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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en prose

Le Muet

Jean de Palaprat, Louis Chalmeton· imprimée en 1693· 5 actes· 4 vers· 12 personnages

Personnages

  • LE BARON D'OTIGNI, Père de Timante et du Chevalier
  • LE MARQUIS DE SARDAN
  • TIMANTE, Amant de la Comtesse
  • LE CHEVALIER, Amant de Zaïde
  • ZAÏDE, fille inconnue
  • UN CAPITAINE DE VAISSEAUX
  • GUSMAN, Valet du Capitaine
  • LA COMTESSE
  • FRONTIN, Valet de Timante
  • MARINE, Servante de la Comtesse
  • SIMON
  • LISETTE, Servante de Zaïde

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE.

FRONTIN, seul

Ouais, mon Maître serait-il déjà entré chez la Comtesse ? Il n'y a point d'apparence, il est encore un peu jour, et il n'y veut entrer que de nuit ; il faut l'attendre ici, et faire un dernier effort pour l'empêcher de remettre le pied chez cette infidèle. Son honneur y est trop intéressé, et l'affront qu'elle lui fit hier est de ces choses qui ne se pardonnent jamais. J'entends quelqu'un, le voici sans doute, faisons semblant d'être ici depuis longtemps.

SCÈNE II. Simon, Frontin.

SIMON

Bonsoir, Frontin, je t'ai vu entrer dans ce Palais, et je t'ai suivi.

FRONTIN

Et que diantre veux-tu de moi ? Je n'ai pu encore vendre ta chaîne d'or, crains-tu que je ne te la vole ? Veux-tu que je la rende ! La voici.

SIMON

Ce n'est pas cela.

FRONTIN

Qu'est ce donc ? N'es-tu pas assez instruit de ce que tu as à faire ?

SIMON

Ce que tu veux que je fasse est diablement difficile.

FRONTIN

Il faut avouer, mon pauvre Simon, que tu as la caboche bien dure, je ne crois pas que dans Naples il y ait un plus grand sot que toi.

SIMON

Sot tant qu'il te plaira.

FRONTIN

Mais est-ce une chose si difficile, dis-moi, de ne point parler ?

SIMON

Oui difficile, Frontin, et plus difficile que tu ne crois.

FRONTIN

Pécore !

SIMON

Tiens, déjà dans l'hôtellerie où tu m'as mis, en attendant que ton Maître me prenne, j'ai voulu faire le muet pour m'exercer, je m'y attrape à tous moments.

FRONTIN

Butor !

Butor : Familièrement, un homme stupide, grossier, maladroit. [L]

SIMON

Hier l'hôte demandait la clef de la cave à tous ses gens, je ne pus m'empêcher de l'aller quérir moi-même,

FRONTIN

Ivrogne !

SIMON

Ce matin encore une servante m'a surpris comptant les heures, parce que j'avais envie de dîner.

FRONTIN

Gourmand !

SIMON

Si tu savais ce que c'est d'avoir parlé toute sa vie, et puis tout à coup ne parler plus.

FRONTIN

est vrai que le public y perdra beaucoup, et que tu as de belles choies à dire.

SIMON

Oh, franchement tu devrais faire entendre à ton Maître qu'il serait mieux servi d'un garçon qui parlerait.

FRONTIN

Ha, voici tes sots raisonnements de l'autre jour, et ne t'ai-je pas dit que Timante s'est mis en tête d'avoir un muet ; qu'il y a huit jours que je lui en cherchais un ; que n'en trouvant point, je me suis avisé de me servir de toi à cause que tu es nouveau débarqué de Sicile, et que personne ne te connaît encore dans Naples ; qu'enfin par son ordre je t'ai fait faire l'habit que tu portes ?

SIMON

Morbleu ! Je vais peut-être m'attirer quelque malheur. Je ne sais ce que c'est, mais l'argent que tu m'as promis ne me tente pas comme il a accoutumé de me tenter, et faire le muet enfin est un personnage auquel j'ai trop de peine à me résoudre.

FRONTIN

Tu ne devrais pas y hésiter un moment si tu avais le sens commun : entre nous, les choses dont tu m'as fait confidence t'ont fait venir de ton pays, et les bijoux que je t'ai aidé à vendre ici chez les Orfèvres ne disent rien de bon pour toi : ainsi quoique ta fausse barbe te déguise beaucoup, tu ne saurais mieux te cacher qu'en faisant le muet, et en changeant d'habit comme tu as fait de nom.

SIMON

Mais changer de nom de d'habit sont des choses plus aisées à faire que de s'accoutumer à s'expliquer par signes.

FRONTIN

Ha ! Mon enfant, de toutes les manières de s'énoncer c'est la plus courte, la meilleure, et la moins ennuyeuse. Plût à Dieu que quantité de nos jeunes gens d'aujourd'hui voulussent la pratiquer pour le repos de nos oreilles ! Vois-tu les signes ont cela d'excellent, ils sont comme les choses, ils disent tout ce que l'on leur fait dire.

SIMON

Tout coup vaille, m'y voila déterminé.

FRONTIN

Courage, ça tandis que nous voici seuls repassons un peu les leçons que je t'ai données.

SIMON

Je le veux.

FRONTIN

Je te disais hier que ton Maître te laisserait seul au logis, il faudra qu'à son retour tu lui fasses entendre par signes quelles sortes de gens l'aura demandé, comprends-tu ?

SIMON

Fort bien.

FRONTIN

Ah, voyons un peu, quand un homme de robe, un de nos Sénateurs par exemple, aura été au logis, comment lui feras-tu entendre ? Fort bien, fort bien, vive,

Simon copie un homme de robe.

Simon. Et un homme d'épée là, un cavalier du bel air ? Fort mal, fort mal.

Simon copie un homme d'épée.

Ce n'est pas ainsi que je t'ai dit ; fi ! On dirait à ton action que ce serait un Archer du Prévôt qui l'aurait demandé, et non pas un homme de condition.

Il lui montre et Simon l'imite.

Voici comment il t'y faut prendre ; oui-da , oui-da, cela n'est pas déjà trop mal : et lorsqu'une femme de qualité aura été au logis ? Souviens-toi bien de ce que tu m'as vu faire ; je te l'ai montré.

Ce que Simon fait déplaît à Frontin.

Oh, fi, fi ! Que diantre faites-tu ? Voila des révérences des crieuses de vieux chapeaux. Regarde moi bien, remarque ces airs, ce penchant de tête, ce tour de corps, allons à toi.

Simon riche de l'imiter.

Eh, pas mal, pas mal cela viendra avec un peu d'exercice ; en voilà assez pour le coup, retire toi, je ne veux point que mon Maître te voie encore : il ne t'a jamais vu,mais il te reconnaîtrait à l'habit, quand il en sera temps je t'irai quérir ; adieu.

SIMON

Serviteur.

FRONTIN

Voila un drôle qui n'est pas encore stylé, si par hasard...

SIMON

À propos, Frontin je savais bien que j'avais quelque chose à te demander.

FRONTIN

Et quoi ?

SIMON

Dis-moi, je te prie, les muets rient-ils ?

FRONTIN

Eh, vraiment oui, les muets rient, imbécile.

SIMON

C'est assez,je te remercie.

FRONTIN

Je crains bien de l'avoir choisi un peu sot, si ma fourberie venait à être découverte... Encore ?

SIMON, revenant

Et dis-moi un peu, je te prie, comment rient les muets ? Je n'en ai jamais vu rire ?

FRONTIN

Ah ! Voici une belle question, et comment veux-tu qu'ils rient, nigaud ? Ils rient comme les autres hommes ; peste soit du questionneur, il a tant fait que voici mon Maître. Tu ne peux éviter à présent qu'il ne te voie, au moins prends bien garde à toi.

SCÈNE III. Timante, Frontin, Simon.

TIMANTE

Ah ! Te voila, Frontin.

FRONTIN

Oui, Monsieur, il y a même longtemps.

TIMANTE

J'attendais l'heure que la Comtesse m'a donnée. Voila donc ce muet dont tu m'as parlé ?

Simon fait la révérence.

Ouais il marque entendre ce qu'on dit.

FRONTIN

Oh, point, Monsieur, c'est que les bons muets au mouvement des lèvres comprennent ce qu'on veut dire.

Simon fait une inclination de tête.

Voilà-t'il pas ? Il a compris ce que je vous ai dit.

TIMANTE

Il me semble pourtant que ce drôle-là...

FRONTIN

Oh, je vous le garantis muet, et des plus muets qui se fassent.

TIMANTE

Je le crois, fais-lui signe de se retirer, sache seulement ou il sera après souper pour l'aller quérir et le mener à la personne à qui j'en dois faire un présent.

FRONTIN

Ce n'est donc pas pour vous, que vous le voulez, Monsieur ?

TIMANTE

Non, je te dirai pour qui c'est, j'ai maintenant d'autres choses dans l'esprit.

SCÈNE IV. Timante, Frontin.

FRONTIN

Hé bien, Monsieur, malgré l'affront qu'on vous fit hier, vous voulez encore revoir la Comtesse ?

TIMANTE

Je ne sais.

FRONTIN

Voila pourtant cette même porte qu'on vous ferma hier au nez.

TIMANTE

Hélas !

FRONTIN

Et que vous vîtes ouvrir un moment aptes à votre rival.

TIMANTE

La perfide.

FRONTIN

Qui diantre ne vous eût crû ce matin ; oui, Frontin, dis que Timante est le dernier des hommes, si je revois jamais cette infidèle, si je remets le pied chez elle : que la foudre, que le Ciel, que la terre... Et_caetera. Un petit laquais pas plus haut que cela vient vous dire un mot à l'oreille de la part de cette infidèle, adieu mon courroux, vous êtes un homme d'une grande résolution.

TIMANTE

Tu ne me connais pas encore.

FRONTIN

Moi ?

TIMANTE

Non, toi.

FRONTIN

Je crois pourtant que si.

TIMANTE

Je n'ai pas changé de sentiment.

FRONTIN

Que venez-vous donc faire ici ?

TIMANTE

Je ne l'a veux revoir que pour lui reprocher sa perfidie.

FRONTIN

Oh, oh.

TIMANTE

Que pour rompre avec elle.

FRONTIN

Malle peste !

TIMANTE

Et ne la revoir jamais après cela.

FRONTIN

Tudieu !

TIMANTE

Tu ne le crois point. Tu le verras. Elle me fait rappeler. Elle voit le tort qu'elle a ? Elle veut se justifier : je la défie de me tromper. Elle s'imagine qu'elle me fera croire tout ce qu'il lui plaira, mais je lui ferai bien voir qui je suis. Hélas ! J'ai perdu pour elle les bonnes grâces de mon père, il a tourné toute son affection du côté de mon frère, je risque tout pour elle ; mais assurément je ne serai plus fa dupe.

FRONTIN

Tenez, Monsieur, plus vous raisonnerez, plus vous pesterez contre cette jeune jeune veuve, plus je croirai que vous aurez de la peine à vous dépêtrer d'elle. Vous savez que je ne suis pas nouveau en ces sortes d'affaires, je sais qu'en amour ce n'est que soupçons, brouilleries, raccommodements ; aujourd'hui guerre, demain trêve, puis on refait la paix. Dans un dépit bien fondé, comme le vôtre, la raison dit fort juste ce qu'on devrait faire, mais il arrive toujours qu'on fait le contraire de ce qu'a dit la raison.

TIMANTE

Va, va, je saurai bien accorder mon amour avec ma raison, mon conseil est pris.

FRONTIN

Eh, Monsieur il y a longtemps que l'amour et la raison son brouillés ensemble, ils ne prennent plus conseil l'un de l'autre.

TIMANTE

Tu crois donc que je serai assez lâche pour souffrir son injuste préférence ?

FRONTIN

Pardonnez moi, Monsieur, je crois que vous vous plaindrez, que vous vous lamenterez, mais je crois aussi que puisqu'elle vous fait rappeler, elle compte à coup sûr qu'elle vous apaisera.

TIMANTE

Elle ?

FRONTIN

Oui, elle.

TIMANTE

N'est-il pas certain que l'on me refusa hier cette porte ?

FRONTIN

Cela est vrai.

TIMANTE

Ne vis-tu pas entrer un moment après chez elle ce Capitaine_de_vaisseaux, qui ne la quitte point depuis quelques jours ?

FRONTIN

J'en tombe d'accord.

TIMANTE

Eh bien, que pourra-t-elle me dire ?

FRONTIN

Je ne sais ; mais ce sera elle qui le dira, et vous qui l'écouterez. Tenez, Monsieur, figurez-vous qu'elle est présentement devant vous avec tous ses charmes, et qu'elle se justifie, que sa bouche vous parle ; que vous oyez le son de sa voix, et que ses yeux vous regardent ; n'est-il pas vrai, qu'elle a raison ?

TIMANTE

Hélas !

FRONTIN

Avec cela, si elle s'avise de laisser tomber quelques feintes larmes, en conscience, croyez-vous tenir un seul moment devant elle ?

TIMANTE

Je t'avoue que j'aurai besoin de toutes mes forces.

FRONTIN

Voulez-vous en croire votre valet ?

TIMANTE

Hé bien ?

FRONTIN

Ne la voyez point, vous y êtes encore à temps : personne ne vous a vu entrer ; en tout cas c'est ici que logent tous les gens de qualités de Messine qui viennent à Naples, vous direz que vous alliez voir le Marquis_de_Sardan, aussi, bien cette salle sépare son appartement de celui de la Comtesse. Allons, courage, prenez une bonne résolution, n'irritez pas davantage Monsieur votre père, il est si en colère de ce que vous refusez la fille du Marquis, qu'il est résolu de donner cette même fille avec tout son bien à votre frère le Chevalier : n'est-ce pas dommage qu'une personne comme lui hérite d'un bien si considérable, et d'un si beau nom comme le vôtre. Le bel honneur que fera à votre famille un mélancolique, un atrabilaire, un rêveur qu'on ne saurait faire parler qu'avec des machines, et de qui l'on ne saurait arracher quatre paroles de fuite ; un imbécile enfin que votre père ne vous préférerait jamais, si votre désobéissance ne l'avait poussé à bout.

TIMANTE

Je le veux bien, retournons-nous en sur nos pas.

FRONTIN

Mais si vous voulez vous en retourner, c'est par là qu'il faut aller, et non pas par là : vous vous approchez toujours de la porte de la Comtesse.

TIMANTE

Hélas ! Je ne sais ce que je fais, ni ce que je veux, ni ce que je dis ; je vois qu'elle me fait le plus sensible de tous les outrages, je le vois, je le sais, je le sens, cependant je meurs d'amour, et je ne sais à quoi me résoudre.

FRONTIN

Quel pauvre homme. Mais j'entends votre père, il parle assurément au Chevalier, cachons-nous dans ce coin, il ne nous verront point. Écoutons ce qu'il lui dit, nous en tirerons peut-être quelque avantage.

SCÈNE V. Le Baron, Le Chevalier, Timante, Frontin cagé.

LE BARON

Venez,venez, mon fils, votre frère s'est rendu indigne de mon affection, je l'ai tournée toute vers vous, et avec une belle fille je vais vous faire jouir de dix milles livres de rente ; Timante n'aura pas un fol de mon bien, vous êtes toute ma consolation : vous ne répondez rien, mon fils ? Je vois bien que votre silence est une marque de votre respect, et je suis transporté d'aise de voir en vous un consentement si parfait à tout ce que je souhaite. Mais je voudrais vous voir plus gai, votre mélancolie m'afflige, vous la perdrez sans doute devant la fille que je vous destine ; elle est jeune, elle est belle, et son père est mon ancien ami, vous allez voir l'accueil qu'ils nous fera. N'allez pas au moins être si triste devant lui ; mais le voici tout à propos.

Le Chevalier s'enfuit dès que le Marquis paraît.

SCÈNE VI. Le Marquis, Le Baron, Timante, Frontin caches.

LE BARON

Vous avez toujours prévenu mes désirs, Marquis, et il semble que vous veniez au devant de moi, comme si vous aviez su que j'allais chez vous.

LE MARQUIS

L'amitié qui nous joint justifie assez notre empressement.

LE BARON

Je vous amène mon fils le Chevalier, c'est un fils obéissant celui-ci, qui n'a jamais été gâté par Frontin, et qui par sa soumission me console de toutes les extravagances de son frère : approchez, mon fils... Chevalier... qu'est-il devenu ?

FRONTIN

Voila son fils l'obéissant.

LE BARON

Hélas ! Chevalier.

FRONTIN, bas

Il est déjà bien loin.

LE BARON

Il faut sans doute qu'il lui ait pris soudainement quelque faiblesse, il y a quelques jours qu'il est d'une langueur et d'un abattement qui m'afflige, mais la vue d'une jolie personne lui fera revenir ses forces : nous pouvons toujours les accorder dès ce soir, quitte pour différer les noces de quelques jours, si son indisposition continue. Mais tenons les choses secrètes pour nous garantir des fourberies de Frontin qui m'a déjà débauché Timante, et qui pourrait encore gâter le bon naturel du Chevalier dont je suis sûr que je ferai tout ce que je vendrai : un agneau n'est pas plus doux, c'est tout le contraire de ce pendard ce Timante ; aussi va-t-il servir d'exemple de la manière dont on doit punir les fils désobéissants.

LE MARQUIS

En vérité, Baron, il faut que je vous aime autant comme je fais pour consentir à ce mariage avec votre second fils, et le procédé de Timante suffisait pour me rebuter d'une alliance que j'ai toujours ardemment souhaitée.

LE BARON

Votre fille au moins voudra bien accepter le Chevalier en la place de Timante ?

LE MARQUIS

Je suis assuré que ma fille n'aura pas d'autre volonté que la mienne, et vous savez que depuis que je perdis sa soeur aînée dans l'enfance par ce funeste accident qui me fit quitter le séjour de Messine pour venir demeurer à Naples, toute ma consolation a été de trouver en celle qui me reste un naturel complaisant, et porté à tout ce que je veux : mais entrons chez moi nous y causerons plus en liberté.

LE BARON

Entrez, je reviens vous trouver dans un moment, je vais voir ce qui est arrivé au Chevalier. Ce pauvre garçon dès le lendemain de son arrivée m'a toujours paru tout languissant et tout malade.

SCÈNE VII. Le Baron, Frontin, Timante caché.

LE BARON, rencontrant Frontin

Qui est là ?

FRONTIN, bas à Timande

Ne bougez, vous dis-je.

LE BARON

Qui est là ?

FRONTIN, en baillant

C'est moi, c'est moi, qu'est-ce ?

LE BARON

Ha coquin, c'est toi !

FRONTIN

Je vous demande pardon, je ne vous ai pas d'abord reconnu.

LE BARON

Que faisais-tu là ?

FRONTIN

Je dormais, Monsieur.

LE BARON

Tu dormais ?

FRONTIN

Oui, Monsieur.

LE BARON

Je t'ai pourtant oui parler ?

FRONTIN

C'est, Monsieur... C'est qu'il y a des gens qui parlent en dormant, et je suis de race.

LE BARON

Pourquoi viens-tu dormir là ?

FRONTIN

J'attendais Marine.

LE BARON

Ou Timante.

FRONTIN

Oh non, Monsieur. Je vous jure que je ne suis ici que pour mon compte, ne suis-je pas du bois dont on fait les gens à bonne fortune ?

LE BARON

Ce maraud ! Oh bien, que tu sois ici pour toi ou pour ton Maître, cela m'est indifférent, aptes ce qu'il a refusé, je n'ai que faire de lui, qu'il fasse ce qu'il voudra.

Maraud : Terme d'injure et de mépris. Celui, celle qui ne mérite pas de considération. [L]

FRONTIN

Il vous aime pourtant beaucoup.

LE BARON

Un peu moins que sa Comtesse. Mais écoute, je sais par expérience que tu es un maître fourbe.

FRONTIN

Ah ! Monsieur, quelle injure me faites-vous là ?

LE BARON

Tu m'as débauché Timante.

FRONTIN

Moi, Monsieur !

LE BARON

Toi-même.

FRONTIN

Ha, Monsieur !

LE BARON

Je consens que tu achevés de le peRdre.

FRONTIN

Eh, Monsieur, mon Maître...

LE BARON

Je ne compte plus sur lui ; mais au moins prends bien garde à ne te point mêler de son frère. Je ne doute point que tu n'aies ouï ce que je viens de dire ici au Marquis_de_Sardan, je te déclare que si le Chevalier refuse de m'obéir, sans m'informer d'où cela pourrait venir, je m'en prendrai à toi.

FRONTIN

À moi, Monsieur ?

LE BARON

Oui, à toi. Écoute, de deux fils que j'ai, je te laisse disposer de l'un, il est bien juste que tu me laisses disposer de l'autre.

FRONTIN

Eh, Monsieur, croyez-vous.....

LE BARON

Si tu es sage, prends-y bien garde. Tu sais combien de friponneries tu m'as faites, et que j'ai en mains de quoi te faite pendre, je ne t'en dis pas davantage.

FRONTIN

Il a par ma foi quelque raison. Cependant ils machinent là une terrible affaire contre mon Maître.

SCÈNE VIII. Timante, Frontin.

FRONTIN

Eh bien, Monsieur, vous l'avez ouï : vous voila déshérité si nous ne songeons à apaiser votre père.

TIMANTE

Ce n'est pas la perte des biens qui me touche : je ne suis sensible qu'à sa colère ; je l'ai encourue, et pour qui ? Pour une infidèle.

FRONTIN

Vous avez raison, Monsieur, croyez-moi, retirons-nous d'ici.

TIMANTE

Allons... Mais il me semble qu'on ouvre.

FRONTIN

Eh non, Monsieur, on n'ouvre point, c'est quelqu'un qui vient éclairer cette salle, sortons.

TIMANTE

Eh si fait, te dis-je, on ouvre chez la Comtesse.

FRONTIN

Ah ! Tout est perdu. Voici le maudit aimant qui le retenait devant cette porte.

SCÈNE IX. La Comtesse, Timante, Frontin.

LA COMTESSE

Que veut dite ceci, Timante ? Il y a près d'un quart d'heure que j'entends votre voix dans cette salle. On vous fait dire qu'on a à vous parler ; on vous attend ; vous venez, et au lieu d'entrer, il semble que vous faites le fier : je crois même que si je n'avais pris la peine de sortir, vous auriez eu la cruauté de vous en aller sans me voir.

Timante est dans un embarras qui oblige Frontin à répondre.

FRONTIN

Ho point, Madame, nous n'avions garde, c'est... c'est que mon Maître...

LA COMTESSE

Vous ne me dites rien, Timante ? Seriez-vous assez fou pour être en colère de ce que je fis hier ?

TIMANTE

Infidèle, puis-je vous revoir après un tel affront ?

LA COMTESSE

Oh, oh, c'est donc tout de bon à ; voilà vraiment bien de quoi pour faire tant de bruit.

FRONTIN

Il est vrai qu'une porte fermée au nez à l'un, et ouverte un moment après à l'autre , c'est une bagatelle qui ne vaut pas la peine d'en parler.

LA COMTESSE

Je ne demandais à vous voir que pour vous en apprendre les raisons avant votre départ, car je suis informée que le Vice-Roi vous a nommé du voyage. Mais aussi auparavant dites-moi, ce garçon-là sait-il se taire ?

FRONTIN

Oui, Madame, fort bien ; mais je vous avertis d'une chose, si ce que j'entends dire est vrai, personne ne garde mieux un secret que moi : si ce qu'on dit est faux et supposé, je ne l'ai pas plutôt ouï que je meurs d'envie de l'aller redire. Je suis percé comme un crible, et le secret d'un mensonge s'écoule chez moi de tout côté. Je vous confesse mon faible, Madame, c'est à vous d'en profiter.

LA COMTESSE

Je n'ai rien à dire qu'il ne soit très véritable.

FRONTIN

À ce compte-là parlez en sûreté, on vous écoute.

LA COMTESSE

Vous savez, Timante, qu'on me maria fort jeune à Messine, que six mois après je vins à perdre mon époux.

FRONTIN

Cela se peut taire.

LA COMTESSE

D'abord je fis dessein d'aller passer le reste de mes jours dans la retraite, et de ne songer plus au monde.

FRONTIN

Voila ce que je ne tairai point.

LA COMTESSE

Vous étiez alors à Messine. Vous me vîntes voir, Timante ; vous me fîtes changer de résolution, et vous n'ignorez pas que depuis ce temps-là je vous ai toujours confié avec plaisir tout ce que j'ai eu de plus secret.

FRONTIN

Je ne tairai jamais cet article.

LA COMTESSE

Vous savez donc, Timante, que ce Capitaine qui vous donne aujourd'hui, sans sujet, cette jalousie, a ici chez sa soeur qui loge prés de ce Palais une jeune inconnue, qu'on appelle Zaïde.

TIMANTE

Je sais, Madame, l'histoire de cette Zaïde ; j'étais encore à Messine lorsque cette fille âgée de deux ans fut prise par ce Capitaine sur les côtes d'Espagne.

FRONTIN

Que fait cette fille à la porte fermée ?

LA COMTESSE

Et bien, Timante, vous pouvez-vous ressouvenir que ce Capitaine étant obligé de retourner à la mer, me donna cette jeune enfant ; que je lui donnai le nom de Zaïde, parce que personne ne connaissait ni ses parents, ni sa patrie ; que je la fis élever avec beaucoup de soin, et que je l'ai toujours aimée aussi tendrement que si c'était ma propre soeur ?

FRONTIN

Et la porte, comment y viendra-t-elle ?

LA COMTESSE

On a retiré cette fille d'entre mes mains depuis que nous sommes à Naples, et je souhaite passionnément qu'on me la rende.

FRONTIN

Je ne vois point encore de porte en tout cela.

TIMANTE

Et bien, Madame, vous voulez qu'on vous la rende ?

LA COMTESSE

Oui, Timante, et j'aurais couru risque de ne la voir jamais, si j'avais hier perdu le moment favorable de l'obtenir de ce Capitaine.

FRONTIN

Ah ! Nous y voici.

LA COMTESSE

Il part au premier jour. Je le connais pour être d'une humeur soupçonneuse, difficile, et peu complaisante. Je crus donc avoir besoin d'une conversation en particulier où j'eusse la liberté de faire agir sur son esprit mes plus fortes persuasions : je l'attendais enfin quand vous vîntes, et comme je n'étais remplir que du désir d'avoir Zaïde, et que pour ne laisser entrer personne j'avais donné des ordres, qui cependant n'étaient pas pour vous, on eut l'indiscrétion de vous renvoyer, en quoi je n'ai commis autre faute que celle d'avoir oublié de vous en faire part.

TIMANTE

Et qui m'assurera, Madame, que ce que je viens d'entendre n'est pas une défaite, pour me chasser, et pour recevoir mon rival.

FRONTIN

Courage, Monsieur.

LA COMTESSE

Votre rival ! Pouvez-vous vous le persuader ? Un homme comme celui-là ? Riche et brave à ce qu'on dit, mais brutal comme un corsaire qu'il est : et bien, Timante, puisque ce que je vous dis ne vous persuade point, n'en parlons pas davantage. Le Capitaine n'entrera plus chez moi, et quoique je souhaite avec passion d'avoir Zaïde, j'aime mieux y renoncer que de me brouiller avec vous.

TIMANTE

Que de vous brouiller avec moi ?

FRONTIN

Le voila rendu.

TIMANTE

Ah ! Madame, si je pouvais croire que vous parlassiez sincèrement.

LA COMTESSE

Moi, je ne vous parlerais pas sincèrement ? Laissez-moi seulement avoir une compagne qui m'est si chère, et vous verrez si vous avez sujet d'envier auprès de moi, le bonheur de qui que ce soit.

TIMANTE

Que je suis heureux, si vous me dites vrai Madame.

FRONTIN

Vous voilà déshérité.

TIMANTE

Que dans la nécessité où je suis de suivre le Vice-Roi dans ce voyage de deux jours, qui me va durer dix années se serait un grand soulagement à la douleur que j'ai de vous quitter, si je pouvais être assuré sur toutes mes alarmes.

LA COMTESSE

Vous devez l'être, Timante, adieu, je vais voir la soeur de ce Capitaine, à qui je dois honnêtement une visite pour le plaisir qu'elle me fait de se priver de Zaïde qu'elle me doit envoyer aujourd'hui même après souper, partez content, s'il ne faut pour votre repos que vous avouer que l'on n'en aura guère jusqu'à votre retour.

SCÈNE X. Timante, Frontin.

TIMANTE

Hé bien Frontin.

FRONTIN

Je le savais bien moi que dès qu'elle parlerait toutes vos belles résolutions, zeste ?

TIMANTE

Crois-tu qu'elle me trompe ?

FRONTIN

À vous parler franchement se sont de terribles animaux que les femmes, et quelque preuves qu'elles donnent de leur sincérité, la chose est toujours problématique. Ho ça, en bonne foi, est-ce que tout de bon vous êtes résolu de vous accrocher plus que jamais à cette femme.

TIMANTE

Eh ! Le moyen que je puisse vivre sans elle ?

FRONTIN

Et sans bien pouvez- vous mieux vivre : il me souvient d'avoir lu autrefois ces Vers que j'ai toujours retenus :

Tant d'Amour qu'on voudra tant de charmants appas, Il faut toujours manger et boire, Et c'est un incident nécessaire à l'Histoire, Que de prendre un léger repas.

En effet il me paraît plus aisé de vivre sans aimer, que sans dîner et sans souper, et je tiens une bonne cuisine plus nécessaire qu'une Maîtresse.

TIMANTE

Hélas ! Quoiqu'elle fasse, je vois bien que mon destin est de l'aimer toute ma vie.

FRONTIN

Cependant vous l'avez ouï, votre père marie le Chevalier avec la fille que vous avez refusée, passe pour cela ; mais il le fait son héritier, voila le diable. J'ai cela sur le coeur pour vous, et quelque défense qu'on m'ait faite, il faut que j'engage le Chevalier à faire quelque sottise qui mette votre père en colère contre lui.

TIMANTE

Oh ! Nous parlerons de cela quelqu'autre fois, je ne suis pas bien guéri de ma jalousie, il faut que ce soir même tu demeures ici pour épier si l'on mènera cette fille à la Comtesse, après cela je ne pourrai plus douter de ce qu'elle vient de médire, je partirai content, et pour avoir l'esprit plus en repos durant mon voyage, je te laisserai ici pour observer exactement tout ce qui se passera dans cette maison.

FRONTIN

Hé bien, Monsieur, j'y reviendrai dès ce soir, aussi bien n'ai-je point vu d'aujourd'hui ma cruelle Marine, c'est ma Comtesse à moi ; mais à propos vous ne songez qu'à cette femme, et vous ne dites pas ce que vous voulez faire de ce muet que je vous ai arrêté.

TIMANTE

Je ne m'en suis pas souvenu quand il en était temps, ce soir tu le mèneras où je te dirai. Retirons-nous, mon père soupe chez le Marquis, il pourrait nous trouver ici, sortons j'ai quelques ordres à te donner.

FRONTIN

Allons, Monsieur, Dieu veuille que tout aille mieux pour vous que Frontin ne pense.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. La Comtesse, Marine.

MARINE

Quelle impatience de femme, ne pouvait-elle attendre qu'on lui amenât Zaïde, sans m'y envoyer à l'heure qu'il est.

LA COMTESSE

Marine, attends, Marine.

MARINE

Me voici, Madame.

LA COMTESSE

Dis au Capitaine que je veux avoir Zaïde ce soir même.

MARINE

Oui, Madame.

LA COMTESSE

Que j'ai des raisons pour cela.

MARINE

Il suffit.

LA COMTESSE

Que je m'y attend ?

MARINE

Et bien, Madame.

LA COMTESSE

Qu'il m'a promis de me l'envoyer.

MARINE

Je lui dirai.

LA COMTESSE

Ni manque pas au moins.

MARINE

Je n'oublierai rien.

LA COMTESSE

As-tu bien compris ?

MARINE

Et oui Madame.

LA COMTESSE

Tu n'as que la rue à traverser, amène-la si tu peux avec toi.

MARINE

Il faut avouer que cette femme là veuT bien ce qu'elle veut : elle m'a déjà dit chez elle dix fois la même chose. Quand je forts elle me soit pour me le redire, ah ! La voici encore.

LA COMTESSE

Écoute, j'avais oublié à te dire d'avertir le Capitaine de ne prendre pas la peine de venir lui-même ce soir : je n'aime point qu'on me vienne voir à ces heures-ci.

MARINE

Eh, Madame, vous me l'avez dit quatre fois, est-ce tout ?

LA COMTESSE

Oui, va, et reviens bientôt.

MARINE

Eh, Dieu soit loué... mais... ne m'appelle-t'elle pas encore ? Non C'est quelqu'un qui monte l'escalier ; ne serait-ce point qu'on lui amène Zaïde... Attendons un moment. Ah ! C'est ce diable de Frontin qui me fait enrager avec son amour, que diantre vient il faire ici ?

SCÈNE II. Frontin, Marine.

FRONTIN

Où vas-tu si tard, charmante Marine.

MARINE

Où vas-tu toi-même à l'heure qu'il est, hibou ?

FRONTIN

Je te cherche, cruelle, et tu ne me cherches point.

MARINE

J'ai bien à faire de toi. Adieu.

FRONTIN

Arrête, inhumaine, arrête un moment, ou tu vas voir expirer à tes pieds l'amoureux, le triste, le désespéré Frontin.

MARINE

Oh ça, m'aime[s]-tu autant que tu le dis ?

FRONTIN

Oui, la peste m'étouffe.

MARINE

Veux-tu m'épouser ?

FRONTIN

Oui, ou le diable m'emporte.

MARINE

Tiens, il n'y a qu'un mot qui serve ; touche-là. Je t'aime aussi, j'enrage de te l'avoir dit ; mais c'est une affaire faite, à condition que tu renonceras aux fourberies, et que tu songeras à embrasser quelque profession.

FRONTIN

Mon enfant, je n'ai reçu du Ciel que l'industrie en partage ; chacun est obligé en conscience de faire valoir ses talons, je n'ai point d'autre profession.

MARINE

Appelle-tu cela profession !

FRONTIN

Oui, Marine, et je soutiens qu'il n'en est pas aujourd'hui de plus en usage.

MARINE

Tu as perdu l'esprit.

FRONTIN

Nullement, j'ai même fait dessein, quand nous serons mariez, que nous montrions aux autres.

MARINE

À tromper ?

FRONTIN

Nous donnerons à cela un nom honnête. Je montrerai aux hommes, et toi aux femmes.

MARINE

Montrer à tromper aux femmes ? Ce serait pour ne rien gagner, tu te moques de moi ; mais laissons cela, parle-moi franchement, que viens-tu faire ici ?

FRONTIN

À te dire la pure vérité, j'y viens par l'ordre de mon maître pour épier si l'on mènera à la Comtesse cette Zaïde dont tu as sans_doute ouï parler.

MARINE

Tu la verras passer par ici tout à l'heure, je vais la quérir, adieu.

FRONTIN

Attends, j'ai à présent bien des choses à te dire.

MARINE

Tu me les diras ce soir quand tu amèneras ce muet, que ton Maître a promis à ma Maîtresse.

FRONTIN

Qui, ce muet ? Est-ce pour elle ?

MARINE

Vraiment oui.

FRONTIN

Eh, que di[a]ntre veut-elle faire d'un muet ?

MARINE

Bizarre. Elle veut toujours avoir dans son équipage quelque chose de singulier ; elle eut d'abord un More, dès qu'elle vit qu'ils devenaient trop communs, et que la vanité d'en avoir avait passé jusques aux bourgeoises, elle n'en voulut plus, et prit un petit Turc, d'autres en eurent elle le quitta ; présentement elle s'est avisée d'avoir un muet à cause que personne ne s'en sert.

FRONTIN

Oh je te réponds qu'en cela elle sera bientôt suivie par les autres femmes ; elles seront bien aises d'avoir auprès d'elles des gens qui ne parlent point, et j'en sais plus de quatre qui se sont mal trouvées de n'avoir pas eu des domestiques muets.

MARINE

Tais-toi, voici Zaïde.

FRONTIN

Sera-t'elle de nos amies ?

MARINE

Eh, je t'en réponds, il y a longtemps que nous nous connaissons.

SCÈNE III. Zaide, Marine, Frontin, Lisette, Un Laquais.

Bonsoir, Marine, ta Maîtresse m'attend à ce qu'on m'a dit ?

MARINE

Oui, Mademoiselle, je vous allais quérir ; mais qui attendez-vous vous-même.

Ma fille de chambre qui [s]'est arrêtée sur la porte ; la voici. Hé bien, Lisette qu'est-il devenu ? C'est lui-même.

LISETTE

Il faut que quelqu'un l'ait arrêté, car je l'ai perdu de vue, mais pour être celui qui ne bougeait de ses fenêtres...

C'est assez, c'est assez, je n'en ai pas douté un moment. Entrons, ne faisons pas attendre la Comtesse.

MARINE

Adieu, il faut que j'entre avec elle... Mais peste soit de toi, tu es cause que je n'ai pas été dire au Capitaine de ne pas venir ce soir, oh s'il vient, je sais ce que je ferai.

FRONTIN

Adieu, ma Déesse. À ce que je viens d'entendre la Comtesse a dît vrai à Timante, et après ce que Marine vient de me dire, nous voila mon maître et moi assez heureux dans nos amours ; cependant du côté de l'intérêt nos affaires de l'un et de l'autre, vont fort mal. Il me doit mes gages de plus de dix ans, s'il est privé des biens de son père, adieu les travaux de ma jeunesse. Je ne voudrais pour rien du monde avoir servi un Maître déshérité. Que pourrais-je imaginer pour engager notre héritier prétendu à faire quelque fredaine qui le brouillât avec son père ? Mais par où diable l'attaquer ? Il est trop taciturne, et l'on ne sait comment s'insinuer avec les gens d'une humeur si extraordinaire. Eh, parbleu le voici tout à propos.

SCÈNE IV. Le Chevalier, Frontin.

FRONTIN

Que cherche-t-il ici si tard, et avec tant d'empressement ?

LE CHEVALIER

Où sera-t-elle allée ? Qu'est-t-elle devenue ? Ah ! Frontin, que je suis heureux de te rencontrer ! Ne m'en donneras-tu pas des nouvelles ?

FRONTIN

Et de qui, Monsieur ?

LE CHEVALIER

Je crois qu'elle est entrée dans ce Palais ; mais dans quel appartement sera ce ? Je suis mort si je ne la trouve.

FRONTIN

La peste ! Comme il jase.

LE CHEVALIER

Il faut que je la cherche partout, elle ne sera pas surprise de me voir. Hélas ! Peut-être ne la verrai-je jamais.

FRONTIN

Ce n'est plus le même homme, et de qui parlez-vous, Monsieur ?

LE CHEVALIER

De la plus charmante personne que tes yeux aient jamais vue. Enseigne-moi où elle est.

LE BARON

Et que puis-je savoir, si vous ne parlez plus clairement ?

LE CHEVALIER

Je suis perdu si je ne la retrouve. Grands Dieux ! Qu'elle a de charmes, et je ne la verrais plus ? Non il n'est pas possible, elle est trop belle. Quelque part qu'elle soit, elle n'y peut être longtemps cachée.

FRONTIN

S'il parlait de Zaïde ? Quel bonheur, qu'avez-vous donc, Monsieur ?

LE CHEVALIER

Tu me vois au désespoir.

FRONTIN

Et de quoi ?

LE CHEVALIER

Je suis amoureux.

FRONTIN

Amoureux ?

LE CHEVALIER

Oui amoureux ; mais éperdument, et il faut que tu me serves.

FRONTIN

Moi ?

LE CHEVALIER

Oui toi, tu sais les bons offices que je t'ai rendus auprès de mon père, et que tu me disais toujours, Chevalier, cherchez seulement une maîtresse, et vous verrez ce que je ferai pour vous.

FRONTIN

Allez, allez, badin, vous voulez rire ;

LE CHEVALIER

Ce n'est point raillerie, j'ai trouvé ce que tu me disais de chercher, et tu me tiendras ce que tu m'as promis. Si tu savais qu'elle est belle !

FRONTIN

Ah ! Je n'en doute point, courage !

LE CHEVALIER

Elle n'est pas comme la plupart des filles qui gâtent leur beauté à force de soins, elle n'a rien que de naturel : si tu l'avais vue.

FRONTIN

Sachons si c'est Zaïde....... Comment est-elle faite ?

LE CHEVALIER

Comment ? Une taille faite exprès pour l'amour, un teint ! une douceur ! Je ne puis te l'exprimer. Un tour de visage qui touche, et qui enchante ! Les yeux : ah ! Frontin, quels yeux.

FRONTIN

Au portrait que vous m'en faites, me voilà aussi savant que je l'étais ; mais de quel âge à peu prés ?

LE CHEVALIER

D'environ seize ans.

FRONTIN

Quelle est donc cette fille ?

LE CHEVALIER

Je n'en sais rien.

FRONTIN

Son nom ?

LE CHEVALIER

Je le sais encore moins.

FRONTIN

Me voila bien instruit : je vous servirai assurément.

LE CHEVALIER

Il faut que tu me lui fasses parler ou par prière, ou par adresse, n'importe, pourvu que je lui parle.

FRONTIN

Après ce que vous venez de me dire, il n'est tien de plus aisé ; mais il le faut faire mieux expliquer ? Où l'avez-vous vue ?

LE CHEVALIER

À sa fenêtre vis à vis de chez nous, où je ne pouvais lui parler que par signes.

FRONTIN

C'est elle... Elle répondait au[x] signes ?

LE CHEVALIER

D'une manière dont j'étais charmé.

FRONTIN

Fort bien. Ne l'avez-vous jamais vue ailleurs ?

LE CHEVALIER

Tout à l'heure dans la rue[.]

FRONTIN

La voilà... Qu'est-elle devenue !

LE CHEVALIER

Je ne sais.

FRONTIN

Que ne la suiviez-vous ?

LE CHEVALIER

Mon oncle le Commandeur m'a arrêté, et j'en suis inconsolable.

FRONTIN

Avec qui était-elle ?

LE CHEVALIER

Avec sa fille de chambre et un laquais qui les éclairait. Je jurerais qu'elles sont entrées dans ce Palais ; je les ai perdues de vue sur la porte.

FRONTIN

Je sais tout cela.

LE CHEVALIER

Que je suis heureux, et comment s'appelle-t-elle ?

FRONTIN

Zaïde.

LE CHEVALIER

Et qui sont ses parents ?

FRONTIN

C'est ce qu'on ne sait point. Elle fut prise par des Corsaires à l'âge de deux ans.

LE CHEVALIER

Elle est d'une naissance illustre : mais où elle est présentement ? Dis.le-moi, je t'en conjure.

FRONTIN

Pas loin d'ici, là, chez la Comtesse.

LE CHEVALIER

Que je suis malheureux de n'être pas connu d'elle, j'entrerais tout à l'heure ! On dit que cette Comtesse est une belle personne ?

FRONTIN

Très belle.

LE CHEVALIER

Mais non pas comme la nôtre ?

FRONTIN

Ho que non.

LE CHEVALIER

Ah ! Frontin.

FRONTIN

Adieu, Monsieur.

LE CHEVALIER

Où vas-tu donc ?

FRONTIN

Trouver mon Maître qui m'attend.

LE CHEVALIER

Tu ne t'en iras point que tu ne m'aies rendu quelque service.

FRONTIN

Je vous promets que ce soir même je parlerai pour vous à Zaïde, je dois revenir ici.

LE CHEVALIER

Pour quoi faire ?

FRONTIN

Pour mener à la Comtesse un muet que votre frère lui envoie.

LE CHEVALIER

Quoi, ce muet dont j'ai ouï parler est pour elle ?

FRONTIN

Oui, Monsieur.

LE CHEVALIER

Qu'il sera heureux ! Il verra à tous moments la charmante Zaïde ; il la servira, quel plaisir seulement d'être auprès d'elle !

FRONTIN

Voici mon affaire.

LE CHEVALIER

Qu'il sera heureux !

FRONTIN

Et si vous étiez aujourd'hui cet heureux-là ?

LE CHEVALIER

Qui, moi ?

FRONTIN

Vous-même.

LE CHEVALIER

Et comment ?

FRONTIN

Que vous prissiez ses habits ?

LE CHEVALIER

Et après ?

FRONTIN

Que je vous menasse chez la Comtesse.

LE CHEVALIER

J'entends.

FRONTIN

Et que je disse que vous êtes le muet que Timante lui envoie ?

LE CHEVALIER

Ah ! Que cela est bien imaginé.

FRONTIN

Personne ne vous connaît chez elle ?

LE CHEVALIER

Non assurément. Que tu es habile, mon cher Frontin ! Allons déguise-moi tout à l'heure comme tu voudras ; mène-moi au plus vite : qu'il me tarde d'y être !

FRONTIN

Bon, à quoi pensez-vous ? Est-ce que vous ne voyez pas que je ris ?

LE CHEVALIER

Je ne ris pas moi. Tu le feras puisque tu l'as dit.

FRONTIN

Vous ne sauriez pas faire le muet ?

LE CHEVALIER

Moi ?

FRONTIN

Non. Aller en bonne fortune ne pas parler, cela n'est pas possible à un homme de votre âge.

LE CHEVALIER

Ne te mets pas en peine, je ferai tout ce qu'il te plaira : l'amour fait jouer toutes sortes de personnages.

FRONTIN

Mais, Monsieur votre père...

LE CHEVALIER

Ne crains rien de ce côté-là[.]

FRONTIN

Il veut vous marier demain avec la fille du Marquis.

LE CHEVALIER

Je ne veux que Zaïde, je n'aime que Zaïde : je mourrai si je n'ai Zaïde.

FRONTIN

Mais il veut aussi vous faire son héritier.

LE CHEVALIER

Je ne consentirai jamais qu'il fasse ce tort à mon frère, et je serai trop riche si je puis posséder ce que j'aime.

FRONTIN

Tout l'orage tombera sur moi.

LE CHEVALIER

Eh ! Je te jure que je te mettrai à couvert de tout.

FRONTIN

Enfin vous le voulez ?

LE CHEVALIER

Je le veux, je t'en prie, je te le commande, je t'en conjure.

FRONTIN

Au moins quand vous serez là dedans n'allez point faite quelque sottise.

LE CHEVALIER

Ah ! J'ai trop de respect pour Zaïde ; je ne veux que lui déclarer les sentiments de mon coeur, tâcher de découvrir les siens, et l'engager, si je puis, à n'être qu'à moi.

FRONTIN

Allez donc m'attendre dans la rue ; le muet qui doit nous donner l'habit que j'ai fait faire pour lui, n'est qu'à deux pas d'ici. Vous vous habillerez tandis que j'irai rendre réponse à votre frère de ce qu'il attend de moi, ensuite je vous amènerai ici dès qu'il m'aura donné l'ordre d'y conduire celui dont vous tiendrez la place.

LE CHEVALIER

Allons,ne perdons pas un instant.

FRONTIN

Sortez le premier, j'ai été averti que celui qui tient lieu de père à Zaïde, doit venir ici ce soir ; il a un valet qui n'est pas grue, s'il nous voyait ensemble il pourrait se douter de quelque chose.

Grue : Fig. et familièrement. Niais, qui se laisse facilement tromper. [L]

LE CHEVALIER

Je vais l'attendre, viens vite au moins,

FRONTIN

Allez, vous dis-je... Bon , voilà justement ce que je cherchais : mais la peste voici ce que je ne cherchais point ! Ce maudit Capitaine pourrait bien nous embarrasser : Marine l'avait bien dit qu'il reviendrait ce soir.

SCÈNE V. Le Capitaine, Gusman, Frontin.

LE CAPITAINE

Ah ! Te voila, mon brave, viens-tu voir si cette porte est encore fermée ?

FRONTIN

Eh, Monsieur, je sais qu'elle ne s'ouvre que pour vous, et je cède aux amants heureux.

LE CAPITAINE

Allons, frappe... Où vas-tu donc ?

GUSMAN

Chez le Marquis_de_Sardan, Monsieur.

LE CAPITAINE

Frappe chez la Comtesse, étourdi, frappe donc.

GUSMAN

Mais, Monsieur,vous venez de lui envoyer Zaïde, est-il à propos si tôt...

LE CAPITAINE

C'est pour cela même, coquin, je veux lui dire qu'elle prenne garde à ce jeune drôle qui de sa fenêtre parlait tous les jours à Zaïde.

GUSMAN

Hé, Monsieur, vous lui direz cela demain, on ne vous ouvrira pas si tard....

LE CAPITAINE

Frapperas-tu, maraud, à la fin...

GUSMAN

Eh, Monsieur, s'il ne tient qu'à frapper, votre affaire est faite.

SCÈNE VI. Marine, Le Capitaine, Gusman.

MARINE

Que viens-tu faire ici ?

GUSMAN

Mon Maître demande à voir Madame.

MARINE

On ne la voit point à l'heure qu'il est ; va dire à ton Maître qu'il a perdu le sens.

GUSMAN

Le voilà, tu peux lui dire toi-même[.]

MARINE

Monsieur, je vous demande pardon, je ne vous croyais pas si près.

LE CAPITAINE

Je voudrais donner le bonsoir à ta Maîtresse.

MARINE

Ah ! Monsieur, elle a une migraine si terrible qu'elle a été obligée de se coucher après avoir causé un moment avec votre Zaïde. Je crois qu'elle dort, mais puisque c'est vous, Monsieur, fi vous voulez je réveillerai.

LE CAPITAINE

Va, je crois qu'il n'y aurait point de mal.

GUSMAN

Si mon Maître n'est fou...

LE CAPITAINE

Mais non : va seulement écouter si elle dort, et si elle ne dort point...

MARINE

Elle dormira, Monsieur, assurément. Vous n'avez qu'à demeurer un peu ici, si je ne reviens point, vous pourrez vous en aller. Monsieur, je suis votre très humble servante, adieu Gusman.

GUSMAN

Bonsoir, Marine.

SCÈNE VII. Le Capitaine, Gusman.

GUSMAN

Je vous le disais bien, Monsieur.

LE CAPITAINE

Est-ce que sans la migraine...

GUSMAN

Elle a la migraine comme vous.

LE CAPITAINE

Qu'a-t-elle donc ?

GUSMAN

Elle a, Monsieur, qu'elle n'a pas sur elle ce qui faut pour être vue.

LE CAPITAINE

Que veux-tu dire ?

GUSMAN

Qu'elle a quitté son teint de jour, et qu'elle a pris son teint de nuit.

LE CAPITAINE

On dirait à t'entendre, qu'on prend un teint comme un bonnet : mais Marine ne revient point ; sortons. Je donnerais la plus belle femme du monde pour le moindre brûlot de votre flotte.

Brûlot : Terme de marine. Bâtiment chargé de matières inflammables et explosives, et destiné à porter l'incendie et la destruction. Fig. Homme de parti disposé à tout risquer. [L]

GUSMAN

Allons, Monsieur, c'est fort bien fait.

SCÈNE VIII. Frontin, Le Chevalier en habit de muet.

FRONTIN

N'entrons pas encore chez elle : laissons sortir le Capitaine.

LE CHEVALIER

Le voilà sorti, allons.

FRONTIN

N'allons pas si vite, et entendons-nous bien avant que de nous séparer.

LE CHEVALIER

Qu'as-tu encore à me dire ?

FRONTIN

Il faut que vous me permettiez d'avertir moi-même votre père de votre amour pour Zaïde, aussi_bien faut-il qu'il le sache.

LE CHEVALIER

Mais pourquoi toi-même ?

FRONTIN

Afin qu'il ne me soupçonne de rien.

LE CHEVALIER

J'y consens, entrons.

FRONTIN

Ce n'est pas tout. Depuis que je me suis avisé de vous faire muet, il m'est venu dans l'esprit de me servit de votre mutisme pour obliger votre père à consentir que vous épousiez Zaïde.

On lit muestisme au lieu de mutisme.

LE CHEVALIER

Est-il possible ?

LE BARON

Vous savez qu'il a toujours été le plus crédule de tous les hommes, et que cette facilité qu'il a à croise tout ce qu'on veut, a tellement augmenté par la faiblesse de son âge, qu'on lui persuaderait qu'il est nuit en plein jour.

LE CHEVALIER

Mais il se défie de toi, de tu l'as si souvent trompé...

FRONTIN

Je le tromperai bien encore... Je sais son faible sur les sortilèges, songez vous seulement à être muet pour tout le monde, excepté pour Zaïde seule lorsque vous en trouverez l'occasion.

LE CHEVALIER

Tu me l'as déjà recommandé.

FRONTIN

Ne vous découvrez pas même à Marine, elle est fille, elle pourrait parler, et le stratagème que je médite demande un profond secret.

LE CHEVALIER

C'est assez.

FRONTIN

Entrons à présent : prenez ces hardes et cachez-les quelque_part là-dedans, j'en aurai peut-être besoin.

SCÈNE IX. Marine, Le Chevalier, Frontin.

MARINE

Ah ! C'est toi, Frontin ?

FRONTIN

Oui, mon Ange, et voici le muet que je mène à ta Maîtresse.

MARINE

Qu'il a bon air !

FRONTIN

Eh, eh, c'est un muet fait exprès pour elle, je vais le présenter.

MARINE

Non, Tordre est ce soir de ne laisser entrer personne. Adieu, je ferai à Madame les compliments de ton Maître.

FRONTIN

Adieu, ma Princesse. Je viens, comme on dit, de mettre le loup avec la brebis. Si mon stratagème peut réussir, voilà le dessein du Baron rompu : mon Maître ne fera point déshérité, et je serai payé de mes gages, voilà le fait. Allons apaiser notre autre muet, j'ai été obligé pour lui faire quitter l'habit de lui découvrir ce que je fais ; mais la confidence qu'il m'a faite de ses friponneries, et la chaîne d'or que j'ai encore à lui, me font d'assurer garants qu'il gardera mon secret. Quand on se mêle du métier que je fais, on ne saurait prendre trop de précautions oui : encore est-on toujours à la veille de la prison, ou de la bastonnade ; Dieu nous garde de l'un et de l'autre.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE.

ZAÏDE, seule

Que deviendrai-je, hélas ! Dans une conjoncture embarrassante ? Demeurerai-je dans une maison avec un jeune homme qui m'expose à tous moments aux plus violents troubles de la vie ? Il n'est jamais le maître de ses regards, tous ses mouvements marquent sa passion, et déjà tous les domestiques ont les yeux attachés sur nous, je tremble à tous moments que la Comtesse s'en aperçoive. Je crois qu'il cherche continuellement à me parler, comment soutiendrai-je une conversation si hardie. Le plus sûr est de sortir d'ici, mais je n'en ai pas la force,et je crains bien que l'amitié que j'ai pour la Comtesse ne soit pas ce qui m'y arrête davantage.

SCÈNE II. Marine, Zaïde.

MARINE

Vous fuyez tout le monde Zaïde ?

ZAÏDE

Laisse-moi.

MARINE

Je ne vous connais plus depuis hier.

Je ne me connais pas moi même.

MARINE

Qu'avez-vous ?

ZAÏDE

Je ne sais.

MARINE

J'ai vu le temps que vous n'aviez rien de secret pour moi.

Je n'ai aucun secret à te dire.

MARINE

Vous ai-je désobligée en quelque chose.

Non, tu m'es toujours chère.

MARINE

La Comtesse ne vous fît-elle pas bon accueil ?

Au delà de tout ce que je pouvais attendre.

MARINE

D'où vient donc cette inquiétude ?

Hélas ! Es-tu surprise de voir quelque chagrin à une malheureuse qui ne connaît, ni ses parents, ni sa patrie.

MARINE

Vous ne les connaissiez pas mieux hier, il y a ici quelque chose de nouveau.

Que veux-tu qu'il y aie.

MARINE

Je ne sais, mais vous n'avez pas accoutumé d'être ainsi : hier toute la maison était dans la joie, et le muet que Timande a envoyé à Madame réjouit tous ceux du logis, vous seule ne rîtes point. Chacun lui fit des signes, auxquels il répondait avec une grâce dont on était charmé ; vous ne daignâtes pas lui en faire, et dans le moment qu'on y prenait le plus de plaisir vous vous retirâtes brusquement dans votre chambre, le pauvre garçon en parut tout triste,et il ne fut plus possible de le remettre de belle humeur, après que vous fûtes sortie.

Tais-toi, Marine, ou ne me parle plus de lui.

MARINE

Est-ce que les muets vous font pitié.

Oui, Marine.

MARINE

Bon, et pourquoi celui-ci paraît si content de son sort, allez Mademoiselle vous vous accoutumerez à le voir.

Cesse de m'en parler, te dis-je.

MARINE

Le voici. Voyez qu'il a bon air.

Que vient-il faire ici ?

SCÈNE III. La Chevalier, Zaïde, Marine,

MARINE

Je crois qu'il nous cherche. Ah ! Tenez, Mademoiselle, il vous fait assurément des reproches de ce que vous fîtes hier.

Marine, je t'en conjure, fais lui signe qu'il se retire.

MARINE

Ma foi, Mademoiselle, je n'en aurais pas le courage, il y aurait de la cruauté, laisse-le un peu se réjouir, voyez comme il vous regarde, je jurerais qu'il prend plaisir à vous voir.

Tu ne sais ce que tu dis.

MARINE

Que vous êtes cruelle, pourquoi ne voulez-vous pas jeter seulement les yeux sur lui ?

Je ne l'ai que trop vu.

MARINE

Ah ! Mademoiselle, il ne parle pas, mais je viens de l'entendre soupirer.

Hélas !

MARINE

Je crois, Dieu me le pardonne, que vous soupirez aussi, que diantre veut dire tout ceci.

Tu es une folle.

MARINE

Pas tant que vous croyez. Hum... Il y a ici quelque chose.

Elle les prend par les bras, elle se met au milieu.

C'a que je vous envisage un peu l'un et l'autre, voyons, vous vous troublez, il pâlit, il se déconcerte.

Que tu es violente, on se troublerait à moins.

MARINE

Mais lui serait-il si en désordre, s'il n'entendait pas ce que je dis. Vous ne me tromperez pas vous dis-je, j'ouvre les yeux surtout ce que j'ai vu depuis hier ; plus fine que moi n'est pas bête, et je vous défie de m'en donner à garder sur ce Chapitre.

Oh ! Laisse-moi donc en repos, tu me fâches.

MARINE

Et vous me fâchez vous, si vous me faites encore un secret de ce qui se passe, ou mettez-moi de votre confidence, ou je vais toute à l'heure dire mes soupçons à Madame.

Garde t'en bien, faut il l'aller fatiguer de tes visions ridicules.

MARINE

Voyez-vous ses alarmes je veux que vous me confessiez tout_à_l_heure ; vous avez tort de vous défier de moi, suis-je d'un naturel si farouche, parlez donc si vous ne voulez pas que je parle.

SCÈNE IV. Frontin, Le Chevalier, Zaide, Marine.

FRONTIN

Ah que vois-je ! Mon muet entre les pattes de Marine, tirons-le de cet embarras. Ah méchante fille ! Ah traîtresse ! Trahir Timante et Frontin ? Ô Ciel ! Ô Terre ! Ô Mer ! Tout est perdu, tout est corrompu, à qui se fier désormais !

MARINE

À qui en as-tu, que dis-tu, que veux-tu ?

FRONTIN

Où trouver une femme fidèle, si Marine que je croyais un bijou de loyauté, un vase de sincérité.

MARINE

Qu'as tu bu ? Qu'as-tu mangé ? Es-tu devenu fou ?

FRONTIN

Plût à Dieu l'être devenu, et avoir toujours ignoré l'action la plus noire.

MARINE

Quelle extravagance ! Que veux-tu dire ?

FRONTIN

Ce que je veux dire effrontée ! Comme si je n'étais pas informé de tout.

MARINE

Et de quoi.

FRONTIN

Et que fait à l'heure qu'il est le valet du Capitaine dans ta Chambre ?

MARINE

Dans ma chambre Gusman ?

FRONTIN

Y est-il pour lui ou pour son Maître ? Qui trompes-tu de Timante ou de moi ? Mais tu nous trompes tous deux ; car qui touche l'un touche l'autre.

MARINE

Quelle vision ! Es-tu ivre, ou furieux ?

FRONTIN

Oui je fuis furieux, perfide ! Et je veux que tu viennes toute à l'heure me voir percer ce téméraire de mille coups à tes yeux.

MARINE

Va-t'en cuver ton vin, ivrogne ! J'ai bien d'autres choses en tête, et tu me déclareras toi-même qui est ce beau muet là que tu nous as amené, ou......

FRONTIN

Tu cherches à m'échapper, mais tu me suivras tout à l'heure.

MARINE

Et bien je te suivrai, quand tu m'auras dit...

FRONTIN

Non tu viendras tout à l'heure, te dis-je, je veux te prendre en flagrant_délit, te confondre...

MARINE

Cet enragé m'entraîne, mais vous ne croyez pas être quitte de mes persécutions.

Je mourrais si je me trouvais dans un pareil embarras, il faut m'en délivrer à quelque prix que ce soit.

LE CHEVALIER

Vous voyez charmante Zaïde à quoi...

SCÈNE V. Le Capitaine, Zaïde, Le Chevalier.

LE CAPITAINE

Bonjour, ma fille, je viens vous dire adieu, j'ai ordre de partir demain.

ZAÏDE

Demain, Monsieur ?

LE CAPITAINE

Il fait des signes de muet.

Oui demain. Quel drôle est-ce là ? Que demandes-tu ? Oh, oh, c'est un muet. Que fait-il ici ?

Il est à la Comtesse.

LE CAPITAINE

Ce pendard là est bien fait, je ne l'avais pas encore vu chez elle : d'où l'a-t-elle eu [ ?]

Timante le lui a donné.

LE CAPITAINE

Timante serait bien d'aller chercher son frère le_Chevalier, le Baron_d_Ortigny est fort en peine de ce fripon là, on ne sait depuis hier au soir où il est allé.

Le Chevalier sort dès qu'il voit son père.

SCÈNE VI. Le Baron, Le Marquis, Le Capitaine, Zaïde.

LE BARON

Ha Monsieur, vous pourriez peut-être me donner des nouvelles de mon fils le Chevalier.

LE CAPITAINE

Moi, Monsieur ?

LE BARON

Mon frère le Commandeur vient de me dire qu'il le vit hier dans la rue sur les neuf_heures_du_soir et qu'il courait après deux filles qui sortaient de chez votre soeur.

LE CAPITAINE

Je vous dirai bien qui étaient ces deux filles, en voilà déjà une ; mais pour votre Chevalier, je ne l'ai jamais vu.

LE MARQUIS

Et vous, Mademoiselle ?

Moi, Monsieur.

LE CAPITAINE

Ma fille, ce ne font point là nos affaires, entrons chez la Comtesse, je viens dîner avec elle, serviteur, Messieurs, jusques au revoir.

SCÈNE VII. Le Baron, LE Marquis.

LE BARON

Que sera devenu mon fils ?

LE MARQUIS

Je ne vois pas que vous ayez sujet de vous tant alarmer, le Chevalier a passé la nuit dehors, et n'est pas encore revenu : voila bien de quoi.

LE BARON

Mais la manière brusque dont il me quitta hier en ce même endroit m'étonne.

LE MARQUIS

C'est quelque saillie de jeunesse qui passera.

LE BARON

Je ne vous ai pas encore tout [dit], hier mon frère le Commandeur le rencontra deux fois, la première fois il courait après deux filles comme je vous ai dit, une heure après il le vit encore passer, il ne pût l'arrêter, et il remarqua qu'il était en habit de masque.

LE MARQUIS

En habit de masque !

LE BARON

Oui Marquis.

SCÈNE VIII. Le Marquis, Le Baron, Frontin derrière eux.

FRONTIN

Écoutons sans nous montrer.

LE BARON

Mon frère voulut lui demander pourquoi ce déguisement hors de saison, le Chevalier ne lui répondit pas un seul mot, lui parut tout interdit, comme un homme qui a l'esprit troublé, et le quitta brusquement.

FRONTIN

Bon, l'alarme est au quartier.

Alarme : Émotion causée par l'approche réelle ou supposée de l'ennemi. L'alarme est au quartier, au camp. [L]

LE MARQUIS

Ce sera, vous dis-je, quelque trait de jeunesse. Vous avez mis vos gens en campagne pour vous découvrir où il peut être allé.

LE BARON

Tous , excepté ce fourbe de Frontin qui m'a toujours trompé.

FRONTIN

Me voila.

LE BARON

Et dont je me défie.

FRONTIN

Il n'a pas trop de tort.

LE BARON

Il aura fait évader mon fils.

FRONTIN

Cela se pourrait.

LE BARON

Si je puis l'en convaincre, je le ferai pendre[.]

FRONTIN

Cela est un peu fort.

LE BARON

Ou je le ferai parler.

FRONTIN

Passe pour cela.

LE MARQUIS

Quel sujet avez-vous de le soupçonner ?

LE BARON

Si vous saviez combien de fois il m'a trompé.

FRONTIN

N'est-ce que cela ? Il est temps que je lui serve un plat de mon métier. Monsieur, je vous cherche partout.

LE BARON

Te voila donc, scélérat ? Tu as enlevé le Chevalier, qu'en as-tu fait ?

FRONTIN

Ah ! Monsieur , que vous reconnaissez mal les soins que je viens de prendre.

LE BARON

Et quels soins, fourbe ?

FRONTIN

Ne pourrais-je pas vous parler en secret ?

LE BARON

Tu veux me tromper ?

FRONTIN

Moi, Monsieur ?

LE MARQUIS

Écoutez ce qu'il a à vous dire.

LE BARON

Et bien , parle.

FRONTIN, bas

Cet homme-là m'embarrasse, Monsieur. Il y a certaines choses qu'il n'est pas à propos de dire devant....

LE BARON

Parle, te dis-je, et parle haut, je n'ai rien de secret pour le Marquis.

FRONTIN

Et bien, Monsieur, quand je vis les alarmes où vous étiez hier pour la fuite du Chevalier, et que mon innocence était soupçonnée, je fis dessein de ne rentrer plus au logis que je n'en eusse appris des nouvelles.

LE BARON

En sais-tu ?

FRONTIN

J'avais couru tout Naples sans rien découvrir : j'étais au désespoir, quand ce matin un honnête homme de mes amis m'en a dit plus que je n'en voulais savoir ; d'abord je vous ai cherché par tout pour vous en informer.

LE MARQUIS

Dis-nous vite ce que tu as appris.

FRONTIN

Cet honnête homme, Monsieur, m'a dit qu'il avait pris garde que depuis que le Chevalier est arrivé, il ne sortait point, et qu'il était continuellement à la fenêtre de sa chambre triste, rêveur, et mélancolique.

LE BARON

Il est vrai.

FRONTIN

Que là il passait les journées entières à parler par signes à une très belle fille, qui était aussi à la fenêtre de l'autre côté de la rue.

LE BARON

Ah ! Voici ce que j'ai toujours craint.

FRONTIN

Je me suis allé informer qui était cette fille, et j'ai su qu'on l'appelait Ma..... za... sa...

LE BARON

Zaïde.

FRONTIN

Justement Zaïde. D'abord j'ai couru au logis de cette fille, on m'a dit que depuis hier elle avait délogé.

LE BARON

Je la sais, je la viens de voir ici ; je tremble.

FRONTIN

Parlons bas, s'il vous plaît : vous savez donc, Monsieur, qu'elle est chez la Comtesse ?

LE BARON

Oui.

FRONTIN

Je suis d'abord venu.

LE BARON

Et bien ?

FRONTIN

Qui diriez-vous, Monsieur, que j'ai trouvé ?

LE BARON

Et qui ?

FRONTIN

Le Chevalier.

LE BARON

Le Chevalier !

FRONTIN

Oui, Monsieur_le_Chevalier, avec un habit si extravagant, que j'ai eu de la peine à le reconnaître.

LE BARON

Voila qui se rapporte à ce que le_Commandeur vient de me dire.

FRONTIN

Vous voyez , Monsieur, si je vous dis la vérité.

LE MARQUIS

Vous soupçonniez à tort ce garçon là.

FRONTIN

Ah ! Monsieur, cela m'arrive tous les jours.

LE BARON

Il faut tout à l'heure que j'aille chez la_Comtesse.

FRONTIN

Attendez, Monsieur, que je vous aie tout dit, et puis vous ferez ce qu'il vous plaira.

LE BARON

As-tu parlé au Chevalier ?

FRONTIN

Oui, Monsieur.

LE BARON

Et que t'a-t-il dit ?

FRONTIN

Ah ! Monsieur, j'en ai le coeur si serré... Je crois que j'en mourrai.

LE BARON

Comment ?

FRONTIN

Il ne parle point.

LE BARON

Il ne parle point !

FRONTIN

Non, Monsieur.

LE BARON

Est-il mort ?

FRONTIN

Non, Monsieur.

LE BARON

Est-il malade ?

FRONTIN

Je ne sais.

LE BARON

D'où vient donc qu'il ne parle point ?

FRONTIN

Je ne saurais dire, Monsieur, si c'est qu'on ait jeté quelque sort sur lui, ou s'il serait tombé dans une espèce de mélancolie, mais je n'ai pu l'obliger à me répondre que par signes.

LE BARON

Ah, Ciel ! Quelle extravagance ! L'amour lui aurait-il fait tourner l'esprit ?

LE MARQUIS

Il y a là-dessous quelque mystère.

FRONTIN

Cela pourrait être, Monsieur. Mais pourquoi ne se serait-il pas ouvert à moi : je lui ai dit pour le faire parler que je savais son amour, et que je n'étais venu là que pour lui rendre service.

LE BARON

Et bien à cela ?

FRONTIN

Mutus.

Mutus : MoT latin qui signifie MUET.

LE BARON

Juste Ciel ! Que sera ceci ?

LE MARQUIS

Bagatelle, le Chevalier est assurément d'intelligence avec cette fille.

FRONTIN

Je le crois comme vous, Monsieur ; mais être éperdument amoureux, avoir pris l'habitude de ne parler que par signes ; Monsieur, Monsieur, on dit que les grandes passions font de terribles ravages, et puis s'il y avait là quelques charmes.

LE BARON

Ah ! Marquis.

LE MARQUIS

Chansons, vous dis-je , c'est un jeu concerté entr'eux.

FRONTIN

Le maudit homme !

LE BARON

Quelqu'un aura ensorcelé mon fils.

LE MARQUIS

Qu'allez- vous-là vous imaginer ?

FRONTIN

Cette vieille Juive qui passe pour sorcière vint l'autre jour au logis , et parla longtemps au Chevalier.

LE BARON

Ah ! La maudite femme.

LE MARQUIS

En vérité, Baron, vous êtes trop facile à vous mettre dans l'esprit de pures visions.

LE BARON

Vous croyez donc que Frontin nous trompe ?

LE MARQUIS

Non. Pour ce garçon-là ; Oh ! Puisqu'il vient de son propre mouvement vous dire ce qu'il sait, je ne doute point qu'il ne parle sincèrement.

FRONTIN

Si je parle sincèrement ? Je n'ai qu'un défaut, Monsieur, je suis trop franc.

LE BARON

Quoi qu'il en soit, il faut que j'aille trouver le Chevalier, et que tout à l'heure...

FRONTIN

Gardez-vous en bien, Monsieur ; personne ne le connaît chez la_Comtesse, il passe là-dedans pour un muet de naissance : je crois qu'il vaut mieux le tirer de là sans éclat, aussi bien vous ne voudriez pas qu'il sortît en plein jour avec l'habit qu'il porte.

LE MARQUIS

Oh pour cela, Frontin a raison, ce que fait le Chevalier est une folie d'un jeune-homme, qu'il est mieux de ne pas divulguer : laissez agir ce garçon-là, on ne peut pas être mieux intentionné.

LE BARON

Hé bien, Frontin, je me repose sur toi.

FRONTIN

Si vous me laissez faire, Monsieur, j'espère que je vous en rendrai bon compte.

LE MARQUIS

Adieu,Baron. Je m'en vais en repos, puisque vous avez des nouvelles de votre fils, j'espère qu'à mon retour vous serez guéri de vos frayeurs.

FRONTIN

Oh, à cette heure j'en aurai bon marché.

SCÈNE IX. Le baron, Frontin.

LE BARON

Que j'avais tort de te soupçonner !

FRONTIN

Oh, oh, Monsieur.

LE BARON

Hélas ! Mon pauvre Frontin.

FRONTIN

Il ne faut pas, Monsieur, vous affliger quoique le Chevalier ne parle point. Il entend assez bien tout ce que l'on dit.

LE BARON

Ah ! Frontin, j'ai observé que depuis quelques jours il était tout changé, et parlait moins que de coutume.

FRONTIN

En effet, Monsieur, vous me faites prendre garde qu'il semblait perdre la parole de jour en jour.

LE BARON

L'amour seul ne fait point cela, il va là quelque sortilège.

FRONTIN

Que ce soit charme ou manie, elle ne fait que commencer, et il y a des Médecins qui en savent guérir.

LE BARON

Oui, mais je voudrais les consulter secrètement que je ne publiasse pas la folie de mon fils : ces sortes d'accidents déshonorent une maison.

FRONTIN

Oh, Monsieur, j'ai ouï dire que les folies qui viennent de l'amour, ne déshonorent personne, toutes les familles seraient déshonorées.

LE BARON

Je suis si connu de tous les médecins de Naples...

FRONTIN

Attendez, Monsieur, il y a depuis deux_jours dans ce Palais un des plus grands hommes du monde pour la médecine.

LE BARON

Et qui ?

FRONTIN

Diable, c'est un médecin Français.

LE BARON

Et si s'était un habile homme serait-il sorti de son pays ; les bons médecins y sont si rares.

FRONTIN

Peste, c'est un député de la Faculté_de_Montpellier qui va conférer avec l'École_de_Salerne sur quelques opinions nouvelles.

LE BARON

Et que vient-il donc faire ici ?

FRONTIN

Ce serait une trop longue histoire à vous faire, suffit qu'il loge dans ce Palais, et que je viens de lui parler tout à l'heure.

LE BARON

Et comment le connais-tu ?

FRONTIN

Comme il est étranger, et que j'ai été en France, je lui ai rendu quelque bons offices.

LE BARON

Et bien ?

FRONTIN

Si vous voulez, Monsieur, tandis qu'on dîne chez la Comtesse, je vais le prier de descendre dans cette salle, où je ferai venir votre fils, je dirai au Médecin que le Chevalier n'a ni père ni mère, il l'examinera sans le connaître.

LE BARON

Fort bien ; mais je veux y être présent.

FRONTIN

C'est ainsi que je l'entends.

LE BARON

Mais comment ferai-je, je n'entends pas le Français.

FRONTIN

Il vous parlera comme vous voudrez, latin.

LE BARON

Je l'entends encore moins.

FRONTIN

Hé bien, Grec, Hébreu, Chaldéen, Syriaque, Allemand, Espagnol, Italien, Languedocien. Comme il a fort voyagé il possède toutes les langues.

LE BARON

Va donc mon garçon, hâte-toi de le faire venir.

FRONTIN

Mais à propos avez-vous de l'argent sur vous pour lui donner.

LE BARON

Je crois que non.

FRONTIN

Dépêchez-vous d'en aller quérir et en quantité, il ne ferait rien sans cela : jugez s'il est âpre à l'argent, il est médecin et gascon.

LE BARON

J'y vais de ce pas, attend[s] moi.

SCÈNE X.

FRONTIN, seul

Ah ! Par ma foi voilà un homme bien facile à duper, il a pris l'alarme bien chaudement ; je n'en suis pas trop surpris, il commence à radoter, il n'aime rien tant au monde que cet enfant là.

SCÈNE XI. LE CHEVALIER, FRONTIN.

LE CHEVALIER

J'ai ouï ce que tu viens dédire à mon père ; j'ai compris ton dessein ; mais où trouveras-tu le Médecin dont tu as besoin.

FRONTIN

Il est tout trouvé.

LE CHEVALIER

Toi ?

FRONTIN

Moi-même.

LE CHEVALIER

Il te reconnaîtra.

FRONTIN

Bon, de la manière que je serai travesti, et avec tous les jargons que je parlerai, je l'en défie. Où avez-vous mis les hardes que je vous dis hier de cacher.

LE CHEVALIER

Tu les trouveras là dans ce cabinet, où personne n'entre que moi. Mais nous nous hâtons trop de donner cette alarme à mon père, je devrais savoir auparavant comment ma passion est reçue de Zaïde : je vais peut-être encourir à la fois l'indignation de deux personnes que je respecte, et que j'adore.

FRONTIN

Quoi, vous n'avez pas encore parlé à Zaïde ?

LE CAPITAINE

J'en ai toujours été empêché par quelque nouvel obstacle, et si tu n'étais venu tantôt, j'allais me découvrir devant Marine.

FRONTIN

J'ai rompu les chiens fort à propos ; vous auriez fort mal fait. Il ne faut pas risquer que ceci vienne à la connaissance de la Comtesse, elle est glorieuse, délicate et hautaine, et ne voudrait pour rien du monde être soupçonnée d'avoir en quelque part en toute cette intrigue.

LE CHEVALIER

Attend[s] donc que j'aie pu savoir si Zaïde approuve...

FRONTIN

Commençons par le plus difficile, gagnons votre père, puisque Zaïde vous connaît, je la tiens déjà rendue.

LE CHEVALIER

Comment l'oser espérer ?

FRONTIN

Vous moquez-vous ? Vous ne connaissez pas votre mérite : vous êtes un trésor au moins pour être aime du sexe, et serait-il quelque prude qui résistât à un beau jeune homme comme vous, s'il l'avait une fois persuadée qu'il put s'empêcher de parler ? Rendons-nous seulement maître du bon vieillard, et puis de votre côté, tâchez à parler à Zaïde dans la journée ; il faut que ce jeu finisse avant le retour de mon Maître, il ne consentirait jamais qu'on jouât ce tour à son père. Je vais quérir le Médecin, adieu : j'entends votre père qui revient, tenez-vous là, et jouez bien votre rôle.

SCÈNE XII. Le Baron, Le Chevalier.

LE BARON

En vérité voilà un accident bien étrange. Ah, ha, voici ce pauvre garçon. Frontin est sans doute allé quérir le Médecin. Voyons un peu ; mon fils ne me voit point. Il voudrait me parler. Cela n'est que trop vrai. Cet enfant m'aime bien : voila qui fait fendre le coeur. Chevalier... Ah, maudit amour ! Maudits sorciers ! Mais je crois que voici ce grand Médecin : il ne faut pas qu'il sache qui je suis.

SCÈNE XIII. Le Baron, Le Chevalier, Frontin.

FRONTIN, en Médecin

Frontinus, Frontinus, non est hic, in las y plegui ego m'en retourno : io me ne uo.

LE BARON

Monsieur, Monsieur, ne vous en allez point, voila ce jeune homme dont Frontin vous a parlé.

FRONTIN

Iste est mutus, aqueste ?

LE BARON

Oui, Monsieur.

FRONTIN

Non, non, non, non est mutus.

LE BARON

Dites-vous, Monsieur qu'il n'est pas muet ?

FRONTIN

Et Frominus est unus fourbus, fourbissimus.

LE BARON

Il a bien raison.

FRONTIN

Certenamente non est mutus, ma véritablemente non potest parlare.

LE BARON

Il a d'abord connu son mal.

FRONTIN

Bota crispo, boni pecaïre, à balìsco, quante fourberie de Frontino ! Mihi dixit qui iste, lui, non habet ni patrem ni matrem, et vos, tu vos, vostra merce. Vo seignorìa est-il son padre ?

LE BARON

Oh, le grand homme ! Il a connu que je suis ion père : hé bien ou[i], Monsieur, c'est mon fils ; je vois bien qu'on ne vous peut rien cacher, que faut-il faire pour le guérir ?

FRONTIN

Dìcam tibi : ho ho, mouchachou friponello, campis, vos fete inamoratus.

LE BARON

Le voilà au fait.

FRONTIN

Odio la vostra fringairo, vostra mestressa, vostra inamorata non cognoscit sui parentes.

LE BARON

Il est vrai.

FRONTIN

Ma suo parentes sont nobiles, potentis, opulentes.

LE BARON

À la bonne heure.

FRONTIN

Et la cognoscibunt un giorno.

LE BARON

Soit, mais qu'ordonnez-vous, Monsieur, pour tirer mon fils de cet accident ?

FRONTIN, présentant les deux mains

Io la diro tibi, egovì lo dirai.

LE BARON

Il veut être payé, c'est un vrai Médecin. Tenez, Monsieur.

FRONTIN

Fases me il prendre prenere, et vitamente fatte li pigliar è presto.

LE BARON

Et quoi, Monsieur ?

FRONTIN

Aquelo drouleto per mouille, quella ragazza per moglie.

LE BARON

Que je lui fasse épouser cette fille ?

FRONTIN

Ouci métis hodis, hoggi, hoggi.

LE BARON

Aujourd'hui ?

FRONTIN

E presto si lascate ìnveterare lo malo.

LE BARON

Et bien, si l'on laisse invétérer le mal ?

FRONTIN

Causatum per amorem et per magiam[.]

LE BARON

Causé par amour et par magie[.]

FRONTIN

Noun sera pas houra : non erit tempus, non fora put tempo.

LE BARON

Il ne sera plus temps[.]

FRONTIN

Ille lui, fara semper mutus[.]

LE BARON

Il sera toujours muet[.]

FRONTIN

Ed tu fine vo segnoria paralitica[.]

LE BARON

Et moi je deviendrai paralytique.

FRONTIN

Fer contagionem et per sìmpat biam[.]

LE BARON

Ah Dieux !

FRONTIN

Ni sabi pas d'autre remedi : alterum remedium non est.

LE BARON

Il n'y a point d'autre remède.

FRONTIN

Le Chevalier sort.

No, ne, ne, Signore, no, allez, courez prestare, preparare, acomodare per un remedio che non ti fara male : servitor à vo seignoria.

SCÈNE XIV.

LE BARON, seul

Allons, puisque les parents de cette fille sont nobles de riches ; qu'elle sera un jour reconnue, et qu'il n'y a point d'autre remède, j'aime mieux, pour ne rien risquer, consentir à tout, que de voir plus longtemps en cet état un enfant qui m'est si cher.

SCÈNE XV. Le Baron, Frontin.

FRONTIN

Ce Médecin n'est pas encore venu ?

LE BARON

Je viens de lui parler.

FRONTIN

Déjà ?

LE BARON

Oui.

FRONTIN

Et le chevalier ?

LE BARON

Il l'a vu.

FRONTIN

Hé bien, Monsieur, êtes-vous content de lui ?

LE BARON

Oh le grand homme !

FRONTIN

Je vous l'avais bien dit. Il n'a pas su que vous soyez son père ?

LE BARON

Vraiment, vraiment, il l'a d'abord deviné.

FRONTIN

Le sorcier !

LE BARON

Viens, Frontin, allons songer à ce qu'il faut faire, il n'y a pas de temps à perdre.

FRONTIN

Vivat.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE.

ZAÏDE, seule

Ne balançons plus, fuyons-le pour jamais, retournons chez la soeur du Capitaine.

SCENE II. Le Chevalier, Zaïde.

LE CHEVALIER

De grâce écoutez-moi, Zaïde, suspendez pour un moment une si cruelle résolution.

Je ne saurais assez tôt m'éloigner de vous, après ce que vous avez osé entreprendre.

LE CHEVALIER

Je vous adore, Zaïde, et je n'avais que ce moyen pour vous voir, et pour vous le dire.

Qu'attendez-vous de moi, de votre père, des personnes de qui je dépens ? Vous les irritez tous par une conduite si hardie. Avez-vous songé à ce que je suis, à ce que vous êtes, aux obstacles insurmontables qui nous séparent ?

LE CHEVALIER

Partout ailleurs qu'ils soient, que dans votre coeur mon amour sera plus fort que tous les obstacles, c'est un si grand bonheur pour moi d'avoir pu vous dire que je vous aime, que je ne désespère plus désormais de ma fortune.

MARINE

Cessez donc de vous attacher à la mienne. Mon étoile est d'être malheureuse ; j'ai commencé à l'être dès l'enfance, je le serai toujours.

LE CHEVALIER

Vous ne l'a seriez plus, Zaïde, si vous daigniez approuver la pure ardeur dont je brûle.

Hélas ! Je ne vous ai déjà que trop fait connaître ne m'obligez pas de vous en dire davantage ; malheureuse ! C'est bien à moi : sortez, ou laissez-moi.

LE CHEVALIER

Non, charmante Zaïde....

SCÈNE III. Marine, Le Chevalier, Zaïde.

MARINE

Madame ! venez voir, notre muet parle. Voilà ce que j'avais toujours soupçonné.

Ah Ciel, je suis perdue !

LE CHEVALIER

Ma pauvre Marine !

MARINE

Eh ! Venez voir, Madame, venez voir.

Que pensera-t-elle ?

LE CHEVALIER

Au nom de Dieu, Marine...

MARINE

Madame ! Hé, hé, Madame !

LE CHEVALIER

Ma chère Marine ! Te voila maîtresse de ma vie, puisque tu l'es de mon secret. Je suis frère de Timante, j'adore Zaïde, et il n'est pas de milieu pour moi entre la posséder, ou mourir : si tu me découvres, tu me donnes une mort certaine, tu exposes Frontin.

MARINE

Ah ! Le fourbe.

LE CHEVALIER

Tu l'exposes aux plus violents effets du ressentiment de mon père : si tu ne me découvres pas, je te devrai toute la félicité de ma vie. Aurais-tu l'inhumanité de me perdre, et d'envelopper Zaïde dans ma disgrâce ? Zaïde qui t'est chère ; Zaïde qui est innocente, et de qui je n'ai pas attendu le consentement pour faire tout ce que j'ai fait. Veux-tu que j'embrasse tes genoux ? Me veux-tu voir expirer à tes pieds ? Me veux-tu voir les noyer de larmes ?

MARINE

Levez-vous, vous me faites pitié, je suis suis naturellement tendre, je n'aurais pas la force de vous rendre plus malheureux.

LE CHEVALIER

Ma chère Marine !

MARINE

Ce n'est rien de m'avoir gagnée, vous ne pouvez longtemps tromper la Comtesse ; elle ne le doute déjà que trop de la vérité : c'est moi seule qui la combattais, et qui ne croyais pas Frontin capable me cacher quelque chose. Sotte que j'étais ! Mais il faut vite finir ceci, ça voyons, que pouvons-nous faire ? Je veux entrer dans vos intérêts.

LE CHEVALIER

Ma chère Marine, que je te suis redevable ! Permets que dans les premiers transports de ma reconnaissance, j'embrasse encore tes genoux.

MARINE

Que faites-vous, malheureux, levez-vous, voici, Madame.

SCÈNE IV. La Comtesse, Le Chevalier, Marine.

LA COMTESSE

Que vois-je ? Zaïde en larmes, Marine effrayée, le muet à ses pieds ; je n'en dois plus douter. Rentrez, Marine, faites signe à ce garçon de vous suivre : Zaïde, demeurez avec moi...

SCÈNE V. La Comtesse, Zaïde.

LA COMTESSE

Je vous aime, Zaïde, et l'on ne peut guère donner plus de marques de tendresse que je vous en ai données.

Je sens comme je dois, Madame...

LA COMTESSE

Attendez à me remercier que je vous aie dit tout ce que j'ai à vous dire. J'ai trop d'attention surtout ce qui vous regarde pour n'avoir pas remarqué ce qui s'est passé depuis que le muet que Timante m'a envoyé est entré chez nous. Vous rougissez, Zaïde ?

ZAÏDE

Moi,Madame ?

LA COMTESSE

Oui, et cette rougeur confirmerait mes soupçons, s'ils avaient quelque besoin de l'être. J'ai surpris vos regards ; j'ai observé vos démarches ; vous n'avez pu me cacher votre trouble, je vous avoue même que j'en ai eu pitié. Il suffirait de l'aveu que j'en fais pour m'attirer votre confiance, si je ne croyais que l'amitié que j'ai pour vous doit de longtemps me l'avoir acquise.

Madame.....

LA COMTESSE

Ouvrez-moi donc votre coeur sans crainte.

Qui, moi ? Je ne vous ai jamais rien caché.

LA COMTESSE

Faut-il que j'aie besoin de vous faire quelque violence ? Veux-je entrer dans vos affaires que pour y prendre la part que je dois.

Moi, Madame, des affaires, une pauvre innocente : ô Ciel !

LA COMTESSE

Vous pouvez aussi peu douter de ma fidélité que de ma tendresse. Je n'ai pas voulu par discrétion vous parler devant le Capitaine, vous savez qu'il m'a avertie qu'un jeune homme passait les jours entiers à vous regarder à vos fenêtres : tout ce que j'ai vu de notre muet me donne de violents soupçons que c'est ce même jeune homme. Avouez-le : pouvez-vous vous cacher de moi, et connaître à quel point je vous aime ? Vous ne me dites rien, Zaïde ?

ZAÏDE

Que voulez-vous que je vous dise ? Je vous vois des soupçons, je n'y ai point la part que vous croyez : je suis dans un trouble...

LA COMTESSE

Et c'est ce trouble où je vous vois qui augmente ma curiosité, parce que vous m'êtes chère : ne me déguisez plus rien, déclarez-moi un mystère que vous ne pouvez plus me cacher. Parlez, je serai peut-être en état de vous servir avant que Le Capitaine parte. Quoi, toutes mes prières ne servent qu'à augmenter votre silence ?

Quelles pensées aussi avez-vous, Madame ? Pourquoi vous attachez-vous à me presser ? Aurais-je été capable de vous déplaire en quelque chose ? Que je fuis malheureuse !

LA COMTESSE

Ho bien, puisque vous ne voulez rien m'avouer, je ne m'en prendrai plus qu'au muet, et je le punirai de l'audace dont je le soupçonne : je n'attends pour cela que l'arrivée de Timante. Mais le voici plutôt que je ne l'attendais.

SCÈNE VI. Timante, La Comtesse.

TIMANTE

Mon retour vous surprend, Madame.

LA COMTESSE

Il me fait beaucoup de plaisir.

TIMANTE

Nous n'avons fait guère plus de douze_milles quand le Vice-roi a reçu un courrier.

LA COMTESSE

Quelque raison qui vous fasse revenir, elle m'eSt agréable, mais surtout dans la situation où je suis, vous arrivez tout à propos peur me tirer de peine.

TIMANTE

Quel chagrin pouvez-vous avoir, Madame ?

LA COMTESSE

C'est une bagatelle. Le muet que vous m'avez envoyé...

TIMANTE

Et bien, Madame ?

LA COMTESSE

Je vous prie de le reprendre tout à l'heure, Timante.

TIMANTE

Il est vrai, Madame, qu'il est tout des plus laids ; mais on n'en trouve pas facilement, et dans l'envie où vous étiez d'en avoir un, je me résolus à vous envoyer ce vieux malheureux.

LA COMTESSE

Ce n'est pas ce qui m'en déplaît, Timante, il n'est que trop bien fait, et trop jeune.

TIMANTE

Vous voulez me railler, Madame, de mon mauvais choix, mais je m'en justifie par la nécessité où j'étais de vous obéir promptement.

LA COMTESSE

Mon Dieu, Monsieur, ne continuez point une plaisanterie que vous avez faite hors de saison : croyez vous que je vous puisse facilement pardonner que dans le temps que vous vouliez paraître agité d'une violente jalousie, vous ayez conservé assez de sang froid pour me jouer un pareil tour, et m'envoyer un muet comme celui-ci ? À quel dessein l'avez- vous fait, Timante ? Ne connaissez-vous point de quelle délicatesse je suis sur Zaïde ?

SCÈNE VII. La Comtesse, Timante, Frontin.

FRONTIN

Que vois-je ? Mon Maître de retour. Madame je suis votre serviteur. Ne pourrai-je pas vous dire un mot en particulier ?

TIMANTE

Patience. Qu'est-ce que tout ceci, Madame ? Et qu'a de commun Zaïde jeune et belle comme elle est, avec un misérable accablé des plus cruelles disgrâces de la nature ?

FRONTIN

Monsieur, hum.....

LA COMTESSE

Finissons ce jeu, je vous prie, ces contestations commencent à me fatiguer. C'est précisément parce que ce jeune homme, que vous m'avez envoyé, a les manières nobles et galantes, que je trouve fort mauvais que vous ayez entrepris de l'introduire chez moi de cette manière.

TIMANTE

Les manières nobles et galantes ! Frontin, il ne me parut point tel hier, lorsque tu me le fis voir ?

FRONTIN

Oh pardonnez moi, Monsieur, vous ne l'avez pas bien remarqué.

Bas.

Je me tue de vous faire signe que j'ai quelque chose à vous dire.

TIMANTE

Laissez-moi en repos. Madame, je commence à être inquiet à mon tour, Frontin, fais venir ce muet, tout_à_l_heure, que j'éclaircisse tout ceci : vite donc, qu'attends-tu ? Va le quérir... mais non, demeure. Le voici, Madame, qui a déjà changé d'habit pour s'en aller.

SCÈNE VIII. La Comtesse, Timante, Simon, Frontin.

FRONTIN

Ah ! Voici bien d'autres affaires.

TIMANTE

On lui a fait entendre sans doute, Madame qu'on n'avait plus besoin de lui.

LA COMTESSE

Où le voyez-vous donc, Timante ?

TIMANTE

Le voila devant vous, Madame.

LA COMTESSE

Devant moi ? Je ne le vois point.

FRONTIN, à part

Il n'y a pas moyen de lui parler devant cette femme.

TIMANTE, prenant Simon par le bras

Et le voila, Madame.

LA COMTESSE

Qui, ce vieux animal ?

SIMON, faisant le muet

A, ou, ou, a.

LA COMTESSE

Ah Ciel ! Encore un muet !

TIMANTE

Que veut dire ceci ?

FRONTIN

Il faut jouer d'adresse.

TIMANTE

Viens ça toi. Voilà, Madame, le muet que Frontin vous mena hier au soir.

LA COMTESSE

Vous vous moquez de moi, Timante. Hola, Marine, hé, Marine.

SCÈNE IX. Timante, La Comtesse, Marine, Frontin, Simon.

MARINE

Que vous plaît-il, Madame ?

LA COMTESSE

Amenez-moi l'autre muet. Non, demeurez : je veux auparavant voir à quoi aboutira tout ceci.

TIMANTE

Hé bien, Frontin, qu'as-tu à dire ?

FRONTIN

Monsieur, quand vous fûtes parti hier au soir...

TIMANTE

Et bien, maraud, quand je fus parti ?

FRONTIN

Monsieur, je vous dis qu'hier au soir il était presque nuit, et...

TIMANTE

Tu me présentas ce muet, n'est-il pas vrai ?

FRONTIN

Oui, Monsieur, mais....

TIMANTE

Vous voyez bien, Madame.

LA COMTESSE

Je vous jure que je n'ai jamais vu cet homme-là, ni personne de ma maison.

TIMANTE

Parleras-tu, pendard ?

FRONTIN

Mais, Monsieur, si vous ne voulez pas me laisser parler, je ne puis pas vous tirer de l'erreur où vous étés. Madame a raison.

TIMANTE

Parle donc[.]

FRONTIN

Motus toi, ou... Monsieur, il est vrai que voila le muet que je vous fis voir hier au soir, mais comme depuis huit_jours j'avais demandé partout des muets par votre ordre, un moment après que vous fûtes parti on m'en mena un autre ; je le trouvai plus à mon gré que celui-ci, et je le menai chez Madame en la place de ce vilain mâtin.

Mâtin : Terme d'injure populaire. Mâtin, mâtine, celui, celle qu'on assimile à un mâtin, à un chien. [L]

LA COMTESSE

Frontin raccommode fort bien la chose.

FRONTIN

Qu'auriez-vous fait, Madame, de cette bête-là ?

TIMANTE

Il me semble pourtant que d'abord tu ne m'as pas dit....

FRONTIN

J'ai voulu vous le dire, Monsieur, mais quand vous avez une fois pris la mouche, y a-t-il moyen de vous parler ?

SIMON, en colère

Ah, of, of, ah.

FRONTIN

Ah, os, os ,ah, tu as beau faire, nous n'avons plus besoin de toi. Il en est en colère, comme vous voyez : il faut lui donner quelque chose pour sa peine : c'est ce qu'il veut dire, il est bon garçon.

TIMANTE

Volontiers. Donne-lui ces dix_pistoles, et qu'il s'en aille.

FRONTIN, ne lui en donnant que cinq

Tiens, retires-toi.

SIMON

Monsieur, il en retient la moitié.

TIMANTE

Oh, oh, qu'est ceci ? Voici vraiment un plaisant miracle.

MARINE

C'est la force de l'or.

LA COMTESSE

C'est donc là de ces muets que vous me vouliez donner ?

TIMANTE

Frontin, quelle pièce avais-tu dessein de me jouer ? Voila ta fourberie découverte, quel était ton dessein ? Parle, coquin : réponds : tu ne dis mot ?

FRONTIN

Vous me voyez, Monsieur, dans un si grand étonnement, que je ne puis parler, la parole de cet homme-là a étouffé la mienne. Sauves-toi.

TIMANTE

Non, tu ne t'en iras pas ; Marine empêche qu'il ne forte.

FRONTIN

Empêche-le aussi de parler.

TIMANTE

Je veux savoir la vérité.

FRONTIN

Un muet parler soudainement ! Je tremble, Monsieur, et il faut regarder ceci comme un grand prodige.

LA COMTESSE

Tu comptes assez sur notre simplicité, pour te flatter que nous croyons que cet homme ait été muet ?

FRONTIN

Voyez ! Je l'ai crû moi.

TIMANTE

Il faut confondre ce coquin : parle tout à l'heure.

FRONTIN

Gardes-t'en bien.

MARINE

Frontin te rouerait de coups.

TIMANTE

Parleras-tu !

FRONTIN

Vous voyez bien, Monsieur, cela est inutile.

TIMANTE

Impudent, je t'apprendrai à te jouer de nous.

Les pages 124 et 125 sont manquantes.

LA COMTESSE

Laissez-le, Timante, Il vaut mieux voir comme il se tirera d'affaire.

TIMANTE

Je le veux puisque vous le voulez.

FRONTIN

Oh, Monsieur, si c'était le première fois qu'une muet eut parlé, je ne saurais que dire ; mais n'avez vous pas lu l'histoire de ce Roi, qui avait un fils, ou une fille, n'importe qui n'avait jamais parlé ? C'était donc un fils !

TIMANTE

Quel coq_à_l_âne nous vient-il faire, ce coquin !

FRONTIN

Attendez jusqu'au bout. écoutez, Madame, Vous allez entendre un beau trait d'histoire, et qui est fort à propos. Ce roi avait donc un fils qui était muet : hé, mon_Dieu, Comment s'appelait donc ce roi ?

TIMANTE

Que nous vient conter ici ce maraud, et qu'avons-nous à faire de l'histoire de Crésus !

LA COMTESSE

Laissez le dire, il conte joliment. Hé bien ?

FRONTIN

Oui, Crésus, justement. Vive Madame, elle aime l'histoire, c'est aussi une belle chose que l'histoire. Crésus donc étant dans sa ville de Sardes qui venait d'être prise d'assaut : voulez-vous que je vous fasse une brève description du siège ?

LA COMTESSE

Oh, pour cela, non.

[FRONTIN]

Un soldat l'allait tuer sans le connaître, quand son fils qui était muet, comme j'ai dit, vit le péril si proche, la crainte qu'il eut pour son père lui fit faire un si grand effort, que tout_à_coup : admirez l'effet du sang, les caractères du gosier s'ouvrirent, se rompirent ; les palissades de la parole se brisèrent, cette épiderme qui enveloppe la prononciation se fendit, l'obstruction de la voix s'amollit, les omoplates des syllabes s'écartèrent, et laissèrent aux mots un passage libre ; les esquinancies auparavant enflées, s'aplatirent ; la luette s'échauffa, les lignes de la taciturnité furent forcées, la nature conduisit de sa propre main l'articulation jusques dans les retranchements du silence ; sa langue se délia, et il s'écria, sauvez le Roi.

Bas, à Simon.

Eh, sauve-toi, sauve-toi donc, disait-il à son père.

Esquinancie : Terme de médecine. Inflammation de la gorge. [L]

LA COMTESSE

Voila en vérité un beau récit.

TIMANTE

Eh, Madame vous avez trop de complaisance pour ce coquin, et moi sans tant de miracle, je ferai parler ton muet à coups_de_bâton... Mais qu'est-il devenu ?

MARINE

Il s'est sauvé sans que je l'en aie pu empêcher.

LA COMTESSE

Pourquoi ne nous en avertissais-tu pas ?

MARINE

Je n'ai osé interrompre le récit de Frontin.

FRONTIN

Si vous voulez, Monsieur, je courrai après lui, je le rattraperai assurément.

TIMANTE

Non. Il me tombera quelque jour en main, j'aime mieux voir tout à l'heure l'autre muet. Ho là, Marine, va le quérir, puisque Madame veut qu'il sorte.

FRONTIN

Encore ?

MARINE

Tu ne t'en tireras jamais.

TIMANTE

Va donc, Marine.

FRONTIN

Attends. Monsieur, cet autre muet est un garçon de famille qui est venu ici de nuit et sans être connu.

TIMANTE

N'importe.

LA COMTESSE

Dépêchez-vous, Marine.

FRONTIN

Attends. Madame, il ne faudrait pas le faire sortir de jour avec l'habit qu'il porte, si ses parents...

TIMANTE

Je le mènerai dans mon carrosse, personne ne le verra.

LA COMTESSE

Allez vite, Marine.

FRONTIN

Attends. Ce muet au moins ne saurait aller en carrosse sans s'évanouir, il craint terriblement cette voiture.

MARINE

S'il ne faut aussi qu'attendre jusqu'à tantôt.

TIMANTE

Non, non, ce que Madame vient de me dire de ce muet me donne envie de le voir : va-le quérir.

LA COMTESSE

Allez-le faire venir.

FRONTIN

Garde-t'en bien.

MARINE

Ne crains pas cela. Je vais vous l'amener.

SCÈNE X. LA COMTESSE .TIMANTE, FRONTIN.

LA COMTESSE

Avez-vous su Timante, ce qui s'est passé chez vous en votre absence ?

TIMANTE

Non, Madame, je n'ai vu encore personne.

LA COMTESSE

On vient de me dire que votre frère le Chevalier se sauva hier du logis.

TIMANTE

Mon frère, Frontin !

FRONTIN

Oui, Monsieur, je sais ce que c'est.

LA COMTESSE

Votre père en est extrêmement alarmé.

TIMANTE

Tu sais ce qu'il est devenu ?

FRONTIN

Oui, Monsieur, le Chevalier n'est pas perdu. Je vous informerai de tout en temps et lieu.

TIMANTE

Tu as bien la mine d'avoir fait quelque tout de ton métier.

FRONTIN, bas

Cela se pourrait, Monsieur, pour votre service pourtant.

SCÈNE XI. Marine, La Comtesse, Frontin.

MARINE

Je ne vous mène point le muet, Madame, le Capitaine s'en divertit, et j'ai crû qu'étant chez vous, je ne pouvais le lui ôter sans incivilité.

FRONTIN

Voilà la Reine des filles, pour entendre parfaitement bien son monde.

MARINE

Au reste de nos fenêtres j'ai vu entrer ici le père de Monsieur avec ce Marquis qui ne le quitte jamais.

TIMANTE

Il ne faut pas qu'ils me voient.

LA COMTESSE

Passons dans mon petit appartement, nous n'y trouverons que Zaïde.

TIMANTE

Suis-moi, j'ai à te parler.

FRONTIN

Et moi j'ai à parler à Monsieur votre père et au Marquis. Entrez vite : je les entends. Je vous informerai de tout. La peste ! Me voilà sorti d'un terrible embarras. Je ne voulais pas lui découvrir la chose devant la Comtesse, cependant le voila chez elle ; je ne puis plus éviter qu'il ne la sache : s'il est sage, il m'en saura bon gré.

SCÈNE XII. Le Baron, Le Marquis, Frontin.

LE MARQUIS

Quelle faiblesse de croire si légèrement !

LE BARON

Ah ! Marquis, si vous étiez son père, vous feriez comme moi.

FRONTIN

L'amour et les sorciers, Monsieur, sont de terribles gens.

LE MARQUIS

Mais avant que de se mettre de pareilles choses dans l'esprit, on examine bien...

LE BARON

Cela est tout examiné.

LE MARQUIS

Quoi, vous l'allez marier sans consulter vos amis ?

LE BARON

J'ai consulté sur cela le plus grand homme du monde ; demandez à Frontin.

FRONTIN

Grand homme assurément.

LE BARON

Il n'y a pas de temps à perdre.

LE MARQUIS

J'ai des raisons qui m'obligent à ne vous presser pas davantage sur cela.

LE BARON

Frontin, as-tu revu le Chevalier ?

FRONTIN

Oui, Monsieur,

LE BARON

Et bien, sa mélancolie ?

FRONTIN

Elle continue toujours.

LE BARON

Le pauvre garçon !

FRONTIN

Depuis tantôt, Monsieur, elle a même un peu augmenté.

LE BARON

Augmenté !

FRONTIN

Oui, Monsieur, présentement il est presque sourd.

LE BARON

Cela n'est pas concevable.

LE MARQUIS

Quelles chimères !

LE BARON

Ah ! Marquis, je l'ai vu moi-même ; il faut lui parler haut pour le faire entendre.

FRONTIN

Oh ! Monsieur, à présent il n'entend rien, si l'on ne crie.

LE BARON

Si l'on ne crie !

FRONTIN

Oui, Monsieur, et très fort.

LE BARON

Allons, Frontin, puisqu'il est chez la Comtesse, sais-le venir, que je consente à son mariage avec Zaïde.

FRONTIN

Quoi, Monsieur, en cet état vous voulez le marier.

LE BARON

C'est ce grand médecin qui l'a ordonné.

FRONTIN

Le charlatan !

LE BARON

Point. Il dit qu'il est malade d'amour pour Zaïde , et qu'il faut se dépêcher de les unit ensemble.

FRONTIN

Le bourreau !

LE BARON

N'en dis point de mal.

FRONTIN

Ah ! Monsieur, je le connais mieux que vous.

LE BARON

Il assure qu'il guérira.

FRONTIN

Oui, Monsieur, mais voila pour vous une terrible ordonnance.

LE BARON

Le pauvre garçon me plaint. Je ne te croyais pas d'un si bon naturel.

FRONTIN

Ah ! Monsieur.

LE BARON

Va, je veux mettre au feu les informations qu'on m'a fait faire contre toi. Allons fais venir le Chevalier.

LE MARQUIS

Demeure, Frontin. Croyez-moi, Baron, venez vous reposer un moment chez moi. Je ne songe plus à combattre vos sentiments ; mais nous aviserons ensemble comment il faudra s'y prendre pour terminer cette affaire sans éclat. Il faut commencer par en parler au Capitaine.

FRONTIN

Si vous voulez, Monsieur, j'irai lui dire que vous souhaitez de lui parier ; je crois qu'il est chez la Comtesse.

LE MARQUIS

Hé bien, allons attendre chez nous qu'il en sorte ; c'est une affaire dont il faut lui aller parler chez lui.

LE BARON

Allons donc chez vous. Pardonnez à la faiblesse d'un père pour son fils. Frontin, trouve-toi ici dans un moment, nous pourrons avoir besoin de toi.

FRONTIN

Je n'y manquerai pas, Monsieur. Voilà ma dupe tout du long dans mes panneaux ; mais il faut aller trouver ce coquin de Simon. L'argent que je lui ai pris pourrait bien l'obliger à revenir encore ici m'embarrasser, il vaut mieux qu'il m'en coûte quelques pistoles, ensuite j'irai parler au Capitaine. Pour ce qui est d'éclaircir mon Maître et la Comtesse, j'ai du temps de reste, quand ils font ensemble ils ne se séparent pas si tôt. Ils s'aiment ; j'ai agi pour leurs intérêts, ils me pardonneront tous deux, l'un pour l'amour de l'autre.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE.

FRONTIN, seul

Je n'ai pu trouver ce pendard de Simon ; ce maraud se fait bien.

SCÈNE II. Timante, Frontin.

TIMANTE

Ah ! Malheureux, fallait-il avoir recours à cet expédient ? Si j'avais été ici, je t'en aurais bien empêché.

FRONTIN

Ho Monsieur , il n'y en avait point d'autre à prendre pour vous empêcher d'être déshérité.

TIMANTE

Donner ce déplaisir à mon père !

FRONTIN

Monsieur, aux maux violents il faut des remèdes de même.

TIMANTE

Quelque rigueur que mon père exerce contre moi, je ne puis approuver qu'on lui ait causé ce chagrin, et je ne voudrais point pour toutes choses au monde qu'il put croire que j'ai consenti à cette fourberie ; s'il vient à savoir que tu en sois l'auteur, je tremble pour toi.

FRONTIN

Allez, Monsieur, il n'a garde de m'en soupçonner.

TIMANTE

Tu te tromperas dans ton calcul.

FRONTIN

Bon, je suis à présent de son conseil secret.

TIMANTE

Quelques précautions que l'on prenne pour soutenir un mensonge, la vérité se fait sentir malgré qu'on en ait, et les fourberies les mieux concertées, se démentent toujours par quelque endroit ou l'on n'a pas pensé.

FRONTIN

J'ai pourvu à tout.

TIMANTE

Cependant je ne vois pas que ce que tu fais avance fort mes affaires auprès de la Comtesse.

FRONTIN

Vos affaires ! Puis-je mieux les avancer et la Comtesse était-elle assez riche pour épouser un homme déshérité ?

TIMANTE

Mais enfin, comment obliger mon père à consentir à mon bonheur ?

FRONTIN

Laissez seulement achever l'affaire du Chevalier, nous trouverons après quelque invention pour la vôtre.

TIMANTE

Je ne veux point au moins me servir d'un mensonge.

FRONTIN

Et comment faire autrement ? Un menteur est aussi nécessaire dans les mariages qu'un Notaire. Y dit-on jamais de part et d'autre la vérité, et n'y fait-on pas au plus fin ? Mais nous n'en sommes pas encore là. Rentrez chez la Comtesse : je vais attendre ici que le Capitaine en sorte pour l'avertir de tout. Mais voici nos maudits vieillards qui m'en empêchent.

SCÈNE III. Le Baron, Le Marquis, Frontin.

LE MARQUIS

Voilà Frontin tout à propos.

LE BARON

Frontin mon ami, va savoir chez la Comtesse si je pourrais dire un mot en particulier au Capitaine.

LE BARON

Je vais, Monsieur, le prier de votre part de se rendre dans cette salle.

LE BARON

Fort bien. Va mon pauvre garçon.

LE MARQUIS

Demeure, Frontin : le voici heureusement qui sort.

FRONTIN, bas

Tant pis, je voudrais bien lui avoir dit un mot en particulier.

SCÈNE IV. Le Capitaine, Le Baron, Le Marquis, Frontin.

LE CAPITAINE

Très humble, Messieurs. Parbleu je viens de voir là-dedans un muet qui m'a bien fait rire.

LE BARON

Hélas !

LE CAPITAINE

Vous êtes donc encore en peine du Chevalier ? Je vous trouve triste ; vous devriez aller voir ce muet, il vous ferAit passer votre mélancolie.

LE BARON

Qu'entends-je, Marquis !

LE CAPITAINE

Serviteur, Messieurs, je pars demain, j'ai des affaires.

LE BARON

Ne pourrais-je pas, Monsieur...

LE CAPITAINE

Que voulez-vous ? Je suis pressé.

LE BARON

Monsieur, je suis venu ici tout exprès... Je sais que je devrais être allé chez vous...

LE CAPITAINE

Eh, morbleu point de cérémonies ; vous savez que je ne suis pas façonnier.

Façonnier : Celui qui affecte une vertu qu'il n'a pas. [L]

LE BARON

Et bien, Monsieur... Marquis...

LE CAPITAINE

Oh, ventrebleu dépêchez-vous donc, ou je vous plante là.

LE BARON

Je vous prie, Monsieur, de consentir que mon fils le Chevalier épouse cette Zaïde qui vous tient lieu de fille.

LE CAPITAINE

Votre fils le Chevalier ?

LE BARON

Oui, Monsieur.

LE CAPITAINE

Et vous ne savez pas où il est.

LE MARQUIS

Monsieur en a eu des nouvelles.

LE CAPITAINE

Qu'il épouse Zaïde : ne vous moquez-vous point ?

FRONTIN

Oh non, Monsieur, c'est tout de bon.

LE BARON

Oui, Monsieur, je vous supplie que ce mariage se fasse aujourd'hui même.

LE CAPITAINE

Vous me le demandez d'une manière bien lugubre.

FRONTIN

Monsieur parle toujours ainsi.

LE CAPITAINE

Oui-da, Monsieur, je vous accorde ma fille et tout mon bien avec elle. Hé, Marine, amène-moi Zaïde.

SCÈNE V. Zaïde, Marine, Le Capitaine, Le Baron, Le Marquis, Frontin.

MARINE

La voici, Monsieur, qui sortait pour vous parler.

Je vous prie, Monsieur, de me ramener chez votre soeur.

LE CAPITAINE

Nous parlerons de cela tantôt, ma fille ; voila Monsieur_le_Baron qui veut vous donner pour époux son fils le Chevalier.

Le Chevalier ?

FRONTIN

Oui, Mademoiselle.

ZAÏDE

Et le connaissez-vous.

LE CAPITAINE

Non, je ne l'ai jamais vu ; mais puisque Monsieur est son père, je ne doute point qu'il ne soit brave homme.

FRONTIN

Assurément, Monsieur.

SCÈNE VI. Le Capitaine, Le Baron, Le Marquis, Zaïde, Marine, Frontin, Le Chevalier.

LE CAPITAINE

Ah ! Voici ce drôle de muet qui m'a tant fait rire ; il faut qu'il soit de la noce.

FRONTIN

Il en sera, Monsieur. Hum....

MARINE

On ne peut rien faire sans lui.

LE CAPITAINE

Mais qu'a-t'il fait au Baron ? Il se met à genoux ; il pleure ; il soupire ; il lui demande pardon ; il lui montre Zaïde.

LE BARON

Levez-vous.

FRONTIN

Il faut crier plus haut.

LE CAPITAINE

Que veut dire ceci ?

LE BARON

Mon fils !

LE CAPITAINE

Son fils ?

LE BARON

Levez-vous on vous accorde Zaïde.

LE CAPITAINE

Zaïde.

FRONTIN

Voilà qui me va faire pleurer.

MARINE

En effet cela est touchant.

LE CAPITAINE

Monsieur le Baron.

LE BARON

Monsieur.

LE CAPITAINE

Quelle Comédie jouons-nous ici.

LE BARON

Monsieur, vous voyez le Chevalier.

LE CAPITAINE

Votre fils, celui pour qui vous demandez Zaïde ?

LE BARON

Oui ; Monsieur.

LE CAPITAINE

Parbleu vous me la donnez belle.

FRONTIN

Mais...

LE CAPITAINE

Il n'y a point de mais qui tienne. Je ne donne point ma fille à un muet.

FRONTIN

Eh Monsieur ! Les Médecins ont assuré qu'il parlera, criera, pestera, donnera peut-être sa femme au diable dès qu'il sera marié.

MARINE

Sérieusement, Monsieur, les Médecins ont dit qu'il n'est rien de si bon pour faire revenir la parole, que la compagnie d'une femme.

LE CAPITAINE

Et bien va-t'en dire de ma part à tes médecins qu'ils lui ordonnent leurs filles pour le guérir.

LE BARON

Ah Marquis ! Il n'y consentira jamais.

FRONTIN, lui parlant à l'oreille

Vous m'entendez bien ?

LE CAPITAINE

Va te promener, je ne donne pas comme cela dans le panneau.

MARINE

Ne voyez-vous pas que c'est, pour obliger son père...

LE CAPITAINE

Tais-toi, je crois qu'il serait encore plus facile de faire parler que de rendre muet. Tête_bleu, Monsieur, pour qui me prenez-vous ? Savez-vous que quand le Chevalier serait le fils du grand_Mogol, il n'y aurait rien à faire ? Qu'il parle et j'y consentirai.

FRONTIN

Au Chevalier qui veut parler.

St, st.

LE MARQUIS

Vraiment s'il parlait, Monsieur, peut-être n'y consentirait pas.

LE CAPITAINE

Et moi, vous dis-je, je n'y consentirai point s'il ne parle.

FRONTIN

Monsieur, je vous cautionne que ce soir il parlera comme un livre.

LE CAPITAINE

À d'autres.

MARINE

Fiez-vous à ce qu'il vous dit. Je vous en réponds aussi.

LE CAPITAINE

Voilà morbleu deux bonnes cautions, Zaïde point de muets, je vous prie.

LE BARON

Ah Marquis !

LE CAPITAINE

Je vais dire à la Comtesse de se donner bien de garde d'y consentit en mon absence, attendez-moi je viens vous reprendre pour vous mener chez ma soeur.

LE BARON

C'en est fait Frontin.

FRONTIN

Je vais le suivre, ces pestes de Marins sont durs d'oreille, mais il ne faut pas encore désespérer.

SCÈNE VII. Le Baron, Le Marquis, Le Chevalier, Zaïde, Marine, Un Laquais.

LE LAQUAIS, au Baron

Monsieur,il y un homme là-bas dans la cour qui demande à vous parler en particulier, et tout à l'heure, pour une chose de la dernière conséquence.

LE BARON

Marquis venez, s'il vous plaît, avec moi, ne m'abandonnez pas en l'état où je suis, nous reviendrons ici dans un moment.

SCÈNE VIII. Marine, Le Chevalier.

MARINE

Hâtez-vous de profiter de la liberté qu'on vous laisse d'aller tout déclarer au Capitaine, personne ne le détrompera si bien que vous.

LE CHEVALIER

À la fin je respire, je sors de plus violent état où jamais un amant puisse être, je perdais Zaïde si je parlais, si je ne parlais pas je la perdais aussi ; mais allons.

SCÈNE IX. Le Capitaine, La Comtesse, Zaïde, Marine, Frontin, Le Chevalier.

LE CAPITAINE

En effet il parle ; si je l'avais su plutôt c'était une affaire faite.

LA COMTESSE

Tu peux bien rendre grâces à ton maître, sans lui tu te serais mal trouvé de m'avoir joué cette pièce.

LE CHEVALIER

Madame... Monsieur... L'amour... Vous connaissez Zaïde pourrez-vous ne me point pardonner tout ce que j'ai entrepris.

LA COMTESSE

Chevalier, je suis bonne, et je considère Timante, vous aimez Zaïde, nous savons qu'elle ne vous hait point ; nous venons ici pour vous rendre tous les bons offices qui dépendrons de nous.

LE CHEVALIER

Quelles assez fortes preuves de reconnaissance...

FRONTIN

Laissons là votre reconnaissance, nous n'avons pas de temps à perdre, le Baron va revenir, songeons à rajuster toutes choses. Secondez moi bien.

LE CAPITAINE

Ah ! Parbleu, je vais lui dire que j'y consens, ne te mets pas en peine.

FRONTIN

Ce n'est pas assez. Continuez vous à faire le muet, et laissez-moi conduire le reste. Le voici.

SCÈNE X. Le Baron, Le Marquis, Le Capitaine, La Comtesse, Zaïde, Marine, Frontin.

FRONTIN

Monsieur, j'ai tant fait qu'enfin j'ai obligé Monsieur à consentir...

LE BARON

Ah traître ! Me jouer de la sorte !

FRONTIN

Qu'avez-vous donc, Monsieur ?

LE BARON

J'ai de quoi te faire pendre, scélérat.

MARINE

Quelqu'un t[']a trahi.

LE BARON

Et vous, mon fils, n'avez-vous point de honte.

Le chevalier se jette à genoux.

LE CAPITAINE

Que veut dire ceci.

LE MARQUIS

Nous ne donnons plus, Monsieur dans ces panneaux ; Monsieur votre père vient d'être informé de tout.

FRONTIN

Et de quoi, Monsieur.

FRONTIN

Tais-toi, coquin ? Infâme, je suis si en colère, que je ne puis parler.

MARINE

Je saiS tout.

FRONTIN

J'en tremble.

MARINE

Je te le disais bien.

LE BARON

Ta payeras cher l'alarme que tu m'as donnée.

FRONTIN

Vous verrez, Monsieur, qu'on vous aura fait entendre...

LE BARON

Qu'on fasse venir Simon.

FRONTIN, bas

Ah, je suis perdu !

LE CAPITAINE

Le voila muet à son tour.

FRONTIN

J'ai de quoi me vEnger de ce voleur.

SCÈNE XI. Le Baron, Le Marquis, Le Capitaine, Zaïde, Le Chevalier, Frontin, Marine, Simon.

LE BARON, prenant Simon par le bras

Avance, avance, montre-toi. Voilà le pauvre diable à qui Frontin avait persuadé de faire le muet, parce que Timante en avait promis un à Madame : voilà l'homme enfin en la place duquel ce traître a fait entrer le Chevalier.

LE MARQUIS

Avec quelle adresse il nous a tous joués !

MARINE

Tu as besoin d'un coup de maître.

FRONTIN

Monsieur, je vais vous faire venir mon maître qui vous assurera...

LE BARON

Tu ne sortiras point, infâme, demeure là, et confesse que tu es le plus méchant de tous les hommes.

FRONTIN

Vous ne connaissez pas, Monsieur, le scélérat à qui vous ajoutez foi : c'est un coquin , un fripon qui a changé mille fois de nom, et qui porte une fausse barbe.

SIMON

Hé bien oui, que veux-tu dire ? C'était moi qui devais être le muet de Madame.

LE CAPITAINE

J'ai vu cet homme-là quelque part.

LE MARQUIS

Ce visage ne m'est pas inconnu.

LE CAPITAINE

Ah ! Voleur, je te trouve.

FRONTIN

Je vous l'ai bien dit, Monsieur que c'était un méchant homme.

LE BARON

Ne crois pas te tirer d'affaires.

LE CAPITAINE

Zaïde, c'est Griffon_le_Sicilien.

LE MARQUIS

Griffon_le_Sicilien !

Quoi, ce Griffon dont je vous ai ouï si souvent parler, qui nous vola dès que nous eûmes pris terre ?

LE CAPITAINE

Lui-même, le frère de votre nourrice espagnole qui mourut le jour de votre prise.

LE MARQUIS

Une nourrice espagnole !

FRONTIN

C'est un pendard, vous dis-je, qui a changé vingt fois de nom.

LE BARON

Cela ne fait rien pour toi.

LE MARQUIS

Serait il possible !

FRONTIN, au Capitaine

Monsieur, tirez-moi d'ici, je vous ferai rendre ce qu'il vous a volé.

LE CAPITAINE

Je l'entends bien ainsi.

FRONTIN

Voila déjà une chaîne d'or qu'il m'avait donné à vendre.

LE MARQUIS

Donne-la-moi voyons.

LE BARON

Vous aurait-il volé aussi ?

FRONTIN

Assurément.

LE MARQUIS

Que vois-je ! Je n'en puis plus douter.

LE BARON

Qu'est-ce donc ?

LE MARQUIS

Hélas ! Dis-moi, malheureux, comment te sauvas-tu du naufrage lorsque ma fille périt ? Je te reconnais : tu étais avec elle lorsque je l'envoyai à sa mère qui était à Palerme : et j'avais donné cette chaîne d'or à sa nourrice espagnole.

SIMON

Monsieur, je vous demande pardon, votre fille ne périt point : nous la sauvâmes ; nous fûmes pris par des Corsaires, et le lendemain Monsieur nous reprit sur les cotes d'Espagne.

LE MARQUIS

Ah ! Baron.

LE CAPITAINE

Voilà assurément la même fille qui tomba alors entre mes mains il y aura justement treize ans le mois prochain.

Ah Ciel !

LE BARON

Qu'entends-je !

LE MARQUIS

Ah ! Zaïde, vous êtes ma fille. Ce que Monsieur me dit ; le temps de votre prise ; la nourrice Espagnole ; Griffon que voila ; cette chaîne que je reconnais ; tout me le confirme, et plus que tout encore, les secrets mouvements de la nature qui s'élèvent au fond de mon coeur. Zaïde, vous êtes ma fille.

Quel bonheur pour moi !

FRONTIN

Et pour moi encore plus grand.

MARINE

Tu as été plus heureux que sage.

LE CHEVALIER

Juste Ciel !

LE BARON

Ah ! Marquis, le Ciel a fait ce miracle pour une alliance que nous avons tant souhaitée.

LE MARQUIS

Oui, Baron. Monsieur, vous me rendez toute la joie de ma vie.

LE CAPITAINE

Je vous la cède ; mais je veux qu'elle soit mon héritière.

LA COMTESSE

Que je m'estime heureuse, Monsieur, de l'avoir toujours aimée tendrement !

SCÈNE DERNIÈRE. Le Baron, Le Marquis, Le Chevalier, Timante, Le Capitaine, La Comtesse, Zaïde, Frontin, Marine, Simon.

TIMANTE

Que viens-je d'apprendre, mon père ? Quel bonheur ! N'y en aura-t-il pas aussi pour moi.

LE MARQUIS

Allons, mon cher ami, en faveur d'un si beau jour, rendez tous vos enfant heureux.

LE BARON

Madame,je vous prie d'agréer Timante pour époux.

LE MARQUIS

Grâce surtout à Frontin.

LE BARON

Je lui pardonne tout.

FRONTIN

Vous m'avez pourtant fait une belle peur. Mais, Madame, si vous ne m'accordez Marine, il vaut autant m'envoyer pendre.

LA COMTESSE

Je te l'accorde.

TIMANTE

À condition qu'il renoncera aux fourberies.

FRONTIN

Tubieu ! J'ai trop frisé la corde.

Friser : Fig. Friser la corde, être bien près de subir quelque perte. [L]

SIMON

Serai-je seul malheureux.

LE CAPITAINE

Je te donne ce que tu m'as volé.

4 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica