Comédie en vers· Comedie en Vers, et en Cinq Actes
Ecole des Amis
Réprésenté pour la première fois le 25 février 1737 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain à Paris.
Personnages
- HORTENSE
- MONROSE
- CLORINE, suivante d'Hortense
- DORNANE, ami de Monrose
- ARAMONT, ami de Monrose
- ARISTE
- UN GARDE
- LAQUAIS
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE. Monrose qui s'apprête à sortir, Clorine.
CLORINE
Quoi, vous voulez sortir ?MONROSE
Laisse-moi, je te prie. Je ne puis différer ma première sortie, Ni demeurer ici davantage en suspens : Ma blessure m'a fait assez perdre de temps.MONROSE
Eh ! depuis que je suis revenu de l'armée, Blessé dans ce combat où mon oncle a péri, Deux mois se sont passez : je dois être guéri.CLORINE
Quelle raison !MONROSE
Après la perte que j'ai faite, Je veux savoir comment la fortune me traite. D'ailleurs, un intérêt plus pressant, et plus fort Que celui qui me touche, exige cet effort. Mon oncle était chargé des biens de ta Maîtresse ; Et je lui dois un compte... il le faut... le temps presse... D'autant plus qu'elle va retourner au couvent.CLORINE, avec plus de circonspection
Monsieur, vous vous verrez, sans doute, auparavant ?MONROSE
La révolution...CLORINE
A changé votre coeur.MONROSE
Plut au Ciel !... quand j'étais un peu plus digne d'elle, Je l'ai vue insensible à l'ardeur la plus belle. Que serait-ce à présent que je puis n'être rien ?CLORINE
Est-on si prévoyant lorsque l'on aime bien ? Monsieur, est-ce donc-là cette âme si charmée Est-ce vous, qui depuis le départ pour l'armée Avez écrit vingt fois pour avoir son portrait, Qu'on vous eut envoyé, s'il avait été fait ? Hortense eut obéi.MONROSE
Cesse de m'entreprendre. Si j'avais son portrait, il faudrait le lui rendre ; Il faudrait la revoir encore, et me plonger...CLORINE
Du moins, la bienséance...MONROSE
Il n'y faut plus songer.SCÈNE II.
CLORINE seule
Fort bien, il va se perdre, en fuyant ma maîtresse. Je veux les rapprocher tous deux avec adresse.Elle rêve.
Eh ! le portrait d'Hortense est propre à cet effet. Il faut lui procurer en secret ce bienfait, Et lui faire trouver par quelque stratagème Cette heureuse ressource, en dépit de lui-même. Je veux que ce portrait serve à vous réunir : Oui, Monsieur, je saurai vous forcer à venir Le remettre vous-même entre les mains d'Hortense. Alors ils se verront. L'amour d'intelligence Les mènera plus loin qu'ils ne veulent tous deux. Au reste, puisse-t-il avoir un sort heureux ! Espérons que la Cour lui sera moins contraire. Il va lui-même agir. C'est le point nécessaire ; Car... ses amis ont beau le servir de leur mieux ; L'un d'eux n'est qu'un bon homme, ardent, officieux, Qui tracasse, et qui veut toujours être de fête : L'autre n'a que du faste et du vent dans la tête.SCÈNE III. Aramont, Clorine.
ARAMONT, derrière le théâtre, à haute voix
Eh bien ! où sont-ils donc fourrez ? Hola, quelqu'un ?ARAMONT
Quand le Maître est dehors, les Valets sont au diable. C'est Clorine ! Eh ! parbleu, je la trouve à propos. J'avais à vous parler. J'aurai fait en deux mots. Hortense s'en va donc ?CLORINE
Oui, Monsieur, sans remise. Elle rentre au Couvent où le défunt l'a prise. Il l'avait fait venir pour la former un peu, Avant que de lui faire épouser son neveu. Elle y serait déjà retournée au plus vite, Si l'éternelle tant attachée à sa suite, N'avait été malade : elle se porte mieux.ARAMONT
Tant-pis.CLORINE
En quoi ?CLORINE
Oui, Monsieur, je l'espère.ARAMONT
Ah ! je vous en réponds. D'autant plus que son père N'avait point d'intendant. C'était un vieux marin, Qui, pour être partout Maître de son destin, Ne posséda jamais, pour toutes Seigneuries, Qu'un riche porte-feuille, et force pierreries.ARAMONT
Ainsi donc ta Maîtresse, outre ses diamants, Est un des grands partis qui soient peut-être en France : à moins que le défunt, contre toute apparence, N'ait altéré des biens confiez à ses soins ; Mais c'est ce que l'on doit appréhender le moins, Or cela supposé, comme aussi que Clorine Soit une fille aimable, intelligente, et fine...CLORINE
Elle se retourne, comme si on l'appelait.
Ah ! point du tout, Monsieur... Oui... j'entends... excusez ; On vient de m'appeler.ARAMONT, la retenant
Non ; vous vous abusez : Et quand cela serait, qu'importe ? On peut attendre. En faveur de Monrose, il faudrait nous entendre. Tu vois comme au moment de faire son bonheur, Son oncle un peu trop-tôt est mort au lit d'honneur : Tu sais, pour son neveu, quelle était sa tendresse ; Et qu'en le mariant à ta belle Maîtresse, Il lui cédait sa Charge et son Gouvernement : Il croyait être sûr d'en avoir l'agrément. Un coup de foudre a mis l'édifice par terre. Thésauriser n'est pas le fait des gens de guerre ; Et l'on doit peu compter sur leurs successions. Le défunt ne roulait que sur des pensions, De forts appointements, qu'il mangeait à mesure, Ainsi de ce côté la fortune est peu sûre. A l'égard de la Cour, je doute, et je ne sais Si l'on achèvera des projets commencés : Et franchement j'ai peur qu'en cet état funeste Ta Maîtresse ne soit le seul bien qui nous reste. Voila ce qu'il faudrait tous deux négocier.CLORINE
A quoi servirait-il de nous associer ? Hortense va passer sous une autre puissance. On exigera d'elle une autre obéissance.ARAMONT, ironiquement
On exigera d'elle une infidélité : Vous n'y voyez aucune impossibilité. Si Monrose a son coeur...CLORINE
Mais il fuit ma maîtresse !ARAMONT
Elle n'en est pas moins l'objet de sa tendresse ; Mais il compte si peu sur un heureux destin, Ou du moins l'avenir est si fort incertain, Qu'il n'ose plus tenter d'achever sa conquête. Il est intimidé : voilà ce qui l'arrête. Tant de discrétion lui ferait trop de tort. Il faut les rapprocher, et les mettre d'accord.CLORINE
J'entends.CLORINE
Vous me le demandez, à moi ?ARAMONT
Sans contredit.CLORINE
Non pas auprès d'Hortense.CLORINE
Je ne m'en méle pas.CLORINE
Je n'y sais pas lire.ARAMONT, avec dépit
Les filles d'à présent ne savent jamais rien De tout ce que l'on sait qu'elles savent très bien.CLORINE, riant
On ne saurait penser plus à notre avantage. Monsieur, vous souvient-il d'un certain mariage Que vous avez fait faire ?ARAMONT
Oui, j'aime à m'en mêler.CLORINE
C'est le dernier sur-tout que je veux rappeler. Oh !... la suite en est belle, et le chef-d'oeuvre est rare. Ces gens sont en procès afin qu'on les sépare ; Et vous sollicitez leur séparation.CLORINE
Bon ! Et ces deux rivaux, Monsieur, que vous en semble ? Vous les aviez si bien raccommodez ensemble ! D'où vient sont-ils partis aussi-tôt de la main Pour s'aller battre ?CLORINE
Vous souvient-il encore ?...ARAMONT, vivement
Ah ! Trêve de mémoire. Il n'est pas question de faire mon histoire. C'est-à-dire qu'Hortense aura jusqu'à ce jour Fait perdre à notre ami son temps et son amour ?ARAMONT
Eh ! ventrebleu, pourquoi se laisser rendre hommage, Lorsque l'on ne veut pas se laisser enflammer ?ARAMONT
La complaisance est grande.CLORINE
AssezARAMONT
Se peut-il faire !... Eh mais, combien de temps faut-il donc pour lui plaire, Si depuis une année et plus qu'elle est ici, L'amour de son amant n'a pas mieux réussi ? Hortense s'amusait du plaisir d'être aimée. L'hymen se devait faire au retour de l'armée.CLORINE
Il est vrai.ARAMONT
Cette époque est bonne à remarquer. À quoi pensait Hortense ? Elle allait s'embarquer ; Et toutefois l'amour n'était pas du voyage.CLORINE
C'est bien assez qu'il vienne après le mariage : L'amour qui le prévient n'est pas le plus certain. Il vaut mieux ne donner son coeur qu'après sa main. Quand on est sa maîtresse, alors c'est autre chose. Hortense était soumise à l'oncle de Monrose ; Il lui servait de père ; il en avait les droits, Que le sien, en mourant, lui remit autrefois. Ils avaient toujours eu cette alliance en vue. Hortense eut obéi : mais l'affaire est rompue. Aurait-elle bien fait d'aimer auparavant ?SCENE IV.
SCÈNE V. Aramont, Dornane.
ARAMONT
Il va bientôt rentrer.DORNANE
Tu ne le quittes plus ! Je te trouve adorable. Ah ! si l'événement lui devient favorable, Que d'amis fugitifs se verront confondus !ARAMONT
Ils ne sont qu'égarez ; ils ne sont pas perdus. Cette espèce d'amis n'est pas la moins commune. Habiles à prévoir de loin une infortune, Ils ne paraissent plus dans le temps orageux. Le calme revient-il ? On peut compter sur eux. Il ramène avec lui leur troupe mercenaire. Dans le monde, en un mot, c'est l'usage ordinaire, Qui fut, et qui sera toujours comme aujourd'hui ; On n'aime à partager que le bonheur d'autrui.DORNANE
Monrose n'aura point ce reproche à me faire : Et que la Cour lui soit favorable, ou contraire, Il n'en sera ni plus ni moins cher à mes yeux.DORNANE
On cesse d'être ami sitôt que l'on varie. D'abord que l'amitié balance, elle est trahie : La moindre alternative y porte un coup mortel ; Et ce n'est plus qu'un nom qui n'a rien de réel.ARAMONT
Sais-tu que tu dis vrai ?DORNANE, avec fatuité
Voilà comme je pense. Mais ce n'est point assez ; j'agis en conséquence. Depuis qu'il est malade, on n'imagine pas Ce que j'ai vu de gens, combien j'ai fait de pas. J'ai mis en action toutes nos connaissances. N'ai-je pas fait ma cour à toutes les puissances ?DORNANE
J'aurais été plus loin Si je l'avais trouvé possible et nécessaire : Mais Dieu sait de quel air j'ai mené cette affaire !ARAMONT, à part
Tout est perdu.DORNANE
J'agis avec cette assurance Qui subjugue, ou détruit toute autre concurrence. Quoi qu'il en soit, j'ai mis l'épouvante et l'effroi Parmi les prétendants ; ils sont en désarroi. Je leur ai fait un tour qui nous sert à merveille... J'ai publié partout... en secret... à l'oreille... Que Monrose avait tout obtenu de la Cour : Et c'est, grâce à mes soins, la nouvelle du jour. Par-là j'ai dérouté la brigue et la cabale.DORNANE
Tu t'y connais !ARAMONT
Pour moi, je me borne à des soins Qui sont à ma portée ; et je risque un peu moins. Sans moi, des créanciers bloqueraient cette porte : J'ai du moins, pour un temps, écarté leur cohorte,DORNANE
Comment donc ?ARAMONT
En disant partout avec éclat Que la succession est en très bon état Ainsi j'ai suspendu leurs cris et leurs poursuites.DORNANE
C'est une minutie.SCENE VI. Ariste sans être vu, Dornane, Aramont.
ARAMONT
Quoi ! l'ami le plus cher que le défunt ait eu, Laisse ainsi son neveu, tandis qu'il aurait pu Agir, et lui prêter son heureuse assistance ? Son appui nous serait d'une grande importance ; Car enfin son crédit est plus grand qu'on ne croitDORNANE
Il le garde pour lui. Ce n'est qu'un homme adroit, Un Courtisan masqué par la misanthropie, Recouvert du manteau de la Philosophie ; Un Politique sombre, équivoque et caché, Qui se donne à la Cour pour être détaché Des postes, des emplois, des grandeurs, et des grâces ; Mais qui secrètement vise aux premières places ; Et dont l'ambition, quand il en sera temps, Se manifestera peut-être à nos dépens.ARAMONT
Cet Ariste pourtant... il avait paru prendre Au destin de Monrose un intérêt si tendre : Je l'ai cru son ami.DORNANE
Lui ? Sur quel fondement ? Quand on est tel, crois-moi, l'on s'annonce autrement. En effet, l'amitié donne un air moins austère. Un véritable ami n'a d'autre caractère Que celui qui nous plaît. Il se règle sur nous, Il adopte nos moeurs ; il se fait à nos goûts ; Il se métamorphose au gré de nos caprices ; Il prend nos Passions, nos vertus, et nos vices : C'est un caméléon qui reçoit tour-à-tour...ARISTE, s'avançant
Ce portrait-là, Monsieur, est celui de l'amour.DORNANE, à part
C'est Ariste ! Ah, morbleu !ARISTE
Mon abord vous étonne !DORNANE, à part
Tant-pis.ARISTE
Les amis de Monrose étaient sur le tapis. Vous paraissez avoir épuisé la matière ; Et Monrose vous doit sa confiance entière. Oui, par provision vous nous excluez tous. Il ne doit plus compter sur d'autres que sur vous. Vous suffirez à tout ; du moins, je le souhaite. L'amitié qui se vante est souvent indiscrète. Cependant trouvez bon qu'au rang de ses amis Quelqu'autre puisse encore avec vous êtes mis. L'amitié n'admet point de basses jalousies, C'est à l'amour qu'il faut laisser ces frénésies.SCÈNE VII. Monrose transporté de joie, Ariste, Aramont, Dornane.
MONROSE, à Aramont et Dornane
Mes amis, prenez part à la joie où je suis. Mon bonheur est prochain ; si j'en crois tous les bruits, On dit qu'en ma faveur la Cour est réunie.Apercevant Ariste.
Ah ! Monsieur. C'est me faire une grâce infinie. Ces Messieurs sont témoins si depuis mon retour Ma santé m'a permis de vous faire ma cour.DORNANE
Et moi, de la nouvelle...ARAMONT, à part
En cas de réussite.DORNANE
C'est qu'il te rend justice. On l'obtient quelquefois, Quand on a le secret de se la faire rendre. Une affaire dépend du tour qu'on lui fait prendre. La fortune et l'amour se ressemblent tous deux : C'est la même façon pour traiter avec eux.MONROSE
Je commence à le croire.MONROSE
De quoi ?DORNANE
De cette lettre Qu'il a fallu te faire écrire, et t'arracher ? Car avec toi, mon cher, à moins de se fâcher...MONROSE
Ou du moins adoucir...DORNANE
Va, va, le style est bien. La souplesse est pour nous un indigne moyen, Presque toujours nuisible, et jamais légitime : Qui s'abaisse soi-même est sa propre victime. On ne cherche que trop à nous humilier. Nous devons exiger, et non pas supplier.À Ariste.
N'est-il pas vrai, Monsieur ?ARISTE
Chacun a ses usages.MONROSE
J'ai vu tous nos amis...ARISTE, à part
Qui ne sont pas plus sages.DORNANE
Les empêcher ? Je dis que c'est un coup d'état. On n'y saurait donner trop de cours et d'éclat. Sur la foi de ce bruit heureux et profitable, Chacun trouve que rien n'était plus équitable. Tout le monde applaudit. Je vous laisse à penser Si la Cour, qui le voit, pourra se dispenser D'un acte d'équité que l'on trouve à sa place. Il ne dépend plus d'elle. Il faut qu'elle le fasse, Et qu'enfin elle cède à la nécessité...DORNANE
En seriez-vous surpris ?ARISTE
Vous êtes politique.ARISTE, à part
Contre cet étourdi je ne saurais tenir.À Monrose.
Dans un instant, Monsieur, pourrais-je revenir ?MONROSE
Commandez.DORNANE
Enfin il se retire.SCÈNE VIII. Monrose, Aramont, Dornane.
MONROSE, toujours joyeux
Je puis donc m'applaudir avec vous sans témoins, Et vous féliciter du succès de vos soins.Il les embrasse.
Permettez ce transport à ma reconnaissance : D'autres effets seront peut-être en ma puissance. Ma chute était horrible ; il faut en convenir. Si je vous faisais voir quel affreux avenir Était devant mes yeux !...DORNANE
Éloignons cette idée ; Puisqu'aussi-bien l'affaire est presque décidée. D'ailleurs, ton désespoir m'était injurieux. Suis-je donc un ami si frivole à tes yeux ? Que le sort te trahisse, ou soit qu'il te seconde, Mets-toi bien dans l'esprit que je n'ai rien au monde Qui ne te soit acquis : je crois que là-dessus Tu veux bien m'épargner des serments superflus. Bien souvent ce ne sont que des mots d'habitude Qui joignent le parjure avec l'ingratitude.MONROSE
Va, j'en suis convaincu ; ce n'est pas d'aujourd'hui : Mais je ne veux pas être a la charge d'autrui. Vous dirai-je pourtant que la froideur d'Ariste Jette dans mon esprit un doute qui m'attriste ?DORNANE
C'est un homme fâché, qui voit avec dépit Que nous n'ayons point eu recours à son crédit. Eh ! combien n'est-il pas de ces gens tyranniques, De ces jaloux amis qui veulent être uniques ; Assez durs, pour trouver mauvais qu'un malheureux Leur fasse voir enfin qu'on peut se passer d'eux ? Heureux, qui peut ainsi mortifier leur gloire. Et venger l'amitié !... Mais si tu veux m'en croire, Le temps est cher, il faut, et même dès ce jour, Aller tête levée, et paraître à la Cour.SCÈNE IX. Monrose, Aramont.
SCÈNE X.
ACTE II
SCENE I. Ariste, Monrose.
MONROSE, à part
Quel entretien fâcheux !... Il finira peut-être ?ARISTE
Vous me le permettez ?ARISTE
Une étroite amitié m'unissait avec elle. Votre oncle n'eut jamais un ami plus fidèle, Et plus tendre que moi. Je vous trahirais tous, Si je dissimulais davantage avec vous. Vous vous perdez.ARISTE
Vous entrez dans le monde ; et vous allez paraître Sur ce fameux théâtre, où j'ignore comment J'ai pu me soutenir jusques à ce moment. Vous n'êtes pas encore instruit de ses mystères. Jusqu'ici vos emplois, vos devoirs militaires, Vous en ont écarté. La Cour est en tout temps Une terre inconnue à tous ses habitants. Après un long séjour, après un long usage, On s'y retrouve encore à son apprentissage ; On y marche toujours sur des pièges nouveaux ; On y vit, entouré d'un peuple de rivaux, Ou d'amis dangereux. Heureux qui les devine ! On n'y peut s'élever que sur quelque ruine ; On n'y peut profiter que des fautes d'autrui. Tel, au gré de ses voeux, s'y maintient aujourd'hui, Qui demain ne pourra faire tête à l'orage : Et l'on finit souvent par y faire naufrage. Mais d'après ce portrait qu'on ne peut qu'ébaucher, N'avez-vous en secret rien à vous reprocher ?MONROSE
Je ne crois pas avoir de reproche à me faire : Et du moins le succès vous prouve le contraire.ARISTE
Le succès ! Puissiez-vous n'être point dans l'erreur ! Je voudrais avoir pris une fausse terreur : Mais je tremble pour vous.MONROSE
Je vous suis redevable.MONROSE
J'apprends de toutes parts le bonheur que j'attends : N'ai-je pas à la Cour des droits assez constants ? Et d'ailleurs, un refus est-il en sa puissance ? Je dois tout espérer de sa reconnaissance.ARISTE
Dites de ses bontés.MONROSE
Je réclame mon bien.ARISTE
Vous vous faites un droit qui pourrait ne pas être. Vos aïeux ont chacun obtenu dans leur temps, Le prix que méritaient leurs services constants. Ce sont leurs actions, plutôt que leurs Ancêtres, Qui les ont fait combler des faveurs de leurs Maîtres, Et monter aux honneurs que vous sollicitez. Les bienfaits sont à ceux qui les ont méritez. Les grâces ne sont point des biens héréditaires : Nous n'en sommes jamais que les dépositaires : Mais par la même voie on peut les obtenir. Vos pères ont laissé leur nom à soutenir, Leur vertu, leur exemple, et leur carrière à suivre. Voilà ce qu'après eux il faut faire revivre, Et dont vous vous devez mettre en possession. Tout le reste n'est point de leur succession.ARISTE
La façon pouvait être un peu plus convenable. Lorsque j'ose avancer qu'il ne vous est rien du, Je ne dis pas, Monsieur, qu'il vous soit défendu D'employer les moyens qui sont à votre usage, Pour sauver le débris d'un aussi grand naufrage. Vous y devez songer ; et je dois vous aider.MONROSE
Je ne vois pas en quoi j'ai pu me dégrader. Ce serait trop payer la plus haute fortune. Non, non, Monsieur, perdez cette crainte importune. Je ne sais point jouer un rôle humiliant : Et l'on peut demander, sans être Suppliant. J'ai fait solliciter, avec cette décence, Et cette liberté, digne de ma naissance : J'en aurais épargné la peine à mes amis ; Mais enfin, ma santé ne me l'a pas permis. S'ils ont agi pour moi, c'est sans me compromettre. J'ai même écrit en Cour...ARISTE, remettant une lettre à Monrose
La voici cette lettre. Quelqu'un veillait pour vous. Son bonheur a permis Qu'il ait su le danger où vous vous étiez mis. Quoi ? Vous osez, Monsieur, dans l'état où vous êtes, Poursuivre des bienfaits comme on poursuit des dettes ? L'orgueil et la fierté sollicitent pour vous ? Si vous aviez des droits, vous les détruiriez tous. C'est indirectement s'attaquer à son Maître, C'est l'offenser lui-même, et c'est le méconnaître, Quand on manque aux égards que l'on doit à son choix.MONROSE
Vous m'effrayez, Monsieur.ARISTE
Je fais ce que je dois. Je ne sais point flatter quand le mal est extrême. Mais vous n'étiez pas fait pour vous perdre vous-même. Eh ! laissez-vous aller à votre naturel, Au caractère heureux qui vous est personnel. Vous êtes né prudent, humain, doux, et flexible : Ce sont-là les moyens qui rendent tout possible. Il faut gagner les coeurs ; la fortune les suit. Lorsque vous le pouvez, quelle erreur vous séduit ? On ne peut s'observer avec trop de scrupule, Un langage superbe est toujours ridicule : Plus on est élevé, plus il est messéant. C'est ainsi que le Peuple, au fond de son néant, Toujours séditieux, quelque bien qu'on lui fasse, Parle indiscrètement de ceux qui sont en place : Vous en seriez traité de même, à votre tour, Si vous étiez chargé de le régir un jour.MONROSE
Vous m'en dites assez ; épargnez-moi le reste. Vous venez de détruire un charme trop funeste.ARISTE
Que la décision n'est-elle en mon pouvoir ! Mais c'est un dénouement que l'on ne peut prévoir. Peut-être est-il prochain : et votre destinée Peut, d'un moment à l'autre, être déterminée. Attendez votre sort ; et ne recevez plus Ces compliments suspects autant que superflus. Peut-être des amis un peu trop pleins de zèle, Ou des Rivaux, ont fait courir cette nouvelle. Un bruit trop favorable est souvent dangereux. Voyez des gens qui soient un peu mieux instruits qu'eux ; Et du reste daignez agréer mes services.SCÈNE II.
SCENE III. Ariste, Hortense.
ARISTE
C'en est donc fait, Madame ! un départ nécessaire Éloigne de la Cour son plus bel ornement ? Il est bien douloureux de vous perdre, au moment Où tout semblait devoir fixer ici vos charmes. Que vous allez coûter de soupirs et de larmes !ARISTE
Ce sont les sentiments qui sont dans tous les coeurs. Madame, il en est un, sans vous parler du reste, Pour qui ce contretemps doit être bien funeste. Il semblait être fait pour vous appartenir. Pourrez-vous conserver un tendre souvenir ? Vous garantirez-vous des effets de l'absence ?ARISTE
Que deviendront ces noeuds que l'amour avait faits ? Votre coeur, votre main, sont les plus grands bienfaits, Que puissent procurer l'Amour et la Fortune. L'espoir va ranimer une foule importune. On cherchera sans doute à forcer votre choix. Vous ressouviendrez-vous qu'un autre avait des droits ?...HORTENSE
Monsieur ; vous m'étonnez ?HORTENSE
Nous ne le sommes pas.HORTENSE
Que pour m'abandonner au penchant le plus tendre, Il faudrait que l'hymen m'en eut fait un devoir.ARISTE
Quand l'amour vous aurait soumise à son pouvoir Sur la foi d'un hymen prochain et convenable...HORTENSE
À vos yeux, comme aux miens, j'eusse été condamnable. Nous avons des devoirs qui ne sont que pour nous. Vous pouvez être amants avant que d'être époux, Et vous livrer sans crainte à votre ardeur extrême : Mais, que pour notre sexe il n'en est pas de même ! Quand nous prenons trop-tôt un légitime amour, Il peut nous coûter cher. Par un affreux retour Il arrive souvent qu'on nous en fait un crime, Qu'un trop injuste époux nous ôte son estime : Et qu'il se croit alors en droit de nous taxer, D'avoir un coeur, hélas ! trop facile à blesser.ARISTE
Vous ne m'honorez point de votre confiance, Madame, je le vois : j'ai quelque expérience. Pourquoi me craignez-vous ? Ne dissimulez plus.ARISTE
Un intérêt plus tendre, et plus fort qu'on ne pense, M'oblige à redoubler une si vive instance. J'espère par la suite obtenir mon pardon. À quelque chose enfin l'on peut vous être bon, Et même auprès de ceux dont vous allez dépendre. De mon faible crédit je puis assez prétendre...HORTENSE
Un homme tel que vous...ARISTE
Ah ! vous y comptez peu. Si vous ne daignez pas m'accorder votre aveu, Donnez-moi les moyens d'agir en assurance ; Dites-moi votre goût, ou votre répugnance ; Par pitié pour vous-même, ordonnez ; et comptez...HORTENSE
Je ressens vivement de si grandes bontés : Mais je ne dois penser, ni vous dire autre chose. Pour changer d'entretien... Que dit-on de Monrose ?ARISTE
Il est vrai que depuis qu'il est sous votre empire, Son coeur vous est assez connu pour n'en rien dire.ARISTE
J'en ai bien du regret.HORTENSE, plus vivement
Eh bien, Monsieur, gardez aussi votre secret.SCÈNE IV. Hortense, Clorine.
HORTENSE, à Clorine
Je ne puis revenir de mon émotion, Je viens de soutenir la persécution, L'attaque la plus vive, et la plus continue... Qu'ai-je fait ? Qu'ai-je dit ? Que suis-je devenue ? Conçois-tu les efforts, peut-être superflus, Que j'ai faits ?CLORINE
Eh bien, Ariste ?HORTENSE
Il a fait son possible.HORTENSE
J'en serais accablée.CLORINE
C'est pour contenter certains vouloirs malins, Où naturellement les hommes sont enclins : Ils ont tous la fureur de savoir nos faiblesses.Vouloir : action de la volonté. Ce mot n'est pas fort bon ni en vers ni en prose ; c'est pourquoi il ne faut l'employer que rarement et en de certaines occasions. [F]
HORTENSE
Lui ?CLORINE
Mon_Dieu ! Pourquoi non ? Il faut s'attendre à tout, Quand on a, comme vous, tant d'attraits en partage.CLORINE
Ne sont-ce que des fous qui peuvent nous aimer ? Mais à propos d'amant, vous m'allez bien blâmer.HORTENSE
De quoi donc ?CLORINE
Que je cherche au fond de ma mémoire ! C'est à l'occasion... tenez... voilà l'histoire. Il faut vous l'avouer ; c'est pour votre portrait... Que diantre ! Il ne peut pas se perdre tout-à-fait.CLORINE
Je vais plus loin. Par tout ce que je me rappelle, Je ne sais... J'entrevois du mystère en ceci.HORTENSE
Comment ?CLORINE, montrant l'appartement de Monrose
Je gagerais qu'il n'est pas loin d'ici.HORTENSE
Que veux-tu qu'il en fasse ?HORTENSE
Qui, lui, m'aimer encore ? Ah, quelle erreur extrême ! Hélas ! Son infortune, ou quelqu'autre sujet, M'ont ôté son amour : je n'en suis plus l'objet. Tu vois depuis un temps comme il fuit ma présence. Lui-même il a déjà commencé notre absence. Nous sommes en exil dans la même maison.HORTENSE
Si je ne l'aime pas... Étais-je la maîtresse ? Ne m'a-t-on pas livrée à toute ma faiblesse, Aux charmes d'un espoir que le sort a trahi ? Apprends-moi donc comment j'aurais désobéi. Qu'on s'en prenne au devoir : c'est lui qui m'a séduite.CLORINE
Madame, j'en reviens au soupçon qui m'agite. Monrose, si j'en crois ce que j'ai dans l'esprit, Aura votre portrait, comme je vous l'ai dit. La restitution peut en être incertaine. Madame, il vous convient de vous en mettre en peine. Enfin, à tout hasard, et sans plus marchander, Je vous conseillerais de le lui demander.HORTENSE
Ce serait trop risquer mon malheureux secret, Mon amour vient de prendre un essor indiscret ; C'est le dernier.CLORINE
Mais si d'un air soumis et tendre Il vous le rapportait, sans vouloir vous le rendre ! Pourriez-vous le forcer ?...CLORINE
Qu'il vienne seulement !SCÈNE V. Aramont, Hortense, Clorine.
ARAMONT
Ah ! Madame, c'est vous ! J'en suis comblé de joie. C'est à propos qu'ici la fortune m'envoie Pour vous marquer mon zèle et ma discrétion.ARAMONT
Je viens de ramasser ce portrait ici proche : Sans doute qu'il était tombé de votre poche : Quelqu'autre moins fidèle aurait pu s'en saisir.CLORINE, à part
Eh bien, quel enragé !ARAMONT
Je me fais un plaisir...HORTENSE
Clorine était en peine...HORTENSE, en lui faisant le révérence
Monsieur, je suis sensible à votre procédé.À Clorine
Reprenez ce portrait.SCÈNE VI. Aramont, Clorine.
CLORINE, à part
Cet homme-est possédé.ARAMONT, à part, et le portrait à la main
Ouais ! mon petit service est pris en déplaisance !Déplaisance : vieux mot qui signifiait chagrin, mélancolie. [F]
SCENE VII.
ARAMONT, seul
Je serais bien surpris si je n'étais qu'un sot, Oui, vraiment, à la fin j'entends à demi-mot. Il s'ensuit qu'il fallait d'abord entr'autre chose Remettre ce portrait dans les mains de Monrose : Et je conclus de-là qu'Hortense a le coeur pris. Travaillons là-dessus ; il n'importe à quel prix.SCÈNE VIII. Aramont, Dornane.
ARAMONT
Laquelle ?DORNANE
A ton avis ?ARAMONT, à part
L'aurait-il déjà sue ?DORNANE
Tu prônes l'héritage...ARAMONT
Oui : c'est un tour d'ami.ARAMONT
Sans doute : je l'ai dit en faveur de Monrose. Peut-on se maintenir à moins qu'on n'en impose ? Par-là, ses créanciers, prêts à fondre sur lui, Se sont tranquillisez.DORNANE
Tu vas voir aujourd'hui Que ta finesse aura des suites bien contraires. Tous ces coquins mettront le feu dans les affaires. Ils savent qu'on les joue : ils vont saisir partout. J'ignore si Monrose en pourra voir le bout ; Pourvu que son honneur n'en soit pas la victime.ARAMONT
Quelle chimère !DORNANE
Point : ma crainte est légitime. Pour être serviable, il faut être prudent. On est bien dangereux, quand on est trop ardent. J'aimerais cent fois mieux une amitié stérile, Que celle qui me nuit, en voulant m'être utile.ARAMONT
J'ignorais que mon zèle eut si mal réussi. Mais de plus d'un endroit il me revient aussi Que le vôtre n'a pas tout le succès possible : À Monrose, au contraire, on dit qu'il est nuisible.ARAMONT
C'est le Public.ARAMONT
Que Monrose se perd, et que c'est par la faute De ceux qui lui font prendre une allure trop haute. La Cour trouve mauvais qu'il ait entretenu La croyance où l'on est qu'il a tout obtenu.DORNANE
La Cour trouve mauvais !SCÈNE IX. Aramont, Dornane, Monrose.
MONROSE avec un air sombre et chagrin
Je faisais un beau songe ; il faut se réveiller. De quels biens à la fois je me vois dépouiller ! La mort m'enlève un oncle, illustre, et secourable ; Je perds l'espoir prochain d'un hymen favorable ; Par un inévitable et triste enchaînement Je manque tout, la Charge, et le Gouvernement. Il ne restera rien de tant de récompenses, De ses travaux, des miens, de toutes mes dépenses. Mon bien ne suffira qu'à peine à m'acquitter. Que vais-je devenir ? Il faudra tout quitter.DORNANE
Quel conte ?MONROSE
Il lui plaît de répandre Ses grâces sur quelqu'un qui peut mieux y prétendre. Elle accorde au plus digne...DORNANE
N'es-tu point trop crédule ?MONROSE
Mon malheur est certain.DORNANE
Mais il est ridicule.MONROSE
Ceux que je viens de voir ne m'ont que trop instruit. Un autre est désigné. Ce n'est point un faux bruit. Ma plus grande infortune en cette conjoncture Vient d'avoir devancé ma fortune future. Comptant sur l'avenir que j'ai trop espéré, J'en avais pris l'état ; je me suis obéré.DORNANE
Parbleu, qui ne l'est pas ! Surtout parmi nous autres ! Messieurs tes créanciers feront comme les nôtres. Ils prendront patience. Ils sont faits pour cela. Ne va pas, en payant, nous gâter ces gens-là.DORNANE
Ah ! si tu veux payer, il faut te laisser faire. Mais cela ne conduit à rien ; tout au contraire. Ou tu veux t'acquitter par un nouvel emprunt, Ou tu comptes beaucoup sur les biens du défunt ?MONROSE
Point du tout, je vous jure : et j'ai tout lieu de croire Que mon oncle, après lui, ne laisse que sa gloire. Il ne fut jamais riche : et tout ce que l'on dit Ne sera qu'un faux bruit, qu'on répand à crédit. Je crois que je pourrai conserver ce Domaine, Que vous me connaissez au fond de la Touraine ; C'est-là que pour jamais je m'ensevelirai.DORNANE
J'empêcherai ta fuite.ARAMONT
Et moi, je vous suivrai.DORNANE
Je n'entends point ce terme.MONROSE
Je veux me libérer.DORNANE
Te libérer ? Comment ?DORNANE
C'est te couper la gorge.MONROSE
Il le faut bien. Que faire ?DORNANE
Que deviendras-tu ?MONROSE
Rien. Suis-je si nécessaire ? Faut-il pour soutenir toujours le même état ? À mille malheureux emprunter mon éclat ? À l'abri d'une fausse et coupable importance, Les forcer de m'aider de leur propre substance, Et braver à la fois mes remords et leurs cris ? J'aime mieux n'être plus, que de vivre à ce prix.DORNANE
C'est une extrémité fâcheuse, abominable. Que diable ! au bout du compte elle n'est pas tenable. Je voudrais bien t'aider, mais je ne sais par où. Mon fripon d'Intendant dit qu'il n'a pas un sou. Mais qu'il en ait, ou non, il faut bien qu'il m'en donne : J'ai promis une fête à certaine personne, Que j'avais ménagée expressément pour toi. De plus, je te dirai... Tu le sais comme moi ; Il semble qu'on avait un présage infaillible, Qu'aux besoins d'un ami je serais trop sensible. On m'a lié les mains : sans quoi... Mais après tout, Ne précipitons rien. Il faut voir jusqu'au bout. La révolution me paraît un peu prompte. Je le saurais. Je vais m'en faire rendre compte. C'est encore un faux bruit que l'on aura semé. Ne conclus rien avant que j'en sois informé.Il va pour sortir.
MONROSE, à Aramont
Tu parais pénétré de mon malheur extrême.MONROSE
Il faut s'en consoler.ARAMONT
Que nous veut le Marquis ?DORNANE, revenant mystérieusement
Je reviens. Quand j'y pense... Il faut tout mettre au pis. Nous vivons dans un siècle où rien n'est impossible ; Où, bien loin de servir, le mérite est nuisible. Il pourrait arriver que, sans savoir pourquoi, La Fortune aurait pris un travers avec toi. Tu perdrais à beau jeu. Mais en cas de disgrâce, J'entre dans tes raisons, je me mets à ta place. Je sens que le dépit justement irrité, Ton honneur, en un mot, et la nécessité, Malgré tous tes amis, pourraient bien te réduire À prendre le parti dont tu viens de m'instruire : En ce cas, je propose un accommodement, Qui nous arrangerait tous deux également.MONROSE
Parle.MONROSE
De tout mon coeur.DORNANE
Parbleu, j'en trouverai.ARAMONT
Cet homme est obligeant.ARAMONT
Oui-da.MONROSE
On peut s'ajuster.ARAMONT
Mal.MONROSE
Je t'en laisse l'arbitre.DORNANE
Je te suis obligé.ARAMONT
Ce serait à bon titre.SCÈNE X. Aramont, Monrose.
ARAMONT
La proposition me paraît surprenante, Et pour trancher le mot, elle est impertinente. Quoi ! de votre dépouille il veut s'accommoder, Après vous avoir dit qu'il ne peut vous aider ?MONROSE
Je ne vois pas d'où vient cette surprise extrême, Dornane ne peut rien pour moi ni pour lui-même, Mais quand il s'agira de faire son chemin, Sa famille pour lors y donnera la main.MONROSE
Sans doute. Puisqu'il faut que je vende. Heureux dans ma déroute De pouvoir obliger quelqu'un de mes amis C'est le dernier plaisir qui me sera permis !ARAMONT
On pourrait s'en passer.SCÈNE XI.
ACTE III
SCÈNE I. Ariste, Un Valet.
SCÈNE II.
ARISTE, seul
Faut-il que je ne puisse Lui dire mon secret ? Monrose est étonnant De ne pas voir quel est le péril imminent, Où son humeur facile expose sa fortune. La remontrance ici deviendrait importune ; Et loin de s'éclairer par mes avis secrets, Il irait les traduire à ces gens indiscrets, À qui sa confiance est un peu trop livrée. Oh ! jeunesse, toujours d'elle-même enivrée ! Monrose est dans ce temps difficile à passer. Il faut y suppléer, et ne nous point lasser : Du moins j'ai réparé les fautes qu'ils ont faites. Quoi qu'il puisse arriver, j'ai mis ordre à ses dettes ; Il ne se perdra point.SCÈNE III. Ariste, Monrose.
MONROSE
Oui, je sors de chez vous.MONROSE
Attendre.... Quoi, Monsieur ? Qu'ai-je encore à prétendre ? C'est d'un autre que moi dont la Cour a fait choix.MONROSE
Ah ! je le crois.ARISTE
Ou vous le supposez. Est-ce une conséquence ? On revient quelquefois de plus loin qu'on ne pense. Empêchez cependant qu'on n'aille débiter À la Cour, et par-tout, que vous voulez quitter. Un bruit si ridicule a l'air d'une menace, Ou du moins d'un dépit qui n'est pas à sa place.MONROSE
Ce sont mes ennemis...ARISTE
Non ; ce n'est point eux. Il est bien d'autres gens qui sont plus dangereux. Ne croyez pas, Monsieur, que je taxe personne Dans ces réflexions que je vous abandonne. Quand j'y pense, entre nous, je vois présentement Que l'amitié se donne et se prend aisément ; Elle est, comme l'amour, hasardeuse et légère. Une conformité frivole et passagère D'âge, d'état, d'humeur, et surtout de plaisir, Sans nul autre examen, suffit pour nous saisir. Nous nous associons, comme on fait en voyage, Sans savoir avec qui le hasard nous engage ; Et l'on devient ami comme on devient amant : Pour faire une maîtresse, il ne faut qu'un moment : Mais l'amitié, du moins comme je l'envisage, De part et d'autre exige un long apprentissage ; Et vous devez savoir à vos propres dépens, Qu'un ami véritable est l'ouvrage du temps.MONROSE
On peut me reprocher quelques moments d'ivresse, Trop de facilité, des erreurs de jeunesse ; Ma confiance a pu s'égarer quelquefois Dans la prospérité peut-on faire un bon choix ? Et comment démêler l'amitié véritable D'avec la flatterie alors inévitable ? La Fortune nous met un bandeau sur les yeux. Depuis qu'elle a changé la face de ces lieux, Pouvais-je mieux choisir dans cette circonstance, Que ceux qui sont venus m'offrir leur assistance ? Je n'ai retrouvé qu'eux dans mon adversité. L'ascendant, l'habitude, et la nécessité, M'ont forcé d'accepter leurs secours salutaires ; Ils se sont partagé le poids de mes affaires ; Ils s'en sont emparez. S'ils ne sont pas heureux, Que voulez-vous ? Du moins, je ne crains avec eux Aucune ingratitude, aucune fourberie.ARISTE
Mais ne craignez-vous rien de leur étourderie ?... Pardonnez ; je m'échappe ici mal-à-propos : C'est, je crois, vous en dire assez en peu de mots. Du reste est-il permis de vous parler d'Hortense ?MONROSE
Hélas !ARISTE
Qu'est-ce ? On soupçonne un peu votre constance. Vous ne la voyez plus. D'où vient ce changement ? Parlez ; auriez-vous pris quelqu'autre engagement ?MONROSE
Quand la fortune change, et devient si cruelle, Le coeur d'un malheureux devrait changer comme elle. Ma constance est du moins un secret ignoré. Je dévore mes feux, et j'en suis dévoré.MONROSE
La probité l'exige, et l'intérêt d'Hortense : Tous deux font qu'à ses yeux j'ai cessé de m'offrir. J'ai craint de l'offenser, j'ai craint de l'attendrir. Son repos m'est trop cher, pour oser le détruire, Et je l'estime trop, pour vouloir la séduire. La distance à présent est trop grande entre nous. Il faut que son amant puisse être son époux. Ainsi je dois cesser une vaine poursuite. Je n'ai plus que les pleurs, le silence, et la fuite.SCÈNE IV.
SCENE V. Monrose, Clorine.
MONROSE
Allons, je vais les voir.SCÈNE VI.
SCÈNE VII. Hortense, Clorine.
HORTENSE, avec un billet à la main
Je suis au désespoir ; la méprise est cruelle : Comment la réparer ?CLORINE
Madame quelle est-elle ?HORTENSE
Mes gens se sont trompez.CLORINE
Peut-on savoir en quoi ?HORTENSE, à Monrose
Et peut-être ai-je lu mon arrêt. On finit ses malheurs, s'il veut être sensible : Ce billet l'en assure.CLORINE
Ah ! Serait-il possible ?HORTENSE
Des offres qu'on lui fait il peut-être charmé. S'il n'est pas inconstant, du moins il est aimé.CLORINE
Oui, c'est un grand attrait.HORTENSE
Hélas ! qu'elle est heureuse De pouvoir à son gré se montrer généreuse, Et d'employer ainsi !...HORTENSE
Va trouver Aramont... lui-même. Il faut lui dire Que je veux lui parler, avant qu'il se retire.CLORINE
Eh, qu'en voulez-vous faire ? Ah ! si vous l'employez, Vous l'allez bien charmer. Mais si vous m'en croyez... Vous le voulez charger de rendre cette lettre ?HORTENSE
Sans doute.HORTENSE
La supprimerait-il ?CLORINE
Ah ! n'en ayez pas peur. D'un bout du monde à l'autre il irait de bon coeur. Ils la liront ensemble ; et puis, gare la glose ! Il fera ses efforts pour pervertir Monrose.HORTENSE
Il n'importe.CLORINE
Madame, il vous sacrifiera.SCÈNE VIII.
HORTENSE, seule
J'ai donc une rivale ? Il n'en faut point douter. La preuve que je tiens a de quoi me suffire. Je ne suis pas la seule à qui l'amour inspire En faveur de Monrose un projet généreux ! Une autre s'intéresse à son sort malheureux... Si nous nous rencontrons dans la même pensée, J'ai le secret plaisir de l'avoir devancée... Mais on ne revient point... Ah ! que les Valets sont...Elle paraît inquiète.
SCÈNE IX. Hortense, Un Valet.
HORTENSE, avec inquiétude
Avez-vous bien pris garde à ne vous pas méprendre ?SCÈNE X.
HORTENSE seule
Qu'ai-je fait ? Quand je veux l'empêcher de périr, N'est-ce point un ingrat que je vais secourir ? Eh ! dois-je me livrer à cette inquiétude, Et le sacrifier à cette incertitude ? N'est-ce que l'intérêt qui doit nous émouvoir ? Pour être généreuse, a-t-on besoin d'espoir ? Employons les moyens qui sont en ma puissance. Et qu'il n'en ait jamais la moindre connaissance, Il est perdu pour moi. Sauvons le seulement : Que ce soit comme ami, si ce n'est comme amant.SCÈNE XI. Hortense, Clorine.
CLORIN, éploréee
On attend Aramont.HORTENSE
A-t-on quelques nouvelles ?HORTENSE
Serais-je condamnée À passer sous le joug d'un cruel hyménée ? Ma fortune sans doute aura tenté quelqu'un, Et l'on m'accorde aux voeux d'un amant importun !HORTENSE
S'il est vrai, tu peux rompre un si cruel silence. Tu pleures ? Les détours deviennent superflus ; Parle.HORTENSE
Explique ce mystère.HORTENSE
L'aurait-il dissipé ?HORTENSE
Mais en es-tu bien sûre ?CLORINE
Hélas ! que trop, Madame ; et je vous en assure. À l'instant même on vient de lever le scellé. J'ai tout su d'un témoin qui me l'a révélé ; Et ce Témoin, Madame, est un des Commissaires.HORTENSE
Que dit Monrose ?CLORINE
Il est avec ces gens d'affaires. D'un oeil presque insensible il voyait ses malheurs : Les vôtres l'ont atteint des plus vives douleurs. On dirait que lui-même il s'en croit responsable : Dans son accablement il est méconnaissable : Toute sa fermeté se change en désespoir : Sans détourner les yeux, il n'a pas pu me voir : Il m'a caché des pleurs, que sans doute il dévore ; J'en ai versé moi-même ;... Et j'en répands encore.HORTENSE, à part
Quel bonheur ! j'ai sauvé ce qui m'est nécessaire.CLORINE
Qu'allez-vous devenir ?HORTENSE
Ce sera mon affaire.HORTENSE
Quels sont-ils ?CLORINE
Ce sont vos diamants : Vous en avez ; ils sont d'un prix considérable. Du moins, vous vous ferez un sort moins déplorable.HORTENSE, à part
Si cela pouvait être !SCÈNE XII. Hortense, Aramont.
ARAMONT, à part
Voyons donc si ma lettre aura bien réussi.HORTENSE, à part
Voici l'instant fatal ; tout mon coeur en frissonne.À Aramont.
Monsieur, en arrivant, n'avez-vous vu personne ?ARAMONT
En entrant, on m'a dit que je devais vous voir ; Et je viens m'acquitter de ce premier devoir.HORTENSE
Puis-je compter sur vous ?ARAMONT
Tout me sera facile.HORTENSE
Je le souhaite.HORTENSE
Peut-être pourrez-vous le trouver indiscret. Il faut bien du courage, et beaucoup de secret.ARAMONT
Je m'en fais un plaisir, un devoir, une loi. Je vous engage tout, mon honneur, et ma foi. Que je sois réputé le plus grand des parjures !...HORTENSE
Je vais donc vous donner les preuves les plus sûres De l'état que je fais de votre probité. Mon coeur va s'épancher avec sécurité. Monrose vous est cher ?ARAMONT
Beaucoup plus que moi-même.HORTENSE
Je vous crois trop sensible à son malheur extrême, Pour craindre de vous mettre avec moi de moitié,ARAMONT
Sûrement.HORTENSE
Unissons... l'amour et l'amitié. Cachez-moi la surprise où ce discours vous jette. Votre ami va périr. Je sais ce qu'il projette. Puisque le sort s'obstine à le persécuter, Vous ne l'ignorez pas, il va s'exécuter. S'il vend son Régiment, sa perte est infaillible : Il met à sa fortune un obstacle invincible.ARAMONT
Il est vrai ; son dessein est de quitter la Cour : Son malheur l'y contraint ; ce sera sans retour. Que ne puis-je empêcher ce cruel sacrifice ! Ma fortune, mes biens, seraient à son service ; Je saurais employer des moyens détournez : Mais malheureusement mes pouvoirs sont bornez.ARAMONT
Je ne fais point ici des avances frivoles ; Et je voudrais pouvoir me vendre, où m'engager. Je n'ai qu'un revenu modique et viager ; C'est à quoi me réduit la fortune cruelle. Pour la première fois je murmure contre elle. Les malheurs d'un ami me font sentir les miens.HORTENSE
Moi-même.HORTENSE
Ne pourrais-je être aussi généreuse que vous ? Avez-vous des vertus qui ne soient pas pour nous ?ARAMONT
Je sais qu'il n'en est point qui ne vous soit commune ; Mais avec tout cela, Madame, il en est une Que l'on n'a point laissée à votre liberté : C'est malheureusement la générosité : Quoique vous jouissiez d'un bien considérable, Vous ne pouvez en rien nous être secourable.HORTENSE
Peut-être.HORTENSE
Je sais notre esclavage. Si vous voulez pourtant ne vous pas opposer... J'ai quelque superflu dont je puis disposer.ARAMONT
Comment ?ARAMONT
Quelle chimère !SCÈNE XIII. Hortense, Aramont, Clorine.
HORTENSE
Eh bien, qu'est-ce que c'est ?CLORINE
Tout est perdu.HORTENSE
Quoi donc ?CLORINE
Ce sont vos pierreries...HORTENSE
Clorine, parle bas.CLORINE, à voix entrecoupée
Qui sont évanouies : Je viens de les chercher, mais inutilement ; Et vous êtes volée... indubitablement.HORTENSE, froidement
Que veux-tu que j'y fasse ?HORTENSE
Ce n'en est pas la peine.CLORINE
Ah ! vous me confondez.HORTENSE
Taisez-vous.CLORINE, examinant Hortense et Aramont
Je ne sais comment vous l'entendez... Mais je ne comprends rien à cette politique. J'entrevois du mystère ici.SCÈNE XIV. Hortense, Aramont.
ARAMONT
Me serais-je mépris ? Ce sont vos diamants qui vous ont été pris ? Permettez ; je m'en vais chez tous les lapidaires, Leur donner sur ce vol les avis nécessaires : Il faut entre leurs mains arrêter ces bijoux.Lapidaire : ouvrier qui taille les pierres précieuses, marchand qui les débitent ou celui qui est expert à les connaître. [F]
ARAMONT
Chez moi ?HORTENSE
Je les ai fait porter, sans vous l'apprendre. Je craignais vos refus ; et j'ai du vous surprendre.ARAMONT
Vous me l'aviez bien dit.HORTENSE
Enfin j'ai vos serments, Songez à satisfaire à vos engagements. Le salut de Monrose est en votre puissance.HORTENSE
Son sort est dans vos mains, et vous en répondez : Vous nous sauvez tous trois, si vous me secondez.ARAMONT
Oh ! parbleu, serviteur.ARAMONT
Cessez de me séduire.HORTENSE
Eh quoi ! vous hésitez ? Puis-je mieux employer ces superfluités ! Qui ne seraient pour moi qu'une charge importune ! N'aurait-il pas joui de toute ma fortune ?Superfluités : ce qui est de trop, qui est inutile et dont on se pourrait aisément passer. [F]
ARAMONT
Il l'aurait partagée.HORTENSE
Eh ! Peut-on me blâmer ? C'est un infortuné que l'on m'a fait aimer... C'est l'ami le plus cher que vous ayez au monde ; C'est sur vous à présent que notre espoir se fonde ; Par-là vous détournez son plus pressant malheur ; Et bientôt il devra le reste à sa valeur.HORTENSE
Hé bien, sauvez-le donc.ARAMONT
J'en aurais bien envie. Mais si par un malheur que je ne puis prévoir, Monrose, quelque jour, venait à le savoir, Comptez qu'il en aurait une douleur amère, Et qu'il m'accablerait de toute sa colère. Je le connais, Madame ; il serait furieux.HORTENSE
Mais il serait sauvé. Lequel aimez-vous mieux ? Son courroux est-il plus à craindre que sa perte ? Comment en ferait-il la moindre découverte ? Il ne peut le savoir que de vous, ou de moi. Ainsi bannissez donc un ridicule effroi. Comptez sur mon secret ; je compte sur le vôtre.HORTENSE
Ah ! J'éprouve en ce jour, Que l'amitié n'est pas moins tendre que l'amour. Allez ; que votre zèle ait une heureuse suite ! De tous ces créanciers empêchez la poursuite. Ce n'est pas tout.ARAMONT
Encore ?SCÈNE XV. Monrose, Hortense, Aramont.
MONROSE, à Aramont, voyant Hortense
Je te cherche... Que vois-je ? Hortense ? Ah ! si je puis, Cachons-lui sa ruine, et l'état où je suis.HORTENSE, à Monrose
J'ai pris à vos malheurs la part qu'on y doit prendre.MONROSE, embarrassé
Vous les adoucissez, en daignant me l'apprendre. Continuez un soin qui m'est si précieux. Madame, je comptais ne m'offrir à vos yeux, Qu'après avoir donné quelque ordre à vos affaires. Je m'occupais des soins qui vous sont nécessaires.HORTENSE
Monsieur, occupez-vous d'un objet plus pressant. Ne nous direz-vous rien de plus intéressant ?MONROSE
Ce serait me flatter contre toute apparence. J'ai reçu mon arrêt avec indifférence. Le sort peut à présent multiplier ses coups : Les maux dont on me plaint sont les moindres de tous.MONROSE
Si de mon avenir vous daignez être instruite, J'irai traîner ailleurs le reste de mes jours : Du moins aucun remords n'en troublera le cours. Un tendre souvenir me tiendra lieu du reste.HORTENSE
On voudrait détourner cet avenir funeste... Monsieur, vous n'êtes pas si fort abandonné... À des voeux impuissants l'on ne s'est pas borné... Si le sort vous poursuit...À part.
Ô Ciel ! que vais-je faire ?À Monrose.
Vous verrez que l'amour ne vous est pas contraire.Lui donnant la lettre.
Tenez...À part.
Ma fermeté commence à succomber.À Monrose.
Lisez...À part.
À ses regards il faut me dérober.SCÈNE XVI. Monrose, Aramont.
MONROSE, le billet à la main
Hortense se déclare.MONROSE, avec vivacité
Ne me parle jamais d'aimer, ni d'être aimé.ARAMONT
Bon !MONROSE
Il ne manquait plus à cette infortunée Qu'un malheureux amour. Ah, quelle destinée !Il lit bas.
ARAMONT, à part
Quel changement est-il arrivé dans son coeur ?MONROSE
Si je veux renoncer à tout autre vainqueur, Elle offre... Ah ! je succombe à son malheur extrême. Vois comme elle m'écrit.Il donne le billet à Aramont.
ARAMONT, étonné et reconnaissant la lettre qu'il a écrite
Eh ! Morbleu, c'est le même !MONROSE
Ce billet-là t'étonne ?MONROSE
Eh, quand elle pourrait régler son hyménée, Que ferait-elle, hélas ! puisqu'elle est ruinée ?Hyménée : divinité fabuleuse des païens, qu'ils croient présider aux mariage. (...) signifie aussi poétiquement le mariage. [F]
ARAMONT
Elle est ruinée ?MONROSE
Oui.MONROSE
C'est un fait.ARAMONT
J'ai fort bien opéré.MONROSE
Je vois que tu la plains !ARAMONT
Et moi, de même.ARAMONT, en déchirant le billet
En voici la réponse. Il n'y faut plus penser.MONROSE
Je n'imagine pas pouvoir m'en dispenser. Faut-il que je l'abuse, ou que je la méprise ? Je ne puis.ARAMONT, à part
Il faut donc avouer ma sottise.À Monrose.
Si ce billet vous cause un si grand embarras, On peut vous en tirer.MONROSE
Que tu m'obligeras !ARAMONT, à part
Se déclarer un sot, est un grand sacrifice.ARAMONT
Vous vous tourmentez fort, vous vous creusez l'esprit Pour faire une réponse à ce maudit écrit ; Il n'en faut point.MONROSE
Pourquoi ?MONROSE
Il n'est ?...ARAMONT
J'en suis fort étonné. Les femmes vont toujours plus loin que l'on ne pense, Et que l'on ne voudrait. J'ai fait une imprudence...MONROSE
Est-il d'une autre ?ARAMONT
Non.MONROSE
De grâce, explique-toi.MONROSE
De toi ?ARAMONT
Vous l'avez dit ?MONROSE
Quelle est ta frénésie ?ARAMONT
Je voulais lui donner un peu de jalousie Pour tirer son secret. C'est un petit secours Que j'avais employé pour aider vos amours.MONROSE
Quelle fureur as-tu de signaler ton zèle ? Que sais-tu si je veux qu'on me serve auprès d'elle T'ai-je employé pour être éclairci de mon sort ?MONROSE
Ce serait à présent contre toute apparence Que je pourrais douter de son indifférence. Hortense vient de faire éclater son mépris.ARAMONT
Oui.MONROSE
Si du moindre amour son coeur était épris, Elle aurait supprimé cette lettre fatale, Que sans doute elle a dû croire d'une rivale.MONROSE
C'est un malheur de moins. Mais laissons tout cela, Et songeons à l'état de cette infortunée, Que, je ne sais comment, mon oncle a ruinée. Je tenais tout de lui ; je n'avais presque rien.ARAMONT
Il est vrai.MONROSE
Jusqu'ici j'ai vécu sur son bien ; J'ai jusques à sa mort surchargé sa dépense : Ainsi j'ai partagé les dépouilles d'Hortense. Il me serait affreux de vivre à ses dépens. Autant que je pourrai, je dois, et je prétends Réparer en secret des pertes aussi grandes. Il me reste une Terre. Il faut que tu la vendes.ARAMONT
Eh ! ne vous chargez point de semblables remords. S'il fallait réparer les sottises des morts, Ma foi, leurs héritiers n'y pourraient pas suffire, Ce n'est pas votre faute : on n'a rien à vous dire.MONROSE
L'honnête homme ne doit s'en rapporter qu'à lui : Il se juge lui-même ; et jamais par autrui : Sitôt qu'il se condamne, on ne saurait l'absoudre. En un mot, je le veux.ARAMONT
Mais...ARAMONT
Qu'est-ceci ?MONROSE
Ma procuration.ARAMONT
Doucement ; s'il vous plaît.MONROSE
Point d'obstination ; L'affaire presse. Avant que sa ruine éclate, Va, cours, vends à tout prix.ARAMONT
Ma foi, non.MONROSE
Je m'en flatte.ARAMONT
À tort.ARAMONT
Mais, vous dis-je...SCÈNE XVII.
ACTE IV
SCÈNE I. Aramont, Clorine.
CLORINE, d'un air triste et brusque
Madame va venir ; donnez-vous patience.CLORINE
Vous êtes pénétrant.ARAMONT
Ah ! je vois ce que c'est. Vous comptiez suivre Hortense au Couvent ; mais sa tante Avec impolitesse a frustré votre attente Par un sot compliment.CLORINE
Pareil à vos discours.ARAMONT
Où diable vouliez-vous achever vos beaux jours ? Dans les ennuis forcez d'une triste clôture, Vous, dont l'esprit actif, toujours à la torture, Pétille dans un corps de salpêtre et de feu ? D'ailleurs, si vous voulez, vous m'en ferez l'aveu ; Mais, à proportion, vous êtes mieux qu'Hortense.Pétille : étincelle, éclat qui brille avec éclat et vivacité. [de Pétiller [F]]
CLORINE, à part
Vous y mettez bon ordre.ARAMONT
Clorine est héroïque !CLORINE
Et vous ne l'êtes guère. Je voudrais me charger de toute sa misère. Que ne puis-je ?... Du moins, je ne suis pas de ceux, Qui savent abuser d'un coeur trop généreux.CLORINE
Ah ! je vous en dispense.ARAMONT
Tu n'as jamais voulu me croire propre à rien ; Mais je veux t'en punir, en te faisant du bien.CLORINE, à part
Moi, je vais vous servir de la bonne façon.ARAMONT, à part
Cette fille paroît avoir quelque soupçon.SCÈNE II. Hortense, Aramont.
HORTENSE, avec empressement
Vous m'apportiez, sans doute, une heureuse nouvelle ? Mon coeur impatient volait au devant d'elle.ARAMONT
Oui-da.HORTENSE
Ne vous est-il pas dû ?ARAMONT
Que le Ciel m'en préserve ?HORTENSE
Que dites-vous, Monsieur ? Ô Ciel ! est-il croyable ? Est-ce donc-là cet homme utile et serviable ? Je le trouve en défaut quand j'ai besoin de lui ! Vous vous démentez donc pour moi seule aujourd'hui ?ARAMONT
Monrose m'est bien cher : mais je suis incapable De le servir ainsi. Je serais trop coupable.HORTENSE
Vous prétendez l'aimer ?ARAMONT
Autant qu'il est possible.ARAMONT
Ce n'est pas sans raison. Eh ! Madame en effet, Pouviez-vous recueillir le fruit de ce bienfait ? La gloire que mérite une action si belle, Devait s'ensevelir et se perdre avec elle. Vous ne pouviez passer pour en être l'auteur.ARAMONT
L'intention suffit.HORTENSE
Eh ! quel est ce langage ? En périra-t-il moins ? Nous connaissons ses biens. Que peut faire un guerrier, borné dans ses moyens ? Il languit, s'il ne tient un état honorable ; Sa valeur n'est jamais dans un jour favorable. La gloire coûte cher à qui veut l'acquérir : Il la faut acheter ; il la faut conquérir. Et malheureusement (puisqu'il faut vous le dire) Le courage tout seul n'a pas de quoi suffire. Vous l'avez éprouvé.ARAMONT
Pour le faire briller. Du reste de vos biens faut-il vous dépouiller ? Songez à vous, Madame.À part.
Il faut que je m'en tire.À Hortense.
Vous êtes ruinée. Il est bon de vous dire Que vous n'avez plus rien que ces faibles débris.HORTENSE
S'il est vrai, mon désastre y met un nouveau prix. L'usage que j'en fais me tient lieu de fortune. Mais quelle prévoyance, un peu trop importune, En cette occasion vous révolte si fort ? Un peu plus, un peu moins, ne fait rien à mon sort.HORTENSE, vivement
Eh ! ne vous chargez point d'excuser ce que j'aime : Je saurai mieux que vous m'en acquitter moi-même, Je lui pardonne tout pourvu qu'il soit heureux : Son bonheur me suffit, c'est tout ce que je veux. Et j'y dois concourir autant qu'il m'est possible. Pour trancher, en un mot, je demeure inflexible ; Vous ne me ferez point reprendre ce dépôt. Je désavouerai tout ; et je nierai plutôt... Au surplus, vous avez le secret de ma vie : Disposez-en, Monsieur, au gré de votre envie ; Voyez, quand je descends jusqu'à vous implorer, Si vous voulez me perdre, et vous déshonorer.SCÈNE III.
SCÈNE IV. Monrose, Aramont.
MONROSE, avec vivacité
Arrête. Un mot. Daigne un peu m'éclaircir. Tu me vois furieux. On vient de te noircir D'une accusation que je crois téméraire. Il me serait cruel de trouver le contraire. Clorine...ARAMONT, à part
Ah ! C'en est fait.ARAMONT
Cette fille m'en veut.MONROSE
Ce n'est pas là répondre. Ne récrimine point, si tu veux la confondre. Cette fille fait plus que de te soupçonner. Que dis-je ? Elle prétend que tu t'es fait donner, Pour moi, les diamants d'Hortense. Est-ce une injure ? Les aurais-tu reçus ? Parle, je t'en conjure. Tu conviens de ta faute, en n'osant la nier. Il ne s'agit donc plus que d'y remédier.SCÈNE V. Monrose, Aramont, Un Valet.
MONROSE, en ouvrant le paquet : y trouve plusieurs papiers
Sachons ce que l'on veut m'apprendre. Que vois-je ? Mes billets qui me sont renvoyez ! Oui, vraiment, ce sont eux ; ils se trouvent payez !ARAMONT
Tant mieux.MONROSE, transporté de colère
Ah, malheureux, c'est donc-là ton ouvrage ? Qu'elle indigne ressource as-tu mise en usage ?ARAMONT
Aucune.MONROSE
À quel complot as tu prêté la main ? Il faut avoir un coeur bien dur, bien inhumain. J'aurais donné mon sang pour cette infortunée, Si j'avais pu lui faire une autre destinée. Tu connais sa ruine, et tu vas l'achever ! Ah ! c'est m'assassiner, en voulant me sauver, Impitoyable ami, barbare que vous êtes !ARAMONT
Est-ce ma faute, à moi, si l'on paye vos dettes ? J'ignore à qui l'on doit imputer ce bienfait : Mais je n'ai point de part au tour que l'on vous fait. Il est bien vrai qu'Hortense a voulu me séduire. Puisqu'enfin l'on m'y force, il faut vous en instruire. Elle avait fait porter chez moi ses diamants : Ils y sont : venez-y ; vous verrez si je mens.ARAMONT
Eh que diable ! ai-je pu les lui faire reprendre ? Ce que veut une femme est écrit dans le Ciel. Enfin, j'ai tenu bon : voilà l'essentiel. J'ai fait ce que j'ai pu contre cette obstinée, Jusqu'à lui découvrir qu'elle était ruinée.SCÈNE VI. Monrose, Aramont, Dornane.
DORNANE, à Monrose
Tu grondes le Baron ! C'est toujours fort bien fait.À Aramont.
Pardonne, si je viens troubler la vespérie.À Monrose.
Sais-tu ce qui m'arrive ? Écoute, je te prie... Je n'en puis revenir. C'est pour ton régiment. Je pouvais me flatter d'en avoir l'agrément. Je vais chez qui tu sais en faire la poursuite. Je me nomme ; on m'annonce ; et j'entre tout de suite. Il me voit ; il se lève ; et d'un air prévenant Il m'embrasse, et me fait un accueil surprenant. Je le tire à quartier ; je lui fais ma semonce : Mon homme alors se trouble ; et voici sa réponse. "Je suis au désespoir (je crois qu'il disait vrai) Vous êtes malheureux pour votre coup d'essai." Bref, avec des discours à peu près de la sorte, Il s'est acheminé du côté de la porte. Nous nous sommes quittez. Ariste a manoeuvré : Il venait d'en sortir, lorsque je suis entré. Nous aurions fait ensemble une assez bonne affaire ; Car j'aurais rassemblé tout l'argent nécessaire : Mais enfin, je te rends ta parole.Vespérie : signifie aussi réprimande qu'on fait à quelqu'un. [F]
MONROSE
Il est vrai ; l'aventure est presque inconcevable. Dis-moi si c'est à toi que je suis redevable D'un service récent...MONROSE
Non : mes créanciers.DORNANE
Bon.MONROSE
Tu n'en devrais pas moins. Tout ce qui m'embarrasse, C'est de savoir celui qui s'est mis à leur place. Quelqu'un les a payez pour moi.ARAMONT
Sans contredit.MONROSE, à Dornane
Marquis, n'est-ce pas toi ?DORNANE
Moi ! je te l'aurais dit.MONROSE
Quoi, véritablement ?DORNANE
Non, parbleu, je te jure.MONROSE, à Aramont
Serait-ce le Baron ?MONROSE
Serait-ce Ariste ?DORNANE, ironiquement
Ma foi, je crois qu'Ariste est capable de tout. Apprends où t'a conduit une erreur trop durable. Cet homme vertueux, ce sage inaltérable, Toujours pur au milieu d'un air empoisonné, Qui paraissait avoir acquis et moissonné De nouvelles vertus où l'on n'a que des vices ; Ce rare Courtisan, fameux par ses services, Dont tout autre que lui se serait prévalu, Qui pouvant être tout ce qu'il aurait voulu...MONROSE
Tu parais ironique !DORNANE
Il faut cesser de l'être. Ce grave personnage, Ariste n'est qu'un traître ; C'est lui qui te dépouille ; il a tout envahi.MONROSE
Cela ne se peut pas.ARAMONT
Ariste l'a trahi ?DORNANE
Lui-même, il a commis une action si basse. Va le féliciter, te dis-je ; il est en place. Au moment que je parle, entouré de flatteurs. Le coupable et son crime ont des Adulateurs Eh bien ! Que penses-tu d'un tour de cette espèce ?MONROSE
Ah ! daignez-vous prêter à ma délicatesse. Je l'ai trop estimé pour ne pas l'excuser. Que savons-nous ? Sans doute il n'a pu refuser. D'ailleurs, j'étais exclus : je n'y pouvais prétendre. C'était des biens vacants, des grâces à répandre : Ariste en était digne ; il en est revêtu ; Et la Cour a du moins décoré la vertu.DORNANE
La vertu ! c'est un fourbe, et je ne puis m'en taire. Mais s'il t'avait servi, comme il aurait dû faire, Et comme j'eusse fait ; en parlerais-tu mieux ? Rends-lui justice : va, c'est un monstre odieux. Voilà mon dernier mot. Je le lui dirais en face, Et je l'afficherais... Si j'étais à ta place, Nous nous verrions de près.ARAMONT
L'avis est assez doux.DORNANE
Je n'écouterais plus qu'un trop juste courroux ; Du haut de sa grandeur je le ferais descendre ; Ou je le forcerais du moins à la défendre.DORNANE
Et sur ce faible espoir sa vengeance se fonde ? Se déshonore-t-on maintenant dans le monde ? Voit on que cette crainte alarme bien des gens ? N'en soyons point surpris. Nous sommes indulgents. Grâce à cette ressource un peu trop éprouvée, Le plus vil des Mortels va la tête levée. Nous laissons, parmi nous, habiter des proscrits : Bientôt leur impudence épuise nos mépris ; Et nous avons enfin la basse politesse De jouir avec eux de leur scélératesse. Ariste y peut compter : et peut-être, à mon tour, Serai-je un jour forcé de lui faire ma cour.ARAMONT
Non pas moi, sûrement.SCÈNE VII. Monrose, Aramaont.
MONROSE
Voilà donc mon Arrêt ! Espoir, Fortune, Amour, Vous ne m'êtes plus rien : je perds tout en un jour.ARAMONT
Le coup dont tu gémis est celui qui m'accable. Viens, cher ami ; fuyons un siècle trop coupable ; Sous un Ciel étranger allons vivre pour nous ; Pourvu que je te suive, il me sera trop doux. De ma faible fortune accepte le partage. Que ne m'est-il permis de t'offrir davantage !MONROSE
Hélas ! Je puis devoir beaucoup plus à tes soins. Écoute ; je suis quitte ; et je n'en dois pas moins À l'auteur inconnu d'un aussi grand service. Cherche à le découvrir ; rends-moi ce bon office. Le soin de m'acquitter est mon premier devoir. Mais au destin d'Hortense il faut aussi pour voir. À ce nom, cher ami, tu vois couler mes larmes. Ah ! Quand mon coeur serait insensible à ses charmes, Pourrait-il n'être pas sensible à la pitié ! Partout ce que t'inspire une vive amitié, Ôte-moi de l'horreur où son état me plonge. C'est-là mon plus grand mal. Le reste n'est qu'un songe. Je mourrais mille fois : et je n'ai plus que toi Qui puisse dissiper un aussi juste effroi. Cher ami, sauve-moi dans un autre moi-même : D'une indigne détresse affranchi ce que j'aime ; Répare sa ruine autant qu'il m'est permis, Emploie en sa saveur ce que je t'ai remis ; Et surtout si tu crains, comme je dois le croire, Si tu crains de souiller ton honneur et ma gloire, À tel prix que ce soit, remets-lui ses bienfaits : Alors j'accepterai l'offre que tu me fais.SCÈNE VIII. Monrose, Aramont, Clorine.
SCÈNE IX. Aramont, Clorine.
CLORINE
En êtes vous content ? Pour moi, j'en suis ravie. Je vous devais cela, pour m'avoir bien servie. Vous êtes bon ami.ARAMONT
Moi.CLORINE
La ressource est commode. Ruiner une femme est si fort à la mode, Que ce n'est presque plus la peine d'en parler. On ne voit autre chose ; c'est un pis-aller Permis, et toujours sûr. On ne s'en fait pas faute.CLORINE
Vous n'aviez pas dessein de m'en faire changer, Notre sexe, vous dis je, est un Peuple étranger, Un ennemi, sur qui tout est de bonne prise : Ce sont-là des exploits que l'amour autorise.ARAMONT
Mais sachez donc....SCÈNE X. Aramont, Monrose, Hortense.
HORTENSE, en voyant Aramont
Ah ! Ne m'exposez point devant un indiscret, Qui ne devait jamais avouer mon secret.MONROSE, à Aramont
Laisse-nous, cher ami ; ta présence la blesse.SCÈNE XI. Monrose, Hortense.
HORTENSE
Ainsi, grâce à leurs soins, vous savez ma faiblesse ! N'êtes vous pas cruel de paraître à mes yeux ? À quoi nous serviront les plus tendres adieux ? Je partais sans vous voir, j'aurais fait l'impossible. Le sort qui me poursuit est toujours invincible.MONROSE
En suis-je mieux traité ? Pour comble de malheurs, Je dois le détester jusques dans ses faveurs. Il n'en est point pour moi qu'il n'ait empoisonnées. L'amertume et le fiel les ont assaisonnées. Tout, jusqu'à votre amour... Quand m'est-il annoncé ? Ah, que pour mon malheur tout est bien compensé !MONROSE
Il n'importe ; achevez. Je ne saurais plus craindre Tout ce qui peut servir à me désespérer. Hortense, il est donc vrai, j'ai pu vous inspirer ?... Est-ce pour insulter davantage à vos larmes, Que j'ose demander un aveu plein de charmes, À qui doit me haïr autant que je me hais ?HORTENSE
Pourquoi se reprocher des maux qu'on n'a point faits ? Voulez-vous que je sois injuste et malheureuse ? Ah ! C'est trop exiger....MONROSE
Quoi, toujours généreuse ? Hortense, hélas ! pourquoi nous avez-vous connus ? Un bonheur assuré, des plaisirs continus, La plus haute fortune, un brillant hyménée, Auraient rempli le cours de votre destinée. Quel contraste inouï ! funestes liaisons, Que le Ciel en courroux mit entre nos maisons ! Vous partez ; vous allez ensevelir vos charmes. L'exil, l'abaissement, l'infortune, les larmes, Voilà ce qui vous reste ; et je dois m'imputer D'avoir aidé le sort à vous persécuter. J'ai le remords affreux d'en être le complice, D'être un de vos Bourreaux ; jugez de mon supplice.HORTENSE
Me consolerez-vous en vous désespérant ? Des coups de la fortune êtes-vous le garant ? Vous me plaignez ! Eh quoi ! Ne peut-on vivre heureuse, Si ce n'est au milieu d'une Cour orageuse ? À l'égard de ce bien qui s'est évanoui, Ne pouvant être à vous, en aurais-je joui ? En effet, à quoi sert une opulence extrême, Si l'on ne la partage avec ce que l'on aime ? Je ne sens pas qu'on puisse en jouir autrement.MONROSE
Vous l'avez bien fait voir.HORTENSE
Et véritablement Ma ruine fera le repos de ma vie. Ma liberté me reste, on l'aurait poursuivie. L'autorité, contraire à nos voeux les plus doux, M'aurait voulu forcer à prendre un autre époux.HORTENSE
Il dépendait de vous ; je n'en connais point d'autre. J'ignore si l'on peut aimer plus d'une fois ; Mais quand on s'est livrée sans réserve à son choix, Il est bien dangereux de prendre d'autres chaînes. Que l'on s'apprête un jour de tourments et de peines ! Sait-on ce que l'on donne ? Est-on bien sûr d'un coeur, Qu'on arrache de force à son premier Vainqueur ? Et, puisque mon amour s'irritait, à mesure Que je pouvais vous croire infidèle, ou parjure...MONROSE
Non, vous n'avez jamais cessé de m'enflammer. Hélas ! vous ignorez comme on peut vous aimer. Depuis que ma fortune incertaine et flottante Me tient dans une triste et douloureuse attente, Il est vrai, mon amour craignait de se montrer. J'ai prévu le néant où je viens de rentrer : Et je ne suis pas fait pour être téméraire. Pouvais-je imaginer que j'avais pu vous plaire ? Et quand je l'aurais su, qu'avais-je à vous offrir ? Je devais vous tromper afin de vous guérir. Mais vous l'avez dû voir, même avant mon naufrage ; Je n'osais qu'en tremblant vous offrir mon hommage : Je ne l'ai jamais cru digne de vos appas. Si vous n'y suppléez, si vous n'en jugez pas Par ma discrétion et par ma retenue, La moitié de mes feux ne vous est pas connue.HORTENSE
Hélas ! que dites-vous ? Croyez que mon devoir M'empêchait d'y répondre, et non pas de les voir.MONROSE, en se jetant à ses genoux
Quel aveu ! Permettez à mon âme ravie Un transport, qui sera le dernier de ma vie. Je puis donc une fois tomber à vos genoux ! Ah ! Devrait-on survivre à des moments si doux ?HORTENSE, en le relevant
Il le faut cependant. Si je vous intéresse, Vivez, pour illustrer l'objet de ma tendresse ; Remplissez mon idée ; elle est digne de vous ; Soyez tel qu'il fallait pour être mon époux ; Devenez l'Artisan de votre destinée. Il est beau de dompter la fortune obstinée, D'arracher ses bienfaits, au lieu d'en hériter, Et de n'avoir que ceux qu'on a su mériter. Ce sont-là mes adieux, mes voeux, et mon présage... Va, l'on ne peut manquer quand on a du courage... Imitez mon exemple ; et sachez...MONROSE
Vous pleurez !HORTENSE
Séparons-nous ; adieu.MONROSE
Pour jamais !...HORTENSE
Demeurez.MONROSE
Je ne puis.MONROSE, en la suivant
L'instance est superflue. Non ; dussai-je expirer, en vous perdant de vue !...ACTE V
SCÈNE I. Monrose, Aramont.
MONROSE
Quel état est le mien ! Fortune, en est-ce assez ? À peine suis-je né, mes beaux jours sont passés. Ai-je pu mériter un sort si déplorable ? Le seul bien qui me reste, est un nom qui m'accable. Je ne sais où tourner mes pas ni mes regards. Ah ! je sens que mon coeur s'ouvre de toutes parts. Allons traîner ailleurs mon infortune extrême. Je ne puis plus ici me supporter moi-même.MONROSE
Partout où je pourrai vivre, et me signaler. Dans l'état où je suis on n'a plus de Patrie : J'abandonne la mienne, où, malgré mon envie, Je ne puis plus m'ouvrir un illustre tombeau : Un sujet inutile est pour elle un fardeau. Je vais mourir ailleurs, ou mériter de vivre.ARAMONT
Vous êtes enchaîné.MONROSE
Qui pourrait m'arrêter ? Quelles raisons ? En quoi suis-je ici nécessaire ? Tu restes ; on n'a point de reproche à me faire.MONROSE
Comment ?MONROSE
Je ne le comprends pas.ARAMONT
On m'accuse...MONROSE
Eh de quoi ?ARAMONT
D'être votre complice.MONROSE
Ah ! Tout autre que toi...MONROSE
Depuis quand l'innocence a-t-elle des complices ? Ce nom convient au crime. Eh, quel est donc le mien ?ARAMONT
Il est imaginaire.ARAMONT
Dornane m'écrit : jugez-en par sa lettre.Il lit.
"Je t'écris à la hâte. Ariste, non content Des biens de notre ami, lui ravit sa maîtresse ; Il l'a fait demander : le fait est très constant. Tu lui diras, en cas que cela l'intéresse. À propos ; on le croit riche ; et je te l'apprends. Entre nous, tu lui vaux cette galanterie. On l'accuse d'avoir détourné... tu m'entends ? Fait finir au plutôt cette plaisanterie."MONROSE
Je suis riche !ARAMONT
On le dit.ARAMONT
Les effets du défunt, et tous les biens d'Hortense. L'on croit que je vous ai prêté mon assistance.MONROSE
Ah Ciel ! quelle noirceur ! Je deviens furieux. D'où peuvent provenir ces bruits injurieux ? L'horreur qu'on m'attribue est-elle imaginable ? Ah ! Si j'en connaissais l'auteur abominable... Jusques à mon honneur, quoi, l'on ose attenter !ARAMONT
Mon amitié constante, et toujours malheureuse. Sans elle, notre honneur serait encore entier. Je vous ai fait passer pour un riche héritier. Ces bruits avantageux m'ont paru nécessaires Pour vous donner le temps d'arranger vos affaires. Je les ai répandus ; c'était pour votre bien. On m'a cru. Cependant il ne s'est trouvé rien. Et je suis soupçonné. Vous devinez le reste.MONROSE
Quoi ! l'amitié m'aura toujours été funeste ! De mes jours malheureux elle est donc le fléau ? Le sort me réservait ce supplice nouveau.ARAMONT
Soyez sûr que ces bruits ne seront pas durables. Vous n'êtes accusé que par des misérables : C'est par des gens comme eux que leurs discours sont crus.MONROSE
Non, tu n'entendras plus parler d'un misérable. Je comptais que mon nom me serait favorable : Il faut l'abandonner. Je ne dois plus songer Qu'à me cacher. Je vais me perdre, et me plonger Dans une obscurité la plus impénétrable. Périssent ma mémoire, et le sang déplorable Qui m'a fait naître ?ARAMONT
Ô Ciel !SCÈNE II. Monrose, Aramont, Un Garde.
LE GARDE
Je suis chargé d'un ordre...MONROSE
On m'arrête ! Eh pourquoi ?ARAMONT, au garde
Voulez-vous bien passer dans cet appartement.SCÈNE III. Monrose, Aramaont.
MONROSE
On m'arrête ! Et déjà l'on me traite en coupable ! On m'enchaîne au forfait dont on me croit capable ! Mes fers me font horreur.ARAMONT
D'où vient cet accident ? Dornane aura parlé. C'est un homme imprudent. Vous aurez devant lui projeté votre fuite. Ce bruit vous aura nui. La Cour en est instruite : Et voilà ce qui fait qu'on s'assure de vous.MONROSE
Comme d'un criminel.ARAMONT
Vous les confondrez tous.MONROSE
Eh ! Comment les confondre ? Est-il en ma puissance. Le crime se défend bien mieux que l'innocence. Quelle preuve opposer ? Où pourrai-je en trouver !ARAMONT
Votre ruine même.MONROSE
Eh, comment la prouver ? Par quels moyens veux-tu que je les désabuse ? En croit-on les serments de ceux que l'on accuse ? Ah ! tout concourt encore à ma conviction. Ces bruits avantageux à la succession ; Mes créanciers payez, et le bruit de ma fuite ; La fortune d'Hortense entièrement détruite ; Le reste de ses biens, dont malheureusement Tu te trouves chargé pour moi secrètement ; Clorine qui le sait, pourra-t elle se taire ? Moi-même puis-je et dois-je éclaircir ce mystère ? Non : Il faut que ce soit un secret éternel. Je serai convaincu, sans être criminel.SCÈNE IV. Monrose, Aramont, Hortense, entre sans être vue.
MONROSE, accablé dans un fauteuil
Je me perds dans l'horreur de chaque circonstance. Lorsque pour réparer la ruine d'Hortense, Je détourne sur moi les indignes besoins, Qu'elle aurait par la suite éprouvé sans mes soins ; Lorsque pour la sauver de cet état funeste, Je me prive en secret de tout ce qui me reste, On croit que dans ses biens j'ai pu souiller mes mains ; Et je suis réputé le dernier des humains ! Ô Destin ! Est-ce assez maltraiter ta victime ? On m'arrête, on me force à me purger d'un crime, Qu'est-ce qu'un scélérat a de plus à souffrir ?HORTENSE
Le remords...MONROSE, en se levant
Quelle voix, quel objet vient s'offrir.HORTENSE
C'est une amante en pleurs. On empêche ma fuite ; J'ignore à quel dessein, je n'en suis pas instruite. On m'a fait revenir.MONROSE, en voulant s'en aller
Laissez-moi me cacher.SCENE V. Monrose, Hortense.
HORTENSE, le retenant
Quoi ! vous voulez me fuir ?MONROSE
Laissez-moi m'arracher.MONROSE, pénétré
Ces regards sont-ils faits pour le dernier des hommes ? Je ne puis soutenir vos yeux, ni mes revers.HORTENSE
Je ne suis donc plus rien pour vous dans l'Univers ? Je ne croyais pas être un objet si funeste. Je ne puis que pleurer. Le temps fera le reste.MONROSE
Dites, mon désespoir.HORTENSE
Ah ! Cruel, arrêtez.HORTENSE
Mon état, mon amour, ma présence, et mes larmes. N'auront donc point assez de puissance et de charmes, Pour vous rendre un peu moins sensible à vos malheurs ? Qu'on ne nous vante plus le pouvoir de nos pleurs ! Vous ne songez qu'à vous.MONROSE
Quel reproche !HORTENSE
Il ne tombe Que sur ce désespoir où votre coeur succombe, Je sais de quels bienfaits vous vouliez me combler. Du reste de vos biens vous vouliez m'accabler.MONROSE
Qui m'a trahi ?HORTENSE
Que je vive ? Est-ce à moi d'avoir plus de courage ? Je conviens qu'on vous fait le plus sanglant outrage : Mais enfin ce n'est pas un opprobre éternel. Tombe-t-il sur vous seul ? M'est-il moins personnel ? L'amour qui nous unit n'admet point de partage. Je souffre autant que vous ; si ce n'est davantage. Et cependant mon coeur n'en est point abattu. La vérité fera triompher la vertu. Jusqu'à ce que le temps la mette en évidence, Ayons la fermeté qui sied à l'innocence : Elle en est la ressource, et le plus sûr garant. Rétablit-on sa gloire en se désespérant ? Le découragement autorise une injure. Il faut vivre pour vaincre ; et la victoire est sûre ; Et qui perd tout espoir mérite son malheur. Je vous parle sans doute avec trop de chaleur. Excusez une amante, ou plutôt une amie.MONROSE
Qui me condamne à vivre, accablé d'infamie ! Le sort qui me poursuit peut-il aller plus loin ? Il ne me manque plus que d'être le témoin Du bonheur d'un rival... Il en est un, Madame. Ariste jusqu'ici vous a caché sa flamme ; Jusques dans votre coeur il veut m'assassiner : Pour être votre époux, il s'est fait destiner.SCÈNE VI. Monrose, Aramont, Hortense, Clorine.
ARAMONT
Je viens d'être éclairci. Vous n'êtes arrêté, Qu'en vertu d'un propos que l'on vous a prêté. Dornane...MONROSE
Eh bien ?ARAMONT
Son zèle et sa prudence éclatent. C'est un homme qui veut que les autres se battent. Il dit que votre idée est de tirer raison Du procédé d'Ariste, et de sa trahison : Et voilà ce qui fait que l'on vous garde à vue. Mais vous allez avoir une étrange entrevue.MONROSE
Comment ?ARAMONT
Ariste... Il ose ici...MONROSE
Quel embarras ?SCÈNE VII. Ariste, Monrose, Aramont, Hortense, Clorine, Le Garde.
ARISTE, au Garde dans l'enfoncement du théâtre
Vous pouvez nous laisser : votre ordre n'a plus lieu : Je me charge de tout ; la Cour en est instruite.SCÈNE DERNIÈRE. Ariste, Monrose, Aramont, Hortense, Clorine.
ARISTE, à Monrose
Je viens rendre raison de toute ma conduite.MONROSE, sans se détourner
On n'en demande point à ceux qui sont heureux.ARAMONT, ironiquement
Monsieur, vous voulez bien que je vous félicite ! Vous voyez quels transports votre bonheur excite.ARAMONT
Ma foi, je le crois bien.ARISTE
On m'a tout accordé.ARAMONT, en lui remettant l'écrin, et la procuration de Monrose
Pour qu'il n'y manque rien, Tenez ; voilà leur reste : ils n'en savaient que faire. Ni moi non plus... Prenez toujours ; c'est votre affaire.ARISTE
Madame...HORTENSE, avec dédain
Laissez-moi.ARAMONT
Je suis hors d'embarras.HORTENSE
Je ne sais ce que c'est, mais je n'ignore pas Qu'il vous a plu, Monsieur, d'empêcher ma retraite.ARISTE, rendant à Clorine l'écrin et la procuration
Je crois que vous pourrez en être satisfaite.ARISTE
Oui ; j'ai sollicité cet ordre de la Cour. On ne vous perdra point. L'amour et l'hyménée Y vont fixer vos jours, et votre destinée. On m'a favorisé...HORTENSE, avec indignation
Qui ? Vous, perfide ami ? C'est dans la trahison être bien affermi ! Vous voulez que ma main couronne votre ouvrage ; Mais il faut repousser l'injure par l'outrage. Notre état différent vous rend audacieux. Vous croyez m'éblouir, et je lis dans vos yeux Un espoir insultant fondé sur mes disgrâces : Mais je ne connais point de ressources si basses...ARAMONT
En quoi ?MONROSE
Que dites-vous ?ARAMONT
Quel conte !ARISTE
Cette histoire est mal imaginée. Ce bruit injurieux s'est détruit aussitôt. Chez un homme public ses biens sont en dépôt.HORTENSE
Qu'entends-je ?CLORINE
Est-il possible ?MONROSE
Ô Ciel ! Quelle surprise ?ARISTE, à Monrose
C'est la précaution que votre oncle avait prise. Oui, Monsieur, ce n'est plus un secret aujourd'hui. Il est justifié ; vous l'êtes comme lui.MONROSE, transporté
Je suis justifié !MONROSE, transporté de joie
Fortune, c'est assez, je te quitte du reste. Mes voeux sont épuisés. Mon honneur m'est rendu.À Hortense.
Madame, pardonnez à mon coeur éperdu Ce transport excessif...ARISTE
Permettez ; je vous prie ; Il est bien juste aussi que je me justifie. J'ai dû jusqu'à la fin vous cacher des secrets, Où vous auriez pu faire entrer des indiscrets. Vos amis vous flattaient contre toute apparence. Lorsque je vous ai vu sans aucune espérance, J'ai brigué pour moi-même ; et j'ai tout obtenu : C'est depuis quelques jours que j'y suis parvenu. Mais j'avais mes raisons pour en faire un mystère. Je voulais obtenir une grâce plus chère. L'essentiel manquait à ma félicité. Après avoir longtemps pressé, sollicité, Ce n'est que d'aujourd'hui qu'à force de prière, Enfin la Cour m'a fait la faveur toute entière. Jouissez-en, Monsieur : ses bienfaits sont à vous. Le Prince m'a permis de vous les céder tous : Et je vous les remets avec toute la joie... Souffrez qu'en m'acquittant tout mon coeur se déploie.Il embrasse Monrose.
ARISTE
Laissons cet incident.ARAMONT
J'ai pensé m'en douter.HORTENSE
Que je me sens coupable !ARISTE, à Hortense
Madame, c'est pour lui que je viens d'obtenir Le don de votre main : vous pourrez vous unir.HORTENSE
J'ai des torts avec vous.MONROSE
Ah ! permettez du moins que ma reconnaissance. Se manifeste autant qu'il est en ma puissance.1 884 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica