Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers

L'Oraison Funèbre de Madame Bourgeois

Gustave Nadaud· imprimée en 1881· 143 vers· 1 personnages

Personnages

  • MONSIEUR BOURGEOIS

L'ORAISON FUNÈBRE DE MADAME BOURGEOIS

À C. Coquelin.

L'ORATEUR

Que ferai-je à présent ? - Je pleurerai sans doute. - Mais dans un mois, deux mois ?... Je vais memettre en route. Les voyages, dit-on, forment le jugement. Ma femme me tenait près d'elle à tout moment. Chevauchant, naviguant sur la terre et sur l'onde, Je verrai du pays, j'étudierai le monde ; Je vivrai. Nous voici sur la fin de l'été ; La chasse est un plaisir fort bon pour la santé ; Elle raffermit l'âme ; elle sèche les larmes ; Elle fait bien au corps... Je vais prendre un port d'armes. Charlotte m'a toujours défendu de chasser ; J'ai quarante ans bientôt et je puis commencer. Je n'ai qu'un vieux fusil, une arquebuse à pierre ; J'en veux acheter un qu'on charge par derrière. J'aurai deux chiens d'arrêt et quatre chiens courants. Tout cela pourra bien me coûter mille francs. Baste qu'est-ce, après tout ? Une dépense faite. Elle me ruinait en chiffons de toilette. Mon_Dieu, pardonnez-lui. Chacun tire vers soi : Vous savez qu'elle était économe pour moi. J'étais fort mal vêtu ; mon ménage était chiche ; Mais de pauvre mari je deviens garçon riche. Je vivrai désormais, avec mon petit bien, Comme un prince... j'entends un prince qui vit bien. Je place mon argent ; je quitte ma boutique ; Il ne me convient plus de servir la pratique. Me voilà sans tracas, exempt d'ambition, Rentier, célibataire, oncle à succession. Dieu ! Que la liberté semble douce à l'esclave ! J'aurai bon feu, bon lit, bon logis, bonne cave ; Je donne des raouts et des soupers chantants ; Je respire, je vis, je suis fou, j'ai vingt ans ; Je veux faire mon droit !... Et ma cousine Adèle ?... C'est qu'elle est bonne, et douce, et jeune, et jolie, elle ! C'est qu'elle m'adorait, elle !... Oh ! oh ! Mon gaillard, Vous vous occuperez des Adèles plus tard. À peine êtes-vous libre... Hélas ! Ma pauvre femme ! Je ne l'en blâme pas. Dieu veuille avoir son âme ! Mais elle n'était pas commode tous les jours. M'a-t-elle en quatorze ans joué de mauvais tours ! Et sans plainte pourtant je l'aurais conservée ; Le pouvant, je crois bien que je l'eusse sauvée. Je ne le pouvais pas. Est-ce ma faute, à moi, Si le Félix a fait naufrage ? Non, ma foi, le suis homme et je dois avoir l'âme assez forte Pour souffrir... si pourtant elle n'était pas morte ?... Non, le vapeur Félix... Le nom s'y trouve bien ; Que diable ! Les journaux n'inventent jamais rien. Elle est morte, bien morte, et je n'ai rien à dire, Et quand je veux pleurer je sens que je vais rire. Et si l'on me disait : « Vous avez le pouvoir De la ressusciter voulez-vous la revoir ? » Personne ne m'entend ? Je dirais : « Pas si bête Dieu fait bien ce qu'il fait ; sa volonté soit faite ! » Et quand on m'offrirait par-dessus le marché Mille francs, je dirais : « Messieurs, j'en suis fàché, Mais vous m'en donneriezdeux, trois, quatre. Impossible ! L'argent n'est rien pour moi je suis incorruptible. - Si l'on vous en offrait dix mille ? Non, vraiment. - Quinze mille ? - Nenni. - Vingt mille ?...

143 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica