Proverbe en vers· Scène Proverbe en Rimailles
Le Carnaval du Baron de Papaver
Personnages
- LE BARON DE PAPAVER
- LE CHEVALIER PIERROT
- TITINE
- LE MAGISTER
- MASQUES
LE CARNAVAL DU BARON DE PAPAYER
SCÈNE PREMIÈRE.
LE BARON DE PAPAVER, seul, une lettre à la main
Parbleu, c'est évident, il se moque de moi, Mon vieil ami, le Marquis_de_Gaudoi. Loin d'admirer une sagesse austère Qui m'a fait délaisser la Cour pour cette terre, Il voit, raillant mon changement de goût, Non pas un philosophe en moi, mais un grigou. L'âge a passé, Marquis, sur nos folles ripailles Et je suis revenu des plaisirs de Versailles. Cette lettre, pourtant, trouble un peu mon repos, Car, on a beau se mettre au-dessus des propos, On n'aime pas, à juste titre, Aux yeux des gens d'esprit à passer pour une huître. Ici, que manque-t-il à mon ambition ? Rien ; rien, sinon peut-être a ma distraction Quelque variété. Parfois, c'est vrai, ma vie Me semble bien avoir quelque monotonie. J'allais hier pêcher et je chasse aujourd'hui Le lièvre ou le canard, mais pas toujours l'ennui. Du Baron_Papaver faut-il que l'on suppose Que dans l'isolement le cerveau s'ankylose ? Non, morbleu, non, je veux prouver Que dans son propre fonds, partout, on peut trouver Tout ce qu'il faut pour charmer l'existence. Qu'ai-je besoin de l'assistance D'un tas de fats ? Sans eux, dans ce séjour. Ne puis-je transporter les plaisirs de la Cour ? Vraiment, c'est une idée. Il faut que je la mette En exécution sans plus tarder. - Fanchette ?Grigou : Terme populaire. Gueux, misérable ; homme avare et sordide. [L]
SCÈNE II. Papaver, Fanchette.
PAPAVER
Ma fille, écoute ici : nous allons, dès ce soir, Transformer, vois-tu bien, ce paisible manoir En un lieu de splendeurs, de joie et de délices, Cours chez la mère_Epi, rafle les pains d'épices, Chandelles, ratafia, galette, tout enfin, Ce que dans sa boutique on trouve de plus fin ; Que Jean monte à cheval pour porter ce message Au galop, de ma part, à tout le voisinage : « Château de Papaver, ce soir, grand festival ! »PAPAVER
N'importe, j'anticipe, il est de toute urgence Qu'ici l'on rie, on s'amuse et qu'on danse. Je ne puis t'expliquer tous mes desseins profonds ; Mais, autrement, je me morfonds. Un jour de plus et c'est fait de ma tête. Tu vas aller inviter à la fête, Au bal_masqué, magique étourdissant...FANCHETTE
Un bal_masqué !PAPAVER
Ce sera ravissant. Le grand bailli, mais il faut qu'il se mette En blanc pierrot ; et puis aussi, Fanchette, Le magister eh asinus dispos, Et le docteur... tiens, en Parque Atropos.FANCHETTE
Après, Dame, il faudra, je vous le dis sans phrase, Aux petites maisons vous chercher une case.Petites-maisons : Lieu où l'on enferme les aliénés.
PAPAVER
Impertinente ! Hélas ! Ton rustique cerveau Ne saurait démêler le subtil écheveau De ces déductions fines et déliées, Dans mon esprit orné même assez embrouillées, Qui m'ont fait adopter ce moyen aujourd'hui Contre l'humour noire et l'ennui.FANCHETTE
Il ne faut pas, car ce serait fâcheux, Tant d'esprit, croyez-moi, Monsieur, pour être heureux.PAPAVER
Mon enfant, ta remarque est juste, Mais l'esprit délicat et la nature fruste Ont des besoins différents pour objet. Fais ce que je t'ai dit.FANCHETTE
J'y cours (J'ai mon projet).SCÈNE III.
PAPAVER, seul
Elle ne manque pas, il faut le reconnaître, D'un certain sens, cette fille champêtre. Mais ne sait rien, dans son étroit séjour, De la ville, ni de la cour. J'en veux, ce soir, aux bonnes gens candides Montrer les agréments splendides. Morbleu ! Leur éblouissement Devra doubler mon divertissement.SCÈNE IV. Papaver, Le Magister.
LE MAGISTER
À Monsieur_le_baron, mon humble révérence.PAPAVER
Ah ! C'est vous, magister, on vous a fait, je pense, Mon message.Magister : Maître d'école de village. [L]
LE MAGISTER
Oserai-je, à ce même propos, Respectueusement, adresser quelques mots, Que la philosophie à son vassal inspire ?LE MAGISTER
L'idée à Papaver de donner un grand bal Est un dessein original. Aristote y consent, mais Platon le condamne, Épicure l'approuve et Zénon...LE MAGISTER
Sans indiscrétion, Permettez-moi deux mots de dissertation : Pour passer au concret, sachons d'abord abstraire : Tout homme veut trouver le bonheur sur la terre, Mais sachons distinguer, séparons l'objectif Du pur et simple subjectif.LE MAGISTER
Je ne veux pas, Monseigneur, vous déplaire.PAPAVER
Eh bien, laissez-moi donc et que votre objectif Soit de faire au plus tôt votre préparatif Pour mon grand bal_masqué.LE MAGISTER
J'ai trop de déférence Pour commettre envers vous la moindre irrévérence, Mais, si vous vouliez bien m'accorder un instant...PAPAVER
Pour me rompre la tête.LE MAGISTER
Hélas ! J'aurais pourtant, Au moyen seulement de quelque syllogisme À l'école emprunté de l'Aristotélisme...PAPAVER
Assez !LE MAGISTER
Le voulez-vous soit en baralipton, Barbara, celarent, ou bien en feiapton ?Baralipton : Mot forgé par les Scolastiques pour rappeler mnémoniquement une forme de syllogisme, et où barali est seul significatif, pton n'étant qu'une finale pour faire le vers. [L]
SCÈNE V. Papaver, puis Titine.
PAPAVER
Je crois vraiment que ce sot animal Avait dessein de blâmer mon grand bal. Allons tout préparer pour... Mais voilà Titine, La petite fermière ; elle parait chagrine. Qu'as-tu donc, mon enfant, quel air embarrassé ? Explique-toi, voyons, je suis un peu pressé ; Vite, dis-moi ce qui t'amène.TITINE
Ah ! Notre vache est morte et le cochon crevé. Si vous saviez, notre maître, à cette heure, Comme chez nous on se désole, on pleure ; Si vous voyiez, couchés sur le côté, Ces pauvres animaux, ça vous ferait pitié, Les yeux fermés, la bouche ouverte, C'est trente beaux écus de perte.TITINE
On n'a guère le coeur, par chez nous, à la joie ; Ma mère dans les pleurs se noie Mon père est abattu depuis qu'on a trouvé La vache morte et le cochon crevé, Si vous voyiez les tristes têtes Des pauvres gens, des pauvres bêtes.PAPAVER
Pourrais-je, en les voyant, leur rendre la santé À tes parents, aux bestiaux la gaîté ? Égayer les bestiaux, veux-je dire, au contraire, Et ressusciter... Ah ! Tu m'embrouilles l'affaire.SCÈNE VI. Papaver puis Fanchette.
PAPAVER
Vais-je enfin, à loisir Pouvoir songer à mon plaisir ? Te voilà de retour, Fanchette. Bon, ma commission est faite.FANCHETTE
Tout sera prêt, Monsieur, j'ai, chez la mère_Epi, Pris tout le pain d'épice et les pommes d'api. Jean est parti porter votre message ; Vous aurez tout le voisinage, Si cela peut vous contenter.FANCHETTE
J'ai rencontré, bien triste et désolée, La fille à vos fermiers du bas de la vallée. Si vous aviez pu voir ces braves gens...PAPAVER
Bon, j'irai leur porter des mots encourageants Un autre jour. Les pleurs de la fillette M'ont un moment troublé, mais c'est affaire faite. Le mal est réparé, préparons le plaisir. Tu feras disposer, sans prendre de loisir, Deux rangs de lampions le long de l'avenue, Pour éclairer les gens et récréer sa vue, Et tu me sortiras du coffre ces habits De beau polichinelle à boutons de rubis. Donne ensuite un coup d'oeil a tout, à la cuisine. Va, fais vite.FANCHETTE
Oui, monsieur.SCÈNE VII. Papaver, Titine.
PAPAVER
Tiens, revoilà Titine.TITINE
Quel malheur !TITINE
Oh ! Ce n'est pas fini.TITINE
Ah ! Monsieur, c'est bien pis, et le malheur chez nous À présent est entré tout a fait, voyez-vous.PAPAVER
Cela tombe bien mal. Allons, conte-moi vite, Car je suis très pressé, ce que c'est ma petite.TITINE
Mon bon grand-père, à tout il préférait Notre vache défunte et le défunt goret. Il aimait tant et l'une et l'autre bête Que de leur mort il a perdu la tête.TITINE
Et pour se consoler dans une telle peine, Il s'est mis à vider trois pots sans prendre haleine.TITINE
C'est que, notre maître, voilà, Qu'après il est tombé, j'en suis toute saisie, On dit que c'est dans la paralysie.TITINE
Ah ! Monsieur, le chagrin est dans notre maison, Ma mère est folle et mon père Avec elle se désespère. Si vous pouviez d'un bon avis...PAPAVER
Quel contre-temps ! Aujourd'hui je ne puis, Pourtant votre douleur me touche. Tiens, écoute, il faut qu'on le couche Et qu'il boive de l'eau, je le verrai demain.TITINE
Mais il va nous falloir payer le médecin, Les sinapismes, la bourrache, Et nous avons perdu le cochon et la vache.Sinapisme : Terme de médecine. Cataplasme dont la moutarde fait la base, et qu'on applique pour déterminer la rubéfaction de la partie, et produire une excitation générale ou une révulsion. [L]
Bourrache : Plante à feuilles velues ; on l'emploie en tisane, comme diaphorétique et diurétique. [L]
SCÈNE VIII. Papaver, Fanchette.
PAPAVER
Rien qu'avec deux ou trois vassaux de cette espèce Il ne resterait pas grand temps pour la paresse. Comment être insensible aux maux que l'on entend ? Avec quelques écus tout s'arrange pourtant. Allons, à la gaîté ; voyons, si pour ma fête, Selon mes ordres, tout s'apprête.FANCHETTE, apportant le costume de polichinelle
Votre costume...FANCHETTE
Tout est disposé dans l'office. Hélas ! Ces malheureux, à votre bon service Depuis un si long temps, qu'ils sont donc éprouvés.PAPAVER
Je sais les accidents qui leur sont arrivés. J'y compatis. - Et Jean a-t-il fini ses courses ?FANCHETTE
Vos invités viendront. - Les voilà sans ressources, Ils auraient bien besoin de consolation.PAPAVER
Ah ça ! Vas-tu finir ta lamentation ? Ils auront une vache, un cochon, le bonhomme Sera soigné, grâce à la somme Que j'ai fournie ; il n'est plus rien d'argent.PAPAVER
Eh ! Laisse-moi tranquille, Le temps me manque, il ne m'est pas facile De faire plus pour le moment ; Mais il est temps pour tout.FANCHETTE
Vous dites bien, vraiment.PAPAVER
Tu vas voir, tout à l'heure, ici, nous allons rire, Pour dissiper l'ennui rien ne vaut et n'inspire Comme le bal_masqué. Dans chaque masque on voit Se révéler plus qu'on ne croit Les penchants et le caractère. Tel croit faire un contraste et dévoile au contraire Le fonds de sa nature. En pierrot s'étant mis, Crois-tu que le bailli figure une Thémis Différente de celle à qui nous voyons presque Rendre plus d'un arrêt fol et carnavalesque ? Crois-tu que le docteur sera mal à propos Muni des grands ciseaux de la parque Atropos ? Et quant_au Magister, sa figure de cuistre Sans masque est bien assez comiquement sinistre.SCÈNE IX. Papaver, Fanchette, Titine.
TITINE
Au secours, au secours !TITINE
Ah ! Monsieur, la ferme anéantie, Et mon pauvre papa noyé dans l'incendie, Ma mère brûlant dans le puits. Au secours !TITINE
Au secours, au secours !PAPAVER
Elle est folle !FANCHETTE
L'affreuse catastrophe embrouille sa parole. On comprend qu'à la ferme un feu vient d'éclater.TITINE
Au secours !PAPAVER
Il nous manquait cela. Quelle diable d'affaire ! Mais sa narration n'est pourtant pas bien claire. Voyons, remets-toi donc, qu'on te comprenne enfin.TITINE
Comme je revenais, au bout de mon chemin, J'aperçois tout_à_coup la flamme Qui dévorait la ferme. Alors, la mort dans l'âme, J'accours et l'on m'apprend, qu'en y puisant de l'eau ; Mon père est tombé dans le puits avec son seau ; Que ma mère, en voulant sauver quelques affaires, S'est brûlée, et mes petits frères, On craint, on tremble pour leurs jours.FANCHETTE
Affreux événement !TITINE
Au secours, au secours !PAPAVER
Courons jeter de l'eau.PAPAVER
Alors, que faire ? Pourquoi crier tout le temps : au secours ! Puisqu'il n'est plus maintenant de recours ?FANCHETTE
Ah ! Monsieur_le_Baron, il faut que l'on procure À ces gens un abri, qu'on panse la brûlure De la femme, qu'on cherche et soigne tes petits. Qu'on retire l'homme du puits.PAPAVER
C'est juste, allons, que l'on amène vite Au château tous ces gens sans gîte. Fais-y pour eux préparer logements, Nourriture et médicaments. Je vais aussi m'en occuper moi-même Et voir ce qu'il en est de ce désastre extrême.FANCHETTE
Puis, on fera reconstruire la ferme.FANCHETTE
Sans carnaval.PAPAVER
Bon, j'allais oublier Ma soirée, au milieu d'une alerte si vive, Mes invités ; j'entends déjà que l'on arrive. Comment faire ? À quoi diable aussi fus-je songer ? En employant son temps, son coeur et sa richesse, À consoler, à soulager, Autour de soi, le malheur, la tristesse, On ne connaît, je le vois aujourd'hui, Jamais le vide, ni l'ennui.SCÈNE X. Papaver, Fanchette, Titine, Le Magister, Masques.
PAPAVER
Comment, quand l'incendie...FANCHETTE
Je dois vous l'avouer, n'est qu'une comédie. Le grand-papa, la vache, le cochon, Comme le feu dans la maison, Tout cela n'était qu'une feinte. Me pardonnez-vous ?PAPAVER
Sois sans crainte, Tu m'as rendu service et les yeux m'as ouvert Va, c'est le dernier bal_masqué de Papaver.FANCHETTE
Au moins qu'il soit joyeux, puisqu'ici l'on confesse Qu'il est un temps pour tout, même pour l'allégresse.TOUS
Air des Bossus.
Contenons-en, chaque chose à son temps Et chaque temps aussi ses agréments. Ne mêlons pas l'automne et le printemps, Sachons, suivant tes différents moments, Prendre ce qui contient à chaque temps.PAPAVER
À la jeunesse, il faut les ornements, Plaisirs légers et divertissements ; Mais l'âge mûr plus sérieusement Doit réfléchir et ne peut follement Trouver jamais parfait contentement.FANCHETTE
À la cour on divertit brillamment, Quelquefois a la ville méchamment. À la campagne on sait parfaitement Se récréer, s'amuser autrement, Innocemment même et naïvement.336 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica