Opéra comique en vers· Opéra Comique en un Acte avec un Prologue
Le Magasin des Modernes
Représentée pour la première fois sur le Théâtre de la Foire en 1738.
Personnages
- APOLLON
- MERCURE
- LA NOUVEAUTÉ
- LE POÈTE
- LA RIME
- LE COMPOSITEUR
- MERVEILLEUX, en folle
LE MAGASIN DES MODERNES
SCÈNE PREMIÈRE. Apollon, Mercure.
APOLLON
Honneur au Dieu Mercure.MERCURE
Quel sujet important aujourd'hui me procure L'avantage de voir le Seigneur Apollon ? Et pourquoi quittez-vous le célèbre vallon ?APOLLON
Ignorez-vous que j'ai un rôle dans le prologue de Thétis ; ce qui fait que je suis obligé de me rendre tus les jours à l'Opéra.
MERCURE
Pour moi, je suis si occupé, que je n'ai pas le temps de m'informer de ce qui s'y passe.
APOLLON
J'ai appris que Jupiter vous avait exilé de l'Olympe, et que vous êtes établi dans ce pays-ci ; je viens voir comme vous vous y comportez.
MERCURE
À merveille, grâce à mon industrie.
APOLLON
AIR. Mon père, je viens devant vous.
Je sais que vous conduisez bien Une amoureuse confidence.MERCURE
Bon ! Le métier n'en vaut plus rien ; Mes substituts en abondance De cet emploi s'acquittent mieux ; Mercure est moins Mercure qu'eux.APOLLON
Qu'est ce qui vous occupe à Paris ?
MERCURE
Un emploi nouveau que j'ai imaginé. Je suis à la tête du Magasin_des_Modernes, et distributeur des termes communs.
APOLLON
AIR. Que faites-vous, Marguerite ?
Non, rien n'est plus ordinaire, On s'en sert dans tous climats ; Il en est dans chaque affaire, Il en est dans tous états.L'ordinaire des amants est de louer la beauté de leurs maîtresses, de gagner la femme de chambre. Ceux des Plaideurs, de faire des présents aux secrétaires.
AIR.
Ceux de Fanchon sont de ranger Sous ses lois un jeune étranger, Pour le gruger Pour le manger. Ceux des médecins sont de faire saigner, Clystériser, Purger. Les dépôts sont ceux des notaires. Ceux du plumet sont d'aller Se loger Chez quelque bon Douairière Qu'on puisse aisément gruger.MERCURE
Dans l'intérieur du magasin ? J'ai fait mettre au-dessus de la portes cette inscription.
Servantes, quittez vos paniers.
Jeunes auteurs, ici prenez Ce qui vous accommode : Rapapillotez, raccommodez, rabobinez. Jeunes auteurs, ici prenez Marchandise à la mode.Celui qui en fait la distribution sous mes ordres s'appelle Cothurne. À droit, j'ai placé ce qui concerne l'Opéra et la Comédie.
APOLLON
Tous deux ensemble.
MERCURE
AIR. Une jeune fille.
À la même Source Ils vont se pourvoir, Et pour leur ressource Tous deux n'ont qu'un tiroir.C'est à la Bagatelle que j'ai confié Ce dépôt.
APOLLON
La Bagatelle doit avoir bien de l'occupation. Je défie qu'elle puisse y suffire. Tout cela est fort bien imaginé, et je suis persuadé que vous avez un grand débit.
MERCURE
Il est prodigieux. Tragédie, comédie, épithalames, madrigaux, rondeaux, étrenne, bouquets, on me demande tout, excepté des élégies.
APOLLON
J'en sais bien la raison. Le Français ne s'amuse guère à gémir des rigueurs d'un ingrate ; dès qu'il n'est plus aimé, il quitte la partie qu'il gagnerait peut-être avec le temps. J'ai fait autrefois six vers qui expriment assez bien les différents caractères de plusieurs Nations à ce sujet. Les voici.
Quand un objet fait résistance, L'Anglais fier et vain s'en offense, L'Italien est désolé, L'espagnol est inconsolable, L'Allemand s'en console à table, Le Français est tout consolé.Voici l'heure, à peu près, que je dois me rendre sur ce ceintre du théâtre lyrique ; je suis obligé de vous quitter.
MERCURE
Il faut que vous soyez bien bon d'y aller tous les jours comme vous faites.
AIR. Et zeste, zeste, zeste.
J'admire, en vérité, Le plaisant équipage Où pour votre voyage, Là, vous êtes monté ; La grand Flambeau céleste, De culbuter court le hasard ; Et zeste, zeste, zeste, Un maître à danse, dans son char, Est plus leste.APOLLON
D'accord, mais le Phaéton qu'on me donne est assez bien décoré.
MERCURE
Il est vrai, mais vos chevaux n'ont ni bouche ni éperons.
APOLLON
J'aperçois le Nouveauté. Elle me parait pas trop content. Je vous laisse avec elle.
SCÈNE II. Mercure, La Nouveauté, Mercure.
MERCURE
AIR. Éveillez-vous, Belle endormie.
Ce grand Magasin de Mercure Par vous jamais n'est fréquenté.[MERCURE]
AIR. Monsieur Mouflard.
Vous, à Paris ! On dit que cette ville, Depuis longtemps loin d'elle vous exile ?LA NOUVEAUTÉ
J'y trouve encore un asile Chez quelque auteur de renom.Mais je prévois que je n'y resterai pas longtemps, et que la force de l'exemple des obligera de m'abandonner.
MERCURE
Je le crois comme vous.
AIR.... La nouveauté.
Quand on prend un nouveau chemin, Le succès est très incertain. Bien souvent la Critique outrage, Et taxe de témérité Ceux qui risquent dans leur ouvrage La Nouveauté.Quel est le motif de votre visite ?
LA NOUVEAUTÉ
De vous faire mes adieux.
MERCURE
Comment ! Vous voulez nous quitter ?
LA NOUVEAUTÉ
Que voulez-vous que je fasse dans ce pays-ci ? Dès que je parais sur un Théâtre,
AIR. Le long deçà, le long delà.
On ne m'y supporte guère ; La Critique, méchamment, Pour me déclarer le guerre, Fait camper son régiment Le long deçà, le long delà Le long du Parterre, Par derrière et par devant.La plupart des pièces qui ont paru cette année ont éprouvé sa rigueur ; cependant je suis sûre,
AIR. C'est ce qui nous lote, lon la.
Que jamais on ne remplira Un plan si bien que celui-là, Quelque effet que l'on fasse : Auteur, acteur et_caetera, Rien n'était à sa place.MERCURE
Qu'une femme en colère est éloquente !
LA NOUVEAUTÉ
Enfin il n'y a point d'outrage que je n'éprouve tous les jours. J'ai pris mon parti, et j'y renonce.
MERCURE
Adieu donc. Bon voyage. Mon magasin n'en ira que mieux. Quelle foule nous allons voir !
LA NOUVEAUTÉ
Ouida ? Puisque vous le prenez sur ce ton-là.
AIR. L'autre nuit j'aperçus en songe.
Quoique je vous sois incommode, Je resterai dans ce séjour ; Et je me joindrai dès ce jour Avec ma parente la Mode ; Et n'étant plus dans les écrits, Je vais me réduire aux habits.MERCURE
Hé bien, que ferez-vous ?
LA NOUVEAUTÉ
AIR. Je ne suis né ni Roi ni Prince..
Je veux qu'un ridicule étrange, De tant d'injustice me venge ; Par moi, chez un peuple enchanteur, On admettra l'extravagance, D'avoir quatre pieds en hauteur, Et vingt cinq de circonférence.MERCURE
Fort bien.
LA NOUVEAUTÉ, déclamant
Pour moi, de grave personnages Seront coiffés en hérisson, J'empaquetterai leurs visages Dans une perruque en buisson. On verra des gens à requête, Sous leur crinière ensevelis ; Et pour mieux surcharger leur tête, Il en faudra dépouiller dix.MERCURE
Courage.
LA NOUVEAUTÉ
AIR. Quand je tiens de ce jus d'octobre.
Le jeune abbé, fringant et leste, Frappe d'un nouveau vertigo, Par son rabat du bleu céleste, Fera renchérir l'indigo.Ce n'est pas tout.
MERCURE
Encore.
LA NOUVEAUTÉ
L'effort de ma vengeance tombera sur nos Petits-Maîtres subalternes.
MERCURE
La matière est abondante.
LA NOUVEAUTÉ, déclamant
On les verra publiquement, Pour canne tenir une gaule, Se promener en sifflotant, Et saluer avec l'épaule. Ils tourneront à chaque instant, Et leurs mains toujours inquiètes, Tiendront tout à tout Cure-dent, Mouchoir, Tabatière, Lorgnettes. Triple doublure à leurs habits, En rendra l'enflure très vaste ; Grandes boucles, souliers petits, Formeront un parfait contraste. On engeancera le Castor Point en avant, bouton derrière, De façon que la laisse d'or Se fasse jour pour la gouttière. Sous la forme d'un entonnoir, On fera les manches nouvelles, Et leur grandeur nous fera voir Un petit corps entre deux ailes. Par un noeud le menton haussé, N'aura plus son mouvement libre ; Un large ruban empesé, Tiendra leur tête en équilibre. Pour mettre, par un trait plus foi, Le comble à tant d'extravagances, Le Manchon placé sous le cou, Des deux coudes feront voir deux anses.Adieu.
Elle lui donne on soufflet.
MERCURE
Bonjour. Me voilà défait d'une grande babillarde.
SCÈNE III. Mercure, Le Poète.
MERCURE
J'aperçois une espèce de poète. Il compte sur ses doigts ; c'est apparemment une auteur qui n'est pas bien versé dans la mesure des vers.
LE POÈTE, saluant Mercure
AIR. Je ne veux point troubler votre ignorance.
Le ciel, en moi, mit des talents sans nombre, Pour les polir je viens dans ce séjour ; Depuis longtemps mon mérite est à l'ombre, Je veux enfin l'exposer au grand jour.MERCURE
Qui êtes vous ? Que voulez-vous ?
LE POÈTE
AIR. Quand on a prononcé.
Mon père a neuf ans, Qui tous neuf sont illustres : Je suis l'aîné des neuf, Mon âge est de neuf lustres ; Rimeur depuis neuf ans, comme depuis neuf mois, Je viens depuis neuf_jours pour la neuvième fois.MERCURE
Oh, oh, quel jargon ! Celui-ci sort un peu du style commun.
LE POÈTE
AIR. Comme un coucou.
J'ai dessein de faire un chef_d_oeuvre Qui soit connu dans l'univers ; Pour moi mettez le main à l'oeuvre.MERCURE
Que voulez-vous ?LE POÈTE
Dix-neuf_cent vers.MERCURE
Dix-neuf_cent ! C'est une tragédie apparemment.
LE POÈTE
Vous devinez juste ; mais aussi je sais faire d'autres ouvrages. J'ai eu trois maîtresses en trois_mois ; et il y a trois_ans que pour le troisième je fis trois couplets sur l'air des triolets.
MERCURE
Et ne les avez vous pas faits à trois_heures_du_matin ? Faites nous part de cette merveille.
LE POÈTE
Volontiers . Écoutez.
AIR. Du confiteor
Vos yeux font naître mille feux, Vos rigueurs causent mille alarmes, Pour vous on forme mille voeux, On admire en vous mille charmes, Que fixent mille amants et plus.LE POÈTE
AIR. Du Prévôt des Marchands.
Cent et cent fois je vous ai dit Que pour vos yeux mon coeur languit : Cet et cent fois votre âme injuste Fut sourde à mes tendres accents.MERCURE
Je crois qu'il comptera toujours.Bas.
Il m'impatiente à la fin ; il faut que je m'en défasse.
Haut.
Tenez, Monsieur, puisque vous souhaitez des vers.
AIR. Têtes en tourelourirette
De ce qui est nécessaire, Cothurne est le dépositaire, Du tragique il a le débit : Allez-là faire votre emplette ; Tâtez en toutelourirette Si le coeur vous en dit.LE POÈTE
J'y vais, et quand ma provision sera faite, j'aurai l'honneur de vous la faire voir.
SCÈNE IV. La Rime, Mercure, Merveilleux.
MERVEILLEUX
Seigneur, il y a là-bas une dame qui ne fait que chanter, et qui demande à vous parler.
MERCURE
Qu'elle entre.
MERCURE
Il est impossible de s'y méprendre, c'est la_Rime.
LA RIME
AIR.
Dans le Palais, Que de délais ! Pour un procès, Que de placets ! Que de chicane et que de frais ! Que l'on y mange d'argent frais !MERCURE
C'est elle assurément.
LA RIME
Les sergents Sont des gens Rongeant, mangeant, Grugeant les gens.Bis.
Seigneur, je me rends à vos ordres.
AIR. Des Trembleurs
Souffrez que je vous exprime Le zèle ardent qui m'anime ; Le plus tendre sentiment : Vous possédez mon estime, Je veux être votre intime ; Voulez-vous bien que la_Rime Vous embrasse en ce moment ?MERCURE
Ah, Madame, volontiers. Mais j'ai à vous avertir que vous avez une ennemie mortelle.
LA RIME
On le dit, mais je n'en sais rien.
MERCURE
Ignorez vous que la_Raison...
LA RIME
La_Raison ? Bon ! Je ne sais ce que c'est, et je ne l'ai jamais connue.
MERCURE
J'en suis persuadé ; mais je veux vous bien remettre avec elle. Hola, Merveilleux, dites à la_Raison qu'elle se rende ici, que la_Rime souhaite lui parler.
MERVEILLEUX
J'y cours, Seigneur.
LA RIME
Eh pourquoi, s'il vous plaît, la_Raison est-elle fâchée contre moi ? Est-ce parce que je chante aux filles ?
AIR.
Défiez vous de ces conteurs ; Tous complimenteurs Sont menteurs ; Leurs douceurs Ne sont que fadeurs. On ne trouve dans leurs ardeurs Que des froideurs.MERCURE
Je conviens que cette maxime est bonne.
LA RIME
Est-ce parce que je fait dire à un Cadedis :
Qu'en valeur toujours il prima, Et que du monde il supprima Quiconque avec lui s'exprima ? Que jadis auprès du Liban Ses aïeux contre le Turban De Toulouse et de Montauban Conduisirent l'arrière-ban ?MERCURE
À merveille !
LA RIME
Est-ce parce qu'on m'a entendu dire que près des femmes :
AIR.
Sans quibus Tout est Phoebus, Rebus, Bibus ; Que jeune, Vieux, Cadet, Homme mûr et doyen, Aucun ne peut, sans ce moyen, De Cythère être citoyen ?Est-ce à cause de cette chanson qu'un buveur m'a prié de faire contre les enfants d'Esculape ?
AIR.
Médecin mal instruit, Qui voudrait aujourd'hui De mon corps faire un puits, Va-t'en vite et t'enfuis, Ton breuvage m'a toujours nuis. Si j'avais recours à lui, Je serais dans deux jours cloué dans un étui. Vive Celui Qui sort du muid. De ma santé c'est la plus ferme appui. Vive celui qui sort du muid ; C'est par lui Que je suis Tous les jours sans ennui.Bis.
Bibus : Terme de mépris, employé uniquement dans la locution de bibus, qui signifie sans valeur, sans importance.
Muid : Ancienne mesure de capacité, qui variait suivant les provinces. [L]
MERCURE
Il faut convenir avec vous que c'est la vérité.
LA RIME
Faites la donc venir cette Raison ? Qu'elle m'explique ce dont il est question.
MERCURE
Hola, Merveilleux, avez vous dit à la_Raison de se rendre ici ?
SCÈNE V. Mercure, La Rime, Merveilleux.
MERVEILLEUX
AIR. Ô turlutaine.
J'ai couru la prétentaine Pour vous l'amener iciPrétentaine : Terme familier usité seulement dans cette locution : courir la prétantaine, courir çà et là, sans nécessité. [L]
MERVEILLEUX
Ô turlutaine.MERCURE
Vous voyez bien que ce n'est pas de ma faute.
LA RIME
AIR. Les petits tourelourirette.
Croyez-moi ne la cherchez plus, Vos efforts seraient superflus ; Elle n'a rien que je regrette, Son absence me fait du bien, Et je m'en tourelourirette, Je m'en passe bien.Bis.
SCÈNE VI. Mercure, Le Poète.
MERCURE
Vous me tenez parole. Voyons un peu le choix que vous avez fait.
LE POÈTE
Volontiers.
AIR. Je ne suis né ni Roi ni Prince.
Vingt maximes par accolades, Six quiproquo, douze tirades Sont dans cette poche en paquets ; Là, des récits, des confidences, Trente songes, vingt-six portraits, Et dix-huit reconnaissances.MERCURE
Quelle provision !
LE POÈTE
Oh pour cela vos gens n'ont accablé de bienfaits.
AIR. Buvons à nous quatre.
Ils ne sont pas chiches, J'en suis fort content : Ils m'ont donné galamment Six-cents hémistiches, Et les quatre au cent.Oh palsambleu, j'ai de quoi briller.
AIR. Bannissons d'ici l'humeur noire.
Que de compliments, que d'éloges ! Mon nom va voler jusqu'aux cieux ; Parterre, Amphithéâtre, Loges, Sur moi, tout fixera les yeux.MERCURE
Tout le monde se sert de ces hémistiches ; mais il y a façon d'en faire usage. Voyons un peu comme vous arrangez cela.
LE POÈTE
Bon ! Il n'est rien de plus aisé, et j'ai la tête si meublée, que je puis faire un impromptu dont je me flatte que vous serez satisfait.
MERCURE, bas
Le revenant-bon de mon emploi est de ma divertir des fous.
Haut.
Allons, Monsieur, je vous écoute. Commencez.
Revenant-bon : Vieilli. Profit provenant d'une affaire, d'une activité, d'un métier. [L]
LE POÈTE, déclamant
Je vais te révéler un important secret ; Écoute, chez Arcas, écoute, et sois discret. - En couvez-vous douter. - Tu connais Laonice. - Laonice, Seigneur ? - Soit raison, soit caprice, Je sens pour cet objet les feux les plus constants. - Et depuis quand, Seigneur ? - Assez et trop longtemps. - Seigneur, ignorez-vous, et faut-il vous apprendre Que l'on est malheureux quand on a le coeur tendre ? Oubliez-vous ?... - Finis tes discours superflus, Le sort en est jeté ; non, ne m'en parle plus. - Puis-je me taire et voir qu'on trahit votre flamme ? - Quoi ! Malgré le beau feu qui règne dans mon âme, La Princesse pourrait brûler d'une autre ardeur ? - N'en doutez pont, Seigneur. - Ah, comble de douleur ! Armez-vous, Dieux vengeurs, grands Dieux, lancez la foudre ; Impitoyables Dieux ! Dieux, mettez les en poudre. J'en atteste les Dieux, les Dieux m'en sont témoins. Justes Dieux, c'en est fait ; Dieux, quels prix de mes soins ! Ciel ! Que viens-je de voir ! Ciel, que viens-je d'entendre ! Ciel, que m'apprenez-vous ! Ciel, que viens-je d'apprendre ! Courons, allons, Arcas. - Arrêtez un moment. - Où la princesse est-elle ? - En son appartement. Je la vois, elle vient ; c'est elle qui s'avance. Arcas, retirez-vous.Il jette son chapeau.
MERCURE, bas
Qu'est ceci ?
LE POÈTE
C'est le confident qui sort.
Je tremble en sa présenceIl feint d'aller au-devant de la Princesse.
Quel bonheur vous amène, en croirai-je mes yeux ? Quoi, Madame, c'est vous : vous, Madame, en ces lieux ! Je revois les attraits dont mon âme est ravie ! Pouvais-je m'en flatter ! Ô sort digne d'envie ! Unique et cher objet de mes voeux les plus doux, Je puis donc à la fin mourir à vos genoux. Que mon coeur est charmé, que mon âme est contente ! Que mon bonheur est doux, que sa douceur m'enchante ! Princesse, au nom des Dieux, apaisez ce courroux. Princesse, au nom des Dieux, parlez, expliquez vous.À Mercure.
Elle ne répond rien... Vous gardez le silence ? Malheureux que je suis, que faut-il que je pense ! Malgré cette rigueur, vous le dirais-je hélas ! L'amour et ses rigueurs ont pour moi des appas ; Et quoiqu'on puisse faire, et quoiqu'on puisse dire, Je chérirai toujours l'amour et son empire. - Prince, quand on vous voit, on voit un grand vainqueur ; Mais tout vainqueur est homme, et tout homme est trompeur ; Bientôt, si mon amour payait votre tendresse, Vous changeriez. - Moi ? - Vous. - Que votre crainte cesse. - Non, ne vous flattez pas. - Ah quelle cruauté ! Dans ce fatal moment que je suis agité ! Que le trouble me saisit, quelle horreur m'environne ! Je ne me connais plus, je frémis, je frissonne. Tremblant, désespéré, dans l'état où je suis, Je sens à chaque instant redoubler mes ennuis. Destin, fortune, contre moi tout conspire ; Je n'y survivrai pas, il faudra que j'expire. J'expirerai, Madame, au sortir de ce lieu. - Prince, qu'allez-vous faire ! - Adieu, Princesse, adieu.Il sort.
SCÈNE VII. Mercure, Le Compositeur.
MERCURE
Je défie à tous nos auteurs de coudre mieux que lui.
LE COMPOSITEUR
Seigneur, je vais vous dire en peu de mots le sujet qui me conduit à vous.
AIR. Que j'estime mon cher voisin.
Depuis longtemps je conçois là.MERCURE
Est-ce une comédie ?MERCURE
Pour l'Opéra ?
LE COMPOSITEUR
Oui. Qu'y a-t-il là d'extraordinaire ? J'ai amené avec moi des musiciens pour exécuter une ouvrage dont je veux vous faire par. Le sujet est Démogorgon, roi des Fées.
Démogorgon : personnage de la mythologie inventé par Boccace. Il eut une fortune littéraire qui en fit un démon des ténèbres.
MERCURE
Le titre promet beaucoup. C'est donc à la Musique, que vous travaillez, mais qui est l'auteur des paroles ?
LE COMPOSITEUR
Bon ! J'ai des talents pour les vers comme pour la musique, et je travaille pour le grand Opéra.
MERCURE
Vous ne pouvez pas mieux faire que de les contacter à ce théâtre ; c'est le plus fréquenté.
AIR. Quand je tiens de ce jus d'Octobre
À toute heure on voit sur ces traces La doux printemps et les zéphirs, L'Amour, les Attraits et les Grâces, Les Ris, les Jeux et les Plaisirs.LE COMPOSITEUR
Je sais cela par moi-même ; cependant j'ai recours à votre Magasin.
MERCURE
Je vais vous mettre à même. J'ai provision de tout ce que vous pouvez me demander. Je m'en vais vous le faire voir. Hola, Merveilleux, apportez votre tiroir.
LE COMPOSITEUR
Que diable ! Il n'y a pas là deux_cents mots.
MERCURE
Il n'y en as tout au plus que soixante_et_dix, et c'est assez pour un opéra.
AIR. Le Seigneur turc a raison.
Sur ces mots vus et revus, Tout son bien se fonde ; Par paire on les a cousus, De peur qu'on ne les confonde : Ils sont si bien assemblés, Qu'ils resteront accouplés Jusqu'à la fin du monde.LE COMPOSITEUR
Héros glorieux, exploits fameux... Tous ces mots sont ordinaires.
MERCURE
AIR. Le fameux Diogène.
De la douce harmonie La puissance infinie, Par les chants les plus beaux, Tellement les manie, Et si bien les varie, Qu'ils paraissent nouveaux.LE COMPOSITEUR
Qu'est ce que ce paquet renferme ?
MERCURE
Ce sont des épithètes dont vos auteurs lyriques se servent
LE COMPOSITEUR
Verdure, Murmure, Boccage, Ramage, Ombrage... Et j'ai employé une partie de tout cela de mon ouvrage.
MERCURE
À propos de votre ouvrage, vous m'avez promis de ma le faire entendre.
LE COMPOSITEUR
Volontiers. Allons, Messieurs les musiciens, jouez l'ouverture.
Il chante.
Amour, cruel amour, que fais-tu dans mon coeur ? Pourquoi, trop funeste vainqueur, Me fais-tu, malgré moi, ressentir ta puissance ? Non, je ne suis pas fait pour toi, Non, non, tu n'est pas fait pour moi ; D'une tranquille indifférence Laisse-moi goûter la douceur. Amour, etc.MERCURE
Fort bien.
LE COMPOSITEUR
Arrive un confident qui vient me débiter quelque maxime pour me prouver que je dois me livrer à la tendresse, et qu'un grand coeur peut bien avoir une faiblesse ; je me rends à ses raisons. Je le charge même du soin d'aller parler à celle que j'adore. Il sort. C'est là la sujet du Divertissement, chose étonnante ! De pauvres misérables esclaves, qui ont langui vingt_ans dans les fers ; c'est une charme que de leur voir passer un entrechat.
MERCURE
Je reconnais l'Opéra à ce trait.
LE COMPOSITEUR
Le Fée jalouse vient m'annoncer que j'ai un rival : la fureur me transporte. Je maudis l'amour. Je fait un tapage de tous les diables. J'implore les Furies.
Il chante
Vengez-moi d'un cruel outrage, Démons, accourez tout, Servez ma rage Et mon courroux.La Fée arrive, Choeur des démons, messieurs les musiciens.
Nous accourons à ta voix : Qu'il gémisse, Qu'il frémisse, Qu'il périsse mille fois, L'ingrat qui cause son supplice.MERCURE
Vous faites de votre voix tout ce que vous voulez.
LE COMPOSITEUR
La Princesse, à qui on fait une fasse confidence, vient se plaindre aux échos de ma légèreté. Une longue ritournelle lui donne le temps de faire deux ou trois trous de théâtre, et d'arranger sa queue ; après quoi elle chante ce qui suit. Allons, Messieurs, La Ritournelle.
Il chante.
Doux charme des coeurs amoureux, Espoir ne trouble plus mon âme L'ingrat Démogorgon vient d'éteindre ma flamme, Mon coeur de tous les coeurs est le plus amoureux.MERCURE
Fort bien. Vous caractérisez de mieux en mieux.
LE COMPOSITEUR
J'arrive à la fin de son air. Nous nous expliquons. La paix se fait pas un duo. Le divertissement tombe des nues. La fête vient des antipodes. Les quatre parties du monde, qui se trouvent heureusement rassemblées dans mon antichambre, entrent sur deux colonnes. La Bourbonnais chante une petit air. Dumoulin et la_Mariette exécutent un Pas_de_Deux. Grands choeurs, Messieurs, pour terminer mon Opéra.
Il chante.
Chantons, chantons la brillante victoire D'un superbe ennemi couronné par le gloire. Qu'il triomphe à jamais au Temple de Mémoire. Que sur les Mers Que dans les Airs Jusqu'aux Enfers On entende le bruit de nos charmants concerts.MERCURE
Venez, que je vous couronne.
LE COMPOSITEUR
Vous êtes donc content ?
MERCURE
Ravi. Que d'heureuses dispositions !
AIR. Ô turluraine/
Des beaux fruits de votre veine, Tout Paris sera rempli.LE COMPOSITEUR
Je vais effacer sans peine...MERCURE
Ô Turlutaine.LE COMPOSITEUR
Quinault, ainsi que Lully.LE COMPOSITEUR
Oh, Monsieur, cela est trop juste.
MERCURE
Merveilleux, Les danseurs sont-ils prêts ?
SCÈNE DERNIÈRE. Mercure, Le Compositeur, Merveilleux, acteurs du divertissement.
MERVEILLEUX
Seigneur, il n'attendent que vos ordre.MERCURE, chante
AIR. Vous, qui voyez les dames.
Que la danse commence Par les chants les plus doux : Chantez et dansez tous.CHOEUR
Chantons, etc.VAUDEVILLE.
404 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica