Comédie en vers· Comédie en un Acte en vers
La Boîte de Pandore
Personnages
- LE CHEVALIER, M. Dubreuil
- LE MARQUIS, M. Dufresne
- LA PRÉSIDENTE, Mlle. Quinault
- MONSIEUR SERPOLET, M. Dangeville
- UN LAQUAIS, M. Poisson
PROLOGUE.
SCÈNE PREMIÈRE. Le Chevalier, Le Marquis.
LE CHEVALIER
Marquis, restons ici, le grand monde m'accable, Et c'est dans les foyers un bruit épouvantable : Surtout un homme est là qui fait le bel-esprit, Et qui m'impatiente à chaque mot qu'il dit.LE MARQUIS
Et ce poète encor, d'une nouvelle espèce, Qui déjà s'évertue à décrier la pièce ; Et qui, contre l'auteur sottement prévenu, Condamne son ouvrage avant que l'avoir vu.LE CHEVALIER
Et ce beau, dont la voix à l'oreille est funeste, Et qui nous a chanté tout l'Opéra d'Alceste : J'en ai, je vous le jure, un mal de tête affreux : Je l'ai pensé brusquer...LE CHEVALIER
Le remède à cela, c'est de gagner la porte, Comme nous avons fait ; et lorsque par la main Vous m'avez emmené, j'avais même dessein. Mais avez-vous ouï cette vieille Baronne ?LE MARQUIS
Ah ! Que je la connais, et qu'elle a l'âme bonne ! Je ne crois pas qu'il soit, à parler franchement, Dans le reste du monde un esprit plus méchant. Il n'est point de repas, il n'est point d'assemblées, Où les femmes ne soient par elle déchirées : En arrière toujours ses grands coups sont portés, Et les hommes souvent ni sont pas mieux traités : Cependant elle affecte un air doux, plein de zèle ; Et personne ne sait se déguiser comme elle : Que d'une Dame on vante, ou les moeurs ou l'esprit, Plus on en fait l'éloge, et plus elle en médit : Elle aura, selon elle, un air de précieuse ; Ou sa conduite, enfin, sera trop scandaleuse. Si cette Dame arrive, aussitôt à grand pas, Elle court au-devant pour lui tendre les bras ; Et lorsque d'un côté la traîtresse l'embrasse, De l'autre, au même instant, elle fait la grimace.LE CHEVALIER
Elle est là qui s'égaie avec de jeunes fous.LE CHEVALIER
Hé bien ! Nous avons donc, cette même journée, L'un et l'autre à-peu-près la même destinée. J'ai voulu d'une folle aussi me garantir ; Et quand j'ai, comme vous, résolu de sortir, C'était pour éviter une Provinciale, Que je voyais venir à moi de l'autre salle : Elle ne manque pas de beauté, ni d'esprit, Mais elle est ridicule en tout ce qu'elle dit ; Et son extravagance est à tel point poussée...SCÈNE II. Le Marquis, Le Chevalier, La Présidente.
LA PRÉSIDENTE
Oh ! Pour le coup, je crois, que j'en serai blessée.LE CHEVALIER
Ah ! Ciel !LA PRÉSIDENTE
Ce qui m'arrive est trop particulier. Mais que vois-je ? Est-ce vous, Monsieur le Chevalier ?LA PRÉSIDENTE
Chevalier, vous voyez une femme Grosse de quatre mois, aujourd'hui jour pour jour, Et qui vient de verser au prochain carrefour : Je sens du mal partout ; la chute était hardie.LE CHEVALIER
Il faudrait retourner...LA PRÉSIDENTE
Sans voir la comédie ?LA PRÉSIDENTE
Cela ne fait rien, Monsieur, je la veux voir.LE CHEVALIER
Mais...SCÈNE III. La Présidente, Le Chevalier, Le Marquis, La Fleur.
LA FLEUR
Hé bien ! Voilà pour vous des frais : Madame, le carrosse est mis tout en cannelle.Cannelle : Fig. et familièrement. Mettre en cannelle, briser, réduire en morceaux comme ceux de la cannelle qui se vend ; et plus figurément encore, déchirer, ruiner de réputation. [L]
LA PRÉSIDENTE
C'est assez, c'est assez ; qu'au logis on se rende. Et dites à Monsieur, qu'à souper il m'attende.LA FLEUR
Oui, Madame...LE MARQUIS
La folle !...LE CHEVALIER
Elle l'est en effet.LA PRÉSIDENTE
Mais me trompé-je ? Non, c'est Monsieur Serpolet.SCÈNE IV. La Présidente, Le Marquis, Le Chevalier, Monsieur Serpolet.
MONSIEUR SERPOLET
Madame...LA PRÉSIDENTE
Serpolet, que de réjouissances ! Je retrouve aujourd'hui toutes mes connaissances ; Quoi ! Vous avez été quatre mois sans me voir ì J'arrivai de ma Terre avant-hier au soir.LE MARQUIS
Quelle est donc cette femme ?LA PRÉSIDENTE
J'avais passé là-bas du rems sans mon époux ; Je viens le retrouver, Monsieur ; qu'en dites-vous ?MONSIEUR SERPOLET
C'est de votre tendresse une marque pressante.LA PRÉSIDENTE
Je l'ai trouvé changé, je n'en suis pas contente. Cela m'afflige fort ; car enfin il est mal, Et très mal. À propos, je vais demain au bal ; Mais quelle est, dites-moi, cette pièce nouvelle ? Cette boite enfin ? Dites donc, parle-t-elle ? Chante-t-elle ?MONSIEUR SERPOLET
On m'en dit l'autre jour le sujet ; Mais c'est fort peu de chose, à vous en parler net.LA PRÉSIDENTE
Est-elle en vers ?MONSIEUR SERPOLET
En vers.LE CHEVALIER
Et l'intrigue en est belle.MONSIEUR SERPOLET
Bon ! Elle n'en a point...LA PRÉSIDENTE
Pandore y paraît-elle ?MONSIEUR SERPOLET
Non.LE MARQUIS
Est-elle en un acte ?...MONSIEUR SERPOLET
Oui, Madame.LA PRÉSIDENTE
Y rit-on ?MONSIEUR SERPOLET
Non, non.LA PRÉSIDENTE
On n'y rit pas. Comment y pleure-t-on ?MONSIEUR SERPOLET
Non.LA PRÉSIDENTE
Y voit-on briller l'amitié, la tendresse ?MONSIEUR SERPOLET
Non, l'on ne l'aime point du tout dans cette pièce.LA PRÉSIDENTE
Quoi ! L'on ne l'aime point ! Le peut-on concevoir ? Je me fais un scrupule à présent de la voir ; Et la chose, entre nous, me paraît inouïe, Qu'il ne soit point d'amour dans une comédie.LE CHEVALIER
Cela peut arriver...MONSIEUR SERPOLET
Morale sans morale, et tout ce qu'elle étale...LE CHEVALIER
Le dénouement, Monsieur, vient-il heureusement ?MONSIEUR SERPOLET
Monsieur, elle n'a point du tout de dénouement.LA PRÉSIDENTE
Comment ! Sans dénouement, sans amour, sans intrigue ? Qu'on ne m'en parle plus, le récit m'en fatigue ; Mes sens en sont troublés, et j'ai certain effroi... Ah !... ah !... Monsieur, sortons, remenez-moi chez moi.LE MARQUIS
Peste soit de la folle...LE MARQUIS
Allons donc prendre place.COMÉDIE.
SCÈNE PREMIÈRE. L'Amour, L'Espérance.
Le Théâtre représente les avenues du Palais de Pluton.
L'ESPÉRANCE
L'Espérance ne peut abandonner l'Amour : Comment ! L'Amour sans moi veut régner sur la terre ?L'AMOUR
Ainsi l'a résolu le Maître du Tonnerre ; Et contre les Mortels, animé de courroux, Il veut que tous tes Dieux secondent sa vengeance ; Et que, pour leur porter de plus sensibles coups, L'Amour y soit sans l'Espérance. Je ne le cèle point, il me serait bien doux De rester toujours avec vous ; Mais puis-je, sans être coupable, Désobéir à Jupiter, Et violer son Arrêt redoutable ?L'ESPÉRANCE
Oui, vous pouvez, cruel, y résister / Tout ce que fait l' Amour est toujours pardonnable.L'AMOUR
Hé bien ! Il fAut vous contenter ; Mais ne paraissons point être d'intelligence ; À vos désirs, chère Espérance, Je vois quelques chemins ouverts : Mercure doit venir pour tirer des Enfers, De tous les maux l'assemblage funeste ; Qui pour servir la vengeance céleste Doit désoler tout l'Univers. Jamais occasion ne fût plus favorable : Déguisez votre nom, changez de vêtements, Et parmi la foule innombrable De maux...SCÈNE II. Mercure, Caron.
MERCURE
Ah ! Les vilains endroits que votre Phlégéton, Votre Styx, et votre Cocyte ! Quels bourbiers empestés ! Grâce au ciel, j'en suis quitte.MERCURE
Ce sont-là ses bains ?CARON
Oui, vraiment.MERCURE
Moi !MERCURE
Je ne suis point tenté d'une table infernale ; D'autres raisons m'am7nent dans ces lieux : JE suis Ambassadeur aujourd'hui d'importance, Et veux avoir de Pluton audience, De la part du Maître des Dieux.CARON
Qu'est-il donc arrivé de nouveau dans les Cieux ? Depuis qu'au ténébreux Empire, J'ai pris le soin de vous conduire Vous n'en avez encor rien dit.MERCURE
Ne veux-tu point que j'aille en instruire chaque ombre ? Et crois-tu que je sois du nombre. De ces messagers à grand bruit, Dont le secret si mal se cache, Que tout le monde en est instruit, Avant que le Maître le sache ?CARON
Je suis accoutumé, tant que dure le jour, À savoir ici des nouvelles ; Et les Mortels qui, tour-à-tour, Arrivent jusqu'en ce séjour, M'en disent quelquefois de belles.MERCURE
Parbleu ! Nous le savons fort bien : Les Mortels autrement savent-ils se conduire ? Ils disent tout sans faire rien ; Mais les Dieux font tout sans rien dire. Tout ce que je puis t'assurer, C'est qu'avant qu'il soit peu, tu verras bien du monde, Tant femelle que mâle, arriver sur ton Onde : Tu n'as qu'à te bien préparer. Les Ombres te diront encor bien des nouvelles ; Puisque tu te plais tant à jaser avec elles.SCÈNE III. Pluton, Mercure.
MERCURE
Jupiter aujourd'hui m'envoie à votre Empire, Et de sa part, Seigneur, j'ai beaucoup à vous dire.MERCURE
Prêtez-moi de l'attention, Vous allez le savoir : le Maître du Tonnerre À tout le genre humain a déclaré la guerre ; Prométhée a causé cet arrêt si cruel, En dérobant le feu du Ciel : Et Jupiter, voulant soutenir sa puissance, A juré par le Styx, et même en ma présence, Que, loin de lui faire quartier, Il punirait le Monde entier, Et que tout sentirait le poids de sa vengeance.PLUTON
Quel nouveau zèle aujourd'hui vous transporte ! Vous devriez aider les fripons un peu mieux ; On sait jusqu'où votre penchant vous porte, Et vous faites souvent des larcins dans les Cieux.MERCURE
Voilà comme souvent, presqu'en tout l'Univers, Ce qui se fait là-haut, est pris tout de travers. Pour satisfaire donc au courroux qui l'enflamme, Jupiter par Vulcain a fait faire une femme ; Qui de Vénus est le vivant portrait, Ayant belles couleurs, et chevelure blonde... De Jupiter j'admire le projet ; Et je crois qu'il suffit d'une femme en effet Pour faire enrager tout le monde. Chaque Dieu, chaque Déité Pour cette nouvelle Beauté, Suivant son pouvoir se cotise, Et d'un présent la favorise. Mais écoutez, voici le principal : Une boîte de métal, Entre ses mains doit être mise ; Et ce beau coffret à ressorts, Sera rempli, jusques aux bords, De tous les maux que votre Empire, Par sa puissance, peut produire : Après quoi, cette Belle à l'instant partira ; Et ce fera par son adresse Que sur la terre s'ouvrira Cette boîte si traîtresse : Et comme de ces maux que nous vous demandons, Il est très important que je sache les noms, Les qualités, j'en veux voir l'étalage ; Ensemble nous les choisirons, Je suis chargé de l'emballage.PLUTON
Oui, vraiment, et je m'imagine Que cela rendra Proserpine Plus sédentaire en ce sombre manoir ; Car vous n'ignorez pas que je suis sans le voir Toute la moitié de l'année. La chose fut ainsi par mon frère ordonnée ; Et quoiqu'il soit le souverain des Dieux, Ce n'est pas, entre nous, ce qu'il a fait de mieux.MERCURE
À Jupiter ne donnez point ce blâme ; Il a fait, croyez-moi, plus pour vous que pour lui ; Et je crois qu'il voudrait, comme vous aujourd'hui, Être six mois sans voir sa femme.PLUTON
Mais vous qui parcourez tous les jours l'Univers, Et qu'on voit si souvent, et par mont, et par plaine, Dites-moi ce que fait la mienne, Quand elle n'est point aux Enfers.MERCURE
Trop longue serait cette histoire : Je ne suis pas ici pour cela, dans le fond ; Et d'ailleurs, croyez-vous que je tienne un mémoire De tout ce que les femmes font ? Momus à ce sujet pourrait mieux vous instruire : Vous savez que de notre Empire Il est l'Historien fécond. Il a depuis peu fait des OEuvres très galantes, Où tout mystère est dévoilé.MERCURE
Vous avez raison, par ma foi : Mais revenons au sujet qui m'amène ; Il s'agit de servir le Souverain des Dieux.PLUTON
Je vais vous contenter, et dans ces mêmes lieux, Par ma puissance souveraine, Maux, Passions, vont s'offrir à vos yeux, Chacun d'eux paraîtra sous une forme humaine, Pour que vous les connaissiez mieux.MERCURE
Pluton, que votre Seigneurie Mette à tous ces maux-là plus de blanc que de noir : Et qu'ils ne soient point, je vous prie, Si désagréables à voir.PLUTON
Ils vont paraître tous, mettez-vous sur mon Trône. Mégère, Alecton, Thisiphone, Animez vos serpents ; Et du poison de leurs haleines A nos yeux à l'instant, sous des formes humaines » Produisez les maux les plus grands. Que dites-vous de cette Compagnie ?MERCURE
Peste ! La belle Colonie !PLUTON
Vous voyez le pouvoir de ces lieux infernaux ; Les femmes, dites-moi, comment vous semblent elles ?SCÈNE IV. Pluton, Mercure, L'Amour, déguisé.
MERCURE
Mais ce mal-là n'est pas d'une nature A tourmenter les humains, et je crois Que vous aurez là-haut fort peu d'emploi.L'AMOUR, se découvrant
Plus que tu ne pense, Mercure.MERCURE
A vous voir en ce lieu je n'ai pas dû m'attendre, Et vous m'avez surpris, ma foi. Si vous ne vous étiez découvert, je vous jure Que je n'aurais pas pU vous remettre en cent ans ; Et quoique je sois fait à vos déguisements, Vous auriez pu fort loin pousser cette aventure.L'AMOUR
Comme tu fais un assemblage De tous les maux les plus cruels, Pour envoyer chez les Mortels, J'ai cru devoir aussi me mettre du voyage.L'AMOUR
Non pour les Dieux ; et jamais dans mes chaînes Ils n'auront que d'aimables peines ; Mais aux Mortels je vais être fatal. Jusques à présent sur la Terre, Je n'ai dans tous les coeurs, fait qu'une douce guerre ; Mes traits, de roses parsemés, N'ont causé que d'heureuses flammes, Et n'ont fait naître dans les âmes Que des désirs remplis aussitôt que formés. Mais Jupiter, en colère extrême, Voulant punir tous les humains, Pour eux je ne suis plus le même, Et cède à l'ordre des Destins.L'AMOUR
Je causerai dans l'Univers Plus de trouble, plus d'orage, Plus de désespoir et de rage Que n'en produisent les enfers. Amertumes, douleurs, jalousie, inconstance ? Cruautés, pleurs, dépit, transport, fureur, vengeance ; Voilà la trempe de mes traits ; Juge quels feront leurs effets.L'AMOUR
Va, va, Mercure, ne crains rien. Je vais chez les Mortels, et m'en servirai bien. Sans nul égard pour les rangs, ni les âges, À tous moments je ne ferai chez eux Que de bizarres assemblages ; Je lierai les folles aux sages, Je joindrai les jeunes aux vieux ; Et portant dans les coeurs toujours de nouveaux feux, Je troublerai tous les ménages ; Mais je brûle déjà d'exercer mon pouvoir ; Mercure, adieu.MERCURE
Jusqu'au revoir.SCÈNE V. Pluton, Mercure.
PLUTON
De la façon qu'il va s'y prendre, Il fera bien des malheureux : Mais je ne crois pas que ses feux Le puissent faire ici descendre, Et je n'ai vu dans ce séjour Nul Mortel qui soit mort d'amour.MERCURE
Il ne faut pas non plus s'attendre Que les Mortels meurent de trop d'ardeur ; Mais l'Amour fera naître entre eux quelque querelle ; Il en embrasera plusieurs Pour les attraits d'une Beauté nouvelle ; Et tels qui prétendront en être possesseurs, S'entretueront pour l'amour d'elle. Que voulez-vous de mieux ?PLUTON
Ah ! cela sera bien.SCÈNE VI. Mercure, Pluton, La Vieillesse.
LA VIEILLESSE
La Vieillesse.LA VIEILLESSE
La faiblesse. Par moi, sous de livides traits, Leur jeunesse sera noyée ; Et tous n'auront que les regrets De l'avoir bien mal employée.MERCURE
Vous marchez difficilement ; Et je sens fort bien, à ce compte, Que vous ne pourrez pas les voir si promptement.LA VIEILLESSE
Il est vrai que chez eux j'irai bien lentement, Mais ils me trouveront bien prompte ; Et lorsque je les surprendrai, Et que je les accablerai Des maux dont ma langueur est sans cesse suivie, Adieu pour eux les douceurs de la vie. À travers leurs tristes soupirs, Ils en voudront en vain rappeler les délices ; Ils verront fuir bien loin d'eux les plaisirs, Et n'auront plus que des désirs, Qui feront souvent leurs supplices.MERCURE
Mais les femmes auront l'esprit ingénieux ; Elles sauront mettre en usage Des moyens artificieux, Pour maintenir longtemps l'éclat de leur visage, Et cacheront, par-là, les deux tiers de leur âge.LA VIEILLESSE
De quoi serviront tous ces soins ? En cachant de leurs ans, en auront-elles moins ? Il faut qu'à mon pouvoir tout cède : Les Mortels subiront, par moi, même destin ; Je suis de tous les maux, enfin, Celui contre lequel il n'est point de remède.MERCURE
Allez, je vous retiens. Pluton, qu'en dites-vous ? Je crois la Vieillesse capable De porter aux humains de redoutables coups.SCÈNE VII. Pluton, Mercure, La Migraine.
LA MIGRAINE
Je ne crains cela nullement : Je pourrai n'être pas tous les jours chez les Belles ; Mais mille occasions nouvelles Me produiront dans le moment.LA MIGRAINE
Qu'une Coquette en sa semaine, Malgré ses soins, et son ajustement, N'ait pu faire qu'un seul amant, D'abord matière à la Migraine. Qu'une maîtresse, en Carnaval, Surprenne son amant au Bal Aux genoux de quelqu'inconnue, Voilà la Migraine venue. Qu'une fille, en son coeur, ait d'amoureux combats, Et que dans le mal qu'elle endure, Sa mère à tous moments accompagne ses pas ; Ce sera pour la fille une Migraine sûre. Qu'une Belle, pendant l'absence d'un jaloux, Soit avec son amant chez elle en rendez-vous, Que le jaloux frappe à la porte ; Je serai pour tous trois, Migraine la plus forte. Qu'une fille obsédée ait fait choix d'un amant, Et que par un hasard plaisant, Le Galant seul la surprenne ; Voilà pour neuf mois de Migraine. Je pourrais bien encor m'étendre là-dessus, Mais par respect : je ne dis rien de plus.LA MIGRAINE
Je ne vais guère sans mes soeurs.MERCURE
Quelles sont-elles ?LA MIGRAINE
Les Vapeurs.MERCURE
Hé bien ! Amenez-les. Quelle est cette figure ? L'on remarque aisément à son peu de parure, Qu'elle n'a pas beaucoup de vanité ; On peut dire qu'elle est, et sans rouge, et sans mouche ; Mais dans ses traits, quelle variété ! JSile a de la laideur, elle a de la beauté ; Et cependant, malgré son air farouche, En elle on voit quelque chose qui touche.SCÈNE VIII. Mercure, Pluton, La Nécessité.
LA NÉCESSITÉ
Vous voyez la Nécessité. Je saurai sur la terre avoir-un grand empire ; Je vais en peu de mots vous dire, Jusqu'où peuvent aller mes tyranniques droits ; Et pourquoi je parais belle et laide à la fois : Je ne puis aux mortels offrir que des abîmes Et tels qui seront mes victimes, Contre moi ne pouvant tenir, Se verront forcés d'en venir À des secours illégitime ? Par moi de jour en jour ils formeront leur coeur Aux attentats, aux trahisons, aux crimes, Et porteront partout l'épouvante et l'horreur Voilà ce qui fait ma laideur. D'autres, je l'avouerai, me feront résistance ; Et loin de me montrer un courage abattu, Par le secours de la vertu Sauront s'armer de patience, En dépit des malheurs et de l'adversité ; Voilà ce qui fait ma beauté : Mais de ces derniers-là, Mercure, Il en fera peu, je vous jure.MERCURE
Votre discours est beau, je l'ai bien entendu ; Mais vous n'êtes point du voyage. Ne m'en dites pas davantage, Car ce serait du temps perdu.MERCURE
D'accord, mais ce mal-là par nous est condamné ;. Vous êtes, en un mot, un mal de contrebande, Qui de l'ordre des Dieux ne peut être émané.LA NÉCESSITÉ, d'un ton de colère
Hé bien ! Chez les Mortels.sans vous je pourrai naître Et je saurai bientôt me montrer à leurs yeux.SCÈNE IX. Pluton, Mercure, La Paralysie.
LA PARALYSIE
Seigneur, je suis...MERCURE
Quoi ?LA PARALYSIE
La Paralysie. On peut me mettre au rang des plus grands maux ; Les Mortels contre ma puissance Auront beau raire résistance, J'empêcherai tous leurs travaux.MERCURE
Comment cela ?LA PARALYSIE
Daignez m'entendre. À tout âge, en tout temps, je saurai les surprendre, Et ce sera par leurs excès, Que j'aurai chez eux tout accès. Quelque légèreté qui tous les rende ingambes, J'attaquerai si bien leurs jambes, Qu'ils ne pourront faire un seul pas : Je tomberai de même sur leurs bras : Et lorsqu'ils prétendront rire, manger, ou boire, Je leur arrêterai dans l'instant la mâchoire.Ingambe : Qui est bien en jambes, léger, dispos, alerte. [L]
MERCURE
Peste ! votre mérite est grand, Vous êtes un mal excellent, Et vous ferez ici descendre bien des âmes ; Mais pourrez-vous agir de même sur les femmes ?LA PARALYSIE
Tout de même, Seigneur ; hors, véritablement, Une seule partie, où difficilement... Je pourrais...MERCURE
Comment ! Quelle est-elle ?LA PARALYSIE
La langue.MERCURE
Ah ! Je le crois vraiment. Ce n'est pas une bagatelle D'arrêter les ressorts d'une langue femelle ; Et c'est, à ne vous rien cacher, Ce que nous autres Dieux ne pourrions empêcher.LA PARALYSIE
Ma Soeur ici serait venue, Mais elle est par les pieds un peu trop retenue ; C'est un sujet fort bon, sans contredit.MERCURE
Elle a du mérite ?LA PARALYSIE
Sans doute.MERCURE
Comment rappelez-vous ?MERCURE
Nous l'enverrons chercher ; allez, cela suffit. La boite, ma foi, va bientôt être close. Seigneur Pluton, j'imagine une chose ; Et vous approuverez, sans doute, mes desseins, C'est d'envoyer aussi là-haut des médecins.SCÈNE X. L'Envie, La Haine, Mercure, Pluton.
PLUTON
C'est l'Envie et la Haine ; et, félon l'apparence, Elles se disputent le pas Pour paraître en votre présence.L'ENVIE
Seigneur, la Haine ici veut me faire la loi : Elle croit sa puissance au-dessus de la mienne ; Mais, quelle enfin que puisse être la sienne, J'aurai chez les humains plus qu'elle de l'emploi ; Pour troubler leur repos, pour consumer leur vie. Quel poison est plus fort que celui de l'Envie ?LA HAINE
Je ne me vante point, et sais me signaler : Je puis chez les Mortels porter partout la guerre . Pour peu qu'on m'y laisse instant, On verra bientôt sur la terre Jusqu'où la Haine peut aller.L'ENVIE
Il n'est Royaume, il n'est Empire, Où je ne puisse m'introduIre. Que de mortels, grands et petits À mon pouvoir seront assujettis ! Que d'envieux sous mon obéissance ! Les Rois de leurs voisins envieront la puissance ; Les courtisans, dans le fond de leur coeur, De leurs pareils envieront la faveur. Chacun à l'autre dans la vie > Saura porter sans cesse envie. Le soldat enviera l'état de commandant ; Le conseiller, celui de président ; Le riche enviera la noblesse ; Les guerriers les exploits, le pauvre la richesse : Enfin, surtout ce qui respirera, L'Envie aura toujours un empire suprême ; Et je ne puis vous dire même Jusqu'où le sexe l'étendra.LA HAINE
Le mien sera plus redoutable. Que de Mortels vont me tendre les bras ! Et qui d'une constance aveugle, inébranlable, Me garderont jusqu'au trépas. De moi l'on ne pourra sans effort se défaire ; Je m'enracinerai dans l'âme, dans le sang ; Et parmi ceux du plus illustre rang, Je serai même héréditaire. De la Haine on verra les plus sanglants effets ; L'homme par moi deviendra noir, perfide, Cruel, scélérat, parricide, Et je pourrai lancer mes traits Jusqu'aux lieux mêmes où réside La plus pure union, la plus tranquille paix.MERCURE
Vous avez toutes deux du mérite : il me semble Qu'il est même égal entre vous. Je vous admets au rang des maux que je rassemble ; Entre vous deux plus de courroux, Pour vous mettre d'accord, vous partirez ensemble. Vos coeurs doivent être liés, Et je veux toutes deux que vous vous embrassiez.La Haine et l'Envie s'embrassent, en rechignant.
Comme on ne s'accommode guère Avec toutes sortes d'esprits, Dites-nous un peu : sur la Terre, Quels seront vos lieux favoris ?L'ENVIE
Moi ? Je serai partout, chez les peuples, les Princes ; J'aurai, de toute part, des droits bien étendus.MERCURE
Et vous, la Haine ?LA HAINE
Et moi chez les Bigots.SCÈNE XI. Mercure, Pluton, La Fièvre.
MERCURE
Que la fièvre vous crève, et ce n'est pas sur moi Que s'exercera votre emploi. Voyons, quel est votre mérite ?MERCURE
Mais ne craignez-vous point qu'ils n'aient par la suite Quelques secrets universels Pour vous faire prendre la fuite ?LA FIÈVRE
Si l'on sait prudemment agir, Il faudra bien que je m'évade ; Mais croyez qu'avec le malade On me fera souvent partir.MERCURE
Vous me paraissez assez digne De faire enrager les humains, Et votre esprit paraît des plus malins.MERCURE
Mais quel est cet écervelé Qui du fond de cette assemblée, Tout-à-coup, sans être appelé, Pour venir jusqu'à vous prend si haut sa volée ?LA FIÈVRE
C'est mon fils...SCÈNE XII. Mercure, Pluton, Le Transport.
LE TRANSPORT
Je suis le Transport au cerveau, Par moi la raison égarée, Faisant en un instant mille divers trajets, À de fantômes vains, laisse au cerveau l'entrée ; J'y fais naître un amas d'objets, Dont l'hétéroclite mélange, Et la confusion étrange, Précipitant les ressorts de l'esprit, Font qu'à la fin il se trouble et périt.LE TRANSPORT
À mon pouvoir il n'est rien de semblable. J'offre aux regards un bizarre tableau, Du plaisant, et du triste, et du laid, et du beau. Par moi cent choses différentes, Vaines, vagues, extravagantes, Se voient toutes à la fois : Des vaisseaux, des clochers, des animaux, de plantes, Des lapins dans les eaux, des poissons dans les bois, Des souris sur des chats, des châteaux dans les nues, Des fleurs, des fruits, des hannetons, Des sangliers, des femmes nues, Des singes, des chevaux, des Abbés, des moutons.MERCURE
Oh ! Quel parleur ! Par ma foi je suis ivre. Allez plus doucement, pour qu'on puisse vous suivre.LE TRANSPORT
Cela n'est point en mon pouvoir ; Écoutez : aux Rois je fais voir Des Empires, des traits, des finances perdues, Des trônes usurpés, des voisins trop puissants, Des places prises, et rendues, Des conspirations, des peuples gémissants, Des palais dépouillés, et des forêts tondues...LE TRANSPORT
Je représente à tout ambitieux, Des tribulations, des chutes, Des trahisons, et des culbutes, Des bannissements, des prisons ; Des gênes, des bourreaux, des glaives, des poisons...PLUTON, après avoir couru avec le Transport
À la fin, je le tiens, il ne reviendra pas.MERCURE
Respirons. Ciel !LE TRANSPORT
Plus, aux fous je fais voir des rats, Aux chasseurs du gibier, aux Guerriers des combats, Aux avaricieux des bourses dérobées, Aux auteurs des pièces tombées...MERCURE
Le traître !LE TRANSPORT
Aux Souffleurs, des trésors ; Aux Joueuses, des matadors ; Aux vieux soupirants, des calottes ; Aux petits-maîtres, des marottes ; Aux commerçants, des galions... Aux financiers, des millions... Aux pucelles, des fruits précoces ; Aux veuves, des secondes noces ; Aux usuriers, des intérêts ; Aux musiciens, des cabarets ; Aux libertins, des précipices ; Aux gens de robe, des épices ; Aux femmes, des points, des colliers. Du blanc, du rouge, des paniers.LE TRANSPORT
À leurs amants...MERCURE
Oh ! Tais-toi.MERCURE
Te tairas-tu ?LE TRANSPORT
Des cornes.MERCURE
Peste soit du Transport ! Va-t-en crier ailleurs ; Qu'on me le mette à part avec sa mère. Ma foi, je suis bien las de ce préliminaire ; J'ai peine à respirer, oui, je suis tout en eau, Et je crois que j'aurai le transport au cerveau : Éloignons de ces maux le cruel assemblage : Pluton, ne n'en veux pas consulter davantage. De leur pouvoir je suis trop éclairci, Que, sans autre examen, ils partent tous d'ici.SCÈNE DERNIÈRE.
L'ESPÉRANCE
L'Occasion, pour moi, ne peut être plus belle : Suivons sans différer cette foule cruelle. Mortels, que je vous plains ! Quels redoutables coups, Vous prépare aujourd'hui la céleste vengeance ! Mais sachez les supporter tous ; Il est un prix pour la constance, Quel que soit des Dieux le courroux, Attendez tout de l'Espérance.726 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica