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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers

Esope au Parnasse

Charles-Étienne Pesselier· créée en 1739, imprimée en 1740· 1 160 vers· 11 personnages

Représentée pour la première fois, sur le Théâtre de la Comédie Française, le 14 Octobre 1739.

Personnages

  • APOLLON
  • LA RAISON
  • LA RIME
  • ÉSOPE
  • CIDALISE, jeune Veuve
  • TROTENVILLE, Courrier du Parnasse
  • ÉRASTE, jeune homme simple
  • MONSIEUR DESBROCHURES
  • VALÈRE, Petit-maître, Auteur
  • DANSEURS, amenés par la Raison
  • CHANTEURS, amenés par la Raison
RÉPONSE DE L'AUTEUR D'ÉSOPE AU PARNASSE, À la Lettre que Madame la Marquise Du*** a écrite a sujet de cette pièce, à une de ses amies

MADAME,

Que je sais bon gré à votre amie, de la petite infidélité qu'elle vous a faite, en publiant votre Lettre, puisqu'elle m'a procuré le plaisir de la lire, et d'en profiter. Vous avez pu juger, Madame, par la troisième scène de cette pièce, combien je fais cas du suffrage et de la censure de votre Sexe. En effet,

"Quelle est, de chaque Auteur, la principale affaire ? De vous faire approuver le fruits de leurs travaux. C'est vous qui nous aidez à vaincre nos Rivaux."

Je vous avoue néanmoins, que votre Lettre m'a embarrassé : Vous m'avez paru d'abord décidée contre la pièce, mais ce n'était point sans quelque retour en ma faveur, puisque je vous ai vue ensuite prodiguer à l'Ouvrage et à l'Auteur, des éloges qu'ils ne méritent ni l'un ni l'autre. Vous ne trouvez point assez de Comique dans Ésope au Parnasse. Disons mieux : vous n'en trouvez point du tout. J'avoue qu'il n'offre point celui des situations, ni celui des plaisanteries qui font rire par éclats ; mais ce Comique, est-il le seul qui soit de mise ? Celui qui fait rire l'esprit, n'est-il pas, à beaucoup d'égards, préférable à l'autre ? Je ne croirai jamais, Madame, que vous ayez pu vous étonner un seul instant, du Personnage d'Esope débitant des Fables sur le Théâtre Français ? Pouvait-il y faire autre chose ? Et n'étais-je pas suffisamment autorisé par l'exemple d'Esope à la Ville et d'Esope à la Cour, de Monsieur Boursault, que j'aurais voulu pouvoir imiter en tout, comme je le témoigne moi-même par ces Vers de la première scène.

Je recevais alors d'un plus heureux Génie Des secours, que le Ciel aujourd'hui me dénie.

Un jeune homme (Eraste) sans monde, sans expérience, qui croit les Vers indispensables pour les amants, n'était-il pas du ressort d'Esope au Parnasse, et puis-je me repentir d'y avoir fait entrer une scène qui a principalement fait envisager en moi les bons sentiments que vous daignez, Madame, y remarquer ? J'ai cru m'apercevoir d'ailleurs, que cette scène intéressait également l'un et l'autre sexe : serez-vous la seule personne qui la désapprouve ? Eh ! Si quelqu'un avait à la critiquer, fallait-il que ce fut une Dame ? La Fable du Pigeon décide le contraire.

Enfin, Madame, vous refusez impitoyablement à ma pièce, le titre de Comédie. Je ne chicanerai point sur les termes ; nommez-la comme il vous plaira, pourvu qu'elle ait le bonheur de vous plaire, et que le Public veuille bien lui accorder ses suffrages. On m'a fait la même objection lors de l'Ecole du Temps*. J'y ai répondu de mon mieux, d'après Monsieur de Boissy, que vous louez, Madame, avec tant de raison. Il a essuyé le même reproche sur ses pièces épisodiques, auxquelles il a cru pouvoir donner le titre de Comédies. Je n'ai donc rien innové en ce genre.

Je reconnais avec vous que ce n'est pas le meilleur à beaucoup près. Je conviens aussi, du fond du coeur, que je ne possède point les talents aimables et brillants qui ont fait réussir Monsieur de Boissy. Mais remarquez, s'il vous plaît, Madame, que les anecdotes dont cet ingénieux auteur a si bien su faire usage dans ses pièces épisodi-allégoriques, (comme vous les nommez) en ont rendu la réussite encore plus éclatante ; j'ai suivi d'autres idées. Mon plan n'étant que de saisir le côté moral du Parnasse, je me suis abstenu des scènes que l'on nomme Vaudevilles, et qui jettent dans ces sortes de pièces, cette vivacité, cet enjouement, que vous désiriez dans la mienne.

Vous observez judicieusement, Madame, que ce mauvais genre de Comédies (passez-moi le dernier mot) a été imaginé par la paresse et par l'indigence des auteurs. Voilà mon portrait en deux mots, et peut-être aussi mon apologie. Oui, Madame, je suis cet Auteur Paresseux, que les difficultés d'une intrigue ont souvent rebuté. Je suis cet auteur indigent, qui, manquant de ressource, se sauve comme il peut. Ajoutez à cela, un peu de prudence qui m'a retenu jusqu'à présent dans une sphère plus commode et plus convenable à la portée de mon imagination. Il faut savoir essayer son vol, et ne pas le mesurer toujours à son ambition.

Au surplus, savez-vous bien, Madame, que sur votre parole on va me prendre pour un Novateur, qui veut anéantir le goût de la bonne Comédie ; et en vérité, c'est en tout sens, me rendre un fort mauvais office. D'un côté, le rôle que vous me prêtez n'est point dans mon sentiment ; et de l'autre, il faudrait un meilleur acteur que moi pour faire valoir un si mauvais Personnage. Trouvez bon que je me renferme dans ce qui me regarde, sans jamais oser lever sur la scène, l'étendard de la sédition.

J'aurais mieux aimé, à vous dire le vrai, que votre attention pour moi se fut tournée du côté des fautes de détail, que vous avez, dites-vous, remarquées dans ma pièce. Permettez que je vous dise qu'il y a de votre part un peu de cruauté, de ne me point indiquer les Pensées fausses qui sont dans Ésope au Parnasse. Vous m'abandonnez précisément où votre secours me serait le plus essentiel. Mais je vous dois toujours beaucoup, puisque vous avez la bonté de me rendre justice sur le seul point dont je sois jaloux. Ce sont les sentiments. C'est la seule espèce de louanges que j'ai toujours ambitionnée.

L'indulgence que vous avez pour la faiblesse de mon âge et de mes talents, vous en fait concevoir une idée que je voudrais pouvoir réaliser un jour. À tout hasard, j'accepte l'augure ; puisse-t-il s'accomplir ! Vous, Madame, soyez la Muse à qui j'aurai dû une si bonne inspiration !

J'ai l'honneur d'être très respectueusement,

MADAME,

Votre très humble, etc.

À MES AMIS, Si je voulais marche dans la route ordinaire, L'arrogante Opulence, ou la fière Grandeur, Obtiendrait de ma Muse un encens mercenaire Que démentirait ma candeur ; Mais, grâce aux sentiments, qu'avec des traits de flamme, Vous avez, gravez, dans mon âme, Un autre chemin m'est prescrit : Votre esprit a guidé le mien dans cet écrit ; Mon coeur reconnaissant au votre le dédie En tête de ma Comédie, Tout autre nom serait proscrit. Eh ! De quelle folle espérance Peuvent se nourrir les Auteurs, Qui, sur d'autres appuis, fondent leur assurance ? Un seul, un seul ami vaut mille protecteurs. Mais, que dis-je ? Eh ! qui peut protéger un Ouvrage, Mieux que la sincère amitié, De la chute accablante, et du brillant suffrage, Elle partage la moitié. Elle fait plus, elle dirige, Elle assure nos pas dans le sentier glissant Qui conduit sur la scène un poète naissant : C'est elle aussi qui nous corrige, Qui, sur les faibles traits, cent fois passe et revient. C'est elle qui pour nous sollicite et prévient Ce maître qu'à la fois je crains et je révère ; Ce parterre équitable, éclairé, mais sévère, Qui, des Fils d'Apollon, dans ses mains tient le sort, Et les juge en dernier ressort. Je vous ai vu toujours, contre ma négligence, Antagoniste généreux, Pour mon propre intérêt, agir d'intelligence : Avec moi, censeurs rigoureux ; Vis-à-vis du public, amis pleins d'indulgence. Ainsi mon esprit et mon coeur, Doivent tout, l'un et l'autre, à ce zèle vainqueur Qui, pour moi, jamais ne vous quitte. Quant à l'esprit, en ce moment, Pour une Fable seulement, Permettez qu'il demeure quitte. Quant aux dettes du sentiment, J'entends les payer autrement : C'est le coeur seul qui les acquitte.

LA VIGNE ET L'ORMEAU.

FABLE.

Je ne sais où j'ai lu, qu'un jour, certain Ormeau, Dont le secourable rameau Soutenait, sans orgueil, une Vigne naissante, Lui dit : Eh ! De grâce, apprends-moi, Ma chère voisine, pourquoi, Déjà fertile et florissante, Quoique si jeune encor, par un rare bonheur, Tu deviens, de ton Maître, et l'espoir, et l'honneur ? Ah ! Qu'il est beau, répond la vigne, De méconnaître ainsi le prix de ses bienfaits ! Mais des tiens, cher Ormeau, je me rendrais indigne, Si je ne publiais les biens que tu m'as faits. Eh ! Que serais-je devenue, Si, contre les fiers Aquilons Qui désolent ces beaux vallons, Tu ne m'avais pas soutenue ? C'est au solide appui d'un généreux voisin, Que je dois le bonheur dont il me félicite. Cette vigne devait, à l'ormeau, son raisin, Ma pièce, à mes Amis, a du sa réussite.

SCÈNE PREMIÈRE. Apollon, Ésope.

ÉSOPE

De mon faible talent vous pouvez disposer : Mais puisque l'Apologue est vu d'un oeil affable, Permettez-moi, Seigneur, de vous dire une fable.

LE MOUTON REFORMATEUR.

Quelque part j'ai lu qu'un mouton, Sincère, simple, et bonne, bête, Choqué des moeurs du temps, se mit un jour en tête

Caton [-234 - -149] : surnommé l'Ancien ou le Censeur, romain célèbre par ses vertus, né à Tusculum, l'an 234 av. J.-C. d'une famille obscure. Il mourut l'an 149 après J.-C. à 85 ans. Censeur, il exerça ses fonctions avec une sévérité qui passa en proverbe.

D'exposer, moderne Caton, Aux autres animaux les dogmes de Platon. Un Mouton, Orateur, n'était chose ordinaire ; Car on n'ignore pas que malheureusement L'esprit et le savoir habitent rarement
De cette Fable je conclus, Que vouloir réformer les autres, Est toujours, quoiqu'on fasse, un métier dangereux. On agit contre soi, sans rien faire pour eux. Oublions leurs travers, et ne songeons qu'aux nôtres.

SCÈNE II. La Raison, Ésope.

LA RAISON

Contre un fatal hymen que n'est-on mieux en garde ? On me le disait bien : Vous serez en prison. Apollon est-il fait pour aimer la Raison ? Vous savez que la prose était ma bonne amie ; Cette douce union, paraissait affermie, Lorsqu'Apollon, pour moi, pris d une vive ardeur, M'envoya demander par un ambassadeur. Je reçus, j'accueillis ce funeste message : Que j'étais folle, hélas ! De croire Apollon sage ! Cependant il le fut dans les commencements : Il m'adorait, Seigneur ; ô trop heureux moments ! Pouvais-je alors prévoir ma triste destinée ? Après quelques beaux jours passés dans l'hyménée, Mon époux me pria de recevoir chez moi La Rime, à qui, dit-il, je donnerais la loi. Je le crus. Mais la Rime, esclave prétendue, Chez moi s'est érigée en maîtresse assidue ; Elle commande enfin dans le sacré Vallon. Ses travers, ses excès, sont connus d'Apollon, Il les voit, il les souffre, il n'en fait point mystère ; D'un infidèle époux voilà le caractère. Ai-je besoin encor d'un plus long examen ? Un amour étranger a troublé notre hymen. Je ne me plaindrais pas de tant d'indifférence, Mais la Rime emporter sur moi la préférence, Elle dont le talent n'a jamais enfanté Que la monotonie et l'uniformité ! Car, quoiqu'elle s'annonce avec quelque étalage, Elle est capricieuse, inquiète, volage ; Va-t-on au-devant d'elle ? Elle évite vos pas ; Et se montre au moment qu'on ne la cherche pas. Sur tant d'autres défauts, son funeste partage, Il ne me convient point d'en dire davantage, Mais si je méritais des traits d'inimitié, Devais-je de la Rime en souffrir la moitié ?

ÉSOPE

Votre arbitre ! Non point, s'il vous plaît, en ce cas. Le Juge a des devoirs un peu trop délicats.

LE MOINEAU EN CAGE.

Je dirai seulement, qu'un jour sur la fougère, Près des filets d'un oiseleur, Un Moineau voltigeait, sans penser à malheur La Jeunesse est toujours imprudente et légère. Notre jeune moineau, Sautant, capriolant, donna dans le panneau. Voilà mon étourdi fort sot de l'aventure. Il se vit bientôt encagé. Mais par bonheur, il fut logé Chez une aimable Dame, où bonne nourriture, Biscuits, bonbons et confiture, Rien ne fut épargné. Puis, quand il eut mangé Arrive son aimable hôtesse, Qui l'appelle Fifi, petit coeur, mon mignon : Que ce soit une erreur ou non, Nous aimons la douceur et la délicatesse, Et l'on nous mène loin avec un joli nom. Aussi, très satisfait d'un si doux esclavage, Le moineau n'était plus timide ni sauvage, On le laissait voler en toute liberté. Mais une cousine traîtresse, Demanda l'oiseau tant vanté, À sa complaisante Maîtresse, Qui ne put refuser : l'oiseau fut emporté, Et le voilà dans la détresse. Il était, à la vérité, Tout comme ci-devant bien logé, bien traité : Mais pas une douce parole, Qui pût le consoler de sa captivité, Pas un seul joli nom. Que fit-il ? Rebuté, Il prend sa bisque ; zeste, un matin il s'envole : La Maîtresse vient, se désole, L'appelle ; mais en vain : le moineau dégoûté, Promit à se fière beauté De ne plus revenir, et lui tint sa parole. L'hyménée est l'objet de ma comparaison : L'enjouement en ménage est toujours de saison. Pour être aimable et sociable, Une femme n'a pas assez de sa raison ; La volière et l'hymen étant une prison, Si l'on ne s'étudie à la rendre agréable ; L'oiseau quitte sa cage et l'époux sa maison.

SCÈNE III. Cidalise, Ésope.

ÉSOPE

Vous mettez le Parnasse en frais d'épitalames.

Epithalame : Ce sont des vers faits à l'occasion d'un mariage de quelques personnes illustres, un chant de noces, pour féliciter les époux. [F]

SCÈNE IV. Ésope, Trotenville.

TROTENVILLE

Oh, je vous en réponds ! Aussi je ne m'y vois parvenu qu'avec peine ; Pour monter à ce grade, on se met hors d'haleine ; Il m'a fallu passer par cent degrés divers. D'abord, je fus valet d'un bon faiseur de vers ; Cela décrasse un homme : et d'une aile hardie, Je volai sur la scène, où de la comédie ; Je devins le moucheur en titre ; et, le premier ; Je fis voir au Public le fin de ce métier. Oui, je sus lui prouver, que, quoiqu'il puisse dire, Un excellent moucheur mouche toujours sans rire. Dans la suite je fus commis dans un café, Puis, maître Colporteur ; c'est où j'ai triomphé ! Mes talents ont, pour moi, débauché la fortune ; Une foule d'auteurs en tout lieu m'importune. Eh ! Monsieur, me dit l'un, prônez bien mes romans, Et surtout ayez soin d'avertir les mamans, Qu'au tourment de l'amour mon livre remédie. Si vous faites, mon cher, prendre ma tragédie, Dit un autre, en honneur, je vous donnerai tant ; Et tant, dit un troisième, à compter dès l'instant, Si vous me promettez, parole d'honnête homme, De faire siffler tel : et ce tel qu'il me nomme Veut me faire lui-même un excellent parti, Si, par moi, ses rivaux en ont le démenti. Aujourd'hui, par exemple, une pièce nouvelle D'un bon nombre d'auteurs intrigue la cervelle, Et je me suis chargé de la faire échouer. Oh ! Parbleu, c'est l'auteur que nous verrons jouer ! Voulez-vous assister à son heure dernière ? Je saurai vous placer de la bonne manière. Trente auteurs, qui se sont cotisés pour les frais, M'ont promis vingt écus si je les satisfais. Voulez-vous ajouter quelque chose à la masse Pour l'expédition ?

Moucheur : Celui qui, dans un théâtre, était chargé de moucher les chandelles. [L]

ÉSOPE

Eh ! Quoi ? Sur le Parnasse ; Parmi ceux dont l'esprit, le savoir et le goût Éclaire l'Univers de l'un à l'autre bout, Régnerait cette noire et basse jalousie, Dont vous dites, Monsieur, que leur âme est saisie ? Au mérite naissant on fait donc le procès ? On se croirait déchu, s'il avait du succès. Eh ! Ne devrait-on pas, de toute sa puissance, Protéger le talent faible dans sa naissance, Encourager les Arts, même par vanité, Pour voler avec eux à l'immortalité ? Que les Auteurs ne soient jaloux de la victoire, Que pour contribuer à la commune gloire. Sujets du même État, membres du même corps, Qu'ils cherchent à former, par d'aimables accords, Ce concert merveilleux, cette heureuse harmonie, Qui seule peut au coeur égaler le génie. Sages Républicains, qu'ils sachent immoler De vains ressentiments trop prompts à s'exhaler, Aux intérêts d'un corps que leurs débats ternissent : Contre leurs ennemis, eh ! Qu'ils se réunissent. Est-ce par des transports, qu'il faudrait étouffer, Que du courroux des sots ils pourront triompher ? Non : l'Esprit, dans ces feux que la colère attise, Apprête follement à rire à la sottise. Le vulgaire décide, injuste spectateur, Sur un seul écrivain, de tout le peuple auteur. Qu'arrive-t-il ? Les Arts traduits en ridicule, Font, qu'au seul nom d'auteur, l'auteur même recul L'abus que quelques-uns ont fait de leurs talents, Attache un déshonneur à ces dons excellents. De vos divisions votre honte est la fille : Ah ! Quand ne ferez-vous qu'une même famille, Dont le Public intègre, indulgent, éclairé, Soit, et le tendre père, et l'ami révéré. Élèves d'Apollon, quels travers sont les vôtres Loin de vous dégrader ainsi les uns, les autres, Loin de vous déclarer, par des traits malheureux, Inutiles amis, ennemis dangereux, En de honteux excès loin d'épuiser la verve, Que d'un génie heureux tout le feu se réserve, Pour donner au Public, son juge et son appui, Des écrits dignes fils et de vous et de lui.

TROTENVILLE

La raison ?

SCÈNE V. Ésope, La Rime.

ÉSOPE

Voulez-vous écouter une fable nouvelle ?

LE BURIN ET LA LYRE.

Chez un amateur des beaux Arts, Un Burin se trouva tout auprès d'une lyre : De ceux qui de Belonne affronte les hasards, L'une chantait les noms, l'autre les faisait lire : Mais, trop fière des sons vainqueurs Dont elle flatte notre oreille, La Lyre se crut sans pareille, Et contre le Burin lança des traits moqueurs. Ah ! Mon pauvre voisin, que je plains, lui dit-elle, Ceux que tu veux transmettre à la postérité ! Ta pesanteur, égale à ta solidité, Doit porter à leur gloire une atteinte mortelle : Et de plus, ta lenteur est telle Qu'avec toi, n'en déplaise à ta capacité, L'on arrive bien tard à l'immortalité. Va, contente-toi de m'entendre, Puisqu'en vain tu voudrais prétendre À mon ton, à ma grâce, à ma légèreté. C'est moi, qui des Héros sers bien la vanité. Se plaint-elle jamais que je la fasse attendre ? Je les vois à l'envi briguer mon amitié... Eh ! Tes discours me font pitié, Répondit le Burin, bien plus qu'ils ne me fâchent. Je dirai, sur ta voix, tout ce que tu voudras : Mais, si tes cordes se relâchent, Dis-moi ce que tu deviendras ? Tu ne produis jamais qu'un son vain et frivole, Qui naît rapidement, et de même s'envole, Si le Burin ne fait revivre tes accords : C'est moi seul qui te donne un corps. Des Héros vainement tu chanterais la gloire, Si je ne prenais soin de leurs faits éclatants : C'est par moi, que gravez au Temple de Mémoire, Ils bravent l'injure des temps. La Raison, sur la Rime, a le même avantage, La Rime ne produit qu'un inutile son, À moins qu'elle n'emprunte un corps de la Raison. Celle-ci brille moins, et dure davantage.

Bellone : dieu qui personnifie la guerre et accompagne Mars.

SCÈNE VI. Ésope, Monsieur Desbrochures.

MONSIEUR DESBROCHURES

Desbrochures, Seigneur.

MONSIEUR DESBROCHURES

Non...

ÉSOPE

Et vous prétendez que l'on vous restitue ? Sur cet article en vain votre esprit s'évertue. La loi doit être égale : et puisque l'écrivain N'en est pas mieux payé, quelque soit votre gain, Celui dont le Public ne veut point faire emplette, N'en doit pas moins avoir la somme bien complète. En pièces de théâtre, on est sûr d'échouer, Si l'on en juge mal, en les voyant jouer. La Fable que voici prouve que la bévue Vient de n'avoir pas pris le juste point de vue.

L'OPTIQUE.

Dans un vaste salon que sa main décorait, Un peintre faisait voir un grand tableau d'optique : Du spectateur surpris l'oeil au loin s'égarait Dans les vastes débris d'un édifice antique Qu'avec plaisir il parcourait. Bref, du savant pinceau tel était l'artifice Que plus d'un antiquaire, en cette occasion, Pleura sur les débris d'un si bel édifice : Rare effet de l'illusion ! Entre autres Spectateurs, se trouva, d'aventure, Un bon bourgeois, très riche, et fort peu connaisseur, Qui, de ce chef-d'oeuvre en peinture, Voulut devenir possesseur. Pour avoir de plaisir une dose complète, Il acheta l'Optique, et se félicitant D'avoir fait le premier une si bonne emplette, Chez lui fit emporter le tableau dans l'instant. Mais, admirez l'effet du talent pittoresque ! L'Optique déplacé, devint un vrai grotesque. Ouais ! Quel changement est-ce là, S'écria notre homme en furie ! Je veux avoir raison de cette fourberie. Quelqu'un lui dit : restez-en là. Profitez seulement d'une telle aventure, Pour être, à l'avenir, plus sage de moitié ; Et retenez qu'il est des morceaux en peinture, Qui charment, vus de loin, et de près, font pitié. Vous pouvez au tableau comparer maintes pièces, Et la vôtre surtout.

SCÈNE VII. Ésope, Éraste.

ÉSOPE, doucement

Quoi ! Dites ?

ÉRASTE

Amoureux.

SCÈNE VIII. Ésope, Valère.

ÉSOPE, à part

Je m'en aperçois bien.

VALÈRE

J'allais faire du votre une estime infinie ; Mais, parbleu, j'en rabats quinze et bisque.

Bisque : Terme de jeu de paume. Avantage de quinze points qu'un joueur fait à un autre. Fig. Prendre sa bisque, prendre son avantage. [L]

ÉSOPE

Vous n'y trouverez point de ces termes gaillards, Dont vous enjolivez vos contes égrillards, Ni de ces traits mordants que dans votre critique, Un esprit médisant donne pour sel attique : Mais vous y trouverez, j'ose au moins m'en flatter, Un vrai, dont le piquant instruit sans insulter.

L'ABEILLE ET L'ARAIGNÉE.

Dès le matin sur une Rose, Brillante, fraîchement éclose, Ornement de la Terre et vrai présent du Ciel, Dame Abeille trouva Demoiselle Araignée. Notre ouvrière en fil ne fut point épargnée Par la fabriquante de miel. De quel droit oses-tu te loger sur mes terres, Dit l'Abeille en courroux ? Ton souffle empoisonné, Souille l'émail de nos parterres, Et de nos fleurs, par toi, le teint est profané.... Je te trouve plaisante ! Est-ce là ton affaire ? Toi-même en ce jardin, dis-moi, que viens-tu faire ? Répondit fièrement l'Insecte venimeux ; Est-ce pour toi seule, que Flore, A pris soin de les faire éclore, Ces fleurs ? Et ton mérite est-il donc fi fameux, Qu'il doive m'éloigner... Je t'entends dit l'Abeille, Sur le Lys éclatant, sur la Rose vermeille, Tu prétends, à ce que je vois, Avoir le même droit que moi. Fais en donc un meilleur usage, Ou je te chasse avec raison. La Fleur produit le miel dans la bouche du sage ; Mais dans celle du fou, son suc est un poison. L'Art de la Poésie est un Art admirable, Et qui peut réunir l'utile et l'agréable. Mais vous le profanez ; et cette belle fleur, Dont on vante, en tous lieux, le parfum, la couleur, Devient, entre vos mains, une plante Et sa flatteuse odeur, un poison qu'on déteste.

SCÈNE IX et DERNIÈRE. Apollon, Ésope, La Raison, La Rime.

DIVERTISSEMENT.

AIR.

VAUDEVILLE.

[APOLLON]

Il est une aimable folie Qu'on peut écouter, Par qui la sagesse embellie, Se fait mieux goûter. Malheur à qui nous fait un crime D'un madrigal, d'une chanson. Celui qui dédaigne la Rime, Ne connaît guères la Raison. Lucile aimait le jeune Alcandre, Plumet indigent : On la marie au vieux Nicandre, Pourquoi ? Pour de l'argent. Pour l'épouse, quel voisinage ! Pour l'époux, quelle liaison ! Ils vont s'accorder en ménage, Comme la Rime et la Raison. Par une triste destinée, Deux coeurs amoureux, À peine unis par l'hyménée, Cessent d'être heureux : C'est que, ne rimant plus ensemble, Deux époux sont comme en prison, Lorsque le noeud qui les rassemble, N'est formé que par la Raison. Ah ! Morbleu, la sotte manie, Que celle des vers ! Elle met, en cérémonie, La tête à l'envers. De l'art d'écrire, à l'art de boire, Est-il quelque comparaison ? Quand je dis : Verse à moi Grégoire ! J'unis la Rime et la Raison. Un jour, le rusé Thimarette, Sut pour un bouquet, Attirer l'innocente Anette Au fond d'un bosquet. J'ignore tout ce qu'ils se dirent : Mais, malgré cette trahison, Je soupçonne qu'ils s'entendirent Mieux que la Rime et la Raison. Je ris quand je vois une mère, Dans un jeune coeur, Opposer la Sagesse amère À mon air vainqueur ; Eh ! Songez, mères de famille, Songez qu'il est une saison, Où le coeur d'une pauvre fille N'entend ni Rime, ni Raison. Pour inspirer de bons ouvrages, Sages Spectateurs : Encouragez par vos suffrages, Nos jeunes auteurs. Celui qui par ma voix s'exprime, Du Public attend sa leçon : C'est nous qui vous donnons la Rime ; Mais vous nous donnez la Raison.

1 160 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica