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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers· représentée pour la première fois, sur le Théâtre Français le 10 janvier 1738

La Métromanie ou Le Poète Comédie en Cinq Actes et en vers

Alexis Piron· créée en 1733, imprimée en 1738· 5 actes· 2 297 vers· 7 personnages

Représenté pour la première fois le 10 février 1738 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain par la troupe de la Comédie Française.

Personnages

  • FRANCALEU, père de Lucile
  • BALIVEAU, oncle de Damis
  • DAMIS, poète
  • DORANTE, amant de Lucile
  • LUCILE, fille de Francaleu
  • LISETTE, suivante de Lucile
  • MONDOR, valet de Damis

ACTE I

SCÈNE I. Mondor, Lisette.

LISETTE

Non.

LISETTE

Adieu.

LISETTE

C'est ici.

LISETTE

Oui.

LISETTE

Tout cela.

LISETTE

Il est vrai.

MONDOR

Oui.

MONDOR

C'est lui.

SCÈNE II. Dorante, Lisette.

DORANTE

Pourquoi ?

DORANTE

Jamais.

LISETTE

Mais si...

LISETTE

Damis ?

DORANTE

Non.

SCÈNE III. Dorante, Damis.

DORANTE

Il s'agit...

DAMIS, interrompant continuellement Dorante

De vous faire une églogue ; elle est faite.

DORANTE

D'accord...

DORANTE, perdant patience

Non ! Du tranquille.

DAMIS, reprenant sa volubilité

Ode ? épître ? Cantate ?

DORANTE

Ahie !

DORANTE

Eh bien !

DORANTE, avec émotion

Ah ! Vous aimez ?

DORANTE

Ce jour ?

DORANTE

Pourquoi ?

DORANTE, à part

C'est elle.

Haut.

Expliquez-vous.

DAMIS

Venez.

SCÈNE IV. Francaleu, Dorante, Damis.

FRANCALEU

Et l'amant ?

DAMIS, présentant Dorante

Mon ami s'en acquitte à ravir.

SCÈNE V.

SCÈNE VI. Damis, Mondor.

DAMIS, resserrant la lettre qu'il a lue

Oh ! Oh ! Bon gré mal gré, voici qui me retarde !

DAMIS

Hein ?

MONDOR, refusant de le prendre

Beau fruit de mon sermon !

MONDOR, secouant la tête

Bon ! De l'honneur !

DAMIS, lui tendant le même papier

Tu me rapporteras Le Mercure du mois ; Entends-tu ?

DAMIS

Amène.

DAMIS

Non.

MONDOR, revenant

Les paierez-vous ?

MONDOR, d'un ton radouci

Trente ou quarante pistoles.

MONDOR

Autant.

MONDOR

Cent.

MONDOR, faisant d'humbles révérences

Monsieur...

DAMIS

Parle.

MONDOR

J'abuse...

ACTE II

SCÈNE I. Baliveau, Francaleu.

BALIVEAU

Comme eux ?

FRANCALEU

Oui.

BALIVEAU

Comment ?

BALIVEAU, à part

Il est devenu fou !

BALIVEAU

Jamais.

BALIVEAU

Grand merci.

BALIVEAU

Soit. Mais...

BALIVEAU

Je l'avoue.

FRANCALEU

Assez l'humeur.

BALIVEAU

Que trop.

BALIVEAU

Avec raison.

FRANCALEU

Eh bien ?

FRANCALEU

Sottise !

BALIVEAU

D'accord.

FRANCALEU, lui faisant prendre le rôle

Tenez, tenez.

FRANCALEU

Dans son lit.

SCÈNE II. Francaleu, Lisette.

FRANCALEU

Et quel ?

SCÈNE III. Francaleu, Dorante, écoutant sans être vu que de Lisette ; Lisette.

SCÈNE IV. Dorante, Lisette.

DORANTE, se présentant devant Lisette

Je ne t'interromps point.

DORANTE, hésitant

Quel supplice !

DORANTE

Ah ! Que c'est à regret !

Il fait des révérences à Lucile, qui les lui rend. Il les réitère jusqu'à ce que, par un geste impérieux, Lisette lui fait signe de se retirer, au moment qu'il paraissait tenté d'aborder.

SCÈNE V. Lisette, Lucile.

LISETTE

Oh ! Non.

LISETTE

En effet.

LISETTE

Cela pique.

LUCILE

Quoi ?

SCÈNE VI. Lisette, Mondor.

LISETTE

Comment ?

LISETTE, s'en allant

La belle avance !

MONDOR, courant après

Écoute !

SCÈNE VII.

SCÈNE VIII. Damis, Mondor.

MONDOR

Ouf !

MONDOR, regardant aux loges

Après. Je vois cela d'ici.

DAMIS

D'une sapho, D'un prodige, qui doit, aidé de mes lumières, Effacer, quelque jour, l'illustre Deshoulières ; D'une fille à laquelle est uni mon destin.

Madame Deshoulières, Antoinette du Ligier de la Garde (1633-1694), on la surnomma la dizième muse, elle s'essaya dans tous les genres mais réussit particulièrement dans l'Idylle et l'Eglogue.

MONDOR

Oh ! Oh ! Bel entrepôt, vraiment, pour coqueter ! Tiens, lis dans celui-ci que tu viens d'apporter.

Mondor lit.

Sonnet de Mademoiselle Mériadec De Kersic, de Quimper en Bretagne, à Monsieur Cinq Étoiles...

SCÈNE IX. Dorante, Lucile, Damis à l'écart et sans être vu.

DORANTE, apercevant Damis

On nous écoute !

ACTE III

SCÈNE I.

SCÈNE II. Dorante, Lisette.

LISETTE

Tout bellement ! Vous prenez trop de soin ; Et c'est aussi pousser l'interrogat trop loin.

Inerrogat : Ancien terme de pratique. Question faite par les juges ; l'ensemble des questions adressées devant le tribunal à l'une des parties.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Francaleu, Lisette.

SCÈNE V. Francaleu, Baliveau.

SCÈNE VI. Francaleu, Baliveau, Damis.

SCÈNE VII. Baliveau, Damis.

BALIVEAU, à part

Le sot événement !

DAMIS

Ce mélange de gloire et de gain m'importune. On doit tout à l'honneur et rien à la fortune. Le nourrisson du Pinde, ainsi que le guerrier, À tout l'or du Pérou, préfère un beau laurier. L'avocat se peut-il égaler au poète ? De ce dernier la gloire est durable et complète ; Il vit longtemps après que l'autre a disparu. Scarron même l'emporte aujourd'hui sur Patru. Vous parlez du barreau de la Grèce et de Rome, Lieux propres autrefois à produire un grand homme. L'antre de la chicane et sa barbare voix N'y défiguraient pas l'éloquence et les lois. Que des traces du monstres on purge la tribune, J'y monte, et mes talents, voués à la fortune, Jusqu'à la prose encor voudront bien déroger. Mais l'abus ne pouvant si tôt se corriger, Qu'on me laisse, à mon gré, n'aspirant qu'à la gloire, Des titres du Parnasse anoblir ma mémoire, Et primer dans un art plus au-dessus du droit, Plus grave, plus sensé, plus noble qu'on ne croit. La fraude impunément, dans le siècle où nous sommes, Foule aux pieds l'équité, si précieuse aux hommes : Est-il, pour un esprit solide et généreux, Une cause plus belle à plaider devant eux ? Que la fortune donc me soit mère ou marâtre, C'en est fait : pour barreau, je choisis le théâtre ; Pour client, la vertu ; pour lois, la vérité ; Et pour juges, mon siècle et la postérité.

Scarron, Paul (1610-1661) : Poète burlesque et auteur de trois comédies, ainsi que du Roman comique français, d'une oeuvre contre Mazarin. Il épousa Melle d'Aubigné , petite fille du poète, qui devint plus tard Mme de Maintenon.

Patru, Olivier (1604-1681) : avocat de Paris, académicien. Grammairien et critique, ami de Boileau et Racine.

BALIVEAU

J'y compte.

SCÈNE VIII.

SCÈNE IX. Dorante, Damis.

DORANTE, les lui rendant

Les voilà.

DORANTE

Brisons là.

DAMIS

Moi !

SCÈNE X. Francaleu, Dorante, Damis.

FRANCALEU

À vous.

DORANTE, bas à Damis

Vous osez m'attester ? ...

DORANTE, au même, s'efforçant de faire lâcher prise à Francaleu

Je ne vous quitte point.

DORANTE, voulant courir après lui

Par la même raison...

SCÈNE XI. Francaleu, Dorante.

ACTE IV

SCÈNE I. Mondor, Lisette, habillée pour jouer, et tirant Mondor après elle d'un air inquiet.

LISETTE

Mondor !

MONDOR

Quoi ?

MONDOR

Quand ?

MONDOR

Qui ?

SCÈNE II.

SCÈNE III. Francaleu, Damis, Lisette.

LISETTE, se tournant et faisant la révérence

Oui, mon père.

SCÈNE IV. Francaleu, Damis.

FRANCALEU

Que vous.

DAMIS, l'arrêtant

Quoi donc ?

FRANCALEU

Et pourquoi ?

FRANCALEU

Oh non !

SCÈNE V. Francaleu, Damis, Lisette.

FRANCALEU

Quoi donc ?

FRANCALEU

Que dis-tu ?

SCÈNE VI. Damis, Lisette.

LISETTE, à part

Je le tiens.

DAMIS, la retenant

Lisette !

LISETTE

Hé bien ?

LISETTE

Je ne puis.

LISETTE

Oh bien, en ce cas-là, monsieur, je me tairai.

Dorante, du fond du théâtre, les voit et les écoute.

SCÈNE VII. Dorante, Lisette.

LISETTE, bas, apercevant Dorante, et lui tournant brusquement le dos

Le jaloux nous surprend ; le voilà furieux ; Car je passe, à coup sûr, pour Lucile à ses yeux.

LISETTE, bas

Donnons-nous à notre aise ici la comédie, Car il va revenir.

Elle s'assied à l'un des coins du théâtre, en face du parterre, et lève l'éventail du côté par où Dorante peut l'aborder.

DORANTE, croyant voir dans cette attitude l'embarras d'une personne confondue, et sans avancer

Monstre de perfidie ! Pouvoir ainsi passer, d'abord et sans égard, Des mains de la nature à ce comble de l'art ! M'avoir peint ce rival comme le moins à craindre ! M'avoir persuadé, presqu'au point de le plaindre ! Qu'avez-vous prétendu par cette trahison ? Pourquoi, d'un vain espoir y mêlant le poison, Me venir étaler d'obligeantes alarmes ? Me dire, en paraissant prête à verser des larmes : "Dorante ! Ou je fléchis mon père, ou de mes jours, À l'asile où j'étais, je consacre le cours ! " Quels étaient vos desseins ? Répondez-moi, cruelle ! Ne les dois-je imputer qu'à l'orgueil d'une belle, Qui, jalouse des droits d'un éclat peu commun, Veut gagner tous les coeurs, et ne pas en perdre un ? Ce reproche fût-il le seul que j'eusse à faire ! Mais, hélas ! Malgré moi, la vérité m'éclaire. Ce rival, dès longtemps, est le rival aimé. C'est pour lui que j'ai vu votre front alarmé ; Et quand vous me disiez que j'en étais la cause, Quand vous me promettiez bien plus que l'amour n'ose, C'est que de votre amant vous protégiez les jours, Et vouliez ralentir la vengeance où je cours. Oui, j'y vole ; on ne l'a tantôt que différée, Et ma rage, à vos yeux, l'aurait déjà tirée ; J'attaquais devant vous le traître en arrivant, Si je n'eusse voulu jouir auparavant De la confusion qui vous ferme la bouche ! Que ma plainte à présent vous révolte ou vous touche ; Repentez-vous, ou non, de m'avoir outragé ; Vous ne me verrez plus que mort, ou que vengé !

LISETTE, effrayée

Dorante !

LISETTE, tendrement

Non.

LISETTE

Eh non !

LISETTE

Oui.

LISETTE

Hélas !

LISETTE, sans mettre bas encore l'éventail

Il est vrai.

DORANTE, se jetant à ses genoux, et lui prenant la main

C'est assez ! Mon âme satisfaite...

SCÈNE VIII. Lucile, Dorante, Lisette.

LISETTE, à Dorante, voyant pleurer Lucile

N'avez-vous point de honte ?

DORANTE

Non.

SCÈNE IX. Dorante, Lisette.

DORANTE

Tu veux...

SCÈNE X.

ACTE V

SCÈNE I.

DAMIS, seul

Je ne me connais plus, aux transports qui m'agitent. En tous lieux, sans dessein, mes pas se précipitent. Le noir pressentiment, le repentir, l'effroi, Les présages fâcheux volent autour de moi. Je ne suis plus le même, enfin, depuis deux heures. Ma pièce, auparavant, me semblait des meilleures : Maintenant je n'y vois que d'horribles défauts, Du faible, du clinquant, de l'obscur et du faux. De là, plus d'une image annonçant l'infamie : La critique éveillée, une loge endormie, Le reste, de fatigue et d'ennui harassé, Le souffleur étourdi, l'acteur embarrassé, Le théâtre distrait, le parterre en balance, Tantôt bruyant, tantôt dans un profond silence ; Mille autres visions, qui toutes, dans mon coeur, Font naître également le trouble et la terreur.

Regardant à sa montre.

Voici l'heure fatale, où l'arrêt se prononce ! Je sèche. Je me meurs. Quel métier ! J'y renonce. Quelque flatteur que soit l'honneur que je poursuis, Est-ce un équivalent à l'angoisse où je suis ? Il n'est force, courage, ardeur qui n'y succombe. Car, enfin, c'en est fait ; je péris, si je tombe. Où me cacher ? Où fuir ? Et par où désarmer L'honnête oncle qui vient pour me faire enfermer ? Quelle égide opposer aux traits de la satire ? Comment paraître aux yeux de celle à qui j'aspire ? De quel front, à quel titre, oserais-je m'offrir, Moi, misérable auteur qu'on viendrait de flétrir ?

Après quelques moments de silence et d'agitation.

Mais mon incertitude est mon plus grand supplice. Je supporterai tout, pourvu qu'elle finisse. Chaque instant qui s'écoule, empoisonnant son cours, Abrège, au moins d'un an, le nombre de mes jours.

SCÈNE II. Francaleu, Baliveau, Damis.

SCÈNE III. Baliveau, Francaleu, Damis, Mondor.

DAMIS, à Mondor qui le veut tirer à part

Eh bien ?

MONDOR, bas et sanglotant

Je vous annonce...

SCÈNE IV. Baliveau, Francaleu.

BALIVEAU

Plaît-il ?

FRANCALEU

Et qui donc ?

BALIVEAU

Adieu.

FRANCALEU, l'arrêtant

Comment donc ?

SCÈNE V. Baliveau, Francaleu, Damis.

DAMIS, à Baliveau

M'avez-vous trahi ?

DAMIS, d'un air embarrassé

Mon oncle...

BALIVEAU

Eh bien ?

FRANCALEU

Quoi ?

FRANCALEU

Ah !

SCÈNE VI. Francaleu, Damis.

FRANCALEU, éclatant de rire

Embrassez-moi !

FRANCALEU

Quel homme !

SCÈNE VII. Francaleu, Damis, Lucile, Lisette.

LISETTE

Apprenez...

FRANCALEU

Va-t-en.

DAMIS, à Francaleu

Maintenant elle peut rester.

LISETTE, bas à Lucile

Tenez bon ; je vais chercher Dorante.

Elle sort.

SCÈNE VIII. Francaleu, Damis, Lucile.

DAMIS, lui remettant une lettre ouverte

Non. Voilà qui met fin à vos inimitiés.

SCÈNE IX. Dorante, Francaleu, Damis, Lucile, Lisette.

DAMIS

Heureux.

2 297 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica