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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers· Comédie en deux actes et en vers

Louison

Alfred de Musset· créée en 1849, imprimée en 1876· 2 actes· 1 009 vers· 8 personnages

Représentée pour la première fois au Théâtre-Français le 22 février 1849, publiée en 1850

Personnages

  • LOUISON
  • LE DUC
  • BERTHAUD
  • LA MARÉCHALE
  • LA DUCHESSE
  • LISETTE
  • VALETS
  • UNE FEMME
RONDEAU

À MADEMOISELLE ANAÏS

Que rien ne puisse en liberté Passer sous le sacré portique Sans être quelque peu heurté Par les bornes de la critique, C'est un axiome authentique. Pourquoi tant de sévérité ? Grétry disait avec gaîté : « J'aime mieux un peu de musique Que rien. » À ma Louison ce mot s'applique. Sur le théâtre elle a jeté Son petit bouquet poétique. Pourvu que vous l'ayez porté, Le reste est moins, en vérité, Que rien.

ACTE PREMIER

SCÈNE PREMIÈRE.

LISETTE, seule

Me voilà bien chanceuse ; il n'en faut plus qu'autant. Le sort est, quand il veut, bien impatientant. Que les honnêtes gens se mettent à ma place, Et qu'on me dise un peu ce qu'il faut que je fasse. Voici tantôt vingt ans que je vivais chez nous ; Dieu m'a faite pour rire et pour planter des choux. J'avais pour précepteur le curé du village ; J'appris ce qu'il savait, même un peu davantage. Je vivais sur parole, et je trouvais moyen D'avoir des amoureux sans qu'il m'en coûtât rien. Mon père était fermier ; j'étais sa ménagère. Je courais la maison, toujours brave et légère, Et j'aurais de grand coeur, pour obliger nos gens, Mené les vaches paître ou les dindons aux champs. Un beau jour on m'embarque, on me met dans un coche, Un paquet sous le bras, dix écus dans ma poche, On me promet fortune et la fleur des maris, On m'expédie en poste, et je suis à Paris. Aussitôt, de paniers largement affublée, De taffetas vêtue et de poudre aveuglée, On m'apprend que je suis gouvernante céans. Gouvernante de quoi ? monsieur n'a pas d'enfants. Il en fera plus tard. - On meuble une chambrette ; On me dit : Désormais, tu t'appelles Lisette. J'y consens, et mon rôle est de régner en paix Sur trois filles de chambre et neuf ou dix laquais. Jusque-là mon destin ne faisait pas grand'peine. La maréchale m'aime ; au fait, c'est ma marraine. Sa bru, notre duchesse, a l'air fort innocent. Mais monseigneur le duc alors était absent ; Où ? je ne sais pas trop, à la noce, à la guerre. Enfin, ces jours derniers, comme on n'y pensait guère, Il écrit qu'il revient, il arrive, et, ma foi, Tout juste, en arrivant, tombe amoureux de moi. Je vous demande un peu quelle étrange folie ! Sa femme est sage et douce autant qu'elle est jolie. Elle l'aime, Dieu sait ! et ce libertin-là Ne peut pas bonnement s'en tenir à cela ; Il m'écrit des poulets, me conte des fredaines, Me donne des rubans, des noeuds et des mitaines ; Puis enfin, plus hardi, pas plus tard qu'à présent, Du brillant que voici veut me faire présent. Un diamant, à moi ! la chose est assez claire. Hors de l'argent comptant, que diantre en puis-je faire ? Je ne suis pas duchesse, et ne puis le porter. Ainsi, tout simplement, monsieur veut m'acheter. Voyons, me fâcherai-je ? - Il n'est pas très commode De les heurter de front, ces tyrans à la mode, Et la prison est là, pour un oui, pour un non, Quand sur un talon rouge on glisse à Trianon. Faut-il être sincère et tout dire à Madame ? C'est lui mettre, d'un mot, bien du chagrin dans l'âme, Troubler une maison, peut-être pour toujours, Et pour un pur caprice en chasser les amours. Vaut-il pas mieux agir en personne discrète, Et garder dans le coeur cette injure secrète ? Oui, c'est le plus prudent. - Ah ! que j'ai de souci ! Ce brillant est gentil... et monseigneur aussi. Je vais lui renvoyer sa bague à l'instant même, Ici, dans ce papier. - Ma foi, tant pis s'il m'aime !

SCÈNE II. Lisette, Le Duc.

LISETTE, se levant

Monseigneur...

LISETTE

À vous-même ; tenez.

Elle lui donne la lettre et veut sortir.

LE DUC

Et tu t'en vas si vite ? Non, parbleu ! Reste là. Que veut dire ceci ? Que vois-je ? Mon anneau que tu me rends ainsi ?

Il lit.

« Monseigneur, vous me dites que vous m'aimez... »

Oui, certes, je le dis, le fait est véritable. Penses-tu que je trompe, et m'en crois-tu capable ?

Il lit.

« Vous me dites que vous m'aimez, mais cela est bien difficile à croire, car, pour aimer une personne, il faut, j'imagine, commencer par la connaître, et toute servante que je suis... »

Servante ! que dis-tu ? Fi donc ! Tu ne l'es point. Servante ! Ce mot-là me choque au dernier point.

Il lit.

« Toute servante que je suis, vous me connaissez assurément bien peu si vous me croyez intéressée, et si vous avez pensé, Monseigneur, qu'on pouvait payer un amour qui refuse de se donner. »

Qu'est-ce à dire, payer ? Moi, te payer, ma belle ? Quoi ! pour un simple anneau, pour une bagatelle, Pour un hochet d'enfant qui plaît à voir briller, Tu me crois assez sot pour vouloir te payer ? Si tel était mon but, si j'osais l'entreprendre, Si l'amour de Lisette était jamais à vendre, Pour payer dignement de semblables appas, Mes biens y passeraient et n'y suffiraient pas. Est-ce donc une offense à la personne aimée, Et s'en doit-elle au fond croire moins estimée, Si l'on veut la parer, sans pouvoir l'embellir, D'un pauvre diamant que ses yeux font pâlir ? Comment ! mettre une bague aux plus beaux doigts du monde,

Il lui remet la bague au doigt.

Poser quelques bijoux sur cette épaule ronde, Sur ce coeur qui palpite un céladon changeant, Serrer ce petit pied dans un réseau d'argent, Entourer la beauté, dans sa fleur et sa grâce, Des prestiges de l'art qu'elle égale et surpasse, Ce serait donc, ma chère, un grand crime à tes yeux ? Payer ! efface donc ; ce mot est odieux. Oublions ce billet, n'y songeons plus, Lisette. On paie un intendant, un rustre, une grisette ; Mais, dans ce monde-ci, je ne sais pas encor Qu'on se soit avisé de payer un trésor, Et ton coeur est sans prix, quand tu serais moins belle.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Lisette, Berthaud.

BERTHAUD

C'est moi.

LISETTE

Qui, toi ?

BERTHAUD

Berthaud.

BERTHAUD

Moi ? Rien.

LISETTE

Bon !

LISETTE

Assieds-toi.

BERTHAUD

Non.

LISETTE

Toi ?

BERTHAUD

Dame ! si vous vouliez, il ne tiendrait qu'à moi. Écoutez, puisqu'enfin la parole est lâchée, Et puisqu'à votre avis vous n'êtes point fâchée. Vous êtes bien gentille, on le sait, on voit clair ; Mais, moi, je ne suis pas si laid que j'en ai l'air. Si la grosse Margot n'était point tant fautive, J'en aurais vu le tour, oui, sans crier qui vive, Et dans la rue aux Ours, où je loge à présent, On ne remarque pas que je sois déplaisant. Je sais signer moi-même, et je lis dans des livres. Je viens de vous conter que j'avais vingt-six livres, Mais il est des secrets qu'on peut vous confier ; Mon maître, au jour de l'an, va me gratifier. C'est déjà quelque chose. À présent, autre idée : Ma tante Labalue est presque décédée. Elle a dans ses tiroirs, qu'il soit dit entre nous, Pour plus de cent écus en joyaux et bijoux. On ne sait pas les grains qu'elle amassait chez elle, Ni les hardes qu'elle a sans compter sa vaisselle. Elle a mis trois quarts d'heure à faire un testament, Et j'hérite de tout universellement. Ça commence à sourire. Encore une autre histoire : Thomas donc est soldat, embarqué pour la gloire. Moi, j'aurais à sa place épousé Jeanneton ; Mais il ne lui faudrait qu'un coup de mousqueton. C'est mon cousin germain ; que le ciel le protège ! Ce métier-là, toujours, n'est pas blanc comme neige. Vous voyez que je suis un assez bon parti ; Nous pourrions faire un couple un peu bien assorti. Contre la pharmacie avez-vous à reprendre ? On n'est point obligé d'y goûter pour en vendre. Mon pourparler vous semble un peu risible et sot ; Vous avez l'esprit riche et vous visez de haut, Mais, voyez-vous, le tout est d'être ou de paraître. Vous portez du clinquant, mais c'est à votre maître. Que l'on vous remercie, il ne vous reste rien ; Moi je n'ai qu'un habit, d'accord, mais c'est le mien. J'ai lu dans les écrits de monsieur de Voltaire Que les mortels entre eux sont égaux sur la terre. Sur ce proverbe-là j'ai beaucoup médité, Et j'ai vu de mes yeux que c'est la vérité. Il ne faut mépriser personne dans la vie, Car tout le monde peut mettre à la loterie. Ce grand homme l'a dit, c'est son opinion, Et c'est pourquoi, jarni ! j'ai de l'ambition.

BERTHAUD

Oui.

BERTHAUD

Bien !

BERTHAUD

Bon !

SCÈNE V. La Maréchale, Le Duc, La Duchesse, Lisette, dans le fond.

LE DUC

Pour nous.

LA DUCHESSE

Non pas pour moi.

LE DUC

Jouez donc. Mais, morbleu ! ce n'est guère la peine D'avoir un nom, du bien, de l'esprit et vingt ans, Et ce visage-là, pour perdre ainsi son temps. Vraiment la patience en devient malaisée. Pourquoi donc, s'il vous plaît, vous avoir épousée ? Pourquoi donc êtes-vous jeune et faite à ravir ? À quoi bon tout cela, pour ne pas s'en servir ? Que faites-vous d'avoir cent mille écus de rente, Et, comme Trissotin, un carrosse amarante, Et quatre grands chevaux qui se meurent d'ennui, Pour vivre hier, demain, toujours, comme aujourd'hui ? À quoi bon, dites-moi, cette taille élégante, Cet air et ce regard ?... car vous seriez charmante ! Je suis votre mari, mais, quand c'est arrivé, J'avais sur votre compte étrangement rêvé ; Oui, ne vous en déplaise, et je vous le confesse. Le feu roi dans sa cour montrait bien sa maîtresse, Et de ses courtisans un murmure flatteur Parfois, n'en doutez pas, lui fit plaisir au coeur. Moi, duc, et votre époux, n'ai-je donc pu me croire, En vous montrant aussi, le droit d'en tirer gloire ? Quand de m'appartenir vous m'avez fait l'honneur, Ne puis-je donc avoir l'orgueil de mon bonheur ? Vous étiez belle et noble, et je vous tiens pour telle. À quoi sert d'être noble, à quoi sert d'être belle, Si vous ne savez pas marcher avec fierté Et dans cette noblesse et dans cette beauté ? Si vous ne savez pas monter dans votre chaise, Dans un panier doré vous étendre à votre aise, Et, lorsque devant vous l'huissier crie un grand nom, Le bonnet sur l'oreille entrer à Trianon ? Ma foi, je vous croyais d'un autre caractère ; Je croyais sans déchoir, qu'on pouvait daigner plaire ; Je vous jugeais moins sage, et ne m'attendais pas Qu'en me donnant la main vous compteriez vos pas. Je m'en vais me vêtir ; adieu.

À sa mère.

Bonsoir, Madame.

SCÈNE VI. La Maréchale, La Duchesse, Lisette.

SCÈNE VII. La Maréchale, La Duchesse.

LA DUCHESSE

Je ne sais.

LA MARÉCHALE

S'il est vrai, mon enfant...

À Lisette qui entre.

Qui vous amène ici ?

SCÈNE VIII. Lisette, La Maréchale, La Duchesse.

ACTE DEUXIÈME

SCÈNE PREMIÈRE.

BERTHAUD, seul

Comme ces grands seigneurs sont longs à s'habiller ! Le monde est si lambin que ça m'en fait bâiller. Louison m'a dit d'attendre et de guetter son maître, Pour lui glisser mon mot sitôt qu'il va paraître. Je suis depuis tantôt caché dans le grenier. Il lui faut plus de temps, rien que pour un soulier, Qu'à moi pour ma perruque. On le peigne, on le frise ; Ses bas sur ses talons, sa veste à moitié mise, Un coiffeur par derrière, un tailleur par devant, Une houppe à la main, il se mire en rêvant. Et du blanc, et du rouge, et du musc, et de l'ambre, Des tourbillons de poudre à ravager la chambre ; Pouah ! - s'il faut pour un duc faire ce métier-là, Autant vaut être femme, ou danseur d'Opéra. Je voudrais bien savoir ce que dirait mon père Si je m'enfarinais d'une telle manière, Lui qui savait si bien me pousser par le dos Lorsque je m'attardais derrière nos troupeaux. Ce n'est pas moi, du moins, avec mon humeur leste, Qu'on verrait perdre une heure à boutonner ma veste. Être vif et gaillard fut toujours ma vertu ; Il me semble pourtant que je suis bien vêtu. Voyons ; j'avais tantôt préparé ma harangue. Il ne faut point ici s'entortiller la langue. Que vais-je dire au duc ? - Je dirai : Monseigneur... Oui, monseigneur, d'abord ; c'est juste et c'est flatteur. Or, mam'selle Louison... Non, je dirai : Lisette. C'est son nom de gala ; respectons l'étiquette. Lisette donc et moi, nous sommes résolus... Non,... nous sommes enclins... Ce n'est pas ça non plus. Reprenons : Monseigneur... C'est vexant quand j'y pense ; Tantôt, dans le grenier, j'étais plein d'éloquence. Et dire qu'un bon mot peut tout enjoliver ! Oui-da, j'ai vu la chose au théâtre arriver. Si je me rappelais, dans quelque comédie, Une attitude heureuse, une phrase arrondie ? - Monseigneur, si les dieux,... si le ciel,... les enfers... J'y suis. - Si les héros qui purgeaient l'univers... Est-ce bien ces gens-là qu'il convient que j'invoque ? Non, pour un pharmacien, ça prête à l'équivoque. - Monseigneur, si les rois, si les ducs ont aimé... Je ne trouverai rien, je suis trop enrhumé.

On entend une sonnette.

On a sonné là-bas. - C'est Louison qu'on appelle.

Lambin : Celui qui ne fait que lambiner ; agir lentement. [L]

SCÈNE II. Berthaud, Lisette, portant une robe sur le bras.

SCÈNE III. Le Duc, Lisette, Berthaud.

LISETTE

Toujours.

LE DUC

Va-t'en.

LE DUC

Va-t'en.

BERTHAUD

Monseigneur...

Il se retire en saluant.

SCÈNE IV. Le Duc, Lisette.

LISETTE

Permettez...

SCÈNE V.

SCÈNE VI. La Maréchale, Berthaud.

BERTHAUD

Madame...

LA MARÉCHALE

Que veut-on ?

BERTHAUD

Berthaud.

LA MARÉCHALE

Laissez-moi.

LA MARÉCHALE

Allez, vous dis-je.

SCÈNE VII.

SCÈNE VIII. La Maréchale, Lisette.

LA MARÉCHALE

Seul ?

LISETTE

Tout seul.

LISETTE, ouvrant la porte du fond

Holà ! Quelqu'un ! Marton !

LA MARÉCHALE

Faites aussi qu'on passe Par la grand'salle.

Une des femmes paraît, Lisette lui parle bas ; la femme sort par le fond.

Eh bien ?

LISETTE, à part

Ah ! Malheureuse !

LA MARÉCHALE

D'où vient-il ?

LISETTE

Je ne sais.

LISETTE, se levant

Rien au monde.

LA MARÉCHALE

Toi, Lisette !

SCÈNE IX.

SCÈNE X. Lisette, La Duchesse, habillée en domino ouvert, un masque à la main.

LISETTE, baisant la main de la duchesse

Ah ! Madame !

SCÈNE XI.

SCÈNE XII. Lisette, Berthaud.

BERTHAUD, d'un ton froid

Bonjour, Mademoiselle.

LISETTE, lui faisant tenir le domino

Tiens, nigaud, prends ceci.

BERTHAUD

Où ?

BERTHAUD

Comment ?

SCÈNE XIII. La Duchesse, La Maréchale.

LA MARÉCHALE

Sans doute.

LA DUCHESSE

Eh bien ?

LA MARÉCHALE

Je suis sa mère.

LA MARÉCHALE

Qu'est-ce à dire ?

LA DUCHESSE

Pas encore.

LA MARÉCHALE

Adieu donc.

SCÈNE XIV.

SCÈNE XV. La Duchesse, endormie, Le Duc.

LE DUC

Non, l'on ne vit jamais pareille extravagante. Se voir apostropher au bal par sa servante ! C'est un peu plus qu'étrange. Était-ce bien Louison ? Il faut que cette fille ait perdu la raison. Je lui donne ici même un rendez-vous fort tendre ; La chose est convenue : elle n'a qu'à m'attendre ; J'entre au bal par hasard, et qu'est-ce que je voi ? Mon rendez-vous qui passe, et va souper sans moi. Et ce monsieur Berthaud, son chapeau sur la tête, D'un air victorieux promenant sa conquête, Devant un poulet froid en train de se griser, M'annonçant bravement qu'il la veut épouser ! J'ai fait là, sur mon âme, une belle trouvaille ! Morbleu ! si de mes jours jamais je m'encanaille, Je consens... Qu'est-ce donc ? - Ma femme seule ici ? Elle dort, sauvons-nous. -

Il va pour sortir et s'arrête.

Elle est gentille ainsi. Que faisait-elle là ? - Dort-elle en conscience ? Qui sait ? J'en veux un peu faire l'expérience. Hé, duchesse ! - Elle dort et très profondément. Je ne suis qu'un mari. - Si j'étais un amant ! En semblable rencontre on pourrait, sans mensonge, Essayer, comme on dit, de passer pour un songe. Je ne l'ai jamais vue ainsi ; - mais c'est charmant. Qu'a-t-elle dans la main ? Sa montre ? Hé, oui vraiment. Que fait-elle, en dormant, d'une chose pareille ? On sait l'heure qu'il est, tout au plus, quand on veille. A-t-elle donc veillé ce soir ? - par quel hasard ?

Il regarde à la montre de la duchesse.

Une heure du matin ! - on prétend que c'est tard. Veiller ! - Pourquoi veiller ? pour moi ? bon ! quelle idée ! Elle avait de ce bal la tête possédée ; Son dessein n'était pas de rester à dormir, - Mais peut-être était-il de me voir revenir ? Oui ; pourquoi chercherais-je à me tromper moi-même ? Si ma femme est jalouse, il faut donc qu'elle m'aime. Je ne lui vis jamais faux-semblant ni détour. C'est moi qu'elle attendait, c'est clair comme le jour. Ma foi, je suis bien bon d'aller à l'aventure Chercher, sous un sot masque, une sotte figure, Pour rencontrer en somme, à ce triste Opéra, Quoi ? rien de ce qu'on veut, et tout ce qu'on voudra ! Beau métier d'écouter, au bruit des ritournelles, Trois morceaux de carton jasant sous leurs dentelles ! De me faire berner par Javotte ou Louison, Quand la grâce et l'amour sont là, dans ma maison ! Faut-il que nous ayons la cervelle assez folle Pour fuir ce qui nous plaît, nous charme et nous console, Pour chercher le bonheur où son ombre n'est pas, Et lui tourner le dos quand il nous tend les bras ! Pauvre duchesse, hélas ! si jeune et si jolie, Avec sa patience et sa mélancolie, Je devrais l'adorer ; mais non, je vais plutôt Me faire obscurément le rival de Berthaud ! Quelle pitié, grand Dieu ! quelle pauvreté d'âme ! Il est de mauvais goût d'oser aimer sa femme. Les bavards sont fâchés si l'on ne vit comme eux, Et l'on est ridicule à vouloir être heureux !

En en moment, la duchesse s'éveille, puis écoute, en feignant de dormir.

Hé quoi ! suis-je donc fait pour suivre leur méthode ? Je puis mettre un chiffon, une veste à la mode, Pour une broderie on se règle sur moi, Et, dans mon propre coeur, les sots me font la loi ! Si je voulais pourtant, quoi qu'ils en puissent dire, En leur montrant ce coeur, les défier d'en rire ? Oui, l'on peut, quand on hait, cacher la vérité ; Renier ce qu'on aime est une lâcheté. Si j'osais les braver et m'en passer l'envie ? Leur dire : Je suis las de votre sotte vie ; J'ai, dans votre cohue, erré jusqu'à ce jour, Mais la honte m'en chasse et me rend à l'amour ! Que me répondraient-ils, ces roués en peinture, S'ils voyaient cette belle et noble créature M'accompagner, et moi la couvrant en chemin De mon manteau d'hermine, une épée à la main ? Et si je leur disais : Cette fière duchesse, C'est ma soeur, mon enfant, ma femme et ma maîtresse ; Ma vie est dans son coeur, ma place est à ses pieds !

Il se met à genoux ; la maréchale paraît dans le fond de la scène.

LA DUCHESSE

C'est Louison.

SCÈNE XVI. La Maréchale, La Duchesse, Le Duc, Louison, Berthaud.

BERTHAUD

Oh ! oui.

BERTHAUD, à la duchesse

Oui, Madame, on me nomme...

LISETTE

Tais-toi.

LISETTE

Tais-toi.

LA DUCHESSE, à Lisette

Il n'est pas beau, Louison.

LISETTE, à la Duchesse

Il l'est assez pour moi.

BERTHAUD, à Louison

Ce seigneur est charmant.

1 009 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica