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un seul est le mot juste.

Comédie en vers et en prose· Comédie Episodique

L'Appartement à Louer.

Joseph-Marie Pain· créée en 1799· 306 vers· 7 personnages

Représentée à Paris sur le Théâtre des Variétés-Montansier, le 11 ventôse, an VII.

Personnages

  • THÉODORE, CÉSAR
  • ROSETTE, DUMAS
  • VINCENT, père de Rosette. DUBOIS
  • DUBOIS, valet de Théodore. AMIEL
  • SONORE, musicien. CORSE
  • UNE ACTRICE, CAROLINE
  • UN GASCON, CORSE
Dédicace

À ROSE.

J'ai vu jadis qu'aux hommes en crédit, Pour un emploi, quelque faveur nouvelle, On dédioit la moindre bagatelle, Et qu'on perdoit parfois ses frais d'esprit. Moi, que jamais l'avenir n'inquiète, Qui vis gaîment au jour le jour, Aux lourds Midas, en vrai poëte, Je ne sais point faire la cour ; Rose, accepte cette bleuette, Et je la dédie à l'Amour.
COUPLET D'ANNONCE

AIR : Du petit Matelot.

On va vous jouer un ouvrage, Que l'auteur vous offre en tremblant. Daignez ranimer son courage, Et louez son Appartement. N'allez pas, d'humeur difficile, Lui donner ensuite congé ; Si vous détruisiez son asile, L'auteur seroit fort mal logé.

SCÈNE PREMIÈRE.

La scène représente un salon, plusieurs tableaux sont suspendus çà et là. Un portrait de femme, placé sur un chevalet, est plus en vue que les autres. Théodore est assis devant une table, sur laquelle il y a du papier, une écritoire, de la musique, etc. Dubois arrange l'appartement.

DUBOIS

Que me voulez-vous ?

THÉODORE

Fais l'écriteau.

DUBOIS

D'appartement à louer ?

THÉODORE

Sans doute.

DUBOIS

Comment faut-il le faire ?

THÉODORE

Eh ! Mais... comme tous les écriteaux.

DUBOIS

Le style laconique ?

DUBOIS

Revenons à l'écriteau.

THÉODORE

Je le veux bien.

Le lui donnant.

Tiens : le voici.

DUBOIS

Des vers ?

THÉODORE

C'est une idée qui m'est venue tout-à-l'heure, et j'ai mis l'écriteau en couplet.

DUBOIS

Pourquoi pas ? Il y a si longtemps qu'on les fait en prose.

DUBOIS

Au portier... C'est tout ce qu'il faut pour un impromptu.

THÉODORE

Ton écriture est-elle lisible ?

DUBOIS

Je vais faire copier cela en gros caractères, par Brouillon, l'écrivain du coin.

THÉODORE

Va vite... Ah ! Écoute : qu'on le fasse attacher promptement ; car tu sais qu'il peut me procurer la visite de ma chère Rosette et de son père.

DUBOIS

Oui : ils cherchent un appartement ; mais s'il vient d'autres personnes ?

THÉODORE

Nous les en dégoûterous.

DUBOIS

À propos, j'ai oublié....

THÉODORE

Quoi ?

DUBOIS

Une lettre pour vous.

THÉODORE

De qui ?

DUBOIS

De la charmante Rosette.

THÉODORE

Donne.

DUBOIS, se fouillant

Où est-elle donc ?... Ah ! La voici.

Il la lui donne ; à part, en s'en allant.

Elle est depuis hier dans ma poche.

SCÈNE II.

THÉODORE, seul, lisant

« J'ai déterminé mon père à voir votre appartement ; mais Dumont, votre rival, ayant appris que mon père veut quitter sa maison, l'importune pour lui faire accepter la sienne. » J'espère l'en empêcher... Nous serons chez vous, demain, de bonne heure.

Ce coquin de Dumont !... Mais Rosette me secondera. Elle est si bonne ! si sensible !

Air : Des Visitandines.

Rosette fuit la médisance ; Ainsi, je ne médis jamais : Elle aime la reconnoissance, Et je rends bienfaits pour bienfaits. Heureux qui, placant sa tendresse Sur le plus estimable objet, Pour devenir moins imparfait, Prend les vertus de sa maîtresse.

SCÈNE III. Théodore, Dubois, entrant.

THÉODORE

Eh bien, l'écriteau ?

DUBOIS

Je l'ai suspendu à la fenêtre de la rue ; mais le vent...

THÉODORE

Eh ! Que fait le vent ?

THÉODORE

Rattache-le solidement... Mais on frappe ; va voir qui c'est.

Dubois sort.

SCÈNE IV.

THÉODORE, seul

Si c'était ma bonne amie et son père !... Si mon amour plaisait à celui-ci !... Espoir délicieux !... J'entends Rosette... Oh ! Oui, c'est bien elle.

SCÈNE V. Vincent, Rosette, Thédore, Dubois.

THÉODORE, à Vincent

C'est la première fois que j'ai l'honneur de vous recevoir chez moi, et je ne saurais trop rendre grâce au hasard qui vous y a amené.

VINCENT

Rien de plus honnête. C'est ma fille qui m'a engagé à venir voir votre appartement qui est, dit-on, à louer.

DUBOIS, à part

De ce matin.

THÉODORE

Voulez-vous me permettre de vous le montrer ?

VINCENT

En entrant, j'en ai vu une partie... Il est assez bien.

Il examine dans le fond, et Dubois lui montre tout avec empressement.

THÉODORE, bas à Rosette, sur l'avant-scène

Merci, charmante Rosette.

ROSETTE, bas

Paix, on pourrait nous entendre.

THÉODORE

Un mot...

ROSETTE

Mon père est disposé en votre faveur.

VINCENT, dans le fond

Ah ! Ah ! Des tableaux !

DUBOIS

C'est mon maître qui les a faits.

VINCENT

Je ne lui connaissais pas ce talent-là.

THÉODORE, bas à Rosette

Il sait donc notre amour ?

ROSETTE, bas

Il s'en doute.

VINCENT, dans le fond

Ah ! En voici un qui me paraît sort agréable.

DUBOIS

Il représente deux amants.

VINCENT, regardant avec sa lunette

Scène familière... Eh ! Il est fait avec chaleur.

Air : Coeurs sensibles, coeurs fidèles.

VINCENT, répondant à Dubois

Point du tout. Il est vraiment de mon goût.

Quel est celui-ci ?

Il regarde.

Que vois-je ? Le portrait de ma fille !

ROSETTE

Quoi ! Théodore, vous avez fait mon portrait ?

DUBOIS, à part

Jolie tête d'étude....

VINCENT

Et il est fort ressemblant. Saviez-vous, ma fille, que votre portrait fût ici ?

VINCENT

Je ne m'étonne plus que vous m'ayiez si fort pressé de venir voir cet appartement.

THÉODORE

Veuillez ne rien voir, dans cette démarche, qui mérite votre colère. Cette maison m'appartient, et je m'estimerai trop heureux, si vous daignez l'habiter.

VINCENT

Ma fille a des secrets pour moi !

ROSETTE

Indulgence, mon père.

VINCENT

Ma chère amie, je ne veux que te rendre heureuse ; mais je méritais ta confiance.

ROSETTE

Vous l'aurez désormais toute entière.

VINCENT

Laissons cela. Venez, avec moi, voir d'autres appartemens.

THÉODORE

Vous dédaignez donc celui-ci ?

VINCENT, avec dignité

Non ; mais vous me permettrez le choix. J'ai promis à Dumont, d'aller voir sa maison... Si elle me convient moins que la vôtre, vous aurez la préférence... Je veux bien même vous promettre que, dans une heure, je viendrai...

Regardant sa fille.

Nous viendrons vous donner réponse.

THÉODORE, les reconduisant

Ah ! J'espère qu'elle me sera favorable.

VINCENT

Je ne vous défends pas l'espérance.

Il sort avec sa fille.

SCÈNE VI. Théodore, Dubois.

THÉODORE

Eh bien, Dubois, que dis-tu du papa Vincent ?

DUBOIS

Brave homme.

THÉODORE

De sa fille ?

DUBOIS

Charmante.

THÉODORE

Et de mes affaires ?

DUBOIS

Excellentes.

THÉODORE

J'en rends grace à mon étoile.

DUBOIS

Et moi, à l'appartement à louer.

THÉODORE

Tu peux avoir raison.

DUBOIS

Cela m'arrive tous les jours.

THÉODORE

Je vais sortir : si, pendant mon absence, qui ne sera pas longue, l'écriteau t'amène des originaux, amuse-t-en, mais ne termine pas avec eux.

Il sort.

DUBOIS

Soyez tranquille.

SCÈNE VII.

DUBOIS, seul

Allons, mon ami Dubois, vous voilà le maître de la maison. Peste ! Vous êtes un homme de conséquence !... Allons, plus d'air de valet... La démarche élégante... Le port noble... La métamorphose d'un enrichi.

Air : De Claudine.

Tàchons d'avoir de l'aisance Et le maintien du bon ton ; Représentons d'importance Le maître de la maison. Tel, qui maintenant est maître, Quoiqu'il servît autrefois, Ne le sera pas, peut-être, Bien plus longtemps que Dubois.

J'entends du bruit... On vient... Examinons.

SCÈNE VIII. Sonore, Dubois.

SONORE

C'est ici l'appartement à louer, et vous êtes...

DUBOIS

Serviteur.

SONORE

Je voudrais, avant de voir l'appartement, savoir s'il y a une piece où je puisse recevoir mes abonnés.

DUBOIS

Comment, vos abonnés ?

SONORE

Je m'appelle Sonore.

DUBOIS

Musicien.

DUBOIS

Ah ! Vous êtes toujours d'accord.

SONORE

Presque toujours. Eh bien ! Trouverai-je ici un local favorable ?

DUBOIS

Non, la voix y serait étouffée.

SONORE

C'est dommage.

DUBOIS

Pourquoi voulez-vous donc changer de local ?

SONORE

La nouveauté, mon cher, la nouveauté ! On a tant travaillé pour plaire au public, que les moyens sont à-peu-près épuisés ; on est forcé de lui offrir toujours les mêmes choses, mais sous des formes nouvelles.

Air : Je connais un berger discret.

Le public, chez l'homme du jour, Sait, un moment, se plaire. Puis, d'autres auront, à leur tour, Sa faveur passagère : Volage en ses moindres désirs, L'un par l'autre il remplace, Et croyant changer de plaisirs, Ne change que de place.

SONORE

C'est cela même. Tout se renouvelle, tout change, tout se détruit. Par exemple, j'étais premier organiste de la paroisse de Surenne.

DUBOIS

Et la révolution vous a désorganisé ?

SONORE

Tout-à-fait. Mon orgue fut détruite, et il ne m'en est resté que le soufflet. Quand je vis qu'il n'y avait plus rien à faire de ce côté, je choisis un autre instrument.

Air : Mon père était pot.

Choisir parmi les instruments N'était pas chose aisée : On ne voulait plus de serpents ; La vielle était usée. Le haut-bois si doux Était aux époux ; Il restait l'épinette... Enfin, aux abois, Je fixai mon choix, Et pris la serinette.

En peu de temps, je devins d'une jolie force d'amateur... Mais on encourage si peu les arts ! On se moqua de ma serinette.

Serpent : Est aussi un instrument de musique qui sert de basse au cornet à bouquin pour soutenir un choeur de Chantres dans un grand vaisseau. [F]

Vielle : instrument de musique pour réjouir les gens du peuple, et dont jouent ordinairement les pauvres aveugles. [F]

Haut-bois : Cesont des instruments à vent et à anche faits comme des grandes flutes douces ou d'Angleterre. Leur pate s'élargit depuis le 9ème trou. Le dessus a deux pieds de long. [F]

Epinette : Instrument de musique qui tient le premier ou le second rang entre les instruments harmonieux. Elle est composés d'un coffre de bois le plus poreux et le plus résineux qu'on peut trouver, d'une table de sapin qui est collée et appuyée sur des tringles qu'on apelle sommiers, qui posent sur les côtés qu'on appelle les parois. [F]

Serinette : Espèce de petit orgue renfermé dans une boîte, et dont on se sert pour apprendre des airs aux serins. [L]

DUBOIS

Et quel parti prîtes-vous ?

SONORE

Je me jetai, à-corps-perdu, dans la carrière dramatique. Je voulus faire la musique d'un opéra... Je cherchai un poète, et fus longtemps à en trouver.

DUBOIS

Ils sont si rares !

SONORE

On m'adressa enfin à Monsieur Barbaro, rue des Mauvaises Paroles, numéro cent-neuf. Il avait une vingtaine de poèmes tout faits, et j'en pris un au hasard.

DUBOIS

C'était peut-être le plus sûr.

SONORE

Je fis une musique délicieuse, étourdissante, et, après bien des peines, nous fûmes joués.

DUBOIS

Eh bien ?

DUBOIS

Cela n'est pas nouveau.

SONORE

J'en conviens ; mais j'intéresserai par le charme de la pantomime, le jeu muet des acteurs, les gestes qui remplaceront les paroles : on y entendra des éclats de voix, des points d'orgue, des roulades...

DUBOIS

Je vois que ce sera tout chant.

DUBOIS

Votre opéra ne dira pas grand chose ; cependant, à cause de l'originalité, il pourra avoir du succès.

SONORE

Grand merci de la prophétie. Allons, puisque je ne trouve pas ici un local favorable, je m'en vas.

Fausse sortie.

Il me vient une idée : je vais faire construire une salle de concert par un entrepreneur de mes amis : je suis sûr que ça réussira, parce que la musique est nécessaire à l'homme ; partout l'on chante, et chanter est une occupation universelle.

Air : J'étais gisant à cette place.

Un amant chante sa victoire ; Un auteur chante ses succès : Nos guerriers, aux champs de la gloire, Vont en chantant des airs français. On chante dans la parodie, Et nos travers, et nos défauts : Plus d'un personnage au coeur faux Sait chanter la palinodie.

Il salue et sort.

Palidonie : Discours contraire à un précédent. Ce mot n'est en usage qu'en cette phrase : chanter la palidonie ; pour signifier, se rétracter, dire le contriare de ce qu'on avait dit.

SCÈNE IX.

DUBOIS, seul

En voilà déjà un d'éconduit, et notre appartement est encore à nous... Mon maître ne va pas tarder. Ah ! Justement le voici.

SCÈNE X. Théodore, Dubois.

THÉODORE

Mon cher Dubois, je suis enchanté ! Devinerais-tu d'où je viens ?

DUBOIS

Si vous me le disiez.

THÉODORE

De chez Dumont, mon rival. Tu sais qu'il voulait, comme moi, donner son appartement au père Vincent pour épouser sa fille... Comme moi, il avait mis un écriteau.

DUBOIS

En vers ?

THÉODORE

Non, en assez mauvaise prose. Il ne me connait pas, je monte : il me fait voir chaque pièce... Tout me convient, tout est délicieux. Mon homme me propose alors son prix, prix exhorbitant... Je le trouve raisonnable ; j'arrête l'appartement, je donne des arrhes, et me sauve, de peur d'y rencontrer Rosette et son père.

DUBOIS

Et, quand ils iront chez Dumont, et qu'ils trouveront l'appartement loué, le père sera furieux...

THÉODORE

Et la fille me devinera...

DUBOIS

Et, de dépit, il viendra louer celui-ci.

THÉODORE

Et me donner la main de Rosette...

DUBOIS

C'est fort bien : mais, puisque vous avez loué chez Dumont, vous irez y loger ?

THÉODORE

Non pas que je sache.

DUBOIS

Au moins, vous lui paierez un terme ?

THÉODORE

Oh ! Bien volontiers.

Air : Vaudeville de l'Officier de fortune.

L'or, que d'une ardeur inquiète, On voit recherché parmi nous, Vaut-il un regard de Rosette, Et l'espoir d'être son époux ? Son époux !... Ce mot-là renferme Ce qui peut, seul, plaire à mon coeur ; Et je payerais plus d'un terme, Pour être au terme du bonheur. Dubois, laisse-moi seul un moment.

Terme : Temps réglé, et prescrit ; le point où les choses aboutisssent, leur fin, le bout de leur durée. Voilà le terme qui va écheoir, le temps où l'on doit payer sa dette. [F]

DUBOIS, allant pour sortir

Voici une visite.

Il sort.

SCÈNE XI. Théodore, Une Actrice.

L'ACTRICE, examinant l'appartement

Cet appartement me convient assez... Il est fort bien... Je vous souhaite le bonjour... Vous dites donc qu'il y a cinq pièces ?

THÉODORE

Oui, tout autant.

L'ACTRICE

Toutes décorées, arrangées ? Pas de dépense à faire ? Chambre à coucher élégante ? Des glaces ? Ah ! Des glaces surtout.

THÉODORE

Vous en trouverez partout, et elles ne réfléchiront jamais un visage plus agréable.

L'ACTRICE, à part

Il est galant.

Haut.

Et quel est le prix ?... Bien cher n'est-ce pas ?... À propos, y a-t-il un boudoir ?... Oh ! C'est une chose essentielle.

Air : Jeunes Amants.

Joli boudoir qu'avec l'amour A formé la main du mystère, Où l'on peut, parfois, dans le jour, Bouder, quand on n'a rien à faire ; Où, dans un discret demi-jour, En l'absence de ce qu'on aime, On peut penser à son retour, Et rêver sa présence même.

L'ACTRICE

Ô ciel ! Que me dites-vous ? Allons, il faut renoncer à l'appartement.

THÉODORE

Quoi ! Sitôt ?

L'ACTRICE

Point de boudoir ! Et puis, il faudroit que je pusse m'installer ici sur-le-champ.... Quand quitterez-vous ce logis ?

THÉODORE

Nous prendrions ensemble des arrangements : cependant je ne le quitterais pas tout-à-fait.

L'ACTRICE

Comment ?

THÉODORE

J'en ai, cependant bien peu.

L'ACTRICE

Un calembour ?

THÉODORE

Grâce, grâce pour lui.

L'ACTRICE

J'aime assez un calembour, lorsqu'il est sans prétention, et qu'il se borne à accompagner ou à faire naître la gaîté.

Air : Vaudeville de décence.

Fils du moment, né parmi les saillies, Dans son équivoque talent, On lui permet de dire des folies : Comment censurer un enfant ? Jouer est chose si commune ! Partout, on a joué les sots ; Beaucoup ont joué leur fortune : On peut bien jouer sur les mots.

Mais il est bientôt midi, et je vais à la répétition.

THÉODORE

Jouez-vous la comédie ?

L'ACTRICE

Non, je chante daus l'opéra.

THÉODORE

Êtes-vous musicienne ?

L'ACTRICE

Un peu.

THÉODORE

Si je ne craignais pas d'abuser de vos moments, je vous prierais de chanter avec moi un duo de la Cosa rara, que j'aime infiniment.

L'ACTRICE

Je ne me fais jamais prier.

Théodore prend les parties, et en présente une à l'Actrice.

DUO Sur celui de la COSA RARA : Pace, caro mio spose.

THÉODORE

Cesse :

L'ACTRICE

On voit fuir...

THÉODORE

Sa jeunesse ;

L'ACTRICE

Dans L'ennui...

L'ACTRICE

On regrette...

THÉODORE

L'ivresse.

L'ACTRICE

Vie,

L'ACTRICE

Amie,

L'ACTRICE

Crie,

THÉODORE

D'une voix...

L'ACTRICE

Attendrie :

THÉODORE

Dans la pièce où vous jouez ce soir, il y a des ariettes sans doute ?

L'ACTRICE

Et vous voulez que j'en chante une ?

THÉODORE

Vous me devinez toujours.

L'ACTRICE

Mais, au moins, ne jugez pas la pièce d'après une ariette détachée ; ce serait trop sévère.

THÉODORE

Je vous le promets.

L'ACTRICE

Allons, aussi bien, cela me vaudra une répétition.

Ici l'actrice chante un morceau à son choix.

THÉODORE

On ne peut chanter avec plus de goût.

L'ACTRICE

Comme ce sera une première représentation, je désire que le public soit aussi content que vous paraissez l'être.

THÉODORE

L'auteur serait sort heureux. Puisque vous jouez dans la pièce de ce soir, je ne manquerai pas d'aller vous entendre et de vous applaudir.

SCÈNE XII.

THÉODORE, seul

Elle est fort aimable ; mais ce n'est pas là ma Rosette.

SCÈNE XIII. Théodore, Dubois.

DUBOIS

Voici le papa Vincent et sa fille.

SCÈNE XIV. Les Précédents, Vincent, Rosette.

THÉODORE, à Vincent

Que je vous sais bon gré d'être revenu ! Vous étiez attendu avec la plus vive impatience : mais vous m'aviez donné votre parole.

VINCENT

Et je la tiens toujours. Je ne sais pas comme ce misérable Dumont, qui voulait épouser ma fille... Je sors de chez lui... Je suis d'une colère...

THÉODORE, à part

Mon stratagème a réussi.

ROSETTE, finement, regardant Théodore

On nous avait gagnés de vitesse.

ROSETTE

Mon père ! Que vous me rendez contente !

THÉODORE

Je puis donc me flatter...

VINCENT

Que voulez-vous dire ?

THÉODORE

Que vous m'accepterez pour gendre, et que vous daignerez habiter cet appartement, avec ceux que vous aurez rendus si heureux.

VINCENT

Nous verrons cela. Je réfléchirai... Je chercherai à savoir si vous êtes aimé de ma fille.

ROSETTE

Mon père, si vous voulez j'abrégerai vos recherches.

VINCENT

Eh bien, tant mieux. Dans quelque temps...

DUBOIS

Faut-il aller chercher le notaire ?

THÉODORE

Qui vient encore nous troubler ?

SCÈNE XV. Les Précédents, Un Perruquier Gascon.

LE GASCON

Serbitur à touté la compagnie. Qui est lé maître dé cette maison.

DUBOIS, montrant Théodore

Le voici ; mais que voulez-vous ?

LE GASCON

Cé qué jé vux, sandis ! Velle démande ! N'é-jé pas lu sur la porte un pétit couplét annonçant un appartément à louer ?... Il a piqué ma curiosité, et jé vux lé louer.

VINCENT

Sérieusement ?

LE GASCON

Eh donc ! Jé vous en paie lé prix, et m'installe dans ma noubelle démure.

THÉODORE

Je suis bien fâché de vous refuser ; mais cet appartement...

LE GASCON

Sandis ! Jé lé prends. Il mé convient. Voilà ma chambre à coucher, mon sallon dé compagnie.

THÉODORE

Cependant...

VINCENT, à Théodore

Amusons-nous en un moment.

LE GASCON

Est-cé dé l'argent qu'il bous saut ? Je vous en vaillerai d'abance. Boulez-bous dé l'on, des écus, des villets de la casse des comptes courants ?... Tout céla jé m'en vast l'oeil.

THÉODORE, souriant

Je n'ai plus rien à dire.

LE GASCON

Cadédis ! Bous né mé connoissez pas. Refuser un homme dé mon importance ! Sabez bous qui jé suis ?

VINCENT

Perruquier.

LE GASCON

Coifur, s'il bous plait. Coifur... Mais jé bais lâcher lé métier.

THÉODORE

Pourquoi ?

DUBOIS

Vous m'avez l'air d'un fin matois, et je suis sûr que vous connaissez bien votre monde.

LE GASCON

Cap dé bious ! Si je le connois ! Jé puis, sans mé vanter, assurer qué personne n'a plus dé perspicacité qué moi. Au prémier coup-d'oeil, jé débiné un particulier... J'ai lé tact : on se cacherait en bain de moi.

Air : Il faut quitter ce que j'adore.

Jé bois sous des airs d'opulencé, L'intrigué et la méchanceté, Sous lés haillons dé l'indigencé, Jé débiné la provité ; Pour pénétrer plus d'un mystéré, Jé lis d'avord sans emvarras, Dans tous lés coeurs ; mais comment fairé Abec lés gens qui n'en ont pas ?

THÉODORE

C'est assez difficile. Vous avez une pénétration incroyable.

LE GASCON

Pénétration ; c'est lé mot. Jé sais cé qué l'on pense, cé qué l'on est, cé qué l'on a été, et souvent, cé qué l'on séra. Jé connais la fortune dé chaqué particulier.

VINCENT

Pourriez-vous nous dire quelle est la vôtre ?

LE GASCON

Rivés dé la Garonne ! Elle est si étendue qué jé né la connais pas.

VINCENT

En ce cas, on ne peut vous louer cet appartement.

THÉODORE

Oui ; j'avoue qu'il est cher, et le prix...

LE GASCON

Fi donc, le prix !... Jamais jé né m'informe du prix. La velle vagatelle, pour mé rompre la tâte ! J'ai un magasin considéravle dé perruques, dé faux toupets, dé chignons, dé quoi achéter votré maison, et quatré autres abec.

THÉODORE

Mais si cet appartement était loué ?

LE GASCON

Impoussivle.

THÉODORE

C'est cepeudant la vérité, et vous me ferez plaisir...

LE GASCON

Bous n'abez pas ôté l'écriteau... Partant, il est à louer, et jé l'aurai.

THÉODORE

Mais...

LE GASCON

Bous n'abez pas ôté l'écriteau.

DUBOIS, bas, à Théodore

Vous ne risquez rien... Je gage qu'il n'a pas un sou.

THÉODORE

Allons ; je me rends... Ainsi donnez-moi des arrhes.

LE GASCON

Comment des arrhes !

VINCENT

Oui, le denier-à-dieu.

LE GASCON

Cadédis ! C'est vous qui débez m'eu donner.

THÉODORE

C'est un peu fort.

LE GASCON

Allons, trèbe dé plaisantéries.

ROSETTE

On ne plaisante pas.

LE GASCON

Bous boulez rire ? Est-ce qu'à Vordeaux, quand jé loue un appartement ou une boiture, cé n'est pas lé propriétaire ou lé boiturier, qui mé donne les arrhes ? démandez plutôt.

À part.

C'est pour céla qué jé suis monté.

VINCENT

Il est jovial.

LE GASCON, à part

Comment faire, jé n'ai pas lé sou.

Haut.

Mais, s'il né tient qu'à céla, jé né disputérai pas... Jé bais bous payer.... Qu'ést-cé qu'il bous saut ?.... Non, dités-lé moi franchément...

Se fouillant.

Aih ! Moun Diou ! Qu'es à co ? Lé Diable mé rétape, j'ai ouvlié ma vourse...

À Vincent.

Faités-moi lé plaisir dé mé prêter un écu dé six francs, pour lui donner lé dénier-à-dieu.

VINCENT

La demande est un peu leste.

LE GASCON

Jé né mé gêne jamais abec mes amis.

VINCENT

J'en suis fâché ; mais je n'ai rien à vous prêter.

LE GASCON

Allons ; jé bois vien qué bous né boulez pas mé louer l'appartément, jé mé rétire ; et, comme jé n'ai pas dé rancune, jé bous offre mon pétit ministère, s'il faut à madémoiselle un chignon à la grecque, uné perruque à la Titus, un flacon d'excellente huile antique qué j'ai fabriquée cé matin, bous poubez bous adresser à Chrisostôme Poudrac, au coin dé la rue Bide-Gousset.

ROSETTE

Vous faites donc des perruques ?

LE GASCON

Si j'en fais !... J'en sais à chacun sélon son goût, son état, son caractère et ses moyens, et jé bends.....

Air : Vaudeville de la soirée orageuse.

Au jugé, perruque à vonet, Blonde ou brune à la june Hortense ; Au parbénu, qui s'y connaît, Uné perruque à circonstance ; Peruque dé chévux naissants À la bieille sans chébélure ; Perruque plate à vien des gens, Pour les coîffer à lur figure.

Adioussias.

Il sort.

SCÈNE XVI. Vincent, Rosette, Théodore, Dubois.

VINCENT

Nous voici débarrassés de cet importun.... Dubois, pour ne plus craindre de fâcheux, tu vas détacher l'écriteau... C'est moi qui loue l'appartement.

THÉODORE

Que de bonté !

VINCENT

Mes enfants, nous y vivrons tous trois en famille... Théodore, je vous accepte pour gendre, et je crois que Rosette n'aura jamais à se repentir de son choix.

THÉODORE

Je m'efforcerai toujours de le justifier.

DUBOIS

Me chargerez-vous encore de recevoir les visites ?

THÉODORE

Oui, les visites de nôces.

VAUDEVILLE.

Air : De la pipe de tabac.

306 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0