Comédie en vers· Comédie en un Acte et en vers
La Vengeance
Représentée pour la première fois sur le Théâtre de l'Odéon le 10 Brumaire, au 7.
Personnages
- MADAME WANDERK, riche Propriétaire. la Citoyenne DESROSIERS
- ADÉLAÏDE, sa fille. le Citoyenne BEFFROY
- LISBETH, Gouvernante de la maison. Citoyenne MOLIÈRE
- JIRVAL, Secrétaire de Madame Wanderk. le Citoyen DORSAN
- FRIDRIC, domestique de Madame Wanderk. Le Citoyen PICARD
- UN NOTAIRE, Le Citoyen VALVILLE
Préface
Je déclare que je poursuivrai devant les tribunaux tout entrepreneur de spectacle qui au mépris de la propriété et des lois existantes, se permettra de faire représenter cette Pièce sans mon consentement formel et par écrit.
Paris, ce 20 Brumaire, an 7.
J.PATRAT.
Préface
D'après le traité fait entre nous J. Patrat, Auteur de la Comédie intitulée : la Vengeance, et S.-A. Hugelet, Imprimeur, nous déclarons que cet Ouvrage est notre propriété commune, conformément aux clauses dont nous sommes convenu. Nous la mettons sous la sauve-garde des lois et de la probité des citoyens, et nous poursuivrons devant les tribunaux tout contrefacteur et distributeur d'éditions contrefaites, et qui ne seraient pas signées de l'Auteur.
Paris, ce 20 brumaire, au 7. J.PATRAT. S.-A. HUGELET.
AVIS DE L'AUTEUR
Je dois un tribut d'éloges aux artistes dont les talents ont embelli cette petite comédie. La citoyenne Desrosiers a réuni dans le rôle de Mme Wanderk, la candeur et la finesse, et le goût à la sensibilité ; sa figure aimable, sa mise modeste et sa gaîté décente n'ont rien laissé à désirer.
La jeune Beffroy n' pas besoin d'art pour plaire ; elle a été, elle-même, vivacité franche, tendre ingénuité, ; c'était mon Adélaïde ; sa taille svelte et sa jolie mine ont prêté des charmes à tout ce qu'elle disait. Elle doit ses talents à la Nature ; on peut tout espérer.
Le Citoyen Dorsan, toujours soigneux, toujours dans le caractère u rôle qu'il représente, a mis, dans celui de Mirval, toute e retenue de la sagesse et tout le feu du sentiment ; il étudie les grands modèles, et son émulation doit faire espérer qu'il pourra les atteindre.
La citoyenne Molière et le citoyen Picard ont tiré tout le parti possible des deux faibles rôles dont ils avaient bien voulu se charger : le tout a été joué avec soin, jusqu'au personnage du notaire, auquel le citoyen Valville a donné, sans charge, un caractère très plaisant.
Heureux l'auteur qui voit ainsi embellir son ouvrage, et qui peut publiquement en témoigner toute sa reconnaissance.
Patrat
Le théâtre représente un salon dont les portes sont ouvertes et laissent voir, dans le fond, une superbe galerie préparée pour une fête.
SCÈNE PREMIÈRE. I. Lisbeth, Fridric.
Lisbeth est occupée à garnir les bougies que Fridric place dans les girandoles qui sont sur le table.
FRIDRIC, gaiement
Mais aussi, nous ferons bombance.LISBETH
C'est la ton seul plaisir.FRIDRIC
Dam ! Chacun a son goût.FRIDRIC
Je n'en sais rien du tout.LISBETH, avec curiosité
Sur quoi le penses-tu ?LISBETH
Et tu conclus de là ?LISBETH
Extravagant !LISBETH
Perdrait.FRIDRIC, vivement
Hé ! Pourquoi donc inviter sa famille ?LISBETH
Qu'il est bête !LISBETH
Et quel est ce futur ?FRIDRIC
Dam ! Je ne la sais pas. Mais, qu'importe ? En Hollande on n'y regarde guerre, Et la qualité qu'on préfère Dans un mari, c'est beaucoup de ducas.LISBETH, avec chaleur
Ah ! Tu ne connais pas Madame ! C'est bien le meilleur coeur ! C'est bien la plus belle âme ! Elle sait réunir la gaieté des Français À la candeur des Hollandais. Bonne amie, excellente mère ; À son coeur sa fille est trop chère Pour la sacrifier à de vils intérêts. Et comme la petite est naïve et sincère, Si quelqu'un avait su lui plaire, Certainement je le saurais. Et je n'ai jamais vu...FRIDRIC
Vous ne voyez donc guère.LISBETH
Hem ? Qu'entends-tu par là ?FRIDRIC
C'est égal !LISBETH
Il est instituteur de notre Demoiselle ; Et tu fais tort à ce jeune Français ; Il pense avec délicatesse ; Il est honnête, et modeste a l'excès. Dans ses leçons, il donne à ma maîtresse Les préceptes de la sagesse, Et ne s'en écarte jamais.FRIDRIC
J'ai de bons yeux.LISBETH
Vas, tu t'abuses.LISBETH
Mirval est fort exact.FRIDRIC
Jamais elle ne tarde.LISBETH
Elle lui parle peu.FRIDRIC
Mais elle le regarde.LISBETH
Ils ne se cherchent point.FRIDRIC
Ils se trouvent toujours.LISBETH
Adélaïde, simple et sans expérience, Ne m'a jamais caché ce qu'elle pense. Gouvernante de la maison J'ai su l'élever sur ce ton : Et je ne pense pas qu'elle change de note. Mon cher Fridric, regarde-moi ; Et lu verras si j'ai l'air d'une sotte.FRIDRIC
Lorsque l'on voit un couple adolescent Se sourire en sa regardant, On dit... C'est un enfantillage ; Mais lorsqu'en rencontrant leurs yeux, Ils sont tout-a-coup si honteux Qu'un grand feu leur monte au visage. Alors, bien fermement je crois Qu'ils ont tous deux l'autour en tête. Mamsel Lisbeth, regardez-moi, Et vous verrez si j'ai l'air d'une bête.LISBETH
Ô la belle chimère !FRIDRIC
Et pourquoi donc ?LISBETH
Je sais que ce jeune étranger A sauvé du plus grand danger Ma jeune maîtresse et sa mère. Mais il en est, je crois, assez récompensé.LISBETH
Celle-ci serait singulière : Nourri, logé, vêtu, prévenu, caressé ; Il a, de la maison, la confiance entière. Mais, si Madame a pu s'apercevoir Qu'il en conte à ton écolière, Nous pouvons nous attendre à ne plus le revoir.FRIDRIC
Ce serait bien fâcheux !FRIDRIC
Hé ! Le voici lui-même.SCÈNE II. Fridric, Mirval en botte, Lisbeth.
MIRVAL
Bonsoir, mes bons amis.FRIDRIC
Bon, vous serez du bal.LISBETH
Faites ce qu'on vous dit.FRIDRIC, s'en allant
J'y vais.SCÈNE III. Lisbeth, Mirval.
MIRVAL
D'où vient ?MIRVAL
Quelle plaisanterie !LISBETH
Je ne plaisante pas du tout : depuis longtemps, Rendant justice à ma prudence, Elle me faisait confidence Des secrets les plus important. Hé bien, dans cette circonstance, Soit Caprice, soit méfiance, Sans prendre mon avis elle a tout ordonné. Et vous serez plus étonné Quand vous saurez que sa fille chérie Ne sait pas un mot de ceci.MIRVAL, très inquiet
Elle n'est point ici ?MIRVAL, tirant une lettre
Sa mère m'avait fait partir Pour terminer d'importantes affaires, Sans m'avoir fait passer les papiers nécessaires. Elle m'écrit de revenir, Et son ordre est précis.LISBETH, la regardant
Voulez-vous bien permettre ?Elle lit.
« Mirval, au reçu de ma lettre, Vous partirez sans perdre un seul instant ; ............................... Abandonnez toute autre affaire. Je suis, etc. » ; et toujours du mystère ; Sur mon honneur, c'est révoltant.MIRVAL, serrant la lettre
Vous connaissez votre maîtresse ; Elle a trop de bon sens ; elle a trop de sagesse Pour n'avoir pas un motif important.LISBETH, avec malice
On croit qu'en rassemblant aujourd'hui sa famille, Elle a dessein...Elle cherche à lire dans ses yeux.
MIRVAL
De quoi ?SCÈNE IV.
MIRVAL, seul
Je me flattais en vain. Tout espoir est perdu : mon malheur est certain. Cette tendre amitié que me montrait sa mère, N'était donc qu'un appât trompeur, Qui devait rendre ma douleur Et plus cuisante et plus amère ?Après un silence.
Mirval ? Elle n'est point cause de ton erreur, Et cette femme respectable A des droits sacrés sur ton coeur : En le donnant sa confiance entière, Elle a compté sur ta candeur. Respecte Adélaïde. Elle est ton écolière : Ne te prépare point la honte et les regrets, Supporte le malheur avec une âme fière, Et ne le mérite jamais. Par bonheur, je n'ai point encore Fait éclater mes sentiment secrets ; Adélaïde les ignore : J'ai vu naître, former, embellir ses attraits : Dans ses yeux sans expérience J'ai cru quelques fois entrevoir Ce premier sentiment si cher à l'innocence, Et que le coeur éprouve avant de le prévoir ; Mats sacrifiant tout à ta reconnaissance, Il faut étouffer l'espérance Et n'écouter que le devoir. Sauvons-là d'elle-même, et partons dès ce soir. Je veux surmonter ma tendresse, Dussai-je en périr de douleur. J'aime mieux mourir sans bassesse Que de végéter sans honneur.SCÈNE V. Lisbeth, Mirval, Fridric.
LISBETH
Attendez, elle est en affaire, Mais elle vont fera venir Dès qu'elle aura renvoyé son Notaire.FRIDRIC
J'irai : soyez tranquille.SCÈNE VI. Lisbeth, Fridric.
FRIDRIC
Hé bien ?LISBETH
Je la retournerai de toutes les manières : J'emploierai tour-à-tour reproches et prières : Enfin, je m'y prendrai si bien Pour savoir son secret...FRIDRIC
Que vous ne sauriez rien.LISBETH
Point du tout.FRIDRIC
Jurez-en.LISBETH
Ma foi.FRIDRIC, en confidence
Pour causer avec son notaire, Madame était dans son boudoir. J'étais contre la porte ; ils ne pouvaient me voir, Et je les regardais, comme je vous regarde ; Madame a dit...Hésitant.
FRIDRIC, en confidence
Qu'elle vous confierait volontiers ton secret, Si vous n'étiez pas si bavarde.LISBETH, lui donnant un soufflet
Impertinent.SCÈNE VII. Les Mêmes, Madame Wanderk.
MADAME WANDERK, donnant des papiers
Mon notaire oubliait ces papiers importants. Cours après lui, Fridric, et passe en même temps Chez mon bijoutier.FRIDRIC
Pour quoi faire ?FRIDRIC
Je ne tarderai guère, Mais je vais avertir, avant de m'en aller, Mirval, qui voudrait vous parler.MADAME WANDERK
Lisbeth ira.SCÈNE VIII. Mamdae Wanderk, Lisbeth.
LISBETH
En conscience ; Sans manquer à la bienséance, Et sans oublier mon devoir ; En ce moment je crois pouvoir Me plaindre amèrement de votre méfiance.MADAME WANDERK
En quoi donc ?LISBETH
Vous donnez une fête ce soir : M'en cacher la raison c'est me faire une offense ; Mon zèle a quelques droits et votre confiance. Il est bien dur pour moi...LISBETH
J'en meurs d'impatience.MADAME WANDERK
Il fallait donc m'en avertir.LISBETH
C'est que je craignais...MADAME WANDERK
Quelle enfance !LISBETH, avec joie
Vous aurez donc la complaisance...LISBETH, enchantée
Sur un profond silence.MADAME WANDERK, l'amenant au bas de la scène, après avoir regardé si personne n'écoute
Si je donne une fête avec magnificence...... C'est que tel est mon bon plaisir.LISBETH, étonnée
Comment.LISBETH, avec humeur
Discrète autant qu'habile.MADAME WANDERK
Sur la discrétion, va, je suis bien tranquille.LISBETH, fâchée
En vérité, Madame.MADAME WANDERK, sur un ton à se faire obéir
Allez chercher Mirval.LISBETH, mâchonnant en s'en allant
Oh ! Gardez vos secrets, cela m'est bien égal.SCÈNE IX.
MADAME WANDERK, seule
Elle s'en va bien en colère. Mon silence lui cause un violent chagrin. Mais lui confier mon dessein C'est le dire à toute la terre Et j'ai besoin du plus profond mystère Pour réussir dans mon projet. Mirval ose manquer à la reconnaissance ; Il adore ma fille ; elle l'aime en secret ; J'ai surpris leur intelligence ; De leur amour j'ai suivi les progrès ; Dans l'âge heureux de l'innocence Un premier sentiment ne se masque jamais : L'une trompe sa mère, et l'autre son amie ! Cette double réserve a droit de m'affliger. Elle a porté le trouble en mon âme attendrie. Voici l'instant de m'en venger. Pour les punir tous deux de n'être pas sincère, J'espère leur donner ce soir avec succès Une leçon forte et sévère, Mais sans la porter a l'excès, Je veux me venger... mais en mère.SCÈNE X. Madame Wanderk, Mirval.
MADAME WANDERK , d'un air ouvert
Ah ! Vous voilà Mirval ? Tant mieux ; vous m'êtes nécessaire Pour faire les honneurs du bal.MADAME WANDERK, gaiement
Oui, mon bon ami.MIRVAL
Quand ?MADAME WANDERK
Ce soir : J'ai su tout régler ; tout prévoir ; Vous verrez si j'ai de la tête. À se bien divertir ici chacun s'apprête : J'en donnerai l'exemple ; et vous allez me voir D'une gaieté ! D'une folie ! Je ne veux pas sitôt renoncer au plaisir : Plus on voit approcher le terme de la vie, Et plus on doit se hâter d'en jouir. Avec l'ennui j'ai fait divorce : Je deviendrais laide demain, Sans en avoir le plus léger chagrin. Hé ! Que me fait à moi l'écorce, Tant que le fond sera bien sain. Le temps pourra m'ôter ma force, Courber mon corps ; rider mes traita, Mais mou humeur ne changera jamais. Les petits jeux sont pour l'enfance ; Dans l'âge mûr il faut de la raison ; Mais la gaieté naïve et pure Est un présent de la nature Qui convient à chaque saison.MADAME WANDERK, d'un ton sérieux
Doucement, je vous prie, Mirval ? C'est mon secret que vous voulez savoir.MIRVAL
Je n'ai pas prétendu.MADAME WANDERK, reprenant l'air gai
Gardons chacun les nôtres. Vous ne m'avez jamais communiqué les vôtres.MIRVAL
Ah ! Madame ! Croyez...MADAME WANDERK, gaiement
Je ne vous blâme en rien. Chacun peut à son gré disposer de son bien, Sans que personne s'en offense : Je ne prétend point arracher Le secret qu'on veut me cacher. Mais celui qui croit par prudence Devoir me déguiser les siens, Ne doit jamais prétendre à connaître les miens : Méfiance pour méfiance.MADAME WANDERK, sérieusement
On peut avec reconnaissance Recevoir une confidence ; Mais on te l'exige jamais.MIRVAL
Sans vouloir vous tromper j'ai gardé le silence. Mon père, intéressé dans un commerce immense, Vit tout-à-coup change son sort. Un revers accablant engloutit sa fortune : La vie alors lui devint importune ; Il oublia son fils, et se donna la mort. Resté sans appui sur la terre ; Redoutant le mépris qui s'attache au malheur, Je vins ici cacher ma honte et ma misère. Vous avez de mon sort, adouci la rigueur ; Et je dois tout à votre bienfaisance.MADAME WANDERK, avec sentiment
Dites plutôt, mon cher, et ma reconnaissance.En riant.
Mais je savais déjà cela.MIRVAL, étonné
Vous le saviez ?MADAME WANDERK
Sans doute, et vous voyez par là À quoi peut servir le mystère. Avec ses vrais amis il faut être sincère.MIRVAL, embarrassé
Vous savez mes secret...MADAME WANDERK
Bien vrai ?MIRVAL
Je n'en ai plus...MADAME WANDERK, mettant le doigt sur le coeur de Mirval
Cherchez làMIRVAL, troublé
Madame, ils vous sont tous connus.MADAME WANDERK, en souriant
Tous, c'est un peu fort.MIRVAL, interdit
Je vous jure...MADAME WANDERK, vivement et sérieusement
Ne jurez pas.MIRVAL, interdit
Mais...MADAME WANDERK
Gardez-vous-en bien. Je plains la méfiance et je hais l'imposture. À qui veut m'offenser, je pardonne une injure ; À qui veut me tromper, je ne pardonne rien.MIRVAL, à part
De ce qu'elle me dit que faut-il que j'augure ?À Madame Wanderk.
La crainte quelquefois...MADAME WANDERK
On peut se méfier, De celui que la crainte arrête : Tout sentiment a cessé d'être honnête Dès qu'on rougit de l'avouer.MIRVAL, à part
Ah ! Mon coeur s'ouvre à l'espérance.À Madame Wanderk.
Souvent la crainte d'offenser...SCÈNE XI. Mirval, Madame Wanderk, Adélaïde.
ADÉLAÏDE, sans voir Mirval, examinant avec étonnement les guirlandes, les lustres, etc
Ô comme c'est joli !Elle voit sa mère, et court se jeter dans ses bras.
Maman que je t'embrasse.Elle se trouve au milieu et tourne le dos à Mirval.
MADAME WANDERK, la caressant
Viens, mon enfant.MADAME WANDERK
Tu le sauras dans peu.MADAME WANDERK
Trouves-tu cela de ton goût ?ADÉLAÏDE tourne la tête, voit Mirval, et jette un petit cri de joie
Ah ?MADAME WANDERK
Comment ? Qu'as-tu donc ?ADÉLAÏDE
Mirval. Je ne vous voyais pas.Pendant cette scène, Adélaïde se tourne du côté de Mirval, et sa mère la retourne vis-à-vis d'elle.
MADAME WANDERK
Si pour te satisfaire Il faut absolument t'apprendre ce mystère, Je vais te contenter.MIRVAL
J'étais...ADÉLAÏDE, à Mirval
J'ai perdu mes leçons...MIRVAL
Pendant dix jours.MIRVAL
J'étais à votre terre.MADAME WANDERK, se plaçant entre eux
Elle mourait d'envie De savoir mon secret.... Hé bien ? Elle l'oublie : Quand il s'agit de babiller, Quelle tête folle et légère !MADAME WANDERK
Hé bien, le voilà de retour.ADÉLAÏDE
Depuis que j'ai pris l'habitude De prendre leçon chaque jour ; Vous n'imaginez pas combien j'aime... l'étude.MADAME WANDERK
Mais mon enfant, ce que lu sait déjà, Quelques leçons de moins ne peuvent le détruire.MADAME WANDERK, avec malice
Hé ! Laisse faire, il t'instruira.À Mirval.
Dans votre chambre allez m'attendre. Mon cher Mirval, je veux publiquement Vous donner aujourd'hui la marque la plus tendre De mon sincère attachement. Allez.MIRVAL, à part
À peine je respire.MADAME WANDERK, à sa fille
Toi, j'ai quelque chose à te dire Qui t'intéresse vivement.À Mirval.
Allez, mon franc ami.Mirval s'éloigne lentement en regardant attentivement Adélaïde et sa mère ; Madame Wanderk les observe.
ADÉLAÏDE, voyant sa mère rire sous cape
Qu'a-t-elle donc à rire ?MADAME WANDERK, à part
Leur embarras m'amuse infiniment.SCÈNE XII. Madame Wanderk, Adélaïde.
MADAME WANDERK
Pourras-tu m'écouter à présent ?ADÉLAÏDE
Oui, ma mère.MADAME WANDERK, à sa fille
Sais-tu ma fille à quel point tu m'es chère ?MADAME WANDERK
Ton bonheur Tient trop au mien pour que je le diffère ; C'est mon plus doux plaisir, c'est ma plus grande affaire ; Et lui seul peut combler mes voeux.ADÉLAÏDE
Ô ma bonne maman !ADÉLAÏDE
Pourquoi faire ?MADAME WANDERK
Pour t'assurer le sort le plus heureux.ADÉLAÏDE
Tout cela n'est pas nécessaire : Pour être heureux avec ma mère, Je n'ai jamais eu besoin d'eux.MADAME WANDERK, en confidence
Tu vas changer d'état.ADÉLAÏDE
Comment ?MADAME WANDERK, gaiement
Je te marie.ADÉLAÏDE, à part
Ah ! Si c'était ce que je pense !ADÉLAÏDE, à part
Elle a lu dans mon coeur.MADAME WANDERK
Ma tendre complaisance N'a consulté dans cette circonstance Que ce qui peut contenter ton désir.ADÉLAÏDE
Ô combien je dois vous chérir !MADAME WANDERK
J'ai sondé les replis de ton âme ingénue : Quand je me suis bien convaincue Que ton coeur était libre...Adélaïde, qui écoutait avec joie, change de visage tout-à-coup. Madame Wanderk qui saisit tout ses mouvements, continue gaiement.
... Et que tu n'aimais rien. Que la parure et la magnificence...ADÉLAÏDE
Moi, ma mère ?MADAME WANDERK, lui souriant
Tu vois que je te connaît bien.ADÉLAÏDE
Mais...MADAME WANDERK, l'interrompant
Il fallait en conséquence Te ménager ure riche alliance, Et c'est à quoi je viens de travailler.ADÉLAÏDE, très inquiète
Vous avez, dites-vous ?...MADAME WANDERK, gaiement
Hé ! Oui, tu vas briller ! Tu vas nager dans l'opulence ! De la félicité mon coeur jouit d'avance.ADÉLAÏDE, les larmes aux yeux
Écoutez-moi.MADAME WANDERK, voulant s'en aller
C'en est assez.ADÉLAÏDE, en pleurs
À vos pieds...MADAME WANDERK
Lève toi, ma fille, Quand sur ton front le plaisir brille, Mes soins sont trop récompensés.ADÉLAÏDE
Quoi ?...MADAME WANDERK
Dans tes yeux ton coeur se déploie.ADÉLAÏDE
Mais, regardez-les donc.ADÉLAÏDE
Écoutez.ADÉLAÏDE
Si vous vouliez m'entendre !ADÉLAÏDE
Mon coeur...MADAME WANDERK
C'est bon ! C'est bon.Adélaïde reste absorbée : Madame Wanderk prête à rentrer, jette un coup d'oeil, et à toutes les peines du monde à s'empêcher de rire.
SCÈNE XIII.
ADÉLAÏDE, seule
Ô quel charmant espoir elle vint de détruire ! Me voilà maintenant dans un bel embarras ! Mais comment ne sait-elle pas Que Mirval a mon coeur ? Tout a dû l'en instruire. Car c'est aussi clair que le jour. Il ne m'a point encor parlé de son amour, Mais nos yeux devant elle en avaient le langage, Et quand elle voyait notre tendre embarras. Un doux sourire animait son visage. On ne doit pas rire à son âge De ce que l'on n'approuve pas. Elle nous a trompé tout les deux... comment faire ?Après une courte réflexion.
Si je lui disait fermement : « Je ne veux que Mirval pour époux, pour amant : Je l'aime : et vous aurez beau faire.... »Revenant promptement à elle.
Qui, moi ? Résister à ma mère ! Moi l'affliger un seul moment ! Eh ! Pourrai-je éprouver un plus cruel tourment Que le malheur de lui déplaire ? Non : non... Si je parlais de Mirval ;... le voici.SCÈNE XIV. Adélaïde, Mirval.
ADÉLAÏDE, à part
Oh ! Comme il est rêveur !ADÉLAÏDE, à part
Je ne pourrai jamais lui parler sans rougir.Après un petit silence.
Pourquoi restez-vous là Mirval ?MIRVAL
Sa bonté naturelle...ADÉLAÏDE, souriant
Et vous savez aussi que je pense comme elle.MIRVAL, à part
Ô ciel !ADÉLAÏDE
Pour vous prouver toute ma confiance, Je veux vous faire confidence De mes chagrins... vous en aurez pitié.MIRVAL
Daignez m'écouter je vous prie. Votre coeur pur et sans détour Ne veut pas offenser une mère chérie ? Me révéler ce qui vous contrarie, C'est un vol fait à son amour.ADÉLAÏDE, vivement
Ah ! Vous savez combien son amitié m'est chère ! Elle tient à mon être ; elle m'est nécessaire : Et malgré des rapports si doux, Je ne sais pas trop entre nous En quoi notre amitié diffère ; Mais celle que j'ai pour ma mère N'est pas celle que j'ai pour vous.MIRVAL, à part
Et je ne puis parler ! Ô contrainte cruelle !SCÈNE XV. Les mêmes, Fridric.
FRIDRIC, accourant en sautant dans un joie folle
Vivat, vivat ! Grande nouvelle !ADÉLAÏDE
Qu'est-ce que c'est ?FRIDRIC
Je l'ai dit ce matin, « Il faut que le fait soit certain, Puisque l'on donne une veillée ». J'ai de l'esprit comme un lutin ! Vous allez être émerveillée !ADÉLAÏDE
Et de quoi donc ?FRIDRIC
Quand vous verrez cela ! Ceci par ci, cela par là ! Il faudra que chacun admire ; Et puis ensemble on s'écriera... « La bonne maman que voilà ! » Et puis au bal comme on va rire ! Et walz, et walz : et houp ça ça.Il saute comme s'il dansait une valse.
ADÉLAÏDE
Mais sans doute.FRIDRIC
Je le veux bien.Il les mène au-devant du théâtre et leur dit en confidence.
Votre mère m'a dit, mais sans m'expliquer rien, Vas porter promptement ces papiers, cette lettre.ADÉLAÏDE, avec impatiente
À qui ?FRIDRIC
Voulez-vous bien permettre ? Je vous expliquerai le fait de bout en bout. J'ai porté les papiers... ensuite Chez l'autre j'ai couru bien vite : Mais quand je me suis trouvé là, Ah ! Bon dieu !ADÉLAÏDE
Quoi donc ?FRIDRIC
De ma vie. Je n'ai rien vu comme cela ! Et vous en serez éblouie : Oh ! Vous pouvez vous en fier à moi : C'est superbe !ADÉLAÏDE, impatientée
Superbe ! Quoi ?ADÉLAÏDE
Quoi donc ?FRIDRIC
Vous voulez le savoir ?MIRVAL
Eh ! bien ?FRIDRIC
Je vous annonce...ADÉLAÏDE, impatientée
Après ?FRIDRIC, en confidence
Que je m'en vais en porter la réponse :Il sort en dansant.
Hé wals, hé wals, hé houp ça, ça !SCÈNE XVI. Adélaïde, Mirval.
ADÉLAÏDE
Il est devenu fou.MIRVAL
Qu'annonce ce mystère ?MIRVAL
N'en doutez pas.ADÉLAÏDE, vivement
Elle a raison, rien n'est plus agréable !ADÉLAÏDE, avec un sourire ingénu
Mirval ? De ces leçons avez-vous profité ?MIRVAL
Sans doute.MIRVAL, avec embarras
Nous expliquer ? Sur quoi ?ADÉLAÏDE, avec dépit
Vous m'impatientez.MIRVAL, à part
Ô devoir trop sévère.ADÉLAÏDE, d'un air piqué
Hé bien, Mirval, conseillez moi. D'abord ; apprenez que ma mère Veut me marier dès ce soir.MIRVAL, affectant un air froid
Je m'en doutais.MIRVAL
Sur sa sagesse Vous devez fonder votre espoir : Vous connaissez pour vous jusqu'où va ta tendresse, Et vous savez votre devoir.ADÉLAÏDE
Et si cet homme est haïssable.MIRVAL
Votre mère est trop raisonnable Pour avoir fait un choix dont elle pût rougir. Ah ! Croyez que l'époux qu'elle a sua vous choisir...ADÉLAÏDE, avec véhémente
Mais quand il serait adorable, Si je ne puis pas le souffrir ? Que dois-je faire alors ?MIRVAL
Agir Comme une fille raisonnable, Qui craignant d'affliger sa mère respectable, A le courage d'obéir.ADÉLAÏDE, allant se jeter sur une chaise
Oh ! Vous êtes insupportable !ADÉLAÏDE, se levant vivement
Quel raisonnement est le vôtre ! Eh ! Comment voulez-vous que j'en épouse un autre, Lorsque mon coeur est tout à vous ?MIRVAL, hors de lui
Quoi ! Vous m'aimez !MIRVAL
Jamais...ADÉLAÏDE
Qu'il est menteur !MIRVAL
Adélaïde, Je serais un ingrat : je serais un perfide Si je vous laissais entrevoir La plus faible lueur d'espoir.ADÉLAÏDE
Pourquoi donc ? Ma mère vous aime, Tantôt encor, comme elle m'assurait Avec une tendresse extrême, Que mon bonheur seul l'occupait. J'ai cru que c'était vous qu'elle me destinait.MIRVAL
Eh mais ! la chose est impossible ! Sans état ; sans appui ; moi qui n'ai pour tout bien Qu'une âme tendre, un coeur sensible...ADÉLAÏDE, souriant
Et vous comptez cela pour rien ?ADÉLAÏDE, vivement
Vous ne m'aimez donc pas ?MIRVAL, tombant à ses pieds
Qui, moi ? Je vous adore.SCÈNE XVII. Adélaïde, au devant de la scène, Mirval à ses pieds ; Madame Wanderk, entrouvrant doucement la porte du fond.
ADÉLAÏDE, avec joie
Ah ! Cela s'appelle parler.MIRVAL, se relevant
Juste ciel ! Quel est mon délire ? J'oublie, en osant vous le dire, La reconnaissance et l'honneur. Madame Wanberk se retire et ferme doucement la porte.MIRVAL
Ah ! Loin d'encourager ma criminelle ardeur, Condamnez moi vous-même au plus cruel martyre : Défendez-moi de vous offrir mon coeur.ADÉLAÏDE, avec un aimable sourire
Eh ! Défend-on ce qu'on désire ?MIRVAL, se remettant à genoux
Adélaïde !ADÉLAÏDE, tendrement
Hé bien ?MADAME WANDERK, sans être vue
Que l'on conduise ici Mirval et mon notaire.MIRVAL, se levant avec confusion
Je fuis !MIRVAL
Je n'oserai jamais...MADAME WANDERK, à Mirval en entrant
Ah ! Vous êtes ici ? Je vous faisais chercher : vous m'êtes nécessaire. Le bonheur de ma fille est ma première affaire. Mais cependant il faut aussi Qu'envers vous Mirval, je m'acquitte. Je sais que je vous dois beaucoup.ADÉLAÏDE, bas à Mirval
Que vous avais-je dit ?MIRVAL, à Madame Wanderk
C'est moi qui vous doit tout.MADAME WANDERK
Ma fille tient de vous ce qu'elle a de mérite. Ses talents, par vos soins, peuvent encore gagner. Il est temps de vous témoigner Jusqu'où va ma reconnaissance ; Elle surpassera je crois voire espérance ; Je m'en flatte du moins.ADÉLAÏDE, à part
Comme le coeur me bat !MIRVAL
Madame...MADAME WANDERK
Oui : je veux assurer votre état : Mais veut me promettez d'achever votre ouvrage, C'est une clause du contrat.ADÉLAÏDE, bas à Mirval
Du contrat : c'est bien clair.MADAME WANDERK
Sans consulter l'usage, Sans prendre avis de mes parents. Je vous ai fait un avantage Qu'on n'accorde qu'à ses enfants, Et vous voilà de la famille.MIRVAL, enchanté
Ah ! Madame !ADÉLAÏDE, de même
Ah ! Ma mère !MADAME WANDERK, gaiement,
Écoute-moi, ma fille, II est temps à présent de te faire savoir Ce secret désiré.Elle les amène tout deux au devant de la scène.
J'ai rempli le devoir D'une mère prudente et sage : J'ai bien conduit l'affaire, et vous allez le voir.À Adélaïde en confidence.
Le plus riche parti de tout le voisinage, Qui réunit par un double avantage Et l'opulence et le pouvoir ; Homme puissant.ADÉLAÏDE, inquiète
Hé bien ?MADAME WANDERK, comme si elle donnait une bonne nouvelle
Vient t'épouser ce soir.ADÉLAÏDE, avec une grande surprise
Moi ? J'épouse...MADAME WANDERK, l'interrompant
Un seigneur, et du plut haut parage. Vous, Mirval, vous allez signer. À son contrat de mariage. Je crois que cet honneur n'est pas a dédaigner.MIRVAL, à part
Quel coup !MADAME WANDERK, à part
Il change de visage.ADÉLAÏDE, bas à Mirval
Je m'en vais lui parler... calmez votre chagrin.À Madame Wanderk avec timidité.
Pardon, maman... mais...MADAME WANDERK, gaiement
Quoi ?ADÉLAÏDE
Je pense... Que vous pouviez, par complaisance, Interroger mon coeur avant d'offrir ma main.ADÉLAÏDE, vivement
Qui vous l'assure ?MADAME WANDERK, sérieusement
Ton silence.ADÉLAÏDE, inquiète
Quoi ? Mon silence ?...MADAME WANDERK, gaiement
Oh ! Je ne risquais rien.ADÉLAÏDE, après un moment d'embarras
Répondez franchement.MADAME WANDERK
Hé bien ?ADÉLAÏDE
Vous seriez-vous mise en colère Si je vous avais dit : « Quelqu'un a su me plaire, Et ce quelqu'un n'a pat de bien ? »MADAME WANDERK, avec tendresse
Ah ! Loin de prendre un ton sévère, Ton choix, tel qu'il put être, aurait été le mien.Reprenant son air gai.
Mais j'étais sûre du contraire.ADÉLAÏDE
Bien sûre ?MADAME WANDERK, avec chaleur
Ah ! Mon enfant, je croirais t'outrager, Si j'osais supposer qu'une fille si chère Eut quelques secrets pour ta mère. Du plus faible penchant, du goût le plus léger, Tu m'aurais sur-le-champ fait un aveu sincère.ADÉLAÏDE, se couvrant le visage
Oh ! ! !MADAME WANDERK
Les détours sont faits pour les coeurs corrompus Que la honte retient, que le grand jour offense. Mais lorsqu'au sein de l'innocence, On chérit à la fois sa mère et les vertus, On dit hardiment ce qu'on pense.MIRVAL, à part
Que le reproche est dur, quand il est mérité.ADÉLAÏDE, les larmes aux yeux
Ce coeur...SCÈNE DERNIÈRE. Les mêmes, Fridric, Lisbeth, Le Notaire.
FRIDRIC, annonçant
Votre notaire.ADÉLAÏDE, allant s'asseoir dans un coin
Ô ciel !LE NOTAIRE, d'un ton pédant
Me voici.MADAME WANDERK
Notre affaire est-elle finie ?LE NOTAIRE
J'ai stipulé le tout au gré de voire envie : Je ne veux pas être vanté. Mais je puis assurer avec véracité Que dans tous les contrats que j'ai fait en ma vie, Jamais ma perspicacité, N'a saisi les objets...MADAME WANDERK
Finissons, je vous prie.MADAME WANDERK
Ô quelle tête !MADAME WANDERK
Hé, taisez-vous.MADAME WANDERK, s'impatientant
Eh ! Paix donc !MADAME WANDERK, prenant le contrat
Mais vous extravaguez, je crois !LE NOTAIRE, fâché
Si quelqu'un extravague ici, ce n'est pas moi.MADAME WANDERK
Écoutez moi.Elle le mène au coin du théâtre, le notaire lui indique l'article qu'elle lit bas, en jetant ses yeux de temps en temps sur les jeunes gens, et paraissant toujours écouter ce qu'ils disent.
LISBETH, à part
Toujours se cacher ! Quel martyre !ADÉLAÏDE, se levant avec vivacité et allant joindre Mirval
Je vous aime... ce soir je puis encore le dire ; Mais si l'on engage ma main, Je ne le pourrai plus demain. Profitons du moment... J'ai tort avec ma mère ! Tout ce qu'elle m'a dit me l'a trop fait sentir ! Prévenons sa juste colère ; Tâchons, par un aveu sincère De la toucher, de l'attendrir.MIRVAL, avec la même vivacité
Et si malgré nos pleurs elle reste inflexible, Promettons tous deux de remplir Un devoir sacré ! Mais pénible.ADÉLAÏDE, baissant les yeux
Quel sera le mien ?MIRVAL
D'obéir.ADÉLAÏDE, avec tendresse
Le vôtre, Mirval ?MIRVAL, les larmes aux yeux
De vous fuir.MADAME WANDERK, qui a souri en entendant leurs derniers mots, dit au Notaire en parlant haut
Ajoutez-y cela.LE NOTAIRE, sans la comprendre
Cela ?... Quoi, je vous prie ?MADAME WANDERK, le conduisant à la table
Asseyez-vous.LE NOTAIRE
Que diable signifie ?...Position de la scène.
Le Notaire à la table, Lisbeth, derrière se chaise, cherchant à lire par dessus son épaule, Fridric, dans le fond ; Madame Wanderk, au milieu de la scène. Adélaïde, ensuite, Mirval, au coin du théâtre à gauche.
MADAME WANDERK, aux jeunes gens
Enfin, voici l'instant le plus doux pour mon coeur. Je vais partager mon bonheur, Et celle tâche m'est bien chère.Adélaïde en la prenant par la main.
Viens : en attendant ton époux, Signes toujours.MADAME WANDERK, feignant l'étonnement
Mon_Dieu ! Qu'as-tu pu faire Qui te fasse à ce point redouter ma colère ?MADAME WANDERK
Et quoi donc ?ADÉLAÏDE
C'est d'affliger ma mère.MADAME WANDERK
Toi, m'affliger, mon enfant ? Toi !ADÉLAÏDE, presque en pleurant
C'est que mon coeur n'est plus à moi.MADAME WANDERK, affectant la plus grande colère
Qu'ai-je entendu ? Ma fille ! À peine je le crois. Quoi ? Dans le coeur d'Adélaïde Un secret a pu m'échapper ?MADAME WANDERK, avec tendresse
À cette méfiance aurais-je pu m'attendre ! Me cacher ton penchant, n'est-ce pas me trahir ? Tu voulais donc priver la mère la plus tendre Du droit le plus sacré, celui de te servir ; Celui de te guider et de te rendre heureuse ? Pour un coeur maternel, épreuve douloureuse !Elle va se jeter dans les bras de Mirval.
Venez, mon cher Mirval, venez me secourir ; Contre un coup si cruel venez me soutenir.Montrant Mirval à Adélaïde.
L'exemple de cette âme et franche et généreuse, Suffit pour te faire rougir. Son amitié sincère et tendre N'éprouvera jamais ni remords ni regrets. Si son coeur avait des secrets Ce serait dans mon sein qu'il viendrait les répandre.MIRVAL, désespéré
Ah ! De grâce, arrêtez : vous déchirez mon coeur. Loin d'avoir mérité cet éloge flatteur, Je suis mille fois plus coupable...MADAME WANDERK, feignant l'étonnement
Qui, vous Mirval ?MADAME WANDERK, tombant dans un fauteuil
Ô crime épouvantable ! Ce dernier trait m'étourdit et m'accable.MADAME WANDERK
Quand les attentions, les soins officieux De ma conduite étaient les guides, Loin de me payer de retour Je n'ai trouvé, pour prix de tant d'amour, Que des coeurs ingrats et perfides.MIRVAL, à genoux
Madame...ADÉLAÏDE
Ayez pitié.MADAME WANDERK, les repoussant
Laissez moi, laissez moi.LE NOTAIRE, à part
Mais le contrat qu'elle-même a fait faire Ne cadre point du tout avec cette colère.Il quitte sa table et s'approche de Madame Wanderk.
Je vais savoir la vérité.À Madame Wanderk qui paraît accablée.
Madame, expliquez moi.MADAME WANDERK, se levant, et avec un ton absolu
Silence !Tout le monde paraît étonné : Fridric fait un bond de frayeur : le Notaire remporte son contrat et retourne à sa table.
MADAME WANDERK d'un ton décidé
Soumettez-vous ma fille à mon obéissance, Rien ne peut plus changer ma volonté ; Mais n'accusez de ma sévérité Que votre peu de confiance.ADÉLAÏDE, suppliant
Ah ! Différez du moins, et que voire bonté...MADAME WANDERK
Hé bien... je ne veux pas te faire violence : Tu peux choisir en liberté. Entre ces deux partis celui qui peut le plaire.En lui présentant la plume.
Sans connaître l'époux que je t'ai destiné, Qu'à l'instant de ta main ce contrat soit signé, Ou renonce à jamais à l'amour de ta mère.ADÉLAÏDE, saisissant la plume
Mon choix n'est pas douteux... Le plus affreux malheur Est la perte de votre coeur.MADAME WANDERK, à part
Ô chère enfant !ADÉLAÏDE, avant de signer
Mirval, que votre âme attendrie, Imite un généreux effort : Qui me donna le jour veut m'arracher la vie, Je signe l'arrêt de ma mort.Elle signe et s'appuie sur Lisbeth. Mirval, inquiet, s'avance. Madame Wanderk les prend tous deux par la main.
MADAME WANDERK
Votre manque de confiance, Avait trop justement excité mon courroux. Apprenez tous les deux jusqu'où va ma vengeance. Adélaïde... embrasse ton époux.Elle la met dans les bras de Mirval.
ADÉLAÏDE
Ô ma bonne maman !MIRVAL
Je tombe à vos genoux.LISBETH
Ah ! Je vous reconnais !LE NOTAIRE
Je commence à comprendre.ADÉLAÏDE, lui baisant ta main
Ma mère !MIRVAL, de même
À ce bonheur aurais-je dû m'attendre ?MADAME WANDERK
Levez-vous mes enfants, et venez dans mes bras. J'ai peut-être un peu trop prolongé ma vengeance ; Mais c'est en vous faisant rougir, Que j'ai voulu tous les deux vous guérir De votre injuste méfiance. « Jeunes gens sans expérience, Fuyez la ruse et les détours ; Ne cachez rien aux auteurs de vos jours, Et comptez sur leur indulgence. Évitez les pièges trompeurs Où vous entraîne l'imposture. On marche au vice par l'erreur. Si vous voulez toujours suivre l'honneur, N'offensez jamais la nature. »Ce qui est guillemeté a été supprimé à la représentation. [NdA]
790 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0