Comédie en prose· Comédie Episodique
Le Cercle, ou La Soirée A la Mode
Représentée pour la première fois, par les Comédiens François Ordinaires du Roi, le 7 Septembre 1764.
Personnages
- ARAMINTE, veuve d'un Financier. Mme Préville
- CIDALISE, amie d'Araminte. Melle d'Epinay
- ISMÈNE, amie d'Araminte. Melle Hus
- LUCILE, fille d'Araminte. Melle Doligny
- LISETTE, sa femme de chambre. Melle Bellecourt
- LISIDOR, Conseiller au Parlement. M. D'Auberval
- LE MARQUIS, jeune Colonel. M. Molé
- LE BARON, ancien militaire. M. de Bonneval
- UN MÉDECIN, M. Préville
- UN ABBÉ, M. Auger
- DAMON, Bel-Esprit. M. Bouret
MONSIEUR,
À MONSIEUR PAPILLON DE LA FERTÉ, intendant, Contrôleur général de l'Argenterie, Menus Plaisirs, et Affaires de la Chambre du Roi.
L'Hommage de cette petite comédie vous est dû, les applaudissements dont elle a été suivie, m'ont étonné mois-même autant que mes ennemis, je cherche moins, en vous la présentant, à demander des nouvelles bontés, qu'à vous donner un témoignage public de ma reconnaissance pour les anciennes. N'attendez pas de moi des louanges que l'intérêt prodigue à l'orgueil. Votre mérite, chéri de tous les gens de Lettres, va devenir précieux à la Nation entière, quand elle apprendra que, sous le syeux toujours ouverts de Messieurs les premiers Gentilhommes de la Chambre, votre travail et vos soins ont donné à nos théâtres une forme, une consistance qui nous avait été jusqu'alors inconnue : vous avez banni les abus, et pesant dans une juste balance les intérêts du Public, et ceux des gens de talents, vous avez établi un ordre, d'où résulte la satisfaction de l'un et la gloire des autres ; vous protégez les Arts par état, vous les suivez par goût, vous les cultivez vous-même, vous les animés encore par l'attrait des récompenses, et la justice que je vous rends ici est pour un homme qui pense, le plus flatteur des éloges : puissé-je de nouveaux succès mériter de consacrer plus particulièrement mes faibles talents aux plaisirs de notre auguste Monarque ; alors soumis à vos conseils et suffisamment récompensé de mon travail pour la gloire d'en avoir été chargé, je n'en désirerai près de vous d'autre prix que votre amitié, et la permission de vous assurer de l'inviolable attachement avec lequel je suis, MONSIEUR,
Votre très humble et très obéissant serviteur, POINSINET.
SCÈNE PREMIÈRE. Lisette, Lisidor ; Ils entrent de différents côtés.
Le théâtre représente un salon de compagnie, où se trouvent des sièges, un canapé, un métier de tapisserie, des tables de jeu, des livres de musique, une guitare, etc.
LISETTE
Ah ! C'est vous, Monsieur, quoique nous vous désirions sans cesse, nous ne vous attendions pas si tôt.
LISIDOR
Mon empressement t'étonnera moins quand le motif t'en sera connu. Je viens de recevoir quelques nouvelles qui m'affligent, et je voulais avoir à l'issue de son dîner, une conversation avec l'aimable Lucile.
Il tire sa montre.
Le repas me paraît aujourd'hui plus long qu'a l'ordinaire.
LISETTE
Ce n'est pas que Madame Araminte s'amuse à table : depuis que je la connais, j'ai toujours remarqué que ce n'est jamais où elle est qu'elle se désire ; mais nous avons compagnie.
LISIDOR, tirant une bague de son doigt
En attendant que l'une ou l'autre de ces Dames soit visible.... Te pourrai-je consulter sur ce bijou ?
LISETTE, prenant la bague
Comment ! C'est la plus jolie bague.
LISIDOR
C'est un léger cadeau que j'ai dessein de faire.
LISETTE
Il sera très galant.
LISIDOR
Mais à une condition ; c'est que la personne à qui je le destine ne m'en remerciera pas.
LISETTE
Elle serait bien ingrate.
LISIDOR, finement
J'espère cependant que tu ne le seras point, Lisette.
LISETTE
Oh ! Pour le coup, Monsieur, vous étonnez jusqu'à ma reconnaissance. Que vous êtes charmant ! Vous joignez au mérite de donner, le mérite plus rare encore, de savoir donner avec grâce. Aussi qui ne s'intéresserait à vous ? Si Lucile pouvait disposer d'elle-même, je vous suis caution que le Marquis, malgré son élégance et ses talons rouges, ne remettrait jamais les pieds dans la maison.
Talon rouge : Soulier à talon rouge que la noblesse avait seule le droit de porter à l'ancienne Cour. Fig. Homme de la Cour. [L]
LISIDOR
Mais tu sais quels étaient avec moi les engagements de Madame Araminte. Serait-elle femme à les oublier ? Dois-je le craindre ? Toi, qui la sers depuis longtemps, Lisette, instruis-moi plus à fond de son caractère ; indiques-moi, de grâce, quels seraient les moyens les plus assurés de lui plaire.
LISETTE
Des deux choses que vous me demandez, je ferai facilement l'une, parce qu'elle vous intéresse et me contente ; nous autres domestiques, dont le ridicule devoir est d'écouter sans cesse et de ne parler jamais, nous avons tant de pénétration à découvrir les défauts de nos Maîtres, tant de plaisir à les divulguer ; tenez, cela nous console, nous soulage, et il semble que cette petite médisance, qui dans le fond est bien innocente, allège de temps en temps le poids de l'obéissance, et rapproche l'intervalle qui les sépare d'avec nous. Je vous dirai donc bien sincèrement ce que je pense d'Araminte ; mais pour vous indiquer les moyens de lui plaire, dispensez m'en je vous en prie ; elle n'y réussirait pas elle-même. Sait-elle jamais ce qu'elle pense, ce qu'elle désire, ce qu'elle veut ? Veuve depuis deux ans d'un fort galant homme, mais que ses occupations dans la haute finance empêchaient de veiller un peu soigneusement aux ridicules naissants de son épouse, elle a choisi dès lors pour son idole cette liberté extrême, qui dans l'esprit d'une jolie femme, finit toujours par rendre pénible l'exercice de la vertu. Tour à tour coquette et sensible, incertaine et bizarre, toujours le coeur vide, l'esprit jamais oisif, nous avons successivement aimé la musique et les petits chiens, les magots et les mathématiques. Notre conduite est le résultat des sentiments de la société qui nous environne ; et jeunes encore, aimables et riches, nous travaillons moins à jouir de la vie qu'à nous étourdir sur notre propre existence.
LISIDOR
Tu ne prends pas garde, Lisette, que ce portrait est à peu près celui de toutes les femmes de son état : si demain la fortune t'en faisait changer, il deviendrait le tien...
LISETTE
Peut-être, mais il n'en serait pas moins ridicule. Vraiment, le coeur me dit bien tout bas qu'il n'est pas trop dans les règles du respect de juger ainsi sa maîtresse ; mais, ma foi, s'il y a du mal à le penser, il y a bien du plaisir à le dire, et l'un va pour l'autre.
LISIDOR
Parce que je viens d'apprendre d'Araminte, il ne m'est pas difficile de soupçonner quel peut être à ses yeux le mérite de mon nouveau rival.
LISETTE
Votre rival, si donc ! Il faudrait, pour qu'il le fut qu'il eût au moins l'espoir de plaire ; mais ne le craignez pas, Lucile élevée en province sous les yeux d'un tante respectable ne connaît que les douces impressions de la nature et de son coeur. Tout charmant, tout extraordinaire que le Marquis voudrait bien nous paraître, elle sait apprécier son mérite et s'aperçoit, aussi bien que moi, tous les jours, que l'histoire de ses valets, le prix de ses chevaux, le dessein de sa voiture, quelques saillies, de la mauvaise foi, de l'impertinence et des dettes ; voilà de cet homme si merveilleux quels sont en quatre mots la conversation, les vertus et les vices.
LISIDOR
Un tel concurrent ne devrait pas être redoutable. Ta vivacité m'enchante, mais ne crains-tu pas, Lisette, de me faire un peu aux dépens de ton coeur les honneurs de ton esprit.
LISETTE
Eh bien ! Que penserez-vous de moi ! Que je suis trop sincère, je vous l'avoue et tout est dit : aussi pourquoi ont-ils des ridicules ? S'ils les cachaient mieux, je n'en rirais pas. On n'est indulgent que pour les personnes que l'on chérit, et il est bien difficile d'aimer des gens qui n'aiment rien eux-mêmes. Ah ! Qu'il me serait aisé de m'égayer encore aux dépens de la société d'Araminte ! Je vous parlerais de Cidalise la Prude, de la Minaudière Isméne qui ne peut dire un mot sans l'accompagner de la plus jolie petite grimace...
LISIDOR
Mais ta Maîtresse ne verrait-elle plus cette homme sensé, cet ancien militaire ?
LISETTE
Qui ? Ce Baron philosophe, qui dit tout ce qu'il pense et se permet de tout penser ? Si fait vraiment. C'est le tuteur de Lucile, nous lui avons cru pendant quelque temps des vues sur Madame. Mais tout cela est fini, il ne vient ici que rarement, ou plutôt il n'y vient jamais qu'il n'y soit conduit par quelque affaire.
LISIDOR
Je n'ai rien négligé pour le connaître ; malheureusement il vit sans cesse à la campagne, mon état m'enchaîne à Paris.
LISETTE
Vraiment, il conserve toujours le plus grand crédit sur l'esprit d'Araminte, et s'il voulait... Mais quelqu'un vient, c'est ma jeune maîtresse ; son petit coeur lui aura dit que je n'étais pas ici toute seule...
SCÈNE II. Lisette, Lucile, Lisidor.
LUCILE, d'un ton naïf
Ah ! Vous voilà, Monsieur ?
LISIDOR
Quelles que soient mes occupations, belle Lucile, mes sentiments pour vous se justifient par ma conduite. Je consacre à vous attendre tous les moments où je suis privé de vous voir.
LUCILE
Je ne m'étonne plus si la fin du dîner m'a tant ennuyée.
LISIDOR
Que cet aveu m'enchante ! Ce qui ne serait qu'un trait ingénieux de la part d'une coquette, devient un sentiment dans votre bouche.
LUCILE
Gardez-vous d'en tirer avantage, je ne sais plus ce que je vous ai dit ; je suis si troublée ! Ma mère m'a tant grondée !
LISIDOR
Eh pourquoi ?
LUCILE
Figurez-vous qu'elle n'a presque point dîné, parce qu'elle se dit malade ; moi, j'ai cru lui faire ma cour en l'assurant qu'elle n'avait jamais eu le teint meilleur, et point du tout, je l'ai mis d'une humeur affreuse.
LISETTE
Vraiment, c'est que vous ignorez encor, Mademoiselle, que rien n'est moins décent dans le grand monde que de jouir d'une santé parfaite, à quelque prix que ce soit, on veut inspirer un sentiment. Une jolie malade se fait plaindre, et pour la coquetterie, la petite santé est une ressource.
LUCILE
Ah ! Je te promets que si j'eusse bien connu ce monde et ses travers, je n'aurais pas tant désiré de quitter la province.
LISIDOR
Que vous me chagrinez ! Ainsi vous haïssez des lieux, belle Lucile, où je puis chaque jour, et vous voir, et vous jurer que je vous aime.
LUCILE
Vraiment non... Je sais bien que ce n'est pas votre faute. Je ne dois pas vous aimer ; mais je puis, je crois, vous avouer que de toutes les personnes qui viennent ici, vous êtes le seul dont la conversation me soit chère.
LISIDOR
Et vous me permettez encore de voir votre douleur : sur la résolution que, malgré ses promesses, votre mère a prise de vous unir avec le Marquis.
LUCILE
Voilà ce qui me désespère.
LISIDOR
Vous... ne l'aimez pas ?
LUCILE
Je ne le puis souffrir... Si cependant on me l'ordonne...
LISIDOR
Je vous entends, je sais que l'obéissance est un devoir ; mais ce devoir a ses bornes.
LUCILE
Vous me le répétez sans cesse, et d'après vos discours et mes livres, je suis quelquefois bien tentée de croire qu'une obéissance aveugle tient un peu du préjugé, mais quand la réflexion me ramène à moi-même, ce que je crois plus fermement encore, c'est que l'exacte observation des bienséances est un des premiers devoirs de mon sexe, et qu'entre le vice et la vertu, il n'y a souvent qu'un préjugé de différence.
LISIDOR
Que vous êtes charmante, et qu'il est rare et beau d'unir tant de raison à tant de grâces ! Eh bien ne parlons plus de désobéissance ; mais par quelque résistance au moins tâchons d'obtenir du temps. Si je connais bien Madame Araminte, le Marquis, d'un jour à l'autre peut lui déplaire ; l'inconséquence et la légèreté sont le caractère distinctif des gens à la mode, et mon heureux rival peut en un instant perdre tout le crédit que je ne sais quel heureux hasard lui a fait si vite acquérir.
LISETTE, prenant le milieu du théâtre
Oh ! Ceci me regarde, c'est une petite anecdote que je possède et qu'il est bon de vous conter. Or, écoutez. Notre Maîtresse et ses deux inséparables, vous reconnaissez bien Ismène et Cidalise, ennuyées d'un Tri et ne sachant sur quoi médire, s'avisèrent de s'occuper. Araminte à ce métier achève une fleur de tapisserie ; Cidalise prend nonchalamment un fil d'or, fait approcher de son fauteuil un tambour et brode en bâillant une garniture de robe, tandis qu'Ismene couchée sur le canapé travaille un falbala de Marly : on entend des chevaux hennir, l'escalier retentir, un laquais annonce, et le Marquis paraît : « Que je suis heureux de vous trouver Mesdames ! Mais que vois-je ? Que ce point est égal ! Comme ces fleurs sont nuancées ! C'est l'ouvrage des Grâces, c'est celui des Fées, ou plutôt c'est le vôtre. » Aussitôt, il tire de sa poche un étui, dont assurément on ne le soupçonnait pas d'être porteur, il y choisit une aiguille d'or, s'empare de la soie, et voilà mon Colonel qui fait de la tapisserie. On le considère, on l'admire ; mais ce n'est rien encore, il quitte Araminte et son ouvrage, il court à Cidalise, lui dérobe le tambour, et déjà sa main légère achève le contour de la fleur à peine commencée. Ismène, la minaudière Ismène, laisse alors tomber un regard, et ce regard veut dire, « serai-je la seule délaissée, mon ouvrage est-il indigne de vos soins ? Non, Madame, non certainement » reprend l'impétueux Marquis. Il s'élance sur le canapé ; saisit un bout du falbala et accélère d'autant plus son ouvrage qu'il est plus jaloux d'être auprès de l'aimable Ismène. Peignez-vous la surprise, l'extase de nos trois femmes ; le Marquis tire sa montre, suppose un rendez-vous et les quitte : mais que le fripon sait bien avoir gravé dans leurs coeurs la plus profonde idée de son mérite ! C'est un homme unique, essentiel ; un Colonel qui brode, qui fait de la tapisserie ; il est charmant, il faut se l'attacher ; mais comment ? Lucile est fille, eh bien ! qu'il soit son époux. Le désirer, le dire et le vouloir, c'est l'ouvrage d'un moment ; Araminte prononce, ses deux compagnies approuvent, et c'est ainsi que des rares et précieux talents du Marquis, Mademoiselle devient en ce jour la récompense et la victime... Mais chut, taisons-nous, j'entends Madame, et je doute fort que nos petites réflexions lui conviennent.
SCÈNE III. Lisette, Lucile, Araminte, Lisidor.
ARAMINTE
En vérité, Lisette, vous êtes une fille bien étrange.
À Lisidor.
Bonjour, Monsieur. Que faites-vous ici, Lucile ? Il me semble, quand j'ai du monde chez moi, qu'une fille aussi grande que vous, doit être bonne au moins à faire les honneurs de ma maison.
LUCILE
Ce n'est que par discrétion que je suis sortie.
ARAMINTE
Taisez-vous. Je m'aperçois assez, Mademoiselle, que mes plaisirs vous ennuient ; mais vous n'exigerez pas de moi, j'espère, que je m'accoutume aux vôtres.
LUCILE
De grâce, ma mère...
ARAMINTE
Et je sais bien que je le suis. Rentrez, votre Maître à chanter vous attend.
Lucile sort.
Ils veulent absolument, Lisette, m'entraîner ce soir au spectacle.
À Lisidor.
Je crois, Monsieur, vous faire assez joliment ma cour.
LISIDOR
À moi ; Madame, ce seul mot me pénétrerait de reconnaissance, si j'osais y trouver une explication.
ARAMINTE
Voilà de grandes phrases. La Compagnie est dans le petit salon, vous, restez dans celui-ci, je veux bien ne pas m'apercevoir que c'est ma fille qui vous y retient, il me semble que cela est fort honnête. Au reste, vous me rendez un vrai service, et si vous pouviez un peu redresser son esprit.
LISIDOR
J'ai le malheur, Madame, d'être l'homme du monde le moins propre à cet emploi, et s'il m'était permis de souhaiter quelque chose à votre aimable fille, ce serait de rester toujours la même.
ARAMINTE
Oh ! Vos désirs seront parfaitement remplis, c'est dont je tremble... Que faites-vous donc là, Lisette ? Ne vous ai-je pas dit que j'allais au spectacle ? Il est près de cinq heures. Vous ne songez point à ma toilette.
LISETTE
Pardon, Madame, mais il y a quelque fois si loin de ce que vous dites à ce que vous faites.
ARAMINTE
D'accord, mon enfant. Mais aujourd'hui je ne puis disposer de moi-même, je te dis que l'on m'entraîne.
Lisette sort.
LISIDOR
Je vous en félicite, vous allez, ainsi que tout Paris, admirer ce chef-d'oeuvre que chérit plus particulièrement son auteur : vous mêlerez vos larmes à celles de Mérope.
J'ai eu l'honneur d'entendre répéter plusieurs fois par M. de Voltaire, que Mérope était la Tragédie qu'il préférait. [Note de l'auteur]
ARAMINTE
Moi, Monsieur, je m'en garderai bien. Ah ! Ne présumez pas me surprendre à vos lamentables tragédies. Mais, fi donc ! Une femme ne sort de ce spectacle que les yeux gros de larmes et le coeur de soupirs. J'ai vu même quelquefois qu'il m'en restait sur le visage et dans l'âme, une empreinte de tristesse que toute la vivacité du plus joli souper ne pouvait éclaircir. Et qu'est ce que tout cela, s'il vous plaît ? un tintamarre d'incidents impossibles, des reconnaissances que l'on devine, des Princesses qui se passionnent si vertueusement pour des Héros que l'on poignarde quand on n'en sait plus que faire, un assemblage de maximes que tout le monde sait et que personne ne croit, des injures contre les grands et par-ci par-là quelques imprécations ; en vérité cela vaut bien la peine d'avoir les yeux battus et le teint flétri.
LISIDOR
Mais, Madame, il est des personnes....
ARAMINTE
Eh ! Vive l'Opéra-Comique, Monsieur, vive l'Opéra-Comique : le théâtre italien est, à mon gré, le vrai Spectacle de la Nation ; il n'intéresse point l'âme, il n'attache point l'esprit, il réveille, il anime, il égaie, il enlève.
LISIDOR
J'ai peine à concevoir comment des pièces en général aussi peu soignées....
ARAMINTE
Mais ne donnez donc pas dans l'erreur commune, n'imaginez donc pas que ce soit le genre des pièces qui nous y attire ? Est-ce qu'on y prend garde ? Et non, Monsieur. C'est la musique, c'est cette musique brillante qu'il est du bon ton de trouver sublime ; pour les pièces, il y en a que j'ai vues dix fois, dont je serais fort embarrassée de vous dire le titre ; et pour moi, je fais personnellement si peu de cas des paroles, que j'ai toujours chez moi un poète prêt à me parodier les airs qu'il me prend fantaisie de chanter... À propos, on me conseille de vendre ma terre en Champagne, vous la connaissez, nous en raisonnerons, je placerai cet argent sur ma tête et sur celle de ma fille ; cela m'arrangera, ainsi que le Marquis, dont l'unique désir est d'augmenter son revenu.
LISIDOR
Ainsi malgré l'espoir que vous m'avez permis, il est décidé que le Marquis ?...
ARAMINTE
Oui, je lui donne Lucile... Et vous ne devez pas m'en vouloir... Je sais bien quelles étaient vos vues ; mais il y a dans ce dernier arrangement une sorte de convenance. Vous tenez à votre état, il est triste, je le suis naturellement, et j'ai besoin d'un gendre qui m'égaie. Au reste je ne réponds point des événements.
LISIDOR
Et moi je compte sur eux, Madame ; aujourd'hui je cède à mon rival, mais son triomphe pourrait avoir peu de durée. On le dit encore attaché au char d'une certaine Comtesse, que sans doute il vous sacrifie. Je ne le soupçonne point d'oser jamais vous sacrifier vous-même. Il est pourtant vrai que dans le tourbillon qu'il habite, souvent les idées du matin sont contrariées par celles du soir.
ARAMINTE
Je connais le coeur du Marquis.
LISIDOR
Je le crois.
ARAMINTE
Que me veux tu, Lisette ?
SCÈNE IV. Lisette, Araminte, Lisidor.
LISETTE
La Marquise Céliante...
ARAMINTE
Cette petite précieuse ! Quoi ! Déjà des visites !
LISETTE
Soyez tranquille, ce n'est que son valet de chambre. Comme elle vient d'apprendre que vous allez ce soir au spectacle, elle vous envoie demander si vous voulez lui donner une place et venir la prendre.
ARAMINTE
Comment ! Sérieusement, Céliante me demande ?... Mais, en vérité, Lisette, voilà bien la proposition la plus étrange !
LISIDOR
Vous ne la voyez plus ?
ARAMINTE
Quelquefois encore.
LISIDOR
Eh bien ?
ARAMINTE
Rêvez-vous, mon cher Lisidor ? Que je me charge de Céliante, que je la conduise au Spectacle ! Mais j'aimerais autant y mener ma fille. Vous ne la connaissez donc pas ? C'est la plus maussade petite créature, d'une indolence, d'une langueur ! Cela n'a pas vingt ans, et Madame affecte de ne se parer jamais, elle ne met ni diamants, ni rouge. Elle semble dire : « Regardez-moi je suis jolie, mais ces charmes-là sont à moi, il n'y a point d'art, je n'en ai que faire : la nature a pourvu à tout »... Joignez à cela son impertinente manie de ne porter jamais que des ajustements jaunes et de se placer toujours à côté de moi qui suis blonde.
LISIDOR
J'ignorais ces motifs, mais seraient-ils assez puissants pour vous faire renoncer au plaisir que vous vous promettiez au spectacle ?
ARAMINTE
Assurément. D'ailleurs où Céliante vit-elle ? A-t-on jamais vu quatre femmes d'un certain état se resserrer dans une loge et braver en public tous les hasards de la chaleur ? Pour moi, je n'y tiendrais pas, et puis il faudrait au moins cinq ou six hommes pour nous conduire, et tout cela ressemblerait à un lendemain de noces. Allons, que ce tracas-là finisse. Que l'on dise à Céliante que j ai... ma migraine et que notre partie est remise. Je resterai chez moi, j'y verrai du monde. Faites savoir que je suis visible.
Lisette sort.
À Lisidor.
Aussi bien le Baron m'a-t-il écrit qu'il viendrait ce soir ; s'il ne me trouvait pas, il faudrait bouder des siècles. Mais Qu'entends-je ? Serait-ce déjà lui ? Je vous garde au moins Lisidor.
LISIDOR
Je serai bien flatté de le connaître.
ARAMINTE
Ne m'abandonnez pas, je vous prie, à tout l'ennui d'un tête-à-tête de cette espèce. Cet homme est un original, dont le caractère... Eh ! Bonjour, mon cher Baron.
SCÈNE V. Lisidor, Araminte, Le Baron.
LE BARON
Bonjour, ma belle Dame. Pardon, si j'entre sans façon, sans me faire annoncer, mais ce n'est pas ma faute. Vos gens sont si occupés à jouer dans votre antichambre, que malgré le bruit que j'ai fait, il n'ont pas daigné m'apercevoir.
ARAMINTE
Il y a des siècles que vous nous abandonnez.
LE BARON
D'accord, il y a longtemps que je ne suis venu. Mais, que voulez-vous ? On ne peut pas être partout. Je ne dis pas partout où l'on s'amuse, car si on n'allait que là, on resterait souvent chez soi.
LISIDOR
Ce gentilhomme n'est pas complimenteur.
ARAMINTE
Vous me paraissez toujours aussi franc qu'à votre ordinaire.
LE BARON
Et je m'en fais honneur. Il y a tant de gens qui mentent, les uns par goût, les autres malheureusement par devoir ; que l'on oublierait enfin l'existence de la vérité, si le coeur de quelque galant homme ne lui servait encor d'asile ; au reste, ce n'est point vous qui me devez reprocher ma franchise, elle vous a souvent été utile et va vous l'être encore aujourd'hui. Je viens vous parler d'affaires.
ARAMINTE
Oh ! Je m'y attendais.
LE BARON
Vous savez que je n'aime pas les visites inutiles ; mais savez-vous que l'objet qui m'occupe rend celle ci très importante ? Peut-on s'expliquer devant Monsieur ?
ARAMINTE
Il est de mes amis, il est digne d'être des vôtres, sa réputation même vous est déjà connue : c'est Monsieur Lisidor.
LE BARON
Oui, j'en conviens ; vous êtes peut-être, Monsieur, le seul homme dont je n'ai jamais entendu dire que du bien.
LISIDOR
C'est trop me flatter.
LE BARON
Entrons donc en matière. Ça, dites moi, dois-je ajouter foi, ma chère Araminte, au singulier bruit qui se répand de vous dans le monde ?
ARAMINTE
Comment !
LE BARON
Êtes-vous décidée absolument à marier votre fille, sans m'en donner le moindre avis, à un certain Marquis, un extravagant, un fou sans mérite ?
ARAMINTE
Doucement, Baron.
LISIDOR, à Araminte à demi-voix
Vous voyez, Madame, que je ne suis pas le seul....
ARAMINTE
Oui, je sens que vous triomphez... Vous pourriez être mal informé, Baron.
LE BARON
Je ne le sais que trop bien. Croyez-moi, les gens de mon état et de mon âge ne se compromettent jamais, et n'avancent rien sans en avoir des preuves.
ARAMINTE
Quelles que soient les vôtres, je vous conjure....
LE BARON
Je vous conjure à mon tour de croire que ce mariage ne se fera point. Je viens tout exprès ici vous proposer un autre parti pour Lucile.
LISIDOR
Qu'entends-je ?
ARAMINTE
Et quel est-il ?
LE BARON
C'est moi.
ARAMINTE
Quoi ! Vous-même, Baron ?
LE BARON
Oui, moi-même ; que trouvez-vous donc là de si surprenant ? Je suis las de vivre seul au sein d'une maison, que ma fortune rend honnête ; mais où mon âge n'appelle plus les plaisirs, je m'ennuie de n'être entouré que de valets qui me volent, ou des neveux qui traitent provisionnellement de ma succession avec des usuriers ; et puis, je ne sais, je me sens un certain vide dans l'âme, enfin je veux me marier. J'épouserai quelque personne honnête qui m'aimera, qui en aura l'air au moins ; je tâcherai d'en avoir bien vite un couple d'enfants, dont l'éducation sera l'amusement, la consolation de mes vieux jours ; en formant leur coeur je jouirai du mien ; cela m'animera, m'occupera ; car il faut s'occuper : j'en ai plus besoin qu'un autre, et je ne conçois pas qu'un homme oisif puisse être vertueux.
LISIDOR
C'est un peu trop vous défier de vos forces, Monsieur, et j'aurais cru qu'une âme aussi bien placée que la vôtre pouvait regarder la liberté comme le premier bonheur de la vie.
LE BARON
Elle le serait, sans doute, pour qui n'en abuserait pas. Mais le pouvons-nous au milieu des séductions qui nous environnent ! Les plaisirs honnêtes ennuient bientôt un homme qui peut se livrer à tous : l'esprit s'y habitue, les sens s'émoussent, le coeur se blase, le goût s'endort, et ce n'est plus alors que les excès qui le réveillent ; du moins je pense ainsi, et voilà ce qui me détermine.
LISIDOR
Je ne m'attendais point à ce nouveau concurrent.
ARAMINTE
Votre proposition me flatte en même temps qu'elle m'étonne ; songez-vous bien, Baron, que Lucile est si jeune ?...
LE BARON
Vraiment, j'avais d'abord jeté les yeux sur vous. Je vous estime, je vous honore, et même, vu votre âge et d'autres considérations, peut-être nous conviendrions-nous beaucoup mieux ; mais vous vivez dans le monde, vous l'aimez, il faudrait y renoncer, et je m'apprécie ; je n'en vaux pas le sacrifice. C'est à la main de Lucile que j'aspire : elle a été élevée en Province : elle est jeune, assez naïve, il lui en coûtera moins pour se faire à ma façon de penser, car je vous déclare que j'ai dessein de vivre dans mes terres.
ARAMINTE
Voilà une résolution bien sévère.
LE BARON
Vous le croyez vous autres que le tourbillon du monde entraîne, vous ne concevez pas le plaisir qu'il y a de vivre loin du tumulte et chez soi : une maison simple et bien disposée, où l'agréable s'unit sans faste à l'utile, un ciel serein, un air pur, des aliments salubres, des vêtements commodes, une société peu nombreuse, mais choisie, des plaisirs vrais que ne suit jamais le repentir, et qui servent à la santé loin de la détruire. C'est-là, c'est du sein de son château qu'un bon gentilhomme voit se fertiliser sous ses yeux la terre, qu'il a souvent aidé à défricher lui-même. Les arbres qu'il a plantés, s'élèvent sous sa vue et sa joie s'accroît avec eux. Entouré de Paysans qui le chérissent en père, il les anime au travail le moins estimé, mais le plus noble ; il les encourage, il les récompense. Ces gens-là ne le louent pas, mais il le bénissent, et cela vaut mieux. Il connaît ses prérogatives, il n'y déroge pas, mais il rougirait d'en abuser ; il sait qu'il commande à des hommes, et c'est en les rendant heureux qu'il s'assure le droit de l'être lui-même
ARAMINTE
Je ne puis m'y refuser, Baron, il y a bien du vrai dans ce que vous dites. Quant à ma fille, j'en suis au désespoir ; mais les engagemenTs que j'ai pris sont d'une nature à ne se pouvoir rompre, et si j'osAis manquer aux égards que je dois au Marquis, voici Monsieur qui depuis longtemps se propose.
LE BARON
Quoi ! Lisidor aussi prétend à Lucile ?
LISIDOR
Je l'ai vue, c'est une excuse pour l'aimer, un titre pour lui vouloir plaire. S'il m'eût été possible de vous prévenir sur mes sentiments...
LE BARON
Il me suffit. Vous savez ce que je pense de vous, et je ne veux pas qu'il soit dit que j'aie jamais fait obstacle au bonheur d'un galant homme.
ARAMINTE
Sans doute, vous nous demeurez ? On pourra s'amuser ; j'ai du monde.
LE BARON
Raison de plus pour que je vous quitte.
ARAMINTE
Au moins revenez souper ; j'ai quelques projets à vous communiquer à mon tour.
LE BARON
J'ai de ma part, aussi bien des choses à vous dire. Je reviendrai ; mais à condition que nous ne seront pas plus de huit à table, et que les valets sortiront dès qu'ils auront servi.
ARAMINTE
On fera tout ce qui pourra vous plaire.
LE BARON
En ce cas, à ce soir.
À Lisidor.
Vous m'intéressez, tenez ferme ; et s'il en est besoin, je vous promets mon secours. Au revoir, ma charmante Araminte.
Il sort.
ARAMINTE
Quoique le Baron se plaise à paraître extraordinaire, on ne peut lui refuser un fonds de bons sens et de probité.
LISIDOR
Il serait à souhaiter que tous les hommes lui ressemblassent.
SCÈNE VI. Damon, Araminte, Lisidor.
ARAMINTE
Vous voilà ; Monsieur Damon ? Que font nos Dames ?
DAMON
Elles vont se rendre ici ; et si cela peut vous plaire, Madame, je n'attendrai plus que vos ordres et leur présence pour commencer la lecture de ma tragédie. Vous m'avez paru la désirer.
ARAMINTE
Oui, j'en serai charmée ; cela vient à miracle ; je reste chez moi ; et, tenez, voilà Monsieur
En montrant Lisidor.
qui pourra vous donner d'excellents avis : c'est un connaisseur.
DAMON
Je n'en doute pas... Cependant, pour des avis, je les écouterai, sans doute... Mais... Ma pièce est finie, Madame : et je crois avoir à peu près tout prévu ; ainsi il ne reste plus...
LISIDOR, en souriant
Que des éloges à en faire.
DAMON
Je l'espère au moins : le choix du sujet a généralement paru très heureux les situations frappantes, les incidents bien ménagés... Pour la versification, c'est un médiocre avantage, j'en conviens : mais encore en est-ce un ; et parmi les auteurs naissants, je n'en aperçois pas qui s'avise de me le disputer.
ARAMINTE
Pour moi, j'ai la plus haute idée de votre ouvrage. Votre mérite a déjà percé.
DAMON
Il est vrai, Madame ; j'avais à peine mes dix-neuf ans que je faisais déjà parler mon coeur.
Charles Palissot de Montenoy, qui est un parent de Poinsinet, a écrit à l'âge de 19 ans une tragédie intitulé Ninus et présentée au public en 1761.
ARAMINTE
Il faudra me faire avertir : quoique j'aie renoncé aux tragédies, je violerai pour vous mon serment... Nous aurons des loges.
DAMON
N'en doutez pas : j'ai toujours compté sur votre bienveillance ; et, en vérité, pour nous soutenir dans la carrière des Arts, nous avons besoin que les personnes de votre rang daignent semer quelques roses sur les épines dont elle est remplie.
ARAMINTE, à Lisidor
Comment il parle !
À Damon.
Vous pouvez compter sur moi ; j'y mènerai vingt femmes. Je vous le répète, j'en augure beaucoup. Je juge de votre tragédie par la jolie chanson que vous m'avez adressée le jour de ma fête... Je veux vous la montrer, Lisidor : vous en serez séduit ; elle est toute âme.
SCÈNE VII. Lisette, Lisidor, Lucile, Damon, Cidalise, Araminte, Ismène, L'Abbé.
Les portes s'ouvrent ; les deux femmes entrent d'abord. Ismène s'appuie sur le bras de l'Abbé. Lisidor va au devant de Lucile qui suit avec Lisette.
ARAMINTE, allant au devant
Eh ! Venez donc, mes charmantes... Vous savez notre aventure ?
J'ai, selon mon usage, noté la pantomime de cette pièce, dont, sans cette précaution, beaucoup d'endroits seraient inintelligibles.
CIDALISE
Lisette nous l'a racontée.
ISMÈNE
Cela est incroyable ; cette petite Céliante a la fureur de se montrer partout.
ARAMINTE
Il s'agit bien de cela vraiment ! C'est le Baron ; il sort d'ici : il est venu tout exprès pour me demander Lucile.
CIDALISE
La bonne folie ! Mais c'était sur toi que nous avons toutes cru qu'il avait des vues.
ARAMINTE
Je le soupçonnais sans m'en occuper.
ISMÈNE, à Lucile
Je vous en fais mon compliment, Mademoiselle ; le nombre de vos amants s'augmente avec vos charmes. On dirait que tous les aspirants se sont donné rendez vous aujourd'hui. Le Baron vient de sortir ; Monsieur Lisidor est ici, et le Marquis ne peut tarder d'y paraître.
ARAMINTE, à Ismène
Ah ! J'espère être bientôt délivrée toutes ces tracasseries.
Les Domestiques préparent des sièges.
Voulons-nous nous asseoir ? Monsieur Damon nous doit gratifier d'une lecture.
ISMÈNE, à l'Abbé
Ah ! Ciel ! Soupçonnez-vous ce que ce peut-être ?
L'ABBÉ
Je m'en doute. Quelque tragédie de sa façon.
ISMÈNE, à part
Je suis déjà morte.
Haut.
Monsieur, nous la lirez-vous toute entière ?
DAMON
Mais... comme il vous plaira, mesdames.
ISMÈNE
C'est qu'une tragédie, je crois, est bien longue ; cela pourrait vous fatiguer.
DAMON
Oh ! Point du tout, Mesdames ; on oublie aisément ses peines quand on réussit à vous amuser. Je vais commencer...
On s'assied.
ARAMINTE, à Ismène
Vous n'avez donc rien gagné sur notre cher Abbé ?
ISMÈNE
Je le vais bouder pour la vie ; il est d'une maussaderie insoutenable.
L'ABBÉ
Mais... c'est vous, Mesdames, qui êtes de la dernière barbarie. Est-ce jamais après le dîner que l'on chante ? J'ai la poitrine si cruellement fatiguée !... À peine puis je parler...
Il tousse.
Vous voyez... J'ai passé la moitié de la nuit chez une Duchesse où l'on m'a fait impitoyablement chanter un acte de l'opéra et six romances... Il y a des gens qu'on n'ose refuser.
ARAMINTE
C'est-à-dire que vous nous rangez dans la classe de ceux que l'on peut refuser sans crainte.
ARAMINTE
Point du tout ; mais, au défaut de la harpe, au moins, pour chanter, faudrait-il une guitare.
Lisette sort.
CIDALISE
C'est malice toute pure : les gens de son état sont accoutumés qu'on les cajole.
ISMÈNE
Ce sont de petits mortels assez heureux.
DAMON
Le sujet de ma tragédie...
L'ABBÉ
Il est vrai que l'on nous accueille. Sans devenir la terreur des maris, nous faisons quelquefois l'amusement des dames.
ISMÈNE
Ce n'est point en ce moment, où votre complaisance....
LISIDOR
Ne vous fatiguez pas, Mesdames ; je connais Monsieur l'Abbé : il ne chantera point ; vous l'en priez trop.
ARAMINTE
J'entends quelqu'un ; serait-ce déjà le Marquis ?
SCÈNE VIII. Lisette, Lisidor, Lucile, Damon, Cidalise, Le Médecin, Araminte, Ismène, l'Abbé.
LISETTE
C'est votre Médecin, Madame.
ARAMINTE
Qu'il entre ; j'en suis ravie ; qu'il entre. Venez ; je vous sais bon gré de ne pas m'abandonner. Ismène, je vous demande votre confiance pour Monsieur... Un fauteuil, Lisette... Ce cher Docteur, c'est qu'il est bien moins mon médecin que mon ami. C'est par attachement qu'il me traite, et dans ma dernière migraine, il ne m'a pas quitté d'une minute.
LE MÉDECIN
Que voulez vous ? Quoique vous nous fassiez mourir, il faut bien songer à vous faire vivre... Toutes vos santés, Mesdames, me paraissent assez belles.
ARAMINTE
Oh ! Point du tout.
DAMON, à part
Me voilà perdu.
L'ABBÉ, à Ismène
Vous croyez aux médecins, Madame ?
ISMÈNE
Comme aux abbés.
L'ABBÉ
Toujours méchante.
LE MÉDECIN
Comment donc ! Quelles sont ces indociles maladies que notre sagacité ne peut réduire ! Oh ! Nous en viendrons à bout, Madame... Voyons... Justement... L'estomac délabré..... et l'appétit ?
ARAMINTE
Est-ce qu'on mange ?
LE MÉDECIN
Crachez-vous ?
ARAMINTE
Je crois qu'oui.
LE MÉDECIN
Tant mieux. Poursuivons... Nous avons des nuages devant les yeux, des disparates dans la tête ?
ARAMINTE
Précisément.
LE MÉDECIN
Je l'aurais gagé.... Allons, allons : il faut prendre un parti sérieux, il faut du régime, se mettre à l'eau de poulet. Je vous jure qu'avec des bols de savon nous parviendrons à atténuer ces humeurs errantes.
LISIDOR
Des bols de savon !
LE MÉDECIN
Oui, Monsieur : c'est un spécifique divin que, depuis deux ans, je réussis à mettre à la mode. Les anciennes drogues dont nos ancêtres faisaient usage, pouvaient convenir à leurs santés robustes et grossières ; mais aujourd'hui, tout doit être soumis aux lois de notre délicatesse et de nos grâces. Voudriez-vous, par exemple, que je déchirasse l'estomac d'une jolie malade avec du miel aérien, qui ne purge que par indigestion ?
L'ABBÉ
Oserais-je vous demander, Monsieur, ce que c'est que du miel aérien ?
LE MÉDECIN
C'est de la manne, Monsieur l'Abbé ; c'est de la manne. Non seulement nous avons renoncé aux drogues antiques ; mais nous avons encore changé leurs dénominations vulgaires.
ARAMINTE
Il est charmant.
DAMON, à part
Oh ! Des gens aussi superficiels ne sentiront jamais les beautés mâles de ma Tragédie.
LE MÉDECIN, à Ismène
Et vous, Madame, pour lier connaissance, n'avez-vous pas quelque confidence à me faire ?
ISMÈNE
Mais vraiment oui.
L'ABBÉ
Vous allez aussi consulter ?
ISMÈNE
Sans doute ; ne me connaissez-vous pas de la langueur, des tiraillements ?
L'ABBÉ, à part
Je n'y tiens plus.
L'Abbé se lève, se promène, ouvre des livres de musique, prend une guitare.
LE MÉDECIN
Doucement, s'il vous plaît, Madame ; doucement. De la pesanteur, dites-vous ; des dégoûts..... M'y voici... Quelques éblouissements... Des impatiences de fibres... Vapeurs que tout cela, vapeurs... Les Fluides nerveux que la chaleur électrise... Des nerfs qui se crispent... Une sorte de spasme... Vous portez sur vous des eaux de Cologne, de fleurs d'orange ?
ISMÈNE
Toujours.
LE MÉDECIN
C'est bon. Il faut conserver cet usage-là. J'irai demain matin vous faire ma cour ; je serai bien aise de vous voit un peu assidûment, afin de mieux étudier les causes de votre état.
LISIDOR, à Lucile
Le ridicule personnage !
CIDALISE
Plus je l'écoute, plus il m'enchante.
DAMON, en se levant
Comme les moments s'écoulent ! Si vous vouliez permettre, Mesdames...
ARAMINTE
Ah ! De grâce, Monsieur Damon, quartier. Laissez-nous jouir du cher Docteur.
DAMON, à part
J'enrage : où me suis-je fourré ?
LE MÉDECIN
Et vous, belle Cidalise ?
CIDALISE
Je ne suis guère mieux.
LE MÉDECIN
Je le crois. C'est contre mon avis que vous avez fait éventer la veine. Mais voilà comme vous êtes, Mesdames : depuis que votre petit Chirurgien s'est donné le renom d'un joli saigneur, il vous fait tourner la cervelle... Je devrais, pour vous punir, vous abandonner à sa lancette inhumaine, vous laisser épuiser jusqu'au blanc : mais vous êtes si intéressante ! Voyons ce pouls ; il est fréquent, mais égal : l'appétit, je parie, modeste, mais franc ; et le sommeil rare, mais doré. Je ne vous conseille pourtant pas de vous tranquilLiser sur ce prétendu bien-être : il faut du régime, de l'exercice et de la petite diète... À vous, mon aimable Demoiselle.
LUCILE
Oh ! Monsieur, je me porte très bien.
LE MÉDECIN
Je n'en crois pas un mot.
LUCILE
Mais j'en suis bien sûre, moi.
ARAMINTE
Eh ! Bien ! N'allez-vous pas faire ici la ridicule, quand Monsieur le Docteur a pour vous des complaisances ?
LE MÉDECIN
Il suffit ; ne chagrinons point ce cher enfant ; ne contraignons personne. La vivacité de ses yeux cependant me fait soupçonner dans son sang une sorte d'effervescence dont je croirais prudent de prévenir les effets par des petits calmants, par quelque préparation d'aconit ou de ciguë, que nous lui proposerons dans une crème aux pistaches.
Aconit : Terme de botanique. Plante fort vénéneuse, de la famille des renonculacées. [L]
LISIDOR
En vérité, Monsieur, j'ai cru jusqu'à ce moment qu'un habile Médecin ne devait consacrer ses lumières qu'à soulager, ou du moins consoler la faible humanité : mais vos savants discours ne tendent qu'à l'épouvanter. De grâce, laissez-nous attendre les maux : nous n'aurons que trop tôt recours aux remèdes.
LE MÉDECIN
Voilà précisément ce que pense un peuple des Médecins qui ne songent qu'à guérir. Mais moi, Monsieur, mais moi, j'étudie le caractère, la tournure d'esprit de mes malades ; je prévois les accidents, et j'aime mieux préparer, et même dans l'occasion, prolonger une maladie, que de trancher dans le vif, et vous rendre en huit jours une santé grossière dont on ne jouit dans le monde que pour en abuser.
LISIDOR
Voilà certainement une étrange politique !
L'ABBÉ, préludant
La, la, la, la, la.
CIDALISE
Chut, taisons nous.
CIDALISE, l'interrompant
Paix donc : l'Abbé ne se doute pas qu'on l'écoute.
L'ABBÉ
Air : Noté à la fin.
Serait-il vrai jeune bergère, Que mes soins n'ont pu vous charmer ? Que d'efforts il faut pour vous plaire ! Il n'en faut pas pour vous aimer.LE MÉDECIN
Voilà du délicieux.
ARAMINTE
Personne ne chante mieux que lui.
LISIDOR
Surtout quand on ne l'en prie pas.
L'ABBÉ
Comment est-ce que j'ai chanté ?
ISMÈNE
Oui, par distraction, ou par contradiction plutôt. Mais on vous le pardonne ; la bizarrerie est l'apanage du talent.
L'ABBÉ
Quand j'osai découvrir ma flamme ; J'attendais un sort plus heureux. Tout le feu qui brûle mon âme Ne peut-il qu'animer vos yeux ? Amour dans ses bras tu reposes ; De son teint tu peins la blancheur. Je t'ai vu sur son sein de roses ; Je te cherche encor dans son coeur.Cette chanson est, ainsi que le romance du sorcier, l'imitation d'un sonnet du Chevalier Zappi. [Note de l'auteur]
ISMÈNE
L'air est charmant.
LE MÉDECIN
Expressif.
L'ABBÉ
Le trouvez-vous ? Ce n'est en vérité que l'ouvrage d'une matinée.
ARAMINTE
Il est de vous ?
L'ABBÉ
Oui, Mesdames.
DAMON
Les paroles...
L'ABBÉ
Eh ! Bien, là ? sincèrement, qu'en pensez-vous ?
DAMON
Ma foi, je les trouve assez médiocres.
L'ABBÉ
Tout le monde, Monsieur, n'est pas de votre avis ; et quand je les ai composées...
ARAMINTE
Comment ! Elles sont aussi de vous ? Mais il est universel, notre cher Abbé.
L'ABBÉ
Monsieur n'a pas daigné saisir l'union intime, le tour de chant, la phrase musicale... Je vais recommencer.
LE MÉDECIN, se levant
Je suis pénétré de ne pouvoir vous entendre.
ARAMINTE
Vous nous demeurez à souper ?
LE MÉDECIN
Est-ce que cela m'est possible ? Je cours au Marais ; les insomnies y sont fort à la mode : de là aux Faubourg Saint Germain, où règnent les petites fièvres. J'ai vingt santés à consulter. En vérité, quand je songe à toutes mes courses, le sort de mes chevaux me fait pitié. J'ai condamné la vieille Orphise.
ARAMINTE
Décidément ?
LE MÉDECIN
Oui ; cela est fini. Elle s'est entêtée d'un certain Empyrique... Je vous conterai quelque jour son aventure. Adieu, Mesdames.
À Araminte.
Du régime, je vous en prie.
À Ismène.
Je serai demain à vos pieds.
À Cidalise.
De grâce congédiez moi votre petit chirurgien.
À Lucile.
Bonjour, ma belle poulette.
Aux hommes.
Messieurs, je vous salue.
Il sort.
SCÈNE IX. Lisidor, Lucile, Damon, Cidalise, Araminte, Ismène, L'Abbé.
DAMON
Je puis espérer qu'à présent.
ARAMINTE
Oui, cela est trop juste. Commencez, Monsieur Damon.
L'ABBÉ, à part
On ne s'occupe plus de nous, sortons.
Haut.
Mesdames, vous m'excuserez.
ISMÈNE
Comment !
L'ABBÉ
Je n'ai pas l'honneur de me connaître en tragédies. D'ailleurs, mon suffrage importe peu à Monsieur. Nos goûts différent ; les paroles que j'ai chantées lui ont déplu.
ARAMINTE
Liberté toute entière, mon cher Abbé : mais si vous vouliez être tout-à-fait charmant, vous auriez la complaisance d'accompagner ma fille à son clavecin. Je ne la crois pas curieuse des grands poèmes. Le Baron qui ne peut tarder à revenir, serait charmé de vous entendre, et Lucile apprendrait de vous quelque jolie romance.
L'Abbé salue Araminte, baise la main d'Ismene, et présente la sienne à Lucile après avoir dit.
L'ABBÉ
Il suffit que cela vous plaise, Madame : il n'est rien que je ne vous sacrifie. Je vous suis, Mademoiselle.
LISIDOR, à Lucile
Que ne puis-je vous accompagner ?
Lucile sort avec l'Abbé ; Lisette les suit.
SCÈNE X. Lisidor, Damon, Cidalise, Araminte, Ismène, ensuite Lisette.
ISMÈNE
Eh ! Bien, ai je tort de protéger l'Abbé ? Est il rempli de complaisance ?
ARAMINTE
J'aimerais bien qu'il en manquât chez moi ! Ah ! Ça, rien ne nous occupe. À vous, Monsieur Damon.
DAMON, prenant la main de Lisidor qui est distrait
Suivez-moi, Monsieur, s'il vous plaît ; le titre de ma Tragédie est CYRUS, fils de Cambise. Vous savez, Mesdames, que le tyran Astyages......
Il existe plusieurs Cyrus : César-Pierre Richelet, opéra de 1751 ; Antoine Danchet, tragédie de 1706 ; Pierre Mainfray, tragédie de 1618 et aussi La Mort de Cyrus de Philippe Quinault, tragédie de 1656.
ISMÈNE
Mais puisque Monsieur veut nous lire, ma toute bonne, si nous demandions des cartes ?
DAMON
Comment ?
ARAMINTE
N'est ce pas à vous à commander chez moi ? Lisette, allons vite, une table.
Lisette arrive et fait apporter une table.
ISMÈNE
Lisidor, je crois, n'est pas joueur. Il écoutera mieux et nous ferons un tri, nous autres, pendant que Monsieur Damon lira sa tragédie.
DAMON, à part
Ah ciel ! Je n'en puis revenir.
On dispose la table.
CIDALISE
C'est on ne peut mieux imaginé. Tu sais, ma chère, que je ne puis vivre un moment dans l'inaction.
LISETTE
Voilà tout préparé.
DAMON
Quoi ! Mesdames, est ce bien sérieusement ?
ISMÈNE
Oui... Vous allez voir... Cela ne dérange rien au contraire. Tirons d'abord les places. Bon. Araminte, Cidalise, et moi... Vous allez vous mettre ici...
Elle dispose une chaise qu'elle place au coin de la table qui doit être au côté gauche du théâtre.
Oui, là. Vous nous tournerez le dos, afin d'être moins distrait.
LISIDOR, à part
Voilà des auditeurs bien attentifs !
DAMON, à part
Non, je ne sais où j'en suis. Pauvres talents, comme on vous humilie ! Oh ! Qu'il est cruel d'avoir besoin de certaines gens ! N'importe...
Il remet son cahier dans sa poche.
Adieu, Mesdames, c'est moi qui craindrais de vous distraire de vos grandes occupations... J'en aurais du regret... Et... Je suis votre serviteur.
Il sort.
SCÈNE XI. Lisidor, Ismène, Araminte, Cidalise, jouant.
CIDALISE
Je crois tout de bon qu'il s'en va.
ARAMINTE
J'en suis extasiée. Mais que dites-vous donc de ce petit auteur ?
ISMÈNE
Qu'il est impertinent. Ne faut-il pas tout quitter pour écouter la tragédie de Monsieur ?
CIDALISE
Je la crois détestable.
ARAMINTE
Cela ressemble à tout, ou n'a pas le sens commun.
LISIDOR
Le trouvez vous bien récompensé des soins qu'il prend pour vous plaire, et de la jolie chanson qu'il vous a jadis adressée ?
ARAMINTE
Comment ! Vous approuvez sa conduite ?
LISIDOR
Oh ! Point du tout, Madame ; je suis chez vous, je pense qu'il a tort.
ARAMINTE
Allons, venez me conseiller... Le coeur n'est-il pas la surfavorite ?
SCÈNE XII. Ismène, Araminte, Cidalise, jouant ; Lisidor, tantôt derrière le fauteuil d Araminte, tantôt se promenant ; Le Marquis, qui se place à la droite d'Ismene.
La table est à la gauche du théâtre.
LE MARQUIS, dans la coulisse
Oui, oui ; j'arrangerai tout cela. Je verrai, j'irai, je parlerai.
CIDALISE
C'est le Marquis.
ISMÈNE
C'est lui-même.
LISIDOR
Je vais donc voir ce dangereux rival.
Le Marquis entre.
CIDALISE
L'étourdi ! Pourquoi venir si tard ? Voilà notre partie arrangée. Nous aurions fait un reversis.
Reversis : Jeu de cartes dans lequel gagne celui qui fait le moins de levées, et où le valet de coeur, appelé le quinola, est la carte principale ; il se joue à quatre. [L]
LE MARQUIS
Ma foi, Mesdames, on arrive quand on peut. Il est pourtant réel que, pour tarder moins, je n'ai pas dormi quatre heures. Aussi, suis-je anéanti...
À Lisidor.
Monsieur, je vous salue. Mais vous êtes bien seules, Mesdames. Oh ! Voilà qui est décidé : je termine dès demain ma satyre contre les bains. En honneur, c'est un attentat contre la vie des citoyens.
ARAMINTE
Pourquoi les suivre tous ? Pourquoi déranger sa santé ?
LE MARQUIS
Comment voulez-vous qu'on fasse ? Faut il se résoudre à passer pour un anachorète, ou un ridicule, un sage ? Vraiment la santé se délabre ; il y a près de dix ans que je ne puis accoutumer la mienne à se soumettre à mes fantaisies. Mais après tout, si on avait une santé, pourrait-on soutenir une campagne, vivre à la Cour, s'amuser à Paris ?
Anachorète : Hermite, homme dévot qui vit seul dans le désert, et qui ne s'est ainsi retiré du commerce des hommes, que pour avoir la liberté de tourner toutes ses pensées du côté de Dieu. [F]
ISMÈNE
Il a raison... Allons, voyons pourtant ; ce sera en pique, le roi de trèfle.
LE MARQUIS
À propos, dites moi donc ; je viens de rencontrer le bel esprit Damon : il ma paru d'une humeur sanglante. J'ai d'honneur cru que c'était à moi qu'il en voulait.
CIDALISE
Il venait nous lire toute une tragédie.... La préférence.
LE MARQUIS
Ah ! Ciel !
ARAMINTE
Je te la cède. J'avais pourtant un assez joli médiateur de ce côté.
LISIDOR
Il était sûr.
ISMÈNE
De grâce point de conseils.
Pendant ce temps le Marquis regarde le jeu d'Ismene, et lui présente du tabac.
ARAMINTE
Ne crains rien : je suis d'un guignon décidé.... Le Roi de carreau.... Pour revenir au petit Damon, il s'est avisé de prendre de l'humeur, je ne me souviens plus sur quoi, et tout en grondant il nous a débarrassées de sa personne et de son ouvrage.
Guignon : Malheur, accident dont on ne peut savoir la cause, ni à qui s'en prendre. Il est de style bas et familier. [F]
LE MARQUIS
Ah ! Je respire. Le dénouement n'est pas malheureux. Est-ce qu'on fait de ces espèces-là sa société ? Il est des Gens de Lettres d'un vrai mérite avec qui l'on se fait honneur d'être lié ; mais pour ceux ci, on les reçoit quelquefois le matin, pour leur commander une chanson, ou bavarder pendant que l'on s'habille. Ou, le soir, oui le soir, on en rassemble une couple : on les excite, on les irrite l'un contre l'autre ; alors ils s'attaquent, ils s'accablent d'épigrammes, s'injurient, se déchirent : cela est plaisant, divin. Tenez, cela ressemble assez aux combats de coqs que l'on donne à Londres, ou sur nos navires. C'est un cadeau dont je veux vous régaler. Il est vrai qu'il en résulte le petit désagrément de les saluer le lendemain en Public, mais on a ri et cela console.
Couple : (fém.) Lien avec lequel on attache les chiens de chasse deux à deux. Se dit aussi de deux chiens attachés ensemble. On le dis par extension de deux autres choses de même espèce qu'on joint ensemble.
ARAMINTE
Il est affreux de ne pouvoir jouer une seule fois.
LISIDOR
Madame, à la vérité, n'est pas heureuse.
Heureux : chanceux.
LE MARQUIS
Aussi vous ne risquez jamais rien : il faut savoir brusquer la fortune. Mais vous me ressemblez : vous êtes trop prudente. Ce matin, cependant, j'ai pense avoir ce qui s'appelle une affaire.
ARAMINTE
Toujours des aventures. Et qu'elle est celle-ci ?... Je passe.
LE MARQUIS
Vous connaissez mon cocher, sa témérité, sa fierté, son bouquet, ses moustaches : c'est un coquin.... Je l'aime à la folie. Je veux pourtant le gronder. Ce maraud-là me fera quelque jour une scène. Il s'est avisé de couper un triste berlingot, dans le fond duquel s'enterrait je ne sais quel personnage. Mon homme s'est fâché, a baissé sa glace, a prétendu que je devais connaître sa livrée, ses armes. Ma foi, moi, je ne connais guère que celles du Roi et les miennes. Je descends de ma voiture ; il m'imite ; on s'échauffe, les valets se battent, le peuple accourt, et mon hibou tout essoufflé, tout murmurant, est remonté dans sa cage en m'annonçant qu'il s'allait plaindre...
Berlingot : Berline coupée, c'est à dire à une seul fond. [L]
Bouquet : On appelle une barbe en bouquet, lorqu'elle n'est pas égale, et qu'il y en a des touffes en quelques endroits seulement. [L]
LISIDOR
Mais cette affaire, Monsieur, pourrait devenir sérieuse : il serait de la prudence de prévenir...
LE MARQUIS
Oh ! Parbleu qu'il se plaigne. Vous verrez qu'on ne pourra plus courir Paris sans avoir le blason dans sa poche.
LISIDOR, à part
Je sais à présent à quoi m'en tenir sur le compte de mon rival.
LE MARQUIS
Que vois-je ? Ce cher métier est encore monté ! Ce fauteuil n'est point fini ? Mais à quoi tuez-vous donc le temps ? Oh ! Cela prouve bien qu'il y a longtemps que je ne vous ai donné de bons exemples, que je n'ai mis la main à l'ouvrage.
ISMÈNE
Oh ! Oui ; il vous sied bien de parler d'ouvrage ! Vous êtes cause que ma petite robe n'est point montée. Vous vous donnez les airs de m'emporter un rang de falbala, sous prétexte d'y travailler.
Falbala : Bande d'étoffe plissé, et froncée, que les femmes ont mis d'abord pour ornement au bas de leurs jupes, et qu'elle mettent présentement tout en haut. Elle en portent aussi sur leurs petits tabliers. [F]
LE MARQUIS
Aussi fais-je : mais peu vous importe, pourvu que vous grondiez, et que vous fassiez aux gens une petite moue, que vous savez bien qui vous rend plus charmante encore... Tenez, vous ne ménagez point vos amis ; c'est votre défaut, Ism7ne : Eh ! Bien, je vous jure que je n'ai que votre falbala dans la tête, que je m'en occupe sérieusement.
LISIDOR, à part
La belle occupation !
LE MARQUIS
Hercule filait pour Omphale. Vous surpassez la maîtresse en beauté, je ne me pique pas d'avoir toute la célébrité de l'amant : mais au moins suis-je jaloux de l'égaler en complaisance comme en courage. Si je vous prouvais que je n'ai cessé ce matin de travailler à votre ouvrage en raisonnant avec mon avocat, que je le porte toujours sur moi...
ISMÈNE
Bonne plaisanterie !... Donnez-moi Spadille.
Spadille : Terme du jeu de l'Hombre. C'est l'as de pique. [F]
LE MARQUIS
Parbleu ! Votre petite incrédulité mérite d'être confondue. Tenez, tenez.
Il tire différentes choses de sa poche, enfin un sac à ouvrage.
Non ce n'est pas cela ; ce sont les jarretières de Lise, les noeuds de Chloë.... Ah ! Bon, voici votre affaire.
Jarrretière : Lien avec lequel on attache ses bas vers le jarret [haut du mollet] : maintenant on les met au genou. [F]
ISMÈNE
Que vois-je ! Avec le sac ! Il est charmant.
Aux femmes.
Vous permettrez ! Comment un étui, des ciseaux, des aiguilles !
LE MARQUIS
Oh ! Rien ne me manque.
CIDALISE, jetant son jeu
Cela est rebutant. En vérité, Monsieur_le_Marquis, vous êtes très aimable : mais vous pourriez attendre la fin de la partie ; on ne peut s'occuper de son jeu, et vous écouter.
LE MARQUIS
Bon ! De l'humeur ! Allons, la paix, on se taira. Je vais, pendant que vous finirez, m'amuser à cette tapisserie. Mais, diable ! Dussiez-vous m'en vouloir encore, j'oubliais précisément ce que je suis venu tout exprès pour vous dire.
Il enfile une aiguille.
C'est une chose assez particulière.
ARAMINTE
Comment donc ?... C'est à vous à parler, Cidalise.
LE MARQUIS
Vous connaissez bien le Comte_d'Orvigni ?
CIDALISE
Oui vraiment... Nous en sommes aux tours doubles.
LISIDOR
Quoi ! Cet ancien militaire, cet homme respectable ?
LE MARQUIS
Justement... Eh bien : il est mort.
ISMÈNE
Cela est incroyable... Je demande....
LE MARQUIS
Il s'est avisé d'expirer subitement, hier au soir.
ARAMINTE
Vous me désolez... Voilà mon Roi, deux fiches.
LE MARQUIS
Cela dérange beaucoup le souper qu'il devait nous donner.
LISIDOR
Il était votre intime ami, Madame.
ARAMINTE
Vraiment oui ; vous m'en voyez pénétrée... C'est à vous à parler, Cidalise.
LE MARQUIS
Il n'a pas eu le temps de mettre le moindre ordre dans ses affaires.
ARAMINTE
Je le jouerai sans prendre... Cela est cruel, Marquis... Le coup est assez beau... Sa pauvre veuve... C'est en coeur, Mesdames.
ISMÈNE
En favorite ! Nous voilà ruinées... Mais que ne fait-elle des démarches ?
ARAMINTE
Sans doute... Spadille... Mon cher Comte... Manille... Il m'a rendu de très grands services... Valet, Dame et Roi de coeur.
LE MARQUIS
Nous lui avons conseillé de prendre un parti dans cette affaire.
ISMÈNE
C'est tout simple... Doucement, j'ai baste et encore une main.
ARAMINTE
Il laisse de petits enfants... J'aurais gagné pour la vole... Marquis, vous m'avez serez le coeur... Il me revient encore deux fiches.
Vole : Terme de jeu de cartes ; et se dit, quand quelqu'un fait toutes les mains ou levées de cartes, à l'Hombre, à la Bête, à la Triomphe, etc et alors chacun lui doit une remarques. [F]
SCENE XIII. Ismène, Araminte, Cidalise, Lisidor, Le Marquis, Lisette.
LISETTE, accourant
Ah ! Madame, votre serin vient de s'échapper.
ARAMINTE
Mon serin privé ? Juste Ciel ! Eh ! Vite, suivez-moi, Lisette.
Elle sort avec Lisette.
ISMÈNE
Comment ! Elle nous quitte ?... Mais cela est unique ! En vérité, ma bonne, notre cher Araminte est d'un ridicule rare, avec sa passion pour les animaux.
LISIDOR
On ne peut douter que cet oiseau ne lui soit cher, puisqu'elle lui sacrifie les suites d'une partie dont la mort d'un de ses amis n'a pu la distraire.
LE MARQUIS
Oh ! Vous ne la connaissez pas. Si vous l'aviez vue, comme moi, à table ; entourée de chats, de chiens, de singes, de catacouas, elle les baise, les fait impitoyablement baiser à la ronde, partage avec eux son assiette.... C'est un charme. Mais aussi est-ce un petit plaisir dont elle ne régale que ses plus intimes amis.
LISIDOR
Il est heureux pour vous, Monsieur, d'être de ce nombre.
À part.
J'en ai bien assez vu. Quittons ce cercle d'étourdis, et ne songeons qu'à ménager la bonne volonté du Baron, et le coeur de Lucile.
Il fait une révérence qu'on lui rend, et sort.
CIDALISE
Ce petit robin ne te semble-t-il pas un ennuyeux personnage ?
Robin : Terme de dénigrement. Homme de robe. [L]
ISMÈNE
Passablement.
LE MARQUIS, se lève, et va à la table
On m'a dit qu'il se donnait les airs d'être mon rival : par exemple, voilà de ces choses auxquelles je ne saurais m'accoutumer.
ISMÈNE
Prétends-tu t'enterrer ici jusqu'au souper ? Si nous faisions un tour de Boulevard.
CIDALISE
Cela n'est guère décent que la nuit : on court les parades, les spectacles.
LE MARQUIS, ayant pris la place d'Araminte
Oui, les Fantoccini... Oh ! Ils sont divins, étonnants : moi, en honneur, c'est le seul spectacle qui m'amuse.
Fantoccini : marionnettes. Mot italien.
ISMÈNE
Ah ! Ça, nous voilà seuls. De bonne foi, Marquis, comment conduisez-vous la grande Comtesse ?
LE MARQUIS
Quoi ! Vous n'êtes point au fait !.... Je l'ai quittée.
CIDALISE
Sérieusement !
LE MARQUIS
Pouvais je y tenir ? C'est la plus exigeante de toutes les prudes : il faudrait toujours être là, ne la pas quitter d'une minute. Ah ! Parbleu, je me suis ménagé avec elle la rupture la plus signalée. Vous n'imagineriez jamais quelle était sa folie... Le mariage.
CIDALISE
Vous badinez.
LE MARQUIS
Non, Madame a la manie d'être épousée.
ISMÈNE
Mais elle est femme de qualité, d'un âge très convenable ; et il faut que vous aimiez bien éperdument votre petite bourgeoise de Lucile pour la préférer.
LE MARQUIS
Moi de l'Amour, des Passions ! Ah ! Parbleu vous ne me connaissez guère. Prenez garde que Lucile est toute charmante, un vrai bijou ; oui, c'est précisément ce qu'il me faut : point d'esprit, peu de figure ; cela ne marquera point trop dans le monde, et ses soixante mille livres de rente.... Ah ! Ma chère Ismène, quelle petite maison brillante ! Que de chevaux, de chiens, de valets ! Laissez, laissez faire. Oh ! Je sais bien ce qu'il me faut.
CIDALISE
Vous n'y pensez pas vous-même, si c'est l'intérêt qui vous conduit.
LE MARQUIS
Non pas absolument, vous imaginez bien que je ne calcule guère, moi : mais en vérité, la vie que je mène m'accable ; la multiplicité des aventures m'excède. Savez-vous, Mesdames, qu'il faudrait être de fer pour résister aux fatigues de vous faire sa cour ? Toujours des assiduités, des soins, des rendez vous, c'est à ne pas finir. Du moins, quand on est marié, on se tranquillise, on demeure chez soi, on y reçoit ses amis dans sa robe de chambre, on s'y fait soigner par sa femme.
CIDALISE
C'est une raison de plus pour retourner à la Comtesse ; elle est d'un âge convenable, et sans vous mésallier, vous jouiriez alors d'une fortune qui surpasse de beaucoup celle de Lucile.
LE MARQUIS
Vous plaisantez : oh ! Je ne me suis brouillé qu'après avoir pris là-dessus les informations les plus exactes.
ISMÈNE
C'est vous-même qui, je crois, êtes le seul dans Paris à ignorer que, depuis votre rupture, elle est devenue l'unique héritière de son oncle le Commandeur.
CIDALISE
Et qu'elle joint à présent à la réputation de jolie femme, celle de femme très opulente. Aussi le petit Chevalier lui fait-il assidûment sa cour.
LE MARQUIS
Écoutez donc, Mesdames, un moment : ceci mérite toute mon attention. Le petit Chevalier me voudrait ravir la Comtesse ! Oh ! Nous allons voir. Ce que vous m'apprenez change beaucoup mes vues ; et tout bonnement, je serais tenté de rendre Lucile à son robin. Moi, j'aime à faire des heureux.
ISMÈNE
Cela serait peut-être aussi généreux que sage.
LE MARQUIS
La Comtesse me sacrifie à l'instant qu'elle hérite ! Oh ! Parbleu je lui apprendrai à mieux choisir ses moments. Allons ; allons, j'y vais mettre ordre, et vous prouver que je sais soutenir mes droits. Comme vous dites, la Comtesse est jolie femme ; elle mérite toutes sortes d'égards. Allons, il est de bonne heure, mon équipage m'attend, je vole chez elle. Tâchez d'arranger tout cela avec Araminte : Elle est minutieuse, elle boudera. Ces Bourgeoises se formalisent de la plus petite chose : voyez, calmez-là. Lisidor est un galant homme ; je ne serai même pas fâché qu'il m'ait quelque obligation. Pardon, mille fois pardon, si je vous quitte. J'en suis honteux, désespéré. Mais vous n'ignorez pas que je suis le premier à plaindre, puisque je vous laisse en partant et tous mes regrets et mon coeur.
CIDALISE
En effet, on appelle cela savoir prendre son parti.
SCÈNE XIV. Araminte, Cidalise, Ismène, Le Baron, Lisette et Lisidor entrent un instant après.
ARAMINTE
J'ai retrouvé mon serin ; je vous ai quittées bien brusquement, j'en consens : mais vous connaissez ma sensibilité.
ISMÈNE
Aussi ne songeons nous qu'à te féliciter.
ARAMINTE
Bon ! Les malheurs se succèdent : Lisidor et le Baron me suivent. Je suis persécutée de tous les côtés... Mais où donc est le Marquis ?
ISMÈNE
Tu ne croirais pas ? Il est allé reprendre les fers de sa belle Comtesse, qui vient d'hériter.
CIDALISE
Nous t'expliquerons cela plus en détail : mais dans ce moment-ci, ce que tu as de mieux à faire est de pourvoir ta fille, et de ne plus penser au plus étourdi et au plus inconséquent de tous les hommes.
SCÈNE DERNIÈRE. Le Baron, Lisidor, Araminte, Cidalise, Ismène.
LE BARON
Oh ! Çà, ma chère Araminte ; voici le moment décisif. Je viens vous demander Lucile pour Monsieur Lisidor. Elle l'aime, il le mérité ; et je vous déclare que je me brouille à jamais...
ARAMINTE
Vous arrivez très à propos, Monsieur ; j'avais à vous dire qu'il ne tient plus qu'à vous d'être mon gendre.
LISIDOR
Qu'entends je ? Quel bonheur !
LE BARON
Et votre Marquis... ?
ARAMINTE
De grâce, mon cher Baron, ne m'obligez point à rougir à vos yeux de ma ridicule prévention en sa faveur. Il m'a rendu service en m'apprenant ce que je devais penser de tous les gens de son espèce. Soyez heureux, Lisidor. Vous, mes bonnes amies, obligez-moi de ne me parler jamais de cette aventure. Vous, Baron, après le souper, je vous demande un moment de conversation. Vous verrez que mes vues peuvent sympathiser avec les vôtres, et que tout aveuglé que vous croyez mon coeur par le tourbillon du monde, il peut encore être éclairé par les conseils d'un homme estimable.
LE BARON
Je n'en doutai jamais, ma chère Araminte ; je crois vous deviner, et j'en suis enchanté ! Oui, j'ai aussi mes idées. Assurons le bonheur de votre fille. Songeons au nôtre, et terminons par un arrangement solide et raisonnable, tous ces petits événements, qui sont le vrai tableau d'une soirée à la mode.
VAUDEVILLE.
LE BARON
Serait-il vrai jeune bergère, Que mes soins n'ont pu vous charmer ? Que d'efforts il faut pour vous plaire ! Il n'en faut pas pour vous aimer. Quand j'osai découvrir ma flamme, J'attendais un sort plus heureux. Tout le feu qui brûle mon âme Ne peut-il qu'animer vos yeux ? Amour dans ses bras tu reposes ; De son teint tu peins la blancheur. Je t'ai vu sur son sein de roses ; Je te cherche encor dans son coeur.25 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0