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un seul est le mot juste.

Comédie en prose· Comédie en un Acte et en Prose

L'Heureuse Erreur

Joseph Patrat· créée en 1783· 8 personnages

Représentée, pour la première fois, par les Comédiens Italiens ordinaires du Roi, le 22 Juillet 1783.

Personnages

  • LA COMTESSE DELFORT, riche veuve de dix-huit ans, retirée du monde et vivant dans son château. Elle est en négligé galant. Mme. Verteuil
  • SOPHIE DELVAL, riche héritière, demeurant dans un château voisin de celui de la Comtesse, habillée en paysanne. Mme. Jalien
  • LISETTE, Femme-de-chambre de Sophie Delval, placée par son ordre chez la Comtesse, en déshabillé. Mme. Raymond
  • MONSIEUR LUVILLE, frère de la Comtesse Delfort, jeune homme aimable, en frac très uni. M. Grangé
  • MONSIEUR DELVAL, frère cadet de Sophie, très jeune ; il paraît d'abord en surtout uniforme, ensuite richement paré. M. Raymond
  • DUBOIS, vieux Domestique de la maison, mis comme Dubois, de la Gageure imprévue. M. Favard
  • ANDRÉ, Valet ingénu, en veste de Courrier. M. Valleroi
  • MONSIEUR MINUTE, mis en Notaire de Village. M. Coralli
MADAME,

À MADAME LA MARÉCHALE DUCHESSE DE RICHELIEU.

Vous avez daigné me permettre de vous présenter publiquement ce faible tribut de mon zèle : rien ne peut égaler ma vive reconnaissance, que le regret que j'ai de ne pouvoir la faire éclater. Eh ! Pourquoi m'imposer un silence rigoureux ? Dans ce siècle où la bienfaisance est la vertu favorite, ma voix, en faisant votre éloge, aurait été l'écho de tous les coeurs : je dois obéir, me taire, et jouir, en rougissant, d'un honneur que je n'ai pas encore mérité. Mais comme un rayon de soleil suffit quelquefois pour faire éclore une fleur qui n'aurait pu naître sans son secours, votre bonté bienfaisante va m'élever au-dessus de moi-même ; et si je parviens jamais à mettre à vos pieds un ouvrage digne de vous être offert, c'est à vous que je devrai ma gloire, elle en sera plus chère à mon coeur. Je suis, avec le plus profond respect, MADAME, Votre très humble et très obéissant serviteur,

J. PATRAT.

AVERTISSEMENT

Toutes les situations sont indiquées au commencement de chaque scène : le personnage dont le nom se trouve placé le premier, doit être du côté de la Loge actuelle de la Reine, c'est-à-dire, à la droite des acteurs, et les autres vont de suite. Cette méthode, inventée par La Noue, est la plus simple pour indiquer, et la plus facile à suivre.

L'HEUREUSE ERREUR

SCÈNE PREMIÈRE.

Le théâtre représente un salon très orné.

LISETTE seule, sortant du cabinet de sa Maîtresse actuelle, de la Comtesse, avec l'air le plus satisfait

Oh ! Pour le coup, ma réussite est certaine ; me voilà reçue chez la jeune Comtesse, et déjà dans ses bonnes grâces : elle a donné, tête baissée, dans les pièges que je lui ai tendus ; et au vif intérêt que ma maîtresse paraît prendre à ce badinage, je ne doute point que ma récompense ne soit proportionnée au plaisir que je vais lui faire.

SCÈNE II. Lisette, Dubois.

DUBOIS

Mademoiselle Lisette, il y a là une jeune paysanne qui vous demande.

LISETTE

Moi ?

DUBOIS

Vous-même.

LISETTE

Je ne connais personne dans ce village.

DUBOIS

Elle n'est pas d'ici ; mais elle est bien jolie !

LISETTE

Elle se trompe peut-être.

DUBOIS

Non, elle a bien demandé mademoiselle Lisette, depuis deux jours au service de madame la Comtesse Delfort et qui servait avant mademoiselle Sophie, fille de feu Monsieur_le_Marquis Delval.

LISETTE

C'est bien moi ; mais il faut qu'elle attende, Madame écrit, sa toilette n'est pas achevée, elle peut me sonner d'un moment à l'autre, il ne faut pas que je m'éloigne : et je n'ose faire entrer ici.

DUBOIS

Pourquoi ?

LISETTE

Madame pourrait y trouver à redire.

DUBOIS

Elle ? Ah ! Vous ne la connaissez pas. Elle est bonne... bonne par excellence ; et sans son aversion pour tous les hommes, ce serait une femme absolument parfaite.

LISETTE

Mais, d'où lui vient donc cette haine ?

DUBOIS

Ah ! Elle n'a pas tout-à-fait tort.

LISETTE

Comment ?

DUBOIS

J'étais domestique de feu son pauvre père, et j'ai vu tout cela ; à quatorze ans elle est devenue éperdument amoureuse d'un étourdi dont la fortune, ni le rang, n'étaient pas dignes d'elle ; le bon papa, qui l'aimait comme ses yeux, n'eut pas la force de résister à ses prières : le mariage se fit, et son époux la rendit si malheureuse que ce digne père en mourut de chagrin.

LISETTE

Ah ! Bon Dieu !

DUBOIS

Ce monstre d'ingratitude, ne lui survécut pas longtemps, et notre jeune maîtresse se trouvant libre, s'est retirée dans ce château, en promettant de n'y jamais recevoir aucun homme.

LISETTE

Y a-t-il longtemps que cela dure ?

DUBOIS

Elle n'a vécu que deux ans avec son mari, et il y a plus de dix-huit mois qu'elle est veuve.

LISETTE

Dix-huit mois ! Et cette haine contre les hommes ne s'affaiblit point ?

DUBOIS

Au contraire ; elle ne voit absolument que son frère ; nous n'osons pas même la servir à table, et si une de ses femmes nous parle deux fois. À la porte.

LISETTE

Voici donc notre dernière conversation. Faites entrer cette fille.

DUBOIS

Je vais vous l'amener, mademoiselle Lisette.

Il sort.

SCÈNE III.

LISETTE, seule

Personne ne sait que je suis ici. Que peut me vouloir cette paysanne ? Quelle sottise de me tourmenter ! Est-ce que je ne vais pas le savoir ?

SCÈNE IV. Lisette, Mademoiselle Sophie, Delval, Dubois.

DUBOIS, à Lisette

La voilà, mademoiselle Lisette.

LISETTE, très surprise

C'est vous, Mad.....

SOPHIE, l'interrompant et l'embrassant ensuite

Oui, ma chère cousine ! C'est moi.

DUBOIS

Ah ! C'est votre cousine ?

SOPHIE, bas à Lisette

Prends-bien garde !

LISETTE, bas à Sophie

Tout est dit.

DUBOIS

Elle est bien jolie, oui !

LISETTE, à Dubois

Laissez-nous, s'il vous plaît.

DUBOIS

Je m'en vas. Mais il n'y en a pas une ici qui la vaille.

Il sort.

SCÈNE V. Lisette, Sophie.

LISETTE

Hé, bon Dieu ! Mademoiselle, que venez vous faire ici dans cet équipage ?

SOPHIE

Sommes-nous en sûreté ?

LISETTE

Le cabinet de la Comtesse est éloigné, et personne ne peut nous entendre.

SOPHIE

Je n'ai pu résister à mon impatience. Comment vont nos affaires ?

LISETTE

À merveille !

SOPHIE

Tant mieux !

LISETTE

Je me suis présentée chez la Comtesse, qui cherchait en effet une femme de chambre, adroite, intelligente ; car le projet de la retraite n'ôte jamais, à une jolie femme, le goût de la parure.

SOPHIE

Hé bien !

LISETTE

Hé bien ! Je n'ai pas eu de peine à réussir ; et dès le premier jour, un coup de peigne, donné avec élégance, une fleur placée avec grâce, il n'en a pas fallu davantage pour me mettre en faveur.

SOPHIE

Comment, elle aime encore la parure ? Et elle ne reçoit que des femmes !

LISETTE

Cela vous étonne ? Allez, Madame, le plaisir d'enflammer le coeur des hommes est moins vif, pour bien des belles, que celui d'humilier l'amour propre des femmes.

SOPHIE

À merveille !

LISETTE

Elle m'a demandé d'où je sortais. Je vous ai nommée.

SOPHIE

Hé bien ?

LISETTE

Alors, elle m'a fait plusieurs questions sur votre compte, auxquelles j'ai répondu comme nous en étions convenues.

SOPHIE

Ho ! Je veux savoir tous les détails.

LISETTE

Elle a commencé par me dire : « Il est bien étonnant que nous ne nous soyons jamais vues, ayant des terres aussi voisines. Par quelle raison a-t-elle toujours refusé les invitations que je lui ai fait faire. »

SOPHIE

Qu'as-tu répondu ?

LISETTE

« Ma foi, Madame, vous ne recevez point d'hommes, et votre entêtement sur cet article, paraît, à mademoiselle Sophie, une extravagance insupportable. - Ah ! Ma pauvre enfant ! Sophie ne connaît pas les hommes comme moi ; ce sont tous "des monstres ! - Hé bien ! - Mademoiselle est persuadée que cette aversion que vous avez pour l'espèce en général, n'est qu'un sentiment passager, et que lorsque vous aurez renoncé à cette chimère, il ne vous restera plus que le regret cruel d'en avoir trop prolongé la durée. - Elle se trompe, ma haine sera éternelle. - Éternelle ? Bon, s'il n'y avait point de Mademoiselle Sophie au monde. - Que veux-tu dire ? - Rien. - Parle. - Je n'ose. - D'où vient ? - C'est un secret qu'elle m'a confié. - Tu n'es plus à elle. - Il est vrai ; mais... - Quoi ? - Le secret vous regarde uniquement... - Moi ? - Vous-même. - Raison de plus pour m'en instruire. - En effet, je suis à vous, et mon zèle doit étouffer mes scrupules. - Dis donc, dis donc. »

À Sophie.

Vous voyez que peu à peu je la conduisais à désirer vivement de savoir ce que je mourais d'envie de lui apprendre.

SOPHIE

À merveille ! Après ?

LISETTE

« Mademoiselle Sophie, ai-je ajouté avec un air de confidence, a le plus grand mépris pour son sexe ; elle regrette de ne pas être homme, elle soutient que toutes les femmes sont folles, extravagantes, présomptueuses, sans tenues dans leurs projets, sans solidité dans leurs résolutions ; et, pour vous prouver que vous êtes vous-même au nombre de ces femmelettes, qui se proposent tout et n'exécutent rien, elle a résolu de venir ici sous le nom de son frère. - Est-il possible ? - Et elle a même gagé, que si elle parvient à vous voir, elle se fera aimer de vous, et jouira ensuite du plaisir de vous faire rougir d'avoir eu l'orgueil téméraire de vous croire capable de tenir un serment. »

SOPHIE

Hé bien ?

LISETTE

« Ah ! Lisette, m'a-t-elle dit, en m'embrassant, je reconnaîtrai le service que tu viens de me rendre ; je la recevrai et je la badinerai si bien, que les rieurs ne seront pas de son côté. »

SOPHIE

Elle est donc bien déterminée à me recevoir sous le nom de mon frère ?

LISETTE

Oui, Madame.

SOPHIE, très satisfaite

Voilà tout ce que je voulais.

LISETTE

Oh ! Ça, je me suis bien acquittée de ma commission.

SOPHIE

On ne peut pas mieux !

LISETTE

Maintenant, si vous voulez que je continue à vous servir, mettez-moi donc au fait de vos projets ; car je n'y comprends encore rien.

SOPHIE

Écoutes. Tu sais combien j'aime mon frère, et tu connais la tendre amitié qu'il a pour moi ?

LISETTE

Ah ! Ça ! Il vous aime comme une maîtresse et vous respecte comme une mère, quoiqu'il ne soit votre cadet que d'une année.

SOPHIE

Depuis la perte de notre père, il s'est reposé sur moi du soin de gouverner nos biens, et je ne m'occupe que du plaisir de le rendre heureux ; la Comtesse est jeune, charmante et puissamment riche ; il est dans l'âge où le besoin d'aimer force toujours à faire un choix, et c'est de ce premier choix que dépend le bonheur de la vie ; s'il tombe sur un vil objet, les moeurs se corrompent, le coeur se déprave, et les plaisirs honnêtes sont perdus sans ressource ; mais s'il se fixe sur une femme estimable, l'amour n'est connu que sous les traits de l'innocence et de la sagesse, l'âme se rempli d'une volupté pure, et l'on reste vertueux toute la vie.

LISETTE

Mais, votre frère aimera-t-il à commandement ?

SOPHIE

Mon frère est charmant, la Comtesse est pleine de mérite, elle lui plaira, j'en suis sûre, et je ne doute pas qu'il ne fasse aussi la plus vive impression sur son coeur ; le plus difficile était de leur procurer les moyens de se voir, ton adresse a su lever cet obstacle, c'est à l'amour à faire le reste.

LISETTE

Comment, à l'amour ?

SOPHIE

Sans doute.

LISETTE

Mais, quand sous des habits d'hommes vous gagneriez le coeur de la Comtesse, votre frère n'en serait pas plus avancé, quoiqu'il vous ressemble infiniment, il n'est pas possible de s'y méprendre.

SOPHIE

Aussi n'est-ce pas moi qui vais me présenter ici.

LISETTE

Comment ?

SOPHIE

J'ai écrit à Delval d'obtenir une lettre de recommandation, du Commandeur Delbon, pour Monsieur Luville, son neveu et frère de la Comtesse. Il doit arriver aujourd'hui ; la Comtesse, qui va le prendre pour une femme, ne s'en défiera pas, et les agaceries qu'elle lui fera, serviront à développer avec plus de facilité, tous les sentiments qu'ils pourront mutuellement s'inspirer.

LISETTE

Et votre frère est instruit de la ruse ?

SOPHIE

Je m'en serais bien gardée !

LISETTE

Pourquoi ?

SOPHIE

Tu ne le connais pas ; ennemi de la plus légère supercherie, il ne se serait jamais prêté à mon projet.

LISETTE

Cela peut devenir très plaisant.

SOPHIE

Il faut surtout qu'il ignore que je suis ici ; je resterai dans le village, et tu viendras m'informer de tout ce qui se passera.

LISETTE

Hé, si votre frère vient à me rencontrer ?

SOPHIE

Qu'importe, pourvu qu'il n'y ait point d'explications devant la Comtesse. Et c'est à toi de les éviter.

LISETTE

Laissez-moi faire, me voilà bien instruite... et...

SCÈNE VI. Lisette, Luville, Sophie.

LUVILLE

Lisette, est-il jour chez ma soeur ?

LISETTE

Il y a longtemps, Monsieur.

LUVILLE, apercevant Sophie

Qu'est-ce que c'est que cette charmante paysanne ?

LISETTE, embarrassée

Monsieur,... c'est...

LUVILLE

C'est !...

LISETTE

Je vous demande pardon, Monsieur, c'est ma cousine.

LUVILLE

Pourquoi me demandes-tu pardon ?

LISETTE

Monsieur... c'est que... dans les maisons.... on n'est pas content, quelquefois, que les domestiques soient si près de leur pays ; les visites des parents ennuient les maîtres... et...

LUVILLE

Mais, point du tout ; elle est charmante la petite cousine !

Sophie fait la révérence.

À part.

Qu'elle a de grâce !

Haut.

D'où êtes-vous, ma belle enfant ?

SOPHIE

Monsieur, je suis d'un village qui est à six lieux d'ici.

LUVILLE, avec intérêt

Et, où allez-vous ? Que faites-vous ?

SOPHIE

J'allais au château voisin, retrouver ma cousine.

LUVILLE

Pourquoi faire ?

SOPHIE

Comme mademoiselle Sophie Delval a eu bien des bontés pour moi...

LUVILLE

Vous connaissez mademoiselle Delval ?

SOPHIE

J'ai eu le bonheur d'être élevée avec elle, je ne l'ai quittée que pour secourir mes parents, je viens de les perdre, et j'allais réclamer ses bontés, quand j'ai appris que ma cousine n'était plus à son service ; n'osant me présenter au château, je suis venue la trouver ici ; et, quand Monsieur est entré, elle me disait qu'il n'y avait rien à espérer pour moi.

LUVILLE, vivement

Hé, pourquoi donc, Lisette ? Hé, mais, vous avez tort ; il ne faut point abandonner cette jeune personne, cela serait affreux ! Il faut qu'elle reste ici.

SOPHIE

Ah ! Monsieur ! Quelle bonté !

LISETTE

Monsieur, étant moi-même nouvellement reçue dans la maison, je n'aurais jamais eu la hardiesse de vous en faire la prière.

LUVILLE, très vivement

Mais, pourquoi donc ? J'aime à rendre service, moi ! Cette jeune personne n'a plus de parents ; elle n'a point assez d'expérience pour être abandonnée à elle-même. Il faut, Lisette, que vous en ayez soin, comme si elle était votre fille.

LISETTE

Oui, Monsieur.

LUVILLE, vivement

Qu'elle demeure avec vous.

LISETTE

Oui, Monsieur.

LUVILLE

Et moi, je vous promets de reconnaître les soins que vous prendrez d'elle.

SOPHIE

Croyez, Monsieur, que je suis vivement touchée de vos bontés.

LUVILLE, très vivement

Hé, mais cela n'en vaut pas la peine ; ce que je fais est tout simple ; il n'y a pas de spectacle plus attendrissant pour une âme sensible, que la beauté dans l'indigence.

À Lisette.

Allez, Lisette, allez vite donner ordre, de ma part, qu'on lui prépare une chambre voisine de la vôtre ; il faudra qu'elle s'occupe, sans quelle soit obligé de sortir, et vous aurez grand soin, surtout, de ne la charger jamais que d'ouvrages qui la dissipe, sans la fatiguer.

LISETTE, passant à la gauche de Sophie

Reposez-vous sur moi. Allons, ma cousine, remerciez Monsieur, et suivez-moi.

Sophie fait une profonde révérence et veut sortir, et Lisette, en s'en allant dit :

Il est pris.

SOPHIE, bas à Lisette

Il est bien aimable !

LUVILLE, à Sophie

Que dites-vous, tout bas, à votre cousine ?

SOPHIE

Que je n'oublierai jamais le service que vous me rendez.

LUVILLE, avec chaleur

Je ne me bornerai pas à cela ; mais, c'est que vous m'intéressez infiniment !

LISETTE, à Sophie

Allons, encore une révérence, et partons.

LUVILLE, la retenant

Un moment. Comment vous nomme-t-on ?

SOPHIE, embarrassée

Je me...

LUVILLE

Vous n'osez dire votre nom ?

SOPHIE, se remettant

Pardonnez-moi, Monsieur, je m'appelle Mariane.

LUVILLE, avec tendresse

Eh bien, belle Mariane, croyez que je ferai mon possible pour que vous puissiez vous rappeler avec plaisir l'instant où le hasard vous a conduit dans ce château.

SOPHIE, avec sentiment

Ah ! Monsieur ! Je crois que je ne l'oublierai jamais !

LUVILLE, très vivement

Que voulez-vous dire ?

SOPHIE, voulant s'en aller

Adieu, Monsieur.

LUVILLE, la retenant

Encore un moment. Lisette, allez toujours faire préparer sa chambre, et vous la viendrez reprendre ici.

SOPHIE

Permettez que je me retire avec elle.

LUVILLE, avec noblesse

Belle Mariane, vous pouvez rester ; on doit être sur d'imprimer le respect, quand on porte sur le front l'empreinte de l'honnêteté.

SOPHIE

Je me plais à ne pas douter de la vôtre mais Mademoiselle Sophie, qui m'a inspiré l'amour de la sagesse, m'a toujours dit, que la retenue dans les discours, et la décence dans les actions, étaient les deux premières qualités d'une fille honnête. Permettez-moi de mettre ses leçons en pratique, en ne restant pas seule avec vous.

LUVILLE

Allez-donc, charmante Mariane. Tout me paraît en vous au-dessus de votre état, et je vois avec la plus vive satisfaction, que vous inspirez autant d'admiration que d'estime.

SOPHIE

Le temps vous apprendra quel cas je fais de la vôtre, par les soins que je prendrai pour la mériter.

Elle salue.

Adieu, Monsieur.

LISETTE, bas à Sophie, en s'en allant

Hé bien ! Qu'en dites-vous ?

SOPHIE, de même

Qu'un homme aimable, dont l'âme est honnête est bien dangereux pour une femme sensible.

Elles sortent.

SCENE VII.

LUVILLE, seul

Quelle figure intéressante ! Quel feu dans le regard ! Et quelle modestie répandue dans toute sa personne ! En vérité, j'avais entendu dire beaucoup de bien de Sophie Delval, mais sa petite élève m'en donne la plus haute opinion ! Non, jamais femme n'a fait une telle impression sur mon coeur ! Ce qu'elle m'a dit en s'éloignant, m'a fait tressaillir. Qu'il serait doux de s'en faire aimer ! Mais si son âme répond à son extérieur, qu'il serait affreux d'en abuser !

SCÈNE VIII. André, Luville.

ANDRÉ, cherchant des yeux

Dam ! Je ne trouve personne, moi !

LUVILLE

Que voulez-vous, mon ami ?

ANDRÉ

Êtes-vous de la maison, vous ?

LUVILLE

Il y a quelque apparence.

ANDRÉ

Hé bien, allez annoncer que ma maîtresse est là.

LUVILLE

Ah ! Ah ! Et qui est votre maîtresse ?

ANDRÉ

Non, non, c'est mon maître que je veux dire ; que je suis donc bête, moi !

LUVILLE

Hé bien, qui est votre maître ?

ANDRÉ

Dam ! C'est Monsieur Delval !

LUVILLE

Monsieur Delval est ici ?

ANDRÉ

Dam, oui.

LUVILLE

Et il n'y a aucun de mes gens dans l'antichambre ?

ANDRÉ, ôtant son chapeau

Vos gens ? Est-ce que vous êtes le maître, vous ?

LUVILLE

À peu-près.

ANDRÉ

Dam ! Je ne savais pas cela, moi.

LUVILLE

Je vais au-devant de lui.

ANDRÉ

C'est inutile.

LUVILLE

Comment ?

ANDRÉ

Il est là.

LUVILLE

Qu'il entre donc.

ANDRÉ

Entrez, Monsieur, Monsieur.

SCÈNE IX. André, Luville, Delval.

LUVILLE

Je dois, sans doute, rendre grâce au hasard, Monsieur, car lui seul peut vous avoir conduit dans notre solitude.

DELVAL

Vous êtes dans l'erreur, Monsieur, mon voyage est prémédité, et j'aurais été désespéré de ne pas vous trouver ici.

LUVILLE

Serais-je assez heureux pour pouvoir vous être utile ?

DELVAL, cherchant la lettre

Je suis chargé de vous remettre une lettre.

LUVILLE

De quelque part qu'elle vienne, je dois avoir beaucoup d'obligations à celui qui me l'écrit, puisqu'elle me procure le plaisir de faire votre connaissance.

DELVAL

C'est le Commandeur d'Elbon qui a bien voulu me la confier, et j'ai reçu cette faveur avec toute la reconnaissance qu'elle mérite.

LUVILLE

C'est de notre cher oncle ! Hé ! Comment se porte-t-il ?

DELVAL

À merveille !... Et vous aimant toujours avec tendresse !

LUVILLE

Ma foi, nous lui rendons bien !

Il lit.

« Je vous recommande vivement la personne qui vous remettra ma lettre, mon cher neveu. »

Il s'interrompt.

Comment, c'est une recommandation ? Un homme tel que vous n'en a pas besoin.

Delval s'incline et Luville continue de lire.

« C'est le jeune Marquis Delval dont le nom vous est connu, et dont les brillantes dispositions annoncent le mérite le plus distingué : engagez ma nièce à le recevoir, dites-lui que je l'en prie ; sa solitude me désespère ; vous savez combien je vous aime tous les deux ; je ne m'occupe que de votre bonheur et je serais au comble de mes voeux si je pouvais l'assurer à jamais. » Ce cher homme ! Je lui ai, sans doute, beaucoup d'obligations de vous avoir engagé à venir ici, mais je crains bien que vous ne lui en ayez pas autant que moi.

DELVAL

D'où vient ?

LUVILLE

Vous allez vous ennuyer à périr ! Ce château : appartient à ma soeur ; elle n'y reçois jamais d'homme, elle les a tous en horreur.

ANDRÉ, riant

Ah ! C'est plaisant çà !

DELVAL, le regardant sévèrement

Hein !

LUVILLE, à André

Qu'est-ce que tu trouves donc de si plaisant à cela ?

ANDRÉ, riant

C'est que la Dame que je servais les aimait tant, tant, tant....

DELVAL, à André

Paix.

À Luville.

Mais cette aversion est elle aussi forte qu'on le dit ?

LUVILLE

C'est au-delà de toute expression ! Au point que je doute fort que malgré la prière de mon oncle, vous puissiez obtenir la permission de la voir un seul instant.

ANDRÉ

Ah ! C'est ben drôle toujours !

DELVAL

Te tairas-tu ?

ANDRÉ

Dam ! Il faut donc être là comme une statue. Si du moins, Moniteur voulait me conduire dans votre appartement je préparerais votre toilette, çà m'amuserais.

LUVILLE

Sonnez, mon ami.

ANDRÉ

Ben volontiers, Monsieur.

Il sonne.

Déjà ça fera plaisir à Monsieur, car il aime la toilette comme une femme.

DELVAL

Finiras-tu ?

ANDRÉ

Hé ben, c'est fini.

SCÈNE X. Les Acteurs précédents, Dubois.

LUVILLE, à Dubois

Conduisez ce garçon à l'appartement du Commandeur, que Monsieur Delval va occuper.

ANDRÉ

Monsieur ben obligé ; vous êtes ben honnête !

DELVAL

Permettez-moi de les suivre ; si votre aimable soeur daigne me recevoir, il ne serait pas décent de me présenter devant elle en habit de voyage.

LUVILLE

Vous êtes le maître. Mais je crains bien que ce ne soit une toilette perdue.

DELVAL

J'ose encore espérer que non.

LUVILLE

Je le souhaite, et je vais faire mon possible pour y engager ma soeur.

DELVAL

Je vous en aurai le plus grande obligeance.

Il sort avec André.

SCÈNE XI.

LUVILLE

Il est très aimable, ce jeune homme. Mais comme il va s'ennuyer ! Ma soeur ne le recevra pas, et mes nouveaux sentiments ne me permettront pas de lui faire exactement compagnie.

Il appelle.

Lisette.

SCÈNE XII. Luville, Lisette.

LISETTE, regardant avant de s'approcher

Que veut Monsieur ?

LUVILLE

Où est votre cousine ?

LISETTE

Est-ce pour cela que vous m'appelez ?

LUVILLE

Non. Dites à ma soeur que je la prie de passer dans ce salon.

LISETTE

Que n'allez-vous à son cabinet ?

LUVILLE

Non ; je veux lui parler ici.

LISETTE

À la bonne heure.

LUVILLE

Écoute donc.

LISETTE, vivement

Quoi ?

LUVILLE, après un silence

Rien, rien.

LISETTE, en sortant

Il en tient.

SCÈNE XIII.

LUVILLE

J'aime mieux lui parler ici : si elle refuse absolument de voir Delval, je pourrai le faire venir sans qu'elle s'en doute. C'est mon oncle qui désire cette double alliance ; il m'a souvent parlé de Sophie Delval. Mais cela ne réussira pas. La misanthropie de la comtesse ; l'arrivée de Marianne... Je ne crois pas que ma soeur, ni moi, soyons mariés de longtemps.

SCÈNE XIV. La Comtesse, Luville.

LA COMTESSE

Qu'avez vous donc à me dire ? Et pourquoi ne pas entrer ?

LUVILLE

Lisez cette lettre, et dictez-moi la réponse.

La Comtesse sourit à mesure qu'elle lit la lettre.

Hé bien ma soeur ?

LA COMTESSE, gaiement

Hé bien, mon frère, la recommandation de mon oncle est toute puissante sur moi, et je suis prête à recevoir son protégé.

LUVILLE

J'en suis charmé... Mais je ne m'y attendais pas.

LA COMTESSE

Pourquoi ?

LUVILLE

Et cette promesse solennelle de ne jamais recevoir un homme ? Ce voeu qui devait être observé si scrupuleusement...

LA COMTESSE

Cette visite-ci ne me rendra pas parjure.

LUVILLE

Vous le croyez ?

LA COMTESSE

J'en suis sûre.

LUVILLE

Expliquez-vous ?

LA COMTESSE, riant

Ce jeune Marquis qui vous est si fortement recommandé par mon oncle...

LUVILLE

Hé bien ?

LA COMTESSE

N'est autre chose que Sophie Delval notre charmante voisine.

LUVILLE

Cela ne se peut pas !

LA COMTESSE

Cela est.

LUVILLE

Est-il possible ?

LA COMTESSE

J'en ai la preuve.

LUVILLE

Comment ?

LA COMTESSE

Lisette, qui sort de chez elle, m'a fait confidence de son projet.

LUVILLE

Quel projet ?

LA COMTESSE

De me tourner en ridicule en se faisant aimer de moi.

LUVILLE

Et vous pouvez soupçonner le Commandeur de s'être prêté à cette supercherie ?

LA COMTESSE

Point du tout ; Sophie aura prié son frère, qui est à Paris, où il achève ses exercices, de demander une lettre de recommandation au Commandeur, et elle s'en sert aujourd'hui pour exécuter son dessein.

LUVILLE

Ah ! Cela pourrait bien être, car son valet, qui est une espèce d'imbécile, a commencé par l'appeler Madame.

LA COMTESSE

Rien n'est plus sûr, vous dis-je ; il faut, mon frère, nous entendre si bien et la badiner si joliment, qu'elle soit obligée de convenir, malgré tout l'esprit qu'on lui accorde, que nous sommes encore plus fins qu'elle.

LUVILLE

Ah ! Laissez-moi faire : à trompeur, trompeur et demi. Je vais chercher notre fripon d'hôte, et vous le présenter. Ah ! Parbleu cette aventure m'amuserait infiniment si...

LA COMTESSE

Quoi ?

LUVILLE

C'est que.... rien, rien.

LA COMTESSE

Ah ! Mon frère ! Vous avez des secrets pour moi ?

LUVILLE

Pardon ma petite soeur... Je n'en aurai plus.

LA COMTESSE

Dites-moi donc ce qui vous occupe ?

LUVILLE, avec effusion

Hé bien !...

En se sauvant.

Vous le saurez.

SCÈNE XV.

LA COMTESSE, seule

Qu'est-ce que cela signifie ?

SCÈNE XVI. La Comtesse, Lisette.

LISETTE, accourant

Ah ! Madame ! Elle est ici, je viens de la voir !

LA COMTESSE

Caches-toi dans mon cabinet, si elle t'aperçoit tout est découvert.

LISETTE

Ne craignez rien ; elle est charmante en homme !

LA COMTESSE

On vient.

LISETTE, en fuyant

Je me sauve !

SCÈNE XVII. La Comtesse, Luville, Deleval, paré.

LUVILLE

Ma soeur, voilà Monsieur Delval, que je vous présente.

On se salue.

DELVAL, à part

Qu'elle est belle !

LUVILLE

Il n'avait pas besoin de recommandation, au moins : avec une figure comme celle-là, on est bien reçu partout.

DELVAL

Rien ne pourra jamais m'acquitter envers votre oncle, Madame ; c'est à lui que je dois le bonheur de vous présenter mes hommages.

LA COMTESSE, à part

Qu'elle a bonne grâce !

Haut.

Ce bonheur n'en doit pas être un bien grand pour vous.

DELVAL

Il ne faut que des yeux pour admirer vos charmes ; mais avec un coeur, on court le risque d'en sentir trop vivement le prix.

LA COMTESSE

Ah ! Monsieur, la flatterie est un poison qui n'a point encore corrompu notre retraite ; et je serais vraiment fâchée qu'il y pénétrât.

DELVAL

Louer ce qu'on admire, exprimer ce qu'on pense, appelez-vous cela de la flatterie ?

LA COMTESSE

Style de Paris, Monsieur, style de Paris ! Et vous oubliez que nous sommes au village.

LUVILLE

Elle a raison : nous n'aimons ici que la liberté et la franchise ; je vais vous instruire de notre façon de vivre, et vous aurez la bonté de vous y conformer si vous voulez rester avec nous. Point de façon avec moi. Point d'amour avec ma soeur ; tant que vous observerez scrupuleusement ces deux conditions, vous serez reçus à bras ouverts ; dès que vous y manquerez, adieu. Cette déclaration-là s'appelle je crois de la franchise. À l'égard de la liberté, je vous laisse seul avec ma soeur ; vous voyez qu'on n'est pas gêné ici ! Adieu. Bonjour ma soeur !

Il l'embrasse.

LA COMTESSE, bas à Luville

Qu'elle est bien en homme !

LUVILLE, bas à la Comtesse

C'est à s'y méprendre.

À Delval.

Bonjour notre cher hôte.

DELVAL

Monsieur, je...

LUVILLE, revenant

À propos ! Eh vous ne l'avez pas embrassée en entrant !

DELVAL

Monsieur, je sais trop...

LUVILLE

Ah ! Que vous êtes timide ! Allons, allons.

DELVAL

Cet honneur....

LUVILLE, à la Comtesse

Embrasses-le donc toi-même, car cela ne finirait pas.

LA COMTESSE

Ah ! Bien volontiers !

Après avoir embrassé Delval qui reste stupéfait, elle et Luville éclatent de rire.

DELVAL, à part

Qu'est-ce que cela signifie ?

LUVILLE

Cela vous étonne ? Ah ! Vous en verrez bien d'autres !

Il sort en riant.

SCENE XVIII. La Comtesse, Delval.

LA COMTESSE

Qu'avez-vous donc, Monsieur ? Vous avez l'air tout interdit.

DELVAL

J'avoue, Madame, que ma situation est embarrassante.

LA COMTESSE

En vérité ?

DELVAL

Elle est neuve pour moi.

LA COMTESSE

Je le croirais assez. Cependant on ne le dirait pas à votre contenance.

DELVAL

Les volontés de Monsieur votre frère semblent être en contradiction avec sa conduite.

LA COMTESSE

En quoi ?

DELVAL

Il me permet de vous voir, il me laisse seul avec vous ; et il me défend de vous parler d'amour.

LA COMTESSE

C'est qu'il est ennemi déclaré du mensonge.

DELVAL

En vous avouant qu'on vous aime, peut-on s'écarter de la vérité ?

LA COMTESSE

C'est selon la personne.

DELVAL

Selon la personne ?

LA COMTESSE

Oui.

DELVAL

Comment ?

LA COMTESSE

Vous, par exemple...

DELVAL

Hé bien. Moi.

LA COMTESSE

Si vous me disiez que vous m'aimez...

DELVAL

Si je vous le disais ?

LA COMTESSE

Vous ne le penseriez sûrement pas.

DELVAL

Me croyez-vous un coeur insensible ?

LA COMTESSE, finement

Vous n'en avez pas l'air.

DELVAL

Hé pourquoi donc douteriez-vous de mon amour ?

LA COMTESSE, riant

C'est que je ne crois jamais à l'impossible.

DELVAL

À l'impossible ?

LA COMTESSE

Oh ! Oui, à l'impossible.

DELVAL

Ah ! Que vous lisez mal dans mon coeur !

LA COMTESSE

Peut-être mieux que vous ne croyez.

DELVAL, avec tendresse

Détrompez-vous, Madame : et pardonnez-moi un aveu que votre incrédulité m'arrache. Je n'avais point encore connu le sentiment que vous m'inspirez.

LA COMTESSE

Cela est possible.

DELVAL, de même

Votre premier regard a pénétré mon coeur....

LA COMTESSE, plaisantant

Ah ! Ciel !

DELVAL

Et maintenant je ne puis plus vivre que pour vous adorer !

LA COMTESSE, riant

Savez-vous que cela imite le naturel ?

DELVAL

Pourriez-vous être en doute sur ma sincérité ?

LA COMTESSE

En doute ? Oh ! Non, je vous assure.

DELVAL

Vous rendez donc justice à mon coeur ?

LA COMTESSE

Assurément !

DELVAL

Et vous croyez que je vous aime ?

LA COMTESSE

Non. Mais je suis fermement convaincue du contraire.

DELVAL

Ah ! Les serments les plus forts !...

LA COMTESSE

Ne me persuaderont pas.

DELVAL

C'est-à dire, que vous me placez dans la classe de ces hommes fourbes, qui...

LA COMTESSE

Non, Monsieur, vous vous trompez. Moi, vous mettre au nombre de ces hommes-là ? Ah ! Ne me supposez pas si peu de discernement, je vous distingue sans doute, et je vois clairement la différence qu'il y a entre vous et tous les hommes.

DELVAL, avec joie

Cette flatteuse préférence.

LA COMTESSE, avec malignité

Reste à savoir si c'en est une.

DELVAL

Quoi ! Vous pourriez me mettre au-dessous de ceux que vous détestés ?

LA COMTESSE

Ah ça ! Parlons raison : il faut un peu mieux connaître les gens pour leur assigner avec équité la place qu'ils méritent.

DELVAL

Rien de plus juste, et le temps....

LA COMTESSE

Oh ! Je sais bien, qu'avec le temps, tout ce découvrira. Mais il est un moyen sûr de l'abréger.

DELVAL

Daignez me l'indiquer.

LA COMTESSE

Eh bien ! Mettez-moi vous-même dans le cas de pouvoir vous apprécier.

DELVAL

Que faire pour cela ?

LA COMTESSE

Une chose très simple.

DELVAL

Et c'est ?

LA COMTESSE

De me dire la vérité.

DELVAL

Sur quoi ?

LA COMTESSE, sérieusement

Le voici. Ce n'est pas sans dessein que vous êtes ici : quels sont les motifs qui vous ont inspirés l'envie de me connaître ? Répondez sans détour, et n'espérez pas me tromper.

DELVAL

J'ai souvent entendu vanter vos charmes ; on m'a fait un éloge si brillant de tout votre mérite, que je n'ai pu résister au désir de voir une personne si accomplie ; et j'éprouve, au dépend de ma liberté, que le portrait n'était pas flatté.

LA COMTESSE, lui faisant une profonde révérence en souriant

Je vous demande bien pardon, Monsieur ; mais vous mentez !

DELVAL

Cessez de m'accuser de fausseté ; j'en suis incapable. Mais j'avouerai qu'avant de vous connaître, j'avais formé le projet de vous rendre des soins, et de tout mettre en usage pour me faire aimer de vous...

LA COMTESSE, l'interrompant

Ah ! Vous parlez vrai à présent ; j'en suis sûre.

DELVAL

Et dès que je vous ai vu, mon coeur a ratifié des projets que la raison seule avait formés.

LA COMTESSE

La raison ? Je crois que vous vous trompez de mot.

DELVAL, vivement

Il est vrai, c'était un pressentiment secret qui m'entraînait invinciblement vers l'objet adorable que je devais aimer toute ma vie !

LA COMTESSE

Toute votre vie !

DELVAL, à genoux

Oui, Madame, et je jure à vos pieds que mon amour sera aussi constant qu'il est tendre et sincère.

LA COMTESSE

Oh ! Pour cela, je le crois.

DELVAL

Hé bien, décidez de mon sort.

LA COMTESSE

Volontiers.

DELVAL

J'attends mon arrêt.

LA COMTESSE

Je suis franche.

DELVAL

Parlez.

LA COMTESSE

Vous êtes charmant !

DELVAL

Madame...

LA COMTESSE

Mais pour de l'amour, vous ne m'en inspirerez de votre vie.

DELVAL, se relevant

Juste Ciel !

LA COMTESSE, ironiquement

Ah ! C'est cruel !

DELVAL, accablé

Et vous allez, sans doute, m'ordonner de vous fuir ?

LA COMTESSE

Non vraiment. Vous pouvez rester.

DELVAL, avec un peu de satisfaction

C'est du moins une marque de préférence.

LA COMTESSE

Pas du tout. Je vous permets de rester, parce que vous n'êtes pas dangereux.

DELVAL

Le compliment n'est pas flatteur !

LA COMTESSE

Je pourrais en dire davantage sans mentir.

DELVAL

En effet, vous pouvez me dire que vous me haïssez.

LA COMTESSE

Non, je ne vous haïs point ; et si vous voulez lever ce voile épais qui me cache le fond de votre coeur, et m'aimer de bonne foi, je pourrais à mon tour vous aimer à la folie.

DELVAL, enchanté

Ah ! Vous me rendez la vie ; si vous mesurez vos sentiments sur les miens, bientôt un amour mutuel...

LA COMTESSE

Fi-donc ! Cela ne se peut pas.

DELVAL

D'où vient ?

LA COMTESSE

Allons ! Allons !

DELVAL

Expliquez-vous ?

LA COMTESSE, légèrement

Dites-moi une chose.

DELVAL

Quoi !

LA COMTESSE

Croyez-vous que les hommes sachent encore aimer ?

DELVAL

Je n'en saurais douter depuis que je vous ai vue.

LA COMTESSE

Oh ! La preuve est convaincante !

DELVAL

Je l'ai prise dans mon coeur.

LA COMTESSE

Je parle des hommes.

DELVAL

J'entends bien ; vous faites une question générale.

LA COMTESSE

Justement. Croyez-vous, dis-je, qu'ils sachent encore aimer ?

DELVAL

Sans doute.

LA COMTESSE

Et moi, je crois tout le contraire. Ils prennent quelquefois le désir pour l'amour, mais le bonheur détruit bientôt l'illusion.

DELVAL, vivement

Ne les jugez pas tous ainsi ; je suis encore bien jeune, et cependant j'en ai connu beaucoup dont l'amour augmentait par la possession.

LA COMTESSE

Beaucoup ?

DELVAL

Oui, Madame, beaucoup.

LA COMTESSE, souriant

Je vous en fais mon compliment.

DELVAL

Dans une affaire qui me regarde personnellement, je n'ai pas besoin de plaider la cause des hommes en général...

LA COMTESSE, riant

En effet, cela ne serait pas fort décent...

DELVAL

Et puisque je suis sûr de mon coeur...

LA COMTESSE, lui prenant la main avec bonté

Hé bien, c'est à lui que j'en appelle.

DELVAL

Ce n'est pas le moyen de gagner votre cause.

LA COMTESSE, de même

Je ne veux pourtant pas d'autre Juge.

DELVAL, avec tendresse

Il vous dira que je vous adore !

LA COMTESSE, le fixant avec douceur

Vous !

DELVAL, avec passion

Et que jusqu'au dernier soupir....

LA COMTESSE, quittant sa main et lui parlant avec froideur et dignité

Monsieur, agir en liberté et ne point parler d'amour : voilà les deux conditions que mon frère avait exigées en vous laissant seul avec moi. Vous avez oubliez l'une, et je vais profiter de l'autre pour terminer un entretien qui nous gêne également tous les deux.

Elle lui fait une profonde révérence, et dit en sortant :

C'est bien dommage !

SCÈNE XIX.

DELVAL, seul

Quel mélange inouï d'esprit et d'incrédulité, de beauté et de froideur ! Je crains bien que ma soeur, en cherchant à me rendre heureux, n'ait fait tout le malheur de ma vie !

SCÈNE XX. Delval, André.

ANDRÉ

Ah ! Bon ; c'est vous que je cherche.

DELVAL

Que me veux-tu ?

ANDRÉ

Vous demander quand nous partons.

DELVAL

Pourquoi ?

ANDRÉ

Dam ! C'est que je m'ennuie ici.

DELVAL

C'est malheureux !

ANDRÉ

Pardi, je le crois bien ! Il n'y a personne avec qui causer dans ce château ; si on veut parler à une femme de chambre, elle se sauve, sans répondre ; tenez, Madame, je ne peux pas me faire à ça, moi ; j'aime à jaser.

DELVAL

Mais, pourquoi t'avises-tu de m'appeler Madame à chaque instant ?

ANDRÉ

Ah ! Mon_Dieu, ce n'est pas ma faute, c'est sans y penser.

DELVAL

Mais, à propos de quoi ?

ANDRÉ

Il est bon que vous sachiez que j'ai été six ans jockey d'une ben jolie dame ; il n'y a que huit jours que je l'ai quittée pour entrer au service de Monsieur, ça fait que je me blouse encore quelquefois.

DELVAL

Fais en sorte que cela n'arrive pas davantage.

ANDRÉ

Aussi fais-je ; mais...

SCÈNE XXI. Luville, Delval, André.

LUVILLE, d'un air sombre

Ah ! Vous voilà, Monsieur, je vous cherchais.

DELVAL

Je n'ai pas quitté ce salon.

LUVILLE, de même

Renvoyez votre laquais.

DELVAL, à André

Sors.

ANDRÉ

Irai-je chercher des chevaux ?

DELVAL

Non.

ANDRÉ, s'en allant

Tant-pis.

SCÈNE XXII. Luville, Delval.

DELVAL, à part

Que signifie cet air glacé ?

LUVILLE, à part, en riant

Ah ! Mademoiselle Delval, je vous pousserai à bout.

Un moment de silence.

DELVAL

Qu'avez-vous donc ? Vous avez l'air bien sérieux !

LUVILLE, d'un air sombre

Vous êtes gentilhomme ?

DELVAL, avec sang-froid

Je ne pense pas qu'on en doute.

LUVILLE

En connaissez-vous tous les devoirs ?

DELVAL

À quel propos me faites-vous cette question ?

LUVILLE

C'est que vous êtes jeune encore.

DELVAL

Je le sais.

LUVILLE

Et qu'on pourrait vous les apprendre.

DELVAL

Je ne vous entends pas.

LUVILLE, s'approchant de lui

Je vais m'expliquer mieux.

DELVAL

Parlez.

LUVILLE

Vous avez vu ma soeur ?

DELVAL

Avec le plus grand plaisir.

LUVILLE

Vous l'avez trouvée ?...

DELVAL

Charmante !

LUVILLE

Vous lui avez dit ?...

DELVAL

Que l'amour...

LUVILLE, furieux

L'amour !

DELVAL

Qu'a donc ce mot de si révoltant ?

LUVILLE, le prenant par la main

Écoutez-moi.

DELVAL

J'écoute.

LUVILLE

Vous connaissez les lois de l'honneur ?

DELVAL

J'en fais gloire !

LUVILLE, mettant son chapeau

Il faut me faire raison.

DELVAL

Raison !

LUVILLE

Vous m'avez manqué.

DELVAL

Moi ?

LUVILLE

Vous.

DELVAL

En quoi ?

LUVILLE

Vous avez passé les bornes que je vous avais prescrites. Vous avez violé les droits de l'hospitalité.

DELVAL

Je n'ai pas cru pouvoir vous offenser, en déclarant à votre soeur, les sentiments qu'elle m'inspire.

LUVILLE

Vous l'avez fait : et j'en demande raison.

DELVAL

Non, je ne me battrai point contre le frère de celle que j'adore !

LUVILLE, à part, en riant

La voilà bien embarrassée.

Haut.

Mauvais prétexte. Allons, allons.

DELVAL

Écoutez-moi...

LUVILLE, l'épée à la main

Rien, rien.

DELVAL

Un mot.

LUVILLE

Allons, allons, défendez-vous.

DELVAL, mettant son chapeau

Vous le voulez, Monsieur ? Il faut vous satisfaire.

LUVILLE, à part, surpris

Comment, diable !

DELVAL, fonçant sur lui

C'est vous qui m'y forcez.

Luville voyant Delval foncer sur lui, rompt précipitamment, dans la crainte de le blesser, Delval saute au désarmement, et lui ôte son épée.

SCÈNE XXIII. Luville, La Comtesse, Delval.

LA COMTESSE

Quel bruit ! Que vois-je ?

DELVAL, lui présentant l'épée de Luville

Venez, Madame, venez apaiser l'injuste colère de votre frère ; il voulait percer le coeur de son ami.

LA COMTESSE, rendant l'épée

Quoi ! Mon frère !...

LUVILLE, bas à la Comtesse

C'est un diable !

LA COMTESSE

Et, d'où naît le sujet de votre querelle ?

LUVILLE

Il ose vous dire qu'il vous aime, et ne songe point à vous épouser.

DELVAL

Et vous l'avez pu croire ! La passion...

LA COMTESSE, riant

La passion !...

DELVAL

Toujours de l'ironie !

LA COMTESSE

Hé bien, Monsieur, je vais vous parler sérieusement : m'aimez-vous ?

DELVAL

Avec la plus vive tendresse !

LA COMTESSE

À quoi cela nous mènera-t-il ?

DELVAL

Envisagez-vous comme une bagatelle, une alliance assortie, dont l'amour aurait formé les noeuds ?

LUVILLE

Une alliance assortie !

DELVAL

J'ose le croire.

LA COMTESSE

En bonne foi, est-ce que vous y pensez ?

DELVAL

Si j'y pense !

LUVILLE

Parlons net.

DELVAL

Soit.

LUVILLE

Votre intention est-elle de vous marier ?

DELVAL

Sans doute !

LUVILLE

Avec qui ?

DELVAL

Avec votre soeur.

LUVILLE

Bah !

DELVAL

Comment, bah ?

LA COMTESSE

Le moyen de vous croire ?

DELVAL

Est tout simple ; que le notaire vienne, que votre frère dicte le contrat, et je signe aveuglément.

LA COMTESSE, riant nonchalamment

Vous badinez !

DELVAL, avec feu

Mais quelle horrible opinion avez-vous donc conçue de moi ? Ah ! Bannissez cette méfiance injurieuse. Croyez que mon bonheur est de vous aimer, de passer mes jours auprès de vous, et de réparer, par les plus tendres soins, tous les chagrins cruels que l'hymen vous a fait éprouver.

LA COMTESSE, bas à Luville

Ah ! Mon frère !

LUVILLE, bas à la Comtesse

Il faut la mettre au pied du mur.

Haut.

Hé bien, Monsieur, je me rends et je vous accorde ma soeur.

DELVAL

Ah ! Quel comble de joie !

LUVILLE

Mais il faut que tout se termine à l'instant même.

DELVAL

Vouloir hâter l'instant de mon bonheur, c'est redoubler ma félicité.

LA COMTESSE, avec tendresse

Delval, cher Delval ne me forcez pas à vous haïr. Je vous aime plus que vous ne croyez, et je désire avec une extrême ardeur que vous m'autorisiez a vous aimer toujours de même.

DELVAL

Ah ! Mon bonheur passe mon espérance, et je cours chez le notaire.

LA COMTESSE

Delval... vous le voulez ?

DELVAL

Il va mettre le comble à ma gloire.

LA COMTESSE

À votre gloire !

DELVAL

Et quel plus beau triomphe que le don de votre coeur et le titre de votre époux ?

LA COMTESSE, très sévèrement

Hé bien, Monsieur, allez donc chez le notaire, faites dresser le contrat, si vous l'osez, mais songez bien que ma haine sera le prix de votre perfidie.

DELVAL

Mon coeur est trop pur, pour redouter cette menace.

Il appelle André.

André ?

SCÈNE X.IV. Les Acteurs précédents et André.

ANDRÉ, accourant

Me vlà Madame.

DELVAL

Hé bien, encore ?

ANDRÉ

Dam ! C'est l'habitude.

La Comtesse et Luville éclatent de rire.

DELVAL

Qu'avez-vous donc ?

LA COMTESSE ET LUVILLE

Rien, rien.

DELVAL, à André

Vas t'informer où loge le notaire du lieu, et viens me prendre pour m'y conduire.

ANDRÉ

Hé pardi ! Il loge là, tout vis-à-vis la porte du châtiau.

DELVAL, voulant sortir

J'y vole ; et ce jour fortuné va m'assurer à jamais une épouse adorée ! Et un ami respectable.

Il sort avec André.

SCÈNE XXV. Luville, La Comtesse.

LA COMTESSE, le regardant sortir

Ah ! C'est pousser trop loin l'impudence !

LUVILLE

Oh ! Quelle femme !

LA COMTESSE

Hé ! Vous n'avez pu l'effrayer ?

LUVILLE

L'effrayer ? Bien au contraire.

LA COMTESSE, riant

Comment donc, au contraire ?

LUVILLE

Oui parbleu ; quand je me suis présenté pour l'intimider, elle a foncé sur moi comme un lion : j'avais une peur horrible de la blesser, je me tenais sur la défensive. Quand elle n'aurait jamais fait autre chose, elle n'en saurait pas davantage.

LA COMTESSE

Ah ! Mon frère !

LUVILLE

Quoi ?

LA COMTESSE

Je ne puis vous exprimer ce qui se passe dans mon âme !

LUVILLE

La mienne est plus agitée que la vôtre !

LA COMTESSE

Mon frère, si vous aimez Sophie, il faut tout lui pardonner, qu'elle devienne ma soeur, qu'elle partage, avec vous, toute ma tendresse, que nous ne nous quittions de la vie.

LUVILLE

Il n'est plus temps.

LA COMTESSE

D'où vient ?

SCÈNE XXVI. Luville, La Comtesse, Lisette.

LISETTE, accourant

Voici Mademoiselle Sophie qui revient avec le notaire.

LA COMTESSE

Je vous laisse avec eux. J'écoute, et je paraîtrai quand il en sera temps.

Elle entre dans son cabinet.

LISETTE, à part

Moi, je cours chercher ma maîtresse. Il est temps qu'elle se découvre.

Elle sort.

SCENE XXVII.

LUVILLE, seul

Cette plaisanterie m'éloigne de ma chère Mariane. Heureusement elle va bientôt finir.

SCÈNE XXVIII. Le Notaire, Luville, Delval.

LUVILLE

Comment donc, le contrat est déjà dressé ?

LE NOTAIRE

Monsieur ne m'en a pas donné le temps. Il a fait mettre les noms des futurs époux, la note de ses biens : les articles sont restés en blanc, et vous êtes chargé, Monsieur, de les remplir comme vous le jugerez à propos.

LUVILLE

Rien de plus honnête !

LE NOTAIRE, allant à la table

Et si Madame_la_Comtesse jouit d'une haute fortune, Monsieur, assurément, ne lui cède en rien.

LUVILLE

Delval ?

DELVAL

Monsieur ?

LUVILLE

C'est donc tout de bon ?

DELVAL

Quoi ! Vous en doutez encore ?

LUVILLE

Vous sentez-vous capable de rendre ma soeur heureuse ?

DELVAL

Monsieur, en partageant mon sort, on n'aura jamais à se plaindre ni de mon coeur, ni de mon caractère, ni de ma conduite.

LUVILLE

Cette réponse-là est tout-à-fait équivoque.

DELVAL

Équivoque ?

LUVILLE

Oui, oui ; ne biaisons pas, êtes-vous bien décidé à vous marier ?

DELVAL

Sans doute.

LUVILLE

Avec une femme ?

DELVAL

Comment avec une femme ?

LUVILLE

Oui, oui. Je m'entends.

DELVAL

Mais, moi, je ne vous entends pas du tout.

LUVILLE, lui montrant le contrat

Qu'est-ce que cela ?

DELVAL

Hé ! Vous le savez bien, c'est mon contrat de mariage.

LUVILLE

Avec qui ?

DELVAL

Mais, avec votre soeur.

LUVILLE

Et vous le signerez ?

DELVAL

Si je le signerai !

LUVILLE

Sans faute d'orthographe ?

DELVAL

Belle question !

LUVILLE

Là, ce qu'on appelle signer !

DELVAL, très vivement

Hé oui, oui, homme cruel que vous êtes, je le signerai, et de mon sang s'il le faut.

LUVILLE

Dois-je faire appeler ma soeur ?

DELVAL

Sans doute.

LUVILLE

Prenez garde, n'allez pas me faire faire une fausse démarche !

DELVAL

Hé, ne craignez rien !

LUVILLE

Allons-donc !

Il appelle Lisette.

SCÈNE XXIX. Les précédents, Lisette.

LISETTE, accourant

Monsieur.

Faisant l'étonnée en voyant Delval.

Ah ! Ciel !

DELVAL, la reconnaissant

Hé, que fais-tu ici ?

LISETTE, à Delval à demi-voix

Soyez tranquille, je n'ai rien dit.

DELVAL, étonné

Comment rien dit ?

LISETTE, sortant en voyant entrer la Comtesse

Non, demandez plutôt à Madame.

Elle rentre vite.

SCÈNE XXX. Le Notaire, La Comtesse, Luville, Delval.

LA COMTESSE

Sa présence vous interdit ?

DELVAL

Moi, pourquoi donc ?

LA COMTESSE, bas à Luville

Quelle audace !

LUVILLE, bas à la Comtesse

Voyons jusqu'où cela ira.

Au Notaire.

Allons Monsieur, approchez, et signons.

LE NOTAIRE, présentant la plume à Delval

À vous, Monsieur.

DELVAL

Monsieur, je sais qu'il est dans l'ordre que je signe le premier. Mais....

LA COMTESSE

La main vous tremble, n'est-ce pas ?

LUVILLE

Je le savais bien !

DELVAL

Un moment, s'il vous plaît, point de fausses interprétations. Vos soupçons doivent justifier les miens. On connaît l'aversion que Madame a témoigné pour un second engagement ; et après que j'aurai signé, elle pourrait tourner tout ceci en plaisanterie.

LA COMTESSE

Ah ! Fort bien, c'est vous qui me supposez le dessein de vous persifler.

DELVAL

Pardon, mais je le crains.

LA COMTESSE

Comme on juge d'après soi-même !

DELVAL

Ah ! Madame...

LA COMTESSE

Votre embarras est naturel, mais si vous craignez la plaisanterie, pourquoi l'avez vous poussée si loin ?

DELVAL

Hé bien, faites-moi voir que ce n'en n'est pas une ; rassurez mon coeur alarmé, signé la première.

LA COMTESSE

Est-ce là ce que vous désirez ?

DELVAL

Oui.

LA COMTESSE, signant

Soyez content.

DELVAL, transporté

Ah ! Je suis au comble de mes voeux ! Allons, à vous mon cher frère.

LUVILLE, signant

Je le veux bien, ma chère soeur !

DELVAL

Ma soeur ?

LUVILLE

Oh ! Ma foi, il n'y a plus de milieu, il faut quitter le bal ou lever le masque. Voilà la plume.

DELVAL, signant

Ah ! Je n'ai jamais rien signé de si bon coeur. Vous êtes à moi ma belle Comtesse, mon triomphe est parfait.

LA COMTESSE

Pas tout-à-fait Madame.

DELVAL

Que dites-vous donc ?

LA COMTESSE

Que lorsqu'on veut badiner les gens, on doit bien prendre garde de ne pas donner soi-même dans les pièges qu'on leur a tendus.

DELVAL

Je reste confondu.

LA COMTESSE

Je le crois ; j'étais instruite de tout, et j'ai voulu voir jusqu'où vous pousseriez la fausseté.

DELVAL

Moi, daignez m'expliquer.

LA COMTESSE

Éloignez-vous de mes yeux. Vous n'avez pas voulu être mon amie, Sophie ? Et je vais faire mon possible pour vous haïr !

SCÈNE XXXI, et DERNIÈRE. Lisette, Luville, Sophie, La Comtesse, Delval, André, Le Notaire, derrière.

SOPHIE, à la Comtesse

Pour me haïr ? Eh ! Qu'ai-je donc fait pour mériter un sentiment si cruel ?

LA COMTESSE

Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ?

DELVAL, la reconnaissant

Hé ! C'est ma soeur !

LA COMTESSE et LUVILLE

Sa soeur !

LISETTE

Elle-même.

SOPHIE

Pardonnez-moi, Madame, l'heureux artifice dont je me suis servi pour rendre votre coeur à l'amour. Moi seule je vous ai trompée, et je m'en félicite. Je suis la véritable Sophie, et voilà le Marquis Delval mon frère. Vous n'auriez jamais consenti à le voir, si son sexe avait été connu de vous ; mais j'ai dû lui cacher ma ruse et je l'ai fait ; il ne serait pas digne de son bonheur, s'il avait aidé à tromper ce qu'il aime.

DELVAL

Ma chère épouse !

LA COMTESSE

Quoi réellement vous n'êtes pas Sophie ?

DELVAL

Votre coeur a-t-il pu s'y méprendre ?

LA COMTESSE, après un moment de silence, se jette dans les bras de Sophie et dit :

Ah ! Sophie, que je vous aime !

Elles s'embrassent.

LUVILLE, à Sophie

Ah ! Mariane ! Mariane !

SOPHIE

Êtes-vous fâché de la méprise ?

LUVILLE

Non ; mais je voudrais que mon erreur eût été plus longue !

SOPHIE

Pourquoi ?

LUVILLE

Pour jouir du plaisir de vous donner la marque la plus éclatante de mon amour.

SOPHIE

Et m'accabler du poids de la reconnaissance ! Non pas, s'il vous plaît, il faut que tout soit égal. Vous m'avez protégé sans me connaître ; je vous offre ma main, sommes-nous quitte ?

LUVILLE

Ah ! C'est moi qui vous doit tout.

LA COMTESSE

Et ma promesse ?

LUVILLE

Vas ma soeur, l'amour t'en dégage ; aime bien Delval, il le mérite, c'est un brave garçon ; qu'il m'accorde sa soeur, et que cette double union nous réunisse à jamais.

DELVAL

Je lui dois tout mon bonheur ; il est bien juste que j'assure le sien.

SOPHIE

Allons, et que nos cours soient à jamais partagés entre l'amour et l'amitié.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0