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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers· Comédie en un Acte

Aux Avant-Postes

Georges Onhet· créée en 1732, imprimée en 1883· 412 vers· 2 personnages

Représenté pour la première fois en 1732 dans un théâtre particulier.

Personnages

  • DIANE DUCHESSE DE BLIGNY, jeune veuve
  • GASTON DE BLIGNY, capitaine à Royal-Dragon

AUX AVANTS-POSTES

Le théâtre représente un salon. Au fond, une porte. A droite, un cabinet. À gauche, en pendant, la fenêtre. Sur un guéridon, un souper préparé.

SCÈNE PREMIÈRE.

DIANE, elle entre par ie fond en costume de voyage, et parle à la cantonade

Venez me prévenir sitôt que la voiture Que j'attends sera là.

En scène.

La fâcheuse aventure ! Hier, je vais à Tournay pour activer le gain D'un procès que depuis des mois je suis en vain, Je vois mon procureur, je ranime son zèle, Il m'atteste le ciel que la partie est belle... Près des juges je fais sonner mon nom bien haut, Je les trouve galants... Bref, tout va comme il faut ! Je reviens au couvent... Hélas ! Quelle arrivée ! Depuis le grand matin, ma tante s'est sauvée Avec tout son chapitre noble, au premier bruit Que les Anglais avaient marché, pendant la nuit, Sur Fontenoy, pour y présenter la bataille. Je trouve le tourier que la terreur travaille, Et par lequel je peux péniblement savoir Qu'en voiture on me doit venir chercher ce soir... Et j'attends.

Elle fait deux pas vers la porte et se trouve près du guéridon.

Mais que vois-je ?... Une table servie... Bon ! De mon estomac, ma tante se soucie Malgré tout ! Je sens là sa bienveillante main !... Ce souper aura tort, vraiment, je n'ai pas faim !

Allant à une chiffonnière.

Voyons, si dans l'ardeur de ce départ rapide On a dans mes tiroirs avec soin fait le vide...

Elle ouvre un tiroir.

Tout est en place !... À temps, j'arrive, par bonheur Pour sauver mes bijoux des mains d'un maraudeur !

Elle ouvre un autre tiroir.

Mes lettres ! Vous aussi vous m'êtes précieuses, Reliques des amours faites silencieuses Par la mort !

Elle lit.

C'est du Duc de Bligny, mon époux... Ô vieillard respecté comme un père, il m'est doux De conserver en moi vivante et vénérée La mémoire des soins dont tu m'as entourée, Et je n'y puis penser, sans qu'un regret pieux Ne me fasse monter des larmes plein les yeux...

Continuant à chercher, et à ouvrir ses lettres.

De Jeanne de Mercoeur, ma compagne d'enfance, Que dit-elle ?

Elle lit.

« Ma chère Diane, le roi a relevé le duc de Bligny de ses fonctions de gouverneur de la Martinique... Et enfin te voici de retour en France. Mais que me racontes-tu ? À peine arrivée à Paris, déjà une aventure ?... Ce bal, ces insolents qui à l'adri de leur déguisement te poursuivent. Ce jeune homme qui intervient. Cette provocation, ces roses dérobées à ton corsage et reprises à la pointe de l'épée. Tout cela est surprenant, mais moins encore que ce galant cavalier conservant son masque avec obstination, tout en te faisant la cour. Je ne veux pas te le dépoétiser, mais il faut qu'il soit singulièrement laid !... Enfin il a fui à minuit sonnant comme Cendrillon. Tu ne le reverras jamais sans doute... Qu'importe donc que tu ne connaisses pas son visage... Puisqu'il n'a pas vu le tien.... »

Six mois sont passés, et j'y pense !

Prenant des fleurs dans le tiroir.

Non ! Ce bouquet conquis bravement et rendu D'une tremblante main, je ne l'ai point perdu ! Ses fleurs n'ont pas gardé leurs senteurs embaumées, Leurs corolles se sont languissamment fermées, Mais, pour moi, cent fois mieux qu'en leur fraîcheur d'un jour D'elles s'exhale encore un doux parfum d'amour ! D'ici, dans un instant, je vais partir sans doute, Chères fleurs, gardez-moi des périls de la route, Restez là sur mon coeur...

La lettre qu'elle vient de lire glisse à terre.

Allons ! Cherchons encor... D'où me vient ce billet à l'ambre, et timbré d'or ?

Elle lit.

« Mademoiselle, vous allez devenir ma tante. C'est trois cent mille livres de rente qu'il m'en coûte... mais n'allez pas croire que j'en garde rancune à vos seize ans. Je n'ose espérer que mon oncle puisse faire votre bonheur, mais je vous prie de ne rien négliger pour assurer le sien. C'est le seul voeu de celui qui met a vos pieds ses souhaits les plus dévoués. Gaston, Marquis_de_Bligny, cornette à Royal-Dragon. »

Quelle franchise on sent sous cette étourderie ! Accepta-t-on jamais qu'un oncle se marie, Vous ruinant d'un trait en signant le contrat D'un esprit plus joyeux et d'un coeur moins ingrat ? Il me plaît ce Gaston... Je voudrais le connaître...

Elle va a la fenêtre.

Mais le temps fuit... J'attends et ne vois rien paraître... Cette voiture est lente à venir... Ah ! Je crois Qu'on m'appelle. j'entends marcher !... Et cette fois...

Maraudeur : Qui va marauder ; Piller par maraude. Marauder un village. [L]

UNE VOIX, derrière la porte, avec l'accent de la terreur

Madame la Duchesse !... Ah !

On entend un bruit confus qui se rapproche peu à peu.

DIANE, inquiète

Pourquoi ce cri d'alarmes ?...

Elle va à la porte.

Quelle est cette rumeur subite ?... Et ce bruit d'armes ?... Que se passe-t-il donc ici ?

Elle souffle vivement les lumières et se cache dans le cabinet à droite.

SCÈNE II.

DIANE, épouvantée

Ah !... Par grâce...

GASTON, étourdiment

Vous êtes bien heureuse !...

DIANE

De ?

GASTON, avec hésitation

De me tenir tête !...

Vivement.

Ne fût-ce qu'un instant !

DIANE, interdite

Monsieur...

GASTON, gracieusement

Vous fais-je peur ?

DIANE, tendant son assiette

Allons !

DIANE, souriant

La bonne camériste !

GASTON, très sérieusement

Pour vous voir.

Il allume les candélabres.

DIANE, le menaçant da doigt

Ah ! Nous ne sommes pas à la fin...

DIANE, à part

Si ma tante l'abbesse à l'esprit pudibond Me voyait attablée en face d'un dragon... Quels bras au ciel !

Dragon : Dans l'ancienne armée, nom d'une cavalerie légère qui combattait tantôt cheval, et tantôt à pied. [L]

DIANE et GASTON, se levant ensemble

À la victoire !

GASTON, étonné

Madame de Mériel ?

DIANE

Oui !

DIANE, soucieuse

Votre tante ?

DIANE, avec effort

En vérité ?

GASTON, inquiet

Par qui faite.

DIANE, baissant la tête pour rire

Oh !

DIANE, avec intérêt

Dites...

DIANE, avec un tressaillement. À part

Oh ! Ciel !

DIANE

Quel contre-temps fàcheux !

Elle remet son chapeau.

GASTON, avec surprise

Vous partez ?

GASTON

C'est dangereux ! La route est pleine d'embuscades D'où l'on peut vous tirer de bonnes mousquetades. Vous risquez de tomber aux mains des ennemis. Restez !

Mousqutade : Plusieurs coups de mousquets tirés à la fois ou continûment par des gens armés. [L]

DIANE, à part, s'arrêtant très émue

Ah ! Le quitter ainsi, lorsque la mort, peut-être...

GASTON, la voyant hésiter

Restez !

DIANE, avec force, à part

Mon lâche coeur ne sera pas le maître !...

Haut.

Adieu !

Elle sort vivement.

SCÈNE III.

GASTON, seul. Il reste un instant silencieux, puis avec tristesse

Me voilà seul ! C'est bizarre, vraiment, Mais je viens d'éprouver comme un déchirement En la voyant partir si vite ! Ah ! Tête folle ! Il semble qu'à plaisir vraiment, je me désole !

Il marche avec agitation.

Mais ! J'ai beau raisonner !... Amant mystérieux D'une femme qui s'est dérobée à mes yeux, Je n'en puis rencontrer une et la trouver belle Sans me dire aussitôt : Ne serait-ce pas elle ? Allons ! N'y pensons plus ! Arrangeons-nous ici Pour dormir.

Il s'assied.

Si l'Anglais le permet

Il voit la lettre que Diane a laissé tomber à ta première scène, il la ramasse.

Qu'est ceci Une lettre ?... Sans doute, à ma charmante hôtesse... Qui vient de l'oublier...

Il lit l'adresse.

Madame_la_Duchesse De Bligny...

Étonné.

Ça ! Je rêve éveillé !

Il relit.

Ma foi non ! Et si fou que je sois je sais lire mon nom !

Avec éclat.

Alors j'ai fait la cour à ma tante en personne

Avec stupeur.

Ah ! Maugrebleu, Marquis, cette aventure est bonne !...

Avec gaité.

Comment ! C'est la duchesse... à qui...

Il éctate de rire.

Bon ! Par ma foi, Quelle idée aura-t-elle été prendre de moi ?

Tenant machinalement la lettre entre ses doigts.

Si je lisais ?... Oh !...

Avec un air dégagé.

Bah ! Quel crime est-ce commettre, Que, de tante à neveu, parcourir cette lettre ? Lisons !...

Avec une grande agitation.

Que vois-je ? Et quel vertige me saisit ? Ce bal !... Ces fleurs !... Mon rêve est tout entier ici !...

Agitant la lettre avec joie.

Celle que j'aime existe et je suis sur sa trace !... Dans mon esprit troublé le doute obscur s'efface, Je ne suis pas le plus infortuné des fous, Et je vais donc pouvoir tomber à ses genoux ! Ah ! Que je suis heureux !

Il s'arrête subitement.

Mais, c'est ma tante ! Ah ! Diable ? J'oubliais ce détail...

Il reste pensif, puis avec rage.

Destin impitoyable ! Vas-tu donc me poursuivre avec acharnement ?

Il s'assied découragé, puis relevant la tête.

Au fait mon oncle est mort, et moi je suis vivant ! Faut-il donc m'immoler sur sa tombe fermée ? Ah ! Non !

Avec extase.

Elle était là, ma douce bien-aimée, Sereine, et rayonnant l'éclat de ses vingt ans... Ah ! Lorsque poursuivi par des rêves ardents, Devant mes yeux passait son image indécise, Jamais je ne la vis plus chaste et plus exquise ! J'oublie en un moment, par la joie enivré Les jours où j'attendais, les nuits où j'ai pleuré

Fusillade dans la lointain.

Allons ! Bon ! Je planais dans un ciel sans nuage... Revenons sur la terre...

La fusillade redouble.

Eh Mais le feu fait rage... C'est sérieux !... Ah ça ! Marquis, soyons prudent ; It n'est plus question de mourir à présent !

Il prend son sabre et sort en courant.

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Diane, Gaston, entrant vivement.

GASTON

Fausse alerte.

Il la voit, à part.

Elle !

Haut.

Vous madame !

DIANE, très émue

Taisez-vous !

DIANE, avec effroi

Mon_Dieu !

GASTON, ouvrant la fenêtre, le jour paraît

C'est le canon qui tonne furieux... C'est l'appel du combat !

GASTON

Quand on a tant d'amour au coeur, on ne meurt pas !

Il a'étance an dehors, en lui faisant avec la main 'jn signe d'adieu.

412 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0