Comédie en vers· Comédie en Trois Actes et en vers
Les Philosophes
Représentée pour la première fois par les Comédiens français ordinaires du Roi, le 2 mai 1760 [au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain].
Personnages
- CYDALISE
- ROSALIE
- DAMIS
- VALÈRE
- THÉOPHRASTE
- DORTIDIUS
- MARTON
- CRISPIN
- MONSIEUR PROPICE, colporteur
- MONSIEUR CARONDAS
ACTE I
SCÈNE I. Damis, Marton.
DAMIS
Mais encor ?MARTON
Mais encor, vous êtes officier ; Notre projet n'est pas de nous mésallier. Nous voulons un mari taillé d'une autre étoffe ; En un mot, nous prenons un mari philosophe.MARTON
Je vous étonne fort ; Mais ne savez-vous pas que les absents ont tort ? Trois mois ont opéré bien des métamorphoses : Peut-être dans trois mois verrons-nous d'autres choses. Vous pourrez reparaître alors avec succès ; Mais jusques-là, néant. En dépit du procès Qui devait se finir par votre mariage, Sans appel aujourd'hui la pomme est pour le sage.MARTON
Toute femme est, monsieur, un animal changeant. On pourrait calculer les jours de Cydalise Par les différents goûts dont son âme est éprise : Quelquefois étourdie, enjouée à l'excès, D'autres fois sérieuse, et boudant par accès ; Coquette, s'il en fut, en sauvant le scandale, Prude à nous étourdir de son aigre morale ; Courant le bal la nuit, et le jour les sermons ; Tantôt les directeurs, et tantôt les bouffons. C'était là le bon temps. Mais aujourd'hui que l'âge Fait place à d'autres moeurs, et veut un ton plus sage, Madame a depuis peu réformé sa maison. Nous n'extravaguons plus qu'à force de raison. D'abord on a banni cette gaieté grossière, Délices des traitants, aliment du vulgaire ; À nos soupers décents tout au plus on sourit. Si l'on s'ennuie, au moins c'est avec de l'esprit. Quelquefois on admet, au lieu de Vaudevilles, De savants concerto, de grands airs difficiles ; Car il faut bien encore un peu d'amusement. Mais notre fort, monsieur, c'est le raisonnement. Quelque temps, dans le cercle, on parla politique ; Enfin tout disparut sous la métaphysique.DAMIS
Quelque chargé que soit ce bizarre tableau, Je livre Cydalise aux traits de ton pinceau ; Je m'en rapporte à toi. Mais que fait Rosalie ?MARTON
Non, ce coeur est à vous. L'amour l'a défendu Contre tous les projets d'un rival téméraire ; Mais votre sort dépend de l'aveu d'une mère, Ensorcelée au point que je n'ai plus d'espoir. Pardonnez-moi ce mot ; je vois comme il faut voir.MARTON
Le bel esprit, monsieur, est tout ce qu'elle adore. C'est une maladie inconnue à vingt ans ; Mais bien forte à cinquante. Encore avec le temps, On pourrait espérer un retour de sagesse, S'il en était quelqu'un contre cette faiblesse, Quand à certains degrés elle a fait des progrès. Dans les commencements, moi-même j'espérais ; Mais sachez tous nos maux et ceux qui vont les suivre. Entre nous...DAMIS
Hé bien ? Quoi ?MARTON
Madame a fait un livre.DAMIS
Bon !DAMIS
Quelque brochure ?DAMIS
Je lui conseille fort de garder l'anonyme. Mais, dans ces beaux esprits que Cydalise estime, N'en est-il donc aucun assez droit, assez franc, Pour lui montrer l'excès d'un travers aussi grand ; Pour la désabuser ?MARTON
Eux ! Ils se moquent d'elle ; Ils ont tous conspiré de gâter sa cervelle ; Surtout votre rival. Comme il connaît son goût, Il ne se borne pas à l'applaudir en tout ; Il la fait admirer par messieurs ses semblables, Tous charlatans adroits, et flatteurs agréables, Ravis de présider dans sa société, D'y porter leurs erreurs, et faisant vanité De dominer ici sur un esprit crédule, Qu'ils ont l'art d'aguerrir contre le ridicule.MARTON
Oui ; Du plus grand air encor. Paris en est rempli. Mais pour établir mieux leur crédit chez madame, Et pour mieux pénétrer jusqu'au fond de son âme, Ils nomment aux emplois vacants dans la maison. Leur choix, toujours guidé par la saine raison, Quel qu'il soit, à madame est toujours sûr de plaire. Je soupçonne pourtant un certain secrétaire, Reçu par Cydalise à titre de savant, De n'avoir d'autre emploi que celui d'intrigant, De recéler un fourbe, et d'être ici pour cause ; Mais enfin, tôt ou tard, j'éclaircirai la chose.DAMIS
Quel homme est-ce ?MARTON
Un fripon affectant la franchise, Et pourtant, m'a-t-on dit, natif de Pézenas, Titré du nom pompeux de Monsieur Carondas, Reconnu pour savant, du moins sur sa parole, Tout hérissé de grec et de termes d'école, Plaçant à tout propos ce bizarre jargon, Et nous citant sans cesse Homère ou Lycophron .DAMIS, riant
Ha, ha, ha, ha, ha, ha.MARTON
Je peins d'après nature.MARTON
Quoi ! Crispin est ici ?SCÈNE II. Rosalie, Marton, Damis.
DAMIS
Après trois mois d'absence, Quand je reviens ici, guidé par l'espérance, Réclamer une foi promise à mon ardeur, On m'apprend qu'un rival, jaloux de mon bonheur, Ose me disputer le seul bien où j'aspire, Qu'avec lui, contre moi, votre mère conspire. Ah ! Rassurez du moins mon coeur désespéré.ROSALIE
Doutez-vous que le mien en soit moins pénétré ? Je vois avec douleur ce changement extrême, Je souffre autant que vous ; mais enfin je vous aime. À ce titre du moins quelque espoir m'est permis. Qui pourrait résister à deux amants unis ? Ma mère vous aimait. En vous voyant, peut-être, Dans son coeur combattu, l'amitié va renaître. Sur ce coeur autrefois j'avais plus de pouvoir, Je le sais ! C'est à vous, Damis, de l'émouvoir ; Allez, et pour combler le bonheur que j'espère, Que je vous doive encor les bontés de ma mère.ROSALIE
Laisse-moi mon erreur.MARTON
Oui ; c'est un beau moyen, des soupirs et des pleurs ! Oh ! La philosophie endurcit trop les coeurs.ROSALIE
Je ne l'aurais pas cru ! Mais pourtant, si ma mère M'immolait sans retour aux desseins de Valère, Si ce projet enfin était bien avéré, Pourquoi jusqu'à présent n'est-il pas déclaré ? Qui peut la retenir ?MARTON
J'entrerais en colère. Elle n'a pas encor fait venir le notaire, Il est vrai ; les témoins ne sont pas invités, D'accord ; il manque aussi quelques formalités, J'y consens ; il se peut d'ailleurs que la journée Ne soit pas fixement encor déterminée ; J'en conviens. Cependant ne souffre-t-elle pas L'hommage assez public qu'il rend à vos appas ? N'en êtes-vous pas même à toute heure obsédée ? Mais non ; je me trompais : ce n'était qu'une idée.MARTON
J'avais rêvé.DAMIS
Marton...DAMIS
Marton...ROSALIE
Mais, Marton...MARTON
J'avais tort.ROSALIE, faisant un mouvement pour sortir
Tu poursuis ? Hé bien ! Je...DAMIS, l'arrêtant
Rosalie.MARTON
Ah ! Vous vous fâchez donc ? Vraiment, c'est très bien fait. Mais raisonnons un peu. Dites-moi, s'il vous plaît, Fallait-il vous tromper ? Je sais bien que le doute Suspend l'impression des maux que l'on redoute, Qu'il est très naturel d'éloigner le danger, Et de rendre toujours son fardeau plus léger. Moi-même à vous flatter je serais la première. J'aurais soin de fermer les yeux à la lumière, Sans l'intérêt pressant qui me parle pour vous. Pardonnez ; mais, ma foi, les amants sont des fous. Tranquilles sans raison, désespérés sans cause, Dans un juste équilibre aucun ne se repose, Et le sang froid souvent les conseille bien mieux, Que cet amour qu'on peint un bandeau sur les yeux.MARTON
On apprend à hurler, dit-on, de compagnie, En fréquentant les loups. Le proverbe a raison. C'est un mal répandu dans toute la maison, Mais perdons un moment cette idée importune.À Rosalie.
çà, faisons notre paix. Vous serez sans rancune ? Vous me le promettez ?ROSALIE
Oh ! Je te le promets.MARTON
Et moi d'être attentive à tous vos intérêts. Vous, monsieur, qui sans soins et sans trouble dans l'âme, Passeriez votre vie à regarder madame, Il faut battre en retraite, et même promptement. Songez qu'il est grand jour dans cet appartement, Que nous pourrions ici risquer quelque surprise, Et qu'il faut vous montrer d'abord à Cydalise, Avant que de penser à d'autres rendez-vous.SCÈNE III. Rosalie, Marton.
MARTON
Vous, soyez sans faiblesse. Allons, point de langueur. La fermeté, madame, en impose au malheur.MARTON
Oui : Damis sort d'ici. Mais c'est à votre mère Qu'il importe surtout de parler avec feu. Si vous aimez Damis, ce fut de son aveu ; Je le suppose au moins.ROSALIE
Certainement.MARTON
Les filles Ne font rien, comme on sait, sans l'avis des familles, C'est la règle. Il faut donc déclarer sans détour Pour l'un tous vos mépris, pour l'autre votre amour.ROSALIE
Oh ! Oui.ROSALIE
Assurément, Marton.MARTON, malignement
Allons, j'entends madame.ROSALIE, effrayée
Ah ! Marton...MARTON, la contrefaisant
L'amour ! Oui vous ferez tous deux de bel ouvrage. Il y parait vraiment, à cet air d'embarras, Qu'un mot dit au hasard...ROSALIE
Mais enfin tu verras.MARTON
Ce n'est point à l'amour à vous tirer de peine, Il est trop mal adroit. Pensez à votre haine ; Voilà le sentiment qui doit vous inspirer, Dont il est important de vous bien pénétrer. Je ne sais si l'amour, que d'ailleurs je révère, Est de nos passions en effet la plus chère ; Mais ce n'est que faiblesse, et que timidité. La haine n'est qu'ardeur et que vivacité. L'un abat, l'autre anime, et dans un coeur femelle, Ma foi, je la croirais beaucoup plus naturelle. Vous ne connaissez pas encor ce sentiment. Que votre coeur l'éprouve aujourd'hui seulement. Tenez, j'aime Crispin, et je sens pour Valère... Mais, ce n'est plus un jeu, j'aperçois votre mère.ROSALIE
Tu me soutiendras ?MARTON
Oui.SCÈNE IV. Cydalise, Rosalie, Marton.
CYDALISE
Retirez-vous, Marton. Prenez mes clés, allez renfermer mon Platon . De son monde idéal j'ai la tête engourdie. J'attendais à l'instant mon encyclopédie ; Ce livre ne doit plus quitter mon cabinet.À Rosalie.
Vous, demeurez ; je veux vous parler en secret.À Marton.
Laissez-nous.MARTON, à Rosalie
Allons, ferme, et montrez du courage.CYDALISE
Obéissez, Marton.SCÈNE V. Cydalise, Rosalie.
CYDALISE
Vous êtes belle et sage, Rosalie, et pour vous j'eus toujours des bontés. Je vais connaître enfin si vous les méritez. Je ne consulte point ce sentiment vulgaire, Amour de préjugé, trivial, populaire, Que l'on croit émané du sang qui parle en nous, Et qui n'est, dans le fond, qu'un mensonge assez doux, Une faiblesse...ROSALIE
Hé quoi ! La voix de la nature, Quoi ! Cette impression si touchante et si pure, Ce premier des devoirs, cet auguste lien, (je définirai mal ce que je sens si bien,) N'importe, se peut-il que le coeur de ma mère Méconnaisse aujourd'hui ce sacré caractère ? Ah ! Rappelez pour moi vos sentiments passés. En les analysant, vous les affaiblissez.CYDALISE
J'ai cru, tout comme une autre, à ces vaines chimères, Dignes du gros bon sens qui conduisait nos pères. Crédule, heureuse même en mon aveuglement, Automate abusé, je suivais le torrent. Je commence à sentir, à penser, à connaître. Si je vous aime enfin, c'est en qualité d'être : Mais vous concevez bien qu'un autre individu N'aurait à mes bontés qu'un droit moins étendu.ROSALIE
Vous déchirez mon coeur. Ah ! Permettez, madame, Souffrez qu'à vos genoux votre fille réclame Un droit plus légitime et des titres plus doux. Pourquoi briser les noeuds qui m'attachaient à vous ? Jugez de leur pouvoir à mon trouble, à mes larmes.CYDALISE, un peu émue
Ma fille !... hé quoi ! Pour vous l'erreur a tant de charmes ! Vous me faites pitié. Consultez la raison. Ces puérilités ne sont plus de saison. Je reconnais vos droits sur le coeur d'une mère ; Mais je les anoblis, et si je vous suis chère, Si j'ai sur vous aussi quelques droits à mon tour J'en exclus le hasard, qui vous donna le jour.ROSALIE
Je ne puis soutenir ce funeste langage. Il fait à toutes deux un trop sensible outrage. Qui ? Moi ! Le pensez-vous, que je puisse jamais Oublier que ma vie est un de vos bienfaits ? Non...CYDALISE
Le soin que j'ai pris de votre intelligence Doit mériter, surtout, votre reconnaissance ; Voilà le digne objet où tendent tous mes voeux. Vous apprendre à penser, voilà ce que je veux. Concevez le bonheur d'étendre son génie, D'ouvrir l'oeil aux clartés de la philosophie, De dissiper la nuit où vos sens sont plongés, D'affranchir votre esprit du joug des préjugés ! Ce grand art d'exister, qui n'appartient qu'au sage, Dont je connais enfin le solide avantage, Ce jour de la raison, dont j'ai su m'éclairer, Ma fille, mon amour veut vous le procurer. J'avais avec Damis conclu votre hyménée. De légers intérêts m'avaient déterminée. Des rapports de fortune, un procès à finir, Je me souviens qu'alors tout semblait vous unir. C'est ainsi que se font la plupart des affaires ; Mais enfin, aujourd'hui je romps ces noeuds vulgaires. Damis a du bon sens, des vertus, de l'honneur, Il a ce que le monde exige à la rigueur : Tout mortel n'est pas fait pour aller au sublime ; Dans le fond, cependant, on lui doit de l'estime : Mais je vous dois aussi, ma fille, un autre époux, Beaucoup plus convenable et plus digne de vous. Valère a ce qu'il faut pour plaire et pour séduire, C'est peu de vous aimer, il saura vous instruire ; En un mot, c'est de lui que mon coeur a fait choix.CYDALISE
Votre père ! Il est vrai que je n'y songeais guère. Plaisante autorité que la sienne en effet ! L'être le plus borné que la nature ait fait. Nul talent, nul essor, espèce de machine Allant par habitude, et pensant par routine, Ayant l'air de rêver et ne songeant à rien, Gravement occupé du détail de son bien, Et de mille autres soins purement domestiques ; Défenseur ennuyeux des préjugés gothiques, Sauvage dans ses moeurs, alliant à la fois La morgue de sa robe au ton le plus bourgeois ; Ne s'énonçant jamais qu'avec poids et mesure, Et qui toujours grimpé sur la magistrature, Hors de son tribunal, aurait cru déroger ; Ayant, comme Dandin, la fureur de juger. Mais il est mort enfin, laissons en paix sa cendre.ROSALIE
Ah ! Madame, songez...CYDALISE
Allez-vous le défendre ? Un père n'est qu'un homme, et l'on peut sensément Remarquer ses défauts, en parler librement.ROSALIE
Si ce sont-là les droits de la philosophie, Souffrez que j'y renonce, et pour toute ma vie. Je perdrais trop, madame, à m'éclairer ainsi ; J'ose vous l'avouer. Daignez permettre aussi Qu'en faveur de Damis je vous rappelle encore Vos premières bontés que votre fille implore.CYDALISE
Non, Valère est l'amant que j'ai choisi pour vous, Ma fille, et dès ce soir il sera votre époux. Ces noeuds embelliront le cours de votre vie. Quant à vos préjugés sur la philosophie, Contre eux, à mon exemple, il faut vous aguerrir. Le temps et la raison sauront vous en guérir. Vous êtes dans cet âge où l'on commence à vivre, Tout fait ombrage alors ; mais vous lirez mon livre. J'y traite en abrégé de l'esprit, du bon sens, Des passions, des lois, et des gouvernements ; De la vertu, des moeurs, du climat, des usages, Des peuples policés et des peuples sauvages ; Du désordre apparent, de l'ordre universel, Du bonheur idéal et du bonheur réel. J'examine avec soin les principes des choses, L'enchaînement secret des effets et des causes. J'ai fait exprès pour vous un chapitre profond, Je veux l'intituler : "Les devoirs tels qu'ils sont" Enfin, c'est en morale une encyclopédie, Et Valère l'appelle un livre de génie. Vous serez trop heureuse avec un tel époux. Un jour vous connaîtrez ce que je fais pour vous ; Vous m'en remercierez. Adieu, mademoiselle, Songez à m'obéir.SCÈNE VI. Rosalie, Marton.
ROSALIE, sans voir Marton
Quelle douleur mortelle ! Que résoudre ? Que faire ? Ah ! Te voilà, Marton.ROSALIE
Je n'ai plus qu'à mourir.MARTON
Badinage : Mourir ! Vous vous moquez, et ce n'est plus l'usage. On ne le souffre pas même dans les romans.ROSALIE
Mais enfin...ROSALIE
Ah ! Marton...MARTON
Commencez par vous affliger moins. Si vos voeux sont comblés, dites-moi, je vous prie, À quoi ce beau chagrin vous aura-t-il servie ?MARTON
Vous pleurerez alors autant qu'il vous plaira, Je vous aiderai même, et n'aurai rien à dire ; Mais jusqu'à ce moment, qui vous défend de rire ? À tout évènement, c'est toujours fort bien fait, Et quand tout irait mal, je crois qu'il le faudrait. Du moins c'est mon humeur. Le chagrin m'incommode. Je le crois inutile, et j'en suis l'antipode. C'est à quoi dans la vie il faut le moins songer, Et l'on a toujours tort, quand on veut s'affliger. Mais allons concerter quelque heureuse saillie, Venez, et nous verrons si la philosophie, Quelque soit son crédit, pourra dans ce grand jour Tenir contre Marton, et Crispin, et l'amour.ACTE II
SCÈNE I. Valère, Monsieur Carondas.
VALÈRE
Frontin.MONSIEUR CARONDAS
Ce maudit nom fera quelque méprise, Je vous l'ai déjà dit, et devant Cydalise Il vous arrivera de me nommer ainsi. Frontin ! Pour un savant le beau nom ! Songez-y, Monsieur, il ne faudrait que cette étourderie Pour donner du dessous à la philosophie.VALÈRE
D'accord.MONSIEUR CARONDAS
Il faut d'ailleurs supprimer entre nous Les tons trop familiers, puisqu'enfin, selon vous, Les hommes sont égaux par le droit de nature, Je suis, quoique Frontin, votre égal.MONSIEUR CARONDAS
Moi, je l'approuve fort. J'avais toujours pensé que les lois avaient tort ; Et même Cydalise, en un certain chapitre, Ne prouve point trop mal à mon gré...VALÈRE
Le beau titre Que l'avis d'une folle à qui dans un moment On ferait adopter tout autre sentiment ; Qui ne sait que des mots, et n'a rien dans la tête.MONSIEUR CARONDAS
Mais entre nous, monsieur, son livre est-il si bête ?VALÈRE
Pitoyable.MONSIEUR CARONDAS
Le style...VALÈRE
Ennuyeux à l'excès.MONSIEUR CARONDAS
Vous la flattez pourtant du plus brillant succès.VALÈRE
Sans doute.MONSIEUR CARONDAS
Et le public ?VALÈRE
Nous savons lui prescrire Comment il faut penser, parler, juger, écrire ; Nous le déciderons aisément.MONSIEUR CARONDAS
Le moyen ?VALÈRE
Par exemple, on lui dit des injures. C'est un expédient par nos sages trouvé ; Le secret est certain, nous l'avons éprouvé. Dans peu, tu le verras toi-même avec surprise, Nous porterons aux cieux le nom de Cydalise ; Cinq ou six traits hardis, révoltants, scandaleux, Produiront dans son livre un effet merveilleux. Il faut les ajouter.MONSIEUR CARONDAS
Je ne sais ; mais pour moi, je rougirais dans l'âme...VALÈRE
As-tu donc oublié que Cydalise est femme ? Crois-moi, suppose encore un piège plus grossier, L'amour propre est crédule, et l'on peut s'y fier. Les femmes sur ce point sont même assez sincères.MONSIEUR CARONDAS
Messieurs les beaux esprits ne leur en doivent guère. Mais enfin vous croyez qu'avec cinq ou six traits Nous devons nous attendre au plus heureux succès ?VALÈRE
Sans doute, et cette idée, entre nous, n'est pas neuve. Le livre de Cratès n'en est-il pas la preuve ? Jamais production ne prit un tel essor. Chacun se l'arrachait, on se l'arrache encor : Pour livre dangereux partout on le renomme, Et pourtant nous savons que Cratès est bon homme.MONSIEUR CARONDAS
Il est vrai.VALÈRE
Cydalise aura plus de faveur. On ne juge jamais son sexe à la rigueur. Quelques-uns de ces traits qu'on se dit à l'oreille, Au public hébété feront crier merveille ! Je veux que Cratès même en devienne jaloux, Et rien n'est plus aisé, nous la protégeons tous.MONSIEUR CARONDAS
Hé bien, quoique nourri, monsieur, à votre école, J'avais, tout bonnement, admiré sur parole Et l'ouvrage et l'auteur. Car enfin, mot à mot Elle n'a rien écrit que d'après vous.VALÈRE
Le sot ! Mais pour ces beaux endroits ajoutés à son livre, Si les lois s'avisaient, monsieur, de nous poursuivre.VALÈRE
Elle aurait le plaisir de s'entendre louer ; N'est-ce rien ? Quitte après à tout désavouer. D'ailleurs l'amour du vrai va jusqu'à l'héroïsme. Ces grands mots imposants d'erreur , de fanatisme , De persécution , viendraient à son secours. C'est un ressort usé qui réussit toujours. N'avons-nous pas encor l'exemple de Socrate Opprimé, condamné par sa patrie ingrate ? Tous nos admirateurs parleraient à la fois.MONSIEUR CARONDAS
Mais, monsieur, ce Socrate obéissait aux lois.VALÈRE
Oui, la philosophie encor dans son enfance Des préjugés du moins conservait l'apparence ; Mais nous n'en voulons plus.MONSIEUR CARONDAS
Tout devient donc permis ?MONSIEUR CARONDAS
Vive le bel esprit et la philosophie ! Rien n'est mieux inventé pour adoucir la vie.VALÈRE
Comment ! Sur des rochers on plaçait la vertu ? Y grimpait qui pouvait. L'homme était méconnu. Ce roi des animaux, sans guide et sans boussole, Sur l'océan du monde errait au gré d'Éole ; Mais enfin nous savons quel est son vrai moteur. L'homme est toujours conduit par l'attrait du bonheur, C'est dans ses passions qu'il en trouve la source. Sans elles, le mobile arrêté dans sa course Languirait tristement à la terre attaché. Ce pouvoir inconnu, ce principe caché, N'a pu se dérober à la philosophie, Et la morale enfin est soumise au génie. Du globe où nous vivons despote universel, Il n'est qu'un seul ressort, l'intérêt personnel ; À tous nos sentiments, c'est lui seul qui préside ; C'est lui qui dans nos choix nous éclaire et nous guide. Libre de préjugés ; mais docile à sa voix, Le sauvage attentif le suit au fond des bois. L'homme civilisé reconnaît son empire ; Il commande en un mot à tout ce qui respire.MONSIEUR CARONDAS
Quoi ! Monsieur, l'intérêt doit seul être écouté ?MONSIEUR CARONDAS
J'avais quelque regret à tromper Cydalise ; Mais je vois clairement que la chose est permise.MONSIEUR CARONDAS
Oui, monsieur.MONSIEUR CARONDAS, se disposant à le voler
Oui, Monsieur... mais toujours je sens quelque scrupule Qui voudrait m'arrêter.MONSIEUR CARONDAS
Quoi ! Véritablement ?MONSIEUR CARONDAS
Tout de bon ?VALÈRE
Mais sans doute, en flattant Cydalise, Tu remplis un devoir que l'usage autorise. Ne faut-il pas flatter quand on veut plaire aux gens ? Bien voir ses intérêts, c'est être de bon sens. Le superflu des sots est notre patrimoine. Ce que dit un corsaire au roi de Macédoine, Est très vrai dans le fond.Monsieur Carondas, fouillant dans la poche de Valère.
Oui, monsieur.VALÈRE
Tous les biens, Devraient être communs ; mais il est des moyens De se venger du sort. On peut avec adresse Corriger son étoile, et c'est une faiblesse Que de se tourmenter d'un scrupule éternel.Valère s'apercevant que Carondas veut le voler.
Mais que fais-tu donc là ?MONSIEUR CARONDAS
L'intérêt personnel... Ce principe caché... Monsieur... qui nous inspire, Et qui commande enfin à tout ce qui respire...VALÈRE
Oui, mais sois plus adroit. Il est certains malheurs auxquels on se hasarde, Lorsque l'on est surpris.MONSIEUR CARONDAS
Monsieur, j'y prendrai garde.VALÈRE
Ceci, Monsieur Frontin, doit être une leçon ; Mais puisqu'il ne faut plus vous nommer de ce nom, Songez à me servir auprès de Cydalise. Jusqu'ici, tout va bien ; sa fille m'est promise. Vous savez là-dessus quels sont mes sentiments, Ainsi continuez de flatter ses talents. Vos termes de collège ont produit des merveilles ; Il faut de plus en plus étourdir ses oreilles, De ce jargon savant qui vous a réussi. Vous êtes sans fortune, et vous pouvez ici Vous faire un petit sort que j'aurai soin d'étendre, Si mes voeux ont l'effet que j'ai droit d'en attendre. Adieu, soyez discret, je serai généreux.SCÈNE II.
SCÈNE III. Cydalise, Monsieur Carondas.
CYDALISE, sans voir Monsieur Carondas
Me voilà parvenue à m'en débarrasser. Que l'oisiveté pèse alors qu'on veut penser ! Parmi tous ces fâcheux dont j'étais obsédée, Je n'ai pas entrevu le germe d'une idée. On ne peut à ce point outrager le bon sens ; Mais il faut tout souffrir de messieurs ses parents.À Monsieur Carondas.
Ah ! Vous êtes ici. Bon ! Prenez votre place. Mon livre va paraître, on attend la préface, Il faut y travailler. J'aurais voulu pourtant Que nous eussions Valère.CYDALISE
Vous parliez de mon livre ?MONSIEUR CARONDAS
Il en parle sans cesse. C'est, dit-il, un brevet pour l'immortalité ; Vous allez éclipser la docte antiquité. Je n'ose avec le sien mesurer mon suffrage ; Mais l'admiration me prend à chaque page.CYDALISE
Vous en êtes content ?MONSIEUR CARONDAS
Mon esprit s'y confond. Votre livre est nourri d'un savoir si profond Que vous me feriez croire au démon de Socrate.CYDALISE
Vous vous y connaissez.MONSIEUR CARONDAS
Oui, madame, on m'en flatte. Mais apprenez-moi donc comment cela se fit ? Il faut que vous sachiez tout ce qui s'est écrit.CYDALISE
Non, jamais.MONSIEUR CARONDAS
Casaubon ?CYDALISE
Encor moins.MONSIEUR CARONDAS
Grotius ?CYDALISE
Non, rien, vous dis-je, rien.CYDALISE
Je l'ignore.MONSIEUR CARONDAS
Vous connaissez du moins Thalès, Anaxagore ?CYDALISE
Non.MONSIEUR CARONDAS
Le fils naturel ?MONSIEUR CARONDAS
Je ne veux point ici m'ériger en arbitre ; Mais j'en aurais jugé, comme vous, sur le titre.CYDALISE
C'est aussi mon avis, et je crois qu'en effet Un ouvrage excellent s'annonce au moindre trait. C'est un je ne sais quoi... dont notre âme est saisie... Cela se sent... enfin c'est l'attrait du génie.MONSIEUR CARONDAS
J'entends. C'est à peu près la vapeur d'un ragoût Qui réveille à la fois l'odorat et le goût.MONSIEUR CARONDAS
Elle est de Lycophron.CYDALISE
Ah ! C'est une autre affaire. Venons à ma préface. Allons, je vais dicter.Après un silence et avec emphase.
Écrivez. "J'ai vécu". Non, c'est mal débuter. Effacez, "J'ai vécu" . Mettez-vous à votre aise.Avec de l'aigreur.
Ah ! Monsieur Carondas, votre plume est mauvaise.Elle rêve.
"J'ai vécu" ne vaut rien.MONSIEUR CARONDAS
Cette simplicité, madame, est énergique.CYDALISE, rêvant
Non, non, je cherche un tour qui soit moins familier.Avec humeur.
On n'a jamais écrit sur de pareil papier. Effacez donc, monsieur ; votre encre est détestable.Elle rêve.
Je ne pourrai trouver un tour plus favorable !Avec impatience.
Ah ! Valère, après tout, devrait bien être ici. Je ne me sens jamais tant d'esprit qu'avec lui.Elle rêve.
Quoi ! Pas même une idée ? Ah ! Je suis au supplice.MONSIEUR CARONDAS
Madame, le génie a ses jours de caprice, Et ceci me rappelle un mot de Suidas, Qui dit élégamment...Suidas : lexicographe grec, qu'on croit avoir vécu vers le Xème siècle, n'est connu que pas son Lexique Historique, compilation sans jugement mais à laquelle nous devons beaucoup de fragments d'auteurs anciens et d'intéressant détails sur l'histoire littéraire. [B]
CYDALISE
Hé ! Monsieur Carondas, Laissez les morts en paix. J'avais un trait sublime,Elle rêve.
Qui m'échappe. Attendez... mais, oui ; ce tour exprime...Avec impatience.
Écrivez. Non, la phrase a trop d'obscurité. Je ne sentis jamais cette stérilité. Quel métier ! Finissons. C'en est fait, j'y renonce. L'imprimeur attendra, portez-lui ma réponse. Non, revenez. Enfin je l'ai trouvé : j'y suis. Vite, écrivez, monsieur : "jeune homme, prends et lis". "Jeune homme prends et lis". le tour est-il unique ? Qu'en pensez-vous, monsieur ?CYDALISE
J'oublie en le lisant tout ce qu'il m'a coûté. "Jeune homme prends et lis" ! Il est inimitable, Et Valère en sera d'une joie incroyable.MONSIEUR CARONDAS
D'un doux frémissement vous vous sentez troubler. "Jeune homme, prends et lis". l'oracle va parler ; La nature à tes yeux ici se manifeste. Non, rien n'est si sublime, et pourtant si modeste.CYDALISE
Mais que nous veut Marton ?SCÈNE IV. Cydalise, Marton, Monsieur Carondas.
CYDALISE
Que son temps est mal pris ! J'allais finir sans lui. L'importun personnage ! On ne me permet pas d'achever un ouvrage.MARTON
Valère achèvera.SCÈNE V. Damis, Cydalise.
CYDALISE
Vous voilà de retour ?DAMIS
Oui, je reviens, madame, Pour me plaindre de vous et vous ouvrir mon âme. Je n'aperçois que trop, et c'est avec douleur, Que j'ai perdu mes droits au fond de votre coeur, Et que votre amitié s'est enfin ralentie ; Mais la mienne jamais ne s'étant démentie, Souffrez que je rappelle à votre souvenir Un espoir que le temps ne dut pas en bannir. Vous savez à quel point votre fille m'est chère ; C'est votre aveu, du moins, c'est celui de son père, Qu'en faveur de mes feux je réclame aujourd'hui, Puisqu'enfin près de vous j'ai besoin d'un appui.CYDALISE
Le titre, je l'avoue, est assez légitime ; Je conviens de mes torts, non pas que mon estime, Ni que cette amitié qui m'attachait à vous, Ne soient encor pour moi des sentiments bien doux, Et c'est ce que d'abord on aurait dû vous dire : Mais j'ai formé des noeuds dont le charme m'attire, J'ai suivi trop longtemps les frivoles erreurs D'un monde que j'aimais. L'âge a changé mes moeurs, Aujourd'hui toute entière à la philosophie, Libre des préjugés qui corrompaient ma vie, N'existant plus enfin que pour la vérité, Je me suis fait, Damis, une société, Peu nombreuse, il est vrai : je vis avec des sages, Et j'apprends à penser en lisant leurs ouvrages : J'ai choisi l'un d'entre eux pour ma fille, et ce soir, Cette heureuse union doit combler mon espoir, C'est à vous de juger si, quoique votre amie, Je dois vous immoler le bonheur de ma vie.DAMIS
Non, pour votre bonheur je donnerais mes jours, Et la même amitié m'inspirera toujours. Mais quels sont donc enfin ces rares avantages Attachés, dites-vous, au commerce des sages. Je ne prends point pour tels un tas de charlatans, Qu'on voit sur des tréteaux ameuter les passants, Qui mettent une enseigne à leur philosophie : De tous ces importants ma raison se défie. De ce vain appareil le vulgaire est séduit. Moi, je suis de ces gens qui font peu cas du bruit, Et je distingue fort l'ami de la sagesse, Du pédant qui s'enroue à la prêcher sans cesse.CYDALISE
Je sais tout le mépris que l'on doit aux pédants, Et ne les confonds pas avec les vrais savants. Épargnez-vous, monsieur, cette satyre amère, Ceux que je peux nommer, Théophraste, Valère, Dortidius enfin, sont tous assez connus...CYDALISE
D'où vient cette surprise ?DAMIS
Je l'ai connu, vous dis-je ; excusez ma franchise : Apparemment qu'alors il cachait bien son jeu ; Mais ce n'était qu'un sot, presque de son aveu. Quelqu'un me le fit voir, et malgré sa grimace, Et les plats compliments qu'il vous adresse en face, Et le sucre apprêté de ses propos mielleux, Ma foi, je n'y vis rien de si miraculeux. Malgré son ton capable, et son air hypocrite, Je ne fus point tenté de croire à son mérite, Et je ne lui trouvai pour le peindre en deux mots, Qu'un froid enthousiasme imposant pour les sots.CYDALISE
Ce jugement fait tort à votre intelligence, Et ce Dortidius fait honneur à la France ; Son nom chez les savants fut toujours en crédit, Et je ne sais pourquoi tout le monde en médit. Mais quittons ce propos. Ces rares avantages, Dont je suis redevable au commerce des sages, Je dois vous en parler et leur en faire honneur. Peut-être, après cela, leur tiendrez vous rigueur. N'importe, il faut du moins apprendre à les connaître. J'avais des préjugés qui dégradaient mon être ; Vainement ma raison voulait s'en dégager, L'habitude bientôt venait m'y replonger. Les plus vaines terreurs me déclaraient la guerre, Je croyais aux esprits, j'avais peur du tonnerre, Je rougis devant vous de ces absurdités, Mais on nous berce enfin de ces frivolités, Et leur impression n'en est que plus durable. Notre éducation, frivole, méprisable, Loin de nous éclairer sur le vrai, ni le faux, N'est que l'art dangereux de masquer nos défauts. Mes yeux se sont ouverts, hélas ! Trop tard peut-être ! À ces hommes divins, je dois un nouvel être. Le hasard présidait à mes attachements, J'étais aux petits soins avec tous mes parents, Et les degrés entre eux réglaient les préférences. Cet ordre s'étendait jusqu'à mes connaissances. J'avais tous ces travers, beaucoup d'autres encor ; Enfin mes sentiments ont pris un autre essor. Mon esprit épuré par la philosophie Vit l'univers en grand, l'adopta pour patrie, Et mettant à profit ma sensibilité, Je ne m'attendris plus que sur l'humanité.DAMIS
Je ne sais, mais enfin dussé-je vous déplaire, Ce mot "d'humanité" ne m'en impose guère, Et par tant de fripons je l'entends répéter, Que je les crois d'accord pour le faire adopter. Ils ont quelque intérêt à le mettre à la mode. C'est un voile à la fois honorable et commode, Qui de leurs sentiments masque la nullité, Et prête un beau dehors à leur aridité. J'ai peu vu de ces gens qui le prônent sans cesse, Pour les infortunés avoir plus de tendresse, Se montrer, au besoin des amis, plus fervents, Être plus généreux, ou plus compatissants, Attacher aux bienfaits un peu moins d'importance, Pour les défauts d'autrui marquer plus d'indulgence, Consoler le mérite, en chercher les moyens, Devenir, en un mot, de meilleurs citoyens ; Et pour en parler vrai, ma foi, je les soupçonne D'aimer le genre humain, mais pour n'aimer personne.DAMIS
On en abuse trop, et j'en suis révolté. C'est pour le coeur de l'homme un sentiment trop vaste, Et j'ai vu quelquefois, par un plaisant contraste, De ce système outré les plus chauds partisans, Chérir tout l'univers, excepté leurs enfants.CYDALISE
En vérité, monsieur, les sages sont à plaindre, Et vous êtes pour eux un adversaire à craindre. Le siècle et la patrie ont beau s'en applaudir, Sur le bien qu'ils ont fait il vaut mieux s'étourdir, Et servir d'interprète et d'organe à l'envie.DAMIS
Hé ! Quel bien a produit cette philosophie ? Je ne découvre pas ces succès éclatants. Je vois autour de moi de petits importants, Qui, pour avoir un ton, enrôlés dans la secte, Pensent avoir perdu leur qualité d'insecte. Se croyant une cour et des admirateurs, Pour le malheur des arts, devenus protecteurs Ne se réveillant pas aux traits de la satyre, Et ne devinant rien à ces éclats de rire, Dont en tous lieux pourtant on les voit poursuivis ; Louant, admirant tout dans les autres pays, Et se faisant honneur d'avilir leur patrie : Sont-ce là les succès sur lesquels on s'écrie ?CYDALISE
J'admire vos raisons, elles sont d'un grand poids ; Et vous me citez-là des exemples de choix, Bien dignes en effet d'appuyer votre cause. Mais un abus jamais prouva-t-il quelque chose ? Faudrait-il renoncer pour quelques importuns ? ...DAMIS
Madame, ces abus deviennent trop communs. J'en prévois pour les moeurs d'étranges catastrophes, Et je suis alarmé de tant de philosophes.CYDALISE
Restez, monsieur, restez dans votre opinion. Il n'est point de remède à la prévention ; À penser autrement vous auriez du scrupule, Hé ! Que peut la raison sur un esprit crédule !DAMIS
On croit avoir tout dit, madame, avec ce mot. Crédule est devenu l'équivalent de sot : Aux yeux de bien des gens, du moins la chose est claire. Pour moi, que ces gens-là ne persuadent guère, Et que leur ton railleur n'épouvanta jamais, J'ai mon avis, madame, et si je leur déplais, J'en gémis, mais sur eux. Je crois ce qu'il faut croire ; J'ose le déclarer, je le dois, j'en fais gloire. Ces messieurs peuvent rire, et sans m'humilier : Il faut bien leur laisser le droit de s'égayer. Mais moi, j'ose à mon tour les trouver ridicules, Et souvent la bêtise a fait des incrédules.CYDALISE
Voilà parler en sage, et je vous applaudis ; C'est très bien fait à vous que d'avoir un avis. Mais, sans nous égarer dans ces hautes matières, Je sais ce que je dois aux talents, aux lumières, De ces hommes de bien que vous persécutez.DAMIS
Ils vous ont donc appris de grandes vérités. Je ne le croyais pas. Ils ont l'art de détruire, Mais ils n'élèvent rien, et ce n'est pas instruire. Quel fruit attendez-vous de leurs vains arguments ? Je n'en prévois que trop les effets affligeants. Vous irez sur leurs pas de sophisme en sophisme, Vous perdre dans la nuit d'un triste pyrrhonisme. Ah ! Renoncez, madame, à ces perturbateurs ; Ce sont eux que l'on doit nommer persécuteurs. Abjurez une erreur qui vous est étrangère, Et reprenez enfin votre vrai caractère.SCÈNE VI. Damis, Crispin.
CRISPIN
Hé ! Bien, cette démarche a-t-elle eu d'heureux fruits ? Épousons-nous, Monsieur ? Cydalise, sans doute...CRISPIN
Comment ?DAMIS
Je suis congédié.CRISPIN
Quoi ! La... formellement ?CRISPIN
Nous savons plaire, Monsieur, et nous serions éconduits par Valère ! N'est-il point de remède ?CRISPIN
Bon ! Vous n'y pensez pas : moi, j'en vois cent pour un. Il faut tout simplement enlever Rosalie. C'est le plus court.DAMIS
Crispin, quel excès de folie ! Crois-tu qu'elle y consente, et la connais-tu bien Pour me parler ainsi ?CRISPIN
Je goûtais ce moyen ; Mais puisqu'il vous déplaît, il faut dans cette affaire Recourir au plus sûr. J'irais trouver Valère, Et je voudrais, morbleu, lui parler sur un ton À lui faire ce soir déserter la maison.CRISPIN
Hé ! Bien ?DAMIS
N'y verra qu'un outrage, Et c'est précisément le moyen de l'aigrir, Le secret de me perdre, à n'en plus revenir.CRISPIN
Allons, c'est donc à moi par une heureuse audace, D'éclairer Cydalise, et de donner la chasse À tous ces discoureurs qui lui gâtent l'esprit. Auprès d'elle, à mon tour, j'aurai quelque crédit, Et pour peu que Marton seconde l'entreprise, À la raison bientôt vous la verrez soumise.DAMIS, avec joie d'abord
Ah ! Crispin... mais comment s'en reposer sur toi ?CRISPIN, avec emphase
Je veux qu'elle balance entre Valère et moi. Vous ne connaissez pas encor tout mon mérite ; Vous voyez le Strabon d'un nouveau Démocrite.Strabon : célèbre géographe grec, d'Amasée en Cappadoce, né en 50 avec J.C., appartenait à une famille qui avait joué un rôle sous les anciens rois du Pont. (..) Il avait composé des Mémoires Historiques (qui sont perdus) et une Géographie en 17 livres dont la majeure partie nous est parvenue. (...) Strabon a joui au Moyen Âge d'une telle autorité qu'on ne l'appelait que le Géographe. [B]
DAMIS
Toi ?CRISPIN
Moi-même, monsieur ; j'ai fait plus d'un métier : Un sage à ses travaux daigna m'associer ; Et quelque jour mon nom eût été sur la liste, Du moins il m'en flattait, quand j'étais son copiste.DAMIS
Comment ?CRISPIN
J'avais déjà quelques admirateurs ; Ah ! Qu'il m'a fait de tort en fuyant les honneurs, Pour vivre dans les bois ! Je lui dois la justice Qu'il ne connut jamais la brigue, l'artifice. De sa philosophie il était entêté, Au fond plein de droiture et de sincérité. Animal à la fois misanthrope et cynique, C'était vraiment un fou dans son espèce unique.SCÈNE VII. Damis, Marton, Crispin.
CRISPIN
Oui, rions, c'est bien dit.MARTON
Consolez-vous.DAMIS
Marton...ACTE III
SCÈNE I. Damis, Marton, Crispin.
DAMIS
Je ne peux revenir encor de ma surprise ! C'est donc ainsi, Marton, qu'ils trompaient Cydalise ?DAMIS
Oh ! Je n'en doute plus, ce billet est trop bon ! Que ne te dois-je pas pour cette découverte ?MARTON
L'heureux hasard, monsieur, que cette porte ouverte ! Ma foi, je le guettais, et depuis fort longtemps ; J'avais toujours bien dit qu'il était de leurs gens. Je l'aurais affirmé.DAMIS
Toi.DAMIS
Marton...MARTON
À ma maîtresse, Un billet de ce style ! Oh ! Non : point de faiblesse, Il m'en coûterait trop.DAMIS
Mais...DAMIS
Ni moi.CRISPIN
Ni moi non plus.DAMIS
Certainement.MARTON
Non.MARTON
Oui.CRISPIN
Je veux à la fois m'introduire et lui plaire. Donnez-moi ce billet, je prends sur moi l'affaire. Allez, monsieur, allez, je saurai vous servir.SCÈNE II. Les philosophes, Marton.
MARTON, leur faisant une profonde révérence
Je vais vous annoncer, messieurs, à Cydalise.SCÈNE III. Les philosophes.
THÉOPHRASTE, à Valère
Hé ! Bien, le mariage est enfin décidé ?DORTIDIUS
Parbleu, j'en suis ravi.THÉOPHRASTE
Que je t'en félicite !THÉOPHRASTE
Oui, malgré le dépit de tous les envieux.VALÈRE
Messieurs.VALÈRE
Vous voulez...DORTIDIUS
Mais c'est la vérité.VALÈRE
Si j'avais tes talents, Si je réunissais tes qualités sublimes, Ces éloges alors deviendraient légitimes.THÉOPHRASTE
Et la future enfin consent donc ?DORTIDIUS, en riant
Cydalise... conviens que la dupe est bien bonne.VALÈRE
Que mon hymen s'achève, et je te l'abandonne. Je mourais, si l'affaire eût traîné plus longtemps, Et jamais à ce point on n'excéda les gens.THÉOPHRASTE
Ma foi, je quitte aussi ; le moyen d'y suffire !À Valère.
Toi du moins, tu pouvais, animé par l'espoir, Te faire une raison, t'ennuyer par devoir, Et l'amour...VALÈRE, riant
Oui, l'amour ! C'est bien ce qui me tente !VALÈRE, à Théophraste
Quoi donc ! Me trouves-tu le ton d'un amoureux ? Ce serait à mon âge un ridicule affreux. On revient aujourd'hui de cette erreur commune, Et l'on songe au plaisir, mais après la fortune.THÉOPHRASTE
Il a vraiment raison.DORTIDIUS
Je pense comme lui.VALÈRE
Aurais-je sans cela pu supporter l'ennui Qui m'obsédait sans cesse auprès de cette folle ? Eût-elle été Venus, j'aurais quitté l'idole. Oh ! Je ne donne pas dans de pareils travers.THÉOPHRASTE
On devrait l'avertir de réformer ses airs ; Elle était autrefois moins difficile à vivre, D'où vient qu'elle a changé ?THÉOPHRASTE
Quoi ! Sérieusement le fait-elle imprimer ?VALÈRE
Oui.THÉOPHRASTE
Si l'on n'y met ordre, il faudra l'enfermer.DORTIDIUS
Sais-tu bien qu'au besoin ce trait pourrait suffire, Si tu pensais jamais à la faire interdire.VALÈRE
Ah ! Ne m'en parle pas, je l'ai relu vingt fois ; Il fallait, à toute heure, essuyer cet orage.DORTIDIUS, toujours sérieusement
Non, d'honneur ; il me plaît.VALÈRE
Et tu peux t'en vanter !DORTIDIUS, fâché
Enfin, monsieur décide, et chacun doit se taire.DORTIDIUS
Hé ! Bien, s'il était vrai...DORTIDIUS, plus fâché
Mais, mon petit monsieur.VALÈRE
Je suis de bonne foi.DORTIDIUS
Vous me poussez à bout !DORTIDIUS, furieux
Ah ! C'en est trop enfin.THÉOPHRASTE
Hé ! Messieurs, s'il vous plaît...THÉOPHRASTE, se mettant entre eux
Messieurs, n'imitons pas les pédants de Molière. Permettez-moi tous deux de vous mettre d'accord.VALÈRE
Moi, j'ai raison.THÉOPHRASTE, à Valère
Sans doute.DORTIDIUS
Et moi, je n'ai pas tort.THÉOPHRASTE, à Dortidius
Vraiment non. Mais enfin on pourrait vous entendre, Et déjà Cydalise aurait pu nous surprendre.THÉOPHRASTE
Il n'est pas question, messieurs, de s'estimer ; Nous nous connaissons tous : mais du moins la prudence Veut que de l'amitié nous gardions l'apparence. C'est par ces beaux dehors que nous en imposons, Et nous sommes perdus, si nous nous divisons. Il faut bien se passer certaines bagatelles. Tenez, on vient à nous. Oubliez vos querelles.SCÈNE IV. Cydalise, les philosophes.
CYDALISE, un livre à la main
Pardon, si j'ai tardé ; je m'occupais de vous, Et ce sont-là toujours mes moments les plus doux. Asseyons-nous, messieurs : ah ! Vous voilà, Valère ! On vient de m'apporter le projet du notaire, Vous en serez content.VALÈRE
Le plus cher de mes voeux, Vous le savez, madame, en formant ces beaux noeuds, C'est d'affermir encor l'amitié qui nous lie.CYDALISE
Je vous dois le bonheur répandu sur ma vie, Je m'acquitte envers vous. Mais, messieurs, à l'instant Vous parliez avec feu. Quel sujet important Pouvait vous diviser ? J'ai cru du moins entendre Que l'on se disputait.VALÈRE, avec un peu d'embarras
Il est vrai.CYDALISE
Moi ?CYDALISE
Quoi donc ?VALÈRE
Ah ! Je ne puis en dire davantage. Je ne sais point louer en présence des gens. Parlez, messieurs, parlez.THÉOPHRASTE
Tu permets ?VALÈRE
J'y consens.THÉOPHRASTE
Dans les siècles passés on cherchait un génie Qu'on pût vous comparer. Je citais Aspasie, Et monsieur se fâchait de la comparaison.VALÈRE
Je la trouve choquante, et voici ma raison. Aspasie autrefois put briller dans Athènes ; Mais la philosophie y fleurissait à peine. Tous les peuples frappés de son éclat nouveau, Durent se prosterner autour de son berceau ; Tout fut surprise alors. Des talents ordinaires Brillaient à peu de frais, dans ces siècles vulgaires, Mais de nos jours l'esprit a fait tant de progrès ; Il est si difficile, après tant de succès, De se mettre au niveau de ces hommes célèbres, Par qui la barbarie a vu fuir ses ténèbres, Que je ne puis souffrir, sans me mettre en courroux, Que l'on balance encore entre Aspasie et vous.À Théophraste.
Comparez donc les temps, et voyez où vous êtes.VALÈRE
Allons, vous aviez tort.THÉOPHRASTE
Je le sens, j'en rougis.VALÈRE, avec un ton de sentiment
Nous savons que vous êtes sublime.CYDALISE, vivement
Ah ! C'est la vérité.VALÈRE, lui baisant la main
Vous me pardonnez donc cette vivacité ?CYDALISE
Je devrais le gronder, son esprit me désarme ; On ne peut y tenir, et je suis sous le charme .DORTIDIUS
Je ne m'occupe point des rois, de leurs querelles : Que me fait le succès d'un siège ou d'un combat ? Je laisse à nos oisifs ces affaires d'état. Je m'embarrasse peu du pays que j'habite, Le véritable sage est un cosmopolite. On tient à la patrie, et c'est le seul lien...DORTIDIUS
Fi donc ! C'est se borner que d'être citoyen. Loin de ces grands revers qui désolent le monde, Le sage vit chez lui dans une paix profonde ; Il détourne les yeux de ces objets d'horreur ; Il est son seul monarque et son législateur ; Rien ne peut altérer le bonheur de son être : C'est aux grands à calmer les troubles qu'ils font naître.VALÈRE
Madame, il a raison. L'esprit philosophique Ne doit point déroger jusqu'à la politique. Ces guerres, ces traités, tous ces riens importants, S'enfoncent par degrés dans l'abîme des temps. Tout cela disparaît au flambeau du génie, Et si l'on peut parler sans fausse modestie, Excepté vous, et nous, je ne découvre rien Qui puisse être l'objet d'un honnête entretien.CYDALISE
Un chef-d'oeuvre, sans doute.VALÈRE
C'est une découverte, une nouvelle route, Que l'un de nous, madame, entreprend de trace, Un genre où le génie a de quoi s'exercer.CYDALISE
Une tragédie ?VALÈRE
Nous risquons, il est vrai, surtout les premiers jours ; Mais nous ferons un bruit à rendre les gens sourds. Nous avons des amis, qui de loges en loges, Vont crier au miracle, et forcer les éloges ; N'avons-nous pas d'ailleurs le succès des soupers ?VALÈRE
Nous avons tant de gens qui pour nous se dévouent Tant de petits auteurs qui par orgueil nous louent Que je suis assuré qu'avec un peu d'encens, Nous leur ferions à tous abjurer le bon sens.THÉOPHRASTE, riant
Ha, ha, ha, ha, ha, ha, c'est la vérité pure.CYDALISE
Quoi donc ?CYDALISE
L'entreprise est hardie.CYDALISE
Ah ! Le public entier...CYDALISE
Mais la cour...VALÈRE
Le pis aller, messieurs, c'est d'attendre l'orage, Jusques-là, diffamons et l'auteur et l'ouvrage ; Armons la main des sots pour nous venger de lui ; Portons des coups plus sûrs en nous servant d'autrui. Ne peut-on pas gagner des acteurs, des actrices ? Nous aurons un parti jusques dans les coulisses. Il faut de la cabale exciter les rumeurs, Nous montrer, même en loge, aux yeux des spectateurs. Je connais le public, nous n'avons qu'à paraître : Il nous craint.CYDALISE
C'est bien dit : qui le brave est son maître. Mais notre colporteur tarde bien à venir. Il devrait être ici : qui peut le retenir ?DORTIDIUS
Peut-être qu'il attend.CYDALISE
Il faut qu'on l'avertisse.THÉOPHRASTE
Le voici justement.SCÈNE V. Cydalise, les philosophes, M. Propice.
Monsieur PROPICE
Je ne cours pas après, Madame. Avez-vous lu les "Bijoux indiscrets" ? C'est une gaillardise assez philosophique, Du moins à ce qu'on dit.Monsieur PROPICE
Cela se vend toujours.CYDALISE
Passons.Monsieur PROPICE
Connaissez-vous la "Lettre sur les sourds" ?CYDALISE
L'auteur m'en fit présent.DORTIDIUS
Tout son mérite y brille.DORTIDIUS, ironiquement
Vous vous y connaissez.Monsieur PROPICE
Mais le public le dit, et je l'en crois assez. Pour "Le Livre des moeurs" , je me souviens, madame, De vous l'avoir vendu.Il lit les titres.
"Réflexions sur l'âme".DORTIDIUS
Sublime !THÉOPHRASTE
Nécessaire !Monsieur PROPICE
Ceci, c'est le "Discours sur l'inégalité".CYDALISE, le prenant
Ah ! Je vais le relire avec avidité. Quel est cet autre écrit... Là... Que je vois en tête ?Monsieur PROPICE
Madame, ce n'est rien ; c'est le petit prophète .SCÈNE VI. Cydalise, les philosophes.
THÉOPHRASTE
Ce livre est un trésor ; il réduit tous les hommes Au rang des animaux, et c'est ce que nous sommes. L'homme s'est fait esclave en se donnant des lois, Et tout n'irait que mieux s'il vivait dans les bois.THÉOPHRASTE
Les esprits dans l'erreur sont encor trop plongés, Et l'on est retenu par tant de préjugés... ! Il est tant de savants qui n'en ont pas l'étoffe... !CYDALISE
Mais que nous veut Marton ?SCÈNE VII. Cydalise, Marton, les philosophes.
CYDALISE
Il se nomme ?MARTON
Crispin.CYDALISE
Le nom est singulier.DORTIDIUS
Oui, parbleu !SCÈNE VIII. Cydalise, les philosophes, Marton, Crispin.
CRISPIN, allant à quatre pattes
Madame, elle n'a rien dont je me formalise. Je ne me règle plus sur les opinions, Et c'est-là l'heureux fruit de mes réflexions. Pour la philosophie un goût à qui tout cède, M'a fait choisir exprès l'état de quadrupède : Sur ces quatre piliers mon corps se soutient mieux, Et je vois moins de sots qui me blessent les yeux.CYDALISE, à Valère
Il est original du moins dans son système.CRISPIN
En nous civilisant, nous avons tout perdu, La santé, le bonheur, et même la vertu. Je me renferme donc dans la vie animale ; Vous voyez ma cuisine, elle est simple et frugale. On ne peut, il est vrai, se contenter à moins ; Mais j'ai su m'enrichir en perdant des besoins. La fortune autrefois me paraissait injuste ; Et je suis devenu plus heureux, plus robuste Que tous ces courtisans dans le luxe amollis, Dont les femmes enfin connaissent tout le prix. Prévenu de l'accueil que vous faites aux sages, Madame, je venais vous rendre mes hommages, Inviter ces messieurs, peut-être à m'imiter, Du moins si mon exemple a de quoi les tenter.DORTIDIUS
Mais beaucoup.THÉOPHRASTE
C'est ce que nous cherchions ; un homme convaincu, Qui plein de son système, et bravant la critique, Aux spéculations veut joindre la pratique.CYDALISE
Vous donnez, à vrai dire, un exemple bien rare ; Mais votre empressement ne peut qu'être flatteur ; Vous êtes philosophe, et même à la rigueur.CRISPIN
Je me suis interdit de consulter les modes, J'ai cru que des habits devaient être commodes, Et rien de plus. Encor dans un climat bien chaud...CRISPIN
C'est penser en vrai sage.CYDALISE
Mais qui peut nous venir ?SCÈNE IX. Monsieur Carondas, Cydalise, Les philosophes, Crispin, Marton.
MONSIEUR CARONDAS, fixant beaucoup Crispin et marquant de l'embarras
J'ai rempli mon message, Madame... et le notaire... arrive en un moment.CYDALISE
Qu'avez-vous ?MONSIEUR CARONDAS, montrant Crispin qui se cache un peu derrière Cydalise
Quel est donc cet animal plaisant ?CRISPIN
En vérité... Madame...VALÈRE
Hé ! Comment ?CYDALISE
Quel est donc ce mystère ?CRISPIN, en montrant Valère
Le valet de monsieur est votre secrétaire, Et je me suis servi de ce déguisement, Pour remettre en vos mains un billet important,Montrant Monsieur Carondas.
Surpris chez ce fripon.CRISPIN
Lisez, je vous conjure.VALÈRE, aux Philosophes
Ah ! Nous sommes perdus !CYDALISE, lit haut, mais d'une voix altérée, et qui s'affaiblit peu à peu
Je te renvoie, mon cher Frontin, ce recueil d'impertinences que Cydalise appelle son livre. Continue de flatter cette folle, à qui ton nom savant en impose. Théophraste et Dortidius viennent de me communiquer un projet excellent qui achèvera de lui tourner la tête, et pour lequel tu nous seras nécessaire. Ses ridicules, ses travers, ses...
MONSIEUR CARONDAS
Ah ! Traître de Crispin !CYDALISE
Lisez, Monsieur, lisez ; Et justifiez-vous après, si vous l'osez. De vos séductions j'étais donc la victime ! Et mes yeux sont ouverts sur le bord de l'abîme ! Que vous avais-je fait pour me traiter ainsi ? Allez, et de vos jours ne paraissez ici. Votre confusion suffit à ma vengeance. Ingrats ; d'autres peut-être auront moins d'indulgence. C'est le dernier espoir de mon coeur outragé : partez.VALÈRE, furieux
Ah ! Malheureux !SCÈNE X. Damis, Rosalie, Cydalise, Marton, Crispin.
DAMIS
Les voilà démasqués, l'erreur n'a qu'un moment. Ils sont assez punis de n'être plus à craindre, Et ce n'est plus à vous, madame, de vous plaindre.1 184 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0