Comédie en vers
Amour pour Amour
Réprésentée pour la première fois, au Théâtre français, le 3 février 1735.
Personnages
- L'AUTEUR
- UN AMI, de l'Auteur
- UN JEUNE SOT
- DAMIS
Citation
Si qu'un bouquet donné d'amour profonde, C'était donné toute le terre rondeMarot
AZEMIRE,
Toi qui m'as prêté tes talents enchanteurs, Assemblage parfait des dons les plia flatteurs, Élève et modèle des Grâces : Aimable et cher objet, que Thalìe et ses soeurs. Ne peuvent couronner que de ces mêmes fleurs Que tu fais naître sur tes traces. Si je n'ai point encore essuyé de revers ; Je n'en dois, qu'à toi seule, un éternel hommage ; Tes charmes et ta voix sont l'âme de mes vers. Mais, que dis-je, ils sont ton ouvrage, Qui les inspira, les a faits. Qu'ils te soient consacrés par la reconnaissance. Tes yeux n'ont rien laissé de plus en ma puissances Et je ne puis t'offrir que tes propres bienfaits.PROLOGUE
SCÈNE I. L'Auteur. L'Ami de L'Auteur.
L'AUTEUR
On n'a que des soupçons, qui seront dissipés Sitôt qu'on me verra si fort en évidence. Comptez que les plus fins y seront attrapés. D'ailleurs, je veux savoir au vrai ce que l'on pense M'entendre, sans détour, juger de vive voix ; Peser le bien, le mal, la louange, le blâme ; Récapituler tout dans le fond de mon âme, Et recueillir de quoi mieux faire une autre fois.L'AUTEUR
Je sais ce qu'elle coûte.L'AMI
Vous êtes inquiet ?L'AUTEUR
Où peut-il s'être mis ?L'AUTEUR
Je ne vois point Damis.L'AUTEUR
Oh ! Je ne doute pas qu'il ne vienne aujourd'hui, Il sait bien que ce jour est un grand jour pour lui ; Est que plus d'un Bureau d'esprit mâle et femelle, De ses décisions. Écho toujours fidèle, Attend ce qu'il dira pour se déterminer, Pour juger, comme lui, sans rien examiner.L'AUTEUR
Mais il est c[h]ef de meute ; on le fuit au hasard ; Et malheur aux Auteurs ; du moins à la plupart Il est et fut toujours en butte : C'est un homme excellent pour hâter une chute..L'AMI
Le beau talent !L'AMI
Pourquoi donc ?L'AUTEUR
Ah pourquoi ? Quand une Comédie Est, par malheur pour lui, justement applaudie, Que diable voulez-vous qu'il en dise ?L'AMI
Du bien.L'AUTEUR
Eh, ne voyez-vous pas qu'il irait trop du sien ? Il croirait déroger, en donnant son suffrage.L'AUTEUR
En louant un ouvrage.L'AUTEUR
En matière d'esprit, on ne veut point de maître. Sur les gens du métier on aime à dominer. On s'érige en Juge, on veut l'être, On se met au dessous de ceux qu'on applaudit : Au lieu, qu'en se rendant difficile et caustique On se met au dessous de ceux que l'on critique. Outre que l'amour propre y fait mieux son profit, Le rôle de Censeur a bien plus de ressource. La louange est si sèche, elle produit si peu ! Mais la Critique abonde ; elle coule de source, Anime le génie, et lui donne du jeu : Le rend vif, pétillant, ironique, fertile ; Lui fournit des bons mots qui, trottant parla Ville, Font citer leur Auteur, et penser comme lui. On ne brille jamais mieux qu'aux dépens d'autrui.L'AUTEUR
Ah ! Vous pouvez m'en croire !L'AMI
Ma foi, serviteur à la gloire ? Sans être cependant aveugle admirateur, Pour moi, j'embrasserais l'honnête homme d'auteur Qui me régalerait d'un excellent Ouvrage, Je lui donne du moins hautement, mon suffrage ; J'applaudis franchement sans en être fâché, Sans regretter l'encens que je donne est échange : Parbleu, c'est du plaisir que je paye en louange ; Et je pense que c'est l'avoir à bon marché.L'AUTEUR
Je suis de votre avis... Mais qui vois-je paraître ? De grâce, dites-moi quel est ce nouvel être.L'AMI
Et qui donc ?SCÈNE II. Le Jeune Sot, L'Aufeur, L'Ami.
LE JEUNE SOT
Où diable courez-vous ?LE SOT
Parbleu, vous êtes fous.L'AMI
Pourquoi ?L'AMI
Et pourquoi non ?L'AUTEUR
Que la pièce est mauvaise.LE SOT
Point de pièce nouvelle : oui, vous dis-je, elle est nulle ; On ne la donne point. Rien n'est plus ridicule.LE SOT
Attendez un moment. Suivant toutes les apparences, L'Orateur de la troupe, après trois révérences, Vous va faire un sot compliment ; Et puis, du Bajazet, tant qu'il pourra s'étendre, Que vous ferez priés très humblement d'entendre, À votre avis, le tour vous paraît-il galant ? Du Bajazet ! Ma foi rien n'est plus régalant ! Qu'en dites-vous ! Parlez, je veux voir la déroute.L'AUTEUR
Et moi, j'en doute.LE SOT
J'ai vu dans les foyers les acteurs en turban, Les actrices en Doliman. Répliquez. Vous riez ?Doliman : Nom d'un habit turc, sorte de longue robe de dessus, avec des manches étroites, boutonnées au poignet. [L]
LE SOT
Peut-être les acteurs, en ce moment critique, Un peu mieux avisés, ont craint un mauvais sort. Mais n'importe ; la Troupe a tort, Une pièce nouvelle est toujours assez bonne. Les vieilles à présent n'amusent plus personne.L'AMI
Eh bien ?L'AUTEUR
Ce que nous dit Monsieur, a de quoi m'étonner ; Car l'auteur ne lit guère, autant qu'on n'a pu dire.LE SOT
J'avais pourtant promis de me la laisser lire. La Lecture devait s'en faire un certain jour, ( Lecture d'amitié s'entend ) J'en devais être. Justement j'eus à faire un voyage à la Cour. On remit la partie.L'AUTEUR, à part
Ah, le sot petit-maître !LE SOT
Les femmes, à leur tour, ne purent s'arranger, Tenez, la pièce est malheureuse. Cette fatalité, qui la poursuit ici, A fait qu'aucun projet ne nous a réussi. L'Auteur, je crois, m'en garde une rancune affreusesL'AMI
Comment ?L'AUTEUR
Il les aurait suivis.L'AMI
Vous le connaissez ?LE SOT
Fort.L'AUTEUR, à part
Oh ! Je vais éclater.L'AMI
Il est de vos amis ?LE SOT
On ne peut davantage.LE SOT
De quoi ?L'AUTEUR
Ah ! J'ignorais que j'eusse un si grand avantage. Du jour qu'il vous plaira, nous n'aurons qu'à dater. Soyez toujours pour moi, Monsieur, ce que vous êtes.Vers 129, on lit "datter" qui n'est pas connu.
L'AMI, à part
Oui, c'est-à-dire un sot.LE SOT, saluant
Monsieur...L'AUTEUR
Non ; c'est moi qui dois l'être.L'AMI
Adieu donc.LE SOT, de loin
Serviteur.SCÈNE III. L'Auteur, L'Ami.
L'AMI
Il peut être fâché ; mais non pas affligé. Comptez qu'il est puni, sans être corrigé. Mais Damis vient. Il a quelque chose à vous dire, Tenez-vous bien.L'AUTEUR
Pourquoi ?SCÈNE IV. Damis riant. L'Auteur.
DAMIS
Je ris de la détresse et de l'épuisement De ceux qui sont chargés de notre amusement : Oui nos faiseurs de Comédies Vont-ils présentement chercher leurs rhapsodies ? Il est bien singulier que lés Auteurs du temps Ne puissent rien tirer de la source publique ! Et que, pour leur fournir une pièce comique, Il faille un autre monde, et d'autres habitants ! Ah ! Bientôt ils iront se pourvoir dans la Lune ; Oui, les auteurs iront...DAMIS
Point du tout ; je suis juste, et des plus indulgents . Et j'éclate, à regret, contre leur ignorance. Ne fournissons-nous plus à rire à nos dépens ? Est-ce que le bon sens a fait fortune en France ? Et les Originaux y sont-ils moins fréquents ! À la Ville, à la Cour, l'espèce manque-t-elle ? Il me semble pourtant que la moisson est belle ; Et que, sans en taxer directement aucun, Il en est parmi nous, plus de cent, au lieu d'un, Dont les Ministres de Thalie Peuvent avec succès célébrer la folie.L'AMI
J'en serais bien fâché. Mais à propos de quoi, Où va cette tirade ? Elle est pourtant fort belle.DAMIS
C'est assez son idée : Mais ce n'est pas par où l'affaire est décidée ; Car on peut appeler de ces jugements-là ; D'autant plus, que pour l'ordinaire Une Actrice ne voit que le rôle qu'elle a. S'il n'a pas l'honneur de lui plaire, Sur le reste, aussitôt, elle étend son arrêt.DAMIS
Oui, s'il tient fa promesse. C'est ce qu'on ne voit point pour la plupart du temps ; Et je ne crois non plus au titre d'une pièce Qu'aux affiches des charlatans.DAMIS
Très mauvaise.L'AMI
Voyons.L'AUTEUR, à part
Ah ! Ceci me confond.DAMIS
Soyez sûr que la forme emportera le fond. Voici d'abord sur quoi ma critique s'exerce. Le lieu de la Scène est en Perse. Les personnages sont des Français déguisés ; Ou, si vous l'aimez mieux, des Persans francisés ; Dont l'habit et le nom, suivant toute apparence, Feront entre eux et nous la seule différence : Car l'auteur aura fait comme les autres font. Sans doute il n'a pas pris la peine De nous représenter des Persans tels qu'ils sont.L'AUTEUR
Ose-t-on aujourd'hui dépayser la scène ? L'auteur en connaît le danger. Imputez-en la faute.....DAMIS
À qui donc ?L'AUTEUR
À vous autres ; Qui ne supportez rien qui vous soit étranger, Et qui n'admettez plus d'autres moeurs que les vôtres ; Eh ! Comment varier vos plaisirs en ces lieux ? Renfermés dans la sphère où le sort vous fit naître, Vous bornez la nature à votre façon d'être. Tout ce qui n'est point vous, est absurde à vos yeux. Vous ne reconnaissez aucune autre manière ; De parler, de penser, et même d'exister, Que celle qui vous est propre et particulière. Que faire ? L'on a beau réclamer, insister ; Vous ne voulez plus voir, que vous, sur vos théâtres, Ou de vos préjugés soyez moins idolâtres, Ou souffrez, puisqu'on cherche à combler vos désirs, Que l'uniformité règne dans vos plaisirs.DAMIS
Je ne sais pas pourquoi vous vous le reprochez : Mais aurez-vous aussi la bonté de défendre Une autre absurdité ?L'AUTEUR
Voyons-la, j'y consens.L'AUTEUR
C'est une nouveauté.DAMIS
Qui n'a pas le bon sens. Comment ! Du merveilleux et de l'imaginaire Dans un tableau des moeurs, où tout doit être vrai. Dans un portrait naïf de la vie ordinaire, Dans une Comédie ; enfin ?L'AUTEUR
C'est un essai[.]L'AMI
Il peut plaire...DAMIS
Oui, dans un conte bleu ; Ou sur le Théâtre_Lyrique : On veut bien souffrir là, que tout soin chimérique ;. Mais à la Comédie, il n'en est pas ainsi.DAMIS
Oui : mais on veut qu'il soit d'une certaine espèce. Sitôt qu'il extravague, il nous choque, il nous blesse. Il a son caractère, il a son genre à part, Prescrits dans tous les temps par les règles de l'Art.DAMIS
Je crois qu'oui.L'AUTEUR
Vous y gagnerez plus en dépendant de lui. Loin d'être ses tyrans, devenez ses esclaves. Ennemi d'un joug rigoureux, Si tôt qu'il n'est plus libre, il devient l'ennui même. Renoncez au plaisir, ou changez de système. Quand il cherche à vous rendre heureux, Cessez de lui prescrire une triste formule. Les moyens qu'il saisit sont toujours les meilleurs : Quelque forme qu'il prenne, ici tout comme ailleurs, Croyez que le plaisir n'est jamais ridicule. Son nom le définit. Dès qu'il est, c'est assez. Les règles n'y font rien. Il est au dessus d'elles. Quant à nous, ne soyons jamais embarrassez Que de le présenter sous des formes nouvelles, C'est à nous autres d'en trouver ; C'est à vous de les approuver.L'AMI
Eh mais ! Il a raison : que diable ! Au bout du compte, Nous ne devons ici proscrire que l'ennui.L'AMI
Elle peut réussir.L'AUTEUR, à part
Il ne risque déjà que trop.L'AMI
Cela peut être.L'AUTEUR, à Damis
Et combien mettrez-vous ?DAMIS
Autant.L'AUTEUR
Ah ! C'est trop peu. Quand il s'agît du fort d'une pièce nouvelle, On a tant d'avantage à parier contre elle, Qu'on ne peut mettre moins de dix contre un au jeu. Pour qu'elle réussisse il saut presque un miracle. Mais la toile se lève.L'AMI
Vous vous troublez ?ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE. Azor, Zaleg.
AZOR
Tu sors d'avec Nadine ; et cet objet charmant T'aura communiqué son aimable enjouement. Car on prend volontiers l'humeur de ce qu'on aime ; N'est-il pas vrai, Zaleg.ZALEG
Je ris d'un stratagème, Dont je vais essayer le succès en ce jour. Mais à quoi me sert-il d'être heureux en amour ?AZOR
Comment donc ?ZALEG
Si la Fée eût eu la moindre envie De nous laisser revoir un jour notre Patrie, Dès longtemps sa promesse aurait eu son effet.AZOR
Tu murmures ?ZALEG
J'ai tort !AZOR
Sans doute.ZALEG
Tout_à_fait ! Pour des êtres tels que nous sommes, Il est fort amusant de vivre avec des Hommes ; Pour peu qu'on les connaisse, on en est bientôt las. Notre exil eut d'abord pour moi quelques appas ; Et je regrettai moins le séjour des Génies. À tout prendre, il est vrai, que chez le genre humain, On peut rencontrer sous la main Des Mortelles assez jolies ; Et que parmi l'espèce, il se trouve des coeurs, Dont il nous serait doux de nous rendre vainqueurs Mais ? Tout ce que l'on en peut dire, Est que la Terre a ses plaisirs. Hé comment pourraient-ils remplir tous nos désirs, Puisqu'à ceux des Mortels ils ne peuvent suffire ?AZOR
Et nous verrons finir notre métamorphose. Tu sais la loi qu'on nous impose Pour rentrer dans les droits dont nous sommes déchus.ZALEG
Oui, sous cette figure assez hétéroclite Je sais qu'il faut nous faire aimer D'un objet qui soit jeune, et digne de charmer : C'est la condition que l'on nous a prescrite : Nous avons satisfait à tout exactement.AZOR
J'en doute.ZALEG
Ah ! C'est à quoi je ne m'attendais pas. Quelque part où le sort ait promené nos pas, Quoi ! N'avons-nous pas fait vingt conquêtes pour une ? Cependant nous voilà, tout comme au premier jour, Habitants enchaînés dans ce maudit séjour : Et la clause a pourtant été bien accomplie.AZOR
Pour obtenir notre retour, Il fallait inspirer un véritable amour : Cette condition n'a pas été remplie.AZOR
Nous n'avons inspiré qu'un goût faible et volage, Et l'on n'a pris, pour nous, qu'un amour, de passage.AZOR
En apparences.AZOR
Vaine assurance.ZALEG
Vous me poussez, à bout... Parbleu j'en suis charmé ; Vous verrez qu'on peut être heureux sans être aimé.ZALEG
Vous raffinez surtout... Pour moi, je suis plus sage. Nous ferions selon vous, pour jamais en exil, Puisqu'on ne peut trouver de cet amour sincère ! Mais où se tient-il donc ? C'est donc une chimère ! Et vous, Seigneur Azor, dites-moi, se peut-il Qu'on n'ait point eu pour vous un amour véritable ?ZALEG
On se flatte toujours de ce que l'on désire. Aussi, que n'avez-vous aimé Cette fée, à présent inflexible et cruelle, Dont le coeur fut pour vous vainement enflammé ? C'est notre Souveraine. Elle était assez belle. Elle ne nous eut pas envoyés ici-bas, Pour chercher un amour qui ne s'y trouve pas. Car, sur quoi fondez-vous un espoir qui m'étonne ? Si la fée eut voulu nous laisser nos attraits, Passe encor : mais Seigneur, nous paraissons tout prêts D'entrer dans la saison qui précède l'automne.AZOR
En avons-nous besoin auprès de nos maîtresses ? Ce ne font, à leurs yeux, que de fausses richesses.ZALEG
L'amour le plus honnête en consomme toujours. Il vous est défendu de dire qui vous êtes. Et vous ne pouvez faire entrer dans vos fleurettes Tous ces mots consacrés aux plus tendres amours : Ceux d'aimer, d'adorer, de flamme, de tendresse, Ne vous sont pas permis. La défense est expresse. Vous en êtes réduit aux soins officieux, Aux assiduités, au langage des yeux, Aux marques d'amitié.AZOR
Que faire ?ZALEG
Quand on donne, on n'a pas besoin de commentaire. Et pour vous achever, vous avez un rival, Qui ne s'en tiendra pas à l'amour pastoral. Ses grands airs, ses grands mots, son rang, son opulence, Doivent emporter la balance, Qu'avez-vous à pouvoir mettre en comparaison ? De l'esprit, du savoir, du sens, de la raison Et le reste ; Seigneur, tout, cela mis en somme Fait tout juste en amour zéro, je le sais bien.ZALEG
Et morbleu, n'est-ce rien ? Pour l'ordinaire, un fat supplante un honnête homme. C'est l'ordre. Attendez-vous à jouer de malheur.ZALEG
Il a tout ce qu'il faut pour lui tourner la tête. Zémire aura le sort que tant d'autres ont eu.ZALEG
Je m'attendais à ce discours ; Car, en fait de maîtresse, il arrive toujours Qu'on croit que la dernière est la plus merveilleuse.AZOR
Ah, quelle différence ! Et que j'ai de raisons Pour excepter Zémire, et pour mieux juger d'elle ! À cet âge, où l'on croit qu'il suffit d'être belle, Zémire croit avoir besoin de mes leçon Que dis-je ? Elle en connaît le prix. Loin de lasser sa complaisance, Mes conseils sont reçus avec reconnaissance. Les progrès que j'ai faits, ne m'ont pas moins surpris Que le fonds de son coeur et de son caractère. Non, Zaleg, les soins assidus Que je prends tous les jours d'une élève si chère, Pour Zémire et pour moi ne seront point perdus.AZOR
Hélas ! Je n'en sais rien. Mais indépendamment De l'ordre rigoureux qui me force à me taire, Je n'aurais pas voulu me conduire autrement. Je crois que le plus sûr est de chercher à plaire, D'aimer, avant que d'être un amant déclaré. Un aveu bien souvent ne devient téméraire Que faute d'être préparé. C'est ainsi que mes soins, agréés par Zémire, La mènent pas_à_pas vers l'amoureux empire ; Elle s'attache à moi, sans s'en apercevoir. Elle s'accoutume à m'entendre ; La sincère amitié qu'elle me laisse voir, Se changera bientôt en amour le plus tendre : Ce moment n'est pas loin ; il viendra ; je l'attends.ZALEG
Ce moment pourrait bien n'arriver de longtemps. Supposez que Zémire, à qui vous pourriez plaire Ait, pour vous cet amour qui vous est nécessaire ; S'il demeure secret, il vous servira peu. Il faut qu'elle en fasse l'aveu, De façon que la fée en soit bien convaincue : Autrement, marché nul, et l'affaire est rompue. Il faut qu'avec sincérité, Et sans aucune obscurité, Zémire dise d'elle-même ; J'aime Azor ; c'est Azor que j'aime. Ce sont les mots prescrits.AZOR
Zémire les dira.AZOR
Comment ?ZALEG
Ah Seigneur ! C'est fort bien le prendre. En admettant la supposition, Pourra-t-elle, avec vous, en faire aucun usage, Que vous ne vous soyez déclaré son amant ; Que vous n'ayez parlé, comme on parle en aimant ? Préviendra-t-elle votre hommage ? Quand vous en seriez adoré, Ira-t-elle au-devant d'un amour ignoré ? Elle doit vous laisser venir, et vous attendre. Et vous vous attendrez tous deux.ZALEG
Ah ! Je crois mieux l'entendre. Je compte, en dépit d'elle, être bientôt heureux, Sans craindre qu'elle s'en offense, J'ai trouvé le. secret d'éluder sa défense. Nadine va savoir, à n'en pouvoir douter, Que je l'aime.ZALEG
Ne craignez rien pour moi. J'ai chargé du message Certains jeunes oiseaux dressés pour cet usage. Nadine, avant la fin du jour, Aura bien entendu parler de mon amour.AZOR
Adieu.SCÈNE II.
SCÈNE III. Zemire, Nadine.
NADINE
Ne ferions-nous pas mieux d'être avec nos compagnes À folâtrer ensemble au milieu des campagnes ?NADINE
En trouvez-vous ici de plus intéressants ? Et peut-on préférer ces bois à nos prairies ? Je voudrais égayer un peu mes rêveries. Pour moi j'irais plutôt au bord de nos ruisseaux : On entend leur murmure ; on voit couler leurs eaux ; Assise sur les fleurs qu'ils sont sans cesse éclore ; On en cueille ; on s'en paie ; on s'embellit encore ; On y respire un air délicieux, Qui donne à nos attraits une fraîcheur nouvelle : Leur onde claire et pure est un miroir fidèle ; On peut avec plaisir y promener ses yeux ; Le Ciel s'y peint, et l'on s'y voit soi-même.NADINE
Oui, sans savoir pourquoi. Ne réprouvai-je pas moi-même ? Expliquez-moi, Pourquoi, de jour en jour, je deviens si joyeuse. Souvenez-vous du temps, où vous disiez très bien Qu'une fille ennuyée est toujours ennuyeuse. Je l'étais ; ou plutôt je n'étais bonne à rien ; Mais nous avons troqué d'humeur l'un avec l'autre ; Vous avez pris la mienne ; et moi, j'ai pris la vôtre : Je crois, en bonne foi, vous devoir du retour.ZÉMIRE
Peut-être.ZÉMIRE
D'autres ont succédé.NADINE
Et mais, un jour viendra que nous en aurons trente. D'ici-là, c'est un siècle. On n'en voit pas la fin. Cependant, profitons de la saison courante. Dans les plaisirs du temps coulons notre destin. Nous serons comme ont fait nos mères, nos parentes. D'ailleurs, chaque saison a des fleurs différentes ; Chaque âge doit avoir ses plaisirs ; au surplus...ZÉMIRE
Tout me donne à rêver[.]NADINE
Et moi tout me dissipe.ZÉMIRE
Je me forme l'esprit[.]NADINE
Et moi je m'émancipes.ZÉMIRE
J'occupe mes loisirs.ZÉMIRE
Tandis que je le puis, j'amasse, je rassemble De quoi me faire, un fond heureux et suffisant Pour un temps à venir[.]ZÉMIRE
Hé qu'importe !NADINE
Fort bien.NADINE
Vous ne méritez pas ; d'être à l'âge où vous êtes, Ni même les saveurs que le ciel vous a faites. Peut-on s'en soucier si peu ! Ce que parmi les fleurs est la rose nouvelle, Vous l'êtes parmi nous ; et d'un commun aveu, Nous vous cédons l'honneur d'en être la plus belle ; Encor faut-il y prendre un peu de part. Quelque riche qu'on soit des dons de la nature, Il ne faut pas laisser que d'y joindre un peu d'art, La beauté même a besoin de parure. Pardonnez ma franchise, et sachez votre état ; Déjà cette langueur qui vous est étrangère, A fait sur vos appas une trace légère : Et l'ennui qui vous gagne altère votre éclat.ZÉMIRE
Hélas !NADINE
Vous soupirez ?ZÉMIRE
Il est vrai.ZÉMIRE
Je l'ai cru.ZÉMIRE
Une autre cause ?NADINE
Assurément. C'était votre pensée ; et moi, voici la mienne. Lorsque la raison vient (puisqu'il faut qu'elle vienne) Peut-elle en_même_temps, et si différemment, Changer, comme elle a fait, mon humeur et la vôtre ; Égayer l'une, attrister l'autre ? Elle doit opérer de la même façon.NADINE
Avouez-moi d'où vient vôtre langueur extrême. Qu'est-ce donc qui se passe au-dedans de vous-même ?ZÉMIRE
Avec étonnement je regarde ces lieux. Hélas ! Depuis un temps que suis-je devenue ? Il semble que j'habite une terre inconnue : Tout ce qui m'environne est étrange à mes yeux : Je vois différemment ce qui s'offre à ma vue ; Mon âme est autrement émue. Mes esprits et mes sens n'ont plus le même cours. J'y trouve un changement qui n'est que trop visible ; Je me cherche en moi-même, et je m'y perds toujours. Je n'ai plus rien de libre. Il ne m'est pas possible De démêler d'où vient le trouble de mon coeur. C'est en vain que je veux sortir de ma langueur : Je m'y sens retenir par d'invincibles charmes. Je m'exhale sans cesse en soupirs, en regrets : Et sans savoir quels sont mes sentiments secrets, Souvent je m'attendris jusqu'à verser des larmes. Cependant, quel que soit l'état où tu me vois, Il ne me déplaît sans autant que tu le crois.NADINE
Le meilleur serait, ce me semble, De chercher à sortir d'un état importun. C'est comme un sort : il y ressemble, À l'égard du remède, il doit s'en trouver un. Que ne consultez-vous ?....ZÉMIRE
Qui donc ?NADINE
Azor.ZÉMIRE
Je n'ose.NADINE
Vous, n'osez ?ZÉMIRE
Non, vraiment.ZÉMIRE
Hélas ! C'est ce que jusqu'ici Je n'ai pas encor éclairci.Elle se regarde.
Mais à propos de lui, vraiment, je me rappelle Qu'il faut que je retourne au hameau promptement. Attends-moi. Je reviens ici dans un moment.NADINE
J'attendrai.ZÉMIRE
Sois toujours ma compagne fidèle. Je t'ai confié ma douleur ; Tu vois que j'ai bien du malheur : C'est un titre de plus pour m'aimer davantage.ZÉMIRE
Ne t'en vas pas.NADINE
Hé non.SCÈNE IV.
NADINE, seul
Elle me fait pitié. Azor la perd. Depuis cette époque fatale, Zémire chaque jour fond, change, et dépérit. Et voilà ce qu'on gagne à raisonner morale ; Et, qui pis est encore, à s'en remplir l'esprit ! J'ai toujours bien pensé qu'elle nous est mortelle. La fureur de savoir quelque chose de plus, Et de primer sur nous d'une façon nouvelle, De pouvoir abonder en discours superflus De parler, ou plutôt d'ennuyer comme un livre, Entre Azor et Zémire a fait la liaison. Si, par un coup du Ciel, elle ne s'en délivre, La pauvre malheureuse y perdra la raison.SCÈNE V. Azor, Nadine.
NADINE
Vous cherchez Zémire ?AZOR
Pourquoi donc ?NADINE
Je me l'imagine.NADINE
Vous veniez reprendre avec elle Ces sublimes discours, ces propos merveilleux, Ces entretiens abstraits, que d'abord on admire, Et qu'on ne tarde guère à trouver ennuyeux ?NADINE
Je ne sais pas comment elle a pu s'en coiffer. Ce n'est point notre fait que de philosopher. Quoi qu'on dise en faveur du sexe dont nous sommes, Les éloges sont faux, ou du moins trop flatteurs. Le Ciel ne nous fit point pour être des docteurs : C'est un métier qu'il faut abandonner aux hommes, Par forme, comme on dit, de dédommagement. Chacun a son talent. L'art de plaire est le nôtre ; Celui de raisonner, bien ou mal, est le vôtre. Ainsi tout s'est trouvé réparti sagement. Zémire vient d'en faire une épreuve assez belle. Avant que vous eussiez sur elle Acquis un peu trop de pouvoir, Elle avait tout l'esprit que nous devons avoir ; Elle cherchait à plaire ; elle parait ses charmes ; Et de l'ajustement y joignait le secours.NADINE
Chansons ! En se parant, on y gagne toujours. D'ailleurs, tout s'en suivait ; les plaisirs et les grâces Semblaient voltiger sur ses traces.NADINE
Non.NADINE
Mais je la vois aussi.AZOR
À part.
De l'amour que j'inspire est-ce un heureux présage ? Aurais-je le bonheur de causer cet effet ? Ou bien serait-ce Assan, pour qui Zémire !...Haut.
Mais quelle vision ! Que venez-vous me dire ? Votre amie a précisément Cette douce gaieté, cet aimable enjouement, Qui, sans aller jamais jusques à la folie... S'éloigne également de la mélancolie.AZOR
Ah, grands Dieux ! Jamais un feu plus vif n'a brillé dans ses yeux : Les beaux jours du printemps ne font pas plus beaux qu'elle : À chaque instant quelque grâce nouvelle Vient, d'un nouvel éclat, embellir ses appas.AZOR
Je conviens avec vous que son ajustement N'emprunte point de l'art la folle bigarrure ; Que la simplicité fait toute sa parure. Nadine je ne puis la blâmer en cela.NADINE
Vous avez raison.SCÈNE VI. Zemire, avec gaîté et ornée galamment avec des purs. Azor, Nadine, Zemire.
ZÉMIRE
Me voilà.SCÈNE VII. Azor, Zémire.
ZÉMIRE
Azor !...AZOR
Zémire !...ZÉMIRE
Hé mais....AZOR
Hé bien ?AZOR
Je le deviens.ZÉMIRE
Pourquoi donc ?AZOR
Je ne sais.ZÉMIRE
D'en être de moitié.ZÉMIRE
Mes instances sont vaines ! Si vous ne voulez pas que j'entre dans vos peines, Quand voulez-vous jouir de ma tendre amitié ? Elle peut, au défaut de mon expérience, Du moins, de vos malheurs, adoucir la rigueur.AZOR
Mais vous, qui me pressez de vous ouvrir mon coeur, Avez-vous bien en moi la même confiance ? Depuis qu'auprès de vous je me suis attaché, Voyons, n'avez-vous rien que vous m'ayez caché ? La confiance exige, et veut du réciproque. Ce doux épanchement doit être mutuel. Hé quoi donc ? Vous gardez un silence équivoque ?ZÉMIRE, à part
Nadine aura tout dit.ZÉMIRE
Qu'ai-je dit ?.AZOR
Remettez-vous un peu. Concertez mieux votre réponse.On entend un bruit de cors de chasse.
Qu'entends-je ? C'est Assan ! Ce grand bruit nous l'annonce. Vous l'attendiez, sans doute ! Il tourne ici ses pas, Et viens, fort à propos, vous tirer d'embarras. Je ferai beaucoup mieux de lui céder la place.À part.
Observons-les des yeux.SCÈNE VIII. Assan, Zemire. Suite d'Assan.
ASSAN, à sa suite
Je rejoindrai la chasse.SCÈNE IX. Assan, Zemire.
ASSAN, à part
Sous ces traits empruntés, continuons toujours À me venger d'Azor, en troublant ses amours ; L'ingrat n'a pu m'aimer, empêchons qu'on ne l'aime.Haut.
Ah ! Zémire, c'est vous ! Mon bonheur est extrême. Je m'échappe en secret pour venir honorer L'objet le plus charmant que le Ciel ait fait naître. Dans son plus bel ouvrage, Assan vient t'adorer. Zémire, à ce portrait, devrait se reconnaître.ZÉMIRE, inquiète
Qui, moi ?ASSAN
Vous seule y ressemblez. Ramenez vos regards errants dans ces retraites. Ne cherchez point ailleurs ce qui n'est qu'où vous êtes. L'amour et la beauté sont ici rassemblés ; Assan vient, à vos pieds, déposer son hommage. Vous ne me dites rien ?ASSAN
Zémire, se peut-il que rien ne vous éclaire ? Quoi ! Vous ne voyez pas que je cherche à vous plaire, Que je vous aime enfin ?ASSAN
Vous avez triomphé dès la première vue, Mon coeur fut pénétré d'une atteinte imprévue, Quand j'ai voulu combattre, il n'en était plus temps.ZÉMIRE
Plus vous vous expliquez, et moins je vous entends. Ces grands mots de combat, de triomphe, d'atteinte, M'embarrassent l'esprit.ASSAN
En quoi ?ASSAN
Vous parlez d'amitié, lorsque je vous adore ! Ce que vous m'inspirez porte un nom plus charmant.ZÉMIRE
Et quel est-il ?ASSAN
Mille fois plus-encore. De tous les sentiments, l'amour est le plus doux. Tel qu'il est dans mon coeur, il les renferme tous.ZÉMIRE, à part
Il peut avoir raison.ASSAN
Le rapport est fidèle. Puissiez-vous en juger par vous-même en ce jour ! La plus vive amitié n'en est qu'une étincelle : Ou plutôt elle n'est que l'ombre de l'Amour.ZÉMIRE
Jamais rien d'approchant n'a frappé mes oreilles : J'en ignorais jusques au nom... Pourriez-vous m'expliquer de si grandes merveilles ? Quand on a de l'amour, à quoi le connaît-on ?ZÉMIRE
Et que ressentez-vous ?ZÉMIRE, à part
Voilà l'effet qu'Azor produit sur tous mens sens.ASSAN
Puis-je vous exprimer tout ce que je ressens, L'effet que font sur moi vos armes invincibles ? On ne définit bien l'amour qu'aux coeurs sensibles. Ce qu'on ne ressent point ne s'imagine pas.ZÉMIRE
Fort bien.ASSAN
M'entendez-vous ?ASSAN
Quelle horreur m'environne ! Oui, Zémire, aussitôt mon bonheur m'abandonne ; Les chagrins, les soucis m'attendent au retour ; Partout ailleurs, qu'au fond de cet heureux séjour, Aucun amusement n'est plus à mon usage : Je ne sais quelle affreuse et mortelle langueur Répand autour de moi le plus sombre nuage.ZÉMIRE, à part
Il semble, mot-à-mot, lire au fond de mon coeur. Aurais-je de l'amour ? Achevons de m'instruire.Haut.
Je devine, à peu près, ce que vous m'enseignez. J'imagine l'état que vous me dépeignez : Mais quel but à l'amour ? À quoi peut-il conduire ?ASSAN
On ne peut s'y tromper ; rien n'est moins équivoque. Pour être l'un à l'autre, il semble qu'on soit né ; Chacun, vers l'objet de sa flamme, Par un penchant égal, est sans cesse entraîné ; On ne fait plus qu'un coeur, qu'un esprit et qu'une âme ; On ne pense, on n'agit, on n'existe en effet Qu'autant que l'on s'adore ; on devient ce qu'on aime.ZÉMIRE, avec joie
Ce que vous m'apprenez est le bonheur suprême. Ah ! De tous les états, voilà le plus parfait.ASSAN
Ce n'est pas assez de me croire : Pour en être plus sûre, agréez la victoire Qui me met en votre pouvoir.ASSAN, se jette aux pieds de Zémire
Que cet aveu m'est cher ! Oh, trop heureux retour ! Zémire, l'on peut donc vous aimer et vous plaire ?SCÈNE X. AZOR prend la place de Zémire, Assan.
ASSAN
Je connais le prix d'un don si précieux. Zémire, aimez autant que vous êtes aimée ; Et soyez, à jamais, ma fortune, mes dieux...Il se lève.
Qu'est devenu l'objet dont mon âme est charmée ?À Azor.
C'est toi qui l'as fait fuir, rival trop indiscret ! Reste ; et dévore ici ta honte et ton regret.SCÈNE XI.
AZOR, seul
Ce qu'il me fait entendre, a de quoi me confondre ; Il n'est donc plus de coeur dont on puisse répondre ? D'où vient qu'à mon aspect Zémire a disparu ? Elle a fui dès qu'elle m'a vu. Serait-ce par égard pour moi-même, où pour elle ? Que veut dire un coup_d_oeil confus, embarrassé, Qu'elle semble m'avoir tendrement adressé ? La victoire d'Assan peut n'être pas réelle. N'en croyons que Zémire. On peut lire aisément Dans le coeur ingénu de cet objet charmant. Je pourrais avoir pris une alarme trop forte... Je cherche à m'abuser, je le sens ; mais n'importe ; Saisissons une erreur qui flatte mes désirs : On n'en refuse point de la main des plaisirs.ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE.
ZALEG, seul
L'Amour m'a fait trouver un heureux stratagème Nadine doit savoir à présent que je l'aime. On n'avait jamais pris de pareils truchements. Mais il suffit d'aimer ; et tout sert aux amants.Truchement : Fig. Une personne qui parle à la place d'une autre, qui exprime les intentions d'une autre. [L]
SCÈNE II. Nadine, Zalec.
NADINE
Reprenez vos oiseaux.ZALEG
Pourquoi donc ?NADINE
Quel dommage ! Vous leur avez gâté leurs chants harmonieux, En y substituant un refrain ennuyeux. Je ne puis soutenir cet étrange ramage.NADINE
Comment ? Du matin jusqu'au soir s'entendre incessamment Répéter, fredonner, ramager à l'oreille ; Zaleg aime Nadine ! Est-il gêne, pareille ? Que ne leur laissiez-vous les sons mélodieux Dont ils font retentir nos forêts etc nos plaines.ZALEG
On peut varier ce refrain. Qui vous paraît trop uniforme. Pour lui donner une autre forme, Vous avez un moyen certain.. En transposant les noms....NADINE
Je ne veux pas qu'ils soient dans la bouche des autres. Bon voyage aux oiseaux : en faveur de leurs chants, Ils vont tous, de ma grâce, avoir la clef des champs.ZALEG
Soit. Ils iront dans ces retraites. Continuer leurs chants nouveaux ; Et bientôt les autres oiseaux Seront aussi mes interprètes. Ils auront des petits qui les imiteront. Les uns, de proche en proche, iront dans les campagnes, Dans les forêts, sur les montagnes, Les apprendre aux échos qui les répéteront ; D'autres, accoutumés à de plus grands voyages, Traverseront les vastes mers, Et porteront au bout de l'univers La nouveauté de leurs ramages ; Et par-là, nos deux noms réunis désormais, Seront connus partout, et ne mourront jamais.SCÈNE III. Zemire, Nadinë.
NADINE
Quand j'attends, je m'amuse au lieu de m'ennuyer. Eh bien, Azor, Assan, n'ont pu vous égayer ?ZÉMIRE
Ah, Nadine !NADINE
Quoi donc ?ZÉMIRE
J'ai bien à réfléchir.NADINE
Sur quel sujet ?ZÉMIRE
Sur tout ce que je viens d'apprendre. Assan, qui me déplaît, que je ne puis souffrir, Vient pourtant de me découvrir Des choses qui vont te surprendre, Dont il semble qu'Azor ait craint de me parler, Et qu'au fond de mon coeur j'ai peine à démêler.NADINE
Voyons.NADINE
Que vous a-t-il appris ?ZÉMIRE
Le secret de mon coeur.NADINE
Comment ?ZÉMIRE
Oui, la cause cachée De cette mortelle langueur Que tu m'as, tant de fois, vainement reprochée.ZÉMIRE
Eh bien dans la nature, il est un sentiment Cent sois plus doux, plus vif, plus tendre, et plus charmant, Que toute l'amitié qu'il nous joint l'une à l'autre.ZÉMIRE
Il le nomme l'amour.ZÉMIRE
Oui, ma chère Nadine.NADINE
Et ne peut-on savoir Pourquoi, loin d'en être enchantée Zémire me paraît en être épouvantée ? Ne m'avez-vous pas dit qu'il n'est rien de plus doux ?ZÉMIRE
Oui : mais il n'est charmant qu'autant qu'on en inspire S'il n'est pas mutuel, c'est un cruel martyre.NADINE
Mais, vraiment, il sera mutuel entre nous. Si c'est là le moyen de s'aimer davantage, Zémire, vous n'avez qu'à m'en communiquer.ZÉMIRE
Nous ne pouvons ensemble en faire aucun partage. Cet amour.... je ne sais comment te l'expliquer... Ah, que j'y suis embarrassée !NADINE
Je ne puis deviner.ZÉMIRE
Non, j'ai dans la pensée Qu'il faut que tout me reste, ou qu'un autre que toi, Que je n'ose nommer, le partage avec moi. Par exemple, Assan m'aime ; il me l'a fait connaître : Il a pour moi de cet amour : Il sera malheureux autant qu'on puisse l'être ; Il n'obtiendra de moi jamais aucun retour.NADINE
L'énigme est un peu moins obscure ; Mais voyons, contez-moi cette étrange aventure. Cet Assan, dites-vous, a pour vous de l'amour, Et faute d'un certain retour, Sa situation deviendra bien affreuse ?NADINE, à part
J'ai mes raisons aussi pour chercher à m'instruire.Haut.
Mais à quoi voyez-vous qu'Azor n'a point d'amour ? Quel effet dans son coeur aurait-il dû produire ?ZÉMIRE
Tous les transports qu'Assan m'a fait voir en ce jour. Il vient de me jurer qu'il m'aime, qu'il m'adore ; Qu'ils a pris dans mes yeux un feu qui le dévore : En termes plus flatteurs, plus doux, et plus charmants, On ne peut jamais rendre un si sensible hommage, L'encens qu'on offre aux Dieux ne vaut pas ce langage : Hélas ! c'est celui des amants. Dans la bouche d'Azor qu'il aurait eu de charmes ! Et qu'il m'épargnerait de soupirs et de larmes ! Il s'en serait servi, s'il avait de l'amour : Et peut-on en parler un autre à ce qu'on aime ? Je ne me souviens pas qu'Azor, jusqu'à ce jour, M'ait jamais fait jouir de la douceur extrême De lui voir éprouver ces transports enchanteurs : Jamais, en me parlant, il ne m'a fait entendre Ni ces expressions, ni ces termes flatteurs, "Dont je crois que l'usage est si doux et si tendre. Les aurais-je oubliés, s'il les eût employés ! Azor n'a point d'amour.ZÉMIRE
Je t'admire ! Et quel autre que lui pourrait m'en inspirer ? Sur ce qu'Assan m'a dit, je me suis reconnue. Le détail qu'il m'a fait a dessillé ma vue : Ce n'est que loin d'Azor qu'on me voit soupirer ; Son absence, m'accable, et me devient mortelle : Il semble que ce soit une éclipse cruelle. Mais sitôt que je le revois, Ma situation change, elle n'est plus la même. Il ranime mes yeux, mon esprit, et ma voix. Je me retrouve alors dans un état que j'aime. Qu'il est doux ! Ah ! Nadine, en effet, je jouis Du bonheur que je crois le plus grand de la vie. Dans ces moments, toujours trop tôt évanouis, L'avenir, le passé, tout se perd et s'oublie. Mes chagrins sont si bien détruits ou suspendus, Qu'il ne me souvient pas d'en avoir jamais eus.NADINE, à part
Je m'instruis fort bien avec elle.Haut.
Ah ! Comme vous vous animez ! Vous avez deviné, c'est lui que vous aimez.ZÉMIRE
D'accord.ZÉMIRE
Il n'entre point d'amour dans toute sa tendresse. Ce n'est que l'amitié qui pour moi l'intéresse. Tous ses soins les plus doux peuvent s'y rapporter, Il ne me trouve pas digne d'un autre hommage. Je manque apparemment d'attraits, d'esprit ou d'âge. Je ne puis plus me supporter.Elle s'assied.
NADINE, à part
Tout bien considéré, je crois que Zaleg m'aime ? Que ne me l'a-t-il dit ? D'où viennent ces égards.NADINE
Je compte avec moi-même.ZÉMIRE
Cependant, quand je songe à ces tendres regards Qu'il attachait sur moi !... Me serais-je trompée ? Les miens plus d'une fois ont fait baisser les siens : J'en ai souvent été frappée. J'ai surpris des soupirs tout semblables aux miens.NADINE
Tant mieux.ZÉMIRE
J'ai crû lui voir du trouble, des alarmes, Et quelquefois les yeux prêts à verser des larmes Et tout_à_l_heure ; encore.NADINE
Il peut-être enflammé.ZÉMIRE
Le sien peut-il se colorer ? Nadine, ah, quelle différence ! Supposé qu'Azor m'aime, il ne peut l'ignorer... Il me vient une idée. Oserais-je la croire ? Est-il honteux d'aimer ? Faut-il garder son coeur ? Et serait-ce blesser son honneur et fa gloire Que de reconnaître un vainqueur ? Ah ! S'il faut que l'amour ne soit qu'une faiblesse, Voilà ce que j'ignore.NADINE
Il n'est pas naturel...NADINE
Elle n'a donc rien de réel. Vous vous fabriquez-là des terreurs insensées Qu'il faut combattre, au lieu de s'en laisser saisir ? Dans la confusion de vos tristes pensées Votre esprit se travaille, et se perd à plaisir. J'en pourrais comme vous avoir en affluence. Par bonheur je n'ai plus l'esprit de m'attrister.Elle entend quelque bruit, et va regarder.
Qu'entends-je ?ZÉMIRE, languissamment
Quelle douce et paisible influence Vient assoupir mes sens ? Je n'y puis résister. Sur mes yeux accablés le sommeil va descendre : C'en est fait ; il triomphe, et me force à me rendre.NADINE, revenant
Ce n'est rien. Je croyais que l'on venait ici. Mais, Zémire, espérez. Zaleg qui m'aime aussi, M'en avait, jusqu'ici, toujours fait un mystère. Ce n'est que d'aujourd'hui que, lassé de se taire, Il m'a fait savoir son amour. Me diriez-vous pourquoi l'ingénieux détour Dont Zaleg s'est servi, ne m'a pas moins charmée, Que le plaisir d'en être aimée ? Je vais vous le conter.... Mais je parle aux échos ! Ah, ah ! Je vous endors ? Hé bien, à la pareille. Mais, ne nous fâchons pas de ce qu'elle sommeille ; La pauvre infortunée a besoin de repos.SCÈNE IV. Assan, Zemire endormie.
ASSAN
Le charme a réussi, Zémire est endormie. Sommeil je t'ai livré ma mortelle ennemie : Daigne m'aider, redouble tes pavots. Tandis qu'elle jouit des douceurs du repos, Employons les moyens qui rendent tout possible ; Déployons à ses yeux, prodiguons, répandons Les biens les plus parfaits, les plus précieux dons : Zémire comme une autre y doit être sensible.On lui apporte un coffret ouvert, plein de perles et de pierreries qu'elle pose a coté de Zémire.
Qu'elle en trouve, en se réveillant, L'assemblage le plus brillant : Cette richesse imaginaire Ne peut manquer d'avoir son succès ordinaire. Mais, si le piège que je tends Ne produit pas l'effet que j'en attends ; Quelle sera ma honte et ma douleur extrême ! Dans un songe enchanteur faisons que mon ingrat Apparaisse à Zémire avec tout son éclat. Opposons Azor à lui-même. Puisse-t-elle, à mon gré, lui plaire, l'enflammer, Et perdre son bonheur en se faisant aimer... Je dois tout espérer de ce double artifice.... Que m'importe, pourvu qu'un des deux réussisse 3 Azor n'en aura pas un destin moins fatal.Elle sort.
SCÈNE V. Azor, avec un bouquet à la main. Zemire endormie.
AZOR
Amour conduis mes pas... Quoi, toujours mou rival : Il semble qu'en tous lieux son ombre m'accompagne ! C'est ici que Nadine a laissé fa compagne : Elle y doit reposer loin du jour et du bruit. Avançons, et cherchons cette aimable mortelle. Je ne vais qu'en tremblant où mon coeur me conduit ; La voici.... Mais, ô Ciel ! Que vois-je à côté d'elle ! Les dons de mon rival ont prévenu les miens. Quelle profusion ! Je l'avais bien prévue. Zémire, en s'éveillant, y portera la vue. Mes yeux font éblouis ! Que deviendront les siens ? Et moi, pour soutenir un combat si funeste, Voilà ce que j'oppose, et quel est mon pouvoir. Cette faible ressource est tout ce qui nie reste. Si le plus tendre amour ne la fait pas valoir, Que vais-je devenir ?... Zémire, On vous outrage. Ce tribut offensant doit blesser votre honneur ; Et vous devez sentir que cet indigne hommage Vient moins d'un tendre Amant que d'un vil suborneur, Déposons à ses pieds une offrande plus pure. Puisse-t-elle.trouver quelque grâce à ses yeux ! Ah ! Du moins je la tiens des mains de la nature. Ce que j'offre à Zémire, est ce qu'on offre aux Dieux.SCÈNE VI.
ZÉMIRE, seule, se réveillant
Qui suis-je ? Est-il bien sûr que ce ne soit qu'un songe, N'ai-je point en effet disposé de ma foi ? Rassurons-nous ; ce n'est heureusement pour moi Qu'une de ces erreurs où le sommeil nous plonge. Tâchons d'en effacer la triste impression...Elle aperçoit les diamants.
Serait-ce une autre illusion ? Suis-je encore endormie ? Ah Ciel ! Est-il possible ? Est-ce à moi qu'on en veut ! La frayeur me saisit, Tandis que je dormais, quelle main invisible Amis auprès de moi ?... Mais lisons cet écrit.Elle lit.
Zémire... c'est ainsi qu'Assan prouve qu'il aime. Mon coeur ne se sent point flatter De ces preuves d'amour, qu'Assan fait éclater. Quand j'y pense, j'éprouve un sentiment contraire. Il croit que l'intérêt pourrait me maîtriser. Quoi ! Se peut-il qu'Assan soit assez téméraire. Je ne sais point haïr ; mais je sais mépriser.Elle aperçoit le bouquet.
Ah, que ! don plus flatteur se présente à ma vue ? Mon âme, à cet aspect, est tendrement émue : Il vient d'une autre main... Ah, s'il venait d'Azor, Et quel autre que lui m'offrirait ce trésor ? De sa tendre amitié c'est un aimable gage. Elle prend le bouquet et l'admire. Rien n'est pour moi plus précieux. Qu'il m'est cher ! Je l'accepte. Oui, j'en vais faire usage. Que je l'admire encore ! Il enchante mes yeux. Il semble que ce soient autant de fleurs nouvelles Qu'auparavant je ne connaissais pas. Je ne leur avais point découvert tant d'appas : Jamais je ne les vis si fraîches et si belles. On n'en pouvait pas mieux assortir les couleurs.Elle le flaire.
On ne peut respirer de plus douces odeurs.Elle l'essaye.
Que je vais être ornée, et peut-être embellie !Elle l'attache.
Il sera beaucoup mieux... Non, rien n'est plus parant. Je n'aurai point été si belle de ma vie. Le plaisir que je sens m'en est un sûr garant.5CÈNE VII. Azor, Zemire.
AZOR, à part
C'en est fait, mon secret n'est plus en ma puissance. Tombons à ses genoux... Je perdrais mon bonheur.ZÉMIRE, lui montrant le bouquet
Voyez votre bienfait et ma reconnaissance.ZÉMIRE avec dépit, à part
Quoi, toujours l'amitié !AZOR, à part
Qui peut la distraire ?ZÉMIRE
Je soupire, il est vrai.ZÉMIRE
Vous ?ZÉMIRE
Hélas !AZOR
Dissipez mon effroi. Sur des moments d'abord si remplis d'allégresse, Et que j'ai crû, pour vous, aussi chers que pour moi, Pourquoi répandez-vous la plus sombre tristesse ?ZÉMIRE, après avoir rêvé
Elle vient malgré moi d'un songe que j'ai fait.ZÉMIRE
L'impression m'en reste ; Il semble m'annoncer un avenir funeste ; Et je crains qu'il n'ait son effet.AZOR
Quoi ? Vous donnez dans une erreur pareille, Une chimère, une vapeur, Qui ne durent qu'autant que la raison sommeille, Troublent votre repos ! Un rêve vous fait peur ? Ah, Zémire, est-il vrai ?ZÉMIRE
Je l'avoue à ma honte. Mais il faut cependant que je vous le raconte. Peut-être me calmerez-vous.ZÉMIRE
Azor, vous ne pourrez me croire Mais, tel que vous l'avez dépeint, Sous la même figure, avec les mêmes charmes, Qui forcèrent la fée à lui rendre les armes, Aujourd'hui ce Génie...AZOR
Hé bien !ZÉMIRE
M'est apparu.ZÉMIRE
C'est lui-même.AZOR, transporté, à part
Ah ! Faut-il lui cacher que c'est moi qu'elle a vu ?ZÉMIRE
Je ne puis revenir de ma surprise extrême. Je l'ai vu de mes yeux, et j'ignore comment Je l'ai trouvé charmant... Mais c'était en dormant. Sa beauté m'a frappée ; il faut que je le dise.ZÉMIRE
Et mais pardonnez-moi ; je dois m'en accuser. Je n'ai pas même été surprise Qu'une fée ait voulu lui plaire, et le charmer : En effet, elle a pu s'en laisser enflammer.ZÉMIRE
Du moins, il me l'a dit.AZOR, à part
Que ne m'est-il permis !...Haut.
Sans doute il vous aura promis De vous aimer toujours ?ZÉMIRE
Il me l'a fait entendre.ZÉMIRE
Et moi ?AZOR
Bien entendu.AZOR
Fort bien.ZÉMIRE, avec dépit
J'ai promis de répondre un jour à sa tendresse.AZOR
Tant mieux.ZÉMIRE
Je ne sais ; mais un charme invincible. Sur lui, comme sur moi, s'est fort répandu, Qu'alors vers un autel j'ai suivi ce Génie ; Il m'a dit qu'il fallait que je lui fusse unie. Tous mes voeux se trouvant d'accord avec les siens, J'ai reçu ses serments, il a reçu les miens. Aussitôt le sommeil, le Génie, et le songe, Tout a fui. Quel plaisir n'ai-je pas eu de voir Que ce n'était-là qu'un mensonge !AZOR
Peut-être.ZÉMIRE
Comment donc ?ZÉMIRE
Que vous êtes cruel ! Au lieu de le chasser de ma triste mémoire, Vous augmentez l'effroi qu'il me laisse après lui. Mais pourquoi pensez-vous autrement aujourd'hui ? D'où vient que vous changez à présent de langage Ne m'avez-vous pas dit qu'un songe est une erreur ? Qu'en bien ainsi qu'en mal, il n'est d'aucun présage ; Qu'il ne doit inspirer ni crainte, ni terreur ; Conciliez-vous donc. Que faut-il que je croie ? D'un Génie inconnu je deviendrais la proie ! Je l'aimerais par force, ou par enchantement ! Non ; je n'aurai jamais un destin si contraire : C'est en vain qu'il viendrait réclamer mes serments.ZÉMIRE
Je crois en être sûre.AZOR
Non, vous ne l'êtes pas ; c'est moi qui vous l'assure, Vous pourriez vous dédire avant la fin du jour.AZOR
Ah ! Zémire, arrêtez. N'achevez pas le reste. Tout ce qui vous est cher, vous presse par ma voix...ZÉMIRE
Azor, c'en est assez ; j'aurais tort, je le vois. À vos sages avis, Zémire doit se rendre. Il faut nous épargner des débats superflus. Quel que soit l'avenir, Azor, je vais l'attendre. Ce sera loin de vous.... Ne nous rencontrons plus ; Évitons-nous tous deux ; moi, par obéissance ; Et vous, Azor, par complaisance.Elle détache son bouquet, et le lui rend, en le jetant avec dépit.
Au surplus, reprenez ce que je tiens de vous : Assan en serait trop jaloux.SCÈNE VIII.
AZOR, seul
Que son dépit la rend touchante ! Non, jamais il ne fut un objet plus charmant. Ah Dieux, que la beauté s'embellit en aimant ! Que son courroux est cher à mon coeur ! Qu'il m'enchante ! Mais ce n'est pas assez, s'il ne peut l'engager À prononcer l'aveu de sa tendresse extrême. Ne dira-t-elle point que c'est Azor qu'elle aime ? Fée injuste, à jamais voulez-vous vous venger ?ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE. Zemire, Nadine.
NADINE
J'ai crû que votre coeur devait être content ; Zaleg, que je quitte à l'instant, M'a dit qu'Azor était le plus content du monde.NADINE
Vous pleurez.ZÉMIRE
Je le veux oublier. Ah ! Fallait-il qu'il vînt, exprès dans ces retraites :,' M'apprêter le sujet d'un si long repentir ? Sais-tu ce qu'il m'a dit, ce que j'ai du sentir Dans les réponses qu'il m'a faites ? Il me cède sans peine à qui voudra m'aimer ; Je lui suis devenue une charge importune ; Il se lasse des soins qui semblaient le charmer ; Il veut, dans d'autres mains, remettre ma fortune ; En termes assez clairs il vient de m'annoncer Qu'à l'espoir d'être à lui, mon coeur doit renoncer.NADINE
C'est trop offenser votre gloire. D'Azor et de ses soins on pourra se passer. De votre souvenir il le faut effacer.NADINE
Pour des sujets moins importants, Je vois que, parmi nous, tous les jours on oublie Sa plus chère compagne, et sa meilleure amie :. Bien ou mal-à-propos, pour la plupart du teins,. On se brouille avec elle ; on la quitté ; on en changes On la punit, et l'on se venge. Zémire, ce doit être, à plus forte raison, Tout de même en amour.ZÉMIRE
Quelle comparaison !NADINE
Sais-je comme on inspire, et comme on prend du goût ? Je crois que tout cela se fait à l'aventure. On cède à son étoile, et l'on fuit la nature. Assan vous aime. Hé bien, le dépit mène à tout ; Il tient lieu de raison dans un coeur qu'on outrage.NADINE
L'oubli me paraîtrait plus sûr que tout le reste ; Mais il traîne en longueur. La vengeance est plus prête, Et d'ailleurs, fait bien plus d'honneur.ZÉMIRE
Ainsi donc, contre Azor, Nadine se déclare ! Elle veut m'engager à le sacrifier, Au lieu de m'obliger à le justifier !SCÈNE II.
ZÉMIRE, seule
Le pourrai-je en effet ! Ah, trop funeste jour, Où l'on m'a fait savoir ce que c'est que l'amour ! J'étais bien moins à plaindre avant que d'être instruite ; Mon ignorance était paisiblement séduite. Mon malheur, ce me semble, avait moins de rigueur. Ah, qu'il m'est douloureux de connaître mon coeur ! Pourquoi faut-il qu'Assan m'ait découvert la cause ?...SCÈNE III. Assan, Zemïre.
ASSAN
Zémire, connaissez quel est votre pouvoir. Je n'ai d'autre plaisir que celui de vous voir ; En vous, est le seul bien que mon coeur se propose. Je n'envisage plus d'autre félicité, Que de brûler pour vous de la plus vive flamme ; Et d'exciter pour moi dans lé fond de votre âme Un peu de sensibilité. J'y pourrais aspirer sans être téméraire.ASSAN
Je puis vous procurer un sort digne de vous. C'est là mon titre le plus doux,À part.
Tâchons de l'éblouir.ZÉMIRE, à part
Cherchons à m'en défaire.ASSAN
Vous n'avez vu tantôt que de faibles prémices : Ces garants de l'amour dont mon coeur est épris, Ont dû vous annoncer de plus grands sacrifices.ZÉMIRE
Vous vous abaissez trop ; placez mieux votre choix. Je ne mérite point cette grâce importune. Mon destin a fixé ma vie et ma fortune Dans ce hameau prochain, et dans l'ombre des bois.ASSAN
Ne faites point au sort cet injuste reproche. C'est la beauté qui fait les rangs : Et je n'en connais point que l'amour ne rapproche.ASSAN
Tant de beautés ne sont point faites Pour languir tristement dans ces sombres retraites ; C'est dans un plus grand jour qu'elles doivent briller. Adorable Zémire, apprenez ma puissance.ZÉMIRE
Épargnez-vous le soin de me la détailler. Je me sens attachée aux lieux de ma naissances. Laissez-moi profiter des bontés du hasard ; Qui m'a fait naître au fond de cette solitude.. Soit préjugé, soit habitude, Je l'aime. Je serais étrangère autre part. Et qu'irais-je y chercher ? Ailleurs, rien ne m'appelle L'innocence rassemble ici les vrais plaisirs. La nature avec soin remplit tous nos désirs : Elle règne sur nous ; et nous régnons sur elle.ASSAN
Votre empire est partout. Daignez suivre mes pas, Et devenez sensible au plaisir d'être aimée. Au milieu d'une Cour attentive et charmée, Un Trône vous attend.ZÉMIRE
Je ne m'y plairais pas.ZÉMIRE
Oui.ZÉMIRE
Non.ASSAN
Ce refus est inouï.ASSAN
L'erreur où vous êtes. Il est un inconnu, qu'un destin malheureux A relégué dans ces retraites.ZÉMIRE
Est-ce Azor ?ASSAN
Oui. Peut-être espérez-vous qu'un jour Son amitié pourra se changer en amour. S'il eût été sensible, il vous aurait aimée ; Son âme, dès longtemps, se serait enflammée. Depuis qu'il vous connaît il serait votre amant. D'ailleurs, un tendre engagement. Est rarement le fruit d'une longue habitude. La foudre est, dans les airs, moins lente à s'allumer Que l'amour dans nos coeurs n'est prompt à se former ; Avec autant de promptitude. Il nous porte le coup qu'il nous a destiné ; On ne l'évite point ; l'atteinte est imprévue. Un regard, un coup d'oeil, dès la première vue, Le font éclore ; aussitôt il est né. On a beau le cacher, il devient si sensible ? Que l'on ne tarde guère à le rendre visible : Oh le déclare : heureux si l'aveu qu'on en fait Pouvait toujours produire un bon effet ?ASSAN
Beaucoup.ZÉMIRE
L'amour ne vient jamais, s'il ne vient tout d'un coup : Dès le premier abord j'aurais eu l'âme éprise : Ainsi, vous voyez bien, sans que je vous le dise, Que je n'aurai jamais aucun amour pour vous.ASSAN
Mais vous vous appliquez ce qui n'est que pour nous. C'est à nous, les premiers, à vous rendre les armes. Nous devons commencer d'abord par vous aimer. Il faut qu'auparavant esclaves de vos charmes, Nous cherchions à vous enflammer, Pour arriver enfin à ce bonheur suprême. Ainsi Zémire, en vous aimant, Je pouvais me flatter que mon amour extrême Obtiendrait un retour charmant.ASSAN
Mais il s'agit d'Azor ; Zémire, en bonne foi, Ce rival est-il fait pour obtenir sur moi La préférence la plus chère ? Par où mérite-t-il un don si précieux ? Ce n'est qu'un mortel ordinaire : Je ne vois rien en lui qui puisse tant vous plaire.ASSAN
Tout diffère entre nous, nos rangs, nos biens, nos âges, Je crois avoir sur lui d'assez grands avantages.ASSAN
Mais, Zémire, songez qu'à vos divins appas Son coeur ne s'est jamais offert en sacrifice : Il ne l'en croit pas digne ; il s'est rendu justice : S'il eût été pour vous, épris du moindre feu, Je vous l'ai déjà dit, je le répète encore, Croyez que dès longtemps, il en eût fait l'aveu. Il vous aurait cent fois juré qu'il vous adore.ZÉMIRE
Il ne met l'a pas dis. Mais l'amour par hasard, N'a-t-il point quelqu'autre langage Où la bouche n'a point de part.ZÉMIRE
Et les soupirs ?ASSAN
Sont le partage D'un tendre et malheureux amant. Mais, au sujet d'Azor, sans chercher davantage À vérifier un soupçon ; Qui blesse votre gloire autant que ma tendresse ; À l'objet de votre faiblesse, Zémire, gardez-vous, en aucune façons ; D'en laisser échapper les moindres témoignages.ZÉMIRE
Pourquoi ?ASSAN
D'un insensible ils seraient mal reçus. Vous ne devez jamais prévenir nos hommages. Ce serait mendier l'opprobre d'un refus. Qu'un mystère si déplorable Ne se découvre point. Forcez-le de rester Dans l'ombre et le secret d'un coeur impénétrable, Et ne vous l'avouez que pour le détester.À part.
Que n'ai-je mieux suivi les conseils que je donne ?ZÉMIRE
Je n'espère jamais aucune guérison : Mais vous persuadez ma gloire et ma raison. À vos sages avis mon amour s'abandonne : Je jure, entre vos mains, qu'ils auront leur effet, Hélas ! Quoi qu'il en coûte à ma tendresse extrême, Azor ne saura point que c'est lui seul que j'aime : Oui, c'est Azor que j'aime.ASSAN
Le Théâtre change, et représente un bosquet orné d'orangers, avec un berceau de fleurs, au milieu duquel est la statue de Zémire.
Arrêtez. c'en est fait, Les mots sont prononcés. C'est moi qui suis punie. Tu vois devant tes yeux cette fée ennemie Qui poursuivait un coeur qui n'est fait que pour toi. Azor n'eût pas été moins heureux avec moi. Jouis de ton bonheur ; ma vengeance est finie.SCÈNE IV. Azor en Génie, et habillé galamment, Zemire.
SCÈNE V. Zalag, Azor, Zemire, Nadine, Zaleg, Troupe d'Habitans et d'Habitantes des campagnes voisines.
NADINE
Ne vous avais-je pas prédit Qu'Azor brûlait pour vous d'une flamme secrète ? Votre félicité rend la nôtre complète. Hé bien, partons-nous pour les cieux ?DIVERTISSEMENT.
Entrée d'habitants et d'Habitantes des hameaux voisins, ornés de fleurs et de guirlandes.
LA PRINCIPALE HABITANTE
Venez tous, venez tous [...] éclater vos transports les plus doux.On danse autour d'elle.
Air adressé à Zémire
Four éterniser notre hommage, Nous vous consacrons ce bocage. Régnez ; et qu'il serve à jamais De Temple à vos attraits.AIR chanté par Zémire.
La félicité même Couronne mes désirs : Régner sur ce qu'on aime, C'est régner sur tous les plaisirs.On danse.
VAUDEVILLE.
ZÉMIRE
Le coeur dans cet heureux séjour, Prend autant d'amour qu'il en donne. La plus belle couronne Ne vaut pas amour pour amour. Aimer et trouver du retour, Est sur quoi mon bonheur se fonde ; De tous les biens du monde, Je ne veux qu'amour pour amour.ZALEG
J'ai fait l'épreuve, tour à tour, D'aimer à la Cour, à la ville ; Il est trop difficile D'y trouver amour pour amour. Le temps d'aimer fuit sans retour, Sachez en faire un bon usage : Au-delà du bel âge, Il n'est plus d'amour pour amour. Les biens et les sangs, tour à tour, Engagent la main d'une belle ; Mais le coeur en appelle, Il ne veut qu'amour pour amour. On dit que les amants de Cour. Sans aimer veulent qu'on les aime ; Quel étrange système De vouloir amour sans amour ; À tous les échos d'alentour, Adonis même eût fait redire ; Ah, que n'est-ce Zémire Qui me rend amour pour amour. Coquette et légère, à mon tour, Je sais me venger d'un volage : Mais je change d'usage Quand je trouve amour pour amour. Le vieux Philémon, l'autre jour, Me disait qu'il voudrait me plaire ; Hé ! Qu'en pourrait-il faire, S'il trouvait amour pour amour ? Mon Amant trouve, chaque jour, Mille beautés qu'on me préfère, Mais je lui suis plus chère, Il ne veut qu'amour pour amour.Le divertissement finit par une contre-dance.
1 502 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica