Comédie en vers
Le Poète Basque
Personnages
- UNE JEUNE FEMME
LE POÈTE BASQUE
SCÈNE PREMIÈRE. Monsieur de Hauteroche, Mademoiselle Poisson.
MADEMOISELLE POISSON
Hé, vous l'êtes aussi.MONSIEUR DE HAUTEROCHE
Il est vrai, mais de vous j'en suis surpris je meure.MADEMOISELLE POISSON
Je commence, et je veux m'habiller de bonne heure. On sort d'ici trop tard, le monde s'en plaint fort.MONSIEUR DE HAUTEROCHE
Hé, le monde a raison n'avons-nous pas grand tort ?MONSIEUR DE HAUTEROCHE
La pièce n'est pas forte ; Il faut se divertir de ces sortes de gens Sans leur faire du mal.MADEMOISELLE POISSON
Rien n'est bon, à mon sens, Comme leur sérieux dans leur extravagance. Quelle est donc sa folie ?MONSIEUR DE HAUTEROCHE
Il est plein d'ignorance. Cependant il se croit un poète fameux, Et dit qu'il a de quoi nous rendre tous heureux : Mais jugez s'il doit être et grossier et fantasque, Puisque ce grand auteur est un poète basque.MADEMOISELLE POISSON
C'est le poète basque ? Ah ! L'on m'en a parlé, Il nous divertira, c'est un écervelé, Qui dit qu'il veut paraître, et qu'enfin il se lasse De voir que nos auteurs président en Parnasse, Et que les meilleurs sont des ignorants heureux Qui ne méritent pas, dit-il, qu'on parle d'eux ; Ses conversations enfin sont sans égales, On dit pourtant qu'il a quelques bons intervalles.MONSIEUR DE HAUTEROCHE
Il se sert d'un valet qui moyennant cent francs, Est apprentif poète obligé pour six ans, Et veut, dit-il, après qu'il soit, s'il n'est ivrogne, Maître juré poète à l'Hôtel de Bourgogne.MADEMOISELLE POISSON
Le fou !MONSIEUR DE HAUTEROCHE
Hors vous et moi, personne ne l'a vu, De la troupe s'entend, mais aujourd'hui j'ai su. Qu'il viendrait nous prier avant la Comédie, De prendre heure pour voir sa pièce ou sa folie, Et j'ai dit au portier de le bien recevoir.MADEMOISELLE POISSON
Ah ! Pour nous divertir il le faut encor voir, Car un poète basque est un animal rare.MONSIEUR DE HAUTEROCHE
Son style envers doit être un style assez bizarre.SCÈNE II. Le Baron de CalazioUs, Mademoiselle Poisson, Monsieur de Hauteroche.
LE BARON Gascon
Comment ! On ne voit pas encore une âme ci ?MONSIEUR DE HAUTEROCHE
Il a peur d'y manquer : Quel est donc celui-ci ?MADEMOISELLE POISSON
C'est un Provincial qui vient garder sa place.LE BARON
Hé, que veut dire donc ? Tout est froid comme glace, À deux heures et plus ! D'où vient ce peu d'ardeur ?LE BARON
Mais vous ne faites donc mouler que des sottises ? J'ai lu dans vos placards à deux heures précises, Mais vous autres mentez en arracheurs de dents : Je quitte pour vous voir les divertissements Des femmes et du vin, du jeu, de la fleurette. Et je me trouve ici comme un anachorète, Seul dedans ce désert. Ce tour est fort gaillard. Pourquoi ne faire pas ce que dit le placard ?Placard : Écrit ou imprimé affiché dans les places et les rues pour donner un avis au public. [L]
Anachorète : Homme qui vit loin du monde. [L]
MADEMOISELLE POISSON
Dès longtemps ce placard chante la même chose, Mais comme on n'en vient pas plutôt.LE BARON
En suis-je cause [ ?]MADEMOISELLE POISSON
Non.MONSIEUR DE HAUTEROCHE
Nous...LE BARON
J'ai vu votre troupe admirable Du temps de Turlupin, l'acteur incomparable ! L'avez-vous vu ?Turlupin : Henri Legrand (1587-1637), comédien qui joua d'abord sur le Pont-Neuf puis à l'Hôtel de Bourgogne.
MONSIEUR DE HAUTEROCHE
Pas un...LE BARON
J'ai vu cent et cent fois Jouer la Valiotte, et le Petit_François, Vous avez Dalidor ici qui fait merveille, Et la Zeüillets encor que l'on tient sans pareille. Quoi qu'elle n'aie pas une grande beauté On dit que l'auditeur en est comme enchanté. Si vous autres veniez à Vordeaux, Diou me damne, Pour les Comédiens c'est où tombe la manne : J'ai vu la troupe moi, d'un faux Orviétan Adorée à Vordeaux, y demeurer un an. Chacun s'est ruiné pour voir ces farivoles, Je m'en suis fait à moi pour plus de dix pistoles. Venez, les Voidelais y baiseront vos pas.Mademoiselle des Oeillets (1620-1670) ; né Alix Faviot comédienne du Théâtre du Marais de 1649 à 1662 puis à l'Hôtel de Bourgogne jusqu'en 1670.
MADEMOISELLE POISSON
Puisqu'ils sont ruinés, Monsieur, nous n'irons pas.LE BARON
Votre Troupe a le bruit d'avoir nombre de velles, Je les cours, Diou me damne, et je brûle pour elles. Quand elles sont d'humeur d'accepter le cadeau Cadedis... À propos, voyons la Veauchasteau : Pour une femme, elle a de l'esprit comme un diavld. C'est ma meilleure amie.MADEMOISELLE POISSON
Elle est fort agréable,LE BARON
Où la pourrai-je voir ?MONSIEUR DE HAUTEROCHE
Le poète, je crois, le fera moins que lui Avecque son placard pour nommer une affiche.MADEMOISELLE POISSON
L'esprit d'un campagnard est une terre en friche.SCÈNE III. Le Baron, Mademoiselle Poisson, Monsieur de Hauteroche.
MONSIEUR DE HAUTEROCHE
Votre entretien est court, Monsieur ?MADEMOISELLE POISSON
Comment ! La Beauchasteau ne serait pas venue ?MADEMOISELLE POISSON
Mais il est tard pourtant, envoyons-là quérir.MONSIEUR DE HAUTEROCHE
Elle est dedans sa loge, et ne veut pas ouvrir. Puis qu'elle vous connaît, en heurtant il faut dire Votre nom.MADEMOISELLE POISSON
Un poète qui vient vous y divertira, C'est un fou qui se croit un homme d'importance, Divertissez-vous en attendant qu'on commence.LE BARON
Quand viendra-t-il ?MONSIEUR DE HAUTEROCHE
Il vient, et je le vois là-bas.MADEMOISELLE POISSON
C'est lui-même.MONSIEUR DE HAUTEROCHE
Entrons donc qu'il ne nous voie pas.SCENE IV. Le Poète, Bidache, Godenesche, Le Baron.
LE POÈTE
Bidache, ago qui belean.BIDACHE
Non best i tu connais.LE POÈTE
Choco butean carsadi.GODENESCHE
Broutala, da bortal caina.LE POÈTE
Erran dereau cerbuit gauea.LE BARON
Comment ! Ils parlent Vasque ! Ah le plaisant auteur ! S'ils ne parlent Français je suis leur serbiteur.LE POÈTE
Il voulait m'insulter.LE BARON
Ah ? J'entends.LE POÈTE
Et sans causer.GODENESCHE
C'est un brutal portier.LE POÈTE
T'a-t'il dit quelque chose ?GODENESCHE
Non, mais il m'a donné deux ou trois bons soufflets. Et quelques coups de pieds, il a des pistolets Dessous son justaucorps : je crains bien la sortie À tantôt, a-t-il dit, je remets la partie, J'ai pour nantissement ces coups par devers moi.LE POÈTE
Bidache qu'a-t-il eu ?LE POÈTE
Et bien que ne l'es-tu ?GODENESCHE
Je commence déjà fort à me satisfaire, J'aurais hier bien voulu que vous m'eussiez vu faire.GODENESCHE
Je mords déjà mes doigts, et je fais vos grimaces ; Je griffonne debout, assis, marche à grands pas.GODENESCHE
Non pas. J'apprends auparavant les grimaces, le geste, Quand je les saurai bien je me moque du reste.GODENESCHE
Il est vrai j'en ai fait.LE POÈTE
Où font-ils ?GODENESCHE
Les voila, C'est dessous la boutique où logeaient ces lingères, Près de nous, qui les soirs s'habillaient en bergères. Je faisais leurs satires à Carême-prenant, Où ce vinaigrier demeure maintenant..Carême-prenant : Le jour du mardi qui précède le carême et quelquefois tout le temps du carnaval depuis les rois. (...) On appelle aussi des Carêmes-prenants, des gens du peuple qui se masquent de façon ridicules, et qui courent les rues. [F]
LE POÈTE
Ah, j'entends, dis les vers. Est-ce une ode ? Une stance ? Un madrigal ?Stance : Nombre déterminé de vers qui forment un sens complet, et qui sont assujettis, pour le genre de vers et pour la rime, à un certain ordre qui se répète dans toute la pièce. Stance de quatre vers, de cinq vers, de six vers, de huit vers. [L]
GODENESCHE
Ho non, c'est un sonnet, je pense. Boutique..., Vous allez vous goberger de moi,Goberger : Prendre ses aises. Il se gobergeait dans un bon fauteuil. Se moquer. [L]
LE POÈTE
Point.GODENESCHE
Vous riez déjà ; Je n'oserais, ma foi.GODENESCHE
Ils sont pourtant fort bons, je m'en vais vous les dire.LE POÈTE
C'est un salmigondi qui ne vaut pas grand chose.Salmigondi : Fig. et familièrement, se dit de choses qui n'ont ni liaison ni suite, de personnes réunies au hasard. [L]
GODENESCHE
Comment l'oignon.LE POÈTE
La sauce en fera bien meilleure.LE POÈTE
Ne prétends-tu pas faire une sauce_Robert ? Tu mets de la moutarde, et tu mets du vinaigre. Sans beurre, et sans oignon rien ne serait plus aigre.Sauce-Robert, sauce où les oignons dominent ; ils sont revenus jusqu'à la couleur blonde, ensuite on y ajoute du bouillon, du jus et de la moutarde au moment de servir. [L]
GODENESCHE
Quoi ! Vous prenez cela pour une sauce ?LE POÈTE
Oui.GODENESCHE
Ces Lingères pourtant en ont fait fort grand cas. Mais à propos, je songe au brutal de là-bas.LE POÈTE
Ne t'inquiète point, avant que le jour passe Je veux que ce portier vienne implorer ta grâce ; Le faquin prétendait de nous un Louis_d_or ; J'ai demandé là-bas Monsieur_de_Floridor Le premier Amoureux, il va venir peut-être ; Je veux l'entretenir, et me faire connaître.GODENESCHE
Moi, comme de me battre on me vient d'avertir, Une autre porte est là par où je puis sortir.GODENESCHE
Hé qu'importe ?SCÈNE V. Saint-Georges, Le Poète, Le Baron.
LE POÈTE
Je demeure.LE POÈTE
Je n'en suis pas connu.SAINT-GEORGES
Hé, vous n'attendrez pas, le voici qui s'avance.SCÈNE VI. Monsieur de Floridor, Le Poète, la Baron.
LE BARON
Cet abord est bouffon.LE POÈTE
Je vous en remercie ; Monsieur_de_Floridor est toujours obligeant, J'avais étudié pour me rendre savant Et je le suis aussi dedans l'Astrologie, Mais je suis plus congru dans la Théologie. Feu ma tante voulait me faire Financier, Mais mon dessein était d'être Bénéficier, Et je fus Bachelier, je veux bien qu'on le sache, Dans l'Université de la Ville d'Yrache, Après un grand procès que mon Oncle gagna, Ma patrie est aussi la Ville d'Ordogna, Car je suis Biscain, et doué d'une génie Pour vous servir, Monsieur, et votre Compagnie. Je veux pour votre troupe, étant poète né, Employer le talent que le Ciel m'a donné, Le Bachelier André_Dominique_Jouanchaye, C'est mon nom fort connu par toute la Biscaye. Enfin étant en France, et voyant les Français Applaudir, adorer les vers que je faisais, Et jurer que ma veine était des plus hardies, J'ai crû que je devais faire des Comédies, Comme c'est un métier où l'on gagne beaucoup, Qu'un auteur s'enrichit, j'ai voulu tout d'un coup Acquérir de la gloire et du bien au Théâtre ; Car, plus vous y gagnez, plus on nous idolâtre ; Comme au partage aussi nous sommes compagnons, Plus on nous idolâtre, et plus nous y gagnons. Je veux pour vous montrer des choses allez belles Vous mettre en main d'abord treize pièces nouvelles, Qui dans Paris, je crois, feront un grand fracas, Si d'elles, et de moi, votre troupe fait cas.Congru : Qui est conçu ou qui s'exprime en termes exacts et précis.[L]
Bénéficier : Celui qui a un bénéfice ecclésiastique. [L]
Yrache : petite bourg dans la commune de Seignosse dans les Landes.
MONSIEUR DE FLORIDOR
Elle en fera, sans doute, et sa honte est extrême De ne vous avoir pas connu que par vous-même, Car elle n'avait point, à sa confusion Encor ouï parler de votre illustre nom.LE POÈTE
Supposé que pour moi ce malheur là puisse être, Mes ouvrages dans peu vous le feront connaître, Vous verrez, vous verrez quand on m'annoncera Comme dans le Parterre on se réjouira. Vous en serez surpris, je suis sûr que mes oeuvres Feront bien aux auteurs avaler des couleuvres. Je serais bien fâché de les désobliger ; Mais je veux m'appliquer à les faire enrager, Par mes pièces s'entend : les poètes sont rares ; Plus ils ont de mérite, et plus ils sont avares, J'abhorre l'intérêt, mais comme étant fameux, Je pense qu'on me doit discerner d'avec eux, Touchant le paiement. J'écris d'une manière Surprenante.MONSIEUR DE FLORIDOR
Ah je crois qu'elle est fort singulière.LE POÈTE
Ces poètes gagés, mais gagez par faveur, Ce qu'ils mettent au jour fait-il pas mal au coeur Dites-moi ce qu'ils sont pour mériter ces gages, Je veux par mon mérite attirer les suffrages, Forcer les plus savants à me vouloir du bien, À m'encenser partout sans qu'on leur dise rien, Que leurs brillants esprits, leurs yeux, et leurs oreilles Soient les justes témoins de mes pénibles veilles, Afin que la Justice, et non pas la faveur, Soutienne avec éclat ce que j'aurai d'honneur. J'ai vu tout ce qu'ont fait ces auteurs admirables. C'est un chaos pour nous de choses déplorables. Rodogune, Cinna, l'Astrate, Agésilas, Stilicon, Laodice, et l'Andromaque, hélas ! Toutes ces pièces là mériteraient, je jure, Et berne, et double berne en une couverture, Comment a-t-on gagné de l'argent à cela ? Le monde est une bête, on le voit bien par là.Boileau écrivit en 1666 : "J'ai vu Agésilas, Hélas ! "
MONSIEUR DE FLORIDOR
Ces pièces là, pourtant....LE POÈTE
C'est une raillerie, Et le théâtre veut de la galanterie : Avec leurs vers enflés je suis leur serviteur : J'aime qu'on s'humanise, et je veux qu'un auteur Suive les moeurs du siècle, et prenne un air d'écrire Qui dise galamment tout ce qu'il voudra dire, Qu'on ne discerne point le théâtre et la Cour, Soit pour parler d'affaire, ou pour parler d'amour, Et sur la scène enfin : qu'on cajole une Belle. Comme le plus galant fait dans une ruelle. Fi d'un auteur obscur qui de son cerveau creux Attache une pensée, et la tire aux cheveux.SCÈNE VII. Mademoiselle de Beauchasteau, Monsieur de Floridor, Le Poète, Le Baron.
LE BARON
Ma chère Beauchasteau.MADEMOISELLE DE BEAUCHASTEAU
Quelle ardeur vous transporte ?MADEMOISELLE DE BEAUCHASTEAU
Ma foi je ne vous remets pas.LE BARON
Vous me méconnaissiez ?LE POÈTE
De grâce parlez bas. Entre nous, n'est-il pas bien honteux pour la France, Qu'elle ne puisse avoir quelque auteur d'importance, Qui fournisse au théâtre en diversifiant Tantôt du sérieux, et tantôt du plaisant ? Que l'Héroïque charme, et le Comique égaye ? Messieurs, faites venir des auteurs de Biscaye, Ils inventent, et font une pièce en huit joursMONSIEUR DE FLORIDOR
Je croyais qu'on n'en fît venir que des tambours. J'ai toujours ouï dire un tambour de Biscaye, Et jamais un poète.LE POÈTE
Ah ! Votre esprit s'égaye. Qu'un bon poète Basque ait une pièce au.jour Elle fait mille fois plus de bruit qu'un tambour. Ne vous en moquez pas, ils ont le vent en poupe. Présentez-moi, de grâce, à votre illustre troupe, Et lui dites mon nom, Monsieur, et qui je suis.MONSIEUR DE FLORIDOR
Volontiers.SCÈNE VIII. Mademoiselle de Beauchasteau, Mademoiselle Poisson, Monsieur de Floridor, Monsieur de Hauteroche, Saint-Geroges, La Baron, le Poète.
MONSIEUR DE FLORIDOR
Connaissez, Messieurs, le... je ne puis...LE POÈTE, bas
Le Bachelier André_Dominique_Jouanchaye.MONSIEUR DE FLORIDOR
Le Bachelier André_Dominique_Jouanchaye, Fameux poète basque, et natif de Biscaye, Et qui pour le théâtre est un auteur divin. Il vous mettra... Combien ?LE POÈTE, bas
Treize pièces en main.MONSIEUR DE FLORIDOR
Treize pièces en main.MONSIEUR DE HAUTEROCHE
Nous serions bien heureux.LE POÈTE
N'en doutez nullement, Treize pièces de moi c'est de l'argent comptant, Et de plus une femme assez considérable.TOUS LES COMÉDIENS
Treize pièces !MONSIEUR DE FLORIDOR
Vraiment, Monsieur est admirable !LE POÈTE
Quand par elles, Messieurs, nous nous enrichirons. Tout à tout, vous et moi nous nous louangerons. Moi de voir mes enfants avec éclat paraître ; Et vous, vous me louerez de les avoir fait naître, Quoi qu'à dire vrai, tous les auteurs fameux N'ont pas besoin de vous, vous avez besoin d'eux.MONSIEUR DE HAUTEROCHE
Et qui fait, s'il vous plaît, éclater leurs ouvrages Que ceux qui donnent l'âme à ces grands personnages ? Que ne doivent-ils point aux excellents acteurs Que l'on peut bien nommer d'aimables enchanteurs ? Puisqu'ils charment l'esprit, enchantent les oreilles ? Que dans leur bouche un rien passe pour des merveilles ? Qu'un galimatias dit par ces grands acteurs ? T[ire] tout le brouhaha de tous les spectateurs ? Mais sitôt que l'on voit cette pièce imprimée On rougit mille fois de l'avoir estimée. Les endroits qu'au théâtre on avait admirés Sitôt qu'on les peut lire ils sont comme enterrés, L'auteur les méconnaît, et lui-même confesse Qu'il voit tous ses enfants étouffés sous la presse. Pourquoi les élever, et nous abaisser tous ? Nous avons besoin d'eux, ils ont besoin de nous.MONSIEUR DE HAUTEROCHE
Mais leur gloire, Monsieur, ne vient que du théâtre. Sans ce grand fief qui fait leur plus beau revenu Le nom du plus fameux ne serait pas connu. Et leurs pièces enfin qu'ils croient sans égales, Iraient en manuscrit au beurrières des Halles, Ainsi je mets, en fait que tous ces grands auteurs Doivent et leur fortune, et leur gloire aux acteurs. Et si l'on n'avait fait que des pièces en prose Toute leur gloire enfin ne serait pas grand chose.Beurrières : Fig. Livre, ouvrage bon pour la beurrière, livre, ouvrage qui ne se vend pas ; bon à envelopper du beurre.
MONSIEUR DE FLORIDOR
Non pas pour le présent.TOUS LES COMÉDIENS
Voyons-les.SCENE IX. Mademoiselle de Brécourt, Monsieur de Floridor, Monsieur de Hauteroche, Mademoiselle de Beauchasteau, Mademoiselle Poisson, Le Poète, Le Baron, Saint-Georges.
MADEMOISELLE DE BRÉCOURT
Hé, commencez, Messieurs, que voulez-vous donc dise ? Tous les passe-volants veulent s'en retourner, Et c'est se moquer d'eux, cinq_heures vont sonner.Passe-volant : Nom donné à de faux soldats que les officiers faisaient passer en revue pour tromper les inspecteurs et les commissaires, quand leurs compagnies n'étaient pas complètes, et dont ils s'appropriaient la solde. [L]
MONSIEUR DE FLORIDOR
Nous allons commencer.LE POÈTE
Souffrez que je m'explique. N'allez-vous pas jouer une pièce Comique, De ces petits auteurs ?MONSIEUR DE FLORIDOR
Oui, sur la fin, pourquoi ?LE POÈTE
Ne vaut-il pas mieux voir quelque chose de moi ? Vos auditeurs et vous, serez-vous pas plus aises, De voir ce que j'ai fait que de voir des fadaises ?MONSIEUR DE FLORIDOR
Oui-dà.MADEMOISELLE DE BEAUCHASTEAU
Comment ce fou nous est-il donc venu ?MONSIEUR DE FLORIDOR
Les jouant toute treize on pourra vous connaître.LE POÈTE
Par ces titres jugez ce qu'elles doivent être. LA_CRÉATION_DU_MONDE. Hem, ce titre est-il beau ? Qu'en dites-vous, Messieurs ?LE POÈTE
Je veux qu'on m'idolâtre, Et que chaque auditeur soit là comme enchanté Et de l'invention et de la nouveauté. Car sans l'invention la poésie est fort gueuse. J'invente fort, et j'ai l'invention heureuse f Dedans ce que je fais j'en mets toujours un peu, Parce qu'aux nouveautés on y court comme au feu. Je prends donc pour acteurs de cette Comédie Les animaux parlants, comme le geai, la pie, Ceux qui parlent le mieux, enfin les perroquets Joueront les rôles doux avec les sansonnets. Et comme j'ai besoin d'un acteur d'importance J'obligerai le singe à parler, que je pense. Le rossignol, le merle, et la linotte aussi Y feront ce que font les violons ici.LE POÈTE
Mais voici la mignonne, et quand on la jouera Vous serez bien surpris du monde qu'on aura. Dès midi vous verrez toutes vos loges prises, Et sur ces poutres là des Ducs et des Marquises. Oui, Messieurs, tenez-moi pour le plus fou des fous Si durant tout un an on ne crève chez vous ; Ainsi on s'y tuera, vous verrez mettre en terre Des dix hommes par jour étouffés au parterre.MONSIEUR DE FLORIDOR
Ah, Messieurs ! Évitons cet accident mortel, Achetons vingt maisons pour croître notre hôtel.MONSIEUR DE HAUTEROCHE
Quel titre a celle-là ? Monsieur ?LE POÈTE
LA SEIGNEURESSE, OU DAME DE BISCAYE. Ah ! Seigneuresse est beau, Parce que Seigneuresse est un mot fort nouveau ; Et joint qu'heureusement ce mot de Seigneuresse Rime fort bien à ceux, de Princesse, d'Altesse. C'est la première aussi que je veux faire voir S'il vous plaît, aussitôt, qu'on la pourra savoir, Je vais présentement en faire une lecture, ce sera pour vous comme une tablature. J'y marquerai les tons, et les mutations, Les grimaces surtout avec les actions : Quand je ne dirai mot observez mon visage, Vous me verrez passer de l'amour à la rage, Puis d'un art merveilleux, d'un surprenant retour Je saurai repasser de la rage à l'amour. Bref, je vais vous montrer comme il faut satisfaire, Et ce qu'un grand acteur est obligé de faire, Ne perdez pas de moi le moindre mouvement, Car le moindre mérite un applaudissement.MADEMOISELLE DE BRÉCOURT
Voulez-vous un fauteuil ? Vous jouerez à votre aise.LE POÈTE
L'action n'est jamais belle dans une chaise. Je m'en vais commencer, vous verrez ce que c'est, Comédie... Hé, Messieurs, silence, s'il vous plaît. Comédie...MONSIEUR DE HAUTEROCHE
On sait bien que c'est la Seigneuresse.MONSIEUR DE FLORIDOR
Treize vaisseaux de guerre ! Où les prendrions nous ?MONSIEUR DE HAUTEROCHE
Mais il faut de l'argent.MONSIEUR DE HAUTEROCHE
Oui, mais il en faut ailleurs[.]LE POÈTE
Il n'est point de profit sans dépense, Messieurs, Puis c'est pour s'enrichir semer des bagatelles, Après pour le ballet il faudra vingt pucelles, De seize à dix-sept ans.MONSIEUR DE HAUTEROCHE
Il faut vous avouer Que votre pièce est bien difficile à jouer. Encor pour les vaisseaux passe, mais vingt pucelles, Où les trouverait-on à présent ? Où sont-elles ?MONSIEUR DE FLORIDOR
Il en faudra chercher, mais c'est un grand tracas.LE POÈTE
Si pour vous enrichir vous trouvez tant d'obstacles, Faites-vous des auteurs qui fassent des miracles, Je suis un plaisant fou de vous vouloir du bien. Et que vous ne vouliez avoir souci de rien ! C'est bien être aveugles. Vous avez bien envie. D'être esclaves et gueux pour toute votre vie, Demeurez-y, Messieurs, je vous donne ma foi, Que vous n'auriez jamais une pièce de moi, Car fut-elle divine, encore j'appréhende Que l'on s'y pût sauver votre troupe est trop grande ; Mais si vous la pouviez réduire à deux ou trois Joas nous enrichirions avant qu'il fut six_mois.MONSIEUR DE HAUTEROCHE
À ce compte, on ferait cinq troupes de la nôtre ?MONSIEUR DE FLORIDOR
Et s'il faut six acteurs sur la scène, comment...MADEMOISELLE POISSON
Quoi ! Des fagots acteurs ?LE POÈTE
Et des acteurs utiles, Car comme les fagots sont communs dans les villes, S'il fait grand froid, s'il gèle, ont-ils joué leur jeu, Pour vous chauffer d'abord, c'est, un acteur au feu. Les Troupes de campagne ont cela d'ordinaire, Sans des acteurs fagots que pourraient-elles faire ? Joint qu'un fagot bien mis aux yeux du spectateur Plaît et touche bien plus qu'un médiocre acteur.LE POÈTE
Oui-dà.MADEMOISELLE POISSON
Quelle folie !LE POÈTE
Oui nous vous en allons faire voir le succès, Car j'ai fait apporter des habits tout exprès, Pour vous représenter une petite pièce En trois actes fort courts : vous verrez notre adresse : Je me donne les [soirs] ce divertissement : C'est où mon apprentif joue admirablement. Je suis armé do tout, j'ai prévu vos obstacles, Je sais que pour vous plaire il vous faut des miracles, Vous en allez voir un, ma pièce a douze acteurs, Deux la joueront, et vont charmer leurs auditeurs.MADEMOISELLE POISSON
Il faut donc habiller dix fagots ? Quelle peine !LE POÈTE
Pas un acteur fagot ne sera sur la scène, Deux acteurs effectifs par mon invention La vont représenter dans sa perfection ; Et ce qui fait encor que le plaisir augmente C'est que Bidache y danse une entrée étonnante. Il se fait admirer, enfin jamais valet N'eut plus d'esprit que lui pour danser en ballet ; Mais la pièce, surtout, est fort ingénieuse,MONSIEUR DE FLORIDOR
Comment la nommez-vous .LE POÈTE
La Mégère amoureuse, Ou le Blondin glacé prés de la Vieille en feu. Messieurs jouez un air qui divertisse un peu Attendant qu'on m'habille.MADEMOISELLE POISSON
Ah, quelle maladie.MONSIEUR DE FLORIDOR
Ma foi, laissons-lui seul jouer sa comédie.MONSIEUR DE HAUTEROCHE
Ah ! Point, il la faut voir.MADEMOISELLE DE BRÉCOURT
Vraiment, il le faut bien.MONSIEUR DE FLORIDOR
Je suis fort assuré qu'elle ne vaudra rien, Et qu'on la trouvera ridicule, je meure.MADEMOISELLE POISSON
Qu'elle le soit, tant mieux, elle en sera meilleure.MADEMOISELLE DE BRÉCOURT
Ils ne viendront d'une heure, ils les faudrait presser.SAINT-GEORGES, aux violons
Les voilà prêts. Jouez, ils s'en vont commencer.LA MÉGÈRE AMOUREUSE. Comédie.
Le Poète est un Marquis, Godenesche vêtu en Scapin d'un côté , et de l'autre en Agathe. Il se tourne à mesure qu'il passe d'un personnage à l'autre, et présente aux spectateurs, tantôt le visage de Scapin, tantôt celui d'Agathe.
SCAPIN
Oui, les vieilles se remarient ; Que toutes les jeunes en rient, Madame Agathe en rit aussi. Vous la verrez bientôt ici, Elle vient sur mes pas vous dire Et son dessein et son martyre, Enfin, Monsieur, sans tant jaser Elle vient pour vous épouser. Étant gueux c'est votre avantage.LE MARQUIS
Ce serait un beau mariage !SCAPIN
Oui, fort beau, car vous n'avez rien, Elle a vingt_mille_écus de bien, Et vous en avez bien eu d'elle. Quand elle était un peu plus belle.LE MARQUIS
Quoi ! L'avoir pour femme, Scapin !LE MARQUIS
Non, c'est en vain que l'on me prône.LE MARQUIS
Vivre par un sort si fatal !LE MARQUIS
Caresser un spectre effroyable !SCAPIN
Moi ? J'épouserais sa mère, Car pour l'argent en ce temps-ci Les plus huppés... Mais la voici,SCAPIN se retourne et paraît sous le visage d'Agathe
Monsieur, je suis votre servante.LE MARQUIS
Votre visite est surprenante.AGATHE
En vérité, Monsieur, si mon peu de beauté Rappelle votre amour passée Mon affaire est bien avancée, Et notre hymen dans peu de jours. Légitimera nos amours.AGATHE
Il ne dit mot Scapin.AGATHE
Comme mon coeur n'est point changé, Je ne fais point la façonnière, Nous avons vécu de manière À vous parler ouvertement, Souhaitez-vous pas ardemment Que bientôt notre hymen s'achève ?LE MARQUIS
Non, ma foi.SCAPIN
La peste vous crève.LE MARQUIS
Le mariage est une affaire Entre nous fort peu nécessaire ; Et c'est comme s'il était fait Chacun de nous est satisfait.AGATHE
Oui bien vous, mais moi, le puis-je être ? Si quelque chose va paraître Étant veuve, par quel moyen...LE MARQUIS
Madame, il ne paraîtra rien.LE MARQUIS
Quitte pour quelque mois d'absence, Mais, Madame, depuis vingt ans Que vous ne faites plus d'enfants...AGATHE
Mais enfin, Monsieur, je me lasse, De vous voir si peu de chaleur, Pour mettre à couvert mon honneur.AGATHE
Comment infâme ! Qui le connaît ? Pour notre amour Je n'ai dormi ni nuit ni jour, Et feu mon pauvre mari même Blâmait sa jalousie extrême Par mon adresse, et par mon soin.AGATHE
Hélas ! Oui. Fausse porte, trous, Échelle de corde, verrous, Enfin j'ai su par ma prudence Faire taire la médisance. Puisque je n'adore que toi, Que j'ai du bien, épouse-moi.LE MARQUIS
Cela ne se peut pas, Madame.AGATHE
Ingrat.SCAPIN
Parjure.AGATHE
Tigre.SCAPIN
Infâme.SCAPIN
Faites-le pendre.LE MARQUIS lui donnant un soufflet
Tenez, Conseiller de malheur.LE MARQUIS
Quel conseil donnez-vous là, drôle ?AGATHE
À moi ? Me donner un soufflet ? Ah traître ! De cette insolence Ton père fera la vengeance, Ce coup te sera cher vendu.LE POÈTE
Voilà le premier Acte.MONSIEUR DE HAUTEROCHE
Il est court.UN VIOLON
Lequel est-ce, Monsieur ?LE POÈTE
Celui qui vous plaira,Fin du premier acte.
L'on danse une Entrée de la Femme Double, et après qu'elle a dansé, le second acte commence.
ACTE II.
Scapin habillé d'un côté en vieillard, et de l'autre en servante. Le poète en Marquis.
LE VIEILLARD
Un soufflet à Madame, Agathe !LA SERVANTE
Ah ! Je t'aurais fait cul-de-jatte, Fripon, Marquis du port au soin, Tu ne le porteras pas loin.LE VIEILLARD
Mon fils, par quel trait de jeunesse...LA SERVANTE
Coquin, souffleter ma Maîtresse ! Partout ou je te trouverai, Merci-Dieu je t'étranglerai.LE POÈTE
Ah ! Morbleu, qu'il fait bien !MONSIEUR DE HAUTEROCHE
Hé ma foi ! voyons-lui finir son second acte.LE POÈTE
Non, non, il est fini, Monsieur, je le rétracte ; Et je m'en vais... J'entends de si sottes raisons...MONSIEUR DE FLORIDOR
C'est fort bien fait, allez aux petites-maisons, C'est là que tous les fous vont se faire connaître.LE POÈTE
S'il est ainsi, Monsieur, vous y devriez être, Toujours les grands auteurs sortent mal d'avec vous.MONSIEUR DE FLORIDOR
Qu'on le fasse porter à l'Hôpital_des_Fous.GODENESCHE, à genoux ôtant sa barbe
Messieurs....GODENESCHE
Mais je fuis obligé six ans, je ne puis pas. Si je vous sers, Monsieur, le moyen d'être maître ? Sans achever mon temps je ne puis jamais l'être.GODENESCHE
Monsieur, puis-je bien être en allant en Gascogne Maître-juré poète à l'Hôtel_de_Bourgogne.MONSIEUR DE HAUTEROCHE
Non étant sans ton maître ?MONSIEUR DE HAUTEROCHE
Viens.641 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica