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Opéra comique en vers et en prose· Opéra Comique en un Acte

Le Rêve

Charles-François Panard· créée en 1738, imprimée en 1763· 492 vers· 8 personnages

Représentée pour la première fois sur le Théâtre de la Foire en 1738.

Personnages

  • CHRYSANTE, oncle d'Angélique
  • ANSELME, ami de Chrysqnte
  • CLITANDRE, ami d'Angélique
  • JULIE, femme de Chrysante
  • FLORETTE, soubratte de julie
  • JACQUES, portier de Chrysante
  • NICOLE, cuisinière
  • SCAPIN, valet d'Anselme

LE RÊVE

SCÈNE PREMIÈRE. Chrysante, Florette.

CHRYSANTE

Eh ! Bien ; Florette, as-tu exécuté mes ordres ?

FLORETTE

Avec toute la fidélité possible.

CHRYSANTE

AIR. Du Confiteor.

Angélique est donc au couvent ?

FLORETTE

Oui, Monsieur ; votre aimable nièce ; Du cloître inutile ornement, Va bientôt sécher de tristesse Sans savoir par où, ni comment Elle a mérité ce tourment.

Ah ! Monsieur, j'en pleurerai plus d'un jour. Si vous saviez avec quelle tendresse la pauvre enfant m'a embrassée, quand j'ai pris congé d'elle ! Elle m'a dit, les larmes aux yeux : ma chère Florette, assure bien cher mon oncle de mes respects ; dis lui :

AIR. Quand le péril est agréable.

Que, sans peine et sans répugnance, Je me conforme à son désir Et, que je mets tout mon plaisir Dans mon obéissance.

CHRYSANTE

Passons là-dessus.

FLORETTE, à part

C'est un rocher que ce vieux bourru-là.

CHRYSANTE

As-tu vu Monsieur Anselme ?

FLORETTE

Oui, Monsieur ; il sera ici dans un moment.

CHRYSANTE

Tu peux aller à tes affaires : je n'ai plus rien à te dire.

FLORETTE

Oh ! J'ai à vous parler, moi : il faudrait être dépourvu de tout sentiment pour demeurer dans le silence. En bonne foi, Monsieur, faites-vous les actions d'un homme sensé ? Est-il possible qu'un notable comme vous, un personnage versé dans les lois se donne un pareil ridicule ? Savez vous bien comme on vous traite dans le monde ?

AIR : Dans un amoureux mystère.

De vous on tient ce langage ; Que vous êtes un jaloux, Qui d'un rien prenez ombrage ; Le plus fâcheux des époux ; Un vrai sauvage, Plus fou cent fois que les fous Que l'on encage.

On dit que vous êtes un homme impraticable, ennemi déclaré de tout plaisir et de toute société ; en un mot que le vieux hibou desséché que vous avez fait clouer sur votre porte_cochère, sont des armes parlantes. Voilà ce que j'avais à vous dire, faites en votre profit.

SCÈNE II.

CHRYSANTE, seul

Tous ces dictons-là ne m'empêcheront pas d'aller mon train. J'aperçois Monsieur Anselme ; c'est un bon voisin et un ancien ami : ses conseils peuvent m'être de quelqu'utilité.

SCÈNE III. Anselme, Chrysante.

ANSELME

Bonjour à Monsieur Chrysante.

CHRYSANTE

Votre serviteur très humble, Monsieur Anselme.

ANSELME

Je viens d'apprendre une étrange nouvelle. On dit que vous avez fait mettre Angélique au Couvent.

CHRYSANTE

On vous a dit la vérité.

CHRYSANTE

Des amants je sais le trantran. C'est pourquoi j'ai formé le plan...

Trantran : La manière ordinaire de conduire certaines affaires ; la routine qu'on y suit. [L]

CHRYSANTE

Voici ma raison, qui est, ce me semble, très sensée. Un long usage du monde m'a fait connaître que dans la maison où il y a une jeune femme et une fille à marier, celle-ci sert de prétexte aux amants de la femme. Je ne veux point chez moi de ces amours équivoques. En un mot, je veux voir clair dans mes affaires.

ANSELME

Ceci serait fort bon, si vous aviez une femme coquette. Mais vous devez être sûr de Julie.

CHRYSANTE

Pas autrement : je vous avouerai même confidemment que je crains quelqu'intrigue secrète : allez, allez ; si j'en pouvais faire d'elle autant que de ma nièce....

ANSELME

Vous l'enfermeriez ? Quelle folie ! Ce n'est pas le moyen de ramener une femme.

AIR. Que faites-vous, Marguerite ?

On aime un époux facile, Chez qui régné la douceur.

ANSELME

Mon cher voisin, apprenez de moi qu'il en est d'une bosse au front d'un mari, près à peu comme d'un rhume de cerveau. Quand on a cette petite indisposition, il faut laisser aller son cours.

AIR. J'avais, Lisette, un billet doux.

Fleurs de pas d'âne, Conserve, ce jus Sirop, ptisanne Sont superflus. S'imaginer que l'on s'en trouve bien ; Sottise extrême ! Faites-y quelque chose, ou rien ; C'est tout de même.

La seule différence que j'y trouve, c'est que la diète est salutaire aux enrhumés, et pernicieuse aux jaloux. Il faut que ceux-ci mangent beaucoup, et boivent encore davantage. Le vin de champagne fait digérer bien des choses ; mais vous n'êtes pas dans ce cas.

Ptisanne : Nom, chez les Grecs, de l'orge pilée, avec laquelle on faisait une décoction qu'on administrait aux malades soit non passée et avec le grain, soit passée. [L]

CHRYSANTE

Plût au ciel !

CHRYSANTE

Pourquoi je la blâme ! Je l'ai vue l'autre jour tête_à_tête avec un jeune homme qui la conjurait, les larmes aux yeux, d'avoir pitié de lui.

ANSELME

Bagatelle.

CHRYSANTE

Elle lui a promis, (et je l'ai bien entendu,) qu'il ne tiendrait pas à elle qu'il ne fût bientôt heureux. Comment appelez-vous cela ?

ANSELME

Pas grand' chose.

CHRYSANTE

Vous me feriez mourir.

ANSELME

Je suis persuadé que ce jeune homme est un nommé Clitandre.

CHRYSANTE

Clitandre, Valère ; que m'importe ? Je ne m'étonne plus moi-même si Julie a tant de froideur pour moi. C'est une glace que cette femme-là ; je n'en reçois pas deux caresses dans un an de temps.

ANSELME

AIR. La nuit et je jour.

Elle a, (j'en suis témoin,) Grand sois de vous complaire. Chrysante, est-il besoins Qu'elle passe, à vous faire Sa cour, La nuit et le jour ?

Les démonstration les plus vives ne sont pas les plus sincères, au moins. Quelqu'un vient.

CHRYSANTE

C'est elle. Qui ne serait trompé à cet extérieur ?

SCÈNE IV. Chrysante, Julie, Anselme.

CHRYSANTE

AIR. Mon gentil petit mari.

Vous voilà, Madame ! Qui donc cherchez-vous ?

ANSELME

Sont-ce là des froideurs, à votre avis ?

JULIE

Qu'as-tu donc, mon fils ? Te voilà bien rêveur !

AIR : Il vous faudrait un biscuit.

Que te faut-il, mon petit, Pour te , pour te, pour te remettre ; Que te faut-il, mon petit, Pour te remettre un peu l'esprit ?

Réponds-moi, je te prie : est-ce que tu me boudes ? Monsieur_Anselme, engagez-le à nous dire quelque chose.

ANSELME

Monsieur Chrysante, parlez donc à Ma dame. Faut-il être comme cela ?

JULIE, entendant tousser Chrysante

Voilà une toux qui m'inquiète.

AIR. Vous avez bien de la bonté.

T'a-t-on fait prendre, ce matin, Certain , jus de réglisse ? Donne-moi ta petite main : Vite, qu'on m'obéisse.

JULIE

Puisque tu ne veux point me parler, je m'en vais : adieu, mon petit mari. J'avais pourtant quelque chose à te dire au sujet d'Angélique ; ce fera pour une autre fois.

SCÈNE V. Chrysante, Anselme.

ANSELME

En vérité, vous avez grand tort d'accuser Julie d'indifférence ; ce que je viens de voir de d'entendre.

CHRYSANTE

Redouble mes inquiétudes. Vous ne connaissez pas les femmes, Monsieur Anselme. Je suis à présent presque sûr de mon malheur. Julie est devenue trop caressante, pour n'être point coupable.

CHRYSANTE

Avec fondement.

ANSELME, à part

Cet homme-là a le cerveau frappé.

Haut.

Vision, vision toute pure ! Je connais ce Clitandre, encore une fois. Angélique est l'objet qui le touche. Je suis sûr que c'est à son sujet qu'il a parlé l'autre jour à Julie. Il doit même tantôt vous aller voir pour cela.

CHRYSANTE

C'est de quoi nous nous éclaircirons.

ANSELME

Je ne songe pas que je m'arrête ici trop longtemps. Certaine affaire pressante m'oblige de vous quitter. Au revoir.

CHRYSANTE

Votre serviteur, mon voisin. Je vais si bien éclairer la conduite de ma femme rien, que ne pourra m'échapper. Je veux, à quelque prix que ce soit, avoir le coeur net sur le chapitre de Clitandre.

SCÈNE VI. Julie, Florette.

FLORETTE

Il faut avouer, Madame, que vous avez un mari bien singulier !

JULIE

Je ne sais plus tantôt qu'y faire, moi : je ne suis pas de ces femmes politiques qui étouffent leurs maris par leurs caresses ; sachant que mon époux se plaignait de ma froideur, je l'ai flatté, cajolé, mignardé j'ai joué auprès de lui ; en un mot le rôle de la femme du monde la plus prévenante : chose inutile.

AIR. Je suis la fleur, etc.

Bien loin, hélas ! Qu'une tendre et doux langage Ait la vertu de la fléchir, Plus on le flatte, et plus il est sauvage ; Les douceurs ne sont que l'aigrir.

Mignarder : Affecter de la délicatesse, de la grâce. [L]

FLORETTE

Il y a trois ans que vous êtes ensemble ; a-t-il toujours été jaloux ?

JULIE

Toujours ; mais non pas à ce point là.

FLORETTE

Quelque chose lui aura passé par la tête ; ne serait-ce point Clitandre. Il vous a vue l'autre jour avec lui. Je parierais qu'il ne aura conçu de l'ombrage.

JULIE

Je l'ai déjà pensé comme toi. Ah, ah, ah.

JULIE

Je me rappelle un souvenir. Il faut que je te fasse rire. Talaleri, etc.

Tu sais qu'hier au soir mon mari, selon sa louable coutume, me fit une querelle aussi mal fondée que toutes les autres. Ses tracasseries, et la visite de Clitandre que j'avais reçue l'après-midi, s'emparèrent de mon idée en me couchant : tout cela m'a occaSIonné le plus plaisant rêve du monde.

FLORETTE

Je suis impatiente de le savoir : les rêves quelquefois deviennent des vérités.

CHRYSANTE, arrivant à pas de loup

Les voilà toutes deux ; n'y aurait-il point quelque confidence sur le tapis ? Écoutons.

JULIE

J'étais seule dans ma chambre à travailler. Il était, je crois, cinq à six_heures_du_soir ; et Monsieur Chrysante était à son occupation ordinaire : j'entends ouvrir ma porte tout doucement ; je regarde, je vois Clitandre.

CHRYSANTE, à part

Je ne me suis pas trompé.

JULIE

Cet amant s'est approché de moi d'un air fournis et respectueux ; il m'a fait une décla[ra]tion si tendre, si tendre ! Quelle différence de ce langage à celui d'un mari ! Belle Julie, m'a-t-il dit, ne croyez pas qu'un autre objet que vous m'attire en ces lieux.

AIR. La ferrure.

Votre seule beauté me pique ; Je languis sous votre pouvoir. Ce que je fais pour Angélique N'est qu'un prétexte pour vous voir.

CHRYSANTE, à part

Je l'avais bien deviné ; je ne suis pas une dupe.

JULIE

Mais, lui ai-je dit, comment avez-vous pu pénétrer jusqu'ici ? Monsieur Chrysante a donné des ordres bien précis. Je n'y ai pas trouvé la moindre difficulté, m'a répondu Clitandre. Le portier était ivre, la cuisinière m'a ouvert, et j'ai donné deux_louis à Florette qui m'a conduit à votre appartement... J'en ris encore.

FLORETTE

Ces deux_louis-là ne m'ont point échauffé les mains.

Elle rit aussi.

CHRYSANTE

Le portier Ivre, la cuisinière qui ouvre la porte, deux_louis donnés à Florette : retenons bien ceci ; vous le payerez, malheureux que vous êtes !

FLORETTE

Après, après, Madame.

JULIE

Clitandre, dans ce moment, s'est jeté à mes genoux avec transport. J'étais résolu, dit-il, de tout sacrifier pour avoir l'avantage de vous entretenir. Peut-on trop l'acheter ? Non, belle Julie, rien ne le saurait payer.

AIR. Quand le péril est agréable.

Malgré la blessure profonde Que font dans les coeurs vos beaux yeux, Un de leurs regards précieux Vaut tous les biens du monde.

FLORETTE

Où diantre va-t-il chercher toutes ces sornettes ?

JULIE

Je n'en sais rien.

CHRYSANTE, à part

Les fripons de séducteurs en trouvent bien d'autres.

FLORETTE

Le plaisir de vous entendre dire tant de douceurs aurait dû vous réveiller.

CHRYSANTE, à part

Je crois qu'elle n'était pas endormie, la belle coquine.

FLORETTE

Ensuite ?

CHRYSANTE, à part

Avec quelle impudence elle avoue cela !

FLORETTE

Enfin ?

CHRYSANTE, a part

Ouf, voilà un enfin qui va m'achever.

JULIE

Dans ce moment, j'ai cru entendre la voix de mon époux. Clitandre s'est caché vite dans cette bibliothèque.

CHRYSANTE, a part

C'est donc là la cachette. Que j'ai bien fait de venir ! Sans cela....

FLORETTE

Et Monsieur Chrysante entra-t-il ?

JULIE

Non : au lieu de mon époux, que je m'attendais de voir, il est entré un monstre furieux.

AIR. Des fraises.

Il avait les yeux ardents ; Une fureur sans bornes, Il avait de longues dents, Et sur la tête...

CHRYSANTE, a part

Je n'y puis plus tenir.

TOUS DEUX

Ah, ah, ah.

JULIE

N'est-il pas vrai que cela est plaisant ?

FLORETTE

Fort plaisant.

CHRYSANTE, se mettant au milieu d'eux

Très plaisant.

JULIE, fuyant d'un côté

Aye !

FLORETTE, fuyant de l'autre

Ouf !

SCÈNE VII.

SCENE VIII. Chrysante, Florette, Nicole, Jacques, arrivant au bruit.

FLORETTE

Quel bruit !

NICOLE

Queu tapage !

JACQUES

Queu bacchanal ! Qu'est-ce donc que vous faites là, Monsieur_Chrysante ?

CHRYSANTE

Ce qui me plaît. Écoute, écoute ; j'ai à te parler. Restez-là, vous autres. Je voudrais bien savoir, Monsieur Jacques, pourquoi vous êtes entré dans ma maison ?

JACQUES

Eh ! Mais, Monsieur,

AIR. Vous m'entendez bien.

J'y suis pour ouvrir et fermer La porte.

JACQUES

Non, Monsieur ; je ne sais pas ce que vous voulez dire.

CHRYSANTE

Cela signifie, Maître Jacques, que je vous donne votre congé : je ne veux point de portier qui s'enivre, et qui laisse le soin de sa porte à une cuisinière. M'entends-tu à présent ?

JACQUES

Pas plus qu'auparavant.

CHRYSANTE

Est-ce que tu es encore fou ? Parle.

JACQUES

Ma foi, Monsieur, s'il y en a ici, ce n'est pas moi.

CHRYSANTE

Tu oses m'insulter, maraud ! Sors tout_à_l_heure.

JACQUES

Et mes gages ?

CHRYSANTE

Attends, attends ; je vais te les payer. Un coquin, qui est entré ici la veille des étrennes, et qui demande des gages ! Il faut être bien effronté.

SCÈNE IX. Chrysante, Florette.

CHRYSANTE

Je suis ravi De vous voir pour lui tant de zèle. Florette, c'est fort bien penser : Je veux vous en récompenser.

Approchez, Madame_l_Avocate ; combien y a-t-il que vous êtes ici ? Six_mois, je crois ?

FLORETTE

Oui, Monsieur.

À part.

Quel est son dessein ?

CHRYSANTE

Vous gagnez quarante écus par an ? C'est pour la demi-année soixante_livres.

FLORETTE

Monsieur, je n'ai pas besoin d'argent.

CHRYSANTE

J'en suis persuadé ; mais je n'ai plus besoin de vous, moi.

FLORETTE

Pourquoi donc, s'il vous plaît ?

CHRYSANTE

Un petit moment, laissez-moi arranger votre compte ; nous disions que pour six_mois ce serait soixante_livres, mais :

AIR. Aux Dardanelles.

Il faut sur ces vingt_écus Déduire une somme.

FLORETTE

Plaît-il ?

CHRYSANTE

D'un homme.

FLORETTE

Moi, Monsieur ! Cela est faux.

À part.

Est-ce qu'il aurait pris le change sur le Rêve de Madame ?

CHRYSANTE

Comment ! Tu n'as pas reçu de Clitandre deux_louis pour l'introduire dans ma maison !

FLORETTE

Non, Monsieur ; non, non, non, cent_mille fois non ; j'en mettrais ma main au feu.

CHRYSANTE

Sors d'ici, impudente soubrette ! Malheureuse, qui vends l'honneur de ta Maîtresse ! Il faut dans ma juste fureur...

FLORETTE

Quels yeux ! Fuyons.

SCENE X. Nicole, Chrysante.

CHRYSANTE

Me nier ce que j'ai entendu, quelle audace ! Venez, Madame Nicole, qu'est-ce que vous tenez-là ?

NICOLE

Monsieur, c'est un mémoire ; je venais vous rendre compte de ma dépense : peut-être que je ne prends pas bien mon temps ; remettons cela à tantôt.

CHRYSANTE

Non, non, donnez.

Il lit.

NICOLE, à part

Je suis bien fâchée d'être venue à cette heure-ci ; mon mémoire en souffrira ; quelle moue il fait ! Heu ! Le vieux renfrogné 1

CHRYSANTE

Qu'est-ce que cet article là, Pour ce que vous savez bien, trente_sols ?

NICOLE

C'est pour cette machine, avec quoi vous faites la ronde toutes les nuits. Comment nommez-vous ça ? Une lanterne pour les sourds ?

CHRYSANTE

Je sais ce que c'est ; trente lois ! C'est bien cher... Pour deux pucelles quatre francs ; quatre francs deux pucelles ! Friponne,tu m'as volé plus de la moitié là-dessus.

NICOLE

Non, Monsieur, en conscience ; c'est un poisson bien rare cette année.

CHRYSANTE

Encore, si elles avaient été bonnes ; mais elles ne valaient pas le diable.

NICOLE

Ce n'est pas ma faute, à moi ; que ne les mangiez vous dans la journée sans les garder pour le lendemain ?

AIR. Réveillez-vous, belle endormie.

Voilà toujours comme vous faites. Les pucelles, vous savez bien, À dépérir sont très sujettes ; Cela se gâte en moins de rien.

L'air de Paris les corrompt tout d'un coup.

CHRYSANTE

Pour du goujon, six_francs ; oh ! Pour celui-là, j'en rayerai les trois-quarts : six_francs pour du goujon !

NICOLE

Comment vouiez-vous que je fasse, Monsieur ? Allez donc au marché vous-même, du goujon ! Du goujon ! Je sais qu'il y en a beaucoup, mais aussi on en consomme terriblement : est-ce que vous ne savez pas que toutes les femmes en font avaler st'année à leurs maris !

CHRYSANTE

L'impertinente ! Elle se moque de moi à ma barbe ! Tiens, fais-moi un autre mémoire. N'oublie pas en même temps de faire ton paquet. Une cuisinière qui se mêle d'ouvrir la porte aux amoureux de ma femme, cela ne convient pas.

NICOLE

Qu'est-ce que vous dites, Monsieur ? Moi ! J'ai ouvert la porte à des amoureux ! Pardi, il y a de mauvaises gens dans le monde ; fi ! Que cela est vilain de chercher querelle à de pauvres domestiques ! Je pardonnerais cela à queuque étourdi, mais pour vous ;

AIR. Vivons comme le voisin vit.

À votre âge ces façons là Me surprennent.

NICOLE

Vous me frappez ! Mort de ma vie, n'y revenez pas.

CHRYSANTE

Tiens, les deux font la paire.

CHRYSANTE

Aye, aye ! Au secours, au voleur, au feu !

SCENE XI. CHRYSANTE, CL1TANDRE, Nicole.

CLITANDRE

Que vois-je, insolente ? Oses-tu bien lever la main sur ton Maître !

NICOLE

Oh ! Morguienne, j'y lèverons bien le pied itou.

CLITANDRE

Retire-toi, ou tu vas périr de ma main.

NICOLE

Bien t'en prend, vieux hibou, que Monsieur soit venu à ton secours ; va te faire friser voilà assez peigné.

CHRYSANTE

Que je vous suis obligé de m'avoir dépêtré de cette harangère !

Harangère : femme qui vend du hareng, de la morue, du saumon, et autres salines. On appelle figurément et par ressemblance toutes les femmes fortes en gueule, qui disent des parles, ou qui font des actions sales et insolentes. [F]

CLITANDRE

Je fuis bien mortifié, Monsieur, de l'accident qui vous est arrivé ; mais en_même_temps je me tiens heureux d'être venu fi à propos.

AIR. Convalescent.

Pour moi, c'est un plaisir bien grand De soulager, en arrivant, Celui de qui dépend mon choix. Je vous sers la première fois Que je vous vois.

Je m'appelle Clitandre.

CHRYSANTE, prenant un air froid

Vous, Monsieur suivre, ayez la bonté de me suivre.

CLITANDRE, à part

Où veut-il me conduire !

À Chrysante.

Monsieur, nous sommes bien ici, et ce que j'ai à vous dire...

CHRYSANTE

Voulez-vous bien passer, s'il vous plaît ?

CLITANDRE

Monsieur, je suis bien votre serviteur.

CHRYSANTE, à part

Il est bien heureux d'être arrivé dans cette conjoncture, sans cela, morbleu....

CLITANDRE, revenant

Il y a là quelque chose que je ne conçois pas.

CLITANDRE, à part

Vous verrez qu'il faudra que je le chasse tout comme les autres.

CLITANDRE

Votre procédé aurait lieu de me surprendre ; mais,

AIR. Non, }e ne veux pas rire.

J'en devine bien la raison, C'est un tour qu'en cette saison Le carnaval inspire. Bon ! bon ! Vous cherchez à rire, Bon ! Bon ! bon ! Vous cherchez à rire.

Je crois que Madame votre épouse a eu la bonté de...

CHRYSANTE

Elle n'en eut que trop, et je vous prie d'avoir celle de me laisser en repos.

CLITANDRE

Vous devez savoir....

SCÈNE XII. Chrysante, Anselme, Julie.

ANSELME

En vérité, il faut que vous soyez un grand fou !

CHRYSANTE

Et vous, un grand fourbe ! Bonsoir.

JULIE

Mon cher petit mari.

CHRYSANTE

Allez au Diable, et n'en revenez jamais.

Il sort.

SCÈNE XIII. Anselme, Julie.

ANSELME

Voilà une extravagance dont il n'y a jamais eu d'exemple.

JULIE

Si on pouvait lui parler, on le désabuserait ; mais, il ne veut rien entendre.

AIR : Savez vous bien, Beauté cruelle.

Pauvre cervelle insensée, Que de maux tu me fais souffrir !

ANSELME

Qu'appeliez-vous commencée ?

JULIE

Oui, je suis convenue avec Florette, qu'elle tâchera de se raccommoder avec lui, par une fausse confidence, et en feignant de me trahir. Le reste, je vous l'expliquerai. Il s'agit actuellement de nous trouver un homme qui fasse le Prévôt connaissez-vous quelqu'un ?

ANSELME

Scapin, mon valet, jouera le rôle à merveille ; j'en suis caution.

JULIE

Mon époux vient ; Florette le suit ; retirons-nous. Allez faire travestir Scapin ; je vais prendre le déguisement nécessaire à notre projet.

SCÈNE XIV. Chrysante, Florette.

CHRYSANTE

Je suis fâché d'avoir été tantôt si vif ; la vengeance que je médite contre ma femme demande un certain ménagement. Voici, je pense, Florette ; j'ai besoin de son secours : tâchons de renouer avec elle.

FLORETTE affligée, tenant son paquet

AIR. Pour la Baronne.

Ah ! Quel martyre !

CHRYSANTE

Où vas-tu ?

FLORETTE

Ah ! Je respire.

J'étais au désespoir de ma séparer de vous : car, au fond, vous êtes un bon coeur, et ce que l'on vous reproche, ne provient que d'un excès d'amitié.

CHRYSANTE

Cette fille-là pense bien.

FLORETTE

Tout_à_l_heure quand je vous ai rencontré, je vous cherchais, pour avoir avec vous un moment d'entretien.

AIR. C'est la pure vérité.

J'avais un certain regret, Certain reproche secret ; De quitter un si bon maître, Sans lui donner à connaître Qu'il est vraiment maltraité.

FLORETTE

C'est la pure vérité.

Qu'il faut être méchant pour tromper un si honnête homme ! Mon pauvre Monsieur_Chrysante !

Elle lui baise les mains.

Attendez, il y a une ordure sur votre basque ; accommodez donc votre perruque.

Basque : Partie découpée et tombante de certains vêtements. [L]

CHRYSANTE

Je te suis obligé... Florette, veux-tu gagner cinquante_pistoles ?

FLORETTE

Plus ou moins, je n'y regarde pas avec vous ; que faut-il faire ?

CHRYSANTE

M'avertir de l'heure et du moment où je pourrai surprendre ma femme avec son amant.

FLORETTE

Ah ! Monsieur, que vous êtes heureux ! Il faut que vous soyez né coiffé : j'ai actuellement la plus belle occasion du monde, pour vous venger de votre infidèle.

CHRYSANTE

Voyons, voyons.

FLORETTE

Je vous dirai qu'elle a rendez-vous avec Clitandre pour ce soir, à six_heures, chez Monsieur_Anselme : ils doivent se rendre tous deux en masques ; Primo, de peur d'être reconnus ; Secundo, parce que de-là ils comptent aller au bal.

CHRYSANTE

Ils comptent sans leur hôte.

FLORETTE

Mon cher maître, savez-vous bien ce que je ferais à votre place ?

CHRYSANTE

Quoi ?

FLORETTE

J'irais à ce rendez-vous, sous l'habit et le nom de Clitandre.

CHRYSANTE

Je le veux bien ; mais s'il y vient lui, nous nous trouverons ensemble.

FLORETTE

J'ai à cela le remède qu'il faut ; je vais courir chez Clitandre ; je lui dirai que Madame le prie de mettre la partie à demain, pour des raisons quelle lui expliquera.

CHRYSANTE

Fort bien.

FLORETTE

Par ce moyen vous pourrez en compter à Julie sous le nom de votre rival, et après un moment d'entretien,

AIR. L'allumette.

Avec elle vous sortirez, Sous les espérances flatteuses D'aller au bal ; vous la mettrez Où l'on fait danser les danseuses.

CHRYSANTE

Que je t'embrasse, ma chère Florette ; rien n'est mieux imaginé.

FLORETTE

Le temps approche, allez pourvoir à ce qu'il faut pour vous transformer en Clitandre ; moi, je vais lui porter le contre-ordre du rendez-vous.

CHRYSANTE, seul

Allons, il faut risquer le paquet. Quel plaisir j'aurai de confondre l'ingrate ! Mais hélas ! En même temps quelle douleur !

AIR. Comme un coucou.

Victime de mon stratagème, Si Julie a le coeur humain, Je m'enregistrerai moi-même Sur le grand livre de Vulcain.

Il sort.

SCÈNE XV. Julie, Florette.

FLORETTE

Monsieur_Chrysante a donné tête baissée dans le panneau ; je crois que notre affaire ira bien.

JULIE

Ton habit et le mien se ressemblent si fort, qu'il y sera aisément trompé. C'est ici, je pense, le lieu du rendez-vous ; il est bientôt six_heures : toutes les mesures sont-elles prises ?

FLORETTE

Oui, Madame ; Scapin, valet de Monsieur_Anselme, sera ici dans un moment en habit de Prévôt ; tout est concerté, ne vous inquiétez de rien.

JULIE, riant

Florette, crois-tu qu'il n'y ait aucun risque pour moi dans ce tête-à-tête ? Mon mari, tout fâcheux qu'il est, ne hait pas encore la galanterie.

AIR. La ceinture.

S'il allait avec trop d'ardeur...

JULIE

J'entends quelqu'un, cache-toi là ; quand il fera temps que tu remplisses ma place, je te ferai signe. C'est mon mari : la brillante métamorphose ! Voilà un petit-maître dans les formes ; il approche : commençons notre rôle.

SCÈNE XVI. Chrysante, Julie.

CHRYSANTE, à part

C'est elle-même, le son de sa voix ne me permet pas d'en douter.

JULIE

Est-ce vous, Clitandre ?

JULIE

Clitandre, Loin des fâcheux et des jaloux. Ah ! qu'il m'est doux, Ah ! qu'il m'est doux D'être avec vous !

Avouez que mon mari mérite bien le destin que nous lui préparons ; vous le connaissiez ?

CHRYSANTE

Parfaitement.

À part.

La perfide ! Quel plaisir je vais avoir 1

JULIE

C'est un fantasque, un grondeur, un...

CHRYSANTE

N'en parlons pas d'avantage.

AIR. Ma femme est femme d'honneur.

Rendons nos désirs contents.

CHRYSANTE, s'approchant d'elle

Ma chère maîtresse, l'amour que j'ai pour vous ne peut souffrir de délai.

JULIE, le repoussant

Mon cher Clitandre,

AIR. Vivons comme le voisin vit.

Je saurai combler votre espoir, Quelqu'effort qu'il m'en coûte ; Mais auparavant il faut voir Si personne n'écoute

CHRYSANTE

J'y cours, j'y cours ; Dieux ! Je vais êtes plus heureux que je ne voudrais.

JULIE

St, st, Florette.

AIR. Des billets doux.

Sors de ta cache, et mets-toi là ; Remplis ma place.

CHRYSANTE, à Florette

Sauvons-nous tout doucement.

SCAPIN

Halte-là, Monsieur_Clitandre.

Il y a longtemPs que je vous cherche ; je vous tiens, à la fin.

CHRYSANTE, tremblant

Moi, Monsieur ?

SCAPIN

Oui, vous-même ; point de résistance ; vous savez de quoi il est question.

CHRYSANTE, à part

Il faut que Clitandre ait quelque mauvaise affaire sur le corps.

SCAPIN

Marche, marche.

CHRYSANTE

Maudite Florette, dans quel péril m'as-tu engagé ! Monsieur, vous vous trompez ; je ne suis point celui que vous cherchez ; regardez-moi.

SCAPIN, faisant l'étonné

Que vois-je ? C'est Monsieur Chrysante, notable bourgeois. Dans cet équipage-là ! C'est fort joli ! Eh ! Mais, je crois qu'il est en partie fine ! Oui, vraiment ; cela convient fort à un homme de son âge et de son caractère.

CHRYSANTE

Ô ciel !

SCAPIN

Il en sera fait un exemple sur ma parole : à moi, la Rose, Francoeur, La_Ramée.

JULIE

Monsieur le Prévôt, je vous conjure.

SCAPIN

Non , non, point de miséricorde.

SCAPIN

Discours inutiles : un docteur_ès_lois, un homme en charge, un ancien [syn]dic, marguillier et doyen de sa Communauté ! Le cas est trop grave, Madame, le cas est trop grave ;

Marguillier : Anciennement on les nommait aussi trésoriers. [L]

JULIE, tirant son diamant de son doigt

Il faut s'y prendre autrement.

SCAPIN, d'un ton de colère

AIR. Réveillez-vous, belle endormie.

Je vais, malgré votre prière, Vos pleurs et vos gémissements ; Je vais, dans ma juste colère, Je vais....

Julie lui donne son diamant.

SCAPIN, d'un ton dur

Sortir avec mes gens.

Madame, je vous laisse cet homme-ci, sous votre garde ; vous m'en répondrez.

À Chrysante.

Si j'entends parler de vous, par la mort....

Il sort.

SCENE XVII et dernière. Chrysante, Julie, Anselme, Clitandre, Florette.

CHRYSANTE, après être un peu revenu

Ma femme, il y a ici quelqu'un plus fin que moi ; avouez-le, je vous le pardonne.

FLORETTE

Dites-vous cela de bon coeur ? N'y a-t-il point de tricherie ? Mettez la main là.

CHRYSANTE

D'homme d'honneur.

FLORETTE

Eh ! Bien, cela est vrai ; le désir de guérir votre imagination nous a réunis tous contre vous.

JULIE

Sachez que l'entretien où vous m'avez surprise tantôt avec Florette, et qui vous a mis si fort martel_en_tête, ne roulait que sur un rêve, dont je lui faisais le récit.

ANSELME

Assurez-vous que Clitandre n'a cru d'autres vues, en allant chez vous, que d'épouser votre nièce.

CLITANDRE

J'ose vous la demander, Monsieur, dans le dessein de partager avec elle une fortune allez considérable, dont je peux disposer.

CHRYSANTE

Je vous crois tous, c'est le meilleur parti : Clitandre, soyez mon neveu ; vous, Julie,

AIR. Très volontiers.

Oublions le passé, Nous ne pouvons mieux faire,

CHRYSANTE

Très volontiers, fort volontiers, ma chère. Que déformais, Chez nous, la paix Soit durable et sincère.

On entend une symphonie.

Que nous annonce cette symphonie ?

ANSELME

L'arrivée du Carnaval qui vient céléb[r]er lui-même votre raccommodement, et le mariage d'Angélique,

DIVERTISSEMENT.

VAUDEVILLE.

AIR. C'est un carnaval.

Présidial : Ancien terme de jurisprudence. Tribunal qui, en certains cas et pour certaines sommes, jugeait en dernier ressort ; hors ces cas, il y avait appel au parlement. [L]

Loups-cerviers du Présidial, Griffonneurs d'exploits et d'enquête, Huissiers, Sergents, peuple infernal, Vous nous sucez comme une arrête. Mettre un mineur à l'hôpital, Pour votre appétit déloyal, C'est une fête, C'est un carnaval.

AUTRE.

AIR. C'est un rêve que cela.

492 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica