Comédie en vers et en prose· Comédie Episodique
L'Appartement à Louer.
Représentée à Paris sur le Théâtre des Variétés-Montansier, le 11 ventôse, an VII.
Personnages
- THÉODORE, CÉSAR
- ROSETTE, DUMAS
- VINCENT, père de Rosette. DUBOIS
- DUBOIS, valet de Théodore. AMIEL
- SONORE, musicien. CORSE
- UNE ACTRICE, CAROLINE
- UN GASCON, CORSE
Dédicace
À ROSE.
J'ai vu jadis qu'aux hommes en crédit, Pour un emploi, quelque faveur nouvelle, On dédioit la moindre bagatelle, Et qu'on perdoit parfois ses frais d'esprit. Moi, que jamais l'avenir n'inquiète, Qui vis gaîment au jour le jour, Aux lourds Midas, en vrai poëte, Je ne sais point faire la cour ; Rose, accepte cette bleuette, Et je la dédie à l'Amour.COUPLET D'ANNONCE
AIR : Du petit Matelot.
On va vous jouer un ouvrage, Que l'auteur vous offre en tremblant. Daignez ranimer son courage, Et louez son Appartement. N'allez pas, d'humeur difficile, Lui donner ensuite congé ; Si vous détruisiez son asile, L'auteur seroit fort mal logé.SCÈNE PREMIÈRE.
La scène représente un salon, plusieurs tableaux sont suspendus çà et là. Un portrait de femme, placé sur un chevalet, est plus en vue que les autres. Théodore est assis devant une table, sur laquelle il y a du papier, une écritoire, de la musique, etc. Dubois arrange l'appartement.
THÉODORE
Air noté.
Dubois ?
DUBOIS
Que me voulez-vous ?
THÉODORE
Fais l'écriteau.
DUBOIS
D'appartement à louer ?
THÉODORE
Sans doute.
DUBOIS
Comment faut-il le faire ?
THÉODORE
Eh ! Mais... comme tous les écriteaux.
DUBOIS
Le style laconique ?
THÉODORE
Chose rare, aujourd'hui !... Il serait bien à souhaiter que la mode de parler peu s'établit.
Air : Ce fut par la faute du sort.
Beaucoup de choses, peu de mots, Pour tous les bavards, quel martyre ! On n'entendrait plus tant de sots, Beaucoup parler pour ne rien dire : On raccourcirait maints journaux, On supprimerait bien des plumes : Nos faiseurs de romans nouveaux N'écriraient plus tant de volumes.DUBOIS
Revenons à l'écriteau.
THÉODORE
Je le veux bien.
Le lui donnant.
Tiens : le voici.
DUBOIS
Des vers ?
THÉODORE
C'est une idée qui m'est venue tout-à-l'heure, et j'ai mis l'écriteau en couplet.
DUBOIS
Pourquoi pas ? Il y a si longtemps qu'on les fait en prose.
THÉODORE, lisant
Écoute :
Air : Avec les jeux dans le village.
Au premier, maison fort jolie, Est un très bel appartement ; Papiers frais, glaces, boiserie ; Cinq pièces sont sur le devant ; Cave et caveau, grande écurie, Remise et superbe grenier : Louer le tout, ou bien partie : On peut s'adresser au portier.DUBOIS
Au portier... C'est tout ce qu'il faut pour un impromptu.
THÉODORE
Ton écriture est-elle lisible ?
DUBOIS
Je vais faire copier cela en gros caractères, par Brouillon, l'écrivain du coin.
THÉODORE
Va vite... Ah ! Écoute : qu'on le fasse attacher promptement ; car tu sais qu'il peut me procurer la visite de ma chère Rosette et de son père.
DUBOIS
Oui : ils cherchent un appartement ; mais s'il vient d'autres personnes ?
THÉODORE
Nous les en dégoûterous.
DUBOIS
À propos, j'ai oublié....
THÉODORE
Quoi ?
DUBOIS
Une lettre pour vous.
THÉODORE
De qui ?
DUBOIS
De la charmante Rosette.
THÉODORE
Donne.
DUBOIS, se fouillant
Où est-elle donc ?... Ah ! La voici.
Il la lui donne ; à part, en s'en allant.
Elle est depuis hier dans ma poche.
SCÈNE II.
THÉODORE, seul, lisant
« J'ai déterminé mon père à voir votre appartement ; mais Dumont, votre rival, ayant appris que mon père veut quitter sa maison, l'importune pour lui faire accepter la sienne. » J'espère l'en empêcher... Nous serons chez vous, demain, de bonne heure.
Ce coquin de Dumont !... Mais Rosette me secondera. Elle est si bonne ! si sensible !
Air : Des Visitandines.
Rosette fuit la médisance ; Ainsi, je ne médis jamais : Elle aime la reconnoissance, Et je rends bienfaits pour bienfaits. Heureux qui, placant sa tendresse Sur le plus estimable objet, Pour devenir moins imparfait, Prend les vertus de sa maîtresse.SCÈNE III. Théodore, Dubois, entrant.
THÉODORE
Eh bien, l'écriteau ?
DUBOIS
Je l'ai suspendu à la fenêtre de la rue ; mais le vent...
THÉODORE
Eh ! Que fait le vent ?
DUBOIS
Air : Par devant derrière.
Le vent le tourne à tout moment, Par devant derrière : Quoiqu'il soit en vers, cependant L'étoffe est légère : Puis, sur un air vous l'avez fait ; L'air est vif, et peut, en effet, Sans respect, parterre Jeter le couplet.THÉODORE
Rattache-le solidement... Mais on frappe ; va voir qui c'est.
Dubois sort.
SCÈNE IV.
THÉODORE, seul
Si c'était ma bonne amie et son père !... Si mon amour plaisait à celui-ci !... Espoir délicieux !... J'entends Rosette... Oh ! Oui, c'est bien elle.
SCÈNE V. Vincent, Rosette, Thédore, Dubois.
THÉODORE, à Vincent
C'est la première fois que j'ai l'honneur de vous recevoir chez moi, et je ne saurais trop rendre grâce au hasard qui vous y a amené.
VINCENT
Rien de plus honnête. C'est ma fille qui m'a engagé à venir voir votre appartement qui est, dit-on, à louer.
DUBOIS, à part
De ce matin.
THÉODORE
Voulez-vous me permettre de vous le montrer ?
VINCENT
En entrant, j'en ai vu une partie... Il est assez bien.
Il examine dans le fond, et Dubois lui montre tout avec empressement.
THÉODORE, bas à Rosette, sur l'avant-scène
Merci, charmante Rosette.
ROSETTE, bas
Paix, on pourrait nous entendre.
THÉODORE
Un mot...
ROSETTE
Mon père est disposé en votre faveur.
VINCENT, dans le fond
Ah ! Ah ! Des tableaux !
DUBOIS
C'est mon maître qui les a faits.
VINCENT
Je ne lui connaissais pas ce talent-là.
THÉODORE, bas à Rosette
Il sait donc notre amour ?
ROSETTE, bas
Il s'en doute.
VINCENT, dans le fond
Ah ! En voici un qui me paraît sort agréable.
DUBOIS
Il représente deux amants.
VINCENT, regardant avec sa lunette
Scène familière... Eh ! Il est fait avec chaleur.
Air : Coeurs sensibles, coeurs fidèles.
VINCENT, répondant à Dubois
Point du tout. Il est vraiment de mon goût.Quel est celui-ci ?
Il regarde.
Que vois-je ? Le portrait de ma fille !
ROSETTE
Quoi ! Théodore, vous avez fait mon portrait ?
DUBOIS, à part
Jolie tête d'étude....
THÉODORE
Je l'ai fait de mémoire.
Air : Ce mouchoir, belle Rémonde.
J'ai, sur la toile vivante, Voulu peindre la candeur, Et cette grâce décente Qu'autorise la pudeur. J'allais, faute de modèle, Abandonner mon sujet ; Mais j'ai vu mademoiselle, Et j'ai fini le portrait.VINCENT
Et il est fort ressemblant. Saviez-vous, ma fille, que votre portrait fût ici ?
ROSETTE
Même air.
Est-ce, mon père, une injure Que de tracer mon portrait ? J'ignorais, je vous le jure, Que ce tableau-là fût fait. J'avouerai que cet hommage, Sans m'étonner, m'est flatteur ; Je savais que mon image Était peinte dans son coeur.VINCENT
Je ne m'étonne plus que vous m'ayiez si fort pressé de venir voir cet appartement.
THÉODORE
Veuillez ne rien voir, dans cette démarche, qui mérite votre colère. Cette maison m'appartient, et je m'estimerai trop heureux, si vous daignez l'habiter.
VINCENT
Ma fille a des secrets pour moi !
ROSETTE
Indulgence, mon père.
VINCENT
Ma chère amie, je ne veux que te rendre heureuse ; mais je méritais ta confiance.
ROSETTE
Vous l'aurez désormais toute entière.
VINCENT
Laissons cela. Venez, avec moi, voir d'autres appartemens.
THÉODORE
Vous dédaignez donc celui-ci ?
VINCENT, avec dignité
Non ; mais vous me permettrez le choix. J'ai promis à Dumont, d'aller voir sa maison... Si elle me convient moins que la vôtre, vous aurez la préférence... Je veux bien même vous promettre que, dans une heure, je viendrai...
Regardant sa fille.
Nous viendrons vous donner réponse.
THÉODORE, les reconduisant
Ah ! J'espère qu'elle me sera favorable.
VINCENT
Je ne vous défends pas l'espérance.
Il sort avec sa fille.
SCÈNE VI. Théodore, Dubois.
THÉODORE
Eh bien, Dubois, que dis-tu du papa Vincent ?
DUBOIS
Brave homme.
THÉODORE
De sa fille ?
DUBOIS
Charmante.
THÉODORE
Et de mes affaires ?
DUBOIS
Excellentes.
THÉODORE
J'en rends grace à mon étoile.
DUBOIS
Et moi, à l'appartement à louer.
THÉODORE
Tu peux avoir raison.
DUBOIS
Cela m'arrive tous les jours.
THÉODORE
Je vais sortir : si, pendant mon absence, qui ne sera pas longue, l'écriteau t'amène des originaux, amuse-t-en, mais ne termine pas avec eux.
Il sort.
DUBOIS
Soyez tranquille.
SCÈNE VII.
DUBOIS, seul
Allons, mon ami Dubois, vous voilà le maître de la maison. Peste ! Vous êtes un homme de conséquence !... Allons, plus d'air de valet... La démarche élégante... Le port noble... La métamorphose d'un enrichi.
Air : De Claudine.
Tàchons d'avoir de l'aisance Et le maintien du bon ton ; Représentons d'importance Le maître de la maison. Tel, qui maintenant est maître, Quoiqu'il servît autrefois, Ne le sera pas, peut-être, Bien plus longtemps que Dubois.J'entends du bruit... On vient... Examinons.
SCÈNE VIII. Sonore, Dubois.
SONORE
C'est ici l'appartement à louer, et vous êtes...
DUBOIS
Serviteur.
SONORE
Je voudrais, avant de voir l'appartement, savoir s'il y a une piece où je puisse recevoir mes abonnés.
DUBOIS
Comment, vos abonnés ?
SONORE
Je m'appelle Sonore.
DUBOIS
Musicien.
SONORE
Vous l'avez deviné. J'ai composé une société d'artistes et d'amateurs, et nous donnons des concerts.
Air : Vaudeville de la soirée orageuse.
Nous accompagnons les morceaux Que maints virtuoses nous chantent : Nous faisons quatuors fort beaux, Où quatre femmes nous enchantent. Plaire de nos soins est le fruit, Et, dans plus d'une symphonie, Quoiqu'on y fasse un peu de bruit, Il règne certaine harmonie.DUBOIS
Ah ! Vous êtes toujours d'accord.
SONORE
Presque toujours. Eh bien ! Trouverai-je ici un local favorable ?
DUBOIS
Non, la voix y serait étouffée.
SONORE
C'est dommage.
DUBOIS
Pourquoi voulez-vous donc changer de local ?
SONORE
La nouveauté, mon cher, la nouveauté ! On a tant travaillé pour plaire au public, que les moyens sont à-peu-près épuisés ; on est forcé de lui offrir toujours les mêmes choses, mais sous des formes nouvelles.
Air : Je connais un berger discret.
Le public, chez l'homme du jour, Sait, un moment, se plaire. Puis, d'autres auront, à leur tour, Sa faveur passagère : Volage en ses moindres désirs, L'un par l'autre il remplace, Et croyant changer de plaisirs, Ne change que de place.DUBOIS
Il en est de même des modes.
Même air.
On vit employer, tour-à-tour, Les objets les plus rares ; On imagina, chaque jour, Mille modes bizarres. Comme l'on n'invente plus rien, Dans un cas si critique, On a pris le meilleur moyen ; On rajeunit l'antique.SONORE
C'est cela même. Tout se renouvelle, tout change, tout se détruit. Par exemple, j'étais premier organiste de la paroisse de Surenne.
DUBOIS
Et la révolution vous a désorganisé ?
SONORE
Tout-à-fait. Mon orgue fut détruite, et il ne m'en est resté que le soufflet. Quand je vis qu'il n'y avait plus rien à faire de ce côté, je choisis un autre instrument.
Air : Mon père était pot.
Choisir parmi les instruments N'était pas chose aisée : On ne voulait plus de serpents ; La vielle était usée. Le haut-bois si doux Était aux époux ; Il restait l'épinette... Enfin, aux abois, Je fixai mon choix, Et pris la serinette.En peu de temps, je devins d'une jolie force d'amateur... Mais on encourage si peu les arts ! On se moqua de ma serinette.
Serpent : Est aussi un instrument de musique qui sert de basse au cornet à bouquin pour soutenir un choeur de Chantres dans un grand vaisseau. [F]
Vielle : instrument de musique pour réjouir les gens du peuple, et dont jouent ordinairement les pauvres aveugles. [F]
Haut-bois : Cesont des instruments à vent et à anche faits comme des grandes flutes douces ou d'Angleterre. Leur pate s'élargit depuis le 9ème trou. Le dessus a deux pieds de long. [F]
Epinette : Instrument de musique qui tient le premier ou le second rang entre les instruments harmonieux. Elle est composés d'un coffre de bois le plus poreux et le plus résineux qu'on peut trouver, d'une table de sapin qui est collée et appuyée sur des tringles qu'on apelle sommiers, qui posent sur les côtés qu'on appelle les parois. [F]
Serinette : Espèce de petit orgue renfermé dans une boîte, et dont on se sert pour apprendre des airs aux serins. [L]
DUBOIS
Et quel parti prîtes-vous ?
SONORE
Je me jetai, à-corps-perdu, dans la carrière dramatique. Je voulus faire la musique d'un opéra... Je cherchai un poète, et fus longtemps à en trouver.
DUBOIS
Ils sont si rares !
SONORE
On m'adressa enfin à Monsieur Barbaro, rue des Mauvaises Paroles, numéro cent-neuf. Il avait une vingtaine de poèmes tout faits, et j'en pris un au hasard.
DUBOIS
C'était peut-être le plus sûr.
SONORE
Je fis une musique délicieuse, étourdissante, et, après bien des peines, nous fûmes joués.
DUBOIS
Eh bien ?
SONORE
Air : Ton attente sera remplie.
Le poème fit la culbute, Je l'avais prédit à l'auteur, Mais le poète, dans sa chute, Entraîna le compositeur. Las, avec ces moyens frivoles, De faire un opéra commun, Pour ne plus craindre les paroles, Sans paroles j'en vais faire un.DUBOIS
Cela n'est pas nouveau.
SONORE
J'en conviens ; mais j'intéresserai par le charme de la pantomime, le jeu muet des acteurs, les gestes qui remplaceront les paroles : on y entendra des éclats de voix, des points d'orgue, des roulades...
DUBOIS
Je vois que ce sera tout chant.
SONORE
Et puis, que d'avantages m'offre mon procédé !
Air : Si l'on voulait rompre la chaîne.
J'évite une froide harangue ; J'évite des mots mal sonnants ; J'évite les fautes de langue, Rimes bâtardes, contresens. Rival, amant, père, oncle, nièce ; Tout, en chantant, s'arrangera. Nul ne parlera dans la pièce ; Mais de la pièce on parlera.DUBOIS
Votre opéra ne dira pas grand chose ; cependant, à cause de l'originalité, il pourra avoir du succès.
SONORE
Grand merci de la prophétie. Allons, puisque je ne trouve pas ici un local favorable, je m'en vas.
Fausse sortie.
Il me vient une idée : je vais faire construire une salle de concert par un entrepreneur de mes amis : je suis sûr que ça réussira, parce que la musique est nécessaire à l'homme ; partout l'on chante, et chanter est une occupation universelle.
Air : J'étais gisant à cette place.
Un amant chante sa victoire ; Un auteur chante ses succès : Nos guerriers, aux champs de la gloire, Vont en chantant des airs français. On chante dans la parodie, Et nos travers, et nos défauts : Plus d'un personnage au coeur faux Sait chanter la palinodie.Il salue et sort.
Palidonie : Discours contraire à un précédent. Ce mot n'est en usage qu'en cette phrase : chanter la palidonie ; pour signifier, se rétracter, dire le contriare de ce qu'on avait dit.
SCÈNE IX.
DUBOIS, seul
En voilà déjà un d'éconduit, et notre appartement est encore à nous... Mon maître ne va pas tarder. Ah ! Justement le voici.
SCÈNE X. Théodore, Dubois.
THÉODORE
Mon cher Dubois, je suis enchanté ! Devinerais-tu d'où je viens ?
DUBOIS
Si vous me le disiez.
THÉODORE
De chez Dumont, mon rival. Tu sais qu'il voulait, comme moi, donner son appartement au père Vincent pour épouser sa fille... Comme moi, il avait mis un écriteau.
DUBOIS
En vers ?
THÉODORE
Non, en assez mauvaise prose. Il ne me connait pas, je monte : il me fait voir chaque pièce... Tout me convient, tout est délicieux. Mon homme me propose alors son prix, prix exhorbitant... Je le trouve raisonnable ; j'arrête l'appartement, je donne des arrhes, et me sauve, de peur d'y rencontrer Rosette et son père.
DUBOIS
Et, quand ils iront chez Dumont, et qu'ils trouveront l'appartement loué, le père sera furieux...
THÉODORE
Et la fille me devinera...
DUBOIS
Et, de dépit, il viendra louer celui-ci.
THÉODORE
Et me donner la main de Rosette...
DUBOIS
C'est fort bien : mais, puisque vous avez loué chez Dumont, vous irez y loger ?
THÉODORE
Non pas que je sache.
DUBOIS
Au moins, vous lui paierez un terme ?
THÉODORE
Oh ! Bien volontiers.
Air : Vaudeville de l'Officier de fortune.
L'or, que d'une ardeur inquiète, On voit recherché parmi nous, Vaut-il un regard de Rosette, Et l'espoir d'être son époux ? Son époux !... Ce mot-là renferme Ce qui peut, seul, plaire à mon coeur ; Et je payerais plus d'un terme, Pour être au terme du bonheur. Dubois, laisse-moi seul un moment.Terme : Temps réglé, et prescrit ; le point où les choses aboutisssent, leur fin, le bout de leur durée. Voilà le terme qui va écheoir, le temps où l'on doit payer sa dette. [F]
DUBOIS, allant pour sortir
Voici une visite.
Il sort.
SCÈNE XI. Théodore, Une Actrice.
L'ACTRICE, examinant l'appartement
Cet appartement me convient assez... Il est fort bien... Je vous souhaite le bonjour... Vous dites donc qu'il y a cinq pièces ?
THÉODORE
Oui, tout autant.
L'ACTRICE
Toutes décorées, arrangées ? Pas de dépense à faire ? Chambre à coucher élégante ? Des glaces ? Ah ! Des glaces surtout.
THÉODORE
Vous en trouverez partout, et elles ne réfléchiront jamais un visage plus agréable.
L'ACTRICE, à part
Il est galant.
Haut.
Et quel est le prix ?... Bien cher n'est-ce pas ?... À propos, y a-t-il un boudoir ?... Oh ! C'est une chose essentielle.
Air : Jeunes Amants.
Joli boudoir qu'avec l'amour A formé la main du mystère, Où l'on peut, parfois, dans le jour, Bouder, quand on n'a rien à faire ; Où, dans un discret demi-jour, En l'absence de ce qu'on aime, On peut penser à son retour, Et rêver sa présence même.THÉODORE
Je crois qu'on peut s'en passer très souvent.
Air : Il faut des époux assortis.
Pourquoi désirer un boudoir ? Bouder est chose si commune ! On boude devant son miroir ; On boude contre la fortune. Lise boude un mari grondeur ; On boude une femme légère, Et le public, le moins boudeur, Boude un auteur, s'il ne sait plaire.D'ailleurs, je l'avoue à regret ; il n'y en a pas.
L'ACTRICE
Ô ciel ! Que me dites-vous ? Allons, il faut renoncer à l'appartement.
THÉODORE
Quoi ! Sitôt ?
L'ACTRICE
Point de boudoir ! Et puis, il faudroit que je pusse m'installer ici sur-le-champ.... Quand quitterez-vous ce logis ?
THÉODORE
Nous prendrions ensemble des arrangements : cependant je ne le quitterais pas tout-à-fait.
L'ACTRICE
Comment ?
THÉODORE
Air : Deux enfants s'aimaient d'amour tendre.
Je me ressouviendrais sans cesse Du lieu que j'aurais habité ; Qui, de sa nouvelle maîtresse, Chaque jour verrait la beauté ; Et de regrets l'âme oppressée, Pour jouir d'un bonheur si doux, J'y rentrerais par la pensée, Et l'habiterais avec vous.L'ACTRICE, à part
Il a de l'esprit.
Haut.
Sérieusement, vous reviendriez ici invisiblement ?
Air : On me cherche, on m'aime, on m'adore.
Quoi ! Ce ne serait qu'en idée Que vous retourneriez céans ? Tant pis ! Car je suis excédée De voir toujours des revenants. Puis, jouer un tel personnage ! En vous voyant, sans contredit, Auprès d'une femme, je gage Que vous valez mieux qu'un esprit.THÉODORE
J'en ai, cependant bien peu.
L'ACTRICE
Un calembour ?
THÉODORE
Grâce, grâce pour lui.
L'ACTRICE
J'aime assez un calembour, lorsqu'il est sans prétention, et qu'il se borne à accompagner ou à faire naître la gaîté.
Air : Vaudeville de décence.
Fils du moment, né parmi les saillies, Dans son équivoque talent, On lui permet de dire des folies : Comment censurer un enfant ? Jouer est chose si commune ! Partout, on a joué les sots ; Beaucoup ont joué leur fortune : On peut bien jouer sur les mots.Mais il est bientôt midi, et je vais à la répétition.
THÉODORE
Jouez-vous la comédie ?
L'ACTRICE
Non, je chante daus l'opéra.
THÉODORE
Êtes-vous musicienne ?
L'ACTRICE
Un peu.
THÉODORE
Si je ne craignais pas d'abuser de vos moments, je vous prierais de chanter avec moi un duo de la Cosa rara, que j'aime infiniment.
L'ACTRICE
Je ne me fais jamais prier.
Théodore prend les parties, et en présente une à l'Actrice.
DUO Sur celui de la COSA RARA : Pace, caro mio spose.
L'ACTRICE
Pour embellir la vie...THÉODORE
Aimons, ma tendre amie.L'ACTRICE
Jour de mélancolieTHÉODORE
Vaut-il jour de folie ?L'ACTRICE
Un jour, le bonheur...THÉODORE
Cesse :L'ACTRICE
On voit fuir...THÉODORE
Sa jeunesse ;L'ACTRICE
Dans L'ennui...THÉODORE
Qui nous presse,L'ACTRICE
On regrette...THÉODORE
L'ivresse.ENSEMBLE
Plus de retard frivole, Profitons des beaux jours ; Hâtons-nous, car le tems vole, Vole avec nos amours.THÉODORE
Sens mon coeur qui palpite !L'ACTRICE
Sens mon coeur qui palpite !THÉODORE
Sous ma main il s'agite !L'ACTRICE
Sous ma main il s'agite !THÉODORE
Au printemps de la...L'ACTRICE
Vie,THÉODORE
Près de sa douce...L'ACTRICE
Amie,THÉODORE
La volupté nous...L'ACTRICE
Crie,THÉODORE
D'une voix...L'ACTRICE
Attendrie :ENSEMBLE
Plus de retard frivole, Profitez des beaux jours : Hâtez-vous ; car le temps vole, Vole avec vos amours.THÉODORE
Dans la pièce où vous jouez ce soir, il y a des ariettes sans doute ?
L'ACTRICE
Et vous voulez que j'en chante une ?
THÉODORE
Vous me devinez toujours.
L'ACTRICE
Mais, au moins, ne jugez pas la pièce d'après une ariette détachée ; ce serait trop sévère.
THÉODORE
Je vous le promets.
L'ACTRICE
Allons, aussi bien, cela me vaudra une répétition.
Ici l'actrice chante un morceau à son choix.
THÉODORE
On ne peut chanter avec plus de goût.
L'ACTRICE
Comme ce sera une première représentation, je désire que le public soit aussi content que vous paraissez l'être.
THÉODORE
L'auteur serait sort heureux. Puisque vous jouez dans la pièce de ce soir, je ne manquerai pas d'aller vous entendre et de vous applaudir.
L'ACTRICE
Je vous en suis obligée ; mais n'oubliez pas l'auteur.
Air : Vaudeville d'Abuzar.
Il faut qu'entre l'auteur et moi, Votre indulgence se partage : Il a besoin de nous, ma foi ! Pour le succès de son ouvrage. Puis, à la pièce de ce soir Ne mettez pas trop d'importance : Je vous le dis confidemment : Ce n'est qu'une pièce à tiroir, Qu'on doit juger sans conséquence.Elle sort, Théodore la reconduit.
SCÈNE XII.
THÉODORE, seul
Elle est fort aimable ; mais ce n'est pas là ma Rosette.
SCÈNE XIII. Théodore, Dubois.
DUBOIS
Voici le papa Vincent et sa fille.
SCÈNE XIV. Les Précédents, Vincent, Rosette.
THÉODORE, à Vincent
Que je vous sais bon gré d'être revenu ! Vous étiez attendu avec la plus vive impatience : mais vous m'aviez donné votre parole.
VINCENT
Et je la tiens toujours. Je ne sais pas comme ce misérable Dumont, qui voulait épouser ma fille... Je sors de chez lui... Je suis d'une colère...
THÉODORE, à part
Mon stratagème a réussi.
ROSETTE, finement, regardant Théodore
On nous avait gagnés de vitesse.
VINCENT
A-t-on jamais vu une pareille conduite ?
Air : De la parole.
Il m'offre son appartement ; Mais voyez combien il m'abuse : Je l'ai loué dans le moment, Ose-t-il dire pour excuse. Monsieur Dumont, jamais mon courroux N'admettra vos propos frivoles. Ma Rosette n'est pas pour vous ; Pour elle je veux un époux Qui ne manque pas (bis) de paroles. (bis).Ainsi, il ne sera jamais mon gendre : c'est un parti pris.
ROSETTE
Mon père ! Que vous me rendez contente !
THÉODORE
Je puis donc me flatter...
VINCENT
Que voulez-vous dire ?
THÉODORE
Que vous m'accepterez pour gendre, et que vous daignerez habiter cet appartement, avec ceux que vous aurez rendus si heureux.
VINCENT
Nous verrons cela. Je réfléchirai... Je chercherai à savoir si vous êtes aimé de ma fille.
ROSETTE
Mon père, si vous voulez j'abrégerai vos recherches.
VINCENT
Eh bien, tant mieux. Dans quelque temps...
ROSETTE
Dans quelque temps ?
Air : Du Vaudeville d'Arlequin tout seul.
L'amour ne veut pas qu'on diffère L'instant qui doit nous rendre heureux. Si notre hymen vous plaît, mon père, Au plutôt, couronnez nos voeux. Oui, cette ardeur impatiente Est bien pardonnable à mon coeur : En amour une heure d'attente, Est un siècle pris au bonheur.DUBOIS
Faut-il aller chercher le notaire ?
THÉODORE
Qui vient encore nous troubler ?
SCÈNE XV. Les Précédents, Un Perruquier Gascon.
LE GASCON
Serbitur à touté la compagnie. Qui est lé maître dé cette maison.
DUBOIS, montrant Théodore
Le voici ; mais que voulez-vous ?
LE GASCON
Cé qué jé vux, sandis ! Velle démande ! N'é-jé pas lu sur la porte un pétit couplét annonçant un appartément à louer ?... Il a piqué ma curiosité, et jé vux lé louer.
VINCENT
Sérieusement ?
LE GASCON
Eh donc ! Jé vous en paie lé prix, et m'installe dans ma noubelle démure.
THÉODORE
Je suis bien fâché de vous refuser ; mais cet appartement...
LE GASCON
Sandis ! Jé lé prends. Il mé convient. Voilà ma chambre à coucher, mon sallon dé compagnie.
THÉODORE
Cependant...
VINCENT, à Théodore
Amusons-nous en un moment.
LE GASCON
Est-cé dé l'argent qu'il bous saut ? Je vous en vaillerai d'abance. Boulez-bous dé l'on, des écus, des villets de la casse des comptes courants ?... Tout céla jé m'en vast l'oeil.
THÉODORE, souriant
Je n'ai plus rien à dire.
LE GASCON
Cadédis ! Bous né mé connoissez pas. Refuser un homme dé mon importance ! Sabez bous qui jé suis ?
VINCENT
Perruquier.
LE GASCON
Coifur, s'il bous plait. Coifur... Mais jé bais lâcher lé métier.
THÉODORE
Pourquoi ?
LE GASCON
Il n'y a plus rien à faire.
Air : Le sommeil fuyait de mes yeux.
Plus dé houcles, plus dé crochets, Dé papillotes, dé frisure : L'art, avondonnant ces apprêts, N'est plus ribel de la nature. Paubres perruquiers, mes amis, Descendez bîte votre enseigne ; Car ce n'est plus qu'aux ennemis Qu'on donne un coup de peigne.DUBOIS
Vous m'avez l'air d'un fin matois, et je suis sûr que vous connaissez bien votre monde.
LE GASCON
Cap dé bious ! Si je le connois ! Jé puis, sans mé vanter, assurer qué personne n'a plus dé perspicacité qué moi. Au prémier coup-d'oeil, jé débiné un particulier... J'ai lé tact : on se cacherait en bain de moi.
Air : Il faut quitter ce que j'adore.
Jé bois sous des airs d'opulencé, L'intrigué et la méchanceté, Sous lés haillons dé l'indigencé, Jé débiné la provité ; Pour pénétrer plus d'un mystéré, Jé lis d'avord sans emvarras, Dans tous lés coeurs ; mais comment fairé Abec lés gens qui n'en ont pas ?THÉODORE
C'est assez difficile. Vous avez une pénétration incroyable.
LE GASCON
Pénétration ; c'est lé mot. Jé sais cé qué l'on pense, cé qué l'on est, cé qué l'on a été, et souvent, cé qué l'on séra. Jé connais la fortune dé chaqué particulier.
VINCENT
Pourriez-vous nous dire quelle est la vôtre ?
LE GASCON
Rivés dé la Garonne ! Elle est si étendue qué jé né la connais pas.
VINCENT
En ce cas, on ne peut vous louer cet appartement.
THÉODORE
Oui ; j'avoue qu'il est cher, et le prix...
LE GASCON
Fi donc, le prix !... Jamais jé né m'informe du prix. La velle vagatelle, pour mé rompre la tâte ! J'ai un magasin considéravle dé perruques, dé faux toupets, dé chignons, dé quoi achéter votré maison, et quatré autres abec.
THÉODORE
Mais si cet appartement était loué ?
LE GASCON
Impoussivle.
THÉODORE
C'est cepeudant la vérité, et vous me ferez plaisir...
LE GASCON
Bous n'abez pas ôté l'écriteau... Partant, il est à louer, et jé l'aurai.
THÉODORE
Mais...
LE GASCON
Bous n'abez pas ôté l'écriteau.
DUBOIS, bas, à Théodore
Vous ne risquez rien... Je gage qu'il n'a pas un sou.
THÉODORE
Allons ; je me rends... Ainsi donnez-moi des arrhes.
LE GASCON
Comment des arrhes !
VINCENT
Oui, le denier-à-dieu.
LE GASCON
Cadédis ! C'est vous qui débez m'eu donner.
THÉODORE
C'est un peu fort.
LE GASCON
Allons, trèbe dé plaisantéries.
ROSETTE
On ne plaisante pas.
LE GASCON
Bous boulez rire ? Est-ce qu'à Vordeaux, quand jé loue un appartement ou une boiture, cé n'est pas lé propriétaire ou lé boiturier, qui mé donne les arrhes ? démandez plutôt.
À part.
C'est pour céla qué jé suis monté.
VINCENT
Il est jovial.
LE GASCON, à part
Comment faire, jé n'ai pas lé sou.
Haut.
Mais, s'il né tient qu'à céla, jé né disputérai pas... Jé bais bous payer.... Qu'ést-cé qu'il bous saut ?.... Non, dités-lé moi franchément...
Se fouillant.
Aih ! Moun Diou ! Qu'es à co ? Lé Diable mé rétape, j'ai ouvlié ma vourse...
À Vincent.
Faités-moi lé plaisir dé mé prêter un écu dé six francs, pour lui donner lé dénier-à-dieu.
VINCENT
La demande est un peu leste.
LE GASCON
Jé né mé gêne jamais abec mes amis.
VINCENT
J'en suis fâché ; mais je n'ai rien à vous prêter.
LE GASCON
Allons ; jé bois vien qué bous né boulez pas mé louer l'appartément, jé mé rétire ; et, comme jé n'ai pas dé rancune, jé bous offre mon pétit ministère, s'il faut à madémoiselle un chignon à la grecque, uné perruque à la Titus, un flacon d'excellente huile antique qué j'ai fabriquée cé matin, bous poubez bous adresser à Chrisostôme Poudrac, au coin dé la rue Bide-Gousset.
ROSETTE
Vous faites donc des perruques ?
LE GASCON
Si j'en fais !... J'en sais à chacun sélon son goût, son état, son caractère et ses moyens, et jé bends.....
Air : Vaudeville de la soirée orageuse.
Au jugé, perruque à vonet, Blonde ou brune à la june Hortense ; Au parbénu, qui s'y connaît, Uné perruque à circonstance ; Peruque dé chévux naissants À la bieille sans chébélure ; Perruque plate à vien des gens, Pour les coîffer à lur figure.Adioussias.
Il sort.
SCÈNE XVI. Vincent, Rosette, Théodore, Dubois.
VINCENT
Nous voici débarrassés de cet importun.... Dubois, pour ne plus craindre de fâcheux, tu vas détacher l'écriteau... C'est moi qui loue l'appartement.
THÉODORE
Que de bonté !
VINCENT
Mes enfants, nous y vivrons tous trois en famille... Théodore, je vous accepte pour gendre, et je crois que Rosette n'aura jamais à se repentir de son choix.
THÉODORE
Je m'efforcerai toujours de le justifier.
DUBOIS
Me chargerez-vous encore de recevoir les visites ?
THÉODORE
Oui, les visites de nôces.
VAUDEVILLE.
Air : De la pipe de tabac.
VINCENT
À ton hymen tu te prépares, Moi, je loue un appartement ; Tous deux nous te devons des arrhes, Le marché sera plus constant : En passant l'acte nécessaire, En emménageant en ce lieu, Je t'offre l'amitié d'un père, Et mes biens pour denier-à-dieu.THÉODORE, à Vincent
Vos bienfaits passent votre dette, Et vous êtes quitte envers moi ; Il reste à l'aimable Rosette....306 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0