Comédie en prose
Amphitryon
Personnages
- SOSIE, esclave d'Amphitryon
- MERCURE
- JUPITER
- ALCMÈNE
- AMPHITRYON
- THESSALA, servante d'Alcmène
- BLÉPHARON, général thébain
- BROMIA, servante d'Alcmène
NOTICE SUR AMPHITRYON
Tout le monde a lu l'Amphitryon de Molière, et tout le monde, par conséquent, connaît l'Amphitryon qui fit longtemps les délices de Rome : non pas que les caractères, le style, soient exactement les mêmes dans les deux pièces ; mais la marche de l'intrigue, les incidents, les péripéties ont été reproduites avec assez de fidélité par le poète français. Molière n'a ajouté qu'un seul personnage, Cléanthis, la femme de Sosie ; mais ni son Jupiter, ni son Amphitryon, ni son Mercure, ni son Sosie, ne ressemblent à ceux de Plaute. Autant les manières, les propos, les sentiments même sont peu raffinés chez le comique latin, autant ils sont distingués, spirituels et souvent nobles chez le comique français. Rien de plus attachant et de plus instructif à la fois que la lecture comparée des deux pièces ; rien ne montre d'une façon plus saisissante les procédés d'imitation que sait employer le génie sans rien perdre de son originalité. Aussi, même en tenant grand compte de la différence des temps, et des goûts assurément très-divers des spectateurs, on ne saurait contester que l'Amphitryon de Molière ne soit de beaucoup supérieur à celui de Plaute. Plaute cependant a prodigué dans cette comédie l'esprit, l'entrain, la gaieté ; mais sa verve y est parfois un peu triviale, et ses plaisanteries un peu crues pour un lecteur moderne.
Déjà, avant Molière, Rotrou, dans sa jolie comédie intitulée les Sosies, avait imité, ou plutôt en grande partie traduit, l'Amphitryon de Plaute ; mais il avait eu la maladresse d'en allonger beaucoup le cinquième acte par des scènes qui ne faisaient que reproduire quelques-unes des situations précédentes, et qui, par cela même, n'avaient aucun intérêt.
Parmi les imitations étrangères, l'on peut citer l'Amphitryon anglais de Dryden, il Marito de l'Italien Louis Dolce, et enfin deux traductions, l'une espagnole, de don Villabolos, l'autre italienne, de Pietro Pierata.
Si Plaute a eu beaucoup d'imitateurs, il a dû imiter aussi plusieurs poètes qui avaient traité avant lui le même sujet : chez les Grecs, l'Athénien Archippe, Eschyle d'Alexandrie et un ou deux autres ; chez les Latins, Cécilius, contemporain de Plaute, mais plus âgé que lui.
ARGUMENT
Jupiter emprunte les traits d'Amphitryon occupé à faire la guerre aux Téléboens, et surprend les faveurs d'Alcmène. Mercure a pris la figure de l'esclave Sosie, qui est absent aussi. Alcmène est trompée par cette double ruse. Le véritable Amphitryon et le véritable Sosie, à leur retour, sont joués de la manière la plus plaisante. De là querelles et troubles entre la femme et le mari, jusqu'au moment où Jupiter, faisant entendre sa voix dans le ciel, au milieu des tonnerres, avoue qu'il a usurpé les droits de l'époux.
AUTRE ARGUMENT
Cet argument, qui est acrostiche, est attribué au grammairien Priscien.
Jupiter, épris d'Alcmène, emprunte les traits d'Amphitryon son mari, occupé à combattre les ennemis de la patrie. Mercure le sert sous les traits de Sosie, et se joue de l'esclave et du maître à leur arrivée. Amphitryon querelle sa femme ; Jupiter et lui s'accusent réciproquement d'adultère. Blépharon, pris pour juge, ne peut décider lequel des deux est Amphitryon. Enfin tout s'éclaircit ; Alcmène accouche de deux jumeaux.
PROLOGUE.
MERCURE
Vous voulez que je vous favorise dans vos achats et dans vos ventes, que j'assure vos gains, que je vous assiste en toute occasion ; vous voulez que, chez vous et au dehors, les affaires de tous ceux qui vous intéressent se terminent heureusement, que votre fortune s'accroisse sans cesse par d'amples profits dans les entreprises que vous avez commencées ou que vous méditez encore ; vous voulez que je vous apporte de bonnes nouvelles, à vous et aux vôtres, et que je vienne toujours vous annoncer ce qui va le mieux à l'avantage de votre patrie (car vous n'ignorez pas que les autres dieux m'ont laissé le soin de présider au négoce et aux messages) : eh bien, si vous tenez à être contents de moi et à me voir tout faire pour vous procurer à jamais de gros bénéfices, écoutez tous cette comédie en silence, et montrez-vous auditeurs équitables et impartiaux.
Je vais maintenant vous faire savoir par quel ordre et pourquoi je suis ici ; et de plus je vous dirai mon nom. Je viens par ordre de Jupiter ; je me nomme Mercure. Mon père m'a envoyé vers vous pour vous adresser une prière. Il sait bien que, s'il commande, vous obéirez ; car il reconnaît que vous respectez et craignez le roi des dieux, comme c'est votre devoir : mais enfin il veut que je vous présente une humble requête accompagnée de douces paroles. C'est que ce Jupiter pour qui je viens ne craint pas moins qu'aucun de vous de s'attirer quelque mésaventure : né d'un père et d'une mère mortels, il n'est pas étonnant qu'il soit timide. Moi aussi, fils de Jupiter, je tiens de mon père, je redoute les accidents. Je viens donc, messager paisible, vous offrir la paix, et vous demander une chose juste et facile : des coeurs justes m'envoient, sur de justes motifs, vers une juste assemblée. En effet, il ne convient pas de demander à des hommes justes une chose injuste ; d'autre part, réclamer d'hommes injustes une chose juste, c'est folie, car le méchant ne connaît et ne respecte aucun droit.
Commencez donc par me prêter toute votre attention. Vous devez vouloir ce que nous voulons ; mon père et moi nous avons fait du bien à vous et à votre république. Ai-je besoin d'imiter ce que j'ai vu faire dans les tragédies à d'autres divinités, Neptune, la Valeur, la Victoire, Mars, Bellone, qui vous énuméraient leurs bienfaits ? Mon père, le souverain des dieux, n'en était-il pas le premier auteur ? Jamais Jupiter n'a été de caractère à reprocher aux gens de bien les services rendus. Il est persuadé que vous êtes reconnaissants envers lui, et dignes de ses faveurs. Apprenez d'abord ce que je suis venu vous demander ; puis je vous exposerai le sujet de cette tragédie. Pourquoi froncer les sourcils ? Parce que j'ai dit que ce serait une tragédie ? Eh bien, je suis un dieu, et, si vous le souhaitez, je changerai la tragédie en comédie, sans toucher à un seul vers. Le voulez-vous, oui ou non ? Eh ! Sot que je suis, ne sais-je pas bien que vous le voulez, puisque je suis dieu ? Je connais là-dessus le fond de votre pensée. Je ferai donc que ce soit une tragi-comédie, car, en vérité, je ne trouve pas convenable qu'une pièce où figurent des rois et des dieux soit d'un bout à l'autre une comédie. Mais quoi ! puisqu'un esclave aussi a son brin de rôle, nous en ferons, comme j'ai dit, une tragi-comédie.
Maintenant, ce que Jupiter m'a chargé de vous demander, c'est que des inspecteurs s'établissent sur tous les gradins de l'amphithéâtre, et, s'ils voient des spectateurs apostés pour applaudir un acteur, qu'ils prennent leur toge pour gage dans cette enceinte même[2]. Si quelqu'un a sollicité la palme en faveur des comédiens ou de tout autre artiste, soit par lettres, soit personnellement, soit par intermédiaires ; ou si les édiles décernent injustement le prix, Jupiter veut qu'ils soient assimilés à ceux qui briguent malhonnêtement une charge pour eux-mêmes ou pour autrui, et placés sous le coup de la même loi. Il dit que vos victoires sont dues à la valeur, non à l'intrigue ou à la perfidie : et pourquoi le comédien ne serait-il pas soumis à la même loi que le grand citoyen ? Il faut solliciter par son mérite, jamais par une cabale ; quiconque fait bien a toujours assez de partisans, pourvu qu'il ait affaire à des juges impartiaux. Il veut de plus que l'on donne des surveillants aux acteurs, et s'il s'en trouve qui aient aposté des gens pour les applaudir ou pour nuire au succès de leurs camarades, qu'on leur arrache leur costume et qu'on les fouette à tour de bras.
Ne soyez pas surpris que Jupiter s'occupe tant des comédiens ; il n'y a pas de quoi vous étonner : il va jouer lui-même dans cette pièce. Eh ! vous voilà tout ébahis, comme si c'était d'aujourd'hui que Jupiter joue la comédie. L'an dernier, quand les acteurs l'invoquèrent sur la scène, ne vint-il pas à leur aide ? 3t d'ailleurs ne parait-il pas dans les tragédies ? Oui, je vous le répète, Jupiter en personne aura son rôle, et moi aussi. Attention, à présent ; je vais vous dire le sujet de la pièce.
Cette ville que vous voyez, c'est Thèbes. Cette maison est celle d'Amphitryon ; né dans Argos d'un père argien, il a épousé Alcmène, fille d'Électryon. Cet Amphitryon est maintenant à la tête de l'armée ; car le peuple thébain est en guerre avec les Téléboens. En partant pour rejoindre ses légions, il a laissé sa femme Alcmène enceinte. Vous n'ignorez pas sans doute quel est mon père, combien il se gêne peu en ces sortes d'aventures, et une fois qu'il aime, ce qui n'est pas rare, comme il y va de tout coeur. Il s'est donc mis à aimer Alcmène, et, sans que le mari s'en doute, il a pris possession de la belle ; il l'a engrossée à son tour. Or, pour que vous sachiez au juste le fait d'Alcmène, elle est doublement enceinte, de son mari et du puissant Jupiter. Mon père en ce moment est là dedans, couché avec elle ; et cette nuit a été prolongée pour qu'il puisse la caresser tout à son aise, car il s'est donné les traits d'Amphitryon.
Quant à moi, ne soyez pas surpris si je me montre à vous dans ce costume, avec cet accoutrement d'esclave. Nous voulons rajeunir une vieille, vieille histoire, et c'est pour cela que j'ai fait choix d'un ajustement nouveau. Mon père est donc là, dans la maison ; il a si bien pris la figure d'Amphitryon, que tous les esclaves qui l'aperçoivent pensent voir leur maître : tant il est habile à changer de peau, quand il lui plaît ! Moi, j'ai emprunté la ressemblance de Sosie, qui est allé à l'armée avec Amphitryon ; de cette façon, je peux servir les amours de mon père, et les serviteurs, en me voyant aller et venir- dans la maison, ne demanderont pas qui je suis. Ils me tiendront pour un de leurs camarades, iet on ne me dira pas : « Qui es-tu ? que viens-tu faire ici ? » Ainsi, mon père, en ce moment, savoure les baisers de son amie ; il repose dans les bras de celle qu'il préfère entre toutes. Il lui raconte tout ce qui s'est fait là-bas à l'armée, et Alcmène, couchée avec son amant, se croit aux côtés de son mari. Il lui dit comment il a mis en fuite les bataillons ennemis, comment on lui a fait de riches » présents. Nous avons enlevé ces présents qu'Amphitryon a reçus là-bas : il est si facile à mon père de faire ce qu'il veut !
Amphitryon va revenir aujourd'hui de l'armée, avec l'esclave dont j'ai pris la ressemblance. Pour que vous puissiez toujours nous reconnaître, je garderai ces plumes à mon chapeau ; mon père aura sous le sien un cordon d'or, Amphitryon n'en aura point. Les gens de la maison ne verront pas ces signes, mais vous, vous les verrez.
Eh ! Voici l'esclave d'Amphitryon, Sosie, qui arrive du port avec une lanterne. Je l'éloignerai de la maison. Le voilà ; il frappe. Pour vous, vous allez avoir le plaisir de voir Jupiter et Mercure jouer la comédie.
On récompensait l'acteur qui avait le mieux joué son rôle ; il était donc naturel que les cabales fussent interdites.
Autre artiste : Musiciens, chanteurs, décorateurs, danseurs, etc.
Téléboens : Ou habitants de Taphos. Ils avaient égorgé les frères d'Alcmène, et ce fut le sujet de la guerre.
ACTE I
SCÈNE I. Sosie, Mercure.
SOSIE
Quel courage ou plutôt quelle audace, quand on sait comment se comporte notre jeunesse, de se mettre en route seul, la nuit, à l'heure qu'il est ! Et que deviendrais-je, si les triumvirs[6]) me jetaient en prison ? Demain on me sortirait de ma cage pour me fouetter importance ; et pas un mot à dire pour ma défense, et rien à attendre de mon maître, et pas une bonne âme qui ne criât que c'est bien fait ! En attendant, huit solides gaillards frapperaient sur mon pauvre dos comme sur une enclume : belle réception que me ferait ma patrie à mon retour ! Voilà pourtant à quoi m'expose la dureté de mon maître ! m'envoyer du port ici, bon gré mal gré, au beau milieu de la nuit ! Ne pouvait-il pas attendre qu'il fût jour ? Ô la dure condition que le service des riches ! et que l'esclave d'un grand est à plaindre ! Le jour, la nuit, ce sont mille choses à dire ou à faire ; pas de repos, pas de trêve ! Le maître se croise les bras, mais ne ménage pas nos peines ; tout ce qui lui passe par la tête lui semble possible, lui paraît juste ; il s'inquiète bien vraiment du mal qu'il nous donne, et si ses ordres sont raisonnables ou non ! Aussi que d'injustices dont pâtit le pauvre esclave ! Mais, malgré qu'on en ait, il faut porter son fardeau.
Les rues étaient peu sûres la nuit ; des bandes de jeunes débauchés les parcouraient en insultant les passants attardés.
Triumvirs : Magistrats chargés de la police, avec leurs huit licteurs.
MERCURE, à part
N'ai-je pas plus sujet que lui de maudire la servitude, moi, libre encore ce matin, et que mon père a réduit à servir ? Un esclave de naissance ose se plaindre, tandis que me voilà changé en maroufle dont le dos attend les étrivières !
SOSIE
Mais quelle idée ! Si je rendais grâce aux dieux de mon retour et de leurs bienfaits ? Ma foi, s'ils me traitaient selon mes mérites, ils m'enverraient quelque brutal qui me labourerait le museau à coups de poing ; car j'ai été bien ingrat pour toutes leurs bontés.
MERCURE, à part
En voilà un d'une espèce rare, il sait ce qui devrait lui revenir.
SOSIE
Je n'y comptais guère, et nos citoyens non plus ; mais enfin, par belle chance, nous voilà revenus chez nous sains et saufs. Nos légions ont battu l'ennemi à plate couture, et rentrent au pays victorieuses et triomphantes ; elles ont mené à fin une terrible guerre, qui a coûté aux Thébains bien du sang et bien des larmes. La ville a été emportée, grâce à la vigueur et au courage de nos soldats, sous le commandement et sous les auspices d'Amphitryon mon maître. Il a comblé ses concitoyens de butin, de terres et de gloire, et affermi dans Thèbes le trône du roi Créon. Moi, j'arrive du port, car il m'a dépêché en avant pour annoncer à sa femme l'heureux succès que nos armes doivent à son habileté et à sa fortune. Mais voyons comment, quand je serai là devant elle, je m'acquitterai dé mon ambassade. Si je mens, je suivrai ma louable coutume. Plus les autres étaient ardents au combat, plus je l'étais à la fuite. N'importe, j'en veux parler comme témoin oculaire, je répéterai ce qu'on m'a dit. Çà, repassons mon rôle : de quel air, en quels termes commencerai-je mon récit ? Bon ! je tiens le début : « Nous arri- vions, à peine avions-nous pris terre, qu'Amphitryon choisit les principaux de l'armée et les députa vers les Téléboens pour leur déclarer ses résolutions. S'ils-voulaient, avant d'en venir aux mains, restituer ce qu'ils nous avaient pris et nous livrer les pillards, Amphitryon remmènerait sur-le-champ son armée, les Argiens évacueraient le territoire et accorderaient paix et tranquillité ; mais s'ils n'étaient pas disposés à donner la satisfaction qu'on réclamait d'eux, il prendrait leur ville de vive force, à la tête de ses soldats. Les députés redisent ces choses de point en point aux Téléboens ; mais ces gens hautains et arrogants, confiants en leur valeur et en leur puissance, font entendre à nos envoyés de superbes menâmes, « Nos armes, disent-ils, sauront protéger nos personnes et nos biens. Éloignez donc à l'instant les troupes qui ont envahi notre territoire. » Nos députés reviennent avec cette belle réponse ; aussitôt Amphitryon fait sortir du camp toute l'armée ; de leur côté, les légions ennemies s'avancent hors de la ville, parées d'armures étincelantes. Quand de part et d'autre on se trouve en plaine, les rangs se forment, chacun prend son poste ; nous nous mettons en bataille selon notre tactique, l'ennemi en fait autant. Alors les généraux sortent des rangs, s'abouchent entre les deux armées ; on convient que les vaincus livreront aux vainqueurs leur ville, leur territoire, leurs autels, leurs foyers et leurs personnes même. Un moment après la trompette sonne, le sol gronde, des cris de guerre s'élèvent. Chaque général adresse ses voeux à Jupiter et anime ses soldats. Chacun alors fait de son mieux et déploie son courage ; le fer frappe ; les traits se brisent ; le ciel mugit des clameurs du champ de bataille, et la vapeur qui s'exhale des poitrines se condense en un nuage épais ; on se heurte, on se blesse, on se renverse. Enfin nos souhaits sont exaucés, notre armée prend le dessus, nombre d'ennemis mordent la poussière, les nôtres redoublent de vigueur, nôtre fière valeur a triomphé. Pourtant nul n'a tourné le dos, ils maintiennent leur poste, font leur devoir de pied ferme, et périssent plutôt que de reculer ; chacun tombe à sa place.et garde encore son rang. À cette vue, Amphitryon mon maître lance la cavalerie de son aile droite. Nos cavaliers obéissent, prompts comme l'éclair ; ils volent à toute bride, en poussant de grands cris, rompent les bataillons ennemis, les écrasent sous leurs pieds : le droit a vaincu le crime.
MERCURE, à part
Il n'a pas dit un seul mot de travers. Mon père et moi nous étions à la bataille.
SOSIE
« Enfin les ennemis sont en pleine déroute ; l'ardeur des nôtres grandit, une grêle de traits perce les corps des fuyards. Amphitryon immole de sa propre main le roi Ptérélas. La bataille a duré depuis le matin jusqu'au soir. Il m'en souvient d'autant mieux que ce jour-là fut pour moi jour de jeûne. Mais enfin la nuit vient séparer les combattants. Le lendemain, les chefs de la cité se rendent à notre camp, les yeux baignés de larmes ; leurs mains sont voilées de bandelettes, ils implorent leur pardon ; ils se livrent à nous corps et bien ; leurs temples, leurs maisons, leur ville, leurs enfants, ils remettent tout à la, discrétion du peuple thébain. Amphitryon, pour prix de sa valeur, reçoit la coupe dont se servait le roi Ptérélas. » Et voilà comment je raconterai l'affaire à ma maîtresse. Mais hâtons-nous d'exécuter les ordres de mon maître et d'entrer à la maison.
MERCURE, à part
Sur ma foi, notre homme vient de ce côté ; allons à sa rencontre. Je saurai bien l'empêcher de tout le jour de mettre le pied céans. Puisque j'ai pris ses traits, je veux me divertir un peu à ses dépens. J'ai sa figure, son maintien ; il est bien juste que j'aie aussi sa manière d'agir et son caractère. Soyons donc fourbe, rusé, malin, et chassons-le d'ici avec ses propres armes. Mais à qui en a-t-il ? Le voilà qui regarde le ciel. Sachons ce qu'il veut.
SOSIE
Certes, s'il est une chose au monde dont je sois sûr, quand le bon Nocturnus s'est endormi hier au soir, il avait un doigt de vin. Les étoiles de l'Ourse ne font pas un pas dans le ciel, la lune ne bouge pas, la voilà au même point où elle s'est levée. Orion, Vesper, les Pléiades, personne ne se couche. Tout est immobile là-haut, et la nuit ne songe pas à faire place au jour.
Nocturnus : Le dieu de la nuit.
MERCURE, à part
Continue, ô nuit, continue d'obéir à mon père. Tu rends le meilleur service au meilleur des dieux ; et tu fais bien, il t'en sera reconnaissant.
SOSIE
Je ne pense pas avoir vu jamais une nuit aussi longue, si ce n'est celle que je passai tout entière au gibet, après les étrivières ; mais, ma foi, celle-ci me semble bien plus longue encore. Sans doute Phébus dort à poings fermés pour avoir trop caressé la bouteille. Que je meure s'il n'a fait hier une petite débauche.
MERCURE, à part
Qu'est-ce à dire, maraud ? T'imagines-tu que les dieux te ressemblent ? Pendard ! Je te recevrai selon tes mérites ; viens seulement ici, on te régalera.
SOSIE
Où sont-ils, ces paillards qui n'aiment pas à coucher seuls ? Voilà, sur mon âme, une nuit propice pour faire fête aux coquines qui partagent leurs fredaines.
MERCURE, à part
Eh, bien, à son compte, mon père n'est pas déjà si sot ; il est à cette heure dans les bras d'Alcmène, et contente son envie.
SOSIE
Allons, portons à Alcmène le message de mon maître... Mais quel est cet homme, à pareille heure, devant notre maison ? Cela ne me présage rien de bon.
MERCURE, à part
Voyez la couardise !
SOSIE, à part
Qui est là ? J'y pense, il veut sans doute me rebattre mon manteau.
MERCURE, à part
Il a peur, nous allons rire.
SOSIE, à part
C'est fait de moi ; la mâchoire me démange. Il va, pour mon abord, me régaler d'une bonne volée. Que dis-je ? C'est un brave homme ; il voit que mon maître m'a fait veiller, et lui, il se dispose à m'endormir à coups de poing. Pauvre Sosie ! Quelle taille ! Quelle encolure !
MERCURE, à part
Élevons la voix, afin qu'il nous entende, et faisons-le trembler de plus belle.
Haut.
Allons, mes poings ! Voilà trop longtemps que vous laissez jeûner mon estomac. Il s'est passé un siècle depuis hier, que vous avez si bravement endormi ces quatre hommes, nus comme la main.
SOSIE, à part
J'en ai bien peur, me voilà tout près de changer de nom ; Sosie deviendra Quintus. Il se vante d'avoir endormi quatre hommes ; je tremble d'augmenter le nombre.
Quintus : Le prénom romain Quintus signifie cinquième.
MERCURE, dans l'attitude d'un homme prêt à se battre
Allons, ferme ! Me voilà en posture.
SOSIE, à part
Bon ! Mon homme se met sous les armes.
MERCURE
Ah ! Je rosserai d'importance...
SOSIE, à part
Qui donc ?
MERCURE
Le premier qui passera par ici ; je lui fais avaler mes deux poings.
SOSIE, à part
Grand merci ! Je ne mange jamais la nuit, et puis je sors de table ; crois-moi, garde ce plat pour des gens de haut appétit.
MERCURE
Ce poing-là est d'un poids raisonnable.
SOSIE, à part
Miséricorde ! Il pèse ses poings !
MERCURE
Si je le caressais tant soit peu, afin de rendormir ?
SOSIE, à part
Tu me rendrais service, après trois nuits blanches.
MERCURE
Malheur à moi ! Cette main ne sait plus frapper une mâchoire. Un vrai coup de poing doit défigurer son homme.
SOSIE, à part
Le traître s'apprête à me donner figure nouvelle.
MERCURE
S'il est bien appliqué sur le mufle, pas un os ne doit rester en place.
SOSIE, à part
Il me désossera comme une lamproie. La peste. soit du désosseur d'hommes ! S'il m'aperçoit, je suis perdu.
MERCURE
Je sens quelqu'un ; gare à lui !
SOSIE, à part
Est-ce que par hasard je me serais fait sentir ?
MERCURE
Et quelqu'un qui ne doit pas être loin d'ici ; mais il a fait une fameuse traite !
Fameuse traite : Plaisanterie peu délicate. Le sens a été très contesté, mais nous paraît cependant fort clair. Mercure sent la sueur d'un homme qui a fait un long trajet.
SOSIE, à part
C'est un sorcier.
MERCURE
Les poings me grillent.
SOSIE, à part
Si tu veux les exercer sur mon dos, commence, je te prie, par les amollir un peu contre la muraille !
MERCURE
Des paroles ont volé jusqu'à mon oreille.
SOSIE, à part
Ah ! Malheureux ! Mes paroles ont des ailes ; que ne les ai-je coupées !
MERCURE
Cet homme vient pour que je charge sa bête.
SOSIE, à part
Eh ! je n'ai point amené de bête avec moi.
MERCURE
Mes poings lui feront bonne mesure.
SOSIE, à part
La traversée m'a bien assez fatigué ; j'en ai encore mal au coeur. C'est tout ce que je puis faire que de marcher à vide ; comment veut-il que je m'en tire avec une charge ?
MERCURE
Décidément, j'entends parler je ne sais qui.
SOSIE, à part
Je suis sauvé, il ne me voit pas. Il dit qu'il entend parler je ne sais qui ; moi, je m'appelle Sosie.
MERCURE
C'est là, si je ne me trompe, sur la droite, qu'une voix vient frapper mon oreille.
SOSIE, à part
Si ma voix l'a frappé, je crains bien qu'il ne me frappe à son tour.
MERCURE, à part
Il s'avance vers moi, c'est à merveille.
SOSIE, à part
Je tremble, je suis tout saisi. Si l'on me demandait où je me trouve, je ne saurais que répondre ; impossible de faire un pas, tant j'ai peur. Allons, pauvre Sosie, c'en est fait de ton message et de toi. Mais non, montrons-nous hardi à la réplique, cela nous donnera l'air brave et nous épargnera les coups.
MERCURE
Où vas-tu, toi qui portes Vulcain renfermé dans de la corne ?
Corne : C'est-à-dire toi qui portes une lanterne.
SOSIE
Qu'est-ce que cela te fait, beau désosseur de mâchoires humaines ?
MERCURE
Es-tu esclave ou libre ?
SOSIE
Comme il m'en prend envie.
MERCURE
Tout de bon ?
SOSIE
Tout de bon.
MERCURE
Pendard, tu mens ; mais je t'apprendrai à dire la vérité.
SOSIE
Je n'y tiens pas.
MERCURE
Me diras-tu où tu vas, à qui tu es, enfin ce qui t'amène ?
SOSIE
Je vais là ; j'appartiens à mon maître. En es-tu plus savant ?
MERCURE
Je saurai mettre à mal ta coquine de langue.
SOSIE
Je t'en défie ; c'est une honnête et chaste personne.
MERCURE
Pas tant de quolibets ! Qu'as-tu à faire dans cette maison ?
SOSIE
Et toi-même ?
MERCURE
Le roi Créon met ici toutes les nuits une sentinelle.
SOSIE
C'est bien fait ; en notre absence il garde notre logis. Mais va, et annonce que les gens de la maison sont de retour.
MERCURE
Je ne sais si tu en es ; mais décampe au plus vite, ou sinon tu risques fort de n'être pas accueilli en ami de la maison.
SOSIE
Je demeure ici, te dis-je, et je suis un serviteur de la famille.
MERCURE
Or çà, si tu ne t'en vas, sais-tu que je vais te faire une position superbe ?
SOSIE
Comment cela ?
MERCURE
On te portera, et tu n'auras pas la peine d'aller à pied, si je prends un bâton.
SOSIE
Mais, encore une fois, je te le répète, je suis un des serviteurs de la maison.
MERCURE
À d'autres ! Détale, ou les coups vont pleuvoir.
SOSIE
Quoi ! J'arrive, et tu veux m'empêcher d'entrer chez nous ?
MERCURE
Chez vous, ici !
SOSIE
Oui, chez nous.
MERCURE
Çà, qui est ton maître ?
SOSIE
Amphitryon, maintenant général des Thébaine, le mari d'Alcmène.
MERCURE
Que dis-tu ? Et ton nom, à toi ?
SOSIE
Les Thébains me nomment Sosie, fils de Dave.
MERCURE
Tu es venu ici pour ton malheur, effronté coquin, avec tes mensonges impudents et tes ruses mal cousues.
SOSIE
Point : je suis venu avec des habits cousus, c'est vrai, mais pas avec des ruses cousues.
MERCURE
Autre mensonge : tu es venu avec tes pieds, et non avec tes habits.
SOSIE
Assurément.
MERCURE
Assurément tu seras rossé, pour t'apprendre à mentir de la sorte.
SOSIE
Assurément je n'en ai pas envie.
MERCURE
Assurément tu le seras, malgré ton peu d'envie ; on ne te laissera pas le choix, assurément.
Il le bat.
SOSIE
Ah ! De grâce !
MERCURE
Oses-tu dire encore que tu es Sosie, quand c'est moi qui le suis ?
SOSIE
Aïe ! Je n'en puis plus.
MERCURE
Bagatelle, auprès de ce qu'on te réserve ! À qui es-tu, maintenant ?
SOSIE
À toi ; tes poings t'ont fait mon maître. Au secours, Thébains ! Citoyens, justice !
MERCURE
Ah ! Tu cries, bourreau ? Voyons, pourquoi viens-tu ?
SOSIE
Pour que tu aies sur qui dauber.
MERCURE
À qui es-tu ?
SOSIE
À Amphitryon, te dis-je, moi, Sosie.
MERCURE
Cent autres coups vont payer ton effronterie : c'est moi qui suis Sosie, et non pas toi.
SOSIE, à part
Plût aux dieux ! Et comme je tomberais sur ton dos !
MERCURE
On murmure, je crois ?
SOSIE
Je me tais.
MERCURE
Qui est ton maître ?
SOSIE
Qui tu voudras.
MERCURE
Et ton nom ?
SOSIE
Je n'en ai point ; celui que tu voudras.
MERCURE
Tu prétendais être Sosie, esclave d'Amphitryon.
SOSIE
Je me suis trompé ; je voulais dire associé d'Amphitryon.
Associé : Jeu de mots sur socium (associé) et Sosiam.
MERCURE
Je savais bien qu'il n'y avait pas chez nous d'autre Sosie que moi. Ta raison avait déménagé.
SOSIE, à part
C'est ce que tes poings auraient bien dû faire.
MERCURE
Je suis ce Sosie que tu prétendais être.
SOSIE
De grâce, que je puisse te parler en paix et sans que les coups s'en mêlent.
MERCURE
Eh bien, trêve pour un moment, et parle.
SOSIE
Je ne sonnerai mot que la paix ne soit conclue ; ces poings-là sont trop pesants pour moi.
MERCURE
Va, parle, je ne te ferai pas de mal.
SOSIE
Puis-je compter sur ta parole ?
MERCURE
Sans doute.
SOSIE
Et si tu me trompes ?
MERCURE
Que la colère de Mercure retombe sur Sosie !
SOSIE
Attention donc ; je puis maintenant tout dire. Je suis Sosie, l'esclave d'Amphitryon.
MERCURE
Encore ?
SOSIE
J'ai fait la paix, j'ai fait un traité, et je dis la vérité pure.
MERCURE
Gare les coups !
SOSIE
À ton aise, tout comme il te plaira, puisque tu es le plus fort ; mais, quoi que tu fasses, par Hercule ! Je ne saurais me rétracter.
MERCURE
Tu périras avant de faire que je ne sois pas Sosie.
SOSIE
Et toi, par Pollux, tu ne m'empêcheras pas d'être moi. Nous n'avons pas chez nous d'autre Sosie que celui-ci ; moi seul j'ai accompagné à l'armée mon maître Amphitryon.
MERCURE
Le pauvre homme a perdu le sens.
SOSIE
Non pas, c'est toi plutôt qui as le cerveau fêlé. Par les dieux ! Ne suis-je pas Sosie, l^esclave d'Amphitryon ? Notre vaisseau ne m'a-t-il amené ici, cette nuit, du port Persique[12] ? Mon maître ne m'a-t-il pas envoyé céans ? Ne suis-je pas planté là devant la porte de notre maison ? Ne tiens-je pas une lanterne en main ? Ne parlé-je pas ? Ne suis-je pas éveillé ? L'homme que voici ne m'a-t-il pas roué de coups ? Si fait, ma foi, car j'en ai encore les mâchoires tout endolories. Mais pourquoi tant barguigner ? Commençons par rentrer chez nous.
Port Persique : Anachronisme ; c'est seulement plus tard, et après les guerres médiques, que la mer d'Eubée s'appela quelquefois mer Persique.
MERCURE
Qu'est-ce à dire, chez nous ?
SOSIE
Rien de plus vrai.
MERCURE
Tu n'as fait que mentir. C'est moi qui suis le Sosie d'Amphitryon ; notre vaisseau est parti cette nuit du port Persique ; nous avons pris la ville où régnait le roi Ptérélas, et nous avons vaincu les légions des Téléboens, dans un combat où Amphitryon a tué Ptérélas de sa propre main.
SOSIE
Cet homme, avec tout ce, qu'il me chante, me ferait douter de moi-même. Il dit de point en point tout ce.qui s'est passé là-bas. Mais voyons : quelle a été la part d'Amphitryon dans le butin fait sur nos ennemis.
MERCURE
Une coupe d'or, celle dont se servait le roi Ptéléras.
SOSIE
Il l'a dit. Et où est cette coupe à présent ?
MERCURE
Dans un coffret scellé du cachet d'Amphitryon.
SOSIE
Et pour le cachet qu'y a-t-il ?
MERCURE
Un soleil levant avec son quadrige. Tu crois donc me mettre en défaut, bourreau ?
SOSIE, à part
La preuve est sans réplique ; il me faut chercher un autre nom. D'où a-t-il vu tout cela ? Mais je vais bien l'attraper ; car ce que j'ai fait tout seul, quand il n'y avait personne dans la tente, il ne sera pas dans le cas de me le dire (Haut.) Si tu es Sosie, que faisais-tu dans la tente, lorsqu'on était aux mains ? je me reconnais vaincu, si tu le dis.
MERCURE
Il y avait là un tonneau de vin ; j'en remplis un broc.
SOSIE, à part
L'y voilà.
MERCURE
Et je le lampai tout pur, tel qu'il était sorti du sein maternel.
SOSIE
À merveille ! Il faut qu'il se soit caché au fond du broc. C'est pourtant vrai, j'ai bu là un broc de vin tout pur.
MERCURE
Eh bien ! Est-il clair maintenant que tu n'es pas ; Sosie ?
SOSIE
Comment ! Je ne suis pas Sosie ?
MERCURE
Sans doute, puisque c'est moi qui le suis.
SOSIE
C'est bien moi, j'en jure par Jupiter.
MERCURE
Et moi, je jure par Mercure que Jupiter ne te croit pas. Un seul mot de moi aura plus de crédit auprès de lui que tous tes serments.
SOSIE
Qui suis-je alors, si je ne suis pas Sosie ? Dis-le-moi.
MERCURE
Quand je ne voudrai plus être Sosie, sois-le, à la bonne heure. Mais à présent que je le suis, si tu ne t'en vas d'ici comme un étranger que tu es, je tombe sur toi à bras raccourcis.
SOSIE
Assurément, quand je le regarde, quand je me rappelle ma figure, que j'ai si souvent vue au miroir, la ressemblance est étrange. Il a même chapeau que moi, même habit ; tout est pareil. La jambe, le pied, la taille, les cheveux, les yeux, le nez, les lèvres, les joues, le menton, la barbe, le cou : tout enfin ! Si son dos porte la marque des étrivières, nous nous ressemblons comme deux gouttes d'eau. Pourtant, quand j'y pense, je suis le même que j'ai toujours été ; je connais mon maître, je connais notre maison, et je sens que je n'ai pas perdu l'esprit. Allons, n'écoutons plus ces balivernes et frappons à la porte.
MERCURE
Où vas-tu ?
SOSIE
Chez nous.
MERCURE
Quand tu monterais sur le char de Jupiter pour te sauver d'ici au plus vite, à grand'peine éviterais-tu le régal que je t'apprête.
SOSIE
Ne puis-je m'acquitter auprès de ma maîtresse du message de mon maître ?
MERCURE
Auprès de ta maîtresse, oui vraiment ; mais je ne souffrirai pas que tu entres chez la nôtre, et, si tu m'échauffes les oreilles, je te casse les reins sur l'heure.
SOSIE
Allons-nous-en plutôt. Mais, dieux immortels, ayez pitié de moi ! Où me suis-je perdu ? Où ai-je été changé ? Où ai-je quitté ma figure ? Me suis-je laissé là-bas par mégarde ? Cet homme, de la tête aux pieds, porte mon image, l'image qui fut la mienne jusqu'à ce jour. On fait pour moi de mon vivant ce qu'on ne fera pas quand je ne serai plus. Mais retournons au port et racontons à notre maître ce qui vient de m'arriver. Si lui non plus ne veut point me reconnaître, et fais-moi cette grâce, grand Jupiter ! Je pourrai dès aujourd'hui me raser la tête, et coiffer mon crâne chauve du bonnet d'affranchi.
Allusion aux jeux qui se célébraient aux funérailles des personnages d'importance. Ludos facere signifie à la fois célébrer des jeux et se moquer. Voyez le Revenant, Acte II, scène I.
Bonnet : Les esclaves que l'on affranchissait se faisaient raser les cheveux.
SCÈNE II.
MERCURE, seul
Allons, voilà ce qui s'appelle faire merveille. J'ai éloigné d'ici ce fâcheux personnage, et mon père peut à son aise caresser son amie. Quand le rustre aura rejoint là-bas Amphitryon son maître, il lui racontera comment un esclave du nom de Sosie lui a barré l'entrée de la maison : l'autre ne donnera pas dans la bourde et croira que, malgré son ordre, il n'est pas venu ici. Je veux les embrouiller à leur faire perdre la tête, eux et toute la maisonnée, jusqu'à ce que mon père en ait assez de la belle : alors chacun sera mis au courant de toute l'affaire. Jupiter finira par réconcilier Alcmène avec son mari : car Amphitryon va bientôt venir faire vacarme à sa moitié, qu'il accusera d'être infidèle ; mais mon père apaisera tout ce bruit. Quant à Alcmène, je ne vous ai pas dit, je pense, qu'elle accouchera aujourd'hui de deux fils jumeaux : l'un naîtra juste dix mois après la conception ; l'autre viendra au septième mois. Le premier est d'Amphitryon, le second de Jupiter. Ainsi le cadet appartient au plus grand, et l'aîné au moindre des deux pères. Vous avez compris, n'est-ce pas ? Mon père a voulu, pour l'honneur d'Alcmène, qu'il n'y eût qu'un accouchement : le même travail la délivrera de son double fardeau, elle ne sera pas soupçonnée d'infidélité, et nul ne pourra découvrir le pot aux roses. Pourtant, comme je l'ai dit, Amphitryon saura toute l'histoire ; eh bien, après tout, on ne peut en vouloir à Alcmène, et il serait bien mal à un dieu de laisser retomber sur une mortelle les suites de sa propre faute. Mais bouche close, la porte a crié. Voici venir l'Amphitryon de contrebande avec son épouse d'emprunt.
Voua avez compris : Ces mots s'adressent aux spectateurs.
SCÈNE III. Jupiter, Alcmène, Mercure.
JUPITER
Adieu, mon Alcmène ; continue d'avoir bien soin de la maison. Et ménage-toi, je t'en prie ; tu vois que ton terme approche. Je dois m'éloigner ; mais prends dans tes bras en mon nom, l'enfant qui nous va naître.
Chez les Romains, on déposait à terre l'enfant qui venait de naitre ; si le père le reconnaissait comme sien, il le relevait et le prenait dans ses bras.
ALCMÈNE
Quelle est donc, cher mari, cette affaire si pressante qui t'appelle loin de ta demeure ?
JUPITER
Oh ! ce n'est pas lassitude de toi ni de notre maison ; mais quand un général en chef n'est plus à son armée, on est plus prompt à faire le mal que le bien.
MERCURE, à part
Il faut avouer que voilà Un habile enjôleur ; c'est le digne père de Mercure. Voyez comme il va gentiment cajoler la bonne dame.
ALCMÈNE
Ah ! Je ne vois que trop ce que vaut à vos yeux votre femme.
JUPITER
Ne te suffit-il pas d'être chérie entre toutes ?
MERCURE, à part
Par Pollux, si l'autre savait tes galantes occupations, tu voudrais être Amphitryon plutôt que Jupiter.
L'autre : Junon.
ALCMÈNE
J'aimerais mieux des preuves de ta tendresse que de belles paroles. Tu pars, et ta place dans notre lit est à peine tiède ; tu arrives hier au milieu de la nuit, et déjà tu t'éloignes ; puis-je être bien contente ?
MERCURE, à part
En avant ! il faut que je lui parle et que je vienne en aide à mon père.
Haut.
Par Pollux ! Je ne crois pas qu'il y ait sur terre un homme aussi passionnément épris de sa femme que celui-ci ; il vous aime à en crever.
JUPITER
Te voilà bien, bourreau ! Hors d'ici à l'instant ! De quoi te mêles-tu, coquin ? Oses-tu bien souffler ? Ce maître bâton...
ALCMÈNE
Ah ! De grâce !
JUPITER
Que j'entende encore un mot !
MERCURE, à part
Bien réussi pour mon début dans le métier de parasite !
JUPITER
Quant à toi, chère femme, tu as tort de te fâcher contre moi. J'ai quitté l'armée en grand secret ; j'ai dérobé pour toi quelques instants à mon devoir ; je voulais que tu fusses la première à connaître mes succès, et je voulais être le premier à te les apprendre : est-ce donc là montrer si peu d'amour ?
MERCURE, à part
Ne l'avais-je pas bien dit ? comme il amadoue la pauvrette !
JUPITER
Maintenant, de peur qu'on ne remarque mon absence, il faut que je m'en retourne à petit bruit ; sans quoi l'on dirait que j'ai préféré mon épouse au bien de l'État.
ALCMÈNE
Oui, on s'en va et on laisse sa femme tout en larmes.
JUPITER
Tais-toi. Ne rougis pas ces beaux yeux ; je serai de retour dans un moment.
ALCMÈNE
Ce moment, c'est un siècle.
JUPITER
Si je te quitte, si je m'éloigne de toi, ce n'est pas de gaieté de coeur.
ALCMÈNE
Je vous crois ; la même nuit vous voit arriver et repartir.
JUPITER
Ne me retiens plus. Voici l'heure ; je veux sortir de la ville avant qu'il fasse jour. Mais prends cette coupe, chère Alcmène, c'est le prix de ma valeur ; c'est la coupe du roi Ptérélas, que j'ai tué de ma main.
ALCMÈNE
Je vous reconnais bien là. Certes, voilà un présent digne de celui qui l'offre.
MERCURE
Digne plutôt de celle qui le reçoit.
JUPITER
Encore ! tu veux donc que je t'assomme, pendard ?
ALCMÈNE
Amphitryon, pour l'amour de moi, point de colère contre Sosie.
JUPITER
Je t'obéis.
MERCURE, à part
Comme l'amour le rend brutal !
JUPITER
Tu n'as plus rien à me dire ?
ALCMÈNE
Aime-moi toujours, quoique loin de moi ; absente, ne suis-je pas encore tienne ?
MERCURE
Partons, Amphitryon, voici le jour.
JUPITER
Va devant. Sosie, je te suis.
À Alcmène.
Est-ce tout ?
ALCMÈNE
Non : reviens bien vite.
JUPITER
Oui, je serai de retour plus tôt que tu ne penses ; ne te tourmente point.
Alcmène sort.
Maintenant, ô nuit, tu m'as assez attendu, va, fais place au soleil, que sa blanche et pure lumière luise sur les mortels. Tu as été plus longue que d'ordinaire, mais je veux abréger le jour, afin que tout se compense et que les jours et les nuits rentrent dans l'ordre accoutumé... Allons, rejoignons Mercure.
ACTE II
SCÈNE I. Amphitryon, Sosie.
AMPHITRYON
Çà, qu'on me suive.
SOSIE
Je marche sur vos talons.
AMPHITRYON
Tu m'as tout l'air d'un maître fripon.
SOSIE
Et pourquoi ?
AMPHITRYON
Parce que tu me chantes des choses qui ne sont pas, qui n'ont jamais été et qui ne seront jamais.
SOSIE
Vous voilà bien, toujours méfiant avec vos serviteurs.
AMPHITRYON
Qu'est-ce à dire ? Je te couperai, pendard, cette maudite langue.
SOSIE
Vous êtes mon maître, vous ferez de moi ce que vous voudrez ; mais, après tout, rien ne m'empêchera de dire les choses comme elles se sont passées.
AMPHITRYON
Triple fourbe ! Oses-tu bien me soutenir que tu es à la maison, tandis que je te vois ici ?
SOSIE
C'est pourtant la vérité.
AMPHITRYON
Malheur à toi ! les dieux un jour, et moi tout à l'heure, nous t'arrangerons de belle sorte.
SOSIE
Vous le pouvez, je suis à vous.
AMPHITRYON
Un maraud qui ose se jouer de son maître ! Quelle impudence ! Ainsi, ce qui ne s'est jamais vu, ce qui est impossible, le même homme se trouverait en même temps dans deux endroits ?
SOSIE
Je ne dis que la vérité pure.
AMPHITRYON
Jupiter te confonde !
SOSIE
Quel mal vous ai-je donc fait, mon maître ?
AMPHITRYON
Tu le demandes, coquin, quand tu te moques de moi ?
SOSIE
Si je me moquais, vous auriez raison de vous fâcher ; mais je ne mens pas, je dis la chose telle qu'elle est.
AMPHITRYON
Il est ivre, je crois.
SOSIE
Plût aux dieux !
AMPHITRYON
Tu n'as rien à souhaiter de ce côté-là.
SOSIE
Moi ?
AMPHITRYON
Oui, toi. Où as-tu bu ?
SOSIE
Nulle_part.
AMPHITRYON
Quel animal !
SOSIE
Je vous l'ai déjà répété dix fois. Je suis à la maison, vous dis-je ; m'entendez-vous ? Et je suis auprès de vous, moi, le même Sosie. Est-ce clair ? Est-ce net ? Que vous en semble, mon maître ?
AMPHITRYON
Éloigne-toi !
SOSIE
Pourquoi donc ?
AMPHITRYON
Tu sens la peste.
SOSIE
Gomment cela, Amphitryon ? En vérité, et l'esprit et le corps, tout chez moi se porte à merveille.
AMPHITRYON
Quand tu auras reçu ce que tu mérites, tu ne te porteras peut-être pas si bien ; patience, que je rentre seulement à la maison, et tu auras de quoi pleurer. Allons, suivez-moi, conteur de balivernes : ce n'est pas assez d'avoir négligé la commission de son maître, il faut encore venir se moquer de lui en face. Tu me racontes, bourreau, une histoire impossible ; qui a jamais ouï parler de pareille aventure ? Mais j'aurai soin que tous ces beaux mensonges retombent aujourd'hui sur ton dos.
SOSIE
Amphitryon, c'est pour un bon serviteur la pire de toutes les misères, de dire la vérité à son maître, et de voir cette vérité étouffée par la force.
AMPHITRYON
Mais, misérable (car je veux bien te permettre de raisonner avec moi), comment peut-il se faire que tu sois en même temps ici et à la maison ? Réponds.
SOSIE
Assurément je suis ici et là ; qu'on s'en étonne, soit : cela ne me parait pas moins surprenant qu'à vous-même.
AMPHITRYON
Comment cela ?
SOSIE
Je le répète, je n'en suis pas moins surpris que vous. De par tous les dieux ! je ne voulais pas d'abord m'en rapporter au Sosie que voici ; mais Sosie, l'autre moi, m'a bien forcé de l'en croire. Il m'a raconté, de point en point, tout ce qui s'est fait pendant notre expédition ; il m'a volé ma figure avec mon nom ; enfin deux gouttes de lait ne sont pas plus ressemblantes. Quand vous m'avez envoyé chez nous, du port, il ne faisait pas jour encore...
AMPHITRYON
Eh bien ?
SOSIE
J'étais en sentinelle à la porte longtemps avant d'être arrivé.
AMPHITRYON
Quels contes ! Es-tu dans ton bon sens ?
SOSIE
Parfaitement, comme vous voyez.
AMPHITRYON
Depuis que le drôle m'a quitté, il faut qu'une méchante main lui ait appliqué je ne sais quel maléfice.
SOSIE
J'en conviens, car j'ai été roué de coups de poing.
AMPHITRYON
Qui t'a frappé ?
SOSIE
Moi, le moi qui est maintenant à la maison.
AMPHITRYON
Çà, qu'on réponde à mes questions, et pas un mot de plus. Avant tout, qui était ce Sosie ?
SOSIE
Votre esclave.
AMPHITRYON
J'ai déjà trop d'un butor de ton espèce, et, depuis que je suis au monde, je ne me suis pas connu d'autre Sosie que toi.
SOSIE
Et moi je vous dis, Amphitryon, que je vous ferai trouver, en entrant à la maison, encore un autre Sosie, votre esclave, fils de Dave ; même père, même figure, même âge. Enfin que vous dirai-je ? Votre Sosie est devenu double.
AMPHITRYON
Que de sornettes ! Mais as-tu vu ma femme ?
SOSIE
Je n'ai pas même pu entrer dans la maison.
AMPHITRYON
Qui t'en empêchait ?
SOSIE
Ce Sosie dont je vous parle, qui m'a assommé.
AMPHITRYON
Qu'est-ce que ce Sosie ?
SOSIE
Moi, vous dis-je. Faut-il le répéter vingt fois ?
AMPHITRYON
Voyons, tu te seras endormi, peut-être ?
SOSIE
Pas le moins du monde.
AMPHITRYON
Et c'est en songe que tu auras vu cet autre Sosie ?
SOSIE
Ce n'est point mon fait de dormir quand j'exécute les ordres dé mon maître. J'étais bien éveillé quand je l'ai vu ; je vous, vois, je vous parle bien éveillé ; il n'était que trop éveillé, et moi aussi, quand il m'a meurtri de coups.
AMPHITRYON
Qui ?
SOSIE
Sosie, vous dis-je, cet autre moi. Ne me comprenez-vous pas ?
AMPHITRYON
Eh ! Qui comprendrait rien à tes sottises ?
SOSIE
Eh bien, vous allez le voir.
AMPHITRYON
Qui ?
SOSIE
Ce Sosie, votre esclave.
AMPHITRYON
Suis-moi donc, que je commence par éclaircir tout cela. Aie soin qu'on apporte du vaisseau tout ce que j'ai dit.
SOSIE
J'ai bonne mémoire et bonne volonté ; ce que vous voulez sera fait. Je n'ai point laissé vos ordres au fond de la bouteille.
AMPHITRYON
Fassent les dieux qu'il n'y ait rien de vrai dans tout ce que tu m'as dit !
SCÈNE II. Alcmène, Amphitryon, Sosie, Thessala.
ALCMÈNE, sans voir Amphitryon ni Sosie
Hélas ! que les moments de bonheur sont rares et courts, dans cette vie où le chagrin tient tant de place ! C'est le destin commun des hommes ; tel est le bon plaisir des dieux, que la tristesse suive de près la joie ; et que dis-je ? A-t-on par hasard goûté quelque jouissance, le mal dépasse toujours le bien. Je le sais et j'en fais aujourd'hui encore l'expérience, moi si heureuse un instant de revoir mon mari ; mais rien qu'une nuit, et le voilà reparti avant le jour. Je me trouve si seule depuis qu'il s'est éloigné, celui que j'aime plus que tout au monde ! Ah ! son départ m'a fait plus de peine que son arrivée ne m'avait causé de joie... Mais du moins j'ai de quoi me contenter encore : il a vaincu les ennemis, il revient chargé de lauriers.... Allons, c'est une consolation. Qu'il s'éloigne de moi, pourvu qu'il rentre glorieux dans sa maison ; je me résignerai, je supporterai l'absence avec courage, et je m'en trouverai bien récompensée, si mon mari est proclamé vainqueur. La bravoure est d'un prix inestimable ; c'est le premier de tous les biens. Liberté, salut, existence, fortune, parents, enfants, patrie, la bravoure défend et sauve tout. Elle a tout en soi : le brave possède tout ce qu'on envie.
AMPHITRYON, sans voir Alcmène
Mon arrivée, je pense, va réjouir le coeur de ma femme ; elle m'aime, je l'aime aussi, et mon triomphe la fera plus joyeuse encore ; j'ai vaincu des ennemis que l'on jugeait invincibles : sous mes auspices et sous mon commandement ils ont été défaits dès la première rencontre. Ah ! je n'en doute pas, elle sera bien heureuse de me revoir.
SOSIE
Et moi, ne croyez-vous pas que mon retour va combler aussi les voeux de ma belle ?
ALCMÈNE, à part
Quoi ! Mon mari est ici !
AMPHITRYON, à Sosie, sans voir Alcmène
Suis-moi de ce côté.
ALCMÈNE, à part
Pourquoi revient-il, lui tout à l'heure si pressé de s'en aller ? A-t-il dessein de m'éprouver ? Veut-il voir si j'ai en effet tant de regret de son départ ? Certes, son retour à la maison ne me contrarie pas.
SOSIE
Amphitryon, nous ferions mieux de regagner notre vaisseau.
AMPHITRYON
Pourquoi cela ?
SOSIE
Parce que personne ici ne nous offrira le repas de bienvenue.
AMPHITRYON
Quelle idée !
SOSIE
Nous arrivons trop tard.
AMPHITRYON
Comment ?
SOSIE
J'aperçois Alcmène, debout devant la porte, et qui n'a pas l'air d'avoir le ventre vide.
AMPHITRYON
Je l'ai laissée grosse à mon départ.
SOSIE
Ah ! Malheureux que je suis !
AMPHITRYON
Qu'est-ce qui te prend ?
SOSIE
J'arrive à point pour tirer de l'eau, car, à votre compte, elle est dans son dixième mois.
AMPHITRYON
Sois tranquille.
SOSIE
Belle tranquillité ! Je n'ai pas besoin d'être sorcier pour savoir qu'une fois le seau en main, et la besogne commencée, il me faudra tirer l'âme du puits.
AMPHITRYON
Suis-moi toujours ;j'en chargerai quelque autre, ne crains rien.
ALCMÈNE, à part
Je crois que je ferais bien d'aller à sa rencontre.
AMPHITRYON
Amphitryon salue avec joie son épouse tant désirée, celle que son mari estime la plus honnête femme de Thèbes, et dont tous les Thébains vantent la vertu. Eh bien ! Comment t'es-tu portée ? Désirais-tu mon retour ?
SOSIE, à part
Je n'ai jamais vu de retour plus désiré ! On ne le salue non plus que si c'était un chien.
AMPHITRYON
Je me réjouis de ta grossesse et de cet heureux embonpoint.
ALCMÈNE
Dites-moi, je vous prie, vous moquez-vous de moi de me saluer ainsi, et de m'aborder comme si vous aviez été si longtemps sans me voir ? fie semblerait-il pas que vous arrivez à l'instant de l'armée, et qu'il y a un siècle que vous ne vous êtes trouvé avec moi ?
AMPHITRYON
Aussi est-ce bien la première fois que je te vois.
ALCMÈNE
Pourquoi dire cela ?
AMPHITRYON
Parce que j'ai pour habitude de dire la vérité.
ALCMÈNE
Eh bien, il ne faut jamais perdre ses habitudes. Mais vous voulez peut-être éprouver mes sentiments ? D'où vient ce prompt retour ? Les auspices vous ont-ils arrêté ? Ou une tempête vous a-t-elle retenu ? Comment n'êtes-vous pas allé rejoindre vos légions, comme vous le disiez tantôt ?
AMPHITRYON
Tantôt ! Que signifie ce tantôt ?
ALCMÈNE
Vous riez ; oui, tantôt, tout à l'heure.
AMPHITRYON
Mais enfin que veut dire ce tantôt, tout à l'heure ?
ALCMÈNE
Eh ! ne puis-je pas me moquer de qui s'est moqué de moi ? Vous me dites bien que vous arrivez à l'instant quand c'est à peine si vous me quittez.
AMPHITRYON
Elle est folle, en vérité.
SOSIE
Attendez qu'elle ait fini son somme.
AMPHITRYON
En effet elle rêve tout éveillée.
ALCMÈNE
Mais vraiment je suis éveillée, et bien éveillée, et je ne dis que ce qui est arrivé. Je vous ai vus l'un et l'autre longtemps avant le jour.
AMPHITRYON
Où cela ?
ALCMÈNE
Ici, dans cette maison qui est vôtre.
AMPHITRYON
Jamais.
SOSIE, à Amphitryon
Vous répliquez ? Eh ! Qui sait si le vaisseau ne nous a pas amenés du port ici tout endormis ?
AMPHITRYON
Comment ! Toi aussi tu dis comme elle ?
SOSIE
N'est-ce pas bien fait ? Et ne savez-vous pas que si l'on contrarie une bacchante pendant ses bacchanales, on la rend plus furieuse encore ? Elle redouble les coups, au lieu qu'en lui cédant, on en est quitte pour le premier horion.
AMPHITRYON
Non, non, je veux lui faire reproche de ce qu'elle ne m'a pas souhaité la bienvenue à mon retour.
SOSIE
Vous jetterez de l'huile sur le feu.
AMPHITRYON
Paix !... Alcmène, un seul mot.
ALCMÈNE
Qu'est-ce ? J'écoute.
AMPHITRYON
As-tu perdu l'esprit, ou bien es-tu devenue si fière ?
ALCMÈNE
Que me demandes-tu là, cher mari ?
AMPHITRYON
Autrefois, quand je revenais,, tu me souhaitais le bonjour, tu m'accueillais comme une honnête femme accueille son mari. Mais aujourd'hui, rien de tout cela.
ALCMÈNE
Comment ! dès que tu es arrivé, hier, ne t'ai-je pas souhaité la bienvenue ? ne me suis-je pas informé de la santé de mon cher mari ? n'ai-je pas pris ta main, ne t'ai-je pas embrassé ?
SOSIE
Vous lui avez souhaité la bienvenue, hier, à lui ?
ALCMÈNE
Et pareillement à toi, Sosie.
SOSIE
Amphitryon, j'espérais qu'elle vous donnerait un fils ; mais ce n'est pas d'un enfant qu'elle est grosse.
AMPHITRYON
Eh ! de quoi le serait-elle ?
SOSIE
De folie.
ALCMÈNE
Oh ! j'ai bien ma tête à moi, et je demande aux dieux d'accoucher heureusement d'un fils.
À Sosie.
Quant à toi, tu seras étrillé d'importance, si ton maître fait son devoir ; l'insolence de ton beau pronostic portera ses fruits.
SOSIE
C'est aux femmes en couche qu'il faut apprêter de certains fruits à ronger, pour les faire revenir si elles tombent en pâmoison.
Il y a ici un jeu de mots intraduisible : malum, selon que la première syllabe est brève ou longue, signifie malheur ou fruit. Alcmène menace Sosie de coups, malum ; Sosie répond qu'on apprêtera à Alcmène des fruits (grenades, malum) pour la ranimer si elle perd connaissance ; mais la même phrase peut signifier que c'est elle qui recevra les coups.
AMPHITRYON
Tu m'as vu hier ici ?
ALCMÈNE
Oui, moi-même ; faut-il le redire dix fois ?
AMPHITRYON
C'était donc en rêve ?
ALCMÈNE
Je ne dormais pas plus que toi.
AMPHITRYON
Ah ! Malheureux !
SOSIE
Qu'est-ce qui vous prend ?
AMPHITRYON
Ma femme est folle.
SOSIE
C'est la bile noire qui la travaille ; il n'y a rien qui fasse si vite perdre la tête aux gens.
AMPHITRYON
Depuis quand, chère femme, as-tu ressenti la première atteinte de ce mal ?
ALCMÈNE
Mais je suis vraiment saine de corps et d'esprit.
AMPHITRYON
Alors pourquoi soutenir que tu m#'as vu hier, puisque nous ne sommes entrés que cette nuit dans le port ? j'ai soupe sur le vaisseau, j'y ai dormi la nuit entière ; enfin je n'ai pas mis le pied à la maison depuis que je suis parti avec notre armée contre les Téléboens nos ennemis, et que nous les avons vaincus.
ALCMÈNE
Non ; tu as soupe avec moi, et tu as couché avec moi.
AMPHITRYON
Qu'est-ce à dire ?
ALCMÈNE
C'est la vérité.
AMPHITRYON
Sur cela, non ; quant au reste, je ne sais.
ALCMÈNE
Au petit point du jour, tu es reparti pour rejoindre tes légions.
AMPHITRYON
Comment cela ?
SOSIE
Elle a raison ; elle se rappelle son rêve et elle vous le raconte.
À Alcmène.
Or çà, maitresse, à votre réveil, vous auriez dû adresser vos prières à Jupiter qui détourne les prodiges, et lui offrir l'orge et le sel ou l'encens.
ALCMÈNE
Impudent !
SOSIE
Après tout, si vous avez pris cette précaution, c'est vous que cela regarde.
ALCMÈNE
C'est la seconde fois qu'il m'insulte, et il n'a pas encore sa récompense !
AMPHITRYON, à Sosie
Qu'on se taise.
À Alcmène.
Réponds : je t'ai quittée ce matin au point du jour ?
ALCMÈNE
Qui donc, si ce n'est vous deux, m'aurait raconté les détails du combat ?
AMPHITRYON
Tu les connais aussi ?
ALCMÈNE
Je les ai appris de ta bouche : tu as conquis une ville très puissante ; tu as tué de ta main le roi Ptérélas.
AMPHITRYON
Moi ! Je t'ai dit cela ?
ALCMÈNE
Oui, toi-même, et Sosie était là.
AMPHITRYON, à Sosie
Tu m'as entendu aujourd'hui faire ce récit ?
SOSIE
Où voulez-vous que je vous aie entendu ?
AMPHITRYON
Demande-le-lui.
SOSIE
Ce n'était toujours pas devant moi, que je sache.
ALCMÈNE
Je voudrais bien le voir te répéter cela en face.
AMPHITRYON
Çà, Sosie, regarde-moi bien.
SOSIE
Je vous regarde.
AMPHITRYON
C'est la vérité que j'exige : point de complaisance. M'as-tu entendu aujourd'hui raconter ce qu'elle dit ?
SOSIE
Perdez-vous l'esprit à votre tour, avec cette belle demande ? Moi-même, ne la vois-je pas en ce moment pour la première fois, avec vous ?
AMPHITRYON
Eh bien, femme, vous l'entendez ?
ALCMÈNE
Oui vraiment, je l'entends mentir.
AMPHITRYON
Ainsi vous n'en voulez croire ni lui, ni même moi votre mari ?
ALCMÈNE
Non, car je m'en crois la première, et je sais que les choses se sont passées comme je le dis.
AMPHITRYON
Vous affirmez que je suis arrivé hier ici ?
ALCMÈNE
Vous niez que vous en soyez parti ce matin ?
AMPHITRYON
Certes, je le nie, et je soutiens bel et bien que je ne fais qu'arriver en ce moment.
ALCMÈNE
De grâce, nierez-vous aussi que vous m'avez fait présent ce matin d'une coupe d'or qu'on vous a donnée là-bas, disiez-vous ?
AMPHITRYON
Sur mon âme, je n'ai rien donné ni rien dit. J'ai eu, il est vrai, et j'ai encore l'intention de vous faire ce présent ; mais qui vous l'a dit ?
ALCMÈNE
Vous-même, et j'ai reçu la coupe de votre main.
AMPHITRYON, à Alcmène qui se dispose à aller chercher la coupe
Attendez ; un moment, je vous prie. Je n'en reviens pas, Sosie : comment saurait-elle qu'on m'a donné là-bas une coupe d'or, si tu n'es venu la voir tantôt et si tu ne lui as tout conté ?
SOSIE
Par ma foi, je n'ai rien dit, et je ne l'ai pas vue sans vous.
AMPHITRYON
Drôle !
ALCMÈNE
Voulez-vous qu'on vous montre la coupe ?
AMPHITRYON
Oui sans doute.
ALCMÈNE
Eh bien, va, Thessala, et apporte la coupe dont mon mari m'a fait présent aujourd'hui.
AMPHITRYON
Viens de ce côté, Sosie. De tout ce qui me surprend ici, la plus grande merveille serait qu'elle eût en effet cette coupe.
SOSIE, montrant la cassette qu'il tient
Comment pouvez-vous le croire, puisque nous l'apportons dans cette cassette fermée de votre sceau ?
AMPHITRYON
Le sceau est-il intact ?
SOSIE
Voyez.
AMPHITRYON
Il est bien comme je l'ai mis.
SOSIE
Que ne la faites-vous traiter comme folle ?
AMPHITRYON
Elle en aurait bon besoin ; sa tête est pleine de visions.
ALCMÈNE
Tenez, qu'est-il besoin de tant de paroles ? La voici cette coupe.
AMPHITRYON
Voyons.
ALCMÈNE
Eh bien regarde, toi qui donnes de tels démentis à la vérité ; je veux te convaincre sans réplique. Est-ce bien là cette coupe que tu as reçue ?
AMPHITRYON
Grand Jupiter ! Que vois-je ? C'est elle-même. Ah ! C'est fait de moi, Sosie.
SOSIE
Ou cette femme est la plus sorcière des sorcières, ou la coupe doit se trouver là dedans.
AMPHITRYON
Vite, ouvre la cassette !
SOSIE
À quoi bon ? Le sceau est entier. Mais tout est dans l'ordre : vous avez pondu un autre Amphitryon, moi un autre Sosie ; si la coupe a pondu une autre coupe, eh bien, nous nous sommes tous doublés.
AMPHITRYON
Je veux ouvrir, je veux voir.
SOSIE
Remarquez bien d'abord comment est le sceau, pour que vous ne veniez pas après vous en prendre à moi.
AMPHITRYON
Ouvre toujours, car avec ses discours elle cherche à nous tourner la tête.
ALCMÈNE
De qui aurais-je reçu cette coupe, si ce n'est de vous ?
AMPHITRYON
C'est ce qu'il faut éclaircir.
SOSIE
Jupiter ! Ô grand Jupiter !
AMPHITRYON
Qu'y a-t-il ?
SOSIE
Point de coupe dans la cassette.
AMPHITRYON
Qu'entends-je ?
SOSIE
La vérité.
AMPHITRYON
Malheur à toi si elle ne se retrouve !
ALCMÈNE
La voici toute retrouvée.
AMPHITRYON
Qui donc vous l'a donnée ?
ALCMÈNE
Celui qui me le demande.
SOSIE, à Amphitryon
Vous me la baillez belle ; vous avez quitté le vaisseau à la sourdine et m'avez devancé par un autre chemin ; vous avez vous-même retiré la coupe pour la lui donner, et en grand secret vous avez remis le sceau.
AMPHITRYON
La peste soit de toi, si tu vas encourager sa folie.
À Alcmène.
Vous dites donc que nous sommes arrivés ici hier ?
ALCMÈNE
Oui, et vous m'avez saluée ; je vous ai salué à mon tour et vous ai donné un baiser.
AMPHITRYON
Voilà, pour commencer, un baiser qui ne me plait guère ; mais poursuivons.
ALCMÈNE
Vous vous êtes baigné.
AMPHITRYON
Et après le bain ?
ALCMÈNE
Vous vous êtes mis à table.
SOSIE
Très-bien ! Bravo ! Questionnez.
AMPHITRYON
Ne nous interromps pas.
À Alcmène.
Racontez toujours.
ALCMÈNE
On a servi le souper ; nous avons mangé ensemble ; j'étais placée à côté de vous.
AMPHITRYON
Sur le même lit ?
Les anciens mangeaient à moitié couchés sur des lits.
ALCMÈNE
Sur le même.
SOSIE
Ouf ! voilà un souper qui me paraît suspect.
AMPHITRYON
Laisse-la s'expliquer.
À Alcmène.
Et après le souper ?
ALCMÈNE
Vous disiez que vous aviez sommeil ; on a enlevé la table, et nous sommes allés nous coucher.
AMPHITRYON
Où avez-vous couché ?
ALCMÈNE
Dans la même chambre, dans le même lit que vous.
AMPHITRYON
Ah ! Vous m'avez assassiné !
SOSIE
Qu'est-ce donc ?
AMPHITRYON
Elle vient de me donner le coup de la mort.
ALCMÈNE
Qu'y a-t-il, de grâce ?
AMPHITRYON
Ne me parlez pas !
SOSIE
Qu'est-ce qui vous arrive ?
AMPHITRYON
C'est fait de moi ; on l'a séduite en mon absence.
ALCMÈNE
Par pitié, mon cher mari, pouvez-vous bien me parler ainsi ?
AMPHITRYON
Moi, votre mari ! Ah ! Ne me donnez jamais ce nom, ce n'est plus le mien.
SOSIE, à part
Nous voilà bien ! Il était le mari, le voilà devenu la femme.
ALCMÈNE
Qu'ai-je fait pour mériter que vous me teniez un pareil langage ?
AMPHITRYON
Ce que vous avez fait, je l'apprends de vous-même, et vous demandez où est le mal ?
ALCMÈNE
Mais aussi quel mal il y a~t-il à ce que j'aie dormi près de mon mari ?
AMPHITRYON
Près de moi ? Vit-on jamais pareille effronterie ? si vous n'avez pas de pudeur, tâchez au moins d'en emprunter.
ALCMÈNE
Le crime dont vous m'accusez n'est point le fait de celles de ma race. Vous me reprochez d'avoir manqué à l'honneur, mais vous ne sauriez m'en convaincre.
AMPHITRYON
Dieux puissants ! Mais toi du moins, Sosie, me connais-tu ?
SOSIE
À peu près.
AMPHITRYON
N'ai-je pas soupe hier avec toi sur le vaisseau, dans le port Persique ?
ALCMÈNE
Moi aussi j'ai des témoins pour attester ce que j'affirme.
AMPHITRYON
Comment, des témoins ?
ALCMÈNE
Oui, des témoins.
AMPHITRYON
Qu'entendez-vous avec vos témoins ?
ALCMÈNE
Un seul suffit ; nous n'avions pas près de nous d'autre serviteur que Sosie.
Il y a dans tout ce passage un jeu de mots fort grossier : testis a la double signification, que l'on connaît.
SOSIE
Ma foi. Je ne vois goutte à tout ceci, à moins qu'il n'y ait un autre Amphitryon qui en votre absence, fasse ici vos affaires et se charge de votre besogne. Je suis tout ébahi d'avoir trouvé un autre Sosie ; mais ce second Amphitryon est bien encore une autre merveille. Sans doute quelque enchanteur abuse votre femme.
ALCMÈNE
J'en jure par le trône du souverain Jupiter et par la chaste Junon, que je dois craindre et respecter par-dessus tout, nul homme, si ce n'est vous, n'a touché mon corps de son corps et n'a porté atteinte à ma pudeur.
AMPHITRYON
Que ne dites-vous vrai !
ALCMÈNE
Je dis vrai ; mais à quoi bon ? Vous ne voulez pas croire...
AMPHITRYON
Vous êtes femme, vous jurez hardiment.
ALCMÈNE
La femme sans reproche a droit d'être hardie ; elle peut parler haut et se défendre avec assurance.
AMPHITRYON
Oh ! Ce n'est pas l'assurance qui vous manque.
ALCMÈNE
J'en ai ce qu'il en faut à une honnête femme.
AMPHITRYON
Oui, en paroles.
ALCMÈNE
Je n'ai pas compté comme une dot ce qu'on entend d'ordinaire par ce mot ; ma dot, à moi, ç'a été la chasteté, l'honneur, le calme des sens, la crainte des dieux, l'amour de mes parents, l'affection pour ma famille, la soumission à vos volontés, la bienfaisance envers les gens de bien et le dévouement à leurs intérêts.
SOSIE, à part
Sur mon âme, si elle dit vrai, voilà la femme parfaite.
AMPHITRYON
Je me sens si remué que je ne sais plus qui je suis.
SOSIE
Vous êtes Amphitryon en chair et en os ; mais prenez garde de vous perdre, car depuis votre retour il se fait de singulières métamorphoses.
AMPHITRYON
Femme, j'ai à coeur de tirer à clair toute cette affaire.
ALCMÈNE
Vous ne sauriez me faire plus grand plaisir.
AMPHITRYON
Voyons, répondez-moi. Si j'amène ici de notre vaisseau votre parent Naucrate, qui a fait la traversée avec moi, et s'il dément tout ce que vous avancez, que méritez-vous ? Qu'auriez-vous à objecter contre un divorce ?
ALCMÈNE
Rien, si je suis coupable.
AMPHITRYON
C'est entendu. Toi, Sosie, fais entrer ces gens, tandis que je retourne au vaisseau chercher Naucrate.
Il sort.
Gens : Des prisonniers qu'Amphitryon ramenait avec lui.
SOSIE
À présent, nous voilà seuls ; dites-moi, là, franchement, y a-t-il là dedans un autre Sosie qui me ressemble ?
ALCMÈNE
Va-t'en, digne serviteur d'un tel maître.
SOSIE
Je m'en vais donc, puisque c'est votre bon plaisir.
Il sort.
ALCMÈNE
Vraiment, c'est à n'en pas revenir qu'une pareille lubie soit entrée dans la tête de mon mari : m'accuser faussement d'une semblable vilenie ! Mais je saurai bientôt par Naucrate, mon parent, ce que cela signifie.
ACTE III
SCÈNE I.
JUPITER
Je suis cet Amphitryon dont l'esclave Sosie devient Mercure quand il le faut ; j'habite là-haut et je suis Jupiter lorsqu'il me plaît. Dès que j'arrive ici, soudain me voilà Amphitryon, et je change de costume. Je parais en ce moment par considération pour vous, afin de ne pas laisser cette comédie au beau milieu ; d'ailleurs je veux venir en aide à l'innocente Alcmène que son mari accuse d'adultère : ce serait mal à moi de lui laisser le poids d'une faute qui est mienne et où elle n'a aucune part. Je continuerai à me faire passer pour Amphitryon, et mettrai le désarroi dans toute la famille ; mais ensuite je débrouillerai tout le mystère, j'assisterai Alcmène quand le moment sera venu, et je ferai en sorte qu'elle mette au jour sans douleur et à la fois l'enfant qu'elle a conçu de son mari et celui qu'elle a de moi. J'ai commandé à Mercure de me suivre sur l'heure afin de recevoir mes ordres. Et maintenant, abordons Alcmène.
SCÈNE II. Jupiter, Alcmène.
ALCMÈNE, sans voir Jupiter
Je ne puis tenir à la maison : être ainsi accusée par mon mari d'infidélité, d'impudeur, d'adultère ! Il nie à grand bruit ce qui est, il me reproche une faute ima- ginaire, et il croit que j'endurerai patiemment un tel affront ! Il est bien loin de compte, je ne prendrai pas si doucement ses infâmes calomnies ; je le quitterai, ou bien il me fera réparation, et de plus il jurera qu'il se repent des outrages dont il m'a chargée si mal à propos.
JUPITER, à part
Il faut en passer par ce qu'elle exige, si je veux qu'elle accueille encore ma tendresse. Puisque ce que j'ai fait a mal tourné pour l'innocent Amphitryon et que mon amour lui a causé tant d'ennuis, il est juste qu'à mon tour, bien que je n'y sois pour rien, je porte la peine de sa colère et de ses injures contre Alcmène.
ALCMÈNE
Mais je l'aperçois, celui qui accuse d'adultère et de déshonneur sa malheureuse femme.
JUPITER
Un mot, chère Alcmène... Mais pourquoi te détourner ?
ALCMÈNE
Je suis ainsi faite ; de ma vie je n'ai pu regarder mes ennemis en face.
JUPITER
Tes ennemis ?
ALCMÈNE
Oui, mes ennemis, à moins que vous ne m'accusiez encore de mensonge.
JUPITER
Tu es donc bien farouche ?
Il veut l'embrasser.
ALCMÈNE
Otez vos mains, je vous prie. Si vous étiez dans votre bon sens, si vous aviez votre raison, vous n'adresseriez aucune parole, ni sérieuse ni badine, à une femme que vous croyez, que vous proclamez infidèle. Il faut que vous soyez le plus fou de tous les hommes.
JUPITER
Si je l'ai dit, tu n'es pas pour cela infidèle, je n'en crois rien, et je suis revenu pour me justifier à tes yeux. Rien ne m'a jamais fait plus de peine que de te savoir fâchée contre moi. Tu me demanderas pourquoi je t'ai traitée de la sorte ? Eh bien, je vais te l'expliquer. Sur mon âme, ce n'était pas que je te crusse infidèle ; j'ai voulu t'éprouver, voir ce que tu ferais, comment tu accepterais la chose. Ce n'était qu'un jeu, une plaisanterie : demande plutôt à Sosie.
ALCMÈNE
Pourquoi n'amenez-vous pas mon parent Naucrate ? Il devait, disiez-vous, porter témoignage que vous n'étiez point venu ici.
JUPITER
Faut-il donc prendre au sérieux ce qu'on a pu dire par badinage ?
ALCMÈNE
Je sais bien ce que mon coeur en a souffert.
JUPITER
Par cette main que j'embrasse, Alcmène, je t'en prie, je t'en conjure, accorde-moi ma grâce, pardonne-moi, ne sois plus en colère.
ALCMÈNE
Ma vertu me mettait au-dessus de vos outrages. Vous ne me reprochez plus maintenant de m'être déshonorée, mais je ne veux plus m'exposer à des paroles déshonorantes. Adieu ; reprenez ce qui est à vous, rendez-moi ce qui m'appartient. Ne me faites-vous pas accompagner ?
Chez les anciens, jamais une femme de distinction ne paraissait en public sans être accompagnée.
JUPITER
Y penses-tu ?
ALCMÈNE
Si vous me refusez, j'irai seule ; ma vertu sera ma compagne.
JUPITER
Reste, je jurerai avec tous les serments que tu voudras que je crois à la fidélité de ma femme. Et si je ne suis pas sincère, puisses-tu, souverain Jupiter, être à jamais irrité contre Amphitryon !
ALCMÈNE
Ah ! Qu'il le protège plutôt !
JUPITER
N'en doute pas, car j'ai juré du fond du coeur... Eh bien, sommes-nous apaisée ?
ALCMÈNE
Oui.
JUPITER
À la bonne heure ! Dans la vie, on ne voit que cela tous les jours : des plaisirs, des chagrins. On se brouille, on se raccommode. Mais lorsqu'on a eu de ces petits démêlés et qu'on a fait la paix ensuite, on est deux fois plus amis qu'auparavant.
ALCMÈNE
Tu n'aurais pas dû me parler comme tu l'as fait ; mais puisque tu répares le mal, il faut bien en prendre son parti.
JUPITER
Fais préparer les vases destinés aux sacrifices ; je désire acquitter les voeux que j'ai faits à l'armée pour mon heureux retour.
ALCMÈNE
Je vais y donner ordre.
JUPITER
Çà, qu'on m'appelle Sosie, et qu'il aille chercher Blépharon, le pilote de notre vaisseau ; il dînera avec nous.
À part.
Il dînera par coeur, et quelle mine il fera quand je prendrai Amphitryon à la gorge pour le jeter hors d'ici !
ALCMÈNE, à part
Je voudrais bien savoir ce qu'il se dit ainsi tout bas. Mais la porte s'ouvre : voici Sosie.
SCÈNE III. Jupiter, Alcmène, Sosie.
SOSIE
Me voici, Amphitryon ; commandez, j'exécuterai vos ordres.
JUPITER
Tu viens à point nommé.
SOSIE
Eh bien, la paix est donc faite ? Vous êtes rapatriés, à ce que je vois ; j'en ai l'âme toute joyeuse. Voilà comme doit être un bon serviteur ; il faut qu'il fasse comme ses maîtres, et qu'il compose son visage sur le leur : triste s'ils sont tristes, gai s'ils sont gais. Mais dites-moi, vous vous êtes raccommodés ?
JUPITER
Tu veux rire ; ne savais-tu pas que ce que j'en disais était par plaisanterie ?
SOSIE
Par plaisanterie ? Ma foi, j'ai bien cru que c'était pour tout de bon.
JUPITER
J'ai plaidé ma cause, et la paix est conclue.
SOSIE
À merveille.
JUPITER
Je vais acquitter dans la maison les voeux que j'ai faits aux dieux.
SOSIE
C'est sagement pensé.
JUPITER
Toi, tu iras au vaisseau et tu inviteras de ma part le pilote Blépharon à venir dîner avec moi après le sacrifice.
SOSIE
Je serai déjà de retour que vous me croirez encore lâ-bas.
JUPITER
Hâte-toi.
Sosie sort.
ALCMÈNE
Est-ce tout ? Je vais à l'instant même faire préparer ce qu'il faut.
JUPITER
Va donc, et fais que tout soit prêt au plus vite.
ALCMÈNE
Tu peux venir quand tu voudras ; j'aurai soin que rien ne tarde.
JUPITER
C'est parler en bonne ménagère.
Alcmène sort.
La maîtresse et l'esclave y sont pris tous les deux ; ils me croient Amphitryon, et se trompent joliment. Toi maintenant, divin Sosie, à l'oeuvre. Tu entends mes paroles, bien que tu ne sois pas ici : arrange-toi pour éloigner Amphitryon quand il va revenir ; invente quelque stratagème. Je veux qu'il soit bafoué, tandis que je lui emprunte sa femme pour contenter mon caprice. Tu sais ce que je désire, fais-en ton affaire, et viens me servir pendant le sacrifice que je vais m'offrir à moi-même.
Il sort.
SCÈNE IV.
MERCURE
Gare ! Gare ! Allons, tous, qu'on me fasse place, et que nul ne soit assez osé pour se tenir sur mon passage. Comment ! Moi qui suis dieu, je ne pourrais pas aussi bien qu'un misérable va- let de comédie menacer les gens qui hésitent à se ranger ? Cet esclave annonce ou l'heureuse arrivée d'un vaisseau, ou l'approche d'un vieillard en colère : moi j'obéis à Jupiter, c'est par son ordre que je viens ici. J'ai donc plus de droit à ce qu'on me laisse le chemin libre. Mon père m'appelle et j'accours docile à sa voix ; je suis pour lui ce qu'un bon fils doit être pour son père. Je l'aide dans ses amours, je l'encourage, je suis toujours là, plein de gaieté et de bons conseils. S'il est heureux, je nage dans la joie. Il aime, c'est bien fait, il a raison de suivre son inclination ; que chacun en fasse autant, pourvu que cela ne cause de tort à personne. Mon père veut qu'Amphitryon soit berné ; je m'en charge. Vous verrez, bonnes gens, comment je saurai m'y prendre. Je mettrai sur ma tête une couronne et ferai semblant d'être ivre, puis je m'installe là-haut, et de là je fais prendre le large à notre homme. S'il approche, je fais descendre sur lui de quoi l'humecter sans boire. Sosie son esclave en pâtira ; on l'accusera de mes prouesses ; eh ! Que m'importe ? Ne faut-il pas que j'obéisse à mon père et que je le serve à son gré ? Mais voici venir Amphitryon ; comme je vais le berner ! Vous, prêtez-nous seulement attention. J'entre et je prends mon costume de buveur, puis je grimpe sur la terrasse afin de l'éloigner d'ici.
Les anciens, dans leurs parties de plaisir, se couronnaient de fleurs.
ACTE IV
SCÈNE I.
AMPHITRYON
Je voulais trouver Naucrate, il n'est pas sur le vaisseau ; et ni chez lui ni dans la ville je ne rencontre personne qui l'ait vu. J'ai battu toutes les rues, les gymnases, les parfumeries, la bourse, le marché, l'Académie, les boutiques de droguistes, de barbiers, tous les temples enfin. Je me suis rompu de fatigue et n'ai pu mettre la main sur lui. Je retourne chez moi et vais encore tâcher de tirer d'Alcmène le nom du séducteur qui l'a déshonorée. Plutôt mourir que de renoncer à éclaircir aujourd'hui cette affaire. Mais la porte est fermée : à merveille ! cela répond assez bien au reste. Frappons. Holà, qu'on ouvre ! Hé ! Quelqu'un ! N'ouvrira-t-on pas ?
SCÈNE II. Amphitryon, Mercure.
MERCURE
Qui frappe ?
AMPHITRYON
C'est moi.
MERCURE
Qui, moi ?
AMPHITRYON
Moi, te dis-je.
MERCURE
Il faut que tu sois maudit de Jupiter et de tous les dieux pour venir ainsi démantibuler notre porte.
AMPHITRYON
Comment cela ?
MERCURE
Parce que, tant que tu vivras, ils feront de toi un misérable.
AMPHITRYON
Sosie !
MERCURE
Eh bien oui, je suis Sosie ; ne crains-tu pas que je l'aie oublié ? Que veux-tu ?
AMPHITRYON
Comment ! Bourreau, tu oses me demander ce que je veux ?
MERCURE
Oui, je te le demande. La peste de l'animal ! il a presque brisé les gonds de la porte. Crois tu donc qu'on nous en fournisse aux frais de l'État ? Qu'as-tu à me regarder, imbécile ? Que veux-tu ? Qui es-tu ?
AMPHITRYON
Qui je suis, maraud ? Tes épaules ont usé déjà plus d'une verge ; mais gare aux étrivières ! il t'en cuira pour ces belles paroles.
MERCURE
J'imagine que tu étais passablement prodigue dans ta jeunesse.
AMPHITRYON
Comment cela ?
MERCURE
Puisque sur tes vieux jours tu en es réduit à mendier des coups.
AMPHITRYON
Vil coquin, tu payeras cher tes insolences.
MERCURE
Je t'offre un sacrifice.
AMPHITRYON
Et lequel ?
MERCURE
Je t'immole à la déesse Infortune.
Tout ce qui suit, jusqu'à la fin de la quatrième scène, est considéré comme suspect par la plupart des éditeurs ; mais nous ne voyons aucune raison décisive de prononcer que ces vers ne sont pas de Plaute.
AMPHITRYON
Vraiment, maître pendard ? À moins que les dieux ne me fassent subir quelque métamorphose, j'aurai soin que tu sois chargé de nerfs de boeuf et offert en holocauste à Saturne. Ah ! Je le jure, la torture, la croix... Allons, qu'on sorte, coquin !
Ce trait est dirigé contre les Carthaginois, qui sacrifiaient des enfants à Saturne.
MERCURE
Vieux fantôme, crois-tu me faire peur avec tes menaces ? Si tu ne détales au plus vite, si tu frappes encore, si seulement tu touches la porte du petit doigt, je t'aplatis la tête avec cette tuile, et te fais cracher ta langue avec tes dents.
AMPHITRYON
Toi, coquin, m'empêcher d'entrer chez moi, de frapper à ma porte ! tiens, je vais l'arracher des gonds.
MERCURE
Encore ?
AMPHITRYON
Oui, encore.
MERCURE
Attrape.
Il lui jette une tuile.
AMPHITRYON
Misérable, à ton maître ! Ah ! si je te tiens une bonne fois aujourd'hui, je t'accommoderai de telle sorte que tu ne l'oublieras de ta vie.
MERCURE
Pauvre vieux, tu viens de fêter Bacchus.
AMPHITRYON
Que signifie ?
MERCURE
Puisque tu me prends pour ton esclave.
AMPHITRYON
Comment, pour mon esclave ?
MERCURE
La peste t'étouffe, je ne connais de maître qu'Amphitryon.
AMPHITRYON
Ai-je donc changé de figure ? Sosie ne me reconnaît pas, c'est étrange. Interrogeons-le. Dis-moi, de qui ai-je bien l'air ? Ne suis-je pas Amphitryon ?
MERCURE
Amphitryon ? Es-tu fou ? Ne t'ai-je pas bien dit, bonhomme, que tu venais de fêter Bacchus, puisque tu demandes à un autre qui tu es ? Va-t'en, crois-moi, et ne viens pas faire de tapage ici, tandis qu'Amphitryon, à peine revenu de la guerre, s'en donne avec son épouse.
AMPHITRYON
Avec quelle épouse ?
MERCURE
Avec Alcmène.
AMPHITRYON
Qui cela ?
MERCURE
Combien de fois faut-il te le dire ? Amphitryon ? Mon maître. Çà, laisse-nous la paix.
AMPHITRYON
Avec qui est-il couché ?
MERCURE
Il t'en coûtera gros de railler de la sorte.
AMPHITRYON
Réponds, de grâce, mon petit Sosie.
MERCURE
Voyez le patelinage ! Eh bien donc, avec Alcmène.
AMPHITRYON
Dans la même chambre ?
MERCURE
Bien plus, je pense qu'ils se touchent de fort près.
AMPHITRYON
Ah ! Malheureux !
MERCURE, à part
Il se plaint, quand il a tout bénéfice ; vous prêtez votre femme, n'est-ce pas comme si vous trouviez à faire défricher un mauvais terrain ?
AMPHITRYON
Sosie !
MERCURE
Le ciel te confonde ! Eh bien, Sosie ?
AMPHITRYON
Ne me reconnais-tu pas, bourreau ?
MERCURE
Si fait, je te reconnais pour un fâcheux personnage ; mais cesse de chercher querelle.
AMPHITRYON
Encore un coup, ne suis-je pas Amphitryon, ton maître ?
MERCURE
Tu es Bacchus, et non Amphitryon. Combien de fois faut-il te le dire ? Veux-tu l'entendre encore ? Mon Amphitryon est couché avec Alcmène, qu'il tient dans ses bras. Si tu continues, je vais le faire venir, et tu t'en repentiras.
AMPHITRYON
Appelle-le, c'est ce que je souhaite.
À part.
Ah ! fassent les dieux que pour prix de mes services je ne perde pas aujourd'hui, tout à la fois patrie, maison, femme, esclaves, tout, jusqu'à ma figure même !
MERCURE
Je vais donc le chercher ; mais en attendant laisse la porte en repos. Si tu nous importunes encore, rien ne te soustraira au régal que je t'apprête.
Il rentre.
SCÈNE III. Amphitryon, Blépharon, Sosie.
AMPHITRYON, sans voir Blépharon et Sosie
Dieux puissants ! Quel vertige s'est emparé de toute ma maison ! Que de prodiges depuis mon retour ! Ah ! c'est bien vrai ce que l'on raconte de ces Athéniens métamorphosés en Arcadie, qui gardèrent les traits de bêtes féroces, et jamais ne furent reconnus de leurs parents.
BLÉPHARON, sans voir Amphitryon
Que me disais-tu là, Sosie ? Voilà d'étranges merveilles. Ainsi tu as trouvé à la maison un autre Sosie qui te ressemble ?
SOSIE
Rien n'est plus vrai. Mais qui sait ? puisqu'il est sorti de moi un autre Sosie, et de mon maître un second Amphitryon, peut-être bien aurez-vous engendré aussi un Blépharon. Plût aux dieux que, pour vous en convaincre, vous eussiez comme moi le corps roué de coups, les dents cassées et le ventre creux ! Car ce moi qui est là-bas, cet autre Sosie, m'a rossé de main de maître.
BLÉPHARON
Je n'en reviens pas. Mais allongeons le pas, car, à ce que je vois, Amphitryon nous attend, et mon ventre gronde, tant il est vide.
AMPHITRYON, sans voir Blépharon et Sosie
Mais pourquoi chercher des exemples étrangers ? Ne raconte-t-on pas sur l'origine des Thébains des choses plus que merveilleuses ? Le héros envoyé à la recherche d'Europe, vainqueur du monstre engendré de Mars, fit naître soudain, en semant, les dents du dragon, des ennemis qui se livrèrent bataille. Le frère heurtait le frère de la lance et du casque. Les champs de l'Épire ont vu ramper l'auteur de notre race et la fille de Vénus[26], métamorphosés en serpents. Ainsi l'a ordonné du haut du ciel le souverain Jupiter ; ainsi le veut le destin. Tous les grands hommes de notre maison, pour prix de leurs brillants exploits, sont en butte aux plus cruels malheurs. Cette destinée pèse sur moi à mon tour ; je devais endurer les coups de l'adversité, épuiser des souffrances qui dépassent les forces de l'homme.
SOSIE
Blépharon !
BLÉPHARON
Qu'est-ce ?
SOSIE
Je crains que cela ne tourne mal.
BLÉPHARON
Comment cela ?
SOSIE
Regardez, le maître de la maison se promène comme un client, devant la porte fermée.
BLÉPHARON
Ce n'est rien ; il marche pour gagner de l'appétit.
SOSIE
C'est un habile homme, il a fermé la porte de peur de le laisser échapper.
BLÉPHARON
Que chantes-tu là ?
SOSIE
Je ne chante ni n'aboie. Mais croyez-moi, observez-le. Je ne sais quelle histoire il se débite à lui-même ; d'ici je pourrai entendre ce qu'il dit ; n'avancez pas.
AMPHITRYON, sans voir Blépharon et Sosie
Ah ! Je crains bien que les dieux ne veuillent me faire expier ma victoire. Voilà toute ma maison sens dessus dessous ; ma femme infidèle, adultère : son infamie me fera mourir. Mais cette coupe ! C'est étrange ; le sceau était pourtant bien intact. D'ailleurs, elle m'a redit nos batailles, Ptérélas attaqué par moi et bravement immolé de ma main... Bah ! Je connais le tour ; c'est un trait de Sosie, qui aujourd'hui encore a eu l'audace de me tenir tête et de me fermer la porte.
SOSIE
Il parle de moi, mais il n'en parle guère à mon goût.
À Blépharon.
De grâce, n'abordons pas notre homme avant qu'il ait laissé voir ce qu'il a sur le coeur.
BLÉPHARON
Comme tu voudras.
AMPHITRYON
Si je mets aujourd'hui la main sur le pendard, je lui apprendrai à tromper son maître, à se jouer de lui, à le menacer.
SOSIE
Vous entendez ?
BLÉPHARON
J'entends.
SOSIE
Voilà une aventure qui retombera sur mes épaules. Allons, il faut lui parler. Connaissez-vous le proverbe ?
BLÉPHARON
Je ne sais ce que tu veux dire ; mais je devine à peu près ce qui t'attend.
SOSIE
C'est un vieil adage que l'attente et la faim échauffent la bile.
BLÉPHARON
C'est vrai. Eh bien, abordons-le, et vivement. Amphitryon !
AMPHITRYON
C'est la voix de Blépharon.
À part.
Que peut-il me vouloir ? N'importe, il arrive à propos pour convaincre ma coquine de femme.
À Blépharon.
Qu'est-ce qui vous amène, Blépharon ?
BLÉPHARON
Eh ! Avez-vous si vite oublié que vous envoyâtes Sosie à bord dès le point du jour, pour me prier de venir dîner avec vous ?
AMPHITRYON
Moi ! je n'y ai pas même songé. Mais où est le maraud ?
BLÉPHARON
Qui ?
AMPHITRYON
Sosie.
BLÉPHARON
Le voilà.
AMPHITRYON
Où ?
BLÉPHARON
Devant vos yeux ; ne le voyez-vous pas ?
AMPHITRYON
C'est que la colère m'aveugle, tant il m'a mis hors de moi aujourd'hui. Oh ! Je vais t'assommer et tu ne m'échapperas pas. Laissez-moi, Blépharon.
BLÉPHARON
Un mot, je vous prie.
AMPHITRYON
Parlez, j'écoute.
À Sosie.
Quant à toi, tiens !
Il le bat.
SOSIE
Qu'ai-je fait ? Ne suis-je pas arrivé assez tôt ? Je n'aurais pu aller plus vite, quand même j'aurais emprunté les ailes de Dédale.
BLÉPHARON
Eh là, ne le battez pas ; nous ne pouvions faire de plus grandes enjambées.
AMPHITRYON
Qu'il ait couru comme un lièvre ou rampé comme une tortue, je veux le faire périr, le scélérat !
Il bat Sosie.
Tiens, voilà pour la terrasse ! Voilà pour les tuiles ! Voilà, pour la porte fermée ! Voilà pour t'être moqué de ton maître ! Voilà pour tes impertinences !
BLÉPHARON
Mais enfin que vous a-t-il fait ?
AMPHITRYON
Vous le demandez ! il m'a fermé la porte, et du haut de cette terrasse il m'a empêché d'entrer à la maison.
SOSIE
Moi ?
AMPHITRYON
Toi. Et de quoi me menaçais-tu, si je heurtais ? Nieras-tu, bélître ?
SOSIE
Certes, je nie. Mais voilà un bon témoin, Blépharon, avec qui je suis venu. Vous m'avez envoyé tout exprès pour l'inviter et le ramener.
AMPHITRYON
Qui est-ce qui t'a envoyé, coquin ?
SOSIE
Celui qui me le demande.
AMPHITRYON
Et quand cela ?
SOSIE
Tantôt, il y a un bon moment, quand voue vous êtes raccommodé avec votre femme.
AMPHITRYON
Bacchus t'a troublé la cervelle.
SOSIE
Puissé-je ne rencontrer aujourd'hui ni Bacchus ni Cérès ! Vous aviez ordonné de préparer les vases pour le sacrifice, et vous m'avez envoyé chercher Biépharon pour dîner avec vous.
AMPHITRYON
Que je meure, Blépharon, si je suis entré ici aujourd'hui, ou si j'ai envoyé ce fripon.
À Sosie.
Parle, où m'as-tu laissé ?
SOSIE
Au logis, avec Alcmène votre femme. En vous quittant, je vole au port, j'invite Blépharon de votre part. Nous arrivons, et je ne vous avais pas vu depuis.
AMPHITRYON
Avec ma femme, scélérat ! Ah ! comme je vais t'étriller !
SOSIE
Blépharon !
BLÉPHARON
Amphitryon, pour me faire plaisir, lâchez-le, et écoutez-moi.
AMPHITRYON
Eh bien, je le lâche et je vous écoute.
BLÉPHARON
Il m'a parlé tout à l'heure d'étranges prodiges. Peut-être un enchanteur, un magicien, a-t-il jeté un sort sur toute votre maison : informez-vous, voyez ce qu'il en est, et ne maltraitez pas ce pauvre garçon avant d'avoir éclairci la chose.
AMPHITRYON
Vous avez raison. Allons, vous me sertirez de témoin contre ma femme.
SCÈNE IV. Jupiter, Amphitryon, Sosie, Blépharon.
JUPITER
Qui donc a frappé si brutalement à ma porte ? Elle est presque arrachée des gonds ! Et qui fait depuis si longtemps cet affreux vacarme devant ma demeure ? S'il me tombe sous la main, je le sacrifie aux mânes des Téléboens. Rien ne me réussit aujourd'hui, comme on dit. J'ai quitté Blépharon et Sosie pour chercher Naucrate mon parent ; je ne l'ai pas trouvé, et je ne sais ce que les autres sont devenus... Eh ! Je les aperçois ; allons à leur rencontre, et voyons ce qu'ils savent de nouveau.
SOSIE
Blépharon, celui qui sort de la maison est mon maître ; l'autre est un enchanteur.
BLÉPHARON
Grand Jupiter ! Que vois-je ? Ce n'est pas celui-ci, c'est celui-là qui est Amphitryon ; si celui-ci l'est,
Montrant Amphitryon.
Celui-là ne peut l'être.
Montrant Jupiter.
À moins qu'il ne soit double.
JUPITER
Voilà Blépharon avec Sosie ; je les aborderai le premier. Te voilà donc enfin, Sosie ? J'ai faim.
SOSIE, à Blépharon
Ne vous disais-je pas que celui-ci.
Montrant Amphitryon.
... est un enchanteur ?
AMPHITRYON
Non, non, citoyens de Thèbes, c'est celui-ci.
Montrant Jupiter.
C'est lui qui, dans ma propre maison, a séduit ma femme, c'est lui qui a apporté le déshonneur à mon foyer.
SOSIE, à Jupiter
Maître, si vous avez faim, moi je suis rassasié de coups de poing.
AMPHITRYON
Tu continues, misérable ?
SOSIE
Va te faire pendre, sorcier !
AMPHITRYON
Moi sorcier ! Tiens !
Il le frappe.
JUPITER
Que signifie cette brutalité, étranger ? Frapper un homme qui est à moi !
AMPHITRYON
À toi ?
JUPITER
Oui, à moi.
AMPHITRYON
Tu mens.
JUPITER
Entre, Sosie ; et tandis que je l'immole, fais apprêter le dîner.
SOSIE
J'y vais. Amphitryon, je pense, va régaler Amphitryon comme l'autre Sosie ce matin a régalé le Sosie que voici. Mais tandis qu'ils s'empoignent, allons faire un tour à la cuisine, nettoyer les plats et vider les flacons.
JUPITER
Tu dis que j'en ai menti ?
AMPHITRYON
Oui, tu en as menti, infâme, qui viens bouleverser ma maison.
JUPITER
Je te tordrai le cou pour cette insolence.
Il le bat.
AMPHITRYON
Ah ! Aïe !
JUPITER
Il ne fallait pas, t'y exposer.
AMPHITRYON
Au secours, Blépharon !
BLÉPHARON
Ils se ressemblent tellement que je ne sais au-quel venir en aide ; faisons pourtant de notre mieux pour les séparer. Amphitryon, ne tuez pas Amphitryon ; lâchez-lui le cou, je vous en prie.
JUPITER
Tu l'appelles Amphitryon ?
BLÉPHARON
Pourquoi pas ? Il n'y en avait qu'un, qui est doublé maintenant. Vous prétendez l'être, mais il n'en a pas moins gardé les traits. En attendant, lâchez-lui le cou, je vous en prie.
JUPITER
C'est fait ; mais dites-moi, vous semble-t-il que ce soit là Amphitryon ?
BLÉPHARON
Autant l'un que l'autre.
AMPHITRYON
Ô souverain Jupiter ! Comment m'avez-vous pris aujourd'hui ma figure ? Mais questionnons encore. Tu es Amphitryon ?
JUPITER
Le nies-tu donc ?
AMPHITRYON
Oui, je le nie ; il n'y a pas dans Thèbes un autre Amphitryon que moi.
JUPITER
C'est-à-dire qu'il n'y en a pas d'autre que moi-même. Soyez-en juge, Blépharon.
BLÉPHARON
Je veux bien tâcher de tirer la chose au clair.
À Amphitryon.
Vous, répondez d'abord.
AMPHITRYON
Volontiers.
BLÉPHARON
Avant de livrer bataille aux Taphiens, que m'avez-vous recommandé ?
AMPHITRYON
De tenir le vaisseau prêt, et de ne pas abandonner un moment le gouvernail.
JUPITER
Afin que, si les nôtres prenaient la fuite, je pusse m'y réfugier en sûreté.
BLÉPHARON
Ensuite ?
AMPHITRYON
Que l'on veillât sur ma bourse, qui était bien garnie.
JUPITER
Combien y avait-il dedans ?
BLÉPHARON
Taisez-vous, s'il vous plaît, c'est à moi d'interroger. Savez-vous la somme ?
JUPITER
Cinquante talents attiques.
Le talent attique est une monnaie.
BLÉPHARON
Il dit les choses de point en point.
À Amphitryon.
Et vous, combien de philippes ?
Philippe : Pièce d'or macédonienne.
AMPHITRYON
Deux mille.
JUPITER
Et deux fois autant d'oboles.
Obole : monnaie.
BLÉPHARON
Ils y sont tous les deux ; assurément il y en avait un caché au fond de la bourse.
JUPITER
Un instant. Ce bras, comme vous savez, a immolé le roi Ptérélas ; j'ai enlevé ses dépouilles, et rapporté dans une cassette la coupe dont il se servait, et je l'ai donnée à ma femme, avec qui je me suis baigné, j'ai sacrifié et j'ai couché aujourd'hui.
AMPHITRYON
Ah ! Qu'entends-je ? Je ne me possède plus. Je dors les yeux ouverts, je rêve tout éveillé, je meurs tout vivant et en pleine santé. Je suis pourtant cet Amphitryon, petit-fils de Gorgophone, général des Thébains, le bras droit de Créon, le vainqueur des Téléboens ; c'est moi qui, à force de valeur, ai triomphé des Acarnaniens, des Taphiens et de leur roi, et qui leur ai donné pour chef Céphale, fils du grand Dionée.
JUPITER
C'est moi qui, par mes armes et mon courage, ai exterminé les brigands meurtriers d'Électryon et des frères de ma femme, ces pirates qui infestaient les eaux de l'Ionie et de la Crète et la mer Égée, et dévastaient l'Achaïe, l'Étolie, la Phocide.
AMPHITRYON
Dieux immortels ! C'est à peine si j'ose m'en croire, tant il raconte exactement tout ce que j'ai fait. Qu'en dites-vous, Blépharon ?
BLÉPHARON
Il n'est plus qu'un signe qui puisse tout éclaircir. Si vous l'avez tous les deux, ma foi, soyez tous les deux Amphitryon.
JUPITER
Je sais ce que vous voulez dire : n'est-ce pas la Patrice de la blessure que Ptérélas m'a faite au bras droit ?
BLÉPHARON
C'est cela même.
AMPHITRYON
À merveille.
JUPITER
La voyez-vous ? Là, regardez.
BLÉPHARON
Découvrez-vous, que j'examine.
JUPITER
C'est fait, tenez.
BLÉPHARON
Grand Jupiter ! Que vois-je ? Ils ont tous les deux le signe au bras droit, juste à la même place ; une cicatrice à peine fermée, moitié rouge et moitié noire. Je suis au bout de mon rouleau, le juge est à quia ; et ne sait où donner de la tête... Débrouillez-vous ensemble ; moi, je m'en vais, j'ai affaire. Je ne crois pas de ma vie avoir vu tant de prodiges.
C'est ici que recommence le texte non contesté.
AMPHITRYON
Blépharon, de grâce, assistez-moi, ne partez pas.
BLÉPHARON
Serviteur. Que ferez-vous de mon assistance ? Je ne sais auquel des deux je la dois.
Il sort.
JUPITER
Je rentre ; Alcmène va accoucher.
Il sort.
SCÈNE V.
AMPHITRYON
C'est fait de moi, malheureux ! Que devenir ? voilà que mes défenseurs, mes amis m'abandonnent. Ah ! Qu'il soit ce qu'il voudra, mais il ne se sera pas joué de moi impunément. Je vais le mener droit au roi à qui je conterai toute l'aventure. Par Pollux, avant que le soleil se couche, je serai vengé de ce sorcier de Thessalie, qui a détraqué la cervelle à tous mes gens. Mais où est-il ? Il est rentré, il est retourné sans doute près de ma femme. Trouverait-on à Thèbes un homme plus à plaindre que moi ? Que faire ? personne ne me reconnaît, tout le monde me raille et me bafoue. Allons, forçons la porte, et tout ce que nous trouverons, homme, servante, esclave, femme, amant, père, aïeul, égorgeons-le sur place. Jupiter et tous les dieux auraient beau faire, ils ne me retiendront pas. Ma résolution est prise, et je l'accomplirai ; entrons sans plus de retard.
On entend le tonnerre : Amphitryon se jette la face contre terre.
ACTE V
SCÈNE I. Bromia, Amphitryon.
BROMIA
Plus d'espoir, plus de ressources ! La vie s'éteint dans ma poitrine ; tout ce que mon coeur renfermait de courage, je l'ai perdu. Mer, terre, ciel, tout semble se réunir pour m'écraser, m'anéantir. Ah ! Malheureuse ! que vas-tu devenir ? Que de prodiges dans notre maison ! Infortunée !... Ah ! je me trouve mal ; de l'eau !... C'est fait de moi, je suis morte. Ma pauvre tête !... Je n'entends, je ne vois plus rien. Je suis la plus misérable des femmes, il n'en est pas une plus digne que moi de pitié. Et ma maitresse, quel désarroi ! Dès qu'elle se sent en mal d'enfant, elle implore les dieux. Aussitôt quel bruit ! Quel fracas ! Quel tintamarre ! Quels éclats de tonnerre ! Et si soudains, et si redoublés, et d'une telle violence ! Chacun alors tombe la face contre terre, et l'on entend je ne sais quelle voix puissante qui s'écrie : « Alcmène, voici de l'aide, ne crains rien ; c'est un habitant du ciel, un ami de toi et des tiens., Debout, vous tous que la terreur a renversés. » J'étais tombée, je me relève ; j'ai cru que la maison brûlait, tant elle était resplendissante. Alcmène m'appelle, sa voix me donne le frisson. Cependant la crainte de ma maitresse l'emporte ; je cours, pour savoir d'elle ce qu'elle veut, et je vois deux fils jumeaux qu'elle vient de mettre au jour sans que nul de nous s'en soit aperçu ou s'y soit attendu.
Apercevant Amphitryon.
Mais qu'est-ce ? Qui est ce vieillard étendu devant notre maison ? Jupiter l'aurait-il frappé ? En vérité, je le crois, car il est immobile comme s'il était mort. Voyons si je le reconnaîtrai. Ah ! C'est Amphitryon mon maître. Amphitryon !
AMPHITRYON
Je suis mort !
BROMIA
Levez-vous.
AMPHITRYON
Je ne vis plus.
BROMIA
Donnez-moi la main.
AMPHITRYON
Qui me touche ?
BROMIA
Bromia, votre servante.
AMPHITRYON
Je suis tout tremblant ; Jupiter a tonné sur moi. Il me semble que je reviens des bords de l'Achéron. Mais pourquoi es-tu sortie ?
BROMIA
Nous avons été saisies de la même épouvante ; j'ai vu dans votre maison des prodiges si étonnants ! Malheur à moi, Amphitryon ! je ne sais encore où j'en suis.
AMPHITRYON
Çà, tire-moi d'affaire. Vois-tu bien que je suis ton maître Amphitryon ?
BROMIA
Sans doute.
AMPHITRYON
Regarde-moi encore.
BROMIA
Je vous reconnais.
AMPHITRYON
De toute la maison, il n'y a qu'elle qui ait conservé son bon sens.
BROMIA
Nous l'avons conservé tous, assurément.
AMPHITRYON
Mais ma femme, son infamie me fait perdre la tête.
BROMIA
Je vous ferai tenir un autre langage Amphitryon, et vous conviendrez que vous avez une honnête et chaste femme. En deux mots, je vous en donnerai la preuve. D'abord Alcmène est accouchée de deux fils.
AMPHITRYON
Deux, dis-tu ?
BROMIA
Oui, deux.
AMPHITRYON
Les dieux me protègent.
BROMIA
Laissez-moi parler, et vous verrez que tous les dieux vous sont favorables, à votre femme et à vous.
AMPHITRYON
Parle.
BROMIA
Le travail d'Alcmène commençait, elle sentait dans son sein les premières douleurs ; elle appelle à son aide les dieux immortels, après s'être lavé les mains et couvert la tête. Soudain éclate un terrible coup de tonnerre, nous pensons que le toit s'écroule. La maison resplendit, tout comme si elle était d'or.
AMPHITRYON
Allons, achève vite, quand tu te seras assez jouée de moi. Qu'arriva-t-il ensuite ?
BROMIA
Cependant nul de nous n'entendait votre femme se plaindre ou gémir : elle était délivrée sans douleur.
AMPHITRYON
J'en suis ravi, quels que soient ses torts envers moi.
BROMIA
Laissez cela, écoutez plutôt la suite. Aussitôt accouchée, elle nous ordonne de laver les deux enfants : mais celui que je lavais, qu'il est grand ! Qu'il est fort ! Pas une de nous n'a pu l'emmailloter.
AMPHITRYON
Voilà qui est bien étrange. Si tu dis vrai, je ne doute plus qu'un dieu ne soit venu en aide à ma femme.
BROMIA
Vous n'êtes pas au bout de vos étonnements. À peine l'avait-on couché dans son berceau, que deux serpents énormes descendent du toit dans la chambre, dressent leur crête menaçante.
AMPHITRYON
Dieux !
BROMIA
Ne craignez rien. Ils commencent par promener sur nous leurs regards ; puis, dès qu'ils ont aperçu les enfants, ils s'élancent vers le berceau. Moi, je le tirais et le poussais en avant, en arrière, de ci, de là, tremblant pour les enfants, épouvantée pour moi-même ; mais les serpents ne .nous en poursuivent qu'avec plus de rage. Soudain le plus fort des deux enfants les aperçoit, se jette brusquement hors de son berceau, court à eux, et plus prompt que la pensée, en saisit un de chaque main.µ
AMPHITRYON
Se peut-il ? Ton récit me glace d'effroi, et mon pauvre corps frissonne à chacune de tes paroles. Mais que se passe-t-il ensuite ? Continue.
BROMIA
L'enfant étouffe les deux serpents. Sur ces entrefaites une voix retentissante appelle ton Alcmène...
AMPHITRYON
Quelle voix ?
BROMIA
Celle du souverain maître des dieux et des hommes, la voix de Jupiter. Il dit qu'il était entré secrètement dans le lit d'Alcmène ; que celui des deux enfants qui venait de tuer les serpents était son fils, et que l'autre était le tien.
AMPHITRYON
Sur ma vie, je ne regrette pas d'être en communauté avec Jupiter. Rentre et fais-moi préparer les vases sacrés ; je veux que de nombreuses victimes m'assurent la faveur du maître des dieux. J'appellerai le devin Tirésias et le consulterai sur ce que je dois faire ; il saura tout de point en point. Mais qu'entends-je ? quel coup de tonnerre ! Dieux, soyez-moi propices.
SCÈNE II. Jupiter, Amphitryon.
JUPITER
Rassure-toi, Amphitryon, je viens te protéger toi et les tiens. Tu n'as rien à redouter : laisse là les devins et les aruspices ; ce qui est arrivé, ce qui doit arriver encore, je te le dirai bien mieux qu'eux, moi Jupiter. D'abord j'ai usurpé les faveurs d'Alcmène et dans mes embrassements elle a conçu un fils. Toi aussi, tu la laissas grosse en partant pour l'armée : elle vient d'accoucher en même temps de deux jumeaux. L'un, celui qui est formé de mon sang, te couvrira par ses exploits d'une gloire immortelle. Recommence à vivre, comme autrefois, en bonne intelligence avec ton Alcmène ; elle n'a pas mérité tes reproches, elle a cédé à ma toute-puissance. Et moi je retourne au ciel.
SCÈNE III.
AMPHITRYON
Je ferai ce que tu m'ordonnes, et je te supplie de remplir tes promesses. Je vais rejoindre ma femme, et bonsoir au vieux Tirésias... Maintenant, spectateurs, applaudissez de toutes vos forces en l'honneur du grand Jupiter.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0