Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en prose· Petite Comédie en Trois Actes

L'Oublieux.

Charles Perrault· imprimée en 1691· 3 actes· 14 vers· 9 personnages

Personnages

  • MONSIEUR JÉRÔME, bon bourgeois de Paris
  • MONSIEUR DESLANDES, son fils aîné
  • MONSIEUR DUVIV1ER, son jeune fils
  • MONSIEUR DE L'ÉTANG, avocat
  • MADEMOISELLE DE L'ÉTANG, sa soeur
  • MADEMOISELLE DUPRÉ, cousine de Monsieur de l'Étang
  • BABET, petite servante de Mademoiselle de l'Étang
  • MADEMOISELLE MANON, voisine de Mademoiselle de l'Étang
  • MADEMOISELLE LOUISON, voisine de Mademoiselle de l'Étang

ACTE PREMIER

SCÈNE I. Mlle DE L'ÉTANG, Mlle DUPRÉ.

MADEMOISELLE DE L'ÉTANG

Je crois que cet homme-là me fera déserter la maison.

MADEMOISELLE DUPRÉ

Il est vrai que cet amant est un peu incommode.

MADEMOISELLE DE L'ÉTANG

Comment incommode ? Il fut hier céans toute l'après-dînée, il y revint après souper, et aujourd'hui, à peine sommes-nous levées qu'il vient nous rendre visite.

MADEMOISELLE DUPRÉ

Que veux-tu ? C'est qu'il t'aime.

MADEMOISELLE DE L'ÉTANG

J'ai bien affaire qu'il m'aime pour me venir rompre la tête. As-tu jamais vu une conversation comme la sienne ? Il va ramasser toutes les méchantes nouvelles du Palais et du Luxembourg, toutes celles des Halles et de la Place_Maubert, et il vient me les redire toutes, sans m'en faire grâce d'une seule.

MADEMOISELLE DUPRÉ

Tu me surprends, car je t'ai ouï dire que tu ne le haïssais pas.

MADEMOISELLE DE L'ÉTANG

Cela est vrai, et il y a des temps ou j'en suis très contente ; mais depuis quelques jours il m'a tellement fatiguée de ses sottes nouvelles, que, s'il continue encore sur le même ton, je lui donnerai nettement son congé.

MADEMOISELLE DUPRÉ

Cela serait un peu violent.

MADEMOISELLE DE L'ÉTANG

Tant violent qu'il te plaira ; je n'aime point d'être obsédée. Cela est fort plaisant d'avoir toujours un homme devant soi !

SCÈNE II. Monsieur de L'Étang, Mademoiselle de L'Étang, Mademoiselle Dupré.

MONSIEUR DE L'ÉTANG

Quelle dispute avez-vous là, que vous me semblez si émues ?

MADEMOISELLE DUPRÉ

Le sujet en est assez extraordinaire : ma cousine se plaint d'avoir un amant qui est trop assidu auprès d'elle, et veut que je la plaigne de ce malheur.

MONSIEUR DE L'ÉTANG

Voilà qui est horrible ! Vous êtes, ma cousine, bien inhumaine de ne pas prendre beaucoup de part à une telle affliction.

MADEMOISELLE DE L'ÉTANG

Que je hais les mauvais plaisants ! Je vous dis que rien n'est plus fatigant que la présence continuelle d'un homme, tel qu'il puisse être.

MONSIEUR DE L'ÉTANG

Voilà, ma pauvre soeur, ce que c'est que d'avoir tant de mérite et tant de charmes. Ce sont de grands avantages, mais ces avantages ont de grandes incommodités. On a le déplaisir d'entendre dire à tous moments qu'on est belle, qu'on est aimable, et de l'entendre dire en cent manières différentes, et encore par des gens dont on est aimée. Cela est bien douloureux : il faut une grande vertu pour soutenir généreusement et de bonne grâce le poids d'une si grande affliction.

MADEMOISELLE DE L'ÉTANG

Réjouissez-vous tant qu'il vous plaira, mais cela ne me réjouit point.

MONSIEUR DE L'ÉTANG

Tu te plains fort mal à propos. Monsieur_Duvivier est un fort honnête homme, qui a beaucoup de bien et de très beau bien, qui a de l'esprit à sa manière et qui sait toujours mille nouvelles.

MADEMOISELLE DE L'ÉTANG

Il n'en sait que trop pour mon repos.

MONSIEUR DE L'ÉTANG

Son frère aîné, Monsieur_Deslandes, est d'une humeur bien opposée : c'est un loup-garou qui ne voit personne, qui n'a nulle curiosité pour tout ce qui se fait aujourd'hui, et qui n'a d'autre passion que de savoir les curiosités les plus cachées de la fable bu de l'histoire la plus ancienne. Il était dernièrement dans une joie inconcevable d'avoir trouvé le nom de la nourrice d'Hector et celui de la femme de chambre qui rognait les ongles à Cléopâtre. Il était encore ravi d'avoir appris que les pantoufles du roi Priam étaient doublées en peau de louve.

MADEMOISELLE DUPRÉ

Où est-ce que Monsieur_Jérôme a péché ces deux enfants-là ? Ils ne lui ressemblent point du tout. Monsieur_Jérôme est un bon homme qui ne s'informe guère de tout ce qui se passe, et que je ne crois pas non plus un fort grand docteur, quoiqu'il dise des mots de latin assez souvent.

MONSIEUR DE L'ÉTANG

Monsieur_Jérôme est, comme vous le dites, un fort bon homme, qui a bon sens et qui a amassé beaucoup de bien dans son négoce. On le tient riche de plus de trois cent mille livres. Il est vrai aussi qu'il ne s'est jamais beaucoup mis en peine de l'antiquité. Si quelquefois il dit du latin, c'est par la seule raison qu'il n'en sait guère. C'est du côté de leur mère que ces enfants tiennent les caractères dont ils sont. Leur mère était une bonne femme, fort avare, qui ramassait tous les chiffons et toutes les guenilles de son grenier, dont elle se passait, et qu'elle mettait en oeuvre avec plus de soin et plus de joie qu'elle n'aurait fait de belles étoffes bien riches et toutes neuves, et c'est de là qu'on croit que son fils aîné tient l'amour qu'il a pour les antiquailles. On dit aussi qu'elle savait et débitait fort bien toutes les petites histoires de son quartier, et que de là vient l'inclination qu'a son jeune fils à dire des nouvelles.

MADEMOISELLE DUPRÉ

Quoi qu'il en soit, ces deux enfants-là sont bien différents l'un de l'autre.

MONSIEUR DE L'ÉTANG

Pas trop. Je les trouve en quelque façon de la même espèce, c'est-à-dire tous deux épris de bagatelles, dont l'un les aime quand elles sont bien nouvelles, et l'autre quand elles sont bien vieilles. Ils avaient une soeur qui était la vraie humeur du père : une bonne enfant, blanche et vermeille, et de gros yeux qui ne disaient rien. Elle trouvait tout bon, et tous ceux qui l'allaient voir étaient les plus honnêtes gens du monde. Je me souviens toujours d'une anagramme que je fis pour elle, dont elle était ravie. Elle s'appelait Marie-Guillaume, et l'anagramme était Miracle_de_beauté. Il est vrai qu'il y manquait beaucoup de lettres ; mais, quand je lui eus répondu que c'était en cela particulièrement que consistait la beauté de l'anagramme, que c'était une chose trop aisée quand toutes les lettres s'y rencontraient d'elles-mêmes, et que la difficulté était de les y trouver quand elles n'y étaient pas, elle fut très contente de ma réponse et de son anagramme.

MADEMOISELLE DUPRÉ

J'aurais bien aimé cette bonne fille. Pour ce qui est des deux frères, je crois que celui qui aime les nouvelles a plus de raison que celui qui aime les antiquailles, car je ne crois pas qu'il y ait rien de plus inutile et de plus ridicule.

MONSIEUR DE L'ÉTANG

Comme vous parlez ! Savez-vous qu'il n'y a que ceux qui ressemblent à Monsieur_Deslandes qu'on regarde aujourd'hui comme de vrais savants, et que tous les auteurs en ius, soit d'Allemagne, soit de Hollande, ne donnent ce titre honorable qu'à ceux de son caractère, surtout s'ils ont fait réimprimer de vieux livres avec des notes ?

MADEMOISELLE DUPRÉ

J'en ai bien de la joie, car j'ai beaucoup d'estime pour Monsieur_Deslandes, tout loup-garou qu'il est, parce que c'est un véritable homme d'honneur.

MONSIEUR DE L'ÉTANG

Je voudrais qu'il t'eût épousée : il a du bien, et tu serais bien à ton aise. Pour vous, ma soeur, contraignez-vous un peu, et ne vous lamentez pas si fort d'avoir un amant trop passionné.

MADEMOISELLE DE L'ÉTANG

De l'humeur dont vous êtes, qui est pour le moins aussi vive que la mienne, il vous ferait beau voir si vous étiez obsédé de quelque personne dont la présence trop assidue vous chagrinât.

MONSIEUR DE L'ÉTANG

Je ne suis jamais fâché que l'on m'aime, et j'aurai toujours de l'obligation à ceux qui voudront m'honorer de leur compagnie. Adieu jusqu'à revoir. À propos, j'oubliais de vous dire que nous aurions à souper nos belles petites voisines.

MADEMOISELLE DUPRÉ

Mademoiselle_Louison et Mademoiselle_Manon ?

MONSIEUR DE L'ÉTANG

Elles-mêmes, et elles nous donneront leur petit concert.

MADEMOISELLE DUPRÉ

J'en ai bien de la joie. Elles chantent comme des anges. C'est tout autre chose que ce n'était il y a six mois.

MONSIEUR DE L'ÉTANG

Mademoiselle_Louison m'a fait promettre que je lui donnerais l'Oublieux.

MADEMOISELLE DE L'ÉTANG

Cela sera bien avisé.

MONSIEUR DE L'ÉTANG

Ayez donc soin de tout. Adieu.

SCÈNE III. Mlle DUPRÉ, M11" DE L'ÉTANG.

MADEMOISELLE DUPRÉ

Si tu me crois, tu te contraindras un peu sur le chapitre de Monsieur_Duvivier. Ce ne serait point une mauvaise affaire pour toi que de l'épouser, ni pour moi d'épouser Monsieur_Deslandes. Nous sommes jeunes toutes deux ; mais nous ne le serons pas toujours. Quand on devient sur l'âge, c'est une belle chose de se trouver la femme d'un homme riche, surtout quand on a aussi peu de bien que nous en avons.

MADEMOISELLE DE L'ÉTANG

Ce que tu dis est le plus beau du monde, mais...

SCENE IV. Monsieur Duvivier, Monsieur de L'ÉTANG, Mlle DUPRÉ, Babet.

BABET

C'est Monsieur_Duvivier qui vient pour avoir l'honneur de vous voir.

MADEMOISELLE DE L'ÉTANG

Quoi ! Le voilà encore !

MADEMOISELLE DUPRÉ

Oh ! Oh ! Monsieur, qui vous fait revenir si tôt ?

MONSIEUR DUVIVIER

Je viens de recevoir une lettre d'un de mes amis qui est à Rouen, et je n'ai pas voulu tarder plus longtemps à vous en faire part. Il me mande qu'on y a pendu cette semaine, trois voleurs_de_grand_chemin ; qu'on y a donné la fleur de lys à deux coupeurs_de_bourse, et qu'il y est arrivé trois barques chargées de morues. Il m'envoie en même temps le nom de toutes les cloches de la ville de Rouen, avec le nom de leurs parrains et de leurs marraines.

MADEMOISELLE DUPRÉ

Voilà une belle curiosité !

MONSIEUR DUVIVIER

Est-ce que vous savez déjà tout cela ? Je gagerais bien que non. Vous savez peut-être que la grosse cloche de la cathédrale s'appelle Georges_d_Amboise, qu'elle a été tenue par Alphonse-Ferdinand_de_Marinville et Jeanne-Charlotte-Eléonor_de_Valincour, en l'année mille_quatre_cent_quatre-vingt-dix_huit ; mais je suis sûr que vous ne savez point le nom de toutes les cloches des vingt-sept paroisses et des trente-deux couvents qu'il y a dans cette ville. Savez-vous, par exemple, que la grosse moyenne des Cordeliers s'appelle Françoise, que celle des Carmes s'appelle Thérèse, que celle des...

MADEMOISELLE DUPRÉ

N'en dites pas davantage, s'il vous plaît ; il me semble que j'ai déjà toutes les cloches de Rouen dans la tête.

MONSIEUR DUVIVIER

J'en demeurerai là, puisque vous me l'ordonnez ; mais assurément, lorsque j'aurai achevé mon recueil de toutes les cloches de France, ce sera un ouvrage très curieux ; il y a déjà vingt libraires qui me le demandent. Cependant, je vois bien que vous n'avez pas de goût pour ces sortes de curiosités ; mais, pour vous faire voir que j'ai plus d'un talent, je veux bien vous dire que j'ai deviné l'énigme du dernier Mercure.

MADEMOISELLE DUPRÉ

Ah ! Ah ! C'est autre chose. Voilà un titre incontestable de bel esprit.

MONSIEUR DUVIVIER

Ce peut bien être un titre de bel esprit d'avoir deviné l'énigme, puisque c'en est un de ne pas l'avoir devinée. Pourvu qu'on ait dit quelque chose qui en approche, l'auteur du Mercure n'oserait manquer à mettre le nom de tous ceux qui lui ont envoyé leur explication, quelle qu'elle soit.

MADEMOISELLE DUPRÉ

Cela n'est pas possible !

MONSIEUR DUVIVIER

Cela est si vrai que, si vous voulez, je vais vous nommer tous ceux qui n'ont pas deviné celle du dernier Mercure.

MADEMOISELLE DUPRÉ

Je serais bien aise de savoir le nom de ces beaux esprits-là.

MONSIEUR DUVIVIER

Il y a Monsieur_Trébuchet d'Auxerre, le maître clerc sans barbe de la Place_Maubert, l'avocat du Roi du Pont-Audemer, la belle Nanon du Pont-au-Change, le solitaire de la rue_Trousse-Vache, et vingt autres encore qui ne me reviennent pas dans la mémoire. Le mot de l'énigme était le Soleil ; quelques-uns l'avaient expliquée du Phoenix, quelques autres du girusol (tournesol), d'autres d'une lanterne, d'autres d'un tournebroche, d'autres... que sais-je, moi ? Je ne puis me souvenir de tout.

MADEMOISELLE DUPRÉ

Rien n'est plus plaisant que ces devineurs et non devineurs d'énigmes.

MADEMOISELLE DE L'ÉTANG

Vous êtes bien heureuse, ma cousine, de vous divertir à si peu de frais. Pour moi, cela ne me divertit point du tout, et Monsieur_Duvivier me ferait un extrême plaisir de ne m'honorer plus de ses trop fréquentes et ennuyeuses visites.

Elle sort.

SCÈNE V. Monsieur Duvivier, Madamoiselle DUPRÉ.

MONSIEUR DUVIVIER

Je suis bien malheureux de déplaire si fort à votre belle et cruelle cousine.Ne m'abandonnez pas, s'il vous plaît, ma chère demoiselle ; je ne dirai plus mot si elle veut, ou je ne l'entretiendrai que de choses qui sont de son goût quand je serai assez heureux de le bien connaître.

MADEMOISELLE DUPRÉ

Vous avez tort, et depuis le temps que vous la voyez, n'avez-vous pas dû remarquer qu'elle a une aversion insurmontable pour certaines choses qui divertissent la plupart du monde ? Je veux vous donner des marques de mon amitié. Quelque chemin que vous preniez pour lui plaire, vous n'en viendrez jamais à bout que vous ne preniez celui que je vais vous dire. Attachez-vous uniquement à faire votre cour à son frère, qui peut tout sur elle ; mais que ce soit avec une continuelle assiduité. Quoiqu'il vous témoigne que vos honnêtetés le fatiguent, poursuivez toujours, car c'est alors qu'il est plus aise qu'on le caresse. La persévérance à vous attacher à lui le gagnera immanquablement, après quoi ce ne sera plus une affaire d'avoir les bonnes grâces de la soeur.

MONSIEUR DUVIVIER

Vous me redonnez la vie, ma chère demoiselle, et je vais profiter de vos bons conseils.

MADEMOISELLE DUPRÉ

Votre rupture vient le plus mal à propos du monde ; nous avons ce soir un concert que vous auriez été ravi d'entendre. Nos belles petites voisines viennent souper céans, et Monsieur_de_l_Étang doit faire venir un oublieux pour les divertir.

MONSIEUR DUVIVIER

Je n'ai point de regret à tous ces plaisirs là dans l'ennui où je suis. Cependant, je vous remercie de l'avis que vous me donnez : je pourrai bien en faire mon profit. Adieu, faites ma paix, je vous en conjure.

ACTE SECOND

SCÈNE PREMIÈRE. Monsieur Jérôme, Monsieur Deslandes.

MONSIEUR JÉRÔME

Je n'ai garde de blâmer l'application que tu as à l'étude, elle fait une de mes plus grandes joies, car, quoique je n'aie jamais étudié, je ne laisse pas d'aimer avec ardeur et la science et les savants. Ce m'est une grande consolation que de deux enfants que Dieu m'a donnés, l'un se soit appliqué à connaître tout ce que l'antiquité a de plus curieux, et que l'autre se plaise à recueillir jusques aux moindres circonstances de ce qui se fait parmi nous. Je me vois par là comme en possession de ce qui s'est passé dans tous les siècles. Cependant, comme il n'y a point d'excès qui ne soit vicieux, et qu'il peut y avoir de l'intempérance, selon le sentiment d'un ancien, dans l'usage des meilleures choses, je voudrais que tu misses quelques bornes à l'application que tu donnes à l'étude. Je voudrais que l'usage du monde, les visites des honnêtes gens joignissent un peu de politesse à la science que tu as acquise.

MONSIEUR DESLANDES

Est-ce que vous croyez, mon père, qu'il se trouve de vraie politesse dans le siècle où nous sommes ?

MONSIEUR JÉRÔME

Je le crois assurément. Il n'y a qu'à aller à la Cour, ou voir le beau monde de Paris, pour en être persuadé.

MONSIEUR DESLANDES

La manière dont le beau monde vit à Paris, à la vérité, n'est pas tout à fait si barbare que celle des Goths et des Huns, dont nous descendons, mais elle ne ressemble pas à l'élégance d'allures, ni à l'urbanité de Rome ; ainsi, mon père, soyez persuadé que je me forme plus l'esprit et que je le polis davantage dans la lecture d'un seul chapitre d'Aulu-Gelle ou de Macrobe que dans les visites que je pourrais faire.

MONSIEUR JÉRÔME

Je n'en crois rien. Regarde comme te voilà bâti. Ta cravate est toute de travers, ton juste-au-corps est si mal boutonné qu'il pend d'un côté quatre doigts plus que de l'autre. Regarde comme tes bas sont roulés. Ôte-moi tes gants : Quelles mains ! Quels ongles bordés de noir ! Voilà un jeune homme bien poli ! Tu as beau lire, tu ne seras jamais qu'un malpropre et qu'un sauvage si tu ne hantes compagnie. J'ai donc résolu de te faire faire connaissance avec Monsieur_de_l_Étang, très habile avocat, avec mademoiselle sa soeur, et une de leurs parentes qui demeure avec eux. Ce sont deux demoiselles de beaucoup de mérite, et qu'il n'est pas que tu n'aies vues passer plusieurs fois devant chez nous. Elles sont belles toutes deux.

MONSIEUR DESLANDES

Elles sont belles comme les autres.

MONSIEUR JÉRÔME

Est-ce que tu prétends encore qu'il n'y a plus au monde de belles femmes, comme il n'y a plus de vraie politesse ?

MONSIEUR DESLANDES

Comme il n'y a plus d'Alexandres ni de Césars, qu'on ne voit plus de Thémistocles, de Périclès ni d'Épaminondas, est-il étrange qu'il ne se trouve plus d'Hélènes, d'Iphigénies, de Cléopâtres, de Pulcheries, et d'autres beautés de la même force.

MONSIEUR JÉRÔME

Du moins les trouveras-tu un peu jolies.

MONSIEUR DESLANDES

Elles le sont assurément, mais pourtant quelle différence entre la plus aimable des demoiselles de ce temps-ci et la moindre Glicerium des beaux siècles de l'antiquité ! Mea_Glicerium, mea_Tertulla, mea_Lycea, mea_Leucothée : combien de charmes dans ces noms-là seulement, et peut-on, quand on y est accoutumé, entendre parler de Nanons, de Margots, de Fanchons, de Javottes ?

MONSIEUR JÉRÔME

Tu ne sais ce que tu dis. Quand tu les connaîtras ces Javottes et ces Nanons, elles te feront bien changer de langage. Quoi qu'il en soit, je veux te présenter à ces belles voisines. Je serais bien aise que tu pusses gagner les bonnes grâces de Mademoiselle_de_l_Étang, ou de sa cousine, pour en faire ta femme. Elles n'ont pas beaucoup de bien, mais elles ont beaucoup de vertu et de mérite ; comme Dieu a béni mon travail au delà de mes espérances, je suis persuadé qu'il te serait plus avantageux d'épouser une fille avec peu de bien, mais bonne ménagère, que d'en prendre une qui eût beaucoup de bien et qui dépensât le double de ce qu'elle t'aurait apporté. J'ai passé ma vie à vendre des étoffes, et pendant que je m'en suis mêlé, j'ai vu tant de femmes qui ont ruiné leurs maris, en belles jupes et en beaux manteaux, par la seule raison qu'elles avaient eu beaucoup de bien en mariage, que je n'oserais penser à te donner une fille qui soit un peu riche. Je connais la famille de ces demoiselles-ci ; j'ai connu particulièrement leurs pères et leurs mères, c'étaient de bonnes gens et leurs enfants leur ressemblent ; ainsi je serais sûr de n'être pas trompé. Suis-moi et allons leur faire la révérence.

SCÈNE II. Monsieur Jérôme, Monsieur Deslandes, Babet.

MONSIEUR JÉRÔME

La belle enfant, n'êtes-vous pas à Mademoiselle_de_l_Étang ?

BABET

Oui, monsieur, pour vous rendre service.

MONSIEUR JÉRÔME

Je vous prie de savoir si nous ne l'incommoderions point de lui faire la révérence.

BABET

Votre nom, s'il vous plaît, Monsieur ?

MONSIEUR JÉRÔME

Vous lui direz que c'est Monsieur_Jérôme et son fils qui souhaiteraient fort avoir l'honneur de la voir.

BABET

Monsieur Jérôme ?

MONSIEUR JÉRÔME

Oui, ma fille.

SCÈNE III. Monsieur Jérôme, Monsieur Deslandes.

MONSIEUR JÉRÔME

Oh ça, mon fils, il faut s'acquitter de ceci en galant homme, c_est_à_dire avec une honnête hardiesse mêlée de respect et de civilité. Comme tu tiens ton,chapeau ! Tiens-toi droit, tourne tes pieds en dehors. Allons, voici qu'on vient.

SCÈNE IV. Monsieur Jérôme, Monsieur Deslandes, Madamoiselle de L'Étang, Mademoiselle Dupré, Babet.

MONSIEUR JÉRÔME

Mademoiselle, votre très humble et très obéissant serviteur. Nous venons nous acquitter de nos devoirs et user de la liberté que donne le voisinage. Voici mon fils que je vous amène. C'est un jeune homme qui n'a pas vu encore beaucoup de monde et à qui il sera très avantageux d'avoir le bien de votre connaissance. Il a de l'étude, il a des lettres ; mais il lui manque cette agréable politesse qu'on ne trouve qu'auprès des dames, et des dames d'un mérite comme le vôtre. C'est un coeur tout neuf et tout entier, et qui n'a encore brûlé d'aucune flamme. Avancez, mon fils... Mais, qu'est il devenu ?

BABET

Il s'est enfui.

MONSIEUR JÉRÔME

Permettez-moi, Mademoiselle, d'aller voir ce qu'il est devenu.

SCÈNE V. Mademoiselle de L'Étang, Mademoiselle Dupré.

MADEMOISELLE DUPRÉ

On nous l'avait bien dit que les deux fils de Monsieur_Jérôme étaient d'une humeur aussi opposée. On ne peut se défaire du cadet et on ne peut retenir l'aîné. Voilà une assez plaisante aventure !

MADEMOISELLE DE L'ÉTANG, riant

Voir ce bonhomme qui court après son fils, est-ce quelque chose d'incomparable ! « Voilà mon fils que je vous amène ; avancez, mon fils... » Et puis, néant ! Si ce bonhomme revient, comment nous empêcher de lui rire au nez ?

MADEMOISELLE DUPRÉ

Gardons-nous-en bien, ni de faire semblant que cela nous étonne.

MADEMOISELLE DE L'ÉTANG

« Voilà mon fils que je vous amène..., « Avancez mon fils... »

MADEMOISELLE DUPRÉ

Ris tant que tu voudras présentement, mais prends ton sérieux, je t'en prie, quand il viendra.

MADEMOISELLE DE L'ÉTANG

J'y ferai mon possible, mais je ne réponds de rien.

MADEMOISELLE DUPRÉ

Tu serais folle à mettre aux Petites-Maisons. Tout ceci est peut-être de plus grande conséquence que tu ne crois. Soyons sages, je t'en conjure, et ne gâtons rien. Le voici qui revient à nous.

SCÈNE VI. Monsieur Jérôme, Mademoiselle de L'Étang, Mademoiselle Dupré.

MONSIEUR JÉRÔME

Je l'ai trouvé dans son cabinet avec sa robe_de_chambre et qui lisait dans un gros livre comme si de rien n'eût été. Je vous avoue que cette humeur sauvage là me déplaît beaucoup.

MADEMOISELLE DUPRÉ

Cela ne m'étonne point, vous lui aviez donné un personnage difficile à faire. Il fallait s'avancer avec des révérences bien compassées, nous saluer l'une après l'autre, et nous faire à chacune un petit compliment. C'était une espèce d'entrée de ballet qu'il faut avoir répétée plus d'une fois pour la bien faire. Je sais un moyen excellent pour remédier à ce petit désordre, qui, franchement, ne nous déplaît pas, parce qu'il marque une certaine crainte respectueuse dont on n'est pas fâchée d'être la cause. Ce soir nos petites voisines qui chantent si bien viendront souper céans et y faire concert. Vous n'avez, Monsieur, qu'à nous faire l'honneur d'être de la partie et de l'amener avec Monsieur_Duvivier, qui est de nos bons amis il y a longtemps. À la faveur du concert et de la bonne compagnie qu'il y aura, nous ferons petit à petit connaissance.

MONSIEUR JÉRÔME

Cela est le mieux pensé du monde, mais ce serait prendre trop de liberté d'en user si familièrement pour la première fois.

MADEMOISELLE DE L'ÉTANG

Monsieur, c'est sans façons ; vous nous ferez un vrai plaisir à mon frère, à ma cousine et à moi.

MONSIEUR JÉRÔME

Je me rends à vos offres, elles sont faites de si bonne grâce qu'on ne peut pas les refuser.

MADEMOISELLE DUPRÉ

Je suis persuadée, Monsieur, que vous n'étiez pas si farouche que cela dans votre jeune temps.

MONSIEUR JÉRÔME

Non, assurément, mademoiselle. J'ai toujours fait profession d'estimer, d'aimer et d'honorer le beau sexe et de rendre aux dames tous les services dont j'étais capable. Vous en direz ce qu'il vous plaira, mais les hommes étaient, de mon temps, plus civils, plus honnêtes et plus galants qu'ils ne sont aujourd'hui. J'ai été pendant dix ans d'une société aussi jolie qu'il y en eût à Paris. Madame_Morineau en était, la belle Madame_Trousser, Mademoiselle_Belin, fille d'esprit, s'il y en eût jamais, Monsieur_Oudry, monsieur,... monsieur... Hé, là ! Le secrétaire de ce Maître_des_Requêtes qui était si riche, dont le fils a épousé la fille de monsieur... Aidez moi... Ce gros partisan, qui a une si belle maison ici auprès de Paris... Eh ! Mon Dieu, à ce village où tout le monde va se promener ?...

MADEMOISELLE DUPRÉ

À Auteuil ?... À Saint-Cloud ?...

MONSIEUR JÉRÔME

Non, c'est ce village où on mange de si bonnes fraises.

MADEMOISELLE DE L'ÉTANG

À Montreuil ?...

MONSIEUR JÉRÔME

Non.

MADEMOISELLE DUPRÉ

À Nogent sous le bois ?...

MONSIEUR JÉRÔME

Non.

MADEMOISELLE DE L'ÉTANG

À Bagnolet ?...

MONSIEUR JÉRÔME

Justement. Il n'est pas que vous n'ayez vu cette maison-là ?

MADEMOISELLE DUPRÉ

C'est une maison où il y a quantité de fontaines et un grand bois de haute_futaie ?

MONSIEUR JÉRÔME

C'est cette maison-là même.

MADEMOISELLE DE L'ÉTANG

Nous y avons été plus de vingt fois. C'est une promenade que nous aimons plus qu'aucune autre. Nous nous y sommes bien diverties.

MADEMOISELLE DUPRÉ

Il nous arriva une fois l'aventure du monde la plus plaisante par la bêtise d'un laquais... Mais où en étions-nous, et par où sommes-nous venus dans cette maison de campagne ?

MADEMOISELLE DE L'ÉTANG

Je n'en sais rien.

MONSIEUR JÉRÔME

Ni moi non plus. Ah ! Je me souviens ! C'est que cette maison appartenait au beau-père du fils du Maître_des_Requêtes, dont un galant homme de notre société était le secrétaire. Quoi qu'il en soit, nous passions le temps comme des rois, et je n'ai point regret à ma jeunesse. Je veux vous entretenir ce soir des bons tours que nous faisions, puisque vous voulez bien que mes enfants et moi ayons l'honneur de souper avec vous. Ainsi, je vais vous dire adieu jusqu'au revoir.

MADEMOISELLE DE L'ÉTANG

Nous vous attendrons, monsieur, et votre compagnie, avec impatience.

ACTE TROISIÈME

SCÈNE PREMIÈRE. Mademoiselle de L'Étang, Mademoiselle Dupré.

MADEMOISELLE DE L'ÉTANG

Est-il possible que tu n'aIes pu voir encore le pauvre Duvivier pour lui faire des excuses de ma brusquerie ? Je t'avoue qu'il m'a fait pitié et que je suis inconsolable du chagrin que je lui ai donné.

MADEMOISELLE DUPRÉ

Tu es bien fille ! Ce matin tu ne le pouvais souffrir, et te voilà toute inquiète de ne pas le voir. Que veux-tu que je te dise ? Il était outré de douleur, et je ne crois pas qu'il remette jamais les pieds céans.

MADEMOISELLE DE L'ÉTANG

J'en serais au désespoir, car il faut que je te dise la vérité, le chagrin que j'avais contre lui ne venait point tant du peu d'agrément de sa conversation que de ce qu'on m'avait dit qu'il en aimait une autre ; mais je viens d'apprendre qu'il n'y a rien de plus faux et qu'on avait pris plaisir à me donner cette alarme.

MADEMOISELLE DUPRÉ

Je te promets que je n'oublierai rien pour le faire revenir et vous remettre tous deux bien ensemble. Mais écoute ce qui m'est arrivé. J'étais sortie pour faire une visite dans le quartier ; deux hommes, à quatre_pas de moi, ont mis l'épée à la main pour se battre ; je me suis jetée à corps perdu dans la première maison que j'ai rencontrée, c'était justement la maison de Monsieur_Jérôme, où j'ai trouvé d'abord, face à face, Monsieur_Deslandes qui accourait au bruit qu'on faisait dans la rue. Il a tressailli en me voyant, et je crois qu'il a été aussi effrayé de me voir que je l'ai été de voir des épées nues ; cependant, comme le plus fort en était fait, et qu'il n'était plus question de compliments ni de révérences, il s'est un peu remis et m'a dit fort galamment qu'il ne pouvait être fâché de cet accident, quelque frayeur qu'il m'eût donnée, parce_qu'il était cause du bonheur qu'il avait de me voir. Je suis la plus trompée du monde si je ne lui ai touché le coeur.

MADEMOISELLE DE L'ÉTANG

Si tu en es bien persuadée, cela est vrai. Mais ne nous trompons point là-dessus. On nous fait plaisir quand on nous dit qu'on nous aime ; mais pour l'ordinaire on ne nous apprend rien de nouveau.

MADEMOISELLE DUPRÉ

Je lui ai dit que nous faisions notre compte de l'avoir ce soir à souper. Il m'a dit que son père l'en avait averti et qu'il en avait la plus grande joie du monde.

MADEMOISELLE DE L'ÉTANG

Tu peux te vanter d'avoir fait un miracle, car n'en est-ce pas un d'avoir fait, en moins d'un quart d'heure, d'un homme fort sauvage un homme fort galant ? Tu dois être fière d'une telle métamorphose.

MADEMOISELLE DUPRÉ

Il faut voir ce que cela deviendra.

SCÈNE II. Monsieur de L'Étang, Mademoiselle de L'Étang, Mademoiselle Dupré.

MONSIEUR DE L'ÉTANG

Je ne sais pas à qui en veut Monsieur_Duvivier, il s'est acharné sur moi de la plus étrange manière du monde... Il ne m'a pas abandonné un moment depuis que je vous ai quittées. Il n'y a rien que je n'aie essayé pour m'en défaire, mais inutilement. Je suis entré chez un de mes amis, feignant d'avoir quelque chose d'importance à lui dire, en sortant j'ai trouvé Monsieur_Duvivier sur le pas de la porte qui m'attendait et qui a recommencé à me fatiguer de ses nouvelles et surtout de ses protestations d'amitié qu'il a réitérées plus de cent fois et en cent manières différentes ; je l'ai eu sur le corps toute la journée.

MADEMOISELLE DE L'ÉTANG

Voilà, mon frère, ce que c'est que d'être si aimable : le grand mérite a ses incommodités aussi bien que ses avantages. Il est bien fâcheux assurément de s'entendre louer sans cesse et de se voir accablé de marques d'amitié, de respect et d'estime. Il faut une grande vertu pour soutenir courageusement et de bonne grâce le poids d'une telle affliction.

MONSIEUR DE L'ÉTANG

Oh ! Oh ! J'entends la raillerie et j'avoue franchement que je l'ai bien méritée ; mais raillerie à part, nous avons tous deux tort. Monsieur_Duvivier est un fort honnête homme qui s'est donné à nous, qui fait tous ses efforts pour nous plaire et pour gagner notre amitié ; et nous, parce que ses manières ne reviennent pas aux nôtres qui sont peut-être pires que les siennes, car nous avons l'un et l'autre un air fier et une brusquerie qui, apparemment, ne plaisent pas à bien du monde, nous le traitons du haut en bas et nous nous fâchons de ce qu'il nous aime. Nous ferions bien de nous corriger de cette impertinence et de cette injustice.

MADEMOISELLE DUPRÉ

Mademoiselle votre soeur n'est pas moins repentante que vous du péché dont vous vous accusez ; mais il y a un moyen de réparer tout : Monsieur_Jérôme, Monsieur_Deslandes et Monsieur_Duvivier viennent souper céans aujourd'hui.

MONSIEUR DE L'ÉTANG

Monsieur_Jérôme ! Et par quelle aventure vient il souper céans ?

MADEMOISELLE DUPRÉ

Il est venu nous voir cette après-dînée, on s'est mis à parler de nos aimables petites voisines, Monsieur_Jérôme a témoigné une si grande envie de les entendre, que ma cousine, ayant dit qu'elles venaient souper céans, en a aussi prié Monsieur_Jérôme et sa famille, ce qu'il a accepté avec sa franchise ordinaire.

MONSIEUR DE L'ÉTANG

J'en ai bien de la joie : mais avez-vous bien donné ordre à tout ?

MADEMOISELLE DE L'ÉTANG

Nous avons le plus joli souper du monde, vous en serez content. La compagnie n'a qu'à venir quand il lui plaira.

MONSIEUR DE L'ÉTANG

Surtout un Oublieux, Mademoiselle_Louison ne me le pardonnerait pas.

SCÈNE III. Monsieur de L'Étang, Mademoiselle de L'étang, Mademoiselle Dupré, Mademoiselle Manon, Mademoiselle Louison.

MADEMOISELLE DE L'ÉTANG

La voilà elle-même et mademoiselle sa soeur.

MONSIEUR DE L'ÉTANG

Soyez les très bienvenues, mes belles demoiselles. Nous vous sommes bien obligés, et à madame votre bonne maman qui a bien voulu vous laisser venir. Asseyons-nous, s'il vous plaît. J'ai chanté toute la nuit le petit air à boire que vous chantâtes hier au soir.

MADEMOISELLE DE L'ÉTANG

Il est admirable. Je n'ai jamais rien ouï qui m'ait tant plu.

MADEMOISELLE DUPRÉ

Ce qui me charme, c'est d'entendre Mademoiselle_Louison chanter la basse.

MADEMOISELLE MANON

Si vous voulez, nous vous la chanterons tout à l'heure.

MONSIEUR DE L'ÉTANG

Vous ne sauriez nous faire un plus grand plaisir.

Elles chantent un air à boire.

SCÈNE IV. Babet, Monsieur de L'Étang, etc.

BABET, à Monsieur de l'Étang

Madame_la_Marquise_de_Bergerac est là bas dans son carrosse qui vous prie de vouloir bien descendre.

MONSIEUR DE L'ÉTANG

Je suis bien misérable ! Je commence à prendre un peu de plaisir, et cette maudite chicaneuse vient m'en arracher impitoyablement. Il n'y a que moi au monde à qui cela arrive. Je reviendrai bientôt ou je ne pourrai.

MADEMOISELLE DUPRÉ

Nous ne l'aurons d'une heure. C'est une vieille plaideuse qui prend plus de plaisir à entendre parler de procès que nous n'en prenons à entendre de la musique. Cependant ne laissons pas de continuer. Recommençons, s'il vous plaît, le petit air à boire.

Elles chantent.

SCÈNE V. Monsieur Jérôme, Monsieur Deslandes, Mademoiselle Dupré, etc.

MONSIEUR JÉRÔME

Nous voici, Mademoiselle, rendus à vos ordres.

MADEMOISELLE DUPRÉ

Et où est Monsieur_Duvivier ?

MONSIEUR JÉRÔME

C'est un libertin qui n'est presque jamais chez moi. J'ai donné ordre que s'il revenait on l'envoyât ici.

MADEMOISELLE DE L'ÉTANG

Si vous voulez bien prendre des sièges et donner audience, vous entendrez quelque chose qui vous plaira assurément. Mesdemoiselles, le petit air que vous chantiez, s'il vous plaît.

Elles chantent.

MONSIEUR JÉRÔME

Cela est beau, cela est harmonieux. J'admire la nature qui a bien voulu donner à cette jeune demoiselle ce qu'elle n'accorde qu'aux mâles les plus mâles. On est agréablement surpris de voir sortir d'une belle petite bouche une voix qui ne sort d'ordinaire que d'une bouche bien grande et bien barbue. Cela me ravit.

Elles continuent à chanter.

MADEMOISELLE LOUISON

J'entends un Oublieux.

MADEMOISELLE DUPRÉ

Écoutons.

L'OUBLIEUX, derrière le théâtre

Oublies ! Oublies ! Ho ! Ho ! Ho ! Hay !

MADEMOISELLE DUPRÉ

C'est l'Oublieux lui-même, il le faut appeler... Babet !

BABET

Plaît-il, Mademoiselle ?

MADEMOISELLE DUPRÉ

Allez appeler l'Oublieux. Eh bien, Mademoiselle_Louison, vous allez voir un Oublieux.

MADEMOISELLE LOUISON

Je n'en ai point vu encore. Je les entends tous les soirs qui crient : Où sont-ils ? Où sont-ils ? Ho, ho, hay ! Ils me font peur quelquefois ; mais je crois que je n'aurai pas peur en si bonne compagnie.

SCÈNE VI. Les mêmes. Monsieur Duvivier, habillé en Oublieux, entre sur le théâtre.

MONSIEUR JÉRÔME

Oh ! Oh ! Voilà un joli Oublieux. C'est un vrai Oublieux pour les dames. Tu es bien propre, mon ami ?

L'OUBLIEUX

Pargué, Monsieur, il faut bien que je soyons un peu propre, puisque j'avons l'honneur de hanter quelquefois les bonnes compagnies, comme par exemple. Je ne sommes pas magnifique, mais, comme dit l'autre, pauvres gens ne sont pas riches.

MONSIEUR JÉRÔME

Gagne-t-on encore sa vie au métier d'Oublieux ?

L'OUBLIEUX

Là, là, tellement, quellement. Il faut bien que tout le monde vive, larrons et autres. Il y a toujours des provinciaux, des clercs de procureur et de notaire, des garçons_de_boutique. J'allons aussi dans les auberges, où il y a toujours des Allemands de toute sorte de pays.

MONSIEUR JÉRÔME

Que veux-tu dire, des Allemands de toute sorte de pays ?

L'OUBLIEUX

Il y en a d'Angleterre, de Pologne, de Danemark, que sais-je, moi ? Je n'entends point leur baragouin, mais ils ont de bonnes pièces de quinze_sols et de trente_sols que je boutons fort bien dans notre escarcelle.

MADEMOISELLE DE L'ÉTANG

Tu es grand causeur, mon ami.

L'OUBLIEUX

Dame, l'on me demande et je réponds.

MADEMOISELLE DE L'ÉTANG

Ton corbillon est-il plein ?

Corbillon : Sorte de petite corbeille. [L]

L'OUBLIEUX

Il est si plein qu'il s'en va par dessus.

MADEMOISELLE DE L'ÉTANG

Il faut que Mademoiselle_Louison joue contre l'Oublieux.

MADEMOISELLE LOUISON

Je ne sais pas le jeu.

MADEMOISELLE DE L'ÉTANG

Je vous dirai quand vous aurez gagné. Vous n'avez qu'à bien remuer les dés.

MONSIEUR JÉRÔME, à Mademoiselle Duprê

Vous êtes là en grande conférence avec mon fils, vous l'avez bien apprivoisé ?

MADEMOISELLE DUPRÉ

Je lui suis bien obligée de la complaisance qu'il a de vouloir bien s'entretenir avec moi.

MONSIEUR JÉRÔME

Je ne sais s'il a eu la force de vous dire les sentiments qu'il a pour vous, mais je sais qu'il vous estime infiniment, il me l'a déclaré tantôt ; je souhaiterais bien, Mademoiselle, que vous pussiez avoir quelque bonne volonté pour lui.

MADEMOISELLE DUPRÉ

Ce me sera toujours beaucoup d'honneur et un grand avantage d'avoir quelque part dans les bonnes grâces de Monsieur_Deslandes.

MONSIEUR DESLANDES

Mon père me fait bien du plaisir de parler comme il fait, et jamais il ne m'a été si bon père.

MONSIEUR JÉRÔME

Voyez comme il est devenu galant auprès de vous. Or ça, Mademoiselle, il n'y a qu'un mot qui sert. Vous savez ma franchise. Peut-il espérer de vous être agréable ? C'est une affaire faite si vous le voulez bien.

MADEMOISELLE DUPRÉ

Avec la même franchise je vous dirai, Monsieur, que rien ne me saurait être plus agréable, pourvu que mon cousin, qui est mon tuteur, comme vous savez, le veuille bien.

MONSIEUR JÉRÔME

Je suis sûr qu'il ne vous en dédira pas, et que...

MADEMOISELLE DE L'ÉTANG

L'Oublieux est un galant homme ; il nous a vidé tout son corbillon et il nous donne encore des macarons par dessus.

MADEMOISELLE DUPRÉ

Cela est fort bien, mais ce n'est pas assez ; il faut qu'il dise la chanson.

MADEMOISELLE DUPRÉ

J'oubliais, Monsieur, à vous dire que je ne puis accepter l'offre que vous me faites, que vous ne m'ayez accordé une chose que je vais vous demander.

MONSIEUR JÉRÔME

Vous n'avez qu'à dire : si elle est en mon pouvoir, je ne vous refuserai pas assurément.

MADEMOISELLE DUPRÉ

Elle est tout à fait en votre pouvoir. C'est que vous trouviez bon que l'Oublieux que voilà épouse ma cousine.

MONSIEUR JÉRÔME

Voilà deux choses que je ne comprends pas, l'une que votre cousine épouse un Oublieux, et l'autre qu'elle ait besoin pour cela de mon consentement. Expliquez-vous, s'il vous plaît.

MADEMOISELLE DUPRÉ

Il n'est pas nécessaire que je m'explique, il ne s'agit que de vouloir bien que ma cousine épouse l'Oublieux.

MONSIEUR JÉRÔME

Je le veux de tout mon coeur, si elle le veut bien. Voilà un ragoût bien étrange pour une demoiselle, que de vouloir épouser un Oublieux. Mais quoi, il y a des fantaisies de toutes les couleurs, et comme dit le proverbe espagnol : de_gustibus_non_est_disputandum.

MADEMOISELLE DUPRÉ

Il est bon, Monsieur, que vous connaissiez l'Oublieux, qui vous a tant d'obligation. Regardez-le bien de près, et voyez s'il ne vous souvient point de l'avoir vu quelque part.

MONSIEUR JÉRÔME

Que vois-je ! C'est mon fils. Que veux-tu dire, malheureux, de te déguiser de la sorte ?

MADEMOISELLE DUPRÉ

Ne le querellez point, s'il vous plaît. Il aime ma cousine, il y a déjà longtemps. Elle lui avait défendu de la voir pour des raisons qui ne valent guères, et lui, pour la voir sans contrevenir ouvertement à ses ordres, il s'est avisé de se travestir en Oublieux.

MONSIEUR JÉRÔME

Je lui sais bon gré, et il ne tiendra qu'à Mademoiselle que tout le monde ne soit content.

MADEMOISELLE DUPRÉ

Si tu en es d'accord, nous épouserons aujourd'hui les deux fils de monsieur, toi le cadet et moi l'aîné.

MADEMOISELLE DE L'ÉTANG

Si mon frère y consent, comme je n'en doute pas, j'en suis très satisfaite.

MADEMOISELLE DUPRÉ

Allons souper, il en est temps. Monsieur_de_l_Étang sera revenu avant que nous soyons à table. Entrez, s'il vous plaît, Monsieur, nous vous suivons.

14 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica