Comédie en vers· Comédie avec un Prologue et la Critique de cette Pièce
La Fausse Antipathie
Réprésenté pour la première fois le 27 avril 1744 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain à Paris.
Personnages
- LE GÉNIE DE LA COMÉDIE FRANÇAISE
- LA FOLIE
- LE BON-SENS
- UN BOURGEOIS
- UNE PRÉCIEUSE
- UN CRITIQUE
- UN PETIT-MAÎTRE
- UN HOMME SENSÉ
- THALIE
Dédicace
À MESSIEURS DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE.
Permettez-moi de mettre sous vos auspices, ces essais d'une muse qui vous était déjà dévouée, et qui reconnaît ne devoir attribuer ses succès qu'à vous seuls, c'est un témoignage public qu'elle doit aux bontés et aux secours qu'elle a reçus des « Illustres Amis » que son bonheur lui a procurés parmi vous. Oui, Messieurs, la seule reconnaissance fera tout le prix de l'hommage que vous rend un de vos nourrissons ; c'est en cette qualité, que j'ose vous offrir un tribut que vous m'avez aidé à payer ; c'est le fruit de vos leçons que je vous présente et dont je vous rends grâce. Je suis avec un très profond respect, Messieurs,
Votre très humble et très obéissant serviteur, Nivelle de la Chaussée
PROLOGUE
SCÈNE PREMIÈRE.
SCÈNE II. Le Génie, La Folie, Le Bon-sens.
LA FOLIE
Comment ? Vous ajournez le public en ces lieux, Pour le mettre sur la sellette ; Et lui faire avouer en quoi, comment, par où, On peut le contenter ? Eh ! Mais rien n'est plus fou. Demander au public le secret de lui plaire ! Vous allez bien l'embarrasser.LA FOLIE
À tout autre. Sait-il ce qu'il veut, ce qu'il aime, Lui, qui ne fut jamais d'accord avec lui-même ? Ne lui demandez pas ce qu'il ne jamais sut. Ce qui le détermine est toujours imprévu : Le caprice est son guide et sa loi naturelle : Son goût est pour lui-même une énigme éternelle.LE BON-SENS
Le public n'est pas tel que vous le dépeignez ; Du moins, le véritable : et vous vous méprenez.LE BON-SENS
Autant qu'il est de gens, Dont les goûts sont entre eux plus_ou_moins différents, Le moindre cercle usurpe un nom si respectable ; C'est là qu'un suffisant décide à tout hasard, Suivant les préjugés, les goûts, et les usages De tous ces différents et faux aéropages, Chaque société forme un public à part : Mais il en est un autre ; et c'est le véritable, Le moins nombreux de tous, et le plus redoutable ; Qui sait ce qui lui plaît, qui sait ce qu'il lui faut, Qui, tous les jours ici, le déclare assez haut. N'attendez pas de lui ces louanges frivoles, Ces ris contagieux, ces éclats indécents ; Enfants de l'ignorance, ennemis du bon-sens, Qu'excite tous les jours aux pièces les plus folles Un premier mouvement qui ne se soutient pas. Sa joie et ses plaisirs ne sont point un délire, Un accès passager qui n'a qu'un faux appas : Il ne rougit jamais de ce qui l'a fait rire ; Ce public m'appartient, les autres sont à vous.LA FOLIE
Bon-Sens, vous radotez. Ils m'appartiennent tous. De quel droit venez-vous ici me tenir tête.LA FOLIE
Vous allez discourir, et m'ennuyer à mort. Eh, que m'importe, à moi, d'avoir raison, ou tort ? Ici la préséance entre nous est réglée.LE BON-SENS
Ne vous lassez-vous point de vous y voir sifflée ? Vous l'êtes tous les jours ; jamais je ne le fus.LA FOLIE
On m'aime ; et l'on vous craint : voilà la différence. Lorsque vous paraissez, on baille ; et rien de plus. Ah ! Je ressens déjà l'effet de sa présence.Elle baille.
Oh ! Vous allez jouer un rôle fort plaisant.LA FOLIE
Tant pis.LE BON-SENS
Peut-être.SCÈNE III. Le Génie, La Folie, Le Bon-sens, une Précieuse, un Bourgeois, un Critique, un Admirateur, un Homme sensé.
Ils font tous amitié au Bon-Sens.
LA CRITIQUE, au Bon-Sens
Ah ! Parbleu, mon Patron, je vous sers assez bien, Envers et contre-tous ; je ne ménage rien. Vous êtes ce que j'ai de plus cher au monde. Sans cesse, à tout propos, je critique, je fronde. Malheur à tous les sots, y compris les auteurs ; Sans compter les admirateurs.Il fait une révérence à l'Admirateur.
Quand, suivant leur coutume, ils vous font quelque outrage, Ventrebleu ! Je m'élève, et contre eux je fais rage.LA PRÉCIEUSE
Le sexe dont je suis ne vous rend guère hommage : Mais je déroge à notre usage, Et mets en non-valeur ma dispense de vous. Je veux bien vous devoir mes charmes les plus doux.LA CRITIQUE
Tant pis, morbleu.LE BOURGEOIS, au Bon-Sens
Touchez-là, notre ami ; je suis aussi le vôtre. Demandez à ma femme, à qui, soir et matin, je vous prône sans cesse ; et c'est, comme dit l'autre, Perdre son temps et son latin.LE GÉNIE
Vous savez l'embarras que mon emploi me donne ; Je suis chargé du soin de vos amusements. Je voudrais, s'il se peut, ne déplaire à personne ; Et réunir enfin vos applaudissements. Donnez m'en le secret ; vous le savez ?TOUS
Sans doute.LE GÉNIE
Convenez entre vous ; déterminez ma route ; Et vous serez servis au gré de vos désirs. Dites-moi votre goût ; ordonnez vos plaisirs.LE BOURGEOIS
Or sus, pour commencer, tout d'abord je conclus Que la meilleure pièce est où l'on rit le plus. Pour moi, la plus joyeuse est celle où je me livre. Du reste, serviteur ; je m'ennuie en entrant ; Et fut-elle un chef-d'oeuvre, et propre à faire un livre, Malgré moi, ventrebleu, je baille, en admirant.L'ADMIRATEUR
Oui, j'aimerais assez une pièce égayée.LE BOURGEOIS
En un mot, j'aime à rire, à gorge déployée.LA PRÉCIEUSE
Est-ce qu'on rit encore ?LA PRÉCIEUSE
La joie est tombée en route.LE BOURGEOIS
Et le Bon-Sens aussi. Je m'en moque. Au surplus, Je veux rire ; ou sambleu ! Je prendrai ma revanche. Monsieur l'ordonnateur, adieu, jusqu'à dimanche.Samblau : ou Palsembleu, juron gascon : par le sang de Dieu.
SCÈNE IV. Le Génie, La Folie, Le Bon-Sens, La Précieuse, Le Critique, L'Admirateur, l'Homme sensé.
LE BON-SENS
Et d'un public.LE BON-SENS
Non : je n'y prends point de part.LE CRITIQUE
Rien.LE GÉNIE
Rien ?LE CRITIQUE
Oui, rien de bon, ni même de passable.LE GÉNIE
Vous ne louez donc jamais ?LE GÉNIE
Quoi, vous n'approuvez rien ?LE CRITIQUE
Je n'ai jamais été Réduit à cette extrémité : Et pour n'y pas tomber, je blâme tout d'avance. Le titre de l'ouvrage, et le nom de l'auteur, Suffisent pour cela, quand on est connaisseur. C'est le Bon-Sens qui fait que jamais je ne loue.LE BON-SENS
Moi ? Soyez assuré que je vous désavoue. Je n'approuvai jamais cette extrême rigueur Que l'on exerce autant par air, que par humeur. Mais au contraire, je me prête en faveur des beautés, je fais grâce aux défauts. Trop de délicatesse est souvent indiscrète. Un dégoût général désigne un esprit faux. Qui n'est jamais content, n'est pas digne de l'être. Tel épluche un ouvrage, en croyant s'y connaître ; Et trouve des défauts partout, Qui ne sont bine souvent que dans son propre goût,LE CRITIQUE
Ah ! Vous êtes trop bon.LE CRITIQUE
Cependant je puis vous aider A donner un spectacle un peu moins détestable. Je connais le public. Il est malin, cruel, Il aime à voir la bile avec le fiel. Quittez tout autre goût ; embrassez la critique ; Armez-vous de ses traits ;devenez satyrique. Ce genre a trouvé du crédit ; On l'a rendu facile : Il y faut moins d'esprit.LE BON-SENS
La critique, autrefois moins âpre et moins amère, Instruisait les auteurs, savait les redresser ; Comme on voit une tendre mère Corriger des enfants qu'elle craint de blesser. Alors, elle pouvait briller sur le théâtre : Mais son utilité n'a pas duré longtemps ; Ce n'est plus aujourd'hui qu'une affreuse marâtre, Qui dès le berceau même étouffe ses enfants.LE CRITIQUE
Qu'importe que l'on nuise aussitôt qu'on fait rire ? Tombera sur ce peuple d'auteurs À qui l'appas du gain et sa fainéantise Font apporter ici sottise sur sottise, Dont ils savent trop bien empaumer les acteurs : Aides-les à se faire une guerre cruelle ; Empoisonnez encore leur haine mutuelle. Et la rage qu'ils ont à s'entre-déchirer ; N'épargnez à pas un la plus forte satyre ; Fut-ce même Apollon. Le public aime à rire De ceux que tous les jours on lui voit admirer.LE GÉNIE
En suivant votre avis...LE CRITIQUE
Vous ne pouvez mieux faire.SCÈNE V. Le Génie, La Folie, Le Bon-Sens, La Précieuse, L'Admirateur, l'Homme sensé.
L'ADMIRATEUR
Cette guerre d'auteurs aurait bien son mérite.LA PRÉCIEUSE
Vous moquez vous des spectateurs ? Quoi ? Nous aurons toujours des bisbilles d'auteurs ? Ces sujets sont trop bas. La Public vous en quitte, Génie, élevez-vous à des objets plus grands. Prenez le ton philosophique ; Ajustez la métaphysique À l'usage du sexe et des honnêtes gens ; Pour la mettre à portée, ôtez-lui ses échasses : Mais ne lui donnez pas des allures trop basses. Ayez le badinage abstrait et clair-obscur, Toujours enveloppé d'une tendre crépuscule. Faites-vous deviner, vous plairez à coup sûr. Ayez pour votre langage un peu moins de scrupule ; Osez-en disposer comme de votre bien : Pour dire ce qu'on veut, c'est l'unique moyen. D'heureuses libertés sont bine récompensées, Soyez maniéré dans vos réflexions, Et toujours imprévu dans vos expressions. Agences votre style à l'air de vos pensées.L'ADMIRATEUR, battant des mains
Ah miracle !L'ADMIRATEUR
J'imagine l'entendre, ou du moins je l'admire.LA FOLIE
Hé ! Mais rien n'est plus clair. Je ne pourrais mieux dire.Au Bon-Sens
Ah ! Vous haussez les épaules à tout ce que l'on dit. Ce langage n'est pas la vôtre : C'est celui de l'esprit. Quiconque en parle un autre ; Encanaille à la fois sa langue et son esprit.LE GÉNIE, au Bon-sens
Donnerons-nous encor dans ce tatillonnage ?LE BON-SENS
La nouveauté du genre a d'abord ébloui ; Mais le charme est évanoui. La raison a repris son ancien langage ; Et c'est celui de vos aïeux : Il doit être pour vous aussi bon que pour eux.LA PRÉCIEUSE
J'en appelle.LE GÉNIE
À qui donc ?LA PRÉCIEUSE
Au bon sens.LA PRÉCIEUSE
Votre erreur est extrême. Je m'y connais : ce n'est point lui. Ismène ouvre, ce soir, son cercle académique. On doit en sa faveur y relire aujourd'hui Une pièce d'un goût Métaphysi-comique ; C'est de l'esprit tout pur, passé par l'alambic, Trop fin pour le goût du public ; La Bon-sens ; mais je dis le bon-sens véritable.LE BON-SENS
Vous verrez que nous sommes deux.SCÈNE VI. Le Génie, La Folie, Le Bon-sens, L'Admirateur, L'Homme sensé.
LE BON-SENS
La bonne connaissance !L'ADMIRATEUR
Pour moi, l'on satisfait aisément mes désirs. Je suis de tous les goûts et de tous les plaisirs. J'ai pour tous les auteurs une estime infinie : Je ne sifflai jamais aucun d'eux de ma vie. Tout homme qui s'adonne à divertir autrui, Mérite que l'on ait un peu d'égard pour lui. Aussi malgré ma femme, et ses façons maussades ; J'en ai toujours sans vanité Chez moi deux ou trois accolades, À l'heure du dîner, pour leur commodité, Mon cuisinier fait des merveilles. Ces messieurs, à leur tour, enchantent nos oreilles. Ainsi...SCÈNE VII. Le Génie, La Folie, Le Bon-sens, L'Homme sensé, Le Petit-Maître.
LE PETIT-MAÎTRE
Je viens tard ; excusez. Je me sauve au plus vite.À la Folie.
Déesse, vous voilà ! Je vous en félicite. Je vous trouve partout ou l'on trouve quelqu'un,Montrant le Bon-Sens.
Quel est ce visage importun ? Je n'ai vu sa figure en aucun lieu du monde. Cela sent son poète une lieue à sa ronde.LE BON-SENS
Avez qui vous n'aurez jamais de liaison.LE PETIT-MAÎTRE
Qu'on nomme ?LA FOLIE
Le Bon-Sens.LE PETIT-MAÎTRE
Oui, je me le rappelle.LE BON-SENS
C'est du plus loin.LE GÉNIE
Rien encore entre nous.LE PETIT-MAÎTRE
Qu'attend-on ?LE GÉNIE
Votre avis.LE PETIT-MAÎTRE
Soit.LE GÉNIE
D'abord, aimez-vous ?...LE PETIT-MAÎTRE
Beaucoup.LE GÉNIE
La comédie ?LE PETIT-MAÎTRE
Oui, quand elle est meublée.LE GÉNIE
Qui vous la fait aimer ?LE PETIT-MAÎTRE
Le monde, et l'assemblée.LE GÉNIE
Mais...LE PETIT-MAÎTRE
Le monde se cherche, et je le cherche aussi.LE PETIT-MAÎTRE
Oui, l'affluence est tout ce qui m'est nécessaire. Je jette, en arrivant, un coup d'oeil circulaire. Nous ne valons qu'autant que nous nous faisons voir, Si quelque femme d'importance, Fière d'être à la Cour un peu sur le trottoir, Veut éluder ma révérence, Je me fais un plaisir d'abaisser son orgueil Jusqu'à me saluer : je fais le guerre à l'oeil, Je le tiens en arrêt, et je m'opiniâtre Tant, qu'au milieu d'un acte enfin l'on m'aperçoit. Je me lève, on me rend le salut qu'on reçoit ; Cela fait un coup de théâtre.LE GÉNIE
Et la pièce ?LE PETIT-MAÎTRE
Elle va son train, et moi, le mien.LE GÉNIE
Sans qu'elle vous occupe en rien ? Car vous n'êtes pas homme à prendre la fatigue D'entrer dans les détails, et d'en suivre l'intrigue.LE PETIT-MAÎTRE
L'intrigue ! Ah ! Palsambleu, l'auteur peut arranger La sienne pour le mieux. J'ai la mienne à songer. Avant qu'on soit au fait des nouvelles courantes, Que l'on ait décliné vingt femmes différentes, À qui, de loge en loge, on va faire sa cour, Et qu'on ait au foyer été faite son tour, La pièce est aux abois ; le dernier acte expire.LE GÉNIE
Et vous jugez alors ?...LE PETIT-MAÎTRE
Définitivement.LE GÉNIE
Qui sont ?LE GÉNIE
Ah ! Je vous reconnais pour être d'un pays, Où d'abord on sait tout, sans avoir rien appris.LE PETIT-MAÎTRE
Parbleu, rien n'est plus simple.LE GÉNIE
Hé bien ?LE PETIT-MAÎTRE
Les nouveautés sont toujours belles. Sans vous embarrasser du choix, Ne nous donnez jamais que des pièces nouvelles ; Affichez-les d'abord pour la dernière fois ; Prenez-double, rendez vos plaisirs impayables ; Exceptez la parterre : il pourrait au surplus Vous envoyer à tous les diables. C'est du reste à quoi je conclus.SCÈNE VIII. Le Génie, La Folie, Le Bon-Sens, L'Homme sensé.
LA FOLIE
Voilà bien des publics qui passent en revue. Vous voyez qu'à la ville aussi bien qu'à la cour, Vous n'étrennerez pas, si cela continue.LE BON-SENS
Peut-être que j'aurai mon tour.LE GÉNIE à l'Homme sensé
Passons à vous, Monsieur.L'HOMME SENSÉ
Moi, sur cette matière Je n'ai qu'un faible usage, et fort peu de lumière. Je pourrais me tromper.L'HOMME SENSÉ
J'ai lieu d'être timide.LA FOLIE
Bon, bon, dites toujours.L'HOMME SENSÉ
Jamais je ne décide.LA FOLIE
Peut-on s'en empêcher ?LE BON-SENS, à part
Cet homme, par hasard, serait-il raisonnable ? J'aime sa retenue, et sa timidité. Quand on compte si peu sur sa capacité, On ne dit jamais rien qui ne soit convenable.L'HOMME SENSÉ
Je vais, puisque vous l'exigez, Dire à peu près ce que je pense, Mais ce sera sans conséquence. Ce ne sont que des préjugés.L'HOMME SENSÉ
Je cherche à m'amuser ; encor plus à m'instruire.L'HOMME SENSÉ
La vrai, le naturel ont des charmes pour moi. Renvoyez aux forains ces folles rapsodies, Que l'on veut bien nommer du nom de comédie, Qu'on ne voit qu'une fois, que jamais on ne lit, Où l'esprit et le coeur ne font aucun profit. Quoi ? Nous aurons des farces surchargées ? Une intrigue cousue à des scène brochées ? Des suppositions, des caractères faux, Absurdes, indécents, chargés outre mesure ; Des portraits inventés, dont jamais la nature N'a fourni les originaux ? Hé quoi ? Dans le siècle où nous sommes, Quelle nécessité d'imaginer des hommes ! De pousser leur folie au suprême degré ! C'est assez des travers que chacun d'eux se donne. Peignez les tels qu'ils sont. Un ridicule outré Fait rire, et cependant ne corrige personne. Je m'explique peut-être avec témérité. Bien d'autres cependant osent penser de même, Toutefois je n'en tire aucune autorité. À vos décisions, je soumets mon système.SCÈNE IX. La Génie, La Folie, La Bon-Sens.
LE BON-SENS
Ah ! Je le reconnais à ce discours sensé. La voilà ce public que j'avais annoncé, À qui par préférence, il faut cherche à plaire.LA FOLIE
Lui ? C'est un franc visionnaire, Et, de tous les publics, celui qui vaut le moins ; Car il est sérieux. Avec la multitude On ne gagne souvent que de l'incertitude. Mais j'ai pitié de vous. Je serai votre appui. Laissez-moi sur la scène un souverain empire ; Surtout que le Bon-sens pour jamais se retire : Je ne veux rien avoir à débattre avec lui. À ce prix, j'entreprends d'entretenir Thalie, Et Melpomène encor, par dessus le marché.Melpomène : une des neufs muses de la mythologie grecque ; elle est la muse de la tragédie, du chant et de l'harmonie musicale. Thalie est la muse de la Comédie et de la poésie pastorale.
LE GÉNIE
Je ne puis, Au on-sens je suis trop attaché. Mais souffre qu'avec lui je vous réconcilie. Cet accord vous convient, et ferait mon bonheur.LA FOLIE
Qui, moi ? Que je m'unisse avec un raisonneur. Qui s'oppose sans cesse à mon heureux délire, Dont le but est d'apprendre à se passer de rire ? Un pédant, dont le front toujours chargé d'ennui, Écarte le plaisir qui vient s'offrir à lui ? La fléau de tous ceux qui deviennent sa proie, Qui dispense à regret, et mettre la joie Que je répands à pleines mains ? Ce ridicule accord déplairait aux humains.LA FOLIE
Hé bien ! Éprouve donc sa persécution, Insensé ; je te livre à sa direction. Bientôt tes spectateurs aussi froids que des ombres, Encor plus ennuyés que les mânes plaintifs, Épars sur les rivages sombres, Rappelleront ici les plaisirs fugitifs : J'aurai conduit ailleurs leur folâtre cohorte. À commencer dès aujourd'hui, Ce lieu va devenir le temple de l'ennui. Tu finiras par mettre écriteau sur la porte.SCÈNE X. Le Génie, La Bon-sens.
LE BON-SENS
Laisser, laissez aller cette folle immortelle : On peut ici se passer d'elle. Vous ne manquerez pas de prodiges nouveaux. Plus d'un vrai nourrisson des filles de Mémoire Pour quelque temps encore assurent votre gloire. Si ce n'est pas assez, ils auront des rivaux. J'en sais qui n'ont besoin que d'un peu plus d'audace ; Et je vais les encourager.SCÈNE VI.
SCÈNE XII. Thalie, Le Génie.
LE GÉNIE
J'ai reçu vingt avis tous différents entre eux : Un seul m'a paru bon ; mais il est dangereux.LE GÉNIE
Où prendrez-vous des pièces ?LE GÉNIE
Est-ce une bonne aubaine ?LE GÉNIE
Tant pis.Pinde : Montagne qui se trouve en Thessalie (Grèce), elle est consacrée à Apollon et aux Muses.
LE GÉNIE
Si c'en est un.ACTE I
SCÈNE I. Frontin, Nérine.
FRONTIN
C'est elle...NÉRINE
Quoi ?FRONTIN
Qui devait l'enflammer. Léonore a toujours une mélancolie Qui lui fait bien du tort. L'amour suit la folie. On veut qu'une maîtresse ait l'air vif, sémillant ; Un peu moins de bon sens, un peu plus de brillant.NÉRINE
Un fou cherche une folle, et la trouve de reste. L'état de Léonore est cruel et funeste. Frontin, toute sa vie, est...NÉRINE
Oui. Le sien commença par un sot mariage. Ce ne fut point l'amour qui la mit en ménage ; Et jamais on n'en eut un dépit plus mortel. Il fallut obéir, et marcher à l'autel : Mais, en sortant du temple, un jeune téméraire, À qui, sans le savoir, elle avait trop su plaire, Furieux de la perdre, attaqua son époux, L'obligea de se battre, et tomba sous ses coups. Pour dérober sa tête à l'injuste poursuite D'un ennemi puissant, cet époux prit la fuite. Léonore aussitôt saisit sa liberté ; Et s'enfuit en secret dans un cloître écarté, Sous ce nom inconnu, qu'elle conserve encore. Que ne ferait-on pas pour fuir ce qu'on abhorre ? Sa mère, mais trop tard, en mourut de regret. Géronte apprit enfin notre asile secret, Et vint nous apporter...FRONTIN
Un brevet de veuvage ?FRONTIN
Mais je ne vois point là tant de sujet d'ennui ; Car Léonore est veuve, et dans le plus bel âge.NÉRINE
Douze ans d'absence ont mis tous ses biens au pillage : C'est pour les recueillir, ou du moins leurs débris, Que Géronte est allé faire un tour à Paris. S'il ne réussit pas dans ses justes poursuites, Vois l'état malheureux où nous serons réduites. Géronte a pour sa nièce une tendre amitié ; Mais tu sais qu'on ne peut vivre avec sa moitié. Il le faudra, peut-être. Est-il enfer plus rude, Que d'être à la merci d'une maudite prude, Toujours contente d'elle, et jamais du prochain ; Dont la vertu bruyante insulte au genre humain ? Joins à l'humeur d'Orphise un sujet infaillible, Qui la rendra pour nous encore plus terrible : Elle a, d'un premier lit, une fille à pourvoir.NÉRINE
Cela peut bien être.FRONTIN
Je crois que Léonore arrête ici mon maître ; Mais qu'à cause d'Orphise il tient ses feux secrets. Quand Damon acheta cette terre ici près, Tu sais que le château n'était pas praticable ; Et qu'il était besoin pour le rendre habitable...FRONTIN
Géronte, en attendant, s'en vint nous accueillir ; Et, comme un bon voisin, nous offrir un asile. Nous vînmes donc chez lui. Mais notre domicile Est depuis quelque tems en état d'y loger : Mon maître cependant paraît n'y pas songer.FRONTIN
Julie ? Ah ! Si mon maître en avait l'âme éprise, Son amour oserait paraître à découvert. Léonore est trop fière ; et sa fierté nous perd.FRONTIN
Les femmes se connaissent.SCÈNE II.
SCÈNE III. Léonore, Nérine.
NÉRINE
Vous m'avez appelée.LÉONORE
Oui. Je voulais sortir. Mais de la part d'Orphise on vient de m'avertir Qu'elle veut me parler ; ainsi je vais l'attendre. Pour toi, l'on ne sait plus désormais où te prendre. Tu sembles te lasser de l'état où je suis ; Et pourtant je m'en plains tout le moins que je puis.LÉONORE
Je sais ce qui l'attire.LÉONORE
Tu n'es pas raisonnable.LÉONORE
J'y prends peu d'intérêt. Mais sur quelle assurance Accuses-tu Damon de tant d'indifférence ?NÉRINE
Si l'on aimait encore, ainsi que Céladon, Peut-être je pourrais en soupçonner Damon. Mais de pareils amans ne sont plus qu'en idée. À présent une intrigue est bientôt décidée : On ne se donne plus le tems d'être enchaîné : L'amour prend son essor aussitôt qu'il est né. Dès qu'on aime, on en fait un récit infidèle ; On exagère un feu qui n'est qu'une étincelle ; Pour mieux en assurer l'objet de son amour, Un amant en instruit et la ville et la cour. La sotte vanité conduit tout le mystère ; Et la fatuité l'empêche de se taire. Si Damon vous aimait, il en eût fait l'aveu. Ainsi nous nous trompions... cela vous fâche un peu ?NÉRINE
Ainsi vous croyez donc mon discours conséquent. Non, ma chère maîtresse, il est extravagant, Insoutenable.LÉONORE
En quoi ?LÉONORE
Tu viens de me prouver...NÉRINE
Que Damon n'avait pas Les défauts des amans qu'en ce siècle on voit naître. Quoi ? Parce que l'on n'est ni fat, ni petit-maître, On ne peut vous aimer ? L'obstacle est imprévu.LÉONORE
Par où peux-tu juger...NÉRINE
Par tout ce que j'ai vu.LÉONORE
Mais encore, quoi donc ?NÉRINE
J'ai démêlé, vous dis-je, à travers ses respects, Des soupirs étouffés, des regards indirects, Un silence pénible, autant qu'involontaire, Des désirs, des égards, du trouble, du mystère, Un intérêt secret, un soin particulier. Un homme indifférent est bien plus familier. Ce sont-là mes garants. Tout cela fait en somme De l'amour ; et, de plus, un amant honnête homme. J'ai vu bien plus encore.LÉONORE
Achève ; dis-moi tout.LÉONORE
Ah ! C'est trop voir. Finis ; je ne veux plus t'entendre. Je te défends... hélas ! Que puis-je lui défendre ? Quoi ! De faibles attraits flétris par les douleurs, Ces yeux accoutumés à pleurer mes malheurs, Pourraient causer encore une faiblesse ?LÉONORE
Nérine, tu me perds.NÉRINE
De quoi m'accusez-vous ? Croyez que je vous sers. Léonore et Damon sont formés l'un pour l'autre. C'est moi qui vous apprends sa défaite et la vôtre. L'hymen peut réparer les maux qu'il vous a faits. Il forme quelquefois des liens pleins d'attraits. Quand on dépend de soi, pour soi l'on se marie.LÉONORE
Ne me rappelle plus le malheur de ma vie, Ni les égarements d'un âge sans raison. À peine j'achevais ma première saison, On me tira du cloître ; et j'entrai dans le monde, Avec les préjugés dont la jeunesse abonde. Une mère absolue, abusant de ses droits, Avait promis ma main, sans consulter mon choix. Je me prévins d'abord. Mon dépit fut extrême. Je croyais qu'on devait m'obtenir de moi-même. Je croyais mériter du moins quelques soupirs : Mais, loin de s'abaisser à flatter mes désirs, On ne m'honora pas d'une seule entrevue. Je fus au temple ; et là, sans détourner la vue, Victime dévouée au cruel intérêt, On me fit malgré moi prononcer mon arrêt. Quel hymen ! Ou plutôt quelle union fatale ! L'aversion, sans doute, entre nous fut égale. En sortant de l'autel, Sainflore disparut. Moi-même je m'enfuis ; et mon époux mourut. Mais j'ai connu l'erreur de mon antipathie, Je crois, si mon époux n'eût pas perdu la vie, Que sans doute l'hymen, mon devoir, et le temps, Auraient mis dans mon coeur de plus doux sentiments.NÉRINE
En tout cas, par bonheur, il est en l'autre monde. Pour vous montrer sur quoi mon préjugé se fonde, Au sujet de Damon, il faut vous expliquer Ce que m'a dit Frontin. Il m'a fait remarquer Que Damon s'accoutume à la maison d'Orphise.LÉONORE
Peut-être que sa fille...NÉRINE, à part
Le diable qui l'amène a bien mal pris son temps.SCENE IV. Orphise, Léonore, Nérine.
ORPHISE, à Nérine
Vous pouvez demeurer. Vous avez quelque adresse ; J'aurai besoin de vous, et de votre maîtresse.À Léonore.
Madame, vous savez qu'autant que je le puis, Je me fais un devoir d'adoucir vos ennuis. Entre ma fille et vous tout mon coeur se partage. J'espère que Géronte en fera davantage ; Qu'il vous fera rentrer dans vos biens usurpés. Si par malheur enfin ses soins étaient trompés, Vous deviendrez, madame, une seconde fille, Que la fortune aura mise dans ma famille ; Et vos plus grands malheurs m'attacheront à vous.NÉRINE, à part
Que diantre signifie un exorde si doux ?LÉONORE
Madame...LÉONORE
Ma reconnaissance...ORPHISE
Est telle que je désire.LÉONORE
De grâce...LÉONORE
Souffrez...ORPHISE
Je viens d'apprendre un départ qui m'afflige. Damon va nous quitter. Et c'est ce qui m'oblige À vous venir prier d'empêcher son départ.ORPHISE
Assez, pour l'amener au point dont il s'agit. J'ai des desseins secrets qu'il faut que je vous dise. Connaissez-vous Damon ? Parlez avec franchise.LÉONORE
Je le crois honnête homme.ORPHISE
Oh ! Je n'en doute pas. Le mystère a pour lui de furieux appas. Je m'y perds comme vous. Depuis qu'il nous fréquente, Il est d'une réserve incivile et piquante.LÉONORE
En quoi, Madame ?ORPHISE
Quand on est riche, est-il naturel qu'on s'en cache ? Le premier avantage est que chacun le sache.ORPHISE
Ainsi vous approuvez sa singularité ? Tant mieux. Du reste, il est homme assez sociable. Je crois qu'on en peut faire un mari fort passable.LÉONORE, soupire
Plaît-il ?ORPHISE
J'ai, comme vous savez, ma fille à marier. Et ce serait me faire un plaisir véritable De savoir si Damon est un parti sortable. En ce cas, agissez, madame ; servez-nous, Comme on vous servirait ; faites comme pour vous.ORPHISE
Je veux, de votre main, l'accepter pour mon gendre. Je crois qu'il va venir vous faire son adieu. Je sors ; il ne faut pas qu'il me trouve en ce lieu. Vous ne mettrez en jeu ni moi, ni la future.LÉONORE
En vérité, Madame...ORPHISE
En pareille aventure, Il faut avec adresse employer les détours. Tout homme qu'on recherche en abuse toujours : Se renchérit d'abord, sans valoir davantage : Et, de rien qu'il était, s'érige en personnage. Leur fatuité vient du cas que l'on en fait. Il faut les maîtriser, malgré que l'on en ait, Se les assujettir, les faire à son caprice. Nous perdons leur estime, en leur rendant justice ; Nous nous avilissons, si nous sentons leur prix ; Et la moindre indulgence attire leur mépris. Je vous laisse.SCÈNE V. Léonore, Nérine.
LÉONORE
Nérine...NÉRINE, riant
Ah ! Rien n'est plus risible. Orphise vous procure un moyen infaillible De vous servir vous-même, en servant ses desseins. Voilà des intérêts remis en bonnes mains.LÉONORE
Quelle commission dangereuse et cruelle ! Je ne puis y songer ni pour moi, ni pour elle. Oui, cette occasion n'est qu'un piége fatal. Je m'exposerais trop, je la servirais mal. Laissons aller Damon ; il faut que je l'évite. Imagine une excuse, et reçois sa visite.NÉRINE
Quel danger courez-vous ? Quoi ! Vous n'osez saisir La seule occasion qui peut vous éclaircir.NÉRINE
À ne point voir Damon, ne vous obstinez plus. Que pourrait-il penser d'un semblable refus ? Cette affectation serait plus dangereuse. D'ailleurs, Madame Orphise en serait furieuse. Madame, il faut céder à la nécessité. Mais j'aperçois Damon.LÉONORE
Que ne l'ai-je évité !SCÈNE VI. Damon, Léonore, Nérine.
Damon fait deux ou trois révérences, avance, recule, et paraît déconcerté.
NÉRINE, à part
Que deux amants sont sots, quand ils sont en présence ! Il faut que je les aide à rompre le silence.À Damon.
On dit que vous allez chercher en d'autres lieux Une société qui vous amuse mieux.DAMON, à Léonore
L'ennui n'habite point le séjour où vous êtes. Des motifs plus pressants, d'autres peines secrètes...DAMON, à Léonore
Que trop ?NÉRINE
Hé ! Qui vous presse ?LÉONORE
Mon repos, dites-vous ?DAMON, à Léonore
Ah ! Madame, daignez m'écouter sans courroux. N'y cherchez point un sens coupable et téméraire. Oui, pour votre repos, ma fuite est nécessaire. Orphise dans ces lieux cherche à me retenir ; Et c'est ce qui m'a fait résoudre à me bannir. Car enfin je dois voir ce qu'on rend trop visible, Sa bonté m'est à charge, et vous serait nuisible.DAMON
Quelqu'un l'ignore-t-il ? Non, jamais on ne peut Avec plus de mystère, être plus indiscrète. Mais je ne puis répondre à ce qu'elle souhaite.LÉONORE
On croyait que Julie aurait dû vous charmer. Quoi ! Ses attraits naissants n'ont pu vous enflammer ?DAMON
Non. J'échappe à ses charmes. Vous seriez exposée à des soupçons jaloux. Orphise, avec raison, n'accuserait que vous Du refus que je fais de prendre cette chaîne. Sa pénible amitié se changerait en haine. Sans compter d'autres maux trop aisés à prévoir, Je payerais trop cher le plaisir de vous voir.DAMON
De quoi m'accusez-vous ? Je m'exile chez moi. D'ailleurs, si quelqu'objet me tenait sous sa loi, Hélas ! Je n'aurais point de retour à prétendre ; Mon coeur s'entretiendrait dans l'amour le plus tendre, Sans laisser éclater le moindre de ses feux.NÉRINE
Tenez monsieur, j'ai peine à croire au merveilleux : Tant de discrétion est hors de vraisemblance.LÉONORE
Sans entrer plus avant dans votre confidence, Puisque vous nous quittez, vous avez vos raisons.DAMON
Moi, des raisons ? Je vois vos injustes soupçons. Vous croyez que je vole où mon bonheur m'appelle. Si vous saviez combien cette erreur m'est cruelle ! ... Puisque vous m'y forcez, apprenez mon état. Si j'aimais, mon amour éviterait l'éclat. Je dis plus. Mon aveu deviendrait un outrage, Qui déshonorerait l'objet de mon hommage. Mon vainqueur ne pourrait répondre à mon amour. Hé ! Que me servirait le plus tendre retour ? Il ferait le malheur de cette infortunée. Je gémis dans les fers d'un cruel hyménée.LÉONORE
Vous êtes marié ?DAMON, à part
Madame, j'obéis. J'espère un prompt retour.SCÈNE VII. Léonore, Nérine.
LÉONORE
Il est donc marié ?... Que devient mon amour ? Nérine, je l'aimais... Sa présence funeste N'eût fait qu'entretenir un feu que je déteste. Est-ce là le bonheur dont mon coeur s'est flatté ? Rassure-moi ; je crains d'avoir trop éclaté. Ai-je pu contenir ma colère trop prompte ? N'en ai-je point trop dit ? Ah ! Je mourrais de honte.NÉRINE
Je ne puis qu'approuver un trop juste dépit. Mais quel sens peut avoir un mot qu'il vous a dit. Qu'un prompt événement peut changer sa fortune ?LÉONORE
Ah ! Ne te donne point une gêne importune. Quand la nécessité ramène ma raison, Cesse de retarder encor ma guérison. C'est assez... va chercher l'épouse de Géronte. De tout ce qui se passe, il faut lui rendre compte. Pour ne plus voir Damon, qui part dans un moment, Je vais me renfermer dans mon appartement.SCÈNE VIII. Frontin, Nérine.
FRONTIN, tenant un paquet de papiers
Ah ! Te voilà, Nérine ! Enseigne-moi mon maître.NÉRINE
Il faut que je t'étrangle. Approche, double traître. Ton maître est marié ; tu m'en fais un secret ?FRONTIN
Si j'en sais rien, je veux être étranglé tout net. Mon maître est un sournois comme on n'en trouve guère : Oui, je crois que le diable est son homme d'affaires. Je le trouvai jadis en pays étranger : Il n'a, depuis ce tems, cessé de voyager. Ce n'est que depuis peu, que nous sommes en France. Il n'a fait, que je sache, aucune connaissance ; Si ce n'est chez Géronte, où tu sais bien comment Il n'a pu refuser de prendre un logement. Oh ! S'il est marié, ce que je ne puis croire, Ce n'est pas de mon bail : c'est quelque vieille histoire... Bon ! Il n'a point de femme appartenante à lui ; Partout il a roulé sur le compte d'autrui.FRONTIN
Je viens, à toute outrance, De chez cet avocat ici près en vacance ; J'y vais dix fois pour une, et toujours sans succès ; Mais à la fin...ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE. Léonore, Nérine.
LÉONORE
Damon est-il parti ?LÉONORE
Orphise ne vient point ?NÉRINE
C'est qu'elle sait peut-être Tout ce que vous avez à lui dire. En tout cas... La voilà justement.LÉONORE
Ne m'abandonne pas.SCÈNE II. Orphise, Léonore, Nérine.
LÉONORE
Des noms aussi flatteurs ne me conviennent point : Et vous me surprenez, madame, au dernier point.ORPHISE
Damon nous reste enfin, grâce à votre entremise : Si je le sais déjà, n'en soyez pas surprise.LÉONORE
Madame, excusez-moi...ORPHISE
Ses gens l'ont dit aux miens. Les valets savent tout ; c'est d'eux que je le tiens. Vous me voyez sensible, on ne peut davantage. Allons, Madame, il faut achever votre ouvrage.LÉONORE
Mon ouvrage ?ORPHISE
Quoi donc ?LÉONORE
Je n'y prends point de part.LÉONORE
Il vous plaît de le croire.ORPHISE
Et de plus, j'en suis sûre.LÉONORE
Madame, il n'en est rien.ORPHISE
Comment ?LÉONORE
Non, je vous jure.LÉONORE
Encore moins.ORPHISE
Tant mieux. Je connais le motif qui l'attache en ces lieux. Ma fille, j'en suis sûre, en a tout le mérite. Damon ne peut quitter un séjour qu'elle habite. Pour vous, madame, à qui cette affaire déplaît, Il faut vous dispenser d'y prendre d'intérêt. Oui, je n'ignore pas qu'une femme à votre âge, N'aime guère à jouer un second personnage. Elle voudrait que tout lui devînt personnel ; être l'unique but, l'objet perpétuel Où tendent tous les coeurs, les yeux et les oreilles ; Plaire, à l'exclusion de toutes ses pareilles ; N'en reconnaître aucune, et dominer partout. À votre âge, madame, on est fort de ce goût.LÉONORE
Oui, je sais qu'une femme aime un peu trop à plaire ; C'est de l'âge où je suis la faiblesse ordinaire. Dans l'arrière-saison, on ne fait qu'en changer ; Du monde qui nous quitte on cherche à se venger, Du plaisir qui nous fuit, des défauts qu'on regrette, Auxquels on voudrait bien être encore sujette. Alors, par désespoir et par nécessité, On se masque ; l'on prend un air d'autorité ; On se croit vertueuse en voulant le paraître, Tandis qu'au fond du coeur, on néglige de l'être ; Qu'au contraire on se fait un plaisir inhumain De nourrir son orgueil aux dépens du prochain. L'esprit de charité paraît une faiblesse ; Et la mauvaise humeur prend le nom de sagesse : Ainsi chaque âge apporte un travers différent. On échange un défaut contre un autre plus grand ; Et l'on corrige un vice avec un autre vice. Mais je veux vous forcer à me rendre justice. Un mot vous suffira, pour voir quel intérêt Je dois prendre à Damon.ORPHISE
Voyons donc ce que c'est.ORPHISE
Avec vous ?ORPHISE
Ah ! L'énigme est assez facile à deviner. Damon devait cesser de nous importuner. Il n'est point retenu par moi, ni par Julie ; Et cependant il reste.LÉONORE
Ah ! Quelle calomnie !SCÈNE III. Léonore, Nérine.
LÉONORE
Je n'y saurais tenir ; je suis au désespoir. Quel trait injurieux ! En est-il un plus noir ? Il reste ; je l'ignore ; et l'on m'en fait un crime : Mon repos, mon honneur, tout en est la victime.LÉONORE
Et pouvais-je m'attendre à cette indignité, Et qu'on m'imputerait la dernière bassesse ? Nérine, quelle horreur ! On me croit la maîtresse D'un homme marié ?LÉONORE
Ah ! Quelle est ton erreur ? C'est assez qu'une histoire attaque notre honneur, Elle passe aussitôt pour être véritable. Tout ce qui peut nous nuire, ou nous perdre, est croyable, On n'examine rien ; et la crédulité Va toujours contre nous jusqu'à l'absurdité.NÉRINE
Je ne m'étonne plus si tant d'infortunées Se plaignent, tous les jours, d'être à tort condamnées. Je vois bien à présent qu'une femme d'honneur, Avec son innocence, a besoin de bonheur.LÉONORE, avec vivacité
Dis-moi la vérité. Ne m'as-tu point trahie ?LÉONORE
Damon devait partir. J'ai reçu ses adieux : Cependant il s'obstine à rester en ces lieux. N'aurais-tu point parlé ?NÉRINE
Nullement, je vous jure.LÉONORE
Je ne sais que penser ; je ne sais que conclure. Me serais-je oubliée ?... Aurait-il deviné ? Dis-moi par quel motif il s'est déterminé ? Après tant de respect, d'où lui vient tant d'audace ? Il faut donc m'éloigner, il faut que je me chasse. Mais il devinera que c'est lui que je fuis. Il me suivra partout, puisqu'il reste où je suis. Va le trouver. Dis-lui... Non, il vaut mieux écrire. On ne dit par écrit que ce que l'on veut dire. Et toi, tu lui feras remettre mon billet.NÉRINE
Allez.SCÈNE IV.
SCÈNE V.
DAMON, seul, et tenant des papiers
Faisons cesser enfin le bruit de mon trépas. Mon ennemi s'apaise après tant de débats. Celle à qui mon malheur avait uni ma vie, Se porte à dénouer la chaîne qui nous lie ; Du moins on se fait fort de lui faire agréer Ce projet, que ses gens viennent de m'envoyer. J'ai donné ma parole ; on répond de la sienne. Ainsi, dans quelque endroit que ma femme se tienne, Nous nous verrons bientôt, pour ne nous plus revoir. Mes amis en secret m'ont donné cet espoir. Qu'il m'est doux de briser une odieuse chaîne ! Je tiens notre rupture infaillible et prochaine ; Il ne nous manque plus qu'une formalité Pour achever enfin notre félicité. En attendant, cessons une feinte importune : Allons à Léonore annoncer ma fortune. Avant que je lui dise et mon nom et mon rang, Pénétrons dans son coeur. C'est d'où mon sort dépend. Voyons si mon amour... mais j'aperçois Nérine.SCENE VI. Damon, Nérine.
NÉRINE
Ah ! Je vous crois trop sage Pour oser à ses yeux vous offrir davantage. Votre présence ici cause assez d'embarras.NÉRINE
Je ne le ferai pas.NÉRINE
Cela n'est pas possible.DAMON
Ma bague.NÉRINE, cherchant la bague
Ah ! Je la vois là-bas, Ou je suis bien trompée. Oui, justement c'est elle.Elle ramasse la bague.
C'eût été grand dommage ; elle est vraiment fort belle.Elle la rend à Damon.
DAMON, refusant la bague
Elle est en bonnes mains ; et, puisqu'elle te plaît, Profite du présent que le hasard te fait.NÉRINE
Moi, que je la garde ?DAMON
Oui ; c'est une bagatelle : Nérine, je voudrais qu'elle eût été plus belle. Ce n'est qu'un faible essai du bien que je te veux.NÉRINE
Voilà donc l'encloueure ! Allons, à tout hasard. L'avez-vous ce billet ? Il faut que je m'acquitte.Encloueure : Est une blessure faite au cheval par un maréchal-ferrand. Au sens figuré : empêchement, obstacle, difficulté.
SCÈNE VII.
NÉRINE, seule
Je ne sais, à présent que j'ai le diamant, Je vois que je me suis oubliée un moment : Réfléchissons un peu sur mon étourderie. Je devais refuser cette galanterie. Mon petit intérêt m'a fait illusion. C'est la première fois... maudite occasion ! Tu sais apprivoiser l'honneur le plus sauvage ; Tu mènes où tu veux la fille la plus sage. Sans toi, l'on pourrait l'être avec facilité. Je ne me croyais pas tant de fragilité. Cependant, si je rends la bague que j'ai prise Je répare une faute avec une sottise. Damon ne voudra pas reprendre son présent : Au contraire, il croira qu'il n'est pas suffisant. Il sera généreux ; je voudrai me défendre ; Il ne démordra pas, je finirai par prendre : Voilà pour cet article. Autre réflexion. Mais comment m'acquitter de ma commission ?SCENE VIII. Léonore, Damon, tenant chacun une lettre à la main, Nérine.
LÉONORE, sortant d'un côté. à Nérine
Tiens, fais rendre à Damon...DAMON, sortant de l'autre côté. à Nérine
Tiens, donne à ta maîtresse...NÉRINE, au milieu d'eux, croisant les bras
Donnez, je remettrai chacune à son adresse.LÉONORE, avec étonnement
Damon !LÉONORE
Épargnez-vous le soin D'un éclaircissement, dont je n'ai pas besoin. Nous nous devons toujours éviter l'un et l'autre. J'ai ma raison. Souffrez que j'ignore la vôtre. Partez, monsieur, partez ; et cessons de nous voir ; Que ce soit par égard, si ce n'est par devoir. C'est pour vous en prier que j'ose vous écrire.DAMON
Mais...DAMON
Ah ! Madame...LÉONORE
Damon ose me retenir ?DAMON
Il est vrai. Pardonnez cette dernière instance. Il y va de mes jours. Permettez en partant, Qu'on vous dise un secret qui peut m'être important.LÉONORE
Je ne veux rien savoir...DAMON
Hélas ! Daignez m'entendre. Enfin, je puis céder à l'amour le plus tendre. Ces soupirs, si longtemps retenus dans mon coeur, Peuvent enfin paraître aux yeux de mon vainqueur. Moins je l'offense, et plus je ressens que je l'aime. Je n'ai plus désormais que sa rigueur extrême...DAMON, à Léonore
Ah ! Ce titre si doux Aurait dû ne jamais appartenir qu'à vous. Celle qui le portait n'a point perdu la vie ; Nous cédons l'un et l'autre à notre antipathie ; Et ces noeuds que l'hymen avait désavoués, Sont d'un commun accord entre nous dénoués.LÉONORE
Quoi ! Vous vous séparez ?DAMON
Une heureuse rupture Nous dégage tous deux d'une chaîne trop dure. Nos serments étaient nuls, ils ont été forcés ; Notre bouche à regret les avait prononcés. Nos coeurs ont réclamé contre la tyrannie De ceux à qui le ciel nous fit devoir la vie. La loi me restitue et ma main et mon coeur. Nous pouvons tous les deux nous choisir un vainqueur. Hélas ! Mon choix est fait ; et vous devez m'entendre.LÉONORE
C'est donc-là ce secret que vous vouliez m'apprendre ? Et vous croyez, monsieur, qu'il doit m'intéresser ?LÉONORE
Malgré tous ces détours où votre esprit s'efforce, Ce que vous m'annoncez est toujours un divorce. Oui, tel que soit le nom dont vous les colorez, C'est votre épouse enfin que vous déshonorez. Vous prétendez, monsieur, me rendre la complice D'un coupable abandon fondé sur un caprice. C'est vous qui l'exigez. Peut-elle y consentir ? Je sens le désespoir qu'elle doit ressentir D'un si terrible affront. Je me mets à sa place. Pour elle enfin, monsieur, je vous demande grâce. Si vous n'aimiez ailleurs... ah ! N'en espérez rien. Elle m'accuserait... votre coeur est son bien. Loin de favoriser cette indigne rupture, Je ne puis profiter de sa triste aventure.DAMON
N'appelez point divorce un accommodement. Quand je consens à rompre un faux engagement, Une chaîne, à tous deux également cruelle, Ce n'est point un affront ; c'est un bonheur pour elle. Vous n'avez jamais su, vous n'éprouverez point Que le plus grand malheur est celui d'être joint Au déplorable objet d'une haine invincible.LÉONORE, à part
Quelle conformité.DAMON
Soyez-y donc sensible. Quand vous refuseriez de vous rendre à mes voeux, Nous ne romprons pas moins nos liens rigoureux. Ma femme n'eut pour moi qu'une haine mortelle ; C'est ce que vous avez de commun avec elle.DAMON
Moi, que je vous oublie ? Vous, sur qui je fondais le bonheur de ma vie, Qui seule avez trouvé le secret d'enflammer Un coeur que je croyais incapable d'aimer, Dont vous allez causer l'éternelle souffrance ! Perd-on le souvenir, en perdant l'espérance ? Ce n'est qu'en expirant d'amour et de douleur, Que je puis oublier l'auteur de mon malheur. Vous l'apprendrez bientôt ; c'est l'espoir qui me reste.DAMON
C'est vous qui le causez. Ces frivoles raisons que vous me proposez, Qu'invente contre moi votre délicatesse, Ne l'emporteraient pas sur la moindre tendresse. De votre aversion, c'est le plus sûr garant.DAMON
Ah ! Puis-je interpréter ce que je viens d'entendre ? Est-ce pitié ? Serait-ce un sentiment plus tendre ?Il se jette aux genoux de Léonore.
Léonore, achevez.LÉONORE
Damon...DAMON
Éclaircissez...SCENE IX. Léonore, Orphise, Nérine.
NÉRINE, bas à Léonore
Ferme, tenez-vous bien.ORPHISE
Ce que j'ai vu m'enchante !NÉRINE
Quoi donc ?ORPHISE
En vérité, l'attitude est touchante. Je venais vous marquer que j'avais du regret D'avoir conçu peut-être un soupçon indiscret. L'excuse n'a plus lieu.LÉONORE
Pardonnez-moi, madame.ORPHISE
Avez-vous oublié Que Damon, par malheur, est déjà marié ? Pour vous, apparemment, c'est une bagatelle ; Ou bien vous m'avez dit une fausse nouvelle.LÉONORE
Elle était vraie alors ; mais tout est bien changé. D'un malheureux hymen Damon est dégagé. On va briser sa chaîne ; il me l'a dit lui-même. Voilà ce qui me fait avouer que je l'aime : Car je dois avec vous bannir un vain détour. Toutefois à Damon j'ai caché mon amour. Je le crois ; ou du moins je cherche à me séduire. Mais, Madame, en tout cas, vous pouvez l'en instruire.ORPHISE
On va briser ses fers ?LÉONORE
Ils vont être rompus.LÉONORE
Oui, je n'en rougis point ; je chéris ma défaite ; Je perds ma liberté, sans que je la regrette ; J'ai rencontré l'objet que je devais aimer. Un mutuel amour a su nous enflammer. C'est une sympathie invincible, absolue, Que j'ai d'abord sentie à la première vue. Si le même rapport n'eût agi dans son coeur, Jamais je n'aurais pu survivre à ce malheur.ORPHISE
Vous survivrez, madame, à de plus grandes peines. La mort de votre époux n'a point brisé vos chaînes : Il est encore vivant.LÉONORE
Mon époux est vivant !ORPHISE
Oui. C'est ce que Géronte a dit en arrivant. Il va vous confirmer cette heureuse nouvelle. Il était temps.LÉONORE
Ah ! Vous n'ignorez pas quelle est l'antipathie, Que m'inspira l'époux à qui je suis unie. L'un et l'autre aux autels nous fûmes entraînés, L'un à l'autre à regret nous fûmes enchaînés.ORPHISE
Une fille aisément se prévient, et s'entête ; Et veut mal-à-propos se choisir sa conquête. Je subis, à votre âge, un hymen plus fâcheux : J'en ai fait un second plus conforme à mes voeux : Et bien, je vous dirai qu'ils reviennent au même.LÉONORE
Hélas ! Pour éviter une infortune extrême, À quel triste moyen n'ai-je pas eu recours ? Que ne me laissait-on finir mes tristes jours ? J'avais passé douze ans ignorée et tranquille : Devais-je consentir à quitter mon asile, Pour venir retrouver celui que je fuyais ? Sainflore n'était plus ; du moins je le croyais ; Il ne m'en resta pas la moindre incertitude. C'est-là ce qui me fit quitter ma solitude. J'ai cru renaître. Hélas ! Je n'avais point vécu. Le plus beau de ma vie avait été perdu ; Et l'amour en devait empoisonner le reste. Damon vint dans ces lieux. C'est l'époque funeste Du plus grand de mes maux. Mon coeur en fut blessé. Je crus pouvoir aimer. Mon coeur s'est trop pressé.ORPHISE
Il faudra bien éteindre une flamme importune. Et d'ailleurs, quelle est donc cette grande infortune ?LÉONORE
C'est d'avoir cru pouvoir disposer de mon coeur. Mais enfin, sous ce nom, qu'au moins pour mon bonheur Votre époux a voulu que je gardasse encore, Je peux fuir à jamais un époux qui m'abhorre. De quel front à présent paraîtrais-je à ses yeux ? Pourrais-je soutenir le reproche odieux Dont il accablerait une épouse infidèle, Que peut-être il voudrait retrouver criminelle ?ORPHISE
C'est la sujétion du sexe infortuné De périr sous le joug quand il est enchaîné. Abandonnez enfin le nom de Léonore. La feinte vous rendrait plus criminelle encore. Allez, Silvie, allez, retrouver votre époux. Vous vous inspirerez des sentiments plus doux. Aussi bien que l'amour, l'aversion s'épuise. D'autre ressource enfin ne vous est plus permise.SCENE X. Géronte, Orphise.
ORPHISE
Eh ! De grâce, un moment.GÉRONTE
À votre appartement, je me suis fait écrire. Si vos gens sont exacts, ils pourront vous le dire.ORPHISE
Certes, pour un époux l'accueil est très galant ; Après un mois d'absence, il est fort consolant.GÉRONTE
Nous nous retrouverons ; et plutôt dix fois qu'une. Ne nous imposons point une gêne importune, Ni ces empressements follement amoureux, Ridicules à l'âge où nous sommes tous deux.ORPHISE
Monsieur, parlez du vôtre.ORPHISE
Autrefois...GÉRONTE
C'est quand vous le voudrez.ORPHISE
Au sujet de Silvie...GÉRONTE
Vous savez cependant qu'il était nécessaire, De peur d'effaroucher des gens intéressés Entre qui tous ses biens se trouvaient dispersés : Mais c'était un secret, et la charge est pesante.GÉRONTE
Tout va bien.ORPHISE
Son époux est vivant ?GÉRONTE
Ah ! D'accord. Oui, cet homme prétend n'avoir pas été mort : Il revient, c'est à quoi je ne m'attendais guère : Les gens qu'il a chargé du soin de ses affaires, Ont arrêté les miens, quand j'allais terminer : Mais d'une autre façon j'ai su me retourner, Sans paraître autrement, que par mes émissaires ; J'ai pris les sûretés qui m'étaient nécessaires. Léonore, en tout cas, n'y participe en rien. C'est sur quoi nous allons avoir un entretien ; Car elle ne sait pas ce que j'ai fait pour elle.GÉRONTE
Tant mieux.GÉRONTE
Ah, ah !ORPHISE
Ma fille avec Damon.GÉRONTE
Oui-da, ce parti-là pourrait être assez bon. Mais, pour cela, faut-il que je chasse ma nièce ?ORPHISE
C'est qu'en un mot ici sa présence me blesse. Je n'en dirai pas plus, ni d'elle, ni de lui. Suffit. Je n'aime point à parler mal d'autrui.GÉRONTE
J'entends à demi-mot.SCENE XI.
GÉRONTE, seul
Les femmes ont toujours des projets merveilleux. Ma nièce n'aura point regret à mon voyage. D'abord, j'ai retiré tous ses biens du pillage. Son époux, il est vrai, n'est pas mort. Cependant Je n'en suis pas la cause ; et c'est un accident Qui n'interrompra guère, ou très peu son veuvage, Puisqu'il veut bien laisser casser son mariage. Allons la préparer à cet événement. Elle n'espère pas un si bon dénouement.ACTE III
SCENE I.
SCÈNE II. Géronte, Orphise.
GÉRONTE, sortant de chez Léonore
La femme est une espece à qui rien ne ressemble ; C'est tout bien ou tout mal ; et tous les deux ensemble. Est-elle vertueuse ? Elle l'est à l'excès. Sa sagesse devient un véritable accès ; La modération lui paraît insipide : C'est toujours à l'extrême où son penchant la guide. Ses moindres mouvements sont des convulsions ; La vertu, dans son coeur, se change en passions, Dégénère en faux zèle, et devient fanatique.ORPHISE
Le mépris pour le sexe est un air qu'on se donne, Qui n'est, en vérité, convenable à personne.ORPHISE
Pour nous quelle fortune !GÉRONTE
C'est Silvie. Ah ! Morbleu, je me trompe de nom. Son caprice imprévu me trouble la raison. Diable ! Je ne sais plus ce que je voulais dire. J'exceptais Léonore ; et cela vous fait rire.ORPHISE, riant
C'est votre nièce, à qui vous faisiez cet honneur ?GÉRONTE
Léonore, elle-même.ORPHISE
Elle a bien du bonheur.GÉRONTE
Oui, d'avoir du mérite.ORPHISE
Autant que de sagesse.GÉRONTE
Que trop. Et c'est en elle un excès qui me blesse, Un travers véritable, un faux raffinement, Fondé sur le scrupule, et sur l'entêtement. Je m'en vais préparer Damon à sa disgrâce.ORPHISE
Il fallait, tôt ou tard, qu'il apprît ses malheurs. Plutôt on les apprend, plutôt on s'en console.GÉRONTE
J'espère cependant...ORPHISE
Espérance frivole.GÉRONTE
Oui.ORPHISE
L'affaire est terminée.ORPHISE
Aller retrouver son époux.SCENE III. Géronte, Orphise, Damon.
GÉRONTE, à Damon
Venez, monsieur, venez vous unir avec nous ; La pauvre Léonore... elle se croyait veuve. Eh bien, il n'en est rien ; nous en avons la preuve. Mais de son esclavage on pourrait l'affranchir. Peut-être mieux que moi vous pourrez la fléchir. Un mot de ce qu'on aime a toute une autre force.GÉRONTE
Déterminez un coeur fortement combattu. Ne l'abandonnez pas à sa triste vertu. Car je n'ignore plus qu'elle vous intéresse. Vous l'aimez ?ORPHISE, à Géronte
Ce sont-là de vos tours. Vous servez en ami.GÉRONTE
Ma foi, sans le savoir, je travaillais pour lui. Quand ma nièce peut rompre une chaîne cruelle, Elle n'approuve plus ce que j'ai fait pour elle. Sous main, depuis un mois, j'ai mis l'affaire en train ; Mais le diable jaloux, ou l'esprit féminin, Ne veulent pas permettre une union si belle.DAMON
Je m'en consolerai ?ORPHISE
Vous serez dans le cas.ORPHISE
Non, vous n'en mourrez pas.GÉRONTE
Jetez-vous à ses pieds.ORPHISE
Ne la voyez jamais.GÉRONTE
Employez les soupirs.ORPHISE
Oubliez ses attraits.GÉRONTE
Allez.DAMON
Moi, la déshonorer ? En quoi, je vous supplie ? Ah ! Silvie aurait tort de se plaindre de moi. Je fais ce qu'elle veut ; et je lui rends sa foi. Elle a fait trop longtemps le malheur de ma vie. Quand on ne s'aime point, aisément on s'oublie.GÉRONTE
Quand on ne s'aime point ?ORPHISE
Pour le coup, je m'y perds.ORPHISE
Ceci ne laisse pas d'être incompréhensible. Pour qui donc votre coeur était-il si sensible ? Léonore n'est point l'objet de vos amours ?ORPHISE
Nous extravaguons tous.GÉRONTE
Je m'en doutais, madame. Ma nièce est cependant l'objet qui vous enflamme ? L'équivoque des noms a pu nous embrouiller ; Mais l'histoire en serait trop longue à détailler.SCÈNE IV. Géronte, Orphise, Damon, Léonore, Nérine.
LÉONORE
Madame, à vos avis je rends plus de justice. Vous arrêtez mes pas au bord du précipice. Victime d'un penchant devenu criminel, J'allais m'envelopper d'un opprobre éternel ; J'allais me dérober au pouvoir légitime D'un époux, qu'on ne peut abandonner sans crime.ORPHISE
La morale est légère, et ce n'est pas la mienne. Monsieur, que voulez-vous que madame devienne ?GÉRONTE
Heureuse, apparemment.ORPHISE
Eh ! Le moyen ?GÉRONTE
Est sûr.ORPHISE
Quoi ! Faudra-t-il qu'au fond de quelque asile obscur, Elle aille ensevelir une épouse craintive, Ou mener une vie errante et fugitive ?LÉONORE
C'est un dessein coupable ; et je n'y pense plus. Je reprends des liens que je croyais rompus. Il m'en coûtera cher... que dis-je, malheureuse ? Mais la nécessité me rendra vertueuse. J'ai gagné sur mon coeur, ou du moins je le crois.Apercevant Damon.
Ah, rencontre cruelle ! Et qu'est-ce que je vois ?LÉONORE
Ah ! Ne m'engagez point à de nouveaux combats. Mon coeur n'a pas besoin d'une épreuve cruelle.LÉONORE
À vous faire haïr, à me désespérer. C'est me persécuter, c'est me déshonorer, Que d'exposer encor mon coeur à se défendre. Ce sont de vains regrets que je ne puis entendre. Vous avez un rival qui n'en doit point avoir. Je vais le retrouver, et remplir mon devoir.DAMON
Vous l'étendez plus loin qu'il ne devrait s'étendre. Madame, si je crois ce qu'on m'a fait entendre, Sans blesser ce devoir, vous pourriez recourir À des moyens plus doux, qu'on vient de vous offrir.LÉONORE
Non, je n'ai point assez d'audace, ni de force, Pour aller mendier un malheureux divorce. Je n'imagine pas qu'une femme de bien, Puisse jamais avoir recours à ce moyen. Il faut un front d'airain pour donner ce scandale.ORPHISE
Ne vous en flattez pas.GÉRONTE
Le cas est différent.LÉONORE
Sur l'espoir d'un succès toujours déshonorant, Je ne risquerai point d'être tympanisée. Le plus grand des malheurs est d'être méprisée. Hé quoi ! Sur un prétexte absurde et mendié, Aller de porte en porte implorer la pitié, Y faire de sa vie un journal équivoque, Que personne ne croit, et dont chacun se moque Suborner des témoins, gagner des partisans ; Remplir les tribunaux de ses cris indécents ; Y faire débiter des plaintes infidèles ; Inonder le public d'injurieux libelles ; Ébruiter des malheurs qu'on pouvait empêcher, Ou qu'au moins la raison devait faire cacher : Je ne puis seulement soutenir cette idée.Tympaniser : crier hautement et publiquement contre quelqu'un. Voir aussi Molière, "L'École des femmes" vers 72.
Libelle : Ecrit qui contient des injures, des reproches, des accusations contre l'honneur et la réputation de quelqu'un. [F]
ORPHISE
Eh ! Mais, pardonnez-moi.GÉRONTE
Non. Il s'agit au plus D'achever de briser des noeuds presque rompus, De m'en laisser le soin ; en un mot, de reprendre L'heureuse liberté qu'on offre de lui rendre ; De quitter un époux.LÉONORE
Daignez lui pardonner. À sa discrétion, je veux m'abandonner. Peut-être que l'absence, et son état funeste Auront changé son coeur ; le mien fera le reste.DAMON
Vous allez exposer votre gloire, et vos jours. Songez-vous qu'un mortel, insensible à vos larmes, Va jouir, malgré vous, d'un bien si plein de charmes ? Je ne vous parle point du désespoir affreux Où vous allez jeter le coeur d'un malheureux, Qui mourra, malgré vous, dans sa persévérance. J'avais pris dans vos yeux une fausse espérance. Je perds tout, en perdant ce bonheur apparent. Ce que je deviendrai vous est indifférent.LÉONORE
Ah, cruel ! D'où vient donc le remords qui m'accable... Qu'ai-je dit ? Je me rends encore plus coupable. Ne vous promettez rien des pleurs que je répands. Non, quand je briserais les noeuds que je reprends, Notre hymen ne peut plus devenir légitime. Ce serait avouer, et consommer mon crime. Vous avez une épouse. Imitez-moi tous deux : Ou, plutôt, puissiez-vous l'un et l'autre être heureux. Je sens que tôt ou tard il faut qu'elle vous aime.DAMON
N'exigez pas de moi cette faiblesse extrême. Sa haine ou son amour ne m'intéressent plus. Ne consent-elle pas que nos fers soient rompus ?LÉONORE
C'est vous qui le voulez.DAMON
Y consentirait-elle, Si ce n'était pour prendre une chaîne nouvelle ? Je n'eus jamais son coeur ; elle a repris sa foi.GÉRONTE
Quelle bizarrerie !SCÈNE V. Géronte, Orphise, Damon, Léonore, Nérine, Frontin.
FRONTIN, à Damon
Vos gens et vos chevaux, tout est prêt pour aller...SCÈNE VI. Géronte, Orphise, Damon, Léonore, Nérine.
GÉRONTE, à Léonore
Pourquoi s'abandonner au torrent des scrupules ? De trop grands sentiments sont souvent ridicules. Si c'était un époux tel qu'eût été Damon, Passe ; mais ç'en est un qui n'en eut que le nom ; Un jeune écervelé qui laisse sa compagne, Et, pour libertiner, va battre la campagne ; Que je ne connais point ; car ma soeur, dieu merci, Ne consultait personne en tout, comme en ceci ; Un homme qui n'agit que par ses émissaires, Et n'ose se montrer que par ses gens d'affaires ; Qui, lorsqu'on le croit mort, revient après douze ans Pour se démarier.DAMON, part
Quels rapports étonnants !LÉONORE
Respectez ses malheurs.LÉONORE
Ne le sachez jamais.DAMON
Ne me refusez pas...LÉONORE
J'entrevois vos projets ; Et le coupable espoir que vous gardez encore. Voulez-vous achever de perdre Léonore ? Son repos, son honneur devraient bien vous toucher.DAMON
Sous ce nom étranger, cessez de vous cacher. Vous vous nommez Silvie, et non pas Léonore. Que n'êtes-vous aussi l'épouse de Sainflore !LÉONORE, à Damon qui se jette à ses genoux
Ah ! Qui m'a pu trahir !... Téméraire ! Arrêtez. Quelle horreur !... Laissez-moi...DAMON
Madame, permettez...ORPHISE
Damon, y songez-vous ?DAMON
Je renais... Ah ! Madame... Ah ! Ma chère Silvie...Il donne un papier à Géronte. à Léonore.
Tenez... je suis... voilà votre consentement ; Retrouvez un époux dans le plus tendre amant.GÉRONTE
Voyons donc.LÉONORE
Vous, Sainflore ?ORPHISE
Ah, grand dieu !GÉRONTE
C'est lui-même.1 374 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0