me demanderez si j'aime la sagesse. Oui ; - j'aime fort aussi le tabac à fumer. J'estime le bordeaux, surtout dans sa vieillesse ; J'aime tous les vins francs, parce qu'ils font aimer. Mais je hais les cafards, et la race hypocrite Des tartufes de moeurs, comédiens insolents, Qui mettent leurs vertus en mettant leurs gants blancs. Le diable était bien vieux lorsqu'il se fit ermite. Je le serai si bien, quand ce jour-là viendra, Que ce sera le jour où l'on m'enterrera. Vous me demanderez si j'aime la nature. Oui ; - j'aime fort aussi les arts et la peinture. Le corps de la Vénus me paraît merveilleux. La plus superbe femme est-elle préférable ? Elle parle, il est vrai, mais l'autre est admirable, Et je suis quelquefois pour les silencieux. Mais je hais les pleurards, les rêveurs à nacelles, Les amants de la nuit, des lacs, des cascatelles, Cette engeance sans nom, qui ne peut faire un pas Sans s'inonder de vers, de pleurs et d'agendas. La nature, sans doute, est comme on veut la prendre. Il se peut, après tout, qu'ils sachent la comprendre ; Mais eux, certainement, je ne les comprends pas. Vous me demanderez si j'aime la richesse. Oui ; - j'aime aussi parfois la médiocrité. Et surtout, et toujours, j'aime mieux ma maîtresse ; La fortune, pour moi, n'est que la liberté. Elle a cela de beau, de remuer le monde, Que, dès qu'on la possède, il faut qu'on en réponde, Et que, seule, elle met à l'air la volonté. Mais je hais les pieds-plats, je hais la convoitise. J'aime mieux un joueur, qui prend le grand chemin ; Je hais le vent doré qui gonfle la sottise, Et, dans quelque cent ans, j'ai bien peur qu'on ne dise Que notre siècle d'or fut un siècle d'airain. Vous me demanderez si j'aime quelque chose. Je m'en vais vous répondre à peu près comme Hamlet : Doutez, Ophélia, de tout ce qui vous plaît, De la clarté des cieux, du parfum de la rose ; Doutez de la vertu, de la nuit et du jour ; Doutez de tout au monde, et jamais de l'amour. Tournez-vous là, mon cher, comme l'héliotrope Qui meurt les yeux fixés sur son astre chéri, Et préférez à tout, comme le Misanthrope, La chanson de ma mie, et du Bon roi Henri. Doutez, si vous voulez, de l'être qui vous aime, D'une femme ou d'un chien, mais non de l'amour même. L'amour est tout, - l'amour, et la vie au soleil. Aimer est le grand point, qu'importe la maîtresse ? Qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse ? Faites-vous de ce monde un songe sans réveil. S'il est vrai que Schiller n'ait aimé qu'Amélie, Goethe que Marguerite, et Rousseau que Julie, Que la terre leur soit légère ! - Ils ont aimé. Vous trouverez, mon cher, mes rimes bien mauvaises : Quant à ces choses-là, je suis un réformé. Je n'ai plus de système, et j'aime mieux mes aises ; Mais j'ai toujours trouvé honteux de cheviller. Je vois chez quelques-uns, en ce genre d'escrime, Des rapports trop exacts avec un menuisier. Gloire aux auteurs nouveaux, qui veulent à la rime Une lettre de plus qu'il n'en fallait jadis ! Bravo ! C'est un bon clou de plus à la pensée. La vieille liberté par Voltaire laissée Etait bonne autrefois pour les petits esprits. Un long cri de douleur traversa l'Italie Lorsqu'au pied des autels Michel-Ange expira. Le siècle se fermait, - et la mélancolie, Comme un pressentiment, des vieillards s'empara. L'art, qui sous ce grand homme avait quitté la terre Pour se suspendre au ciel, comme le nourrisson Se suspend et s'attache aux lèvres de sa mère, L'art avec lui tomba. - Ce fut le dernier nom Dont le peuple toscan ait gardé la mémoire. Aujourd'hui l'art n'est plus, - personne n'y veut croire. Notre littérature a cent mille raisons Pour parler de noyés, de morts, et de guenilles. Elle-même est un mort que nous galvanisons. Elle entend son affaire en nous peignant des filles, En tirant des égouts les muses de Régnier. Elle-même en est une, et la plus délabrée Qui de fard et d'onguents se soit jamais plâtrée. Nous l'avons tous usée, - et moi tout le premier. Est-ce à moi, maintenant, au point où nous en sommes, De vous parler de l'art et de le regretter ? Un mot pourtant encore avant de vous quitter. Un artiste est un homme, - il écrit pour des hommes. Pour prêtresse du temple, il a la liberté ; Pour trépied, l'univers ; pour éléments, la vie ; Pour encens, la douleur, l'amour et l'harmonie ; Pour victime, son coeur ; - pour dieu, la vérité. L'artiste est un soldat, qui des rangs d'une armée Sort, et marche en avant, - ou chef, - ou déserteur. Par deux chemins divers il peut sortir vainqueur. L'un, comme Calderon et comme Mérimée, Incruste un plomb brûlant sur la réalité, Découpe à son flambeau la silhouette humaine, En emporte le moule, et jette sur la scène Le plâtre de la vie avec sa nudité. Pas un coup de ciseau sur la sombre effigie, Rien qu'un masque d'airain, tel que Dieu l'a fondu. Cherchez-vous la morale et la philosophie ? Rêvez, si vous voulez, - voilà ce qu'il a vu. L'autre, comme Racine et le divin Shakspeare, Monte sur le théâtre, une lampe à la main, Et de sa plume d'or ouvre le coeur humain. C'est pour vous qu'il y fouille, afin de vous redire Ce qu'il aura senti, ce qu'il aura trouvé, Surtout, en le trouvant, ce qu'il aura rêvé. L'action n'est pour lui qu'un moule à sa pensée. Hamlet tuera Clodius, - Joad tuera Mathan ; - Qu'importe le combat, si l'éclair de l'épée Peut nous servir dans l'ombre à voir les combattants ? Le premier sous les yeux vous étale un squelette. Songez, si vous voulez, de quels muscles d'athlète, De quelle chair superbe, et de quels vêtements Pourraient être couverts de si beaux ossements. Le second vous déploie une robe éclatante, Des muscles invaincus, une chair palpitante, Et vous laisse à penser quels sublimes ressorts Impriment l'existence à de pareils dehors. Celui-là voit l'effet, - et celui-ci la cause. Sur cette double loi le monde entier repose. Dieu seul (qui se connaît) peut tout voir à la fois. Quant à moi, Petit-Jean, quand je vois, - quand je vois, Je vous préviens, mon cher, que ce n'est pas grand'chose ; Car, pour y voir longtemps, j'aime trop à voir clair : Man delights not me, sir, nor woman neither. Mais s'il m'était permis de choisir une route, Je prendrais la dernière, et m'y noierais sans doute. Je suis passablement en humeur de rêver. Et je m'arrête ici, pour ne pas le prouver. Je ne sais trop à quoi tend tout ce bavardage. Je voulais mettre un mot sur la première page : À mon très honoré, très honorable ami, Monsieur - et caetera - comme on met aujourd'hui, Quand on veut proprement faire une dédicace. Je l'ai faite un peu longue, et je m'en aperçois. On va s'imaginer que c'est une préface. Moi qui n'en lis jamais ! - Ni vous non plus, je crois.

Août 1832.

ACTE I

SCÈNE I. Les Chasseurs, Frank.

Une place publique. - Un grand feu allumé au milieu.

SCÈNE II.

Une plaine. Frank rencontre une jeune fille.

SCÈNE III.

Un chemin creux dans la forêt. - Le point du jour.

LA VOIX

Alors, lève-toi donc, car ton jour est venu.

Le soleil paraît ; Frank s'éveille ; Stranio, jeune palatin, et sa maîtresse, Monna Belcolore, passent à cheval.

FRANK

Le Tyrol.

ACTE II

SCÈNE I.

Un salon.

FRANK, devant une table chargée d'or

De tous les fils secrets qui font mouvoir la vie, Ô toi, le plus subtil et le plus merveilleux ! Or ! Principe de tout, larme au soleil ravie ! Seul dieu toujours vivant, parmi tant de faux dieux ! Méduse, dont l'aspect change le coeur en pierre, Et fait tomber en poudre aux pieds de la rosière La robe d'innocence et de virginité ! - Sublime corrupteur ! - Clef de la volonté ! - Laisse-moi t'admirer ! - Parle-moi, - viens me dire Que l'honneur n'est qu'un mot, que la vertu n'est rien ; Que, dès qu'on te possède, on est homme de bien ; Que rien n'est vrai que toi ! - Qu'un esprit en délire Ne saurait inventer de rêves si hardis, Si monstrueusement en dehors du possible, Que tu ne puisse encor sur ton levier terrible Soulever l'univers, pour qu'ils soient accomplis ! - Que de gens cependant n'ont jamais vu qu'en songe Ce que j'ai devant moi ! - Comme le coeur se plonge Avec ravissement dans un monceau pareil ! - Tout cela, c'est à moi ; - les sphères et les mondes Danseront un millier de valses et de rondes, Avant qu'un coup semblable ait lieu sous le soleil. Ah ! Mon coeur est noyé ! - Je commence à comprendre Ce qui fait qu'un mourant que le frisson va prendre À regarder son or trouve encor des douceurs, Et pourquoi les vieillards se font enfouisseurs.

Comptant.

Quinze mille en argent, - le reste en signature. C'est un coup du destin. - Quelle étrange aventure ! Que ferais-je aujourd'hui, qu'aurais-je fait demain, Si je n'avais trouvé Stranio sur mon chemin ? Je tue un grand seigneur, et lui prends sa maîtresse : Je m'enivre chez elle, et l'on me mène au jeu. À_jeun, j'aurais perdu, - je gagne dans l'ivresse ; Je gagne et je me lève. - Ah ! C'est un coup de Dieu.

Il ouvre la fenêtre.

Je voudrais bien me voir passer sous ma fenêtre Tel que j'étais hier. - Moi, Frank, seigneur et maître De ce vaste logis, possesseur d'un trésor, Voir passer là-dessous Frank le coureur_de_lièvres, Frank le pauvre, l'oeil morne et la faim sur les lèvres, Le voir tendre la main et lui jeter cet or. Tiens, Frank, tiens, mendiant, prends cela, pauvre hère.

Il prend une poignée d'or.

Il me semble en honneur que le ciel et la terre Ne sauraient plus m'offrir que ce qui me convient, Et que depuis hier le monde m'appartient.

Exit.

Rosière : Jeune fille qui, dans un village, obtient la rose destinée à être le prix de la sagesse. [L]

SCÈNE II.

Une route. - Montagnards, passant.

SCÈNE III. Monna Belcolore, Frank, assis dans un kiosque.

La nuit. - Une terrasse au bord d'un chemin.

BELCOLORE

Oui.

BELCOLORE

Laisse-moi.

FRANK

Cette fille est hideuse... Mon_Dieu, deux jours plus tard, c'en était fait de moi !

Il va s'appuyer sur la terrasse ; un soldat passe à cheval sur la route.

BELCOLORE, sur le balcon

Je l'aime cependant.

ACTE III

SCÈNE I.

Devant un palais.

CHOEUR DE SOLDATS

Telles par l'ouragan les neiges flagellées Bondissent en sifflant des glaciers aux vallées ; Tels se sont élancés, au signal du combat, Les enfants du Tyrol et du Palatinat. Maintenant l'empereur a terminé la guerre. Les cantons sur leur porte ont plié leur bannière. Écoutez, écoutez : c'est l'adieu des clairons ; C'est la vieille Allemagne appelant ses barons. Remonte maintenant, chasseur du cerf timide ! Remonte, fils du Rhin, compagnon intrépide ; Tes enfants sur ton coeur vont venir se presser. Sors de ta lourde armure, et va les embrasser. Soldats, arrêtons-nous. - C'est ici la demeure Du capitaine Frank, du plus grand des soldats. Notre vieil empereur l'a serré dans ses bras. Couronné par le peuple, il viendra tout à l'heure Souper dans ce palais avec ses compagnons. Jamais preux chevalier n'a mieux conquis sa gloire. Il a seul, près d'Innsbruck, emporté l'aigle noire, Du coeur de la mêlée aux bouches des canons. Vingt fois ses cuirassiers l'ont cru, dans la bataille, Coupé par les boulets, brisé par la mitraille. Il avançait toujours, - toujours en éclaireur, On le voyait du feu sortir comme un plongeur. Trois balles l'ont frappé ; sa trace était suivie ; Mais le dieu des hasards n'a voulu de sa vie Que ce qu'il en fallait pour gagner ses chevrons Et pouvoir de son sang dorer ses éperons. Mais que nous veut ici cette fille italienne, Les cheveux en désordre, et marchant à grands pas ? Où courez-vous si fort, femme ? On ne passe pas.

Entre Belcolore.

SCÈNE II.

Frank, Gunther, restés seuls.

ACTE IV

SCÈNE I. Frank, vêtu en moine et masqué ; deux serviteurs.

Devant le palais de Frank. La porte est tendue en noir. - On dresse un catafalque.

FRANK

Que l'on apporte ici les cierges et la bière. Souvenez-vous surtout que c'est moi qu'on enterre, Moi, capitaine Frank, mort hier dans un duel. Pas un mot, - ni regard, - ni haussement_d_épaules ; Pas un seul mouvement qui sorte de vos rôles. Songez-y. - Je le veux.

Les serviteurs s'en vont.

Eh bien ! Juge éternel, Je viens t'interroger. Les transports de la fièvre N'agitent pas mon sein. - Je ne viens ni railler Ni profaner la mort. - J'agis sans conseiller. Regarde, et réponds-moi. - Je fais comme l'orfèvre Qui frappe sur le marbre une pièce d'argent. Il reconnaît au son la pure fonderie, Et moi, je viens savoir quel son rendra ma vie, Quand je la frapperai sur ce froid monument. Déjà le jour paraît ; le soldat sort des tentes. Maintenant le bois vert chante dans le foyer ; Les rames du pêcheur et du contrebandier Se lèvent, de terreur et d'espoir palpitantes. Quelle agitation, quel bruit dans la cité ! Quel monstre remuant que cette humanité ! Sous ses dix mille toits, que de corps, que d'entrailles ! Que de sueurs sans but, que de sang, que de fiel ! Sais-tu pourquoi tu dors et pourquoi tu travailles, Vieux monstre aux mille pieds, qui te crois éternel ? Cet honnête cercueil a quelques pieds, je pense, De plus que mon berceau. - Voilà leur différence. Ah ! Pourquoi mon esprit va-t-il toujours devant, Lorsque mon corps agit ? Pourquoi dans ma poitrine Ai-je un ver travailleur qui toujours creuse et mine, Si bien que sous mes pieds tout manque en arrivant ?

Entre le choeur des soldats et du peuple.

LE CHOEUR

On dit que Frank est mort. Quand donc ? comment s'appelle Celui qui l'a tué ? Quelle était la querelle ? On parle d'un combat. - Quand se sont-ils battus ?

Frank, durant cette scène, doit déguiser sa voix. Je prie ceux qui la trouveraient invraisemblable d'aller au bal de l'Opéra. Un de mes amis fit déguiser sa servante au carnaval et la plaça dans son salon, au milieu d'un bal où personne n'était masqué. On ne lui avait mis qu'un petit masque sans barbe qui ne cachait point la bouche ; et cependant elle dansa presque deux heures entières, sans être reconnue, avec des jeunes gens à qui elle avait apporté deux cents verres d'eau dans sa vie.

FRANK, masqué

À qui parlez-vous donc ? Il ne vous entend plus.

Il leur montre la bière.

LE PEUPLE ET LES SOLDATS

Moine, la bière est vide.

FRANK, seul

Dévorera mes os tant que j'existerai. Ô mon_Dieu ! Tant d'efforts, un combat si terrible, Un dévouement sans borne, un corps tout balafré... Allons, un peu de calme, il n'est pas temps encore. Qui vient de ce côté ? n'est-ce pas Belcolore ? Ah ! Ah ! Nous allons voir ; - Tout n'est pas fini là.

Il remet son masque et recouvre la bière.

Entre Belcolore en grand deuil ; elle va s'agenouiller sur les marches du catafalque.

C'est bien elle ; elle approche, elle vient, - la voilà. Voilà bien ce beau corps, cette épaule charnue, Cette gorge superbe et toujours demi-nue, Sous ces cheveux plaqués ce front stupide et fier, Avec ces deux grands yeux qui sont d'un noir d'enfer. Voilà bien la sirène et la prostituée ; - Le type de l'égout ; - la machine inventée Pour désopiler l'homme et pour boire son sang ; La meule de pressoir de l'abrutissement. Quelle atmosphère étrange on respire autour d'elle ! Elle épuise, elle tue, et n'en est que plus belle. Deux anges destructeurs marchent à son côté ; Doux et cruels tous deux, - la mort, - la volupté. - Je me souviens encor de ces spasmes terribles, De ces baisers muets, de ces muscles ardents, De cet être absorbé, blême et serrant les dents. S'ils ne sont pas divins, ces moments sont horribles. Quel magnétisme impur peut-il donc en sortir ? Toujours en l'embrassant j'ai désiré mourir. - Ah ! Malheur à celui qui laisse la débauche Planter le premier clou sous sa mamelle gauche ! Le coeur d'un homme vierge est un vase profond : Lorsque la première eau qu'on y verse est impure, La mer y passerait sans laver la souillure ; Car l'abîme est immense, et la tache est au fond.

Il s'approche du tombeau.

Qui donc pleurez-vous là, Madame ? êtes-vous veuve ?

FRANK, seul

Ta lame, ô mon stylet, est belle toute nue Comme une belle vierge. - Ô mon coeur et mon bras, Pourquoi donc tremblez-vous, et pourquoi l'un de l'autre Vous approchez-vous donc, comme pour vous unir ? Oui, c'était ma pensée ; - était-ce aussi la vôtre, Providence de Dieu, que tout allait finir ? - Et toi, morne tombeau, tu m'ouvres ta mâchoire. Tu ris, spectre affamé. Je n'ai pas peur de toi. Je renierai l'amour, la fortune et la gloire ; Mais je crois au néant, comme je crois en moi. Le soleil le sait bien, qu'il n'est sous la lumière Qu'une immortalité, celle de la matière. La poussière est à Dieu ; - le reste est au hasard. Qu'a fait le vent du nord des cendres de César ? Une herbe, un grain de blé, mon_Dieu, voilà la vie. Mais moi, fils du hasard, moi Frank, avoir été Un petit monde, un tout, une forme pétrie, Une lampe où brûlait l'ardente volonté, Et que rien, après moi, ne reste sur le sable Où l'ombre de mon corps se promène ici-bas ? Rien ! Pas même un enfant, un être périssable ! Rien qui puisse y clouer la trace de mes pas ! Rien qui puisse crier d'une voix éternelle À ceux qui téteront la commune mamelle : Moi, votre frère aîné, je m'y suis suspendu ! Je l'ai tétée aussi, la vivace marâtre ; Elle m'a, comme à vous, livré son sein d'albâtre... - Et pourtant, jour de Dieu, si je l'avais mordu ? Si je l'avais mordu, le sein de la nourrice ; Si je l'avais meurtri d'une telle façon, Qu'elle en puisse à jamais garder la cicatrice, Et montrer sur son coeur les dents du nourrisson ? Qu'importe le moyen, pourvu qu'on s'en souvienne ? Le bien a pour tombeau l'ingratitude humaine. Le mal est plus solide : Érostrate à raison. Empédocle a vaincu les héros de l'histoire Le jour qu'en se lançant dans le coeur de l'Etna, Du plat de sa sandale il souffleta la gloire, Et la fit trébucher si bien qu'elle y tomba. Que lui faisait le reste ? Il a prouvé sa force. Les siècles maintenant peuvent se remplacer ; Il a si bien gravé son chiffre sur l'écorce, Que l'arbre peut changer de peau sans l'effacer. Les parchemins sacrés pourriront dans les livres, Les marbres tomberont comme des hommes ivres, Et la langue d'un peuple avec lui s'éteindra ; Mais le nom de cet homme est comme une momie, Sous les baumes puissants pour toujours endormie, Sur laquelle jamais l'herbe ne poussera. - Je ne veux pas mourir. Regarde-moi, Nature. Ce sont deux bras nerveux que j'agite dans l'air. C'est dans tous tes néants que j'ai trempé l'armure Qui me protégera de ton glaive de fer. J'ai faim. - Je ne veux pas quitter l'hôtellerie. Allons, qu'on se remue, et qu'on me rassasie, Ou sinon, je me fais l'intendant de ma faim. Prends-y garde, je pars. - N'importe le chemin. - Je marcherai, - j'irai, - partout où l'âme humaine Est en spectacle, et souffre. - Ah ! La haine ! La haine ! La seule passion qui survive à l'espoir ! Tu m'as déjà hanté, boiteuse au manteau noir. Nous nous sommes connus dans la maison_de_chaume ; Mais je ne croyais pas que ton pâle fantôme, De tous ceux qui dans l'air voltigeaient avec toi, Dût être le dernier qui restât près de moi. - Eh bien ! Baise-moi donc, triste et fidèle amie. Tu vois, j'ai soulevé les voiles de ma vie. - Nous partirons ensemble ; et toi qui me suivras, Comme une soeur pieuse, aux plus lointains climats, Tu seras mon asile et mon expérience, Si le doute, ce fruit tardif et sans saveur, Est le dernier qu'on cueille à l'arbre de science, Qu'ai-je à faire de plus, moi qui le porte au coeur ? Le doute ! Il est partout, et le courant l'entraîne, Ce linceul transparent, que l'incrédulité Sur le bord de la tombe a laissé par pitié Au cadavre flétri de l'espérance humaine ! - Ô siècles à venir ! Quel est donc votre sort ? La gloire comme une ombre au ciel est remontée, L'amour n'existe plus ; - la vie est dévastée, - Et l'homme, resté seul, ne croit plus qu'à la mort. - Tel que dans un pillage, en un jour de colère, On voit, à la lueur d'un flambeau funéraire, Des meurtriers, courbés dans un silence affreux, Égorger une vierge, et dans ses longs cheveux Plonger leurs mains de sang ; la frêle créature Tombe comme un roseau sur ses bras mutilés : - Tels les analyseurs égorgent la nature Silencieusement, sous les cieux dépeuplés. - Que vous restera-t-il, enfants de nos entrailles, Le jour où vous viendrez suivre les funérailles De cette moribonde et vieille humanité ? Ah ! Tu nous maudiras, pâle postérité ! Nos femmes ne mettront que des vieillards au monde. Ils frapperont la terre avant de s'y coucher ; Puis ils crieront à Dieu : Père, elle était féconde. À qui donc as-tu dit de nous la dessécher ? - Mais vous, analyseurs, persévérants sophistes, Quand vous aurez tari tous les puits des déserts, Quand vous aurez prouvé que ce large univers N'est qu'un mort étendu sous les anatomistes ; Quand vous nous aurez fait de la création Un cimetière en ordre, où tout aura sa place, Où vous aurez sculpté, de votre main de glace, Sur tous les monuments la même inscription ; Vous, que ferez-vous donc, dans les sombres allées De ce jardin muet ? - Les plantes désolées Ne voudront plus aimer, nourrir, ni concevoir ; - Les feuilles des forêts tomberont une à une, - Et vous, noirs fossoyeurs, sur la bière commune Pour ergoter encor vous viendrez vous asseoir ; Vous vous entretiendrez de l'homme perfectible ; - Vous galvaniserez ce cadavre insensible, Habiles vermisseaux, quand vous l'aurez rongé ; Vous lui commanderez de marcher sur sa tombe, À cette ombre d'un jour, - jusqu'à ce qu'elle tombe Comme une masse inerte, et que Dieu soit vengé. - Ah ! Vous avez voulu faire les Prométhées ; Et vous êtes venus, les mains ensanglantées, Refondre et repétrir l'oeuvre du Créateur ! Il valait mieux que vous, ce hardi tentateur, Lorsque ayant fait son homme, et le voyant sans âme, Il releva la tête et demanda le feu. Vous, votre homme était fait ! Vous, vous aviez la flamme ! Et vous avez soufflé sur le souffle de Dieu. - Le mépris, Dieu puissant, voilà donc la science ! L'éternelle sagesse est l'éternel silence ; Et nous aurons réduit, quand tout sera compté, Le balancier de l'âme à l'immobilité. - Quel hideux océan est-ce donc que la vie, Pour qu'il faille y marcher à la superficie, Et glisser au soleil en effleurant les eaux, Comme ce fils de Dieu qui marchait sur les flots ? Quels monstres effrayants, quels difformes reptiles Labourent donc les mers sous les pieds des nageurs, Pour qu'on trouve toujours les vagues si tranquilles, Et la pâleur des morts sur le front des plongeurs ? A-t-elle assez traîné, cette éternelle histoire Du néant de l'amour, du néant de la gloire, Et de l'enfant prodigue auprès de ses pourceaux ! Ah ! Sur combien de lits, sur combien de berceaux, Elle est venue errer, d'une voix lamentable, Cette complainte usée et toujours véritable, De tous les insensés que l'espoir a conduit ! - Pareil à ce Gygès, qui fuyait dans la nuit Le fantôme royal de la pâle baigneuse Livrée un seul instant à son ardent regard, Le jeune ambitieux porte une plaie affreuse, Tendre encor, mais profonde, et qui saigne à l'écart. Ce qu'il fait, ce qu'il voit des choses de la vie, Tout le porte, l'entraîne à son but idéal, Clarté fuyant toujours, et toujours poursuivie, Étrange idole, à qui tout sert de piédestal. Mais si tout en courant, la force l'abandonne, S'il se retourne, et songe aux êtres d'ici-bas, Il trouve tout à coup que ce qui l'environne Est demeuré si loin, qu'il n'y reviendra pas. C'est alors qu'il comprend l'effet de son vertige, Et que, s'il ne regarde au ciel, il va tomber. Il marche ; - son génie à poursuivre l'oblige ; - Il marche, et le terrain commence à surplomber. - Enfin, - mais n'est-il pas une heure dans la vie Où le génie humain rencontre la folie ? - Ils luttent corps à corps sur un rocher glissant. Tous deux y sont montés, mais un seul redescend. - Ô mondes, ô Saturne, immobiles étoiles, Magnifique univers, en est-ce ainsi partout ? Ô nuit, profonde nuit, spectre toujours debout, Large création, quand tu lèves tes voiles Pour te considérer dans ton immensité, Vois-tu du haut en bas la même nudité ? - Dis-moi donc, en ce cas, dis-moi, mère imprudente, Pourquoi m'obsèdes-tu de cette soif ardente, Si tu ne connais pas de source où l'étancher ? Il fallait la créer, marâtre, ou la chercher. L'arbuste a sa rosée, et l'aigle a sa pâture. Et moi, que t'ai-je fait pour m'oublier ainsi ? Pourquoi les arbrisseaux n'ont-ils pas soif aussi ? Pourquoi forger la flèche, éternelle Nature, Si tu savais toi-même, avant de la lancer, Que tu la dirigeais vers un but impossible, Et que le dard parti de ta corde terrible, Sans rencontrer l'oiseau, pouvait te traverser ? - Mais cela te plaisait. - C'était réglé d'avance. Ah ! Le vent du matin ! Le souffle du printemps ! C'est le cri des vieillards. - Moi, mon_Dieu, j'ai vingt ans ! - Oh ! Si tu vas mourir, ange de l'espérance, Sur mon coeur, en partant, viens encor te poser ; Donne-moi tes adieux et ton dernier baiser. Viens à moi. - Je suis jeune, et j'aime encor la vie. Intercède pour moi ; - demande si les cieux Ont une goutte d'eau pour une fleur flétrie. - Bel ange, en la buvant, nous mourrons tous les deux. Il se jette à genoux ; un bouquet tombe de son sein. Qui me jette à mes pieds mon bouquet d'églantine ? As-tu donc si longtemps vécu sur ma poitrine, Pauvre herbe ! - C'est ainsi que ma Déidamia Sur le bord de la route à mes pieds te jeta.

ACTE V

SCÈNE I.

Une place.

SCÈNE II.

LES MONTAGNARDS

Ainsi Frank n'est pas mort : - c'est la fable éternelle Des chasseurs à_l_affût d'une fausse nouvelle, Et ceux qui vendaient l'ours ne l'avaient pas tué. Comme il leur a fait peur quand il s'est réveillé ! Mais aujourd'hui qu'il parle, il faut bien qu'on se taise. - On avait fait jadis, quand l'Hercule_Farnèse Fut jeté dans le Tibre, un Hercule nouveau. On le trouvait pareil, on le disait plus beau : Le modèle était mort, et le peuple crédule Ne sait que ce qu'il voit. - Pourtant le vieil Hercule Sortit un jour des eaux ; - l'athlète colossal Fut élevé dans l'air à côté de son ombre, Et le marbre insensé tomba du piédestal. Frank renaît : ce n'est plus cet homme au regard sombre, Au front blême, au coeur dur, et dont l'oisiveté Laissait sur ses talons traîner sa pauvreté. C'est un gai compagnon, un brave homme de guerre, Qui frappe sur l'épaule aux honnêtes fermiers. Aussi, Dieu soit loué, ses torts sont oubliés, Et nous voilà tous prêts à boire dans son verre. C'est aujourd'hui sa noce avec Déidamia. Quel bon coeur de quinze ans ! Et quelle ménagère ! S'il fut jamais aimé, c'est bien de celle-là. - Un soldat m'a conté l'histoire de la bière. Il paraît que d'abord Frank s'était mis dedans. Deux de ses serviteurs, ses deux seuls confidents, Fermèrent le couvercle, et, dès la nuit venue, Le prêtre et les flambeaux traversèrent la rue. Après que sur leur dos les porteurs l'eurent pris : « Vous laisserez, dit-il, un trou pour que l'air passe. Puisque je dois un jour voir la mort face à face, Nous ferons connaissance, et serons vieux amis. » Il se fit emporter dans une sacristie ; Regardant par son trou le ciel de la patrie, Il s'en fut au saint lieu dont les chiens sont chassés, Sifflant dans son cercueil l'hymne des trépassés. Le lendemain matin, il voulut prendre un masque, Pour assister lui-même à son enterrement. Eh ! Quel homme ici-bas n'a son déguisement ? Le froc du pèlerin, la visière du casque, Sont autant de cachots pour voir sans être vu. Et n'en est-ce pas un souvent que la vertu ? Vrai masque de bouffon, que l'humble hypocrisie Promène sur le vain théâtre de la vie, Mais qui, mal fixé, tremble, et que la passion Peut faire à chaque instant tomber dans l'action.

Exeunt.

Froc : La partie de l'habit des moines qui couvre la tête et les épaules. [L]

SCÈNE III.

Une petite chambre.

FRANK, se levant brusquement

Quelqu'un est là, c'est vrai.

DÉIDAMIA, courant à la fenêtre

Charle, ne t'en va pas ! S'il s'enfuit dans la plaine, Laisse-le s'envoler, ce spectre de malheur.

Belcolore paraît de l'autre côté de la fenêtre et s'enfuit aussitôt.

Au secours ! Au secours ! On m'a frappée au coeur.

Déidamia tombe et sort en se traînant.

1 561 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica