Comédie en vers
La Hollande Malade, Comédie en un Acte
Représentée pour la première fois en août 1672 à L'Hôtel de Bourgogne.
Personnages
- LA HOLLANDE
- BELINE, sa suivante
- MARILLE, servante de la Hollande
- GOULEMER, Matelot
- FRELINGUE, Hollandaise
- BADZIN, Hollandais
- LA FLAMANDE
- L'HÔTE
- I. BOURGUEMESTRE
- II.BOURGUEMESTRE
- MÉDECIN FRANÇAIS
- MÉDECIN ESPAGNOL
- MÉDECIN ANGLAIS
- MÉDECIN ALLEMAND
- PACOLE, servante
LA HOLLANDE MALADE
SCÈNE PREMIÈRE. Goulemer, Frelingue, Badzin, Marille.
Il paraît un cabaret à bière, et Goulemer et Frelingue sont à une table, et Marille et Badzin à l'autre, buvant et fumant.
GOULEMER
Buvons ce pot. À vous ?FRELINGUE
C'est ce que je demande.GOULEMER
Comment ?FRELINGUE
Elle a le mal de mer, elle a le mal de terre, Elle a... Que sais-je enfin ? Elle n'est pas trop bien ; Cent drogues qu'on lui fait, ne lui servent de rien. Si l'on la peut sauver, la cure sera belle. Taisons nous ; ces gens-là sont je crois de chez elle.MARILLE
Chacun la tient fort mal.BADZIN
Je pense qu'on y tâche. Pourquoi ce lavement ? On dit qu'elle est si lâche, Qu'elle laisse aller tout.MARILLE
De moment en moment Elle en prend, mais c'est bien contre son sentiment. Ces lavements sont faits d'une poudre étonnante, Qui lui fait rendre tout.GOULEMER
Ce n'était que fumée et que feu tout le jour, Nous ne nous vîmes point non plus que dans un four, Sur mer il faut chômer la Fête toute entière, On ne trouve point là de porte de derrière. Quand cent coups de canon vous fracassent vos mâts, Qu'il a mis sur le pont des trente hommes à bas, Et sans cesse bou-boue, et des coups effroyables Qui jettent votre mat à tous les mille Diables, Ou que quelque brûlot s'accroche à votre bord, C'est là qu'il faut périr. La frayeur prend d'abord. Le brûlot fait effet, le feu prend à la poudre, Et tout d'un coup boudoue, ah c'est le coup de foudre ; Les brûlots, les canons, les hommes, les vaisseaux, Palcorbleu vous sautez tous comme des crapauds.Bou-boue : mot inconnu de Furetière et Littré. Sans doute asssimilable à l'onomatopée boum-boum.
Palcorbleu : Sorte de juron.
MARILLE
On dit bien, quand on vit la comète paraître, Que les Français un jour nous feraient du bissêtre,Bissêtre : Malheur ; accident causé par l'imprudence de quelqu'un. [F] Voir Molière, L'Etourdi, v. 1808.
GOULEMER
Ils sont mordienne tous des vrais frappe-d'abord.Mordienne : Sorte de juron. On dit de même morguienne. [L]
GOULEMER
J'en vis tuer quarante au nôtre.GOULEMER
Nenni, c'était mon petit frère. Notre bord reçut d'eux, trois cents coups de canon, Ou n'en reçut pas un. Ah c'était tout de bon, Jamais vaisseau ne peut le rechaper plus belle, Je crus qu'ils en voulaient faire de la cannelle. II semble à ces gens-là qui n'ont jamais rien vu, Que chacun soit comme eux. À vous ?FRELINGUE
C'est assez bu.MARILLE
Peut-on voir tant de gens tués sur un navire ? Je frémis seulement de l'avoir ouï dire. Où les enterre-t-on ces morts cependant ?GOULEMER
Enterrez dans la mer.MARILLE
Il n'est rien de pareil ; Elle a fondu d'abord comme beurre au Soleil. Elle est toujours debout.FRELINGUE
Debout ? Doit-on permettre...BADZIN
C'est qu'il ne faut jamais se railler de personne. Les Gens ne disent rien quand on les a piqués : Mais après, comme on voit, les moqueurs sont moqués.SCÈNE II. Pacole, Badzin, Marille, L'Hôte, Goulemer, Frelingue.
MARILLE
Qui presse donc si fort ?PACOLE
Hé Madame Holande.PACOLE
Vraiment oui, mais cela n'a duré qu'un moment. Ah sa pauvre cervelle était bien dévoyée ! Elle s'est mise à rire à gorge déployée ; Puis elle a fait un saut qui nous a tous surpris. Nous l'avons vue après reprendre ses esprits. Béline en vient d'avoir une frayeur extrême.MARILLE, emmène Frelingue
Je marche fur tes pas.BADZIN
Cà.L'HÔTE, à Badzin qui rentre
Payez là-dedans. Hélas ! Que c'est dommage !GOULEMER
Qu'avons-nous ?L'HÔTE
Vous avez pour dix sols de fromage, Quatre sols en bière, et pour deux sols de pain, J'oubliais pour chacun sept sols de Bran-de-Vin, Ce sont quarante sols tous justes de dépense.L'HÔTE
Vous avez pour chacun sept sols de Bran-de-Vin, Nous ne comptons je crois que pour deux sols de pain, Quatorze sols en bière, et dix sols de fromage, Pour avoir recompté, quarante sols.GOULEMER
Courage.L'HÔTE
Cela fait quatre-francs.L'HÔTE
Autant.GOULEMER
Je les payerais ?GOULEMER
Oui, ma foi, je l'ignore.GOULEMER
Pour le bruit quatre francs !GOULEMER
Quatre francs pour 1c btuit JL'HÔTE
Êtes-vous Hollandais ?L'HÔTE
Voulez vous ras payer ?L'HÔTE
Je n'en puis rien rabattre. Avec vos bou-bouë, hé qu'est-ce que cela ? Un Français eut payé vingt francs de ce bruit-là : Et plaignez-vous encor ? Vous savez qu'en Hollande Il faut sans contester payer ce qu'on demande, Et que jamais aussi nous n'avons le défaut De compter comme en France, un sol plus qu'il ne faut.GOULEMER
Je le sais bien. Pourtant je doute fort qu'en France Un Français trouvât là pour neuf francs de dépense.GOULEMER
Les voilà.GOULEMER
Pourquoi ?L'HÔTE
Depuis deux mois je n'ai plus de pratique ; Le grand mal de Madame attriste mes chalands.Chaland : Bateau plat de moyenne grandeur, dont on se sert pour amener à Paris les marchandise qui descendent la rivière. [F]
L'HÔTE
Diable oui. J'appréhende ; J'entends d'ici les cris de Madame Hollande.Ils rentrent, et le théâtre se change en la Chambre de Madame Hollande.
SCÈNE III. La Hollande, Béline, Marille.
LA HOLLANDE, menée par dessous le bras, et mise dans une chaise
Ah, Beline, mon mal pénètre jusqu'aux os.LA HOLLANDE
Demeurer en repos ! Le puis-je, misérable, Lorsque j'ai des voisins qui font un bruit de Diable ?LA HOLLANDE
Elles agissent peu, les membres font débiles, Et je puis bien hélas ? dire avec douleur, Que j'ai des forces, mais que je manque de cour.LA HOLLANDE
Ha que l'on me soutienne, Je sauterai bien mieux avant que l'Hiver vienne. N'a-t-on rien qui me put fortifier le coeur ?LA HOLLANDE
Un peu de vin d'Espagne, il m'est bon...LA HOLLANDE
Oui, s'il n'est point aigri, ni gâté, j'en boirai, Il me fortifiera je crois, j'en userai. Ah, ah, un vin d'Espagne, attend-on que je meure ?LA HOLLANDE
Quand mon mal commença, j'en prenais tous les jours, Il n'a pu cependant en arrêter le cours.LA HOLLANDE
Je n'en pourrais pas prendre.LA HOLLANDE
Qu'entends-tu par en bas ?MARILLE
Oui.MARILLE
Oui, prenez-le en clystère.Clystère : Terme de médecine. C'est un remède ou injection liquide qu'on introduit dans les intestins par le fondement pour les rafraîchir, pour lâcher le ventre, pour humecter ou amollir les matières, pour irriter la faculté expultrice, dissiper les vents, aider à l'accouchement etc. [F]
SCÈNE IV. Pacole, Le Hollande, Beline.
SCÈNE V. La Flamande, La Hollande, Beline.
LA FLAMANDE
Je li viens point vous voir pour li fer vous jurer, Mon Dame je li viens pour li vous assurer...LA HOLLANDE
Hé je ne jure point, c'est qu'avec des tenailles. Des Démons, que je crois, m'arrachent les entrailles.LA FLAMANDE
Quoye donc, c'est stimal, mon Dam, qui vous l'avez, Gel vous croye abil fort, si vous vous l'en sauvez.LA HOLLANDE
Ha je m'en doute bien.LA FLAMANDE
On le peut vous bien plaindre, Et je le croye bien fort que vous li devez craindre. Je l'ai bien eu sté mal, c'est li plus grand dy tous. Gi li fus pourtant pas malad si tant que vous.LA HOLLANDE
Quand vous prit-il ce mal ?LA HOLLANDE
Je m'en moquais de même, et ne le croyais pas ; Te l'aurais défié, mais il m'a mise à bas.LA FLAMANDE
Il est michant sti mal, jel save bien mon foi, Il m'emporte d'un coup quatre l'enfants di moi.BELINE
Qui la tueront, je pense ; Ils sont tous étrangers. L'Epagnol et l'Anglais, Et l'Allemand encor, bref jusques au Français, Quelques-uns de ceux-là la tueront, je m'assure,LA FLAMANDE
Desté consulty-là gil tir point bon laugure ; Gil trouve grand vostri mal, gel voye qu'il vous a mis Dans l'esprit de li voir tretous vos l'ennemis. Mon Dam, songez-li bien à tous vos grands affaires, Les Médecins di hors, qu'il entre lis Notaires ; Le servelle li tourn, li toum li jugement, Et l'on prouve jamais li fair di testament.LA HOLLANDE
Madame s'il vous plaît, finissez votre prône.Prône : Espèce de sermon qu'on fait tous le sDimanches dans le sEglises paroissiales, pour avertir les paroissiens des fêtes, des jeûnes de la semaine, et faire des publications (...). Se dit aussi d'un discours ennuyeux et d'une longue remontrance. [F]
SCÈNE VI. Marille, Pacole, La Hollande, Beline.
MARILLE
Ils arrivent là-bas.SCÈNE VII. Deux bourguemestres, La Hollande, Belinde.
PREMIER BOURGUEMESTRE
Hé Madame, tout-beau.LA HOLLANDE
Vos conseils odieux N'ont-ils pas attiré tout le mal dans ces lieux ! Si vos esprits grossiers eussent prévu ces choses, Tout cela n'eut été peut-être que des roses, Je serais en repos ; et ce mauvais air-ci, Ne serait pas venu m'étouffer jusqu'ici, Et me tirer enfin les entrailles du ventre.SECOND BOURGUEMESTRE
Pouvons-nous empêcher, Madame, que l'air n'entre ? Un air subtil encor comme l'est celui-là. Nous n'avons point d'emplâtre à mettre à tout cela, Et ces affaires-ci sont bien embarrassantes. Vous nous dites encor des paroles piquantes, Vous pourriez bien pour nous avoir plus de bonté, Et faire moins d'outrage à notre dignité.LA HOLLANDE
Ehque ces Médecins viennent-cn diligence)PREMIER BOURGUEMESTRE
Mais notre mal, Madame, est plus grand qu'on ne pense, Puisqu'il n'est que trop vrai que le sort nous a mis Au point de recourir à tous nos ennemis. Mais qui nous force à faire une celle bévue : Devons-nous endurer, Madame, qu'on vous tue ? Prétendez-vous avoir des consolations, En mandant des bourreaux de toutes Nations ? S'ils peuvent approcher un jour votre personne, En est-il quelqu'un d'eux qui ne vous empoisonne. Qui n'avance vos jours, et ne soit envieux De ce que vous avez rarement besoin d'eux ? De voir votre santé d'une telle durée, Que tout l'air infecté ne la point altérée ? Qu'eux-mêmes affligés, ils ont cent fois dit tous, Que la santé n'était au Monde que pour vous ?SCÈNE VI.I. Pacole, Médecins français, Médecin Anglais, Les Bourguemestres, La Hollande, Beline.
LA HOLLANDE
Voilà déjà l'Anglais.BELINE
Le Français !PACOLE
Le voici.LA HOLLANDE
Ha ! ha !LE FRANÇAIS
Qu'avez-vous donc ?L'ANGLAIS
Vos transports sont extrêmes.PREMIER BOURGUEMESTRE
Pouvons-nous bien souffrir ces nations chez nous ?SECOND BOURGUEMESTRE
S'ils nous pouvaient crever...L'ANGLAIS
Taisez-vous ?LE FRANÇAIS
Taisez-vous ?PREMIER BOURGUEMESTRE
Nous parler de la sorte ! Apprenez à connaître Un Bourguemestre ici ? Sachez qu'il est le maître, Qu'il a le plein pouvoir, et que l'étant tous deux, Vous ne sauriez avoir trop de respect pour eux ? Qu'ils vous renverseraient de leur vent, de leur souffle ? Voyez, Madame, et puis....LE FRANÇAIS
Taisez vous, gros maroufle ?Maroufle : Term injurieux qu'on donne aux gens gros de corps et d'esprit. Il est bas. [F]
LE FRANÇAIS, lui donnant un soufflet
Taisez-vous ?SECOND BOURGUEMESTRE
Un soufflet devant moi ! Devant Madame Hollande ! Madame, peut-on voir hardiesse plus grande ? Ici, le plus huppé tremble en parlant à nous, Hé...L'ANGLAIS
Taisez-vous gros âne ?SECOND BOURGUEMESTRE
Insolent !L'ANGLAIS, lui donnant un soufflet
Taisez vous ?Les deux bourguemestres sortent en saluant Madame Hollande tristement, la main sur leur joue.
LA HOLLANDE
Mais sans apothicaire, et sans chirurgien, Vous le faites vous-même, et vous rappliquez bien.LE FRANÇAIS
Hé nous venons ici, Madame, exprès pour vous, Et nous vous apportons des remèdes plus doux, Tout ce qui maintenant pourra vous satisfaire, Ou nous vous le ferons, ou vous le ferons faire.LA HOLLANDE
Hé dépêchez.LA HOLLANDE
Je ne crois pas pouvoir mettre un pied devant l'autre. Vite, vite, ma chaise. Ah que j'ai mal au cour !LE FRANÇAIS
Voici le Médecin Espagnol. Serviteur.Disant ce dernier mot, il tire la chaise de Madame Holande, qui tombe.
SCÈNE IX. La Hollande, Le Médecin espagnol, Le Médecin français ; Le Médecin anglais.
L'ESPAGNOL la relève, et elle se laisse encore tomber devant
Monsieur, Madame Hollande est je pense tombée.BELINE
Les Médecins la relèvent encor, et la remettent dans sa chaise, et lors ce demi-vers se dit.
Monsieur, relevez-là. Je crois qu'elle est pâmée.L'ESPAGNOL
Hé je lui vais donner de mon catholicon. Il est miraculeux.Catholicon : Terme de pharmacie. C'est un électuaire moi, ainsi appelé comme qui dirait universel et purgeant toutes le humeurs. Est aussi le nom d'une satire ingénieuse faite du temps de la Ligue. [F] La Hollande est un pays majoritairement protestant.
Catholicum : Jeu de mot entre catholique et et le remède purgatif catholicon ; La Hollande est un pays majoritairement protestant.
LE FRANÇAIS
Elle revient.L'ESPAGNOL
Bon, bon,L'ANGLAIS
Hé la voila remise.L'ESPAGNOL
De mon Catholicum avalez cette prise.LE FRANÇAIS
Elle est fort mal, Monsieur.L'ESPAGNOL
Mais comment diable encor cela se peut-il faire ? Voila depuis deux ans que j'en donne à la Cour, Pour la troisième sois qu'il m'a joué ce tour. Mais son pouls est fort bon.Il tient le bras de Beline, croyant tenir celui de la Malade.
L'ESPAGNOL
Je le croyais le sien, ou le diable m'emporte. Je m'étonnais aussi qu'elle eut le pouls si bon.L'ESPAGNOL
Elle revient.LA HOLLANDE
Messieurs !LE FRANÇAIS
Les plus nobles parties N'agissent presque plus, n'ont plus ces sympathies Ni cette égalité dedans leurs fonctions, Et cela cause en vous ces agitations, Tous vos membres étant de Provinces Unies, Mais qui ne l'étant plus, toutes ces harmonies >Ne sont plus qu'un chaos : Enfin tout est péri, D'un concert que c'était, c'est un charivari, Les esprits y manquants, la gangrène succède, Il faut pour lors courir au périlleux remède, Il faut dis-je, extirper, et jouer des couteaux. Ainsi se corps formé par des membres si beaux, Qui semblait défier la mauvaise influence, Tout d'un coup est détruit, et tombe en décadence, Pour n'avoir point usé de ces précautions Qui préviennent le mal par des purgations.Charivari : Bruit confus que font des gens du peuple avec des poêles, des bassins et des chaudrons pour faire injure à quelqu'un. On fait les charivaris en dérision des gens d'un âge fort inégal qui se marient.
LA HOLLANDE
Un autre médecin qui se croit grand génie, Pour montrer ce qu'il sait, m'attend à l'agonie. C'est un Allemand.LA HOLLANDE
Lui ?SCÈNE DERNIÈRE. La Hollande, Le M. Allemand, Le M. Français, Le M. Anglais, Le M. Espagnol, Beline.
L'ALLEMAND, fourré partout, venant sort lentement
J'ai la goûte aux pieds, ne vous déplaise.L'ESPAGNOL
Elle mourra devant qu'il puisse être à sa chaise. L'un après l'autre enfin voyons donc ce qu'elle a, Et tâchons, s'il se peut, à la tirer de là.LE FRANÇAIS
Voyons la langue un peu.LA HOLLANDE
Ma mort est assurée.LE FRANÇAIS
Ah la méchante langue ! Elle est toute ulcérée ; Le plus fort gargarisme est inutile là ; Nous n'avons que le feu pour dessécher cela.L'ALLEMAND
Eh pas trop. On voit bien que ce mal l'emmène au grand galop, Il est fort violent, la Nature est peu forte , Et je ne doute point du tout qu'il ne l'emporte. Oui, le mal est trop grand, pour la pouvoir guérir, Je m'en vais, ne pouvant ici la secourir.Il rentre.
LA HOLLANDE
Mon espoir est en vous, ne m'abandonnez pas.L'ESPAGNOL
Je ne vous quitte point jusqu'à votre trépas ; Je l'ai promis, Madame, et je tiendrai parole.L'ESPAGNOL
Votre mal toutefois, Madame a pris un cours, Qu'on ne peut arrêter qu'avec un grand secours, Et même il n'est pas sûr, quelque grand qu'il puisse être, Qu'il le pût être assez pour en être le maître : Mais je vous veux servir sans intérêt, ainsi Je ne prétends de vous qu'un simple grand merci.LA HOLLANDE
Que pourrais-je donner ? Je suis dans l'impuissance. Chacun sait qu'autrefois j'étais dans l'opulence : Qu'une personne alors fut pauvre à n'avoir rien, Qu'elle eut avidité de se voir quelque bien, Hélas ! Elle n'avait, pour être satisfaite, Que s'en venir chez moi, sa fortune était faite.LE FRANÇAIS
Vous n'avez point usé de régime du tout, Madame, votre mal nous pousse tous à bout ; Votre clou, votre poivre, et vos épiceries, N'ajoutent rien rien de bon à vos intempéries, Vos fromages encor irritent ce mal là, Et vous ne vous pouviez passer de tout cela.LA HOLLANDE
J'entends parler des eaux de ce Pays.L'ESPAGNOL
Ah bon. Oui, les eaux du pays seraient fort de saison, En grande quantité sans doute elles conservent, Et nuisent autrement bien plus qu'elles ne servent. Mais le soleil ici brûle et dessèche tout, Où les prendre ? Il n'est rien dont il ne vienne à bout : Et cet astre brûlant qui vous est si contraire, Donne un peu trop à plomb dessus votre hémisphère.L'ANGLAIS
Examinons un peu tout ce bas ventre-ci. Penchez-vous sur le dos ? Vous êtes bien ainsi. Que de malignité là-dedans est enclose ! 11est aisé de voir et le mal et la cause : Mais que ferons-nous là, Messieurs ? Vous voyez bien Par ce qui vous paraît, que le tout n'en vaut rien, Que ce bas ventre est plein de choses étrangères, Qui n'ont déjà que trop enflammé les viscères. À ces sortes de maux, le remède effectif, Est de lui faire prendre un fort grand vomitif.L'ANGLAIS
C'est l'unique remède : il faut crever ou rendre, Madame, et prenant tout ce qu'on vous donnera, Je ne sais même encor si l'on vous sauvera. Le mauvais vent qui vient du côté de la Terre, Livre à votre santé cette mortelle guerre, Et celui de la mer qui vous fut excellent, N'est aujourd'hui pour vous qu'un mal très pestilent. Ainsi je suis certain, si cc mal ne vous tue, Que la mer vous doit être à jamais défendue, Et le poisson surtout, c'est pour vous un poison, Gardez-vous d'en manger en aucune saison. Votre pêche aux harengs encor, quoi qu'on en die, Cause une bonne part de votre maladie. Il faut lui provoquer un grand vomissement.LE FRANÇAIS
Et lui tirer du sang, mais copieusement.LA HOLLANDE
Quoi me tirer du sang encor ? Quelle ordonnance ! Je n'attendais pa smoins d'un médecin de France. Je me sens affaiblie, et ne puis faire un pas, On m'en a tant tiré, que l'on m'a mise à bas. Médecin dangereux !L'ANGLAIS
La langue de vipère ! Toute prête à mourir, elle ne se peut taire ; Des injures toujours, elle n'a point cessé.LA HOLLANDE
ïi n'en est point pour moy.LE FRANÇAIS
Bon, nous en avons un Qui contre votre mal est souverain, Madame. Vous avez, dites-vous, quelque chagrin dans l'âme. Vous estes triste ?LA HOLLANDE
Hélas ! Plus qu'on ne peut penser.LA HOLLANDE
Danser !LA HOLLANDE
Que mes violons donc viennent dans le salon.LE FRANÇAIS
Hé nous vous ferons bien danser sans violon.LA HOLLANDE
Vous vous moquez.LA HOLLANDE
Un petit violon, Messieurs, j'en ai de bons.LA HOLLANDE
Hé bien, Puisque vous le voulez, éprouvons ce moyen, Mon cour pour ce remède a de la répugnance, Et c'est, à dire vrai, malgré moi que je danse.LE FRANÇAIS
Là, vous voilà fort bien, il vus observera.LE FRANÇAIS
Jouez.LA HOLLANDE
Les bons appuis pour la pauvre Hollande !LA HOLLANDE, après avoir dansé avec les Médecins
Ha mes membres sont morts.LE FRANÇAIS
Les sentez-vous pas tous ?LA HOLLANDE
Je ne les sens non plus que s'ils étaient à vous. Messieurs, je ne puis plus, soutenez-moi, la tête ! Je ne me suis jamais trouvé à telle fête : Avant que de danser, Messieurs, je chancelais ; Cependant j'ai dansé plus que je ne voulais. Ma langue s'épaissit.Elle dit cette moitié de vers en bégayant.
LE FRANÇAIS
Le mal augmentera.L'ANGLAIS
Ma foi, ni moi non plus.L'ESPAGNOL
Ses maux sont déplorables.LE FRANÇAIS
Que l'on la fasse donc porter aux Incurables. Messieurs, séparons-nous.Incurables : Maison fondée pour les pauvres malades, dont la guérison est désespérée. [F]
MARILLE
Hélas ! Quel crève-cour !LE FRANÇAIS, à l'Espagnol
Serviteur.L'ANGLAIS, à l'Espagnol
Serviteur.L'ESPAGNOL au Médecin Anglais et le dernier serviteur an Peuple
Serviteur, Serviteur.438 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0