Comédie en vers· Monologue
Les Tentations d'Antoine
Personnages
- ANTOINE
TENTATION D'ANTOINE
[ANTOINE]
À E. Delannoy.
Antoine est mon nom de baptême :
C'est un nom comme un autre fait,
Nom qui ne dit rien par lui-même,
Ni long, ni court ; ni beau, ni laid.
C'est effacé, c'est terne... Antoine...
Un homme portant ce nom-là
Doit tenir à la fois d'un moine,
De John Falstaff et de Pança.
Eh bien ! Non, non ! - Car, au contraire,
Antoine est un nom dépravé
Qui cause à son propriétaire
Tous les tourments d'un réprouvé !
Ce nom a des vertus magiques,
Et tout homme qui l'a porté
De tentations diaboliques
Fut sans cesse persécuté !
Ô supplice ! Ô longue souffrance !
Nom fatal, à jamais maudit,
Dont l'inévitable influence
Partout, toujours me poursuivit !
À peine au début de la vie,
Quand je marchais sur les genoux,
Pour une assiette de bouillie
J'avais déjà des désirs fous ;
Je voulais quand même chacune
Des choses qui frappaient mes yeux :
Pour n'avoir pu prendre la lune,
J'eus des désespoirs furieux.
À quinze ans, captif des écoles,
Je ne rêve que liberté,
Galons, plumets et bottes molles,
Moustache en croc, sabre au coté !
À vingt ans, mes désirs en flamme
Me causent des tourments affreux :
Je n'aperçois pas une femme
Sans en devenir amoureux.
Depuis vingt ans jusques à trente,
Sans répit, sans exception,
Tout ce qui peut tenter me tente :
Je vis dans la tentation !
Tentation de ta richesse,
Surtout quand je n'ai plus un sou !
Quand je suis fou, de la sagesse !
Quand je suis sage, d'être fou !
Tentation d'air, de verdure,
Quand je suis à Paris l'été !
Tentation d'avoir voiture,
Lorsque par terre il fait crotté !
Tentation de dinde grasse
Dans l'étalage éblouissant
Joignant ses pattes avec grâce
Comme pour prier le passant !
Tentation d'être ministre
Ou colonel de cuirassiers :
Parfois, tentation sinistre
D'étrangler tous mes créanciers !...
Enfin, un jour dans ma cervelle
Naquit, hélas ! Pour mon malheur,
Une tentation nouvelle
Que je maudis du fond du coeur !
Garçon, je voulus prendre femme :
L'affaire se fit promptement ;
J'étais alors tout feu, tout flamme,
Je brûlais comme un vrai sarment.
Ma fiancée était aimable,
Mon beau-père semblait parfait,
Ma belle-mère... supportable :
Je serais heureux tout à fait !
Mais Le lendemain de la noce
Par un brusque revirement,
Ma femme me parut atroce,
Mon beau-père un être assommant,
Ma belle-mère une harpie...
Bref, tout penaud de la leçon,
Depuis lors, je n'ai qu'une envie :
Pouvoir redevenir garçon !
Ma femme est rêche, acariâtre,
Et parfois je me suis senti
Des tentations de la battre...
Qui n'ont pas encore abouti !
Mais il faudra que j'y succombe,
Car c'est une fatalité
Pour moi d'être, jusqu'à la tombe,
Tenté, tenté, toujours tenté !
Antoine ! Antoine ! Ah ! quelle chaîne !
Quel fardeau ! J'aurais pu si bien
M'appeler Chrysostôme, Arsène,
Ou simplement Sébastien !
Non ! Non ! Sans rien vouloir comprendre,
Sans profits comme sans raisons,
C'est ce nom-là qu'iLs s'en vont prendre
Entre quinze mille autres noms !
Pour rompre ce lien funeste
Et conjurer le mauvais sort,
Hélas ! Un seul moyen me reste :
La mort ! La mort ! Vienne la mort !
Mais qui sait ? Voudrai-je la suivre ?
N'aurai-je pas tentation
Près de mourir, de vouloir vivre
Par esprit d'opposition ?
"La Tentation de Saint-Antoine" est un thème artistique foisonnant. Voir la nouvelle de Gustave Flaubert (1874)
Ô mon patron ! Ô moine austère,
Toi qui, si doucement tenté,
As su rester. célibataire,
Protège-moi, par charité !
Guéris-moi du mal qui me blesse
Quel que doive être le moyen...
Fût-ce de traîner à la laisse
Un compagnon comme le tien !
116 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica