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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Bajazet Premier

Pacarony· créée en 1739· 5 actes· 1 333 vers· 8 personnages

Représentée pour la première fois, le Jeudi sixième Août 1739 sur le Théâtre de la Comédie Française.

Personnages

  • TAMERLAN, Empereur des Tartares. Mr. le Grand
  • BAJAZET PREMIER, Empereur des Turcs, fait prisonnier par Tamerlan. Mr. Sanazìn
  • ASTÉRIE, Fille de Bazajet. Mlle Dumesnìl
  • ANDRONIC, Fils d'Emanuel, Empereur de Grèce. M. Grandval
  • ODMAR, Officier de Tamerlan. M. de la Torilliére
  • ZAÏDE, Confidente d'Astérie. Mlle Jouvenot
  • ARCAS, Confident d'Andronic. Mr. Fierville
  • GARDES
PRÉFACE

J'étais fort jeune, et je ne connaissais encore les ouvrages de Théâtre que par la lecture, lorsque me trouvant presque seul à la campagne, il me prie envie d'essayer quelques scènes pour me désennuyer. Le Roman de Madame de Villedieu, intitulé Astèrìe ou Tamerlan, m'offrit un sujet. En peu de jours le premier acte fut fini. Cette facilité m'encouragea. Je me hâtai de passer au second : enfin cet ouvrage sur le fruit de deux mois d'oisiveté, et se trouva tel à peu près qu'il est aujourd'hui, avant que j'eusse songé sérieusement à le composer. Une Tragédie ainsi faite au hasard et sans réflexion, ne me parut pas mériter d'être présentée au Public ; mais, ayant été lue à quelques hommes célèbres par leur esprit, et par la justesse de leur goût, ils en conçurent, et m'en inspirèrent une opinion plus avantageuse : voilà çe qui a tiré Bajazet premier de l'obscurité où je le retenais depuis si longtemps. À peine cette pièce a-t-elle été annoncée, que la cabale s'est déchaînée contre elle avec fureur ; passe encore, si l'on en eût porté ce jugement après les représentations ; mais tout le monde assurait qu'elle était mauvaise, avant que personne l'eût entendue. Malgré ces dispositions, que la malignité, ou, si l'on veut, une basse jalousie avait pris soin de préparer, les gens sensés sont entrés dans le détail. On m'a fait des objections dont plusieurs m'ont paru judicieuses ; d'autres ne m'ont pas persuadé. Par exemple, on demande pourquoi Astérie, qui reconnaît, au troisième acte, qu'elle a eu tort de soupçonner la fidélité d'Andronic, n'a point avec ce Prince une de ces scènes tendres, délicates, intéressantes, et filées avec cet art enchanteur que nos Tragiques modernes savent si bien employer ? Voici ma réponse : La bienséance ne le permet pas. Le glaive est suspendu sur la tête de Bajazet ; Astérie est déchirée par des pressentiments cruels, qui lui font regarder comme inévitable la perte d'un père malheureux. Quelle situation pour parler d'amour ! Si la passion subsiste, elle doit au moins se taire dans de pareilles circonstances. Mais, m'a-t-on dit encore, c'est à ce sentiment que toutes nos Tragédies doivent aujourd'hui leur succès ; c'est l'Amour seul qui y fait verser tant de larmes. Hé, quoi ! La Nature a-t-elle perdu tous ses droits ? Non ; et j'ai eu la satisfaction d'apercevoir (dans les secondes Loges) de jeunes personnes qui croient encore de bonne foi que l'on peut s'attendrir sur les malheurs de fa famille : Cependant j'ai jugé à propos d'interrompre les représentations ; mais ce n'est point, comme on l'a déjà publié, par le chagrin de les voir mal exécutées. Tous les Acteurs s'y font prêtés de bonne grâce. Celui qui a représenté Tamerlan, n'aurait rien laissé à désirer, s'il était un peu plus dans l'habitude de faire ces sortes de personnages. À l'égard du rôle d'Astérie, je ne crois pas qu'il pût être en meilleures mains.

Il me reste un mot à dire sur la mort de Bajazet, qui souleva tout le parterre. J'avoue que je ne m'étais pas attendu à voir attaquer ce morceau, l'un de ceux dont j'étais le plus satisfait. Le terme de Grâce, dont se sert Tamerlan, m'avait paru suffisant pour révolter Bajazet au point de ne répondre que ces paroles : Et moi je la refuse. Mais, comme on ne doit pas décider dans sa propre cause, je me rendis. J'envoyai le lendemain à l'acteur chargé du rôle de Bajazet, les quatre vers qui ont été entendus dans les dernières représentations, et dont il aurait fait usage dès la seconde, si Monsieur de Fontenelle ne lui eût fait dire qu'il ne comprenait pas ce qui avait excité la mauvaise humeur du Public ; que cet endroit l'avait frappé ; et que s'il était l'auteur de la pièce nouvelle, il n'y changerait rien. Le sentiment d'un homme de cette réputation l'emporta dans mon esprit sur celui de la multitude ; et si j'ai souffert depuis qu'on n'y ait pas eu tout l'égard qu'il mérite, je déclare que c'est à regret, comme on le connaîtra par l'impression : cependant, s'il se rencontrent des lecteurs qui souhaitassent de voir les vers dont il s'agit, ils les trouveront à la fin de cet ouvrage.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Bajazet, Odmar, Gardes.

SCÈNE II. Bajazet, Gardes.

SCÈNE III. Bajazet, Tamerlan, Odmar, Gardes.

SCÈNE IV. Tamerlan, Odmar, Gardes.

SCÈNE V. Tamerlan, Astérie, Odmar, Gardes.

TAMERLAN, ému

Madame !...

SCÈNE VI. Tamerlan, Odmar, Gardes.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Astérie, Zaïde.

ASTÉRIE

Les pleurs que j'ai versés, Mon trouble, ma rougeur le découvrent assez. Je sais que tout condamne une aveugle tendresse, Qu'Andronic est le fils de l'Empereur de Grèce, Que son père a causé la disgrâce du mien ; Mais l'amour m'a réduite à n'examiner rien. Ou plutôt, cet amour s'emparant de mon âme, N'y fit naître d'abord qu'une innocente flamme. Au camp de Bajazet Andronic député, Le trouve inaccessible aux offres d'un traité. Burse déjà rendue, et la Grèce en alarmes, Offraient un champ trop vaste au progrès de nos armes. Andronic cependant fut conduit devant moi : Le sort, qui de l'Amour nous a fait une Loi, A marqué de tout temps le moment redoutable De notre indifférence écueil inévitable. Malgré l'orgueil jaloux, on est forcé d'aimer, Dès que l'on voit l'objet qui doit nous enflammer. Cruelle vérité qui nous fut trop connue ! Andronic se troubla ; je pâlis à sa vue. Nous poussions des soupirs ; nous n'osions nous parler ; Nos yeux se remplissaient de pleurs prêts à couler. Il rompit le premier ce silence funeste... Que te dirai-je enfin ? Tu pénètres le reste. Ma fierté s'oublia dans ce triste entretien, Et je payai son coeur de la perte du mien. Ô, comble de nos maux ! Tamerlan se déclare. Emanuel bientôt est joint par le Tartare. Mon père abandonné tombe aux mains du vainqueur ; Je crus que ce revers m'allait rendre mon coeur. Andronic ne s'offrait à ma triste pensée, Que comme un ennemi qui m'avait offensée. Je n'écoutais alors que mes ressentiments L'Amour n'osa parler dans ces premiers moments. Mais, hélas ! Andronic arrive sur mes traces ; Je vois son désespoir partager mes disgrâces ; Il me cherche, il me fuit ; et mes voeux incertains Me découvrent des feux que je croyais éteints.

SCÈNE II. Bajazet, Astérie, Zaïde.

BAJAZET, relevant Astérie

Ma chère Astérie !

ASTÉRIE, à part

Le perfide !

SCÈNE III. Andronic, Bajazet, Astérie, Zaïde, Arcas.

SCÈNE IV. Andronic, Arcas.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Astérie, Zaïde.

ASTÉRIE

Quoi donc ?

SCÈNE II. Andronic, Astérie, Zaïde.

ANDRONIC

Ah ! Demeurez, Madame. Au nom de votre Père, Daignez me voir ; daignez m'entendre sans colère. Pour la première fois nous pouvons nous parler ; Et je n'ai point appris l'art de dissimuler. Je ne viens point ici vous vanter la constance, D'un malheureux amour proscrit dès sa naissance. Ce même amour, au moins, s'il me rend criminel, Aurait dû m'épargner un reproche cruel. Je n'ai jamais pensé que la main d'Astérie, Pût devenir le prix d'une aveugle furie. Je connais Bajazet ; je vous connais tous deux : Mais on pouvait aussi me croire généreux. Votre Père abusé n'a pas voulu m'entendre ; À d'injustes soupçons il s'est laissé surprendre : Je ne m'attendais pas qu'ils iraient jusqu'à vous ; Et pour comble d'horreurs, vous les partagez tous ! Voyez-moi tel enfin que j'ai dû vous paraître, Vous dépendez ici d'un ennemi, d'un maître. Ce Titre vous offense ! Il m'échappe à regret. Songez pourtant, songez qu'il l'est trop en effet ; Qu'absolu dans ces lieux, votre Tyran vous aime. Je ne dois point blâmer ce que je fais moi-même. Mon coeur a trop appris, en voyant vos attraits. Qu'il faut les adorer, ou ne les voir jamais. Mais le fier Tamerlan, jaloux de sa puissance, Ne suivra de l'amour que l'aveugle licence ; Et pour venger l'affront de ses voeux mal reçus, Peut laver dans le sang la honte d'un refus, Je frémis des périls dont ce jour vous menace, Ah ! Prévenons du moins la dernière disgrâce. Ordonnez le moment ; et choisissez les lieux : Je saurai vous conduire, ou mourir à vos yeux. Le Ciel peut se lasser de vous être contraire. Je vous implore enfin pour vous, pour votre père. Sa perte ou son salut est encor dans vos mains, Laisserez-vous périr le plus grand des humains ?

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Andronic, Arcas.

ANDRONIC

Arcas !

SCÈNE V. Tamerlan, Andronic, Odmar, Gardes.

ANDRONIC, embarrassé

Seigneur...

SCÈNE VI.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Tamerlan, Odmar, Gardes

SCÈNE II. Tamerlan, Astérie, Zaïde, Gardes.

SCÈNE III. Astérie, Zaïde.

SCÈNE IV. Bajazet, Astérie, Zaïde.

SCÈNE V. Bajazet, Astérie.

SCÈNE VI. Andronic, Bajazet, Astérie.

ANDRONIC, au fond du Théâtre, à part

C'est lui : voici le temps de me faire connaître.

ASTÉRIE

Ciel !

ANDRONIC, se jetant aussi aux pieds de Bajazet

Seigneur ! Daignez enfin écouter nos soupirs.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Astérie, Zaïde.

SCÈNE III. Tamerlan, Odmar, Gardes.

TAMERLAN

Eh bien ! avais-je tort d'observer sa conduite ? Crois-moi,depuis longtemps il préparait leur fuite, À quelle extrémité j'allais être réduit ! Bientôt, à la faveur des ombres de la nuit, Le Perfide couvrant leur retraite et son crime, À mon amour trahi dérobait sa victime. As-tu vu sa fureur, lorsque mille flambeaux, Ont de ses Grecs frappés éclairé les tombeaux ! Le péril plus certain irritait son courage, Ma présence surtout a redoublé sa rage. Ma Garde l'entourait ; mais soudain renversés, Les uns par la frayeur lâchement dispersés, Les autres succombant sous sa main meurtrière, Tous enfin n'opposaient qu'une faible barrière. Il voulait jusqu'à moi frayer un chemin. Je ne l'épargne plus en voyant son dessein, Je cours. Nous nous joignons : et la cherchant peut-être, Il reçoit une mort trop belle pour un traître. Qui m'eût dit, quand mon bras voyait à son secours, Que je verrais le sien armé contre mes jours ? Jusqu'où peut égarer une aveugle tendresse ! N'est-ce plus Bajazet qui désola la Grèce ? D'un mortel ennemi coupable protecteur, Andronic attentait sur son libérateur ! Quel prix de mes bontés ! Enfin il est sans vie : Tout son sang a payé sa noire perfidie. Et je viens de goûter le plaisir sans égal, De faire sous mes coups expirer mon rival. Bajazet, par tes soins est arrêté lui-même : Il ne peut échapper à ma fureur extrême : Le sang de mes sujets immolés par son bras Sera bientôt vengé par un affreux trépas. Mais Astérie enfin...

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Bajazet, Tamerlan, Odmar, Gardes.

SCÈNE VI. Astérie, Bajazet, Tamerlan, Zaïde, Odmar, Gardes.

ASTÉRIE

Écoute-moi.

BAJAZET

Astérie !

TAMERLAN

Ah ! Vivez.

BAJAZET, se frappant d'un poignard qu'il tenait caché

Et moi, je la refuse. Adieu, ma fille.

ASTÉRIE, tombe morte dans les bras de Zaïde

Ô Ciel !

SCÈNE VII. et dernière. Tamerlan, Odmar.

VERS.

qui ont été dits dans les dernières représentations.

ASTÉRIE, mourante

Ô Ciel !

1 333 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica