Prologue en vers· Prologue ne un Acte, en vers
Molière à Pézénas
Personnages
- MOLIÈRE, M. POREL
- POQUELIN, son père. M. RANDOUX
- CRESSÉ, son grand-père. M. LAUTE
- LA COUTURE, pédant
- BÉJART, ainé. M. RICHARD
- LOUIS, M. MONTLOUIS
- DUPARC, M. ROGER
- UN ÉCHEVIN, M. PRÉVILLE
- DROUILLAC, homme de peine de la troupe. M. CLERH
- MADELEINE, Melle DAMIAN
- GENEVIÈVE, M. SAMUEL
MOLIÈRE A PÉZENAS
Une salle d'auberge. Porte au fond. Portes sur les côtés. À droite, un fauteuil vu de dos. A gauche, deux chaises, et, sur une table, une collation servie.
SCÈNE PREMIÈRE. Drouillac, endormi sur le fauteuil. Au lever du rideau, il ronfle.
Entrent POQUELIN et LA COUTURE.
POQUELIN, d'un ton lamentable
Donc, affiches, décors, tout est prêt !LA COUTURE, de même
Heu !LA COUTURE
Epistola !LA COUTURE
Poquelinus !POQUELIN
Eh ! Laisse Ce jargon, La Couture ; après avoir, avec Tes in-quarto véreux, ton latin et ton grec, Empoisonné le fils, respecte au moins le père !LA COUTURE
Mais, monsieur, le latin...POQUELIN
Le latin m'exaspère !LA COUTURE, à part
Ignorantus !POQUELIN
Maudit soit le jour où, poussé Par un stupide orgueil, ce vieux fou de Cressé Conduisit, malgré moi, Jean-Baptiste au collège !LA COUTURE, de même
Blasphème !POQUELIN
Maudits soient les livres !LA COUTURE
Sacrilège !POQUELIN, se jetant à son cou
Mon pauvre La Couture !LA COUTURE
Ah ! Monsieur, par pitié, Je vous l'ai dit vingt fois, faites-moi l'amitié De mettre Métaphraste au lieu de La Couture, Vocable trivial qui rime avec roture !POQUELIN
Mon pauvre Métaphraste !... - Eh ! le sot confident ! Suis-je fou de gémir au cou de ce pédant !Drouillac ronfle comme au lever du rideau.
Nous ne sommes pas seuls.Métaphraste, Syméon : Historien du Xème siècle, né à Constantinople.
LA COUTURE
Quelle trompette !POQUELIN, réveillant Drouillac
Hé ! l'homme !DROUILLAC
Moun boun moussur ?POQUELIN
Que dit-il ?LA COUTURE
Nescio. C'est, je crois du gascon.POQUELIN
L'un répond en patois, l'autre en latin harangue ; C'est la tour de Babel : autre bouche, autre langue !DROUILLAC, avec un accent gascon très fort
Je parle aussi français, moussur.POQUELIN, avec joie
Ah !DROUILLAC
Sans assent !LA COUTURE
Juste.DROUILLAC
Il est là-haut qui se harnache.LA COUTURE
Et que prétendent-ils donner, ces histrions ? Quelque grosse parade, avec des horions, Des grimaces, des coups de pied au cul, sans doute ?Histrion : Aujourd'hui, comédien, mais avec un sens de mépris. Un vil, un misérable histrion. [L]
Horion : Coup rudement déchargé. [L]
DROUILLAC
Est-ce que je sais, moi ? Ces gens m'ont sur la route Rencontré. J'étais maigre et fait comme un bandit. L'un me bailla du pain. L'autre, le chef, me dit : « Si tu n'es pas trop fier, monte sur ma charrette. » Depuis ce jour, j'ai soin des chandelles, j'apprête Les costumes, je mets en place les décors ; Je voyage, je bois, je mange... et prends du corps !DROUILLAC
C'est comme une espèce d'histoire En conversations, où l'on pleure, où l'on rit, Selon que l'occupant prêche ou fait de l'esprit.DROUILLAC
Dieu n'y suffirait pas. Je ne suis point un âne, Et Molière m'a dit qu'on faisait autrefois Des théâtres en marbre où vingt mille bourgeois, Sans bourse délier, tenaient fort à leur aise !LA COUTURE
Quel Molière ?POQUELIN
Eh ! pour Dieu, laisse-là cette thèse ! L'enfant prodigue aimait tes maudites leçons. Harangue-le d'abord de toutes les façons : Moi, je cours retenir sa place à la voiture ; Puis, quand tu l'auras bien sermonné, La Couture, Je parais brusquement sous ses yeux ahuris Et, de force ou de gré, le remmène à Paris !À Drouillac.
Voulez-vous me conduire à travers cette auberge, Dont leurs remparts de corde et leurs cloisons de serge Font un vrai labyrinthe ?LA COUTURE, lui montrant la table
Qu'est-ce là ?DROUILLAC
Le souper de Molière.LA COUTURE
Encor Molière !SCÈNE II.
LA COUTURE, seul
Dans cette mission il faut se montrer fin.S'asseyant à la table.
Je lui dirai : « Mon fils, veux-tu mourir de faim ?... » Ce poulet sent fort bon !... « Tu ne pouvais mieux prendre « Que le métier d'acteur... »Mangeant.
Et sa cuisse est fort tendre !... « As-tu soif de misère ?... »Buvant.
Un bordeaux excellent ! « Eh bien, quand même un jour, à force, de talent, « Ta réputation, mon fils, serait conquise... »Avec colère.
Ces baladins, morbleu ! font une chère exquise !Il boit.
Cherchons quelque argument plus significatif. Je lui dirai... Ce vin est un apéritif !La bouche pleine.
Madeleine Béjart et sa soeur Geneviève Courent le Languedoc avec mon ex-élève. On m'a fait de chacune un horrible portrait ! En telle compagnie un saint se damnerait, Et Jean-Baptiste est saint...Souriant.
Comme moi je suis sobre !D'un ton tragique.
Ah ! Je vous vois d'ici, créatures d'opprobre !Lentement et avec sourires.
Un petit pied mutin passant sous les jupons... Des mains rosés... des dents blanches... des yeux fripons... Un fichu complaisant, où le regard se coule... Brrr ! Rien que d'y songer, j'en ai la chair de poule !Avec un rire bête, en montrant sa fourchette.
La chair de-poule ! Eh, mais, c'est presque un jeu de mots !SCÈNE III. La Couture, Molière, Cressé.
MOLIÈRE
Les comédiens sont d'étranges animaux ; Leur peu d'empressement me met à la torture Et... Quel est ce monsieur ?LA COUTURE
Poquelin !MOLIÈRE
La Couture !Il lui tend les bras. — Le pédant fait un mouvement pour s'y jeter ; puis, tout_à_coup, d'un ton solennel.
LA COUTURE
Arrière ! je vous dois montrer de la froideur, Et je ne viens ici que comme ambassadeur !À part.
Je suis assez content de ce petit exorde !MOLIÈRE, à Cressé avec étonnement
Que comme ambassadeur ?LA COUTURE, de même
Vous êtes Cressé, Grand-père maternel de ce jeune insensé. Factotum et doyen des fous de son cortège !MOLIÈRE
Monsieur l'ambassadeur, voulez-vous prendre un siège ? On développe mal, debout, ses arguments.CRESSÉ
Pas que je sache.LA COUTURE
Eh bien, soit le théâtre est un temple, un couvent, Et je le recommande à tout chrétien fervent ; Mais l'État n'admet point encor cette hypothèse !CRESSÉ
Seize avril, mil six cent quarante-un... Je passe tout de suite à l'article opportun... Article quatre. En cas que leurs mots et leurs gestes Soient, de tous points, décents, convenables, modestes, Prends les comédiens sous ma protection, Et fais savoir à tous que leur profession, N'ayant plus désormais rien d'abject ou d'infâme, Ne leur doit, dans le monde, attirer aucun blâme !MOLIÈRE
Eh bien ?LA COUTURE, à part
Dois-je répondre ou lui tourner le dos ?MOLIÈRE, avec ironie et en versant à boire à La Couture
Monsieur l'ambassadeur, vous aimez le bordeaux ?LA COUTURE, avec humeur
Eh ! Sans doute !LA COUTURE
Moi ?MOLIÈRE
Demande à grand-père.CRESSÉ
Une pareille glose Offrait mille arguments neufs ou rapetassés Et le pauvre garçon n'en a point dit assez. Ce serait charité de lui venir à l'aide !MOLIÈRE
Écoute-moi. Je suis La Couture, et je plaide, Tour à tour familier, noble, dur ou câlin, Contre Poquelin fils, acteur, pour Poquelin Père, valet de chambre et tapissier du Louvre !MOLIÈRE
Je commence : ...Imitant la voit et les gestes du pédant.
Ô mon fils ! Vers quel gouffre cours-tu ? Theatrum, le théâtre, ars digna contemptu, Id est art méprisable, est l'ultime ressource De tous les meurt-de-faim qui n'ont ni sou, ni bourse ; C'est le refugium, honni du monde entier, Où court tout paresseux qu'épouvante un métier ! Les grands seigneurs, dis-tu, hantent fort vos coulisses ? Oui, par libertinage, et vous êtes complices Des propos scandaleux qu'on y tient chaque soir ; Le parterre à vos nez donne de l'encensoir ; Mais devant ce public, toujours sur la réserve, Il vous faut, triste ou gai, montrer la même verve, Et votre adorateur n'est qu'un maître exigeant Qui veut, selon son droit, rire pour son argent !LA COUTURE, se levant
Bravo, mon fils ! Voilà comme je les éduque !SCÈNE IV. Les mêmes, Béjart aîné, Louis, Madeleine et Geneviève, qui sont entrés pendant les derniers mots de la scène précédente.
MOLIÈRE
Témoin Joseph Béjart, auteur de deux volumes Sur les titres, blasons, qualités et costumes Des prélats et marquis de l'ancien Languedoc !LA COUTURE
Oui, Monsieur... dans le monde.CRESSÉ
Témoin Louis Béjart, dont le discours abonde En mots spirituels, et qu'on a baptisé, Dans tout ce Languedoc, du nom de L'Éguisé !LA COUTURE, leur tendant une main à chacun
Touchez là : j'aime fort l'esprit et la science.MOLIÈRE
Patience ! Vous vous embrasserez, camarades, plus tard. Je termine. Témoin Madeleine Béjart, Auteur d'un Don Quichotte estimé du parterre, Femme de jugement, femme de caractère, Femme !...LA COUTURE, bas à Molière
L'embrasserai-je aussi ?CRESSÉ
Témoin sa soeur, Geneviève Béjart, un ange de douceur, Qui, du reste, au couvent a fait toutes ses classes !LA COUTURE
Encore une Béjart, et ce seront les Grâces !À Molière.
Ton vin, Dieu me pardonne ! au cerveau m'a monté !MOLIÈRE
Bois-en le dernier verre à la prospérité De ce groupe immortel qu'un public idolâtre Ne nomme plus déjà que l'Illustre théâtre.LA COUTURE, avec solennité
Mesdames et messieurs, je bois ce reliquat...SCÈNE V. Les mêmes, Duparc, entrant précipitamment.
MOLIÈRE
Ah ! Le pauvre garçon !BÉJART
Dieu, quel malheur !LOUIS
Un si bon camarade !MADELEINE
Un si rare talent !CRESSÉ
C'est juste !Moment de silence.
Mes enfants, je suis illuminé !On se groupe autour de lui et de Molière auquel il parle bas.
CRESSÉ
Je te renie.SCÈNE VI. Les mêmes, moins Cressé qui sort après avoir pris la bourse et échangé quelques mots avec Duparc.
LA COUTURE
Et grec.MOLIÈRE
Dates, chiffres, noms, faits, rien ne peut en échec Mettre cette mémoire étonnante ! Moi-même, Je l'ai vu réciter par coeur tout un poème Sur la conversion du fameux Attila, Qu'il écrivit, n'étant pas plus haut que cela !LA COUTURE
Moi, j'ai fait un poème ?MOLIÈRE
En vers latins !LA COUTURE
J'atteste...LA COUTURE
J'ignorais qu'il se fût converti.MOLIÈRE
Aussi bien n'étiez-vous alors qu'un apprenti ; Mais avouez du moins, ou je fais du tapage, Qu'un clin d'oeil vous suffit pour apprendre une page !LA COUTURE, se récriant
[Un] clin d'oeil !LA COUTURE
Ah ! Pardon, permettez que je vous interrompe. Au collège de Blois j'ai joué Théopompe, Tragédie héroïque en distiques latins ! Et l'on y parle encor du succès que j'obtins ! Théopompe est rempli de superbes tirades.GENEVIÈVE
Dites-nous-en quelqu'une ?LA COUTURE
O terque...LA COUTURE
O terque...BÉJART
Parle plus clairement !MOLIÈRE
L'embarras où nous sommes Touche le brave coeur du plus docte des hommes ; Et, n'écoutant plus rien que ce coeur délicat, II veut bien condescendre à jouer... l'avocat !MADELEINE et DU PARC
Ah ! Monsieur !...Molière parle bas a Duparc qui disparaît un moment, et revient avec le costume de l'avocat.
LOUIS et GENEVIÈVE
Recevez !...LA COUTURE
Quel avocat ?LA COUTURE
Qui ? Moi, sur les tréteaux ?MOLIÈRE
Cher maître !LA COUTURE
Tu te joues !MADELEINE
Nous vous embrasserons !LA COUTURE
Hein ? quoi ?GENEVIÈVE
Sur les deux jouesMOLIÈRE, à Geneviève
Allons, ferme ! Le gars commence à s'émouvoir.GENEVIÈVE, le caressant
Cher monsieur !MADELEINE, de même
Par pitié !LA COUTURE
Baisez d'abord... pour voir !Elles l'embrassent en même temps chacune sur une joue. Grimace de jubilation du pédant.
MADELEINE et GENEVIÈVE
Il consent !LA COUTURE, se récriant
Je...TOUS
Merci !GENEVIÈVE, lui passant la robe par-dessus ses habits
Mettez-moi ce costume !LA COUTURE
Mais...GENEVIÈVE
Le rabat !LA COUTURE
Permettez !MADELEINE
Dieu ! Comme il vous va bien !LA COUTURE
Je...GENEVIÈVE
Le chapeau !LA COUTURE
De grâce !MADELEINE
Il ne manque plus rien !On entraîne le pédant. - Madeleine et Geneviève le tiennent chacune sous un bras. - Duparc précède ; les deux Béjart suivent.
MOLIÈRE, pressant la sortie
Que l'avocat se taise ou qu'il s'opiniâtre, La cause est entendue : au théâtre ! au théâtre !SCÈNE VII. Molière, L'Échevin.
L'ÉCHEVIN, bégayant un peu
Vous êtes Mo-olière ?MOLIÈRE, qui s'est arrêté sur la porte, au bruit de la cannade l'échevin
Oui, monsieur.L'ÉCHEVIN
J'ai-ai droit, En ma qua-alité d'échevin de l'endroit, Au siège le plus haut de toute la-a salle.L'ÉCHEVIN
Fort bien. Est-ce du Jo-odelle ou du Monchré-étien Que je vais ou-ouïr ?Jodelle, Étienne (1532-1573) : auteur dramatique et poère qui écrivit L'Eugène (comédie), et deux tragédies Cléopâtre capitive et Didon se sacrifiant.
Monchrétien, Antoine de (1575-1621) : auteur dramatique et poère qui a donné sept pièces de théâtre.
L'ÉCHEVIN
Quo-oi donc ?MOLIÈRE
Le Menteur, par Corneille. Mais nous jouons d'abord une farce de moi, Où tout le monde rit, sans trop savoir pourquoi, Et que des gens de goût, monsieur, comme vous-même, Ont applaudie avec une indulgence extrême.L'ÉCHEVIN
Ah ! vous compo-osez des farces ? Directeur, Co-omé-édien et, de plus, au-auteur ! C'est plai-aisant !MOLIÈRE
Pour cette pauvre farce on est vraiment injuste ! Elle est grossière, soit : mais jeune, mais robuste ! L'auteur n'y fait mouvoir que des types connus, Oui : mais les coeurs en eux se laissent voir tout nus ! Elle amuse toujours ; bien souvent elle éclaire. Ah ! ne dédaignons pas ce genre populaire, Si sérieux au fond, dans la forme si gai ! Qui sait si, quelque jour, le public, fatigué Des stériles efforts d'un art en décadence, Ne regrettera point sa naïve abondance ? D'outrer le ridicule on lui fait un grief : C'est grâce à ce défaut qu'il le met en relief ! Son langage est brutal : mais cette rude écorce Du tronc qu'elle recouvre accusa au moins la force !L'ÉCHEVIN
Comme vous plai-aidez !SCÈNE VIII. Les Mêmes, Cressé.
CRESSÉ
Ouf !MOLIÈRE
Le malade ?CRESSÉ
Dieux. Le pédant ?...MOLIÈRE
Converti !CRESSÉ
Bien !... Nous avons ce soir... le prince de Conti !L'échevin, à cette nouvelle, fait un bond, essaye en vain de parler et sort précipitamment.
MOLIÈRE, avec enthousiasme
Grand-père, si ce soir Armand de Bourbon, prince De Conti, gouverneur royal de la province, Reconnaît son ami de collége... Tu ris ?CRESSÉ
Eh bien ?SCÈNE IX. Les Mêmes, Poquelin.
MOLIÈRE
Ciel, mon père !CRESSÉ
Mon gendre !POQUELIN
Oublier Melpomène, Et, reprenant mon fonds, qui tombe en désarroi. Faire la couverture et les meubles du roi !POQUELIN
Eh bien ?MOLIÈRE
Je suis vraiment fâché...POQUELIN
Tu récalcitres ?POQUELIN
Est-ce un refus ?MOLIÈRE
Direct !POQUELIN
Eh ! quoi, fils imprudent, tu manques de respect À ton père !Apercevant Cressé.
Ah ! C'est vous, honte de deux familles ! Vieux fou qui, par le monde, allez traînant des filles ! Ne rougissez-vous pas...POQUELIN
C'est lui qui vous menait, à l'heure où l'on se couche, Monsieur ! voir au Pont-Neuf le fameux Scaramouche ! C'est grâce à lui, monsieur ! qu'encore galopin, Gros-Guillaume, Gaultier-Garguille et Turlupin Vous étaient familiers plus que la causerie, Monsieur ! Des bonnes gens de notre confrérie ! C'est lui qui, vous mettant au collège à Clermont, Monsieur ! vous rendit fier, moqueur et rodomont ! C'est lui qui vous a fait ce qu'on vous voit en somme !POQUELIN, à Molière et sans écouter son beau-père
Les Poquelins, Monsieur ! J'en ai fait le calcul, Comptent huit échevins, trois juges, un consul, Fonctions qui parfois mènent à la noblesse ! Ce nom...MOLIÈRE
Ce nom, pour Dieu, mon père, on vous lelais ?e ! Je m'en passe fort bien, malgré tous ses appas !POQUELIN
Molière ?...MOLIÈRE
L'heure passe, et mon public attend. N'embrasserez-vous pas le pauvre débutant, Qui doit à ce public faire bonne figure ?CRESSÉ
Eh ! mon gendre... ?POQUELIN
J'ai dit !MOLIÈRE
Allons, je désespère Que vous changiez jamais de langage, mon père ! Eh bien, sachez-le donc, quand même je devrais Jouer la comédie au fond des cabarets ; N'avoir jamais le temps que d'improviser presque, Pour un public naïf, quelque farce grotesque ; Retrouver à Paris monsieur Loyal, huissier, Qui, s'entendant avec maître Antoine Fassier Auquel nous redevions quelques cents de chandelle, Me Ct loger gratis dans cette citadelle Qu'on nomme élégamment le Petit-Chatelet : Je ne quitterais pas, mon père, s'il vous plaît, Ces braves qui, malgré fatigues et souffrance, Pour suivre ma fortune, ont fait le tour de France ; Car je les eusse mis moi-même en un guêpier... Car j'aime cent fois mieux être acteur... que fripier !POQUELIN, avec fureur
Fripier !... Monsieur... !MOLIÈRE
J'ai dit !POQUELIN
Qu'a donc fait La Couture ?SCÈNE X. Les Mêmes, La Couture, titubant un peu, Duparc, apportant le pourpoint, le manteau et la toque de Sganarelle, dont il habille Molière, avec l'aide de Cressé.
LA COUTURE
Dignus gubernator noster, je conjecture Que la foule, animal au courroux fort enclin, Va, si l'on ne commence... Ah ! c'est vous, Poquelin ? Je suis on ne peut plus char...POQUELIN, le prenant a la gorge
Vous êtes un drôle !LA COUTURE
Je vous jure, monsieur...POQUELIN
Quoi ?LA COUTURE
Que je sais mon rôle.LA COUTURE
Vous ne savez donc rien ?POQUELIN
Quoi ?LA COUTURE
L'édit du feu roi !LA COUTURE
L'excellente famille Des Béjart, qui d'esprit et de grâces fourmille ; Que le métier d'acteur est un métier divin !POQUELIN
Retirez-vous, lourdaud, vous empestez le vin !À Molière.
Pour la dernière fois !...On entend l'orchestre qui accompagne en sourdine la fin du prologue.
CRESSÉ
La musique commence !LA COUTURE
Venez rire, monsieur !MOLIÈRE
Père, un mot de clémence ! Si Molière, l'acteur, le poète, insulté Dans sa profession et dans sa dignité, Redresse hautement son front sous l'anathème...Lui prenant la main.
Votre fils Poquelin vous respecte et vous aime !Il se jette au cou de son père qui se laisse embrasser avec un peu de mauvaise grâce, mais lui rend son baiser. Molière se dirige ensuite vers Cressé et La Couture qui l'attendent au fond du théâtre.
POQUELIN, se croyant seul
Il m'aime... Avec le temps nous réussirons bien...MOLIÈRE, avant de sortir
Jamais !POQUELIN
Ce garçon-là ne fera jamais rien !Il sort précipitamment. L'orchestre cesse de jouer en sourdine. Le décor fait place à celui du Médecin volant.
340 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0