Comédie en vers
Le Proverbe Manqué
Personnages
- MONSIEUR
- MADAME
LE PROVERBE MANQUÉ
MONSIEUR, il regarde sa montre
Il est tard, n'est-ce pas ? Oui, ce n'est pas ma faute : C'est ma femme. Chez nous la femme a la main haute.MONSIEUR
Non.MADAME
Je n'en sais rien.MONSIEUR, au public
Ni vous. À la rigueur, on s'en passerait bien.MADAME
Si nous nous en passions ? Il suffit qu'on nous fasse, Pour un petit proverbe, une petite place.MONSIEUR
Que de monde, grands dieux ! On en a mis partout, Et ces messieurs qui sont là-bas au bout, debout, Ils ne pourront rien voir.MONSIEUR
Ils m'inspirent dès lors l'intérêt le plus tendre.Criant au fond.
Monsieur, m'entendez-vous ? Oui ?MONSIEUR
Un fauteuil, une chaise.MONSIEUR, aux dames voisines
Ne vous dérangez pas. Supposons qu'un beau jour les plantes d'un parterre, Sans façon franchissant leur bordure de lierre, Envahissent l'allée et coupent le chemin, Au lieu de les pousser du pied et de la main, Le jardinier leur dit : « Verveines et lavandes, Vous qui savez ainsi sortir des plates-bandes, Fleurs de notre jardin, poussez à votre gré : Ne vous dérangez pas, je me dérangerai. » Puis cela nous fera gagner quelques minutes.MADAME
Commençons.MADAME
Et puis nous oublions.MONSIEUR
Quoi donc encore ?MONSIEUR
C'est juste ; des acteurs jouant sans leurs costumes, C'est le renversement de toutes les coutumes. C'est encore un quart d'heure.MONSIEUR
Oui..MONSIEUR
Trois quarts d'heure de femme, et de ma femme encore, Nous pourrions commencer au lever de l'aurore, Et quand nous reviendrons en habits Pompadour, L'aiguille de ma montre aura fait demi-tour. Si nous nous en passions ?,MADAME
De quoi ?MONSIEUR
De nos costumes.MONSIEUR, au public
Soyez-nous indulgents, messieurs ; qu'il vous suffise De savoir que madame est jolie et marquise.MADAME, même jeu
Que monsieur est bien fait, galant et chevalier.MONSIEUR
Vous la connaissez telle. Ah ! J'oubliais. La scène, on ne sait pas pourquoi, Se passe à Trianon...MADAME
Et Louis seize est roi.MADAME
Puis Lisette.MADAME
Ma soubrette.MONSIEUR
Mais ils ne sont pas là.MADAME
Reste deux.MONSIEUR, tendant la main à madame
Reste un, si tu veux bien.MADAME
Je n'ai pas de rancune.MONSIEUR
Puisque ma femme et moi...MADAME
C'est tout un...MONSIEUR
C'est toute une. Théâtre, habits, valets supprimés, commençons, Au lever du rideau. Mais nous nous en passons, Pour cause.MONSIEUR
Un peu trop longuement...MONSIEUR
Un garnement.MONSIEUR
Eh bien, voilà la scène expliquée en deux mots, Nette, claire, précise. Alors à quel propos La jouer ? Tout le monde ici la sait de reste. Puis elle dure au moins...MADAME
Si nous la supprimions ?MADAME
Douze minutes.MONSIEUR
Peste !MADAME
Passons-la.MONSIEUR
J'entre donc par la gauche et je m'explique ainsi. (Voyons, la porte est là, la fenêtre est ici) : « Madame, je passais, lorsqu'une ritournelle... » Ah ! Diable, nous voici dans la grande querelle, Vous savez, le combat de Gluck et Piccini ?MONSIEUR
Supprimer ces débats, ces brouilles, ces disputes, Ce serait donc gagner au moins quinze minutes. Si nous les supprimions ?MADAME
Ce serait mon avis.MONSIEUR
Si nous ne jouions pas ?MADAME
S'ennuyer est bien dur.MONSIEUR
Ce proverbe, à vrai dire, N'est ni bon ni mauvais. Or, du meilleur au pire, La différence est mince, et, sans être bien fin, Dès le commencement on devine la fin. On sait bien, en amour, que, plus on se malmené, Plus on doit s'épouser à la dernière scène. Si nous ne jouons pas, compte combien d'heureux Nous faisons nous d'abord, ici cela fait deux, Puis la bonne moitié de ceux qui nous entendent, Et tous ceux qui, de loin ; sans rien entendre, attendent.MADAME
J'ai compris tout à l'heure une dame, là-bas, Qui disait doucement : « Ils n'en finiront pas ! »MONSIEUR
Je viens d'apercevoir un monsieur, ici contre, Qui d'un regard furtif interrogeait sa montre.MADAME
Oui, Madame, c'est long.MONSIEUR
-Oui, Monsieur, il est tard. Mais ce n'est pas vous seuls.qui pensez au départ. Songez à vos cochers qui sont là sur un siège, Bravant le froid, la pluie, et peut-être la neige ; Songez à vos portiers dont le-sommeil complet Datera de ces mots : « La porte, s'il vous pLait. »MADAME
Songez à vos valets de l'un et l'autre sexe Qui sont là, s'étirant dans un repos perplexe ; Ils savent (les valets aiment à tout savoir) Qu'on levait vous jouer un proverbe ce soir.MONSIEUR
Or, on sait à Paris ce que jouer veut dire. Les païens n'avaient pas inventé ce martyre : Renverser l'existence et se donner l'ennui. De commencer demain pour finir aujourd'hui. Songez à vos santés. Une formule ancienne Place dans le sommeil la meilleure hygiène.MONSIEUR
Assez, femme ; voilà la raison meilleure On ne peut pas parler d'enfants sans que je pleure.MADAME
Ils ont peut-être soif ?MONSIEUR
Ils ont peut-être faim ?MADAME
Portons-leur un baiser.MONSIEUR, à la cantonade
Le rideau ! baissez-donc le rideau !... je suis bête.129 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica