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Tragédie en vers

Ajax

Louis Poinsinet de Sivry· créée en 1762, imprimée en 1789· 5 actes· 1 534 vers· 11 personnages

Représentée sur le Théâtre de la Comédie Française le 30 août 1762.

Personnages

  • AJAX, Roi de Salamine. M. de Saint-Prix
  • ULYSSE, Roi d'Ithaque. M. Dorival
  • AGAMEMNON, Chef des Rois de la Grèce. M. Vanhove
  • PENTHÉSILÉE, Reine des Amazones. Mlle. de Raucourt
  • MEMNON, époux de Penthésilée, et Chef des Alliés de Troie. M. de Saint-Fal
  • ANTÉNOR, Prince Troyen. M. Naudet
  • HIPPODAMAS, fils de Priam ; ami et parent de Memnon. M. Grammont
  • HERSILE, Amazone. Mmme. Suin
  • ARCAS, Confident d'Ajax. M. Dunant
  • EURYBATE, l'un des Guerriers d'Agamemnon. M. Marsy
  • SUITE
MADEMOISELLE,

À MADEMOISELLE DE RAUCOURT, PENSIONNAIRE DU ROI, etc.

Sensiblement flatté de l'acceptation que vous avez faite du rôle de Penthésilée dans ma Tragédie d'Ajax, et du soin que vous avez pris d'engager l'Assemblée de MM. les Comédiens Français Ordinaires du Roi, à fixer la reprise de cette Pièce après la rentrée prochaine des Spectacles ; j'ai dû naturellement concevoir l'espérance que vous ne refuseriez point l'hommage de la pièce même.

Cet autre acte de complaisance, MADEMOISELLE, vous donne un nouveau droit à ma reconnaissance. J'étais très ambitieux de cette seconde faveur ; car c'est surtout des talents, qu'un homme qui les cultive doit rechercher le suffrage. Il me reste à justifier un léger changement que j'ai fait à mon Ouvrage, dans la vue de le rendre plus digne de votre accueil. Il y eut de l'orage en 1762, à la représentation. Une Cabale, dont je ne serais pas embarrassé de citer les chefs, s'y déchaîna avec indécence, ce qui me porta à retirer mon Ajax, contre l'avis et le voeu de tous les Littérateurs, et sur-tout de feu M. Le Kain, qui aimait passionnément son Rôle et toute la Pièce ; et qui, jusqu'à sa mort, n'a cessé dans ses lettres, dont quelques-unes sont devenues publiques, de m'exhorter à rentrer dans la carrière du théâtre par cette Tragédie même.

Il convient d'expliquer pourquoi, dans une pièce qui a été couverte des éloges des connaisseurs après l'impression, j'ai cru devoir faire un changement. Memnon, l'époux de Penthésilée, ne paraissait dans aucun des cinq Actes ; il n'y figurait qu'en récit : et cependant ce Personnage était le seul dont la présence pût justifier la Reine des Amazones de la manière cruelle dont elle trompe Ajax. Ainsi le défaut d'apparition du Héros, fils de Tithon et de l'Aurore, jetait un vernis de trahison gratuite sur la conduite de mon Héroïne. C'est un axiome de Goût, que nous sommes plus puissamment émus par les yeux que par l'oreille. J'ai donc cru qu'il était à propos d'ajouter, ou plutôt de restituer à ma Pièce, dans cette troisième édition, le Personnage, d'ailleurs très-court, de Memnon. Avec cette simple précaution, je crois, MADEMOISELLE, pouvoir être tranquille sur le sort d'une Tragédie dont un talent comme le vôtre, et celui de MM. vos Camarades, suffirait pour transformer en beautés les imperfections mêmes.

Mais cette Épître, MADEMOISELLE, pourrait devenir prolixe ; et ce ne serait pas là son seul défaut ; je m'y suis exprimé en prose. Or, sans contredit, une Favorite de Melpomène, une Actrice telle que vous, accoutumée à nous rendre avec tant de magie une Phèdre, une Athalie, une Sémiramis, une Mérope, une Clytemnestre, etc. etc. mérite que, de préférence, on lui parle le langage des Dieux. Je m'en aviserai donc, quoiqu'un peu tard ; et je terminerai mon hommage par les Vers suivans, destinés à accompagner celui de vos portraits qui vous représente dans le Rôle de Médée :

« Qui voit RAUCOURT, ou qui l'entend, Est soumis au pouvoir d'un double enchantement. Tant de beautés brillent en elle, Qu'elle eût pu, pour ravir, se passer de talent ; Et sur la Scène elle en a tant, Qu'elle eût pu, pour charmer, se passer d'être belle. »

Je suis avec le culte que je vous ai voué publiquement dès votre début au Théâtre, MADEMOISELLE, Votre très humble et très obéissant Serviteur et Admirateur,

POINSINET DE SIVRY.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Memnon, Hippodamas.

SCÈNE II. Penthésilée, Hersile.

SCÈNE III. Penthésilée, Ajax, Arcas.

SCÈNE IV. Ajax, Arcas.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Agamemnon, Ulysse.

ULYSSE

Mais Calchas, en effet, prétend-il vous déplaire ? Écoutez moins, Seigneur, une aveugle colère ; Voyez quel est l'état où nous sommes réduits. Du superbe Ilion les murs sont-ils détruits ? Qu'ont servi ces vaisseaux dont la mer est couverte ? Achille, sur ces bords, a rencontré sa perte. Le courage des Grecs, par lui seul animé, Dans la tombe, avec lui, semble être renfermé. Ajax, qui seul ici peut remplacer Achille, Ajax n'exerce plus qu'un courage inutile. Une Scythe l'entraîne ; et son bras désormais Ne se fait plus sentir qu'aux monstres des forêts. Tout le reste du camp s'abandonne à la crainte. Tantôt, contre les rois, il s'échappe à la plainte ; Et tantôt, observant un silence profond, Le soldat consterné regarde l'Hellespont. Mais un appui vous reste en ce péril extrême.

Scythes : La Bible fait descendre les Scythes de Magog, fils de Japhet. Établis dabord sur l'Arxa, et l'Iaxarte, ils étendirent au loin leurs conquêtes, soumirent une partie de l'Europe et de l'Asien tinrent pendant 28 ans l'Asie Mineure sous leur joug (634-596), et pénétrèrent jusqu'en Égypte. Les plus grands conquérants Cyrus, Darius Ier, Alexandre, tentèrent en vain de les dompter.

Hellespont : Détroit [de 2 Km de large] qui unit le mer Egée à la Propontide et sépare l'Europe de l'Asie, doit son nom à la mort tragique d'Hellé. [B]

SCÈNE II. Agamemnon, Ulysse, Anténor.

ULYSSE, à Agamemnon

On m'attaque, Seigneur ; c'est à moi de répondre. De quoi m'accuse-t-on ? De mon zèle pour vous ! Pour qui l'a recherché, ce reproche est bien doux. De mes soins vigilants, Troie enfin se méfie ; En voulant me noircir, elle me justifie.

À Anténor.

Prince ! De nos traités vous blâmez la lenteur ; Ce délai vous irrite : appelez-m'en l'auteur. Loin de désavouer un soupçon qui m'honore, Je veux, même à vos yeux, le confirmer encore. Lorsque envoyé vers nous des remparts d'Ilion ; Vous vîntes, des captifs, nous offrir la rançon, C'est moi, je l'avouerai ; moi, dont la prévoyance Vous avait, de nos chefs, ôté la confiance. J'eus mes raisons, Seigneur, que vous n'ignorez pas ; Et si, de mes conseils, on eût fait plus de cas, Si l'armée, à mes voeux, eût daigné condescendre, On vous eût renvoyé sans vouloir vous entendre. Eh ! Quels sont ces captifs que vous redemandiez ? L'élite des Troyens et de leurs alliés ! Cinq enfants de Priam, l'espoir de la Phrygie ! Une Reine, l'amour et l'effroi de l'Asie ! Leur liberté, Seigneur, vous-même en conviendrez, Est sans doute au dessus du prix que vous offrez ; Et, pour m'expliquer mieux, quand on tient de tels gages, La politique veut qu'on les garde en otages.

Phrygie : région de l'Asie Mineure dont les bornes ont beaucoup varié. La Phrygie primitive s'étendait le long de la mer depuis l'embouchure du Méandre jusque près de celle du Parthénius, et par conséquent était baignée par trois mers : mer Égée, La Pronpontide, le Pont Euxin. [B]

SCÈNE III. Agamemnon, Ulysse, Chefs des Grecs.

SCÈNE IV. AAgamemnon, Ajax, Acteurs précédents.

SCÈNE V.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Penthésilée, Hersile.

PENTHÉSILÉE

Il touchait au succès. Il courait à sa perte en servant mes projets. Son bras, de ses rivaux, confondant l'espérance, Hâte l'instant fatal, marqué pour ma vengeance. À peine la trompette éclatait dans les airs, Et déjà commençaient les funèbres concerts. Mille et mille guerriers, excités par la Gloire, Allaient, d'Achille mort, consacrer la mémoire, Et disputer entre eux, dans les champs de l'honneur, L'armure du Héros, destinée au vainqueur. Ulysse, Proténor, Adraste, Idoménée, Brûlaient de signaler cette grande journée : Et le bouillant Ajax, de m'obéir, jaloux, Les mesurait des yeux, et les défiait tous. Il ne peut contenir sa fière impatience. Il presse le signal, et le combat commence. Le dirai-je ? On lisait, sur son front inhumain, L'espoir injurieux de s'asservir ma main... Combien l'effet, Hersile, est loin de son attente ! Va, crois-moi : cet orgueil, cette joie insultante, Ce long amas d'honneurs et de succès divers, Vont enfin, sur sa tête, appeler les revers. Déjà l'obscure brigue ose noircir sa vie. J'ai vu dans tous les cours la douleur et l'envie. Ajax est né superbe ; Ajax a contre lui Tous ces mêmes guerriers dont son bras est l'appui : Le jaloux Ménélas ; le fougueux Diomède ; Ulysse dont la haine a perdu Palamède. Qu'Ajax triomphe, Hersile, à leurs yeux éperdus : Encor cette victoire, et je ne le crains plus. Conçois, de tous les Grecs, quel sera le murmure Quand d'Achille, à mes pieds, Ajax mettra l'armure. Peins-toi ce nouveau crime indignant ses rivaux, Et déjà la Discorde agitant ses flambeaux. C'est parmi ces fureurs, c'est du sein de ces haines, Que va luire l'instant qui doit briser nos chaînes. Grâce au Ciel ! J'entrevois la fin de nos malheurs ; Et la Grèce, aux Troyens, va donner des vengeurs. Anténor cependant devait ici se rendre ; De la plaine à l'instant j'accourais pour l'entendre... Toi, ne néglige rien ; va voir de qui le Sort, Dans ce combat fatal, couronnera l'effort.

Hersile se retire.

Brigue : Désir ambitieux qu'on a d'obtenir quelque charge [responsabilité ou propriété rémunératrice] ou dignité, où l'on tâche de parvenir plus par adresse que par mérite. [F]

SCÈNE II.

SCÈNE III. Penthésilée, Ajax.

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Penthésilée, Anténor.

PENTHÉSILÉE

Dieux !

SCÈNE VI. Penthésilée, Anténor, Hersile.

PENTHÉSILÉE

Il vit ?...

HERSILE

Tremblez.

SCÈNE VII. Penthésilée, Anténor, Hersile, Memnon.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Agamemnon, Eurybate.

SCÈNE II. Agaemnon, Ajax, Ulysse Chefs des Grecs, Suite.

AJAX

Vous qui me réduisez à cet excès d'outrage, Avant de m'écouter, contemplez ce rivage. Sur quels bords êtes-vous ? Les efforts de mon bras, À vos regards, ô Grecs ! s'offrent à chaque pas. Et dans ces mêmes lieux, témoins de mes services, Vous ne rougissez pas de m'opposer Ulysse ? Ah ! Contre vos vaisseaux, ces traits, ces feux lancés, Est-ce Ulysse, ou moi seul, qui les ai repoussés ? Prêterez-vous l'oreille à ses discours frivoles ? Sans doute il est aisé d'être brave en paroles. L'Orateur sans péril moissonne un vain laurier. C'est un talent du faible, inconnu du guerrier. Je méprise cet art ; et pour toute science, Des sièges, des combats j'ai fait l'expérience. Voilà par quels travaux j'aime à me signaler. Ajax ne sait qu'agir ; Ulysse, que parler. Ajax a combattu, nul de vous ne l'ignore ; Mais que sait-on d'Ulysse, et qu'a-t-il fait encore ? Qu'il parle ; et prouve enfin ces services rendus, Ces combats, ces exploits, que personne n'a vus. Quoi ? N'aura-t-il jamais, de sa gloire suprême, Pour témoins, que la nuit ; pour garants, que lui-même ? Sur les armes d'Achille il pense avoir des droits : Il aspire à ce prix ; mais où sont ses exploits ? Que dis-je ? Quel besoin d'insister davantage ? Déjà de la dispute il a tout l'avantage. Non, Grecs ! De ce débat, quel_que_soit le succès, Je n'en puis plus sortir, qu'avilis pour jamais. Eh ! De quel prix pour moi serait une victoire, Dont Ulysse à vos yeux me dispute la gloire ? Ainsi, des deux côtés, mon opprobre est égal. Je m'estime vaincu, puisqu'il est mon rival.

ULYSSE

Ô Grecs ! Si le courroux de la Parque sévère, À vos voeux, comme aux miens, eût été moins contraire, Libres du triste soin qui nous a rassemblés, Et par Achille encore au Scamandre appelés, À l'ombre de son bras, nous pourrions, sans alarmes, Jouir de ses exploits, comme lui de ses armes. Mais les Dieux pour jamais nous ôtent son appui. Voici de ce Héros ce qui reste aujourd'hui : Un trophée immortel, et cette armure insigne. Puisqu'Achille n'est plus... qui seul en était digne, Que votre choix du moins ose justifier, Quiconque désormais peut s'en croire héritier. Eh ! Qui mérite mieux cette gloire suprême, Qu'un prince, qu'un guerrier, dont l'heureux stratagème Sut découvrir Achille, et, du sein du repos, Sous les drapeaux de Mars, entraîna ce héros ? Oui, Grecs, vous me devez tout ce qu'a fait Achille. Son courage, sans moi, fût demeuré stérile. Dans un loisir obscur, la craintive Thétis À la Cour de Scyros avait caché son fils. Du sexe que feignit son adroite imposture, Il avait la mollesse, ainsi que la parure ; Et, d'un frivole amour, le charme séducteur, Aux pieds d'une maîtresse, enchaînait ce vainqueur. Ajax lui-même en vain le cherche en cet asile ; Sous l'habit d'une femme, il méconnaît Achille. Lui, qui, par des soupirs indignes d'un héros, Souille à nos yeux sa gloire, et trente ans de travaux ; Alors, n'osait penser qu'un Prince magnanime, Charmant, jeune, adoré, pût soupirer sans crime. D'Achille cependant j'observais les regards. J'offre à ses pieds mes dons confusément épars. Tandis qu'à ces objets la Cour est occupée, Achille, Achille seul y remarque une épée. Il s'écrie, il s'élance, il s'en arme soudain... Et moi, je le saisis de cette même main : « Suis-nous (lui dis-je alors), viens secourir la Grèce. Fils des Dieux ! Est-il temps d'écouter la tendresse ? C'est à toi de venger le crime de Pâris : Et Bellone t'appelle aux bords du Simois. » Je parlais ; ce Héros, qui reconnaît la gloire, Me regarde, rougit, et court à la victoire. Il traverse les mers, il surprend Ténédos, Il assiège Lyrnesse, et ravage Lesbos. De là, chargé d'honneurs, et d'une immense proie, Tel qu'un foudre vengeur, il paraît devant Troie. Tout fuyait au seul nom d'Hector victorieux : Achille immole Hector, et fait changer les Dieux. Ô Grecs ! Voilà mes droits, et voilà mes services. Qu'a-t-on fait sans Achille... ou plutôt, sans Ulysse ? Hector est sous la tombe : Achille est un héros ; Mais, contraint par moi seul, il partit de Scyros. Sa gloire, ses lauriers, c'est de là qu'ils lui viennent. Ainsi que vos succès, ces armes m'appartiennent.

Parques : divinités des Enfers chargées de filer la vie des hommes, étaient au nombre de trois, Clotho, Lachésis, Atropos : Chlotho préside à la naissance et tient le fuseau, Lachésis le tourne et file, Atropos coupe le fil. [B]

Scyros : Îl e de la Grèce, dans la mer Egée, au nord-est de l'Eubée. Elle est célèbre dans la fable comme ayant été la retraite d'Achille, que sa mère y avait caché parmi les filles de Lycomède, et comme le lieu où mourut Thésée. [B]

AJAX

Oui, Grecs ! Tels sont ses droits ; qui le sait mieux que lui ? Eh ! Qu'a-t-il à citer, que les exploits d'autrui ? Lui-même il en convient ; son bras a besoin d'aide : Il lui faut, pour agir, Achille ou Diomède. Pour moi, jaloux du prix qu'un vrai courage obtient, Je n'estime un laurier, qu'autant qu'il m'appartient. Mais de quel front, grands Dieux ! Ose-t-il peindre Achille Languissant à Scyros dans un obscur asile ? Eh ! Peut-on sans surprise entendre ce discours De ce même guerrier, qui, tremblant pour ses jours, Contrefit l'insensé par une ruse infâme, Et qu'il fallut de force amener à Pergame ? Ô Grecs ! Donnerez-vous ces traits, ce bouclier, À celui d'entre vous qui s'arma le dernier ? Retracez-vous sa honte et sa fuite coupable. Rappelez-vous le jour et le lieu mémorable, Où, protégés du Ciel, et guidés par Hector, Les Troyens, dans leur choc, entraînèrent Nestor. Nestor appelle Ulysse en ce péril extrême ; Mais Ulysse fuyait, et tremblait pour lui-même. Diomède indigné, le voit, retient ses pas, L'entraîne, et, malgré lui, le ramène aux combats. Cependant la Victoire, achevant son ravage, Pousse Hector dans nos rangs, immolés par sa rage. L'impitoyable mort lui frayait les chemins, Et la foudre en éclats s'élançait de ses mains. J'accours ; je trouve Ulysse abandonnant ses armes ; Ulysse, dont les cris témoignaient les alarmes. Soudain je vole à lui, transporté de courroux, Frémissant de l'affront dont il nous couvrait tous. Je m'expose aux fureurs de la Parque homicide ; J'écarte le trépas de sa tête timide ; Et devant lui j'élève un vaste bouclier, Dont le triple contour l'ombrageait tout entier. Délivré du péril, mais non pas de la crainte, Ulysse, de cent traits, me voit braver l'atteinte. Lui-même il fut présent, lorsqu'Hector, repoussé, Fut, sous un poids énorme, à mes pieds renversé... Ah, Grecs ! si cette Armure est le prix du courage, Qu'on nous ramène encor dans le champ du carnage. Qu'au milieu des Troyens soient portés à l'instant Ulysse et son rival, et ce prix éclatant ; Et qu'à l'ombre du bras qui lui servit d'asile, Il m'ose disputer l'héritage d'Achille.

ULYSSE

Amis, Princes, Guerriers, qu'indigne un tel discours ! Souffrirez-vous qu'Ajax vous insulte toujours ? Ne confondrez-vous point cet orgueil qui vous blesse ? Lui seul, s'il faut l'en croire, aura vengé la Grèce. Redevables de vaincre à ses généreux soins, Vous n'aurez, de ce siège, été que les témoins. Ainsi c'est vainement qu'aux deux pôles du monde, On vante votre gloire en triomphes féconde. Sans Ajax en effet connaîtrait-on encor Proténor, Mérion, Diomède et Nestor, Et le second Ajax, si brave et plus modeste, Et tous ces Rois soumis aux neveux de Thieste ? Après leur nom fameux, je dois taire le mien ; Mais qu'Ajax le demande au rivage Troyen ; Qu'il interroge enfin, s'il veut connaître Ulysse, Cette même Pallas, à mes travaux propice ; Ces lieux encor fumants du sang de Noémon ; Les mânes de Rhésus, et l'ombre de Dolon. Ajax à tous les Grecs prétend-il faire outrage ? Pense-t-il avoir seul la valeur en partage ? Tous ces Rois, comme lui, connus par leurs travaux, N'ont-ils pas mérité ce grand nom de héros ? Sur ce titre commun, s'il fonde son attente, Si la seule bravoure est ici suffisante, Que tardons-nous encor ? De ce superbe prix, Entre tous nos guerriers, dispersons les débris. Mais lui-même en ses voeux, fait-il ce qu'il désire ? Connaît-il cette armure où son orgueil aspire ? Sur ces métaux divins, les arts ingénieux Tracèrent les contours de la Terre et des Cieux. Tout s'y peint : l'Océan renfermé dans ses rives, Les climats, les saisons, les heures fugitives, Les changements du Monde, et ses âges divers, Et les ressorts secrets qui meuvent l'Univers. Quel tableau pour Ajax ! À ses regards sévères, Tous ces trésors de l'art sont autant de mystères. Quel charme aura pour lui, dans l'horreur des combats, Ce tissu merveilleux qu'il ne comprendra pas ?

SCÈNE III. Agamemnon, Ulysse, Chefs, Suite.

SCÈNE IV. Agamemnon, Chefs, Suite.

SCÈNE V. Agamemnon, Chefs, Eurybate.

SCÈNE VI. Agamemnon, Chefs, Penthésilée.

PENTHÉSILÉE

Puissant Roi de Mycène ; et vous, Grecs assemblés, Superbes destructeurs de ces bords désolés ! J'offre à vos yeux surpris cette Reine guerrière, Que le sort des combats fit votre prisonnière. Heureuse si le jour qui me mit en vos mains, Eût terminé ma vie, et rempli mes destins ! A fléchir devant vous, rien n'a pu me contraindre. J'ai vu mes maux sans trouble, et surtout sans me plaindre. J'espérais, libre encore au milieu des revers, Maîtriser le sort même, et régner dans les fers. Mais les Dieux, je l'avoue, ont vaincu mon courage. Oui, Grecs ! De ce moment, je sens mon esclavage. Des guerriers malheureux, qu'intéressaient mes jours, Attirés par mes cris, volaient à mon secours. Ils couraient s'immoler pour venger mes injures : L'impitoyable Ulysse a trompé leurs mesures. Renfermés, par son ordre, en des lieux souterrains, Déjà d'indignes fers on a chargé leurs mains. J'ose vous faire entendre une voix gémissante. Pour la première fois, je deviens suppliante. De ces nobles captifs, j'ai plaint le sort affreux : J'implore des vainqueurs, sans doute, généreux. Et puisque l'intérêt de votre Europe entière Demande qu'en ces lieux je reste prisonnière, Tout l'or dont ma rançon vous flatta vainement, Pour briser leurs liens, je l'offre en ce moment. Je sacrifierai tout. Qu'ils sortent d'esclavage : Je reste dans vos fers, et vivrai votre otage. À mon trône, aux combats, je renonce à jamais. Renvoyez ces captifs, et mes trésors sont prêts.

SCÈNE VII.

SCÈNE VIII. Penthésilée, Hersile.

PENTHÉSILÉE

Suis-moi.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Ajax, Arcas.

SCÈNE II. Ajax, Penthésilée, Arcas.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Ajax, Ulysse.

SCÈNE V.

SCÈNE VI ET DERNIÈRE. Ajax, Arcas.

1 534 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0