Prologue en vers· Pour Servir de Prologue du Grondeur
Les Sifflets
Représentée pour la première fois le 3 Février 1691.
Personnages
- ERASTE, homme du monde, sérieux
- DAMON, jeune homme de condition, enjoué
- LICIDAS, auteur
- MADEMOISELLE BEAUVAL, célèbre Aétrice
- UN GASCON
LES SIFFLETS,
SCÈNE PREMIÈRE. Damon, Licidas.
LICIDAS
J'ai quitté le métier.SCÈNE II. Eraste, Damon, Licidas.
ERASTE
Toujours aux nouveautés on vous voit le premier, N'avez-vous rien appris de celle qu'on nous donne ?DAMON
Rayez cela de vos tablettes ; Monsieur l'auteur, vous-même, est-ce que les poètes Donnèrent jamais à manger ? Sur cet article seul on les voit toujours sages.DAMON
Ce n'en est guère le chemin ; Il ne faut point chercher des flatteurs dans le vin ; La Comédie en fait l'expérience, Et l'on n'a pas connu les intérêts, En la plaçant entre deux cabarets. Il revient du Cormier, il sort de l'Alliance Fort peu d'approbateurs, et beaucoup de Sifflets.LICIDAS
C'est là que les ligues formées Ayant élu pour chef quelque siffleur banal, N'attendent que le signal Des chandelles allumées, Pour donner au Théâtre un assaut général.LICIDAS
Les Dimanches surtout.ERASTE
Ha, pour les jours de Fête, Je n'en serais pas caution. Mais ordinairement comptez que cette guerre Naît d'un légitime courroux ; Dans ce formidable parterre. D'où partent les plus rudes coups, On trouve toute la justesse, Tout le bon sens, tout le bon goût, Tout l'esprit, toute la finesse, Et toute la délicatesse Qu'on demande aujourd'hui pour bien juger de tout : Enfin presque toujours la raison, la justice Au murmure public ont la meilleure part.LICIDAS
Et quelquefois aussi l'envie et le caprice. Échouer par chagrin, réussir par hasard, Est le destin commun aujourd'hui des spectacles : On en verra bien peu déformais résister À ce cruel destin, à moins de grands miracles. On n'y va plus pour écouter. Les jeunes gens y vont traiter de leurs affaires, Faire assaut de tabac, troquer des tabatières, S'informer du bon vin. Fi, se laisser toucher À des plaisirs si secs, sent trop la vieille mode. Par habitude encor le monde y va chercher Hors le spectacle seul tout ce qui l'accommode. Celui-ci qui lui donne à souper chez Lami ; Celui-là la maîtresse, et l'autre son ami, Qui fait en l'abordant, par sa voix, par son geste, Un bruit qui force enfin les gens à décamper, En louant en secret l'écornifleur modeste Qui n'y vient chercher qu'à souper. Ce font caquets, fracas, qui jamais ne finissent ; Jugez si c'est partout un tumulte achevé Les lieux que les femmes remplissent Sont ceux où le silence est le mieux observé.Lami : traiteur.
LICIDAS
De tout temps les femmes ont parlé : C'est un point sur lequel on doit leur faire grâce. Il est vrai, quelquefois l'Acteur en est troublé : Mais on les voit au moins qui demeurent en place.LICIDAS
Tour le repos public Dieu veuille qu'on en fasse Au premier jour autant de tous ces esprits vifs ; Changeant aussi souvent de lieu que de grimace, Sur ce vaste Théâtre ils se trouvent captifs, C'est pour leur promenade un trop petit espace.DAMON
S'imaginer aussi de les rendre attentifs À vos Pièces à la glace, C'est terriblement se flatter.DAMON
Mais.LICIDAS
De grâce, Y voyez-vous venir quelqu'un pour écouter ? On y vient pour fronder, pour tailler tout en pièces ; On voit de ces frondeurs un peloton mutin, Qui...LICIDAS
En ce temps l'entreprise est grande ; Et l'on ne peut ainsi parler Tant que l'on n'aura pas défendu de siffler, Sur peine d'une grosse amende.DAMON
Oh ! Je ne doute point que vous ne trouvassiez Cette amende fort équitable, Et surtout si le tiers en était applicable Aux auteurs disgraciés. Vos plaintes là-dessus sont de pures chimères ; Rien ne tient mieux les gens dans leur devoir. Écoutez-moi ; vous allez voir Si les Sifflets font nécessaires. Chez un Marchand moins riche en bijoux qu'en caquet, L'un près de l'autre un jour se rencontrèrent La Trompette et le Sifflet, Qui sur le pas d'abord se querellèrent. Leur procédé fut violent ; L'un est traître et moqueur, l'autre fière et bruyante. Sans la présence du marchand Leur querelle eût été sanglante. La Trompette bravant d'un ennemi si vain Le ridicule orgueil et l'impuissante rage, Crut avoir tout l'avantage D'une Géante contre un Nain. Oses-tu, disait-elle, au plus beau de mon règne, De ton mérite au mien faire comparaison ? Es-tu jusqu'à ce point dépourvu de raison, Vil instrument que l'on dédaigne, Qui serais ignoré de tous, Sans les criminels rendez-vous Où tu servais jadis dans l'horreur des ténèbres ? Aujourd'hui le Pont-Neuf jouit d'un plein repos. Trop de catastrophes célèbres Ont servi de pompes funèbres Aux prouesses de tes Héros. Si tu prends déformais ces manières mutines, Vois en moi qui te châtiera. Es-tu si glorieux, parce qu'à l'Opéra Tu fais mouvoir des façons de machines ? Je vois bien ce qui t'a gâté, Ce font les airs d'autorité Qu'on te souffre à la Comédie. Les tours que tu fais là te paraissent galants : Mais regarde de quelles gens Ton insolence est applaudie. Moi, je fais mon devoir toujours près des guerriers, Je leur fais moissonner des forêts de lauriers, Je ramène, j'excite un languissant courage ; On me doit des hauts faits qu'on ne peut oublier. N'as-tu pour tout avantage Autre chose à publier, Répartit le Sifflet d'un air assez tranquille ? Avec un mot je veux t'humilier. Dans le camp des Français, instrument inutile, De leur haute valeur tu n'es que le témoin ; D'exciter leur courage a-t-on quelque besoin ? Crois-moi, rabaisse un peu de ce ton de tonnerre, Tu n'auras pas longtemps matière à tes discours : Eh ! Fanfaronne, la guerre Ne durera pas toujours. Nos victoires sont trop complètes Pour ne voir pas dans peu tout calme, ou tout soumis. À quoi servirez-vous alors, pauvres Trompettes ? La France au premier jour sera sans ennemis, Et jamais sans mauvais poètes. Pendant ce plaisant démêlé Le Marchand par plaisir ayant dissimulé, À la fin éclata de rire. Pour mettre toutefois la paix dans sa maison, Je suis fâché, dit-il, Trompette, de vous dire Que le Sifflet a raison : Vous nous contez des sornettes, Quand vous faites sonner si haut vos grands emplois : Depuis un certain temps je débite en un mois Beaucoup plus de Sifflets qu'en deux ans de Trompettes. Il vous dit vrai, bientôt vous serez au filet, La paix vous rendra muette, On ne conservera que la douce musette, Le hautbois et le flageolet, Pour chanter les amours sur les bords de la Seine ; Et le redoutable Sifflet, Pour corriger les abus de la scène. Ces vers vous plaisent-ils ?LICIDAS
Si...DAMON
Mon intention Est de savoir comment Eraste les regarde. Pour vous, Monsieur, je n'ai garde De vous faire jamais pareille question. Mais on va commencer. Voici l'instant fatal, Et je vois dans cette coulisse.ERASTE
Qui ?DAMON
Mademoiselle_Beauval.Mademoiselle Beauval (1648-1720) : actrice de la Comédie Française. Elle débuta en 1670 et est devenue sociétaire en 1680.
DAMON
J'en augurerais mal.SCÈNE III. Mademoiselle Beauval, Damon, Eraste, Licidas,
MADEMOISELLE BEAUVAL
Crève plutôt l'auteur de la frayeur qu'il a. Renvoyer ce beau monde-là : Vraiment nous aurions bonne grâce. Rendre un double, encore moins, qu'il compte sur cela.MADEMOISELLE BEAUVAL
Vous ririez trop, Messieurs, de voir ce qui se passe. L'Auteur de cette pièce, orgueilleux, confiant, (Comme ils font tous) gardant pour lui seul son estime, S'applaudissant toujours, et toujours décriant Tout ce qui ne vient point de son esprit sublime ; Idolâtre éternel de ses productions, Traitant tous les Auteurs près de lui d'Allobroges, Au Grondeur chaque jour ajoutait des éloges. Il le fallait entendre aux répétitions, Prôner sa comédie, élever ce chef d'oeuvre ; Il nous allait tous enrichir. De ce matin plus humble, et cherchant à gauchir, Le parterre lui semble aspic, serpent, couleuvre, Dans son premier courroux difficile à fléchir. L'affronter est, dit-il, une terrible chose. Combattu, mais trop tard, de ces réflexions, Je viens de le laisser dans les convulsions. On doit aux violons cette métamorphose, Qui du premier coup d'archer L'un rendu sourd et muet. D'abord il regardait allumer les chandelles, Sans trop paraître se troubler : Mais la toile levée, on l'a vu chanceler, Rougir, pâlir, céder à ses frayeurs mortelles. La peur entièrement a troublé son esprit, Il extravague et ne sait ce qu'il dit. Quoi qu'on lui représente, il raisonne pantoufle, Sa comédie en poche il tremble et n'entend rien, Nous ne la savons pas cependant assez bien Pour la jouer sans qu'on nous souffle : Nous sommes bien embarrassés. Je n'ai vu de mes jours une chose pareille.à Licidas. qui rit.
Ne riez point, autant vous en pend à l'oreille ; Depuis assez longtemps vous nous en menacez.SCÈNE IV. Mademoiselle Beauval, Damon, Le Gascon, Eraste.
MADEMOISELLE BEAUVAL
Vous ne pouviez, Monsieur, plus à propos venir. Qui peut mieux qu'un Gascon, en fait de hardiesse, Mener les gens tambour battant ?LE GASCON
À Mademoiselle Beauval.
Parlez.À Damon.
Ah te voilà, serviteur.À Eraste.
Hé bien, qu'est-ce ? S'agit-il donc ici d'un exploit important ?MADEMOISELLE BEAUVAL
D'encourager l'auteur.LE GASCON
Qu'est-ce donc qu'il craint tant ? Que l'on n'accompagne sa pièce De quelque concert éclatant ?MADEMOISELLE BEAUVAL
Vous voilà dans le fait sans que je vous l'explique.LE GASCON
J'entends les gens à demi-mot. Eh donc ! De se fâcher l'auteur est-il si sot ? Cet homme assurément n'aime pas la musique. Bagatelle ! Cela doit-il vous ralentir ! Nous sommes quelques bonnes lames, Qui ferons un orchestre à vous bien divertir.Vers de Molière dans l'Amphitryon.
MADEMOISELLE BEAUVAL
Quoi ?LE GASCON
Cela vous déplaît.MADEMOISELLE BEAUVAL
Oui, beaucoup, sans mentir.LE GASCON
Ah je n'ai su jamais rien refuser aux Dames ! Et si vous m'en priez, je puis vous garantir...LE GASCON
Si je les connais ? Ils font tous Mes amis et mes camarades. C'est une gloire parmi nous D'inventer sur ce point quelque mode nouvelle ; L'un fait bien le hautbois, l'autre le chaudronnier.LE GASCON
Ah c'est en quoi sans vanité j'excelle, Je fais faire un sifflet tout neuf sur ce modèle.En montrant un monstrueux sifflet.
MADEMOISELLE BEAUVAL
Celui-là suffisait, on n'en saurait trouver De meilleur pour jouer longtemps le premier rôle.ERASTE
Comment ?LE GASCON
Ne nous promet-on pas Des nouveautés de toutes sortes ? Comique, sérieux, tout franchira le pas.LE GASCON
N'importe.ERASTE
Quelle façon de décider ? De bonne foi je m'étonne Que l'on trouve plus personne Qui veuille se hasarder. Pour s'exposer sur la scène Il faut être avéré fou ; C'est s'aller rompre le cou, La chute est toujours certaine : Cependant vous rebutez Tel à force de vous craindre, Qui pourrait un jour atteindre. Peut-être aux grandes beautés. Vous sifflez d'une manière À désespérer les gens. Ou ressuscitez Molière, Ou soyez plus indulgent.MADEMOISELLE BEAUVAL
Ferons-nous pour vous vaincre un effort superflu ? Daignez tranquillement aujourd'hui nous entendre.LE GASCON
Jouerez-vous ?MADEMOISELLE BEAUVAL
Oui, Monsieur.MADEMOISELLE BEAUVAL
Quoi ! Vous ne voulez pas vous rendre !LE GASCON
Écoutez, sur ce nom je suis votre valet : À plus que de récits d'un modeste Sifflet Et vous, et votre auteur vous deviez vous attendre ; On en préparait un choeur Au seul titre de Grondeur. Il ne promet rien d'agréable, Rien que de tintamarre un ennuyeux tissu : Je le conçois ainsi. Mardi je fuis un diable, Je ne démords jamais de ce que j'ai conçu. Dans tout notre Armagnac on connaît ma constance, Sur les bords de Garonne, à Foix, à Tarascon, Ma fermeté passe toute croyance. Cependant je me rends à vous par complaisance.MADEMOISELLE BEAUVAL
Je vous suis obligée.LE GASCON
Au moins point de Gascon : En ce cas sans quartier la guerre recommence, Non par aucun chagrin. Pourquoi se gendarmer, Voyant que nous faisons le vif des comédies ? Que Gascons vrais ou faux ont le don de charmer ; Pardi l'on doit bien nous aimer, Puisque l'on aime tant nos mauvaises copies : Mais la variété fut toujours de mon goût, Et depuis certain temps je ne vois autre chose Que Gascons là, Gascons ici, Gascons partout. Et vertubleu cela me pousse à bout : Que la Gascogne au moins pour un temps se repose, J'en suis las.MADEMOISELLE BEAUVAL
Je vais dire à l'Auteur cette bonne nouvelle.SCÈNE V. Eraste, Damon, Le Gascon.
LE GASCON
Que je rirais de ton erreur extrême. Mais tu me fais compassion. Palasandis, je sais qu'à ma dévotion J'aurais en un moment plus de trois cents flamberges : J'ai du crédit dans les auberges.Palasandis : Par la Sandis, juron gascon.
Flamberge : Par plaisanterie, épée. [L]
LE GASCON
Que dis-tu ?LE GASCON
Ne crains rien, de ce pas j'y vole ; Je l'ai promis, puis je m'en dispenser ? On peut faire commencer, Cependant sur ma parole, J'en réponds.335 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica