Comédie en vers· Ou le Piano de Berthe
Une Fausse Invite
Personnages
- BERTHE DE BEAUMONT
- MADAME DE PRÉVAL
- JULIE, femme de chambre de Madame de Beaumont
- FRANTZ, artiste
UNE FAUSSE INVITE
SCÈNE PREMIÈRE. Frantz, Berthe.
FRANTZ
Oui, Madame, j'étais enfant de la Bretagne. Pauvre pâtre, j'appris dans mon âpre montagne Le chant en écoutant les oiseaux matineux Et l'harmonie au bruit des vents tumultueux ; En admirant des mains faites comme les vôtres J'appris la statuaire ; enfin, comme bien d'autres, Artiste je devins par un instinct heureux, Comme chez nous, Madame, on devient amoureux.BERTHE
Monsieur_Frantz !FRANTZ
Oh ! Madame, Pardon : l'aventure est qui chez vous m'a conduit Singulière en effet ; je me suis introduit Céans d'une façon cavalière peut-être, J'en conviens. En passant près de votre fenêtre, Je vous entends soudain vous-même exécuter Mon oeuvre favorite.BERTHE
Alors sans hésiter Vous montez m'avertir avec franchise entière Que je vous écorchais d'une horrible manière.FRANTZ
Pardon, Madame, encor ; si ma témérité A pu vous offenser, croyez qu'en vérité Je m'en repens au moins. Mais si la hardiesse Et l'indiscrétion, qu'il faut que je confesse, Tout à l'heure m'ont fait y pénétrer, eh ! Bien, En ces lieux à présent l'amour seul me retient.BERTHE
Monsieur_Frantz !BERTHE
Écoutez-moi, Monsieur : si votre qualité D'artiste excuse en vous une excentricité, Que j'ai tort, je le vois, pourtant, d'avoir permise, Faut-il d'aller plus loin que je vous interdise ? D'ailleurs, sachez, s'il faut vous en faire l'aveu, Que je ne suis pas libre et j'ai promis.FRANTZ
Non, non, je ne le puis, Madame, je vous jure. Vous oublier ! Non, car, plus je vous vois, en vous Plus je crois retrouver un souvenir bien doux, Une apparition suave et ravissante Que j'eus autrefois, mais qui m'est toujours présente.BERTHE
En Bretagne peut-être ?BERTHE
Par un beau soir d'été ?BERTHE
En habit de village ?FRANTZ
Précisément. Eh ! Bien la vision céleste Qui m'apparut alors et rapide s'enfuit, En vous il m'a semblé la revoir.BERTHE, à part
C'était lui !JULIE, annonçant
Madame_de_Préval.FRANTZ
Qui ?FRANTZ
Que le diable l'emporte.BERTHE
Hein ? Plaît-il ?SCÈNE II. Berthe, Frantz, Madame de Préval.
MADAME DE PRÉVAL
J'accours en toute hâte auprès de vous, ma chère, Vous rassurer enfin sur le sort de mon frère. Pour vous accompagner au concert de ce soir Car sur lui vous comptiez et de ne pas le voir Vous êtes étonnée à coup sûr, chère Berthe, Lorsque vous l'attendiez de très bonne heure.BERTHE
Grand Dieu !MADAME DE PRÉVAL
Sans se faire grand mal Il est tombé du reste et peut en être quitte Pour des contusions. De vous faire visite Il ne se voulait pas pour cela dispenser, Même à se mettre au lit il l'a fallu forcer ; Mais j'ai cru l'y devoir contraindre par prudence.BERTHE, le présentant
Monsieur_Frantz.MADAME DE PRÉVAL
Ce nom là ne m'est pas inconnu.BERTHE
Il doit à votre oreille être déjà venu. Monsieur_Frantz est artiste et son talent hors ligne De quelque renommée a pu le rendre digne.FRANTZ
Sans doute ; et puis, ce point ne doit pas être omis, Dons le petit journal j'ai plusieurs bons omis.MADAME DE PRÉVAL
Ah ! J'y suis, c'est monsieur qui doit se faire entendre Ce soir à la salle Herz où nous allions nous rendre.Salle Herz : ou Salle des concerts Herz, ancienne salle de spectacle entre 1838 et 1885, situé 48 rue des Victoires (anciennement 38).
FRANTZ
C'est lui-même en effet.MADAME DE PRÉVAL
Nous regrettons hélas ! Doublement l'occident de mon frère, en ce cas, Puisqu'il doit nous priver de ce plaisir.FRANTZ, à part
Bien au contraire. Oh ! Mais je pourrai revenir, Car cette dame là, bien qu'étant à la pose, Semble fine et se doute un peu de quelque chose.MADAME DE PRÉVAL
Nous vous applaudirons, j'espère, un autre soir.MADAME DE PRÉVAL
Plaît-il ?SCÈNE III. Berthe, Madame de Préval.
MADAME DE PRÉVAL
C'est votre professeur de chant ?BERTHE
Oui.MADAME DE PRÉVAL
Il m'a semblé surtout quelque peu familier.MADAME DE PRÉVAL
Toute émue Encore, quand ici je vous ai prévenue Du fâcheux accident à mon frère arrivé, Je dois vous avouer que je n'ai point trouvé Mainte réflexion qu'il s'est alors permise Ni d'un tact bien exquis, ni tout à fait de mise ; Sans doute il crut piquants les mots qu'il a lancés, Ils m'ont à moi paru simplement déplacés.MADAME DE PRÉVAL
Mais non, soyez tranquille, Je puis vous l'affirmer sur l'avis du docteur. Mais, pour en revenir à ce jeune chanteur...BERTHE
Monsieur_Frantz ne fait pas de l'art de la musique Son étude exclusive et son objet unique ; Il a comme sculpteur aussi quelque talent, Il est poète et peint fort agréablement.MADAME DE PRÉVAL
Quel homme universel, mais un savoir semblable, Il faut en convenir, est vraiment admirable.MADAME DE PRÉVAL
Et pourquoi ? Je parle du savoir, est-ce lui faire injure, Mais non du savoir-vivre au moins, je vous assure.BERTHE
Vous êtes bien sévère, hélas ! À son égard. S'il ne possède pas parfaitement tout l'art De ces raffinements dont l'étude profonde Recouvre d'un vernis chez les hommes du monde La sottise et souvent la triste nullité, Pour faire pardonner la singularité De ses façons d'agir, se peut-il qu'on refuse D'admettre en son talent une valable excuse ? Il ignore en effet de ces dandys charmants, Qui font de nos salons les plus beaux ornements, L'aménité banale et les tours agréables, Les manières enfin niaisement aimables ; Mais il aime, il connaît le beau, le vrai, le grand, Dont les arts qu'il cultive et que son coeur comprend Sont, Madame, ici-bas, l'expression sublime ; Il faut donc l'admirer, et non lui faire un crime, D'ignorer et d'avoir même en aversion Le faux et le mesquin et la convention.MADAME DE PRÉVAL, à part
Voilà qui m'inquiète un peu ; que me dit-elle ?Haut.
Vraiment, vous défendez ce garçon, chère belle, Avec une chaleur.BERTHE
Lui, mon_Dieu non ; je veux Combattre seulement des préjugés fâcheux, Dont vos préventions, qu'en cette circonstance Je ne partage pas, semblent la conséquence.MADAME DE PRÉVAL
Voulez-vous, chère amie, ici pour un moment Que nous causions un peu tout amicalement Comme deux bonnes soeurs, dites-moi ?MADAME DE PRÉVAL
Vous avez toujours eu l'imagination Romanesque et portée à l'exaltation ; La folle du logis, il faut qu'on le confesse, Chez vous de la maison est souvent la maîtresse.MADAME DE PRÉVAL
Non pas, mais que votre âme, impressionnable et vive, Poétise aussitôt tout ce qui la captive, Très merveilleusement, avec facilité. Vous avez l'incroyable et belle faculté De juger bien souvent avec trop d'optimisme À travers les couleurs brillantes de ce prisme. La mise négligée et les airs singuliers, Le sans-gêne, un jargon pris dans les ateliers Ne font pas que l'on soit grand artiste et j'atteste Que ce n'est qu'un vernis aussi, lequel, du reste, Recouvre bien souvent la même nullité Et surtout, croyez-moi, non moins de vanité.BERTHE
Nous ne nous entendrons jamais, je le suppose, Là-dessus ; vous plaît-il de parler d'autre chose ?MADAME DE PRÉVAL
Un dernier mot encor : nous nous sommes promis En toute liberté, comme on fait entre amis, Et réciproquement de pouvoir nous reprendre, Nous donner des conseils, comme on en doit attendre D'une amitié sincère, avec calme et douceur, Suis-je pas votre amie et presque votre soeur ?MADAME DE PRÉVAL
Et bien, chère Berthe, il me semble Que vous chantez très bien et je crois, en effet, Que de votre talent Nerville est satisfait. Vous le charmez, sans prendre encor la peine extrême...MADAME DE PRÉVAL
Comment ?MADAME DE PRÉVAL
En ce cas faites-moi cette concession, Bien légère après tout, et vous-même peut-être Allez en convenir, prenez un autre maître, Car mon frère aurait peine à souffrir les façons Du jeune homme qui doit vous donner des leçons, Qu'on voit, faute de tact, avec un aplomb rare, Oublier la distancé enfin qui vous sépare. Vous savez si Nerville a pour vous de l'amour.BERTHE
Mais vous me permettrez de trouver en ce jour Votre prétention étrange et peu civile ; Je suis libre, je pense, et Monsieur_de_Nerville...MADAME DE PRÉVAL
Achevez.MADAME DE PRÉVAL
Pas plus qu'un autre, ah ! Berthe ! Eh ! Quoi,de qui nous aimé La tendre affection à vos yeux n'est pas même À quelque complaisance un titre saint et doux ? Ne va-t-il pas bientôt devenir votre époux ?BERTHE
Qui sait ?MADAME DE PRÉVAL
Vous m'effrayez, je n'ose vous comprendre, Son coeur serait percé s'il pouvait vous entendre. Mais ce n'est pas le vôtre, amie, en ce moment Qui parle, je le sais ; ce n'est qu'un mouvement D'impatience auquel vous cédez de la sorte, Que vous regretterez bientôt et qui vous porte À dire beaucoup plus que vous ne voudriez.BERTHE
Eh ! Bien, vous vous trompez, non, Madame, croyez, Loin d'aller au-delà de ma pensée entière, Qu'en deçà, mes discours sont restés, au contraire,MADAME DE PRÉVAL
Que dites-vous ?BERTHE
Je dis que suis désormais Moins décidée à cette union que jamais, Que vos prétentions et votre malveillance Me font peu soupirer après votre alliance.SCÈNE IV.
MADAME DE PRÉVAL, seule
Non, je n'y comprends rien ; que veut dire cela ? Quel étrange caprice est-ce que celui-là ? - Car enfin je ne dois et pas un instant même Je ne puis supposer que ce jeune bohème Sur elle ait par hasard fait quelque impression. - Pourtant elle eut toujours l'imagination Romanesque et portée à l'extraordinaire ; Son coeur est excellent, son esprit, au contraire, Trop vif, n'a pas toujours été bien dirigé. - Que mon frère serait maintenant affligé S'il pensait qu'un rival... et quel rival encore ! Car je suis inquiète, et lui, lui qui l'adore, À plus forte raison le serait-il aussi. - Mais non, non, je suis folle en m'alarmant ainsi, Je connais Berthe, elle est un peu capricieuse, Elle a ses nerfs ce soir. - Ah ! je suis curieuse D'en avoir cependant le coeur net s'il se peut.Elle sonne.
Et si, par un malheur que je redoute peu. Mes craintes se trouvaient avoir quelque justesse, Ah ! Je dois arracher cette pauvre comtesse Au danger qu'elle court et m'efforcer aussi Que Nerville à jamais ignore tout ceci.SCÈNE V. Madame de Préval, Julie.
MADAME DE PRÉVAL
Oui, Julie, C'est moi qui vous appelle, écoutez, je vous prie : Qui donc, le savez-vous, est venu présenter À Madame un monsieur qui vient de nous quitter ?MADAME DE PRÉVAL
Justement, oui, je crois, c'est ainsi qu'il se nomme.MADAME DE PRÉVAL
Oui-dà, comment ?MADAME DE PRÉVAL
Au contraire, Si fait, mais trop en gros et pas d'une manière Détaillée, et c'est là ce que j'aurais voulu, L'histoire m'a paru fort bizarre et m'a plu Et ce sont les détails que de vous je réclame, Ils devront m'amuser.JULIE
Il parait que madame Chantait de Monsieur_Frantz la romance au moment Oh sous cette fenêtre il passait justement ; Je fermais les volets et lui, qui de la rue Levait pour écouter la tête alors, m'a vue. Soudain il a tiré de sa poche un gros sou Qu'à travers le salon il jeta tout_à_coup.MADAME DE PRÉVAL
L'insolent !JULIE
Justement, c'est là ce que Madame S'est écriée aussi, comprenant l'épigramme. Mois, pour montrer combien son approbation Importait peu céans, sans hésitation Elle a repris son air et, du plus fort je pense Qu'elle à pu, s'est remise à chanter sa romance.JULIE
Aussi, Madame, il est monté, Afin de nous montrer, officieux critique, Comment il entendait qu'on chantât sa musique.MADAME DE PRÉVAL
Fort bien, ce monsieur-là ne manque pas d'aplomb. Et comment sur le champ Madame_de_Beaumont. Ne l'a-t-elle donc pas fait jeter à la porte ?JULIE
Ce n'était point aisé, Madame, et de la sorte Nous n'avons jamais pu, malgré tous nos efforts, Nous en débarrasser et le mettre dehors. Madame en sa présence a d'abord su me dire De prendre une lumière et de le reconduire. Vous croyez qu'il se l'est tenu sitôt pour dit Et qu'il s'en est allé, confus, tout interdit, Comme un autre à coup sûr à sa place eût pu faire ? Ah ! Bien oui, pas du tout. Il a bon caractère. Après ce camouflet, il a voulu d'abord Mettre le piano de Madame d'accord. Sa besogne finie, il s'est, ne vous déplaise, Mis à tout regarder ici tout à son aise, Les objets d'étagère ainsi que les tableaux, Prenant pour les mieux voir ceux qui lui semblaient beaux ; Il a même brisé certaine statuette. Puis, il a dans ses doigts fait une cigarette, Qu'il a fumée.MADAME DE PRÉVAL
Ah ! Ça c'est donc un vrai goujat Que ce monsieur ; d'ailleurs, je m'en doutais déjà.JULIE
Je ne sais, mais, Madame, il mêlait à vrai dire, Tout cela de propos si plaisants, que de rire On était obligée au lieu de se fâcher Et que je ne savais comment l'en empêcher, Ni comment m'en défaire. Ah ! C'est que ces artistes, En général au moins, ne sont pas des gens tristes. L'originalité de ses distractions Me désarmait ainsi que ses réflexions.MADAME DE PRÉVAL
Vous aimez, je le vois, les artistes, Julie.JULIE
Il est vrai, car chez eux point de mélancolie, Ils m'ont toujours paru d'une charmante humeur Tous ceux que j'ai connus, gens d'esprit et de coeur. Et vous voyez aussi que Madame eût beau faire Elle n'a contre un d'eux pu tenir sa colère Et qu'il fallut, malgré l'amour-propre irrité, Lui pardonner enfin son excentricité.MADAME DE PRÉVAL
Celui-ci vous a plu.JULIE
Beaucoup, oui.MADAME DE PRÉVAL
Oh ! Je crois bien Et je n'en doute pas un instant ; mais enfin Ne vous a-t-il pas dit qu'il vous trouvait jolie ?MADAME DE PRÉVAL
Eh ! Je comprends Julie, Que l'on ait sans ennui pu l'écouter un peu Et qu'il ait pu rester.MADAME DE PRÉVAL
Mais non, pas du tout ; et pourquoi, Si vous l'avez charmé, puisqu'il a su vous plaire ?...JULIE
Pas pour mari.MADAME DE PRÉVAL
Pourquoi !SCÈNE VI. Julie, Frantz.
FRANTZ
C'est encor moi.JULIE
Oh ! Vraiment vous ne doutez de rien i Mais, pour cette fois-ci, Madame, je vous jure, Ne vous recevra pas.FRANTZ
Le crois-tu ?JULIE
J'en suis sûre.FRANTZ
Tu me recevras, toi.FRANTZ, à part
Mettons l'occasion que je trouve à profit Pour gagner là soubrette.Haut.
On pourrait, je le pense, Se contenter à moins et cela me compense.JULIE
Ah ! - Vous m'obligerez infiniment pourtant En veuillant bien d'ici repartir à l'instant ; Madame en vous voyant en cet lieux pourrait croire...FRANTZ
Et pourquoi pas ?JULIE
Vous auriez eu grand tort de perdre ainsi vos pas Et pourriez sur le champ retourner, je suppose ; Je n'en crois pas un mot.FRANTZ
Bon ; parlons d'autre chose. Cette dame, la soeur du monsieur au cheval, Qui tout à l'heure ici...JULIE
Madame_de_Préval.FRANTZ
Justement ; j'ai grand peur qu'elle ait, je le confesse, Voulu me démolir auprès de ta maîtresse.JULIE
C'est probable.FRANTZ
Au contraire.JULIE
Madame_de_Préval, Monsieur, est assez fière Et pourrait bien, pour prix de votre entêtement, En vous voyant, vous faire un mauvais compliment.FRANTZ
Bah ! Je ne pense pas et d'ailleurs je m'en moque, Car ta verras qu'ici c'est moi qui l'interloque, Avec un peu d'aplomb.FRANTZ
Car n'est-il pas honteux, après avoir hélas ! Définitivement pénétré dans la place À force de valeur, de souffrir qu'on m'en chasse ; Par quelque noir complot ou quelque trahison ?FRANTZ
Eh ! Non, cette maison Me plaît ; c'est bien meublé, c'est coquet ; je peux dire Que c'est même très chic. Il semble qu'on respire De tous côtés ici comme un parfum charmant D'aristocratie et... de patchouli.JULIE
Vraiment ?JULIE
Vous trouvez ?FRANTZ
Et de plus, charmante est la suivante.Frantz prend Julie par la taille pour l'embrasser. Au même moment parait Madame de Préval, Julie se sauve.
JULIE
Madame_de_Préval.FRANTZ
Il s'agit d'être fort.SCÈNE VII. Madame de Préval, Frantz.
MADAME DE PRÉVAL
Je suis charmée ici de vous trouver encor.FRANTZ
Vraiment, Madame ? Et bien je craignais le contraire, Il faut que je l'avoue avec franchise entière.MADAME DE PRÉVAL
Et pourquoi ? Vous croyez que je vous juge mal Pour votre caractère assez original ; Parce qu'on m'a conté votre bizarre entrée Et tous les incidents enfin de la soirée ?FRANTZ
Quoi, vous savez ?...MADAME DE PRÉVAL
De tout on m'a fait le récit. Savez-vous bien, Monsieur, que votre entrée ici, À ne vous point flatter, fût très impertinente ?FRANTZ
Je sais...MADAME DE PRÉVAL
Votre insistance assez inconvenante.MADAME DE PRÉVAL
Que donne La fréquentation, l'usage apparemment D'un monde qui n'est pas le vôtre assurément. C'est vrai ; ne croirez pas aussi que je refuse D'admettre la valeur de cette double excuse Que pour être insensé vous avez à nos yeux, D'être artiste d'abord et puis d'être amoureux.FRANTZ
Oui, je vois qu'en effet vous savez tout, Madame. Je suis bien désolé que l'objet de ma flamme Ne puisse pas avoir votre approbation.MADAME DE PRÉVAL
Pourquoi ? Mais, au contraire, en cette occasion, Si j'ai sur cet objet quelque peu d'influence, À l'employer pour vous je m'engage d'avance.MADAME DE PRÉVAL
N'êtes-vous pas artiste ? Oui je conçois très bien Que ces distinctions de classes sociales Sont du monde à vos yeux conventions banales. Dans la sphère élevée où plane votre esprit De ces distinctions absurdes on se rit ; Les préjugés étroits sur vous ont peu de prise Et votre âme d'élite à coup sûr les méprise.FRANTZ
Si fait ; Et de caste, et de rang les barrières fragiles Ne sont bonnes qu'à faire obstacle aux imbéciles ; L'homme fort les franchit ou les brise aisément.MADAME DE PRÉVAL
Certes c'est penser là très... artistiquement, Comme étant généreux à vous je l'apprécie, Le talent n'est-il pas une aristocratie, Et qui vaut bien une autre ?MADAME DE PRÉVAL
Je ne m'engage à rien. Jusqu'ici, je l'avoue, Je vous connaissais comme un artiste qu'on loue, Mais de vous mieux connaître à présent bien m'en prit Et comme homme du monde, et comme homme d'esprit.FRANTZ, à part
Je l'aurai fascinée aussi, c'est incroyable.Haut.
Le jugement peut-être est un peu favorable Et je dois convenir, qu'à vrai dire, aujourd'hui, La façon dont ici je me suis introduit...MADAME DE PRÉVAL
Elle est originale, il est vrai, mais est-elle Impossible, après tout ? Non, toute naturelle. Votre oreille est choquée et vos yeux à la fois Sont frappés de l'éclat d'un séduisant minois, Deux motifs suffisants d'entrer pour un artiste Qu'attire la beauté, que l'ignorance attriste ; Non, d'après l'étiquette au moins si vous jugez, Mais vous ne devez pas avoir de préjugés ?FRANTZ
Oh ! Je vous en réponds.MADAME DE PRÉVAL
Vous voyez, quoi qu'on fasse. Du plus heureux succès couronner votre audace, À la porte à l'instant vous n'êtes pas jeté. Il n'en faut quelquefois pas plus en vérité Pour décider soudain du bonheur de la vie.FRANTZ
Il est bien vrai, Madame, et je vous remercie, De ne pas mettre au mien d'obstacles aujourd'hui.MADAME DE PRÉVAL
Moi ? Mais pourquoi, bon dieu, vous, aurais-je donc nui ?MADAME DE PRÉVAL
Lui ? Je suis bien tranquille et réponds au total Que cela lui sera parfaitement égal.FRANTZ
C'est différent.À part.
Parbleu la charge est assez bonne,Haut.
Vous ne doutez donc pas que sans peine il nous donne Son approbation ?SCÈNE VIII. Frantz, Berthe.
BERTHE
Encore ici, Monsieur ?BERTHE
Oh ! Je ne voudrais pas que dans cette soirée Madame_de_Préval fût par vous rencontrée Une seconde fois.BERTHE
Ciel ! Pas un mot surtout, car il faut qu'elle ignore Tout ce qui s'est passé. Je n'ose pas encore...BERTHE
Non, non, dis-je, elle ne sait rien. Pas un mot devant elle au moins, je vous en prie, Car elle aurait le droit de mon étourderie De me faire reproche et j'aurais mérité...BERTHE
Silence, la voici.SCÈNE IX. Berthe, Frantz, Madame de Préval.
MADAME DE PRÉVAL
Ne boudons plus, allons, Vous savez que j'ai fait ce soir de vos salons Les honneurs à monsieur que j'ai, ma chère amie, Prié de nous tenir un instant compagnie.BERTHE
Vous ?MADAME DE PRÉVAL
Mais oui, décidément je le trouve amusant.BERTHE
L'idée est singulière.MADAME DE PRÉVAL
Eh ! Qu'importe, elle est bonne, Nous sommes entre nous et n'attendons personne. A la condition qu'il nous dira pourtant Les mystères piquants, à ce que l'on prétend, De la vie artistique. Ah ! C'est être fâcheuses, Nous sommes, voyez-vous, femmes et curieuses.FRANTZ
Comme notre mère Ève.MADAME DE PRÉVAL
Oui, Monsieur, justement. Or nous ne vous voyons habituellement Que de loin, à travers le double mur de verre, De nos jumelles, mais il pourrait bien se faire Que nous y gagnassions à vous voir de plus près.MADAME DE PRÉVAL
Eh ! Oui, c'est cela. Contez-nous, Monsieur_Frantz, votre histoire aujourd'hui, voulez-vous ?BERTHE
Le dernier numéro du journal Le Caprice Contient sur Monsieur_Frantz une longue notice Et vous y trouverez, si vous voulez le voir, Ce que vous paraissez désirer tant savoir.MADAME DE PRÉVAL
Ce n'est pas celle-là non plus que je désire, Car je l'ai parcourue et cela, je dois dire, M'a paru très banal et très niais, ma foi.FRANTZ
C'est d'un de mes amis.MADAME DE PRÉVAL
Elle n'est pas mal faite ; Mais je demande, moi, la vraie et la complète. Ce que dit cet article on l'a pu voir, je crois, Partout, j'ai, pour ma part, lu cela mille fois. Un pauvre pâtre, enfant de la simple nature, Âme à la fois sauvage et poétique et pure, Entraîné malgré lui par la vocation ; Que le recueillement, la contemplation Des montagnes, du ciel et de toutes les choses Qu'il voit autour de lui belles et grandioses, Ont instruit ; et qui voit ravie à son amour, Quand de bonheur pour lui se levait un beau jour, Sa douce fiancée, - inévitable épreuve D'une infortune hélas ! Touchante, mais peu neuve. Un peu d'idylle, un peu de roman feuilleton, Un peu de drame aussi. Comment appelle-t-on, Dans votre langue heureuse en tropes pittoresques, Tout ce bel attirail de moyens romanesques Dont l'éternel emploi sur le bon public fait, Depuis que l'on s'en sert, toujours le même effet ? Vous nommez tout cela dans vos laboratoires ?Trope : Terme de rhétorique. Expression employée dans un sens figuré. [L]
BERTHE, à part
Qu'entends-je ?MADAME DE PRÉVAL
On vous a fait Breton, mais, je sais bien, Du Faubourg_Saint-Denis vous êtes Parisien.MADAME DE PRÉVAL
Franchement, j'aime mieux pour vous celle patrie. C'est un triste pays la Bretagne, entre nous.MADAME DE PRÉVAL
Ne vous défendez pas, il n'en est pas besoin, Vous fîtes aussi bien, cette contrée est loin De valoir son renom, elle est fort ennuyeuse. Vous aimez de Paris l'existence joyeuse.BERTHE
Ah ! Monsieur_Frantz, Madame, avant de parvenir, Eût de rudes combats, je crois, à soutenir, Il eût à supporter des épreuves sans nombre.MADAME DE PRÉVAL
Bon, cette pauvre Berthe, avec son tableau sombre, En est, je le vois bien, à la notice encor. Voyez-vous, monsieur_Frantz, on vous fait un grand tort Quand on vous fait passer aux yeux des gens du monde, Par ces réclames où le larmoyant abonde, Pour de vrais songe-creux, hâves et fatigués Par les coups du destin ; on vous montre aussi gais Qu'un pâle clair de lune et tout repus sans cesse D'hallucinations ; c'est maladresse, Ce portrait en grisaille est des plus déplaisants. Vous êtes, je le pense, un peu plus amusants.Hâve : Pâle, maigre et défiguré. [L]
FRANTZ
Ah ! Je vous en réponds. Irions-nous, je vous prie, Aux étoiles rêver, lorsque la brasserie Nous ouvre à deux battants son hospitalité ? Supporter de la vie avec calme et gaîté Les inconvénients entre dans nos principes, Pourvu que nous ayons du tabac pour nos pipes.BERTHE, à part
Quelle chute, ô mon_Dieu !BERTHE
Mais dans la vie il est nécessités réelles Qui doivent quelquefois, Monsieur, être cruelles. N'avez-vous pas souffert ?...FRANTZ
Dans les commencements, Tous les jours ne sont pas pour nous pleins d'agréments, Mais alors, en mangeant de la charcuterie, Que nous aimons du reste et que l'on calomnie, Nous, nous l'assaisonnons d'un condiment fameux - L'espoir - et nous rêvons à des jours plus heureux.MADAME DE PRÉVAL
C'était bon autrefois cela, j'aime à le croire, Au temps du romantisme et l'on est devenu Par bonheur aujourd'hui beaucoup moins saugrenu. Ces chimères jadis ont amusé l'artiste, Mieux avisé depuis, il s'est fait réaliste.FRANTZ
Parbleu, nous rêvons tous un logis élégant Et des tapis partout ; un coupé bien fringant, Les vins des meilleurs crus servis sur notre table, Une existence enfin brillante et confortable ; De l'or plein nos goussets, comme les épiciers.BERTHE, à part
Est-il possible, ô ciel ! Que ces instincts grossiers ?Haut.
Mais dans les oeuvres d'art, on voit régner sans cesse Une distinction, une délicatesse, Les plus beaux sentiments, les plus nobles couleurs, Qui font notre coeur battre ou s'épandre nos pleurs. Quels horizons charmants l'artiste nous dévoile, Soit avec l'harmonie, ou la plume, ou la toile ! D'âmes d'élite il faut que ces productions Soient pourtant, semble-t-il, des émanations.MADAME DE PRÉVAL
Oh ! N'allez pas au moins vous mettre dans la tête Que dans sa fiction se peigne le poète. L'artiste habile est un prestidigitateur Souvent, qui sait donner le change au spectateur, Et parfois ces effets, qui vous semblent magiques, Viennent de procédés purement mécaniques. Mais, en écoutant Berthe, on croirait qu'à ses yeux Vous êtes des niais, prenant au sérieux De votre esprit fécond chaque brillant caprice, Défendez-vous, Monsieur, qu'on vous rende justice.MADAME DE PRÉVAL
Au milieu des ennuis même et de la misère D'une existence encore incertaine et précaire, Vous savez, à coup sûr, laissant aux sots les pleurs, Tout le long du chemin, pour vous, cueillir des fleurs.MADAME DE PRÉVAL
Il n'est plaisir pour vous qui soit inaccessible, De temps en temps ou moins, car il vaut mieux encor Avoir un peu d'esprit que d'avoir beaucoup d'or. Sur les sots favoris de l'aveugle fortune C'est le droit du talent qu'une dîme opportune.FRANTZ
Aussi prélevons-nous ce tribut, nous savons Des voluptés du riche user quand nous pouvons, Et tout en nous moquant de qui nous en défraie, Nous payons tout cela, nous, de notre monnaie Lorsque nous amusons les épais parvenus Pour jouir de leur luxe et de leurs revenus.MADAME DE PRÉVAL
Votre philosophie a joint le double type Du fameux Diogène et du sage Aristippe ; Suivant l'occasion, vous êtes, je le vois, Cyniques par destin, parasites par choix. Et je comprends cela du moins ; que l'on me dise Ce qu'aux martyrs de l'art a valu leur sottise.MADAME DE PRÉVAL
Monsieur, n'est-il pas vrai qu'on peut, Pour arriver plus tôt, les abréger un peu ? De Paris à Melun quand on allait à peine Par le coche autrefois en toute une semaine, En une heure à présent on s'y trouve conduit, Car, grâce à la vapeur, on va vite aujourd'hui.BERTHE
Ah ! Le talent ainsi...BERTHE, à part
Quelle distance hélas ! Du type imaginaire Que je me figurais à cette âme vulgaire.Haut.
C'est fort triste, Monsieur, et peu récréatif Tout cela.MADAME DE PRÉVAL
Mais du tout, c'est assez instructif. Si vous le préfèrez, monsieur peut, je suppose, Vous raconter d'ailleurs quelque piquante chose, De celles qu'on appelle en terme familier, Si je m'en souviens bien, des charges d'atelier.FRANTZ
Oh ! Parbleu voulez-vous ? Il en est de fameuses, Seulement quelquefois peut-être un peu scabreuses.FRANTZ
Nous aurons La charge militaire avec de gros jurons, Ou sur les épiciers mainte charge bourgeoise Que termine gaîment une pointe grivoise. Prudhomme, le sergent ou bien son colonel De quolibets divers sont un fonds éternel. Je puis vous imiter, à votre fantaisie, Un acteur en renom, le chien, le chat, la scie...MADAME DE PRÉVAL
Ce doit être fort drôle.MADAME DE PRÉVAL
Et pourquoi l'arrêter ?FRANTZ
Ma foi, le plus souvent ; c'est qu'il n'est guère au monde En types excellents de classe plus féconde.MADAME DE PRÉVAL
Et puis, je le comprends, vous devez envier Le brave militaire et l'heureux épicier : L'un possède la gloire et l'autre la richesse, Objets de vos désirs ; tous deux se voient sans cesse Entourés d'une estime et d'un respect aussi Que vous n'osez prétendre.FRANTZ
Il se peut bien.BERTHE, à Madame de Préval
Merci.MADAME DE PRÉVAL
Non, Monsieur, il suffit ; nous voulions nous instruire, C'est fait, vous êtes libre.FRANTZ
Vous auriez tort.À part.
J'aurai probablement par quelque maladresse Fâché sans m'en douter Madame_la_Comtesse.MADAME DE PRÉVAL
Et désormais, Monsieur, quand nous voudrons vous voir, Nous irons aux concerts où vous chantez le soir.MADAME DE PRÉVAL
Précisément.FRANTZ, à part
Oh ! Non, je la trouve trop forte Et je ferai plutôt du scandale, tant pis.Haut.
Madame, oubliez-vous que vous m'avez promis ?...MADAME DE PRÉVAL
Au fait il a raison, je sais ce qu'il veut dire.BERTHE
Taisez-vous.MADAME DE PRÉVAL
Il est vrai, je vous ai dans ce jour Promis mon bon office auprès de votre belle, Faisons-la donc venir afin de savoir d'elle Tout d'abord son avis. - Voudriez-vous sonner Julie ?FRANTZ
Eh ! Quoi Julie ?MADAME DE PRÉVAL
Oh ! De vous étonner Vous avez bien le droit, recherche aussi flatteuse Que la vôtre ne peut que rende glorieuse, On ne saurait douter de son consentement.BERTHE, à part
Que dit-elle ? Oh ! Je crois comprendre maintenant.MADAME DE PRÉVAL
Cependant, permettez que l'on s'en éclaircisse.FRANTZ, à part
Bon, l'on me fait poser, c'est un nouveau caprice.MADAME DE PRÉVAL
Si vous le voulez bien, nous la ferons venir.FRANTZ, à part
Ma foi j'ai presque envie, ici, pour la punir...SCÈNE X. Berthe, Madame de Préval, Frantz, Julie.
MADAME DE PRÉVAL
Julie...BERTHE, à part
Que va-t-elle donc faire ?BERTHE
Eh ! Oui.FRANTZ
Pauvre petite, La voila de plaisir tout à fait interdite. - Oui, charmante Julie, oui, je viens vous offrir Un coeur que de beaux yeux ont assez fait souffrir, Une main qui traça plus d'un piquant ouvrage Et mes lauriers d'artiste.À part.
Oh ! La Comtesse enrage.JULIE
Ah ! ah ! ah ! Mais, monsieur, voyez-vous, pour époux, Avec tous vos lauriers, je ne veux pas de vous.FRANTZ
Vous refusez ?BERTHE, à part
Elle est plus que moi raisonnable.JULIE
Sans doute ; je vous trouve assez drôle, agréable, Enfin vous m'amusez, à votre égard voilà Les sentiments que j'ai, pas d'autres que ceux-là.MADAME DE PRÉVAL
Vous voyez bien, Monsieur, que, suivant l'apparence, Vous vous étiez flatté d'une fausse espérance.FRANTZ
Il est vrai, je le vois.SCÈNE XI. Berthe, Madame de Préval, Julie.
MADAME DE PRÉVAL
Vous avez été sage, il n'est liens heureux Que ceux que des égaux ont pu former entre eux. Ce mari ne pouvait vous convenir en somme.MADAME DE PRÉVAL, à Berthe
Et vous ?BERTHE
Un gentilhomme.732 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica