Comédie en vers· Idylle moderne
Les Claqueurs
Représentée pour la première fois, à Paris, à la salle de géographie, le 11 février 1894.
Personnages
- DUBATTOIR, COQUELIN aîné
- GALUCHAT, COQUELIN cadet
LES CLAQUEURS
DUBATTOIR et GALUCHAT, assis côte à côte, face au public applaudissent vigoureusement
Bravo ! bravo ! bravo !DUBATTOIR, de même
Un beau métier, au contraire, et que j'aime ! Bien que j'eusse eu du goût pour l'Université !S'interrompant.
Attention !... Le chef regarde de côté... La tirade finit... du coeur et de l'ensemble !Applaudissant, ainsi que Galuchat.
Bravo ! bravo ! bravo !DUBATTOIR, reprenant la conversation
Tiens, ce soir, il me semble Que le public est chaud : on applaudit un peu.GALUCHAT, de mauvaise humeur
Le public !DUBATTOIR, avec un souverain mépris
Galuchat, il n'y voit que du feu ! Si nous n'étions pas là, sur les plus hauts étages, Pour marquer les effets, souligner les passages, Pour lui dire, en un mot, quel est le bon endroit, Il ne comprendrait rien à la pièce qu'il voit.Lui montrant le public au-dessous.
Regarde, là-dessous, ces têtes dénudées Qui, veuves de cheveux tout autant que d'idées, S'entassent crâne à crâne, à l'orchestre, aux balcons... C'est nous qui les menons, nous qui les convainquons ! En vain l'on nous méprisé, en vain l'on nous diffame : Le public sans la claque est comme un corps sans âme ! Pas vrai, dis, Galuchat ?GALUCHAT
J'écoute, laisse-moi !DUBATTOIR
Quelle farce !... Écouter ?GALUCHAT, bourru
Parfaitement !GALUCHAT
N'importe, elle me plaît !GALUCHAT
Tais-toi donc ! J'écoute !DUBATTOIR
Tiens, vois-tu, Galuchat, pour avoir une telle vertu, Il faut que ton esprit soit malade ou morose.GALUCHAT, soupirant
Hélas !GALUCHAT
Eh bien oui ! Dubattoir, c'est l'amour ! J'aime et je veux aimer jusqu'à mon dernier jour !Applaudissant, ainsi que Dubattoir.
Bravo ! bravo ! bravo !DUBATTOIR
Voilà la grande scène ! Avant le dénouement on n'applaudit qu'à peine Verse dans mon gilet le trop plein de ton coeur...DUBATTOIR
Amoureux ! je le suis aussi !... mais je te jure Que l'amour à mes yeux n'est point une torture, Mais un sentiment doux, adorable, enchanté, Et qui me fait claquer avec plus de gaîté !GALUCHAT
Ah ! Tu n'as point souffert, pour parler de la sorte, Dubattoir, toi dont l'âme est, comme la main, forte, Le terrible tourment d'un amour méconnu ! Tu le veux ?... Devant toi je mets mon coeur à nu : De ce funeste amour apprends les origines. Il pleuvait... Elle avait de charmantes bottines Et deux petits petons vifs, alertes et gais, Qui, sous un jupon blanc, trottaient le long des quais. Or, est-ce là l'effet du métier que j'exerce ? Me servant de mes mains dans mon noble commerce, Senté-je plus qu'un autre, et par revirement, Tout ce qu'un petit pied peut avoir de charmant ? ne sais... mais voyant tout_à_coup ces bottines S'agiter devant moi, suaves et mutines, Je fus féru d'amour... et j'emboitai le pas. Soudain...S'interrompant pour applaudir, ainsi que Dubattoir.
Bravo ! bravo ! bravo !DUBATTOIR, bas à Galuchat
Parle plus bas ! Le chef a l'oeil sur nous et par ici regarde... Sans avoir l'air de rien continue et prends garde.GALUCHAT, reprenant
Je suivais donc, ému comme un provincial, Ces petits pieds foulant le sol municipal, Et cherchais un moyen adroit et peu vulgaire D'avouer mon ardeur à leur propriétaire... Quand l'adorable enfant s'arrêta brusquement Au détour du trottoir, devant l'encombrement Des voitures venant obstruer la chaussée. Alors, prenant courage : « Ô dame bien chaussée ! Lui dis-je, je voudrais... si vous vouliez... il faut... » Soudain l'émotion me saisit : plus un mot. (Je fus, dès le berceau, timide avec les femmes.) Elle me regarda de ses yeux pleins de flammes : Alors tremblant, ému, les regards interdits, Ne pouvant pas parler, que fis-je ?... J'applaudis ! Le métier, le métier me prenait à la gorge ! Claqueur, j'applaudissais comme un forgeron forge, Et, voulant rendre hommage à ses attraits coquets, Enthousiaste, ardent, transporté... je claquais !S'interrompant pour applaudir ainsi que Dubattoir.
Bravo ! bravo ! bravo !DUBATTOIR
Poursuis, tu m'intéresses.GALUCHAT
Devant l'effusion de ces brusques tendresses, Me prenant pour un fou, la dame au pied charmant Me foudroya de l'oeil et fila promptement. Comme tu penses bien, je volai sur ses traces... Mais, hélas ! échappant à mes regards voraces, Au milieu de la foule elle s'évanouit ! Depuis lors, Dubattoir, ce rêve me poursuit... Sans cesse sur les qu'aïs tristement je chemine, Mais je ne trouve plus sa charmante bottine, Et la nuit seulement en songe je puis voir Sous un jupon coquet trottiner un pied noir !Applaudissant et riant, ainsi que Dubattoir.
Ah ! Ah ! Bravo ! Bravo ! Bravo !DUBATTOIR
Ton aventure Mon pauvre Galuchat, me peine, je te jure, Mais ne m'étonne point, car le plus grand des maux Pour un claqueur, ami, c'est de claquer à faux ! Un applaudissement partant à l'improviste D'un amour entrevu t'a fait perdre la piste : Un applaudissement à propos rencontré, M'a donné le bonheur dont je suis enivré. Comme tu fis pour moi, je veux t'ouvrir mon âme. Pour voisine, j'avais une charmante femme. Habitant tous les deux sur le même palier, Nous nous rencontrions souvent dans l'escalier... Bref, après plus d'un an de rencontres croisées, Et suivant le hasard du moment disposées, Un an de « Passez donc, Madame, s'il vous plaît ! » Je l'aimais d'un amour profond, ardent, complet ! Mais, malgré mes regards pleins de tendresse folle, Elle passait, glacée, et sans une parole, Les yeux toujours baissés dans un chaste embarras, Son rouleau de musique enchâssé sous le bras... Car - j'oubliais le point important de l'histoire ! - Elle suivait des cours pour le Conservatoire, Cet établissement à bon droit réputé Pour grandir le talent et former la beauté ! Mais, hélas ! la nature envers- elle barbare, Lui donnait une voix d'une fausseté rare. Ida, - c'était le nom de l'objet de mes voeux - Du matin jusqu'au soir secouant ses cheveux Dans un affolement de gammes régulières, Rivée au piano des heures tout entières, S'efforçait d'obtenir soit en haut, soit en bas, Une note possible... et ne l'obtenait pas.On entend un coup de sifflet.
GALUCHAT, se levant et regardant en bas
On siffle !DUBATTOIR, même jeu
C'est en bas !GALUCHAT
De la poigne !DUBATTOIR, se relevant ainsi que Galuchat
Non !DUBATTOIR
Démoli, le siffleur !GALUCHAT, se rasseyant ainsi que Dubattoir
Pas de conviction, cet homme !DUBATTOIR
Quel malheur D'applaudir par devoir et-toujours et quand même ! Cette pièce est vraiment d'une bêtise extrême !DUBATTOIR, reprenant
Donc pour elle j'avais de sublimes ivresses, Et, bien que mon oreille en souffrît quelquefois,- Ses yeux étaient si purs que j'oubliais sa voix ! Mais comment avouer cet amour ? Comme dire A ma suave Ida quel était mon. délire ? Ayant un coeur timide et pur comme le tien, Frère, je me mourais... mais je n'avouais rien. Quand un soir... Il faisait un froid de Sibérie ; Me frayant un chemin dans la neige pétrie, Je revenais chez moi, transi, mais le coeur chaud. Ainsi que chaque jour, dans la maison, en haut, Retentissait sa voix aussi fausse que forte. Chère enfant !... Je sonnai deux fois, trois fois... La porte Ne s'ouvrait pas. Sans doute, en sa loge endormi, Mon concierge, bercé par quelque songe ami, S'allongeant aux côtés de sa compagne austère, Rêvait qu'il devenait soudain propriétaire, Car la porte restait fermée obstinément. Ida chantait toujours. Un affreux tremblement M'envahit tout le corps, des pieds jusqu'à la tête... Deux fois, trois fois, dix fois, je tirai la sonnette... Le concierge, rêvant de soie et de velours, Demeurait insensible... Ida chantait toujours. Alors, gelé, tremblant et piétinant sur place, Sentant mes doigts raidis se convertir en glace, Et la terrible onglée atrophier mes mains, Je me mis à claquer comme un cent de Romains.Applaudissant, ainsi que Galuchat.
Bravo ! bravo ! bravo !DUBATTOIR, reprenant
Je claquais avec rage, Maudissant mon Cerbère et son sommeil sauvage ; Je claquais... quand soudain - ô miracle ! - la voix S'arrêta : puis deux doigts, deux charmants petits doigts Soulevèrent un coin du rideau... la fenêtre S'entr'ouvrit... et je vis sa. chère ombre apparaître, Et son bras envoyer au malheureux transi Un geste gracieux voulant dire : « Merci ! » Ô bienheureux hasard ! Vénus m'était propice ! Vénus avait permis qu'ainsi je l'applaudisse Sans y penser moi-même, et que, pauvre claqueur, Je trouvasse en claquant le chemin de son coeur ! Le Cerbère m'ouvrit enfin la porte close Et quand, le lendemain, voyant la vie en rose Je sortis, et trouvai dans l'escalier Ida... Sans détourner les yeux elle me regarda En rougissant de joie et de reconnaissance ! La glace était rompue... dors, plein d'assurance, Je lui dis mon amour en termes délirants, Et quelques temps après... Enfin, tu me comprends ! Depuis ce jour béni mon bonheur est extrême... Je suis aimé d'Ida tout autant que je l'aime, Et j'ai pu me convaincre, ami, plus d'une fois Que la charmante enfant n'a de faux... que la voix !GALUCHAT
Fortuné Dubattoir !... Ah ! comme je t'envie ! Tu gagnas, en claquant, le bonheur de ta vie !DUBATTOIR
Ah ! sur le piano, malgré les faux accords, Combien les mains d'Ida me causent de transports !GALUCHAT, l'interrompant
La fin... attention ! Qu'au rappel on s'apprête !Ensemble.
Bravo ! bravo ! bravo !Coup de sifflet.
DUBATTOIR
Le sifflet qui s'entête !GALUCHAT
Enfonçons-le ! Bravo !GALUCHAT, se levant, ainsi que Dubattoir
Fini ! Bonsoir la compagnie !DUBATTOIR, prenant Galuchat par le bras
Viens souper avec moi.GALUCHAT
Mais...DUBATTOIR
Sans cérémonie !GALUCHAT, saluant le public
Qu'à présent le public, un tas de braves coeurs, Daigne applaudir la claque...DUBATTOIR, de même
Et claquer les claqueurs.197 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica