Ballet en vers· Ballet en Musique
Aricie
Personnages
- APPOLON
- MELPOMÈNE, Muse
- EUTERPE, Muse
- POLYMNIE, Muse
- MARSIAS, Satyre
- TROUPE DE FAUNES ET DE SYLVAINS
- TROUPE DE BERGERS ET DE BERGÈRES
- TROUPE D'HABITANTS DES BORDS DE LA SEINE
AVIS
Il n'y a d'édition avouée par l'Auteur que celle dont les exemplaires sont signés par l'Éditeur. Elle poursuivra les contrefacteurs, conformément à la loi.
PROLOGUE
Le Théâtre représente un lieu agréable sur les bords de la Seine.
SCÈNE PREMIÈRE.
MARSIAS, seul
Les bois et les rochers s'animent par mes chants, À mes accords doux et touchants Tout doit céder, tout doit se rendre ; Taisez-vous, importuns oiseaux, Écoutez-moi, si vous voulez apprendre, Des sons plus savants et plus beaux. La plus fière beauté ne saurait se défendre, Dès que ma voix se fait entendre, De se soumettre à l'amoureuse loi. Le jaloux Apollon voudrait en vain prétendre, De l'emporter sur moi.Pendant que Marsias achève de chanter, Euterpe qui préside à la Musique Pastorale, Melpomène qui a inventé la Musique Tragique, et Polymnie qui préside aux Arts, l'écoutent avec indignation.
SCÈNE II. Marsias, Melpomène, Euterpe, Polymnie.
LES TROIS MUSES
Ton audace sera punie, Tes chants seront changés, en des cris furieux, Oses-tu jusques dans ces lieux, Braver le Dieu de l'harmonie ?MARSIAS
Est-ce le Dieu jaloux dont vous suivez, les lois Qui vous fait mépriser les charmes de mes voix ? Qu'il jouisse de son partage Sa lumière féconde éclaire l'Univers, Je dois sur lui remporter l'avantage, Par la douceur de mes concerts.POLYMNIE
Les Arts lui doivent leur naissance Ses bienfaits ont rendu tous les mortels heureux, Une juste reconnaissance Lui fait offrir partout de l'encens et des voeux.EUTERPE
Crains un Dieu qui dans sa colère Peut embraser et la Terre et les Cieux.On entend ici un prélude qui annonce l'arrivée d'Appollon.
TOUTES TROIS
C'est Apollon qui va descendre.Let trois Muses entrecoupent le prélude en chantant les quatre Vers suivans, pendant qu'Appollon descend.
Tremble, Satyre ambitieux, Crains le triste succès d'un orgueil téméraire, Crains un Dieu qui dans sa colère, Peut embraser et la Terre et les Cieux.SCÈNE III. Apollon, Les trois muses, Marsias.
APOLLON, dans son Char
Les Dieux font à regret ressentir leur puissance Quand elle doit servir leur courroux irrité, Mais ton crime a trop éclaté Et je dois punir une offense Qui de mon rang blesse la majesté ; Prenez,soin, Dieu des Bois, d'une juste vengeance, Rendez sa peine égale à mon ressentiment ; Et punissez son insolence Par le plus honteux châtiment.SCÈNE IV. Apollon, Les trois muses, Marsias, Trois Faunes et Trois Sylvains.
MARSIAS, en voyant arriver les Faunes et les sylvains
Ciel ! Quelle injustice ! Ah ! Quelle cruauté !MARSIAS se voyant entraîné par les Faunes et les Sylvains
Ô Ciel ! Quelle injustice ! Ah ! Quelle cruauté !SCÈNE V. Apollon, LES TROIS MUSES, Suite des Muses, et les habitants des bords de la Seine, qui viennent prendre part à la vengeance d'Appollon.
APOLLON
Muses chantez, dans ses retraites Les exploits glorieux du Héros que je sers, Inventez de nouvelles fêtes, Préparez, de charmants concerts, Célébrez par vos chants les nouvelles conquêtes, Du plus grand Roi de l'Univers.SCÈNE VI. Les muses suite des Muses, les Habitants des bords de la Seine.
MELPOMÈNE
À l'ombre de ces bois, sur ce bord enchanté Jouissez d'une paix profonde, Un héros que l'on craint sur la terre et sur l'onde, Veille pour votre sûreté.UNE BERGÈRE
Dans ce charmant séjour Les plaisirs de l'amour Sont pour les coeurs fidèles, Nos flammes y sont mutuelles, Nous aimons sans détour ; Nous fuyons les ardeurs nouvelles, , Dans ce charmant séjour Les plaisirs de l'amour Sont pour les coeurs fidèles.PREMIÈRE ENTRÉE.
Le Théâtre représente un bois auprès d'un lieu agréable où l'on prépare une fête champêtre à la Princesse de l'île inconnue.
SCÈNE PREMIÈRE. Fernand, Alcipe.
ALCIPE
Seigneur, il faut bannir une indigne tendresse, Le grand coeur de Fernand doit être sans faiblesse, Sur ces bords inconnus au reste des humains Vous aimez sans espoir, et vos soupirs sont vains.FERNAND
Dans un honteux repos ma gloire est obscurcie, Je ne le vois que trop, hélas ! Mais je ne puis quitter les funestes appas, Qui tiennent mon âme asservie. D'un sort digne d'envie Je goûtais la douceur Rien ne manquait à mon bonheur, J'aimais, j'étais aimé de la belle Aricie.ALCIPE
La fin d'un tendre engagement N'est pas l'ouvrage d'un moment. La beauté qui vous a soumis à son empire, Brûle toujours des mêmes feux ; Non pour avoir brisé ses noeuds Un seul jour n'a pu lui suffire. Cette Princesse en ce jour Assemble ici sa Cour, On lui donne en ces lieux une fête champêtre, Seigneur y devez-vous paraître !SCÈNE II. Deux Princesses coquettes, Fernand rêve dans un des côtés du théâtre, pendant qu'elles parlent sans le voir.
PREMIÈRE PRINCESSE
Allons nous mêler à la fête, Que l'on apprête, Allons danser au son des chalumeaux, L'amour sous ces ormeaux Nous promet plus d'une conquête.SECONDE PRINCESSE, à Fernand
Seigneur quel noir chagrin dans ces lieux vous arrête, Quel soin vous fait rêver au murmure des eaux ?FERNAND
Laissez-moi dans ma rêverie, Laissez-moi m'occuper des soins de mon amour, Je perds sans espoir de retour Le seul bien qui pouvait m'attacher à la vie. L'inhumaine Aricie Malgré mon tendre amour me bannit pour jamais ; Laissez-moi dans ma rêverie, Laissez-moi m'occuper de mes tristes regrets.PREMIÈRE PRINCESSE
Pour se venger d'une infidèle, Il faut savoir changer comme elle, Votre maîtresse a des appas ; Mais on en peut trouver qui ne lui cèdent pas.SECONDE PRINCESSE
Une volage Que rien n'engage, Peut-elle vous avoir asservi sous sa loi ? De ses trompeurs appas il fallait vous défendre, À quoi ne doit-on pas s'attendre, Quand on s'engage sur la foi D'une volage Que rien n'engage ?FERNAND
À la jeunesse, à la beauté, Quel coeur peut faire résistance ? Il n'est point de pouvoir plus fort, plus redouté, Que le pouvoir de la beauté, Lorsque avec la jeunesse elle est d'intelligence.PREMIÈRE PRINCESSE
Peut-on se faire un embarras, De perdre un coeur volage ? Vengez-vous, si vous êtes sage, Votre maîtresse a des appas, Mais on en peut trouver qui ne lui cèdent pas.FERNAND
C'est sur mon destin déplorable Que j'ai les yeux ouverts, Je ne vois rien d'aimable, Que le bien que je perds.SECONDE PRINCESSE
Pouvez-vous faire cet outrage À qui veut dissiper votre fatale erreur ? Soupirez, gémissez dans un triste esclavage, Je me ris de votre langueur.SCÈNE III.
FERNAND, seul
Que mon sort est à plaindre ? Accable de rigueurs, haï, désespéré De mille noirs chagrins en secret dévoré, Il faut sans cesse me contraindre, Que mon sort est à plaindre ! Pourquoi tant murmurer ? Recourons au trépas ; Eh ! Qu'ai-je affaire de la vie Sans l'aimable Aricie, Sans ses charmants appas. Cachons-nous elle rêve en cette solitude, Vous que déjà mes pleurs ont touchés, tant de fois, Témoins de mon inquiétude, Qui suivez mes ennuis, et mes pas dans ces bois, Joignez, pour l'attendrir vos concerts à ma voix.SCÈNE IV.
ARICIE, seule
Auteur des peines que j'endure, Amour sors de mon coeur, venge-moi de l'injure Que fait l'ingrat que j'aime à mes faibles appas, Anime mon dépit, allume ma colère, Contre une âme légère, Qui doit m'aimer et qui ne m'aime pas. On me donne en ces lieux une fête nouvelle, Pour un autre que lui je feins de m'enflammer, Mais mon amour sans cesse me rappelle Du côté d'un ingrat qui cesse de m'aimer, En ces lieux écartez, qui l'engage à me suivre ?SCÈNE V. Fernand, Aricie, Suite de Fernand, Suite d'Aricie.
FERNAND
Vous voyez un amant qui va cesser de vivre, Vous avez prononcé l'arrêt de mon trépas ; Mais c'est peu des malheurs où mon destin me livre, Pour rendre hommage à vos appas. Votre coeur peut-il suivre une chaîne nouvelle, Quand j'adore toujours le pouvoir de vos yeux ? Songez au prix d'un coeur fidèle, Rien n'est si rare sous les Cieux.SUIVANT DE FERNAND
Amants qu'amour unit de ses noeuds les plus doux, Évitez les soupçons jaloux, Fuyez, les plaintes vaines, Gardez-vous de briser vos chaînes, Gardez-vous, gardez-vous, D'écouter un fatal courroux.LE CHOEUR
Évitons les soupçons jaloux, Fuyons les plaintes vaines, Gardons-nous de briser nos chaînes, Gardons-nous, gardons-nous D'écouter un fatal courroux.DEUXIÈME ENTRÉE.
Le Théâtre représente une prairie bordée d'un bois, où la Princesse Aricie doit trouver au bout d'une route une fête champêtre.
SCÈNE PREMIÈRE.
ÉLISE, seule
Ruisseau, d'où vient votre murmure, Heureux ruisseau, votre sort est trop doux, Vous ne connaissez point d'autre loi parmi vous, Que le penchant de la nature ? Rien ne s'oppose à votre cours, Vous le suivez sans vous contraindre Hélas ! S'il en était ainsi de mes amours, On ne m'entendrait jamais plaindre. Amour vois quelle est ta rigueur, J'aime un indifférent qui méprise ma flamme, Arcas brûle pour moi d'une sincère ardeur,SCÈNE II. Arcas, Élise.
ARCAS
Pour rallumer tes feux, je feignis de changer, Tu ne me voyais plus qu'avec indifférence, Tu te lassais de ma constance, Et ton coeur s'allait dégager, Je cessai de te ménager, Mais ce ne fut qu'en apparence, Afin de te mieux engager.ÉLISE
Je ne prétends point te contraindre, Tu peux ailleurs feindre de t'enflammer, Peut être à force de le feindre À la fin tu pourras aimer.ÉLISE
Il ne faut plus songer à tes liens rompus, Quand on a pu me faire cet outrage Mon coeur pour jamais se dégage, Et l'on n'y revient plus.ARCAS
Veux-tu m'ôter toute espérance ? Quoi : sans avoir égard à ma persévérance Cet injuste dessein serait-il résolu ?ARCAS
Tu quittes pour jamais une chaîne si belle, Ton âme devient infidèle ; Quoi, c'est un arrêt absolu ?ARCAS
Deviens sensible à mon martyre, Je suis plus que jamais Soumis à ton empire, je suis plus que jamais, Sensible à tes attraits. Pour toi nuit et jour je soupire, Vois tous les maux que tu me fais, Cruelle veux-tu que j'expire, Ah ! Rends-moi ma première paix, Sur l'amour que je te promets, Ton coeur n'aura rien à me dire.SCÈNE III. Arcas, Alcipe traverse le Théâtre.
ALCIPE
Que prétends-tu de moi ?ARCAS
Je veux m'éclaircir avec toi Sur un doute qui m'inquiète ; L'amour me tient sous son pouvoir, je crois que tu n'es pas à t'en apercevoirALCIPE
Je ne m'aperçois guère De tout ce que tu fais, Si l'amour en courroux t'accable de ses traits, Si tu ne peux toucher l'objet qui t'a su plaire, C'est ton affaire, Je m'aperçois guère de tout ce que tu fais.ALCIPE
Ton chagrin me fait rire. Quelle raison pourrais-je avoir De cacher à tes yeux une flamme si belle ? D'une ardeur sincère et fidèle Elle flatte mon espoir.SCÈNE IV.
SCÈNE V. Aricie, Élise, Les deux Princesses coquettes, Troupe de Bergers et de Bergères, Suite d'Aricie.
UNE BERGÈRE
Accordez, vos musettes Avec vos chalumeaux, Que le bruit de vos chansonnettes, Réponde au concert des oiseaux.LE CHOEUR
L'amour dans ces retraites, Enchaîne tous les coeurs, Chantons, célébrons les conquêtes Du vainqueur des vainqueurs.UNE PRINCESSE COQUETTE
Dans l'amoureux Empire Souvent on languit on soupire, Mais sans amour la vie est sans appas, On n'a rien à se dire, Quand on n'aime pas.UNE BERGÈRE
C'est dans nos bois que l'amour a des charmes, C'est dans nos bois que son empire est doux, Préparons-nous. À ses douces alarmes Rendons lui les armes , Cédons à ses coups.TROISIÈME ENTRÉE.
Le Théâtre représente un bois où l'on voit un temple consacré à l'Amour.
SCÈNE PREMIÈRE. Fernand, Alcipe.
SCÈNE II.
ÉLISE, seule
Chantez petits oiseaux, vous n'avez rien à craindre. La peur de n'être pas aimés, Ne vous engage point à feindre ; Et vous suivez sans vous contraindre Les doux transports de vos coeurs enflammés, Chantez, petits oiseaux, vous n'avez rien a craindre. Que vois-je, ô Ciel ! C'est l'objet qui m'enflamme.SCÈNE III. Élise, Alcipe faisant plusieurs tours dans le bois.
ALCIPE
L' Amour n'a point encor blessé mon âme, Pour me garantir de ses traits, J'ai toujours avec soin respecté sa puissance, Et grâce à mon indifférence, Je goûte un assez, douce paix.ÉLISE
Il est doux quelquefois de lui rendre les armes, L'intérêt de nos coeurs nous force a lui céder, L'amour seul peut nous accorder Des plaisirs pleins de charmes.ALCIPE
L'Amour me fait trembler, la douceur de ses chaînes Me saurait tenter mes désirs, Et pour être exempt de ses peines, Je le quitte de ses plaisirs.ÉLISE
Tout nous parle d'amour dans ce charmant bocage, Écoutez les oiseaux sous ces feuillages verts, Ils expriment dans leurs concerts La douceur de leur esclavage.ALCIPE
Je n'entends rien a leur langage, Si l'Amour avait des douceurs, Qui pourrait engager tant de coeurs à le craindre ? Tout l'Univers se plaint de ses rigueurs, Et je n'aime point à me plaindre.ÉLISE
Il faut aimer pour être heureux, Il n'est plus temps d'être amoureux, Quand a passé le bel âge ; Que sert d'avoir un coeur, si l'amour ne l'engage ? Et que peut-il aimer, s'il ne ressent ses feux ?SCÈNE IV. Aricie, Élise.
ÉLISE
Tous les coeurs vous rendent les armes, Je vois avec plaisir des triomphe si beaux, L'Amour qui s'intéresse au pouvoir de vos charmes, Dans vos fers tous les jours met des amants nouveaux.ARICIE
Les soins que l'on prend pour me plaire Font trop d'honneur à mes faibles appas, Mais l'amour ne plaît guère, Quand l'amant ne plaît pas.ÉLISE
Pour suivre une flamme nouvelle, Vous avez rendu malheureux L'amant le plus fidèle, Et le plus amoureux.ARICIE
Votre amitié pour moi toujours a su paraître, c'est à vous que mon coeur veut se faire connaître, Cet amant dont le sort semble vous attendrir, N'est pas le plus à plaindre. J'ai cru voir son ardeur pour moi se ralentir, Et pour l'empêcher de s'éteindre À des liens nouveaux j'ai feint de consentir.SCÈNE V.
ARICIE, seule
Cessez, vaine fierté, cessez de me contraindre, Si mon vainqueur m'aime toujours, Pourquoi m'engagez vous à feindre. Pourquoi vouloir troubler nos tranquilles amours ? Cessez vaine fierté, cessez de me contraindre Aimez, mon cher amant, vous n'avez rien à craindre. Vous régnez toujours dans mon coeur, Vous l'embrasez d'un feu que je ne puis éteindre. Je connais vos ennuis, je sais votre langueur. Mais je ne suis pas moins à plaindre, Si j'exerce sur vous une extrême rigueur, C'est pour éprouver vôtre ardeur, Aimez, aimez, vous n'avez rien à craindre.Elle le voit.
Je le vois ; dans ces lieux il a suivi mes pas, Revenez ma fierté, ne m'abandonnez pas.SCÈNE VI. Aricie, Fernand.
FERNAND
C'est de vous seulement que j'attends du secours. En vain vous m'ôtez l'espérance, En vain de mes rivaux vous approuvez les soins, Je ressens vos mépris, je vois votre inconstance, Et je ne vous aime pas moins.FERNAND
Eh ! Le puis-je cruelle ! Puis-je vous oublier hélas ! Pour me rendre infidèle L'exemple et les conseils ne me suffisent pas. Dans le tourment qui me possède Ce barbare conseil peut-il me soulager ? Inhumaine, est-ce à vous à m'offrir ce remède Après m'avoir promis de ne jamais changer ?ARICIE
Tant que j'ai régné sur votre âme Aux soins de vos rivaux mon coeur a résisté, Je voyais tous les jours expirer votre flamme, J'ai voulu prévenir votre infidélitéARICIE
Je n'ai point changé sans raison, Vous avez le premier trahi notre tendresse. Je cédais au penchant de mon coeur prévenu, Mes feux trop violents comblaient votre espérance ; Et j'avais oublié qu'un amour trop connu Ralentit d'un amant les soins et la constance, Non, c'est vous qui me trahissez, Non, vous m'aimez moins que vous ne pensez.FERNAND
Malgré les maux que vous me faites je sens que vos attraits peuvent tout enflammer ; je vous aime toujours, ingrate que vous êtes, Plus que je ne dois vous aimer. Pouvez-vous oublier une chaîne si belle ? Nous nous étions promis de la rendre éternelle.ARICIE
Je ne veux plus me souvenir D'une tendresse si charmante, Quand je veux y penser ma honte s'en augmente ; Cessez, de m'en entretenir Je ne veux plus m'en souvenir.FERNAND
Qu'entends-je ? Ô Ciel !ARICIE
Non, vous ne devez pas prétendre De me faire reprendre Des noeuds que j'ai brisés. C'est une erreur de l'entreprendre Vous les avez, trop méprisez ; Non, vous ne devez pas prétendre De me faire reprendre Des noeuds que j'ai brisés.FERNAND
Croyez-vous qu'il me soit possible De me faire un destin paisible, Si vous m'abandonnez ? Je sens déjà l'horreur d'un désespoir funeste, Et de mes jours infortunés Vous bornerez bientôt le déplorable reste, Si vous m'abandonnez ?ARICIE
Qu'est devenu votre courage ? Vous devez le mettre en usage Pour vaincre un sort qui vous paraît affreux.FERNAND
Vous me quittez !SCÈNE VII. Fernand, Élise.
ÉLISE
Il faut toujours espérer en aimant, L'Amour veut éprouver, peut-être, Si votre coeurs sait aimer constamment ; Ce Dieu peut faire naître Vos plaisirs de votre tourment ; Il faut toujours espérer en aimant.SCÈNE VIII. Troupe d'amants et d'amantes qui sont venus rendre hommage à l'Amour.
DEUX AMANTES
Jeunes coeurs gardez-vous de prétendre Que l'Amour ne vous enflamme pas, Tôt ou tard il saura vous apprendre Que tout cède à ses charmants appas.L'AMANTE
Notre âme asservie Sous d'aimables lois S'attache à son choix, Et voit sans envie Le destin des Rois.L'AMANT
Pourquoi se contraindre L'Amour comble nos voeux, Ses maux rendent heureux. On a beau le craindre On a beau s'en plaindre, On aime mieux sentir ses feux Que de les éteindre.SCÈNE IX. Aricie, Élise.
QUATRIÈME ENTRÉE.
Le Théâtre représente l'Antre d'Aristandre.
SCÈNE PREMIÈRE.
ARISTANDRE, seul
Mon art surprend les mortels et les Dieux, Du plus sombre avenir je perce le nuage, Je commande aux esprits du ténébreux rivage, Je fais pâlir la lumière des Cieux, Et je puis attendrir le coeur le plus sauvage. Amants qui gémissez dans un triste esclavage Venez, accourez en ces lieux.SCÈNE II. Aristandre, Aricie.
ARICIE
Pour fixer mon incertitude Je viens implorer ton secours, D'une cruelle inquiétude Tu peux sauver mes jours.ARISTANDRE
Pour répondre à tes voeux je puis tout entreprendre, Et mon pouvoir pour toi ne sera point borné. Où faut-il m'employer ?ARICIE
J'ai peine à te l'apprendre, Et tu vas en être étonné. Ne trompe point mon espérance, Pour connAître le coeur De celui qui fait ma langueur, Il faut me découvrir aujourd'hui ta science.ARISTANDRE
Qu'entends-je ! Ô Ciel ?ARICIE
Pour connaître sa foi Je veux ne me fier qu'à moi. Il me jure toujours une tendresse extrême. Pour cacher leur légèreté, Tous les amants parlent de même, Et l'on ne saurait trop prendre de sûreté, Avec ce que l'on aime.ARISTANDRE
Mon pouvoir est connu jusqu'au centre du monde, Je veux que l'Enfer te réponde. Esprits soumis à mes lois Venez, répondez à ma voix, Montrez à me servir votre ardeur sans égale, Hâtez-vous découvrez un mystère caché, Sortez, de la nuit infernale, Apportez la robe fatale, Où mon pouvoir est attaché.On voit sortir de dessous le théâtre quatre démons qui apportent la robe mystérieuse, qui communique la science d'Aristandre.
SCÈNE III. Aristandre, Aricie. Troupe de Démons.
UN DÉMON
Ta voix a pénétré dans la nuit éternelle, Nous suivons tes désirs avec un soin fidèle. L'Amour se fait trop redouter, Il ne cesse point d'agiter Les coeurs qui lui rendent les armes, Trop heureux qui peut éviter Le pouvoir de ses charmes. Que sans cesse la crainte Suive vos ardeurs, L'Amour n'est souvent qu'une feinte Pour surprendre vos coeurs.CHOEUR
Que sans cesse la crainte Suive vos ardeurs, L'Amour n'est souvent qu'une feinte Pour surprendre vos coeur.LE MÊME DÉMON
Quand l'Amour cherche à vous soumettre Défendez-vous d'abord de vous laisser charmer, Avant que de céder à l'ardeur qu'il fait naître ; Il faut connaître Ce qu'on doit aimer.Le Démon donne à Aristandre la robe qu'il a apportée.
SCÈNE IV. Aristandre, Aricie.
CINQUIÈME ENTRÉE.
Le théâtre change et représente un autre endroit de l'île inconnue, voisin de l'Antre d'Aristandre.
SCÈNE PREMIÈRE. Fernand, Alcipe.
FERNAND
Il faut m'éclaircir en ce jour Du sort de mon amour, C'est dans ces demeures secrètes Que de l'obscur avenir On consulte les Interprètes.ALCIPE
Votre coeur dans ses maux aime à s'entretenir. La beauté qui vous a su plaire Triomphe de votre embarras ; Aux yeux d'une maîtresse fière Les peines d'un amant ont toujours des appas. L'excès du mal qui vous accable Flatte sa vanité, Et vous auriez trouvé sa fierté plus traitable Si vos chagrins avaient moins éclaté.SCÈNE II. Élise, Alcipe.
ÉLISE
Rien n'est si doux que l'amoureux empire Rien n'est si fort que les traits de l'Amour, Tout ce qui respire S'enflamme et soupire, Tout aime à son tour, Si vous avez, un coeur vous aimerez un jour.ALCIPE
Non, l'Amour ne peut me surprendre, Son pouvoir ne m'étonne pas, On peut être assuré toujours de s'en défendre, Quand on résiste à vos appas.SCÈNE II. Arcas, Élise.
ARCAS
Je ne dois point venir en ces lieux écartés, Pour m'éclaircir du sort que mon coeur doit attendre, Tes yeux me font assez entendre Que mes voeux les plus doux sont toujours rebutés.ÉLISE
Lorsque j'étais sensible à ton amour extrême Je te parlais de bonne foi, Aujourd'hui que mon coeur ne sent plus rien pour toi Je te parle de même.ARCAS
Ciel ?SCÈNE IV. Aricie, Élise.
[ARICIE]
Pour soulager ma peine extrême, De quel espoir ai-je pu me flatter ? En voulant m'éclaircir quel soin vient m'agiter ? J'ai peur de me trahir moi-même ; Lorsque l'on a cessé de plaire à ce qu'on aime, C'est toujours un bonheur que d'en pouvoir douter, Pour soulager ma peine extrême De quel espoir ai-je pu me flatter ?SCÈNE V.
SCÈNE VI. Aricie, Florinde, Fernand.
ARICIE
Il est seul, hâtez-vous d'éclaircir un mystère D'où dépend mon bonheur ; Pour sentir le repos de retour dans mon coeur Amour c'est en vous que j'espère.Aricie se cache dans un endroit d'où elle peut les entendre.
SCÈNE VII. Aricie, Fernand, Florinde.
FERNAND
Vous qui pouvez m'instruire Du sort de mes amours, Hâtez-vous de me dire Quel en sera le cours.FLORINDE
Vous brûlez pour une inhumaine, Elle n'a pu garder sa chaîne ; Vos feux sont tendres et constants, Mais vous avez, bien l'air de soupirer longtemps.FERNAND
Quoi ! Toujours amoureux et toujours misérable, Je ne verrai jamais finir Mon destin déplorable ?FLORINDE
L'Amour s'est pour jamais emparé de son âme, Rien ne peut la changer, Et vos malheurs loin de la dégager, Ne font que redoubler sa flamme.FERNAND
Cessez, de vouloir me troubler, Mon destin tel qu'il soit ne me fait point trembler ; J'adore malgré lui la beauté qui m'enflamme ; Si je ne puis toucher son âme La vie est pour moi sans appas ; Dites-lui que l'amour malheureux et fidèle Dont je brûle pour elle M'a contraint à chercher un funeste trépas.Il tire son épée pour se tuer, Aricie sort avec précipitation du lieu où elle était, et se jette sur son épée.
ARICIE
Arrêtez, Ciel ! Ô Ciel ! Qu'allez-vous entreprendre ? Après un tel amour je vous dois tout apprendre.FERNAND
Que vois-je ? Ô Dieux ?ARICIE
, Vous voyez devant vous Cette même Princesse Pour qui l'Amour vous fait sentir ses coups, Et qui fait son bonheur de garder sa tendresse.FERNAND
Est-ce un charme ?SCÈNE VIII. Fernand, Aricie, Alcipe, Élise, Suite de Fernand, les Peuples de l'île inconnue.
FERNAND
L'Amour a fini mes alarmes, Un calme heureux succède au trouble de mes sens, Et j'ai trop peu versé de larmes Pour les douceurs que je ressens.ÉLISE
Dans l'amoureux empire On a bien à souffrir, Les biens où l'on aspire Sont longtemps à venir. On languit, on soupire, Dans un cruel martyre ; Mais un heureux moment Finit un long tourment.809 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica