Comédie en vers· Comédie en un Acte et en vers
Le Taciturne
Représenté en société à Marseille le 22 mars 1776.
Personnages
- MONSIEUR ARGANTE
- MADAME ARGANTE
- ANGÉLIQUE, leur fille
- VALÈRE, amant d'Angélique
- ARISTE
- JEAN, Valet de chambre d'Ariste
- MARTON, Femme de chambre d'Angélique
LE TACITURNE.
SCÈNE PREMIÈRE. Marton, et Jean, venant d'un côté opposé.
MARTON
Quoi donc Jean ?JEAN
Une lettre.MARTON
Une lettre !... Ah, vraiment !... Depuis près de deux mois Qu'Ariste est au Château, ne peut-il une fois, Se résoudre à parler au lieu de nous écrire !JEAN
Mon maître aimerait mieux, (puisqu'il faut t'en instruire,) Envoyer vingt billets que de répondre un mot.MARTON
Ma foi, je l'avouerai, ton maître est un grand sot De ne pas s'expliquer, s'il adore Angélique. Mais veux-tu qu'avec toi librement je m'explique ? Elle n'est plus déjà maîtresse de son coeur ; Et pour tout dire enfin, Valère est son vainqueur.JEAN, avec confiance
Va, nous sommes, Marton, tranquilles sur ce point ; Et nous l'épouserons malgré Monsieur Argante : D'ailleurs il est bon homme, et sa femme est méchante, Il la craint, et ne fait ni plus haut, ni plus bas, Que ce qu'elle délire ; ainsi n'en parlons pas. Quand notre rival, j'en fais seul mon affaire ; Et saurai l'expulser en parlant à sa mère Car, soit dit entre nous, c'est un diseur de rien, Qui n'a que du caquet, mais qui n'a pas de bien ; Et l'or fait tout, Marton, dans le siècle où nous sommes.MARTON
Tu dis vrai ; mais enfin, je vois les autres hommes Qui s'explique, du moins, quand ils sont amoureux Ton maître apparemment , ne pense pas comme eux, Car jamais il ne dit une seule parole. En vérité, je crois qu'il faudrait être folle, Pour accepter la main homme tel que lui, Qui vous ferait mourir de tristesse et d'ennui. Pour moi, si je voulais tâter du mariage, (Ce qui, ne sera pas, tant que je serai sage ) Je voudrais un mari qui fût, fort à propos ; Dissiper mes chagrins par des joyeux propos ; Je voudrais qui fut doux, généreux, et docile ; Et s'il venait un jour à m'échauffer la bile, J'exigerais, surtout, qu'il vint de bonne foi S'excuser.JEAN, d'un ton goguenard
Tu voudrais... quelqu'un fait comme moi. Qui t'aImât à la rage, et qui fût assez bête, Pour se laisser toujours gouverner à ta tête ?MARTON, avec une feinte modestie
Quoi, vous m'épouseriez !... Vous Monsieur ?JEAN
Oui, Marton.À part.
J'étais sûr de la voir bientôt changer de ton.Haut.
Si ton coeur est touché de ma brûlante flamme, Je t'offre dès ce soir, de te prendre pour femme.MARTON, lui riant au nez
Tu veux donc que j'épouse un ivrogne, un joueur, Un médisant, un traître, un fripon, un coureur.MARTON
Enfin Jean, là-dessus s'il faut te parler net, un homme tel que toi, n'est point du tout mon fait.Vers 53 et 54, citation ou plutôt allusion au Misanthrope de Molière.
JEAN, s'avançant pour l'embrasser
Viens ça, ma belle enfant, que je te récompense Par cinq à six baisers ?...JEAN, d'un ton ironique, et levant son chapeau
Madame, une autre fois j'aurais plus de respect,D'un ton piqué, et se couvrant.
Tu fais la renchérie à présent mais peut-être Tu me regretteras. Revenons à mon maître. Tiens, depuis quelque temps, Marton, je m'aperçois Qu'Ariste n'est plus tel qu'il était autrefois ; Je ne le connais plus et je tombe des nues, L'amour par son pouvoir anime les statues, Car mon maître aujourd'hui m'a fait son confident : Il vient me demander (en deux mots cependant) « Si je pense qu'il plaise à la belle Angélique ! » Je ne lui réponds rien ; mon silence le pique ; Il se promène alors d'un air peu satisfait : Mais quand de m'évader je forme le projet, Il m'arrête à la porte en dépit de moi-même ; « Et veut enfin savoir si ta maîtresse l'aime ? » Motus encor...MARTON
Tant pis. Réponds lui hardiment, Qu'Angélique a choisi Valère pour amant, Que son heureux Rival adore ma maîtresse ; Et qu'ils ont l'un pour l'autre une égale tendresse ; Que leurs coeurs pour jamais...JEAN
Je m'en garderais bien : Ne vois-tu pas qu'alors il ne me dirait rien ? Et reprenant bientôt toute son humeur sombre, Je serais obligé de parler à mon ombre. Il me souvient toujours qu'entrant dans sa maison, Ariste débuta par me changer de nom ; Il trouva que le mien était long d'une toise, Et me fit nommer Jean, quoiqu'on m'appelle Ambroise.Posément.
Croirais-tu bien, Marton, que les six premiers mois, Il ne m'a pas parlé plus de deux ou trois fois ?MARTON
Cet homme est singulier.JEAN
À son air, à sa mine, À son geste surtout il veut qu'on le devine ; Et la moitié du temps je suis content de lui, Quand j'en puis arracher soit un non, soit un oui Bien plus, si je disais plus de deux mots de suite Il me force au troisième à me taire bien vite.JEAN
Que veux-tu ? Faut-il bien que je me dédommage Du temps, où, devant lui, je mets ma langue en cage ? Tiens, Marton, quelquefois je me contrains si fort, Que je crains de crever de ce pénible effort...Lui faisant signe de s'en aller.
Mais chut, Ariste vient, si tu voulais permettre...JEAN
Adieu donc.SCÈNE II.
Le commencement de cette scène doit être récité fort lentement, laissant toujours un intervalle entre les deux interlocuteurs.
ARISTE, s'avance en rêvant et après un moment de silence, il dit :
Et ma lettre ?JEAN
Je l'ai remise.ARISTE
À qui ?JEAN
Mais à Madame.JEAN
Oui.ARISTE
Que répond elle ?JEAN
Rien.ARISTE
Argante était il là ?JEAN
Non Monsieur.ARISTE
Et Valère ?JEAN
Non plus.ARISTE
Mais Angélique !...JEAN, l'interrompant
Était avec sa mère.ARISTE
Angélique ?...JEAN, l'interrompant encore
Vous aime.ARISTE
Ah, qu'entends-je ?JEAN
Marton.ARISTE, vite
Comment ?JEAN
Le dit ainsi.ARISTE, souriant, et caressant le menton de Jean
Le crois-tu ?JEAN
Pourquoi non.Ariste fait signe à Jean de lui apporter tout ce qu'il faut pour écrire. Jean le lui apporte, et Ariste écrit.
À part.
Voilà, sur ma parole, un bien hardi mensonge ! Si l'on vient à savoir...Ariste le regarde pour le faite taire.
À part.
Parbleu ! Puisque j'y songe, Soutenons à Marton qu'elle-même l'a dit... Fort bien Jean... Ce que c'est que d'avoir de l'esprit !...Ariste le regarde encore.
À part.
Oui, j'approuve cela : mon idée est charmante ! Je vais bien me venger de cette impertinente, Et du beau compliment, surtout, qu'elle m'a fait.La contrefaisant.
« Un homme tel que toi n'est point du tout mon fait, Un ivrogne, un coureur... »ARISTE, s'impatientant
Te plaît-il de te taire ?JEAN, poursuivant toujours
Tu voudrais, affectant une sagesse austère, Qu'on te crût une Agnès ? Mais Poitevin, Hector, Lafleur, Dubois, Champagne, et tant d'autres encor Dont je n'ai pas les noms présents à la mémoire, Et qui m'ont autrefois raconté ton histoire, Disent tous, que souvent, près d'eux en certain cas, Ton austère vertu ne s'effarouchait pas ; Avec moi, cependant, tu fais la ridicule, Le tout, pour me dorer encor mieux la pilule, Et te faire épouser, si j'étais assez sot...Ariste se lève et va le prendre au collet.
Haï, haï, pardon Monsieur, je ne dirai plus mot.Agnès personnage de Molière : jeune fille innocente.
ARISTE
Tu feras sagement.Il se remet à écrire et après un moment de silence, il fait signe à Jean de s'avancer ; et il lui dit en pliant sa lettre, et y mettant l'adresse.
Parle moi d'Angélique !...Se relevant, et ne s'asseyant qu'au moment que Jean lui répond.
Tu prétends qu'elle m'aime !... Hé bien !.... Point de réplique !...JEAN
Je ne fais plus, Monsieur, comment faire avec vous ; Si je parle, aussitôt l'on vous voit en courroux ; Et si, par pur hagard, je m'obstine à me taire, Je trouve le secret de vous mettre en colère. Voudriez-vous enfin m'expliquer en deux mots ?...ARISTE, d'un ton de colère, et sortant brusquement de sa place
Il faut savoir parler, et se taire à propos.JEAN, d'un ton doucereux
Si vous preniez, Monsieur, ce conseil pour vous-même ?...ARISTE, vivement
Que dis-tu ?...SCÈNE III. Ariste, Jean, Madame Argante, Angélique, Marton.
MADAME ARGANTE, ayant une lettre d'Ariste à la main
Il vous sied bien, Monsieur, d'écrire, un billet doux ; Votre style, sur tout, est précis, laconique !... Mais au fait : vous voulez épouser Angélique ; Et vous n'attendez plus que son consentement ? N'avez-vous pas le mien ? Vous êtes bon vraiment De consulter son coeur dans cette conjoncture :D'un air de confiance.
C'est moi qui vous le dis : dès ce soir, je vous jure, Vous serez son époux, si vous le voulez bien. Quant au bonhomme Argante, il n'est compté pour rien.Ariste baise la main de Madame Argante en signe de remerciement, puis il va se présenter sa lettre à Angélique. Elle la reçoit, et regarde sa mère pour savoir si elle doit la lire. Sa mère le lui permet.
ANGÉLIQUE, lit
« Charmante Angélique ; c'est aujourd'hui le plus beau jour de ma vie ; Marton m'a fait la confidence que vous m'aimiez... »
Elle regarde Marton d'un air courroucé.
JEAN
Quoi ! Ne m'as-tu pas dit à moi-même, ma mie, « Que ta maîtresse aimait Ariste à la fureur, Et qu'elle détestait Valère. »JEAN
Je voulais retrancher, pour ne point te déplaire La moitié des propos , que tu m'avais tenus : Mais puisque, par tes soins, ils me font bien connus, Je vais en régaler ta maîtresse, et mon maître Qui tous deux ignorant ce que tu vaux peut-être, Pourraient...MARTON, d'un air indifférent
De tes discours je fais très peu de cas, On te connaît menteur, on ne te croira pas.JEAN
On ne me croira pas !... Réponds moi donc friponne ? Penses-tu mesurer tout le monde à ton aune ?À Madame Argante.
Madame ; obligez la, s'il vous plaît, de finir, Car déjà ma fureur ne se peut retenir ?MADAME ARGANTE
Marton, retirez-vous, et fuyez ma présence, Demain vous payerez cher une telle insolence.MARTON, en s'en allant, s'approche de Jean, et le menace par ces paroles
Si je te puis jamais trouver hors de ces lieux, Sois sûr que, tout au moins, je t'arrache les yeux,JEAN
Ce n'est pas tout, Madame : elle soutient encore, « Qu'Argante a fait l'hymen que votre fille abhorre ; Mais que si l'on poussait la chose plus avant, Elle préfèrerait d'entrer dans un couvent. Pour mon maître, elle dit, que c'est une autre affaire, Et qu'Angélique veut tout ce que veut sa mère. »MADAME ARGANTE, à Angélique
Vraiment je le crois bien. Relisez cet écrit,ANGÉLIQUE, lit
« Charmante Angélique : c'est aujourd'hui le plus beau jour de ma vie ; Marton m'a fait la confidence que vous m'aimiez : daignez me le confirmer de votre belle bouche, si vous voulez mettre le comble à mon bonheur. Je n'attends que cet heureux moment, pour vous offrir ma fortune et mon coeur : croyez que tant que je vivrai, je serai le plus reconnaissant, et le plus tendre des époux.
ARISTE.
Elle pleure.
SCÈNE IV.
ANGÉLIQUE, seule
Il le faut avouer, mon état est bien triste ! J'aimerais mieux mourir que d'épouser Ariste ; Et l'on veut me forcer à lui donner ma foi, Mais cet effort cruel est au dessus de moi, Car je ne puis aimer nul autre que Valère. Il est jeune, bienfait, complaisant, doux, sincère ; Que lui manque-t-il donc ?... Hélas je le vois bien ; Son crime est sûrement, de n'avoir pas de bien : Comme si le bonheur était dans la richesse ! On ne compte pour rien l'amitié, la tendresse, On ne consulte plus que le seul intérêt, C'est là... Valère vient, mon tendre coeur renaît.SCÈNE V. Angélique, Valère.
VALÈRE, d'un ton de reproche
Eh, quoi ! vous oubliez si tôt votre promesse, Vous, Angélique, vous, qui me juriez sans cesse, Que votre main jamais n'appartiendrait qu'à moi ! Ingrate ! Cependant vous me manquez de foi. Mes cris, mon désespoir, en pleurs, rien ne vous touche ; Mon rival est heureux, et c'est de votre bouche, Qu'il fait, que dans ce jour vous faîtes son bonheur : Mais qu'il redoute tout de ma juste fureur !...ANGÉLIQUE, l'interrompant
Écoutez-moi, Valère...VALÈRE, poursuivant toujours
En vain par votre adresse, Chercheriez vous encore à tromper ma tendresse ! Que ne disiez-vous, sans user de détour, Qu'Ariste fut toujours l'objet de votre amour ? J'aurais quitté ces lieux, et loin de votre vue, J'aurais pu détourner le poison qui me tue ; Mais non : votre triomphe était plus glorieux, En me rendant témoin d'un hymen odieux ; Êtes-vous satisfaite ? Eh bien Mademoiselle, Je saurai mettre un terme à ma douleur cruelle ; Et puisqu'il est trop vrai que vous voulez ma mort, Adieu, perfide, adieu, je vais remplir mon sort.ANGÉLIQUE, pensant
Ah, Valère arrêtez. Gardez de jamais croire Que je pusse tramer une action si noire ; Moi, qui vous ai choisi , pour être mon époux, Qui ne peut vivre heureuse, un seul instant sans vous ? Que vous connaissez mal le coeur de votre amante ! Vous le possédez seul : en vain Madame Argante Voudrait m'assujettir à cet effort cruel ; Je sais jusqu'où s'étend le pouvoir maternel ; Et je résisterais aux ordres de ma mère, S'il fallait épouser tout autre que Valère.VALÈRE, avec transport
Qu'entends-je ? Ah, quel bonheur !... Au comble de mes voeux, Quel mortel plus que moi, pourrait se croire heureux !Il lui baise la main à plusieurs reprises.
SCÈNE VI. Monsieur Argante, Valère, Angélique.
MONSIEUR ARGANTE, apercevant Valère
Bravo !... je suis charmé de vous trouver ensemble ; Et puisque, le hasard en ces lieux nous rassemble, Je viens vous annoncer qu'avant la fin du jour, Vous ailes voir tous deux couronner votre amour.ANGÉLIQUE, avec effusion de coeur
Ô mon père ! Le Ciel, dans cette circonstance, En exauçant mes voeux, comble mon espérance. Puisqu'il me fait enfin éprouver la douceur De m'unir à celui qui possède mon coeur. Mais daignez m'expliquer, par quel bonheur ma mère Veut permettre aujourd'hui que j'épouse Valère ?MONSIEUR ARGANTE
Tiens, je me suis servi, pour cela d'un moyen... C'est de vous marier sans qu'elle en sache rien. Il paraît qu'elle fait en tout sa fantaisie ; Je veux avoir mon tour une fois dans ma vie. Je suis là à la fin de me laisser mener ; Je lui conteste donc de ne pas s'obstiner, Car je lui ferais voir que je suis le seul maître ; Et que ce n'est qu'à moi qu'il appartient de l'être.ANGÉLIQUE, avec douleur
Ma mère ne fait rien !... Hélas !... Que dites-vous ?... Ah, Valère jamais ne sera mon époux !VALÈRE
Vous ne sauriez montrer assez de fermeté, Lorsqu'il s'agit, Monsieur, de la félicité De celle dont le coeur vous chérira sans cesse, Et dans qui le respect égale la tendresse.MONSIEUR ARGANTE, à tous deux
Soyez sûrs, mes enfants, que je n'oublierai rien, Faisant voue bonheur, je crois faire le mien.À Angélique.
Mais sais-tu la raison que peut avoir ta mère, Pour accepter Ariste, et refuser Valère ?MONSIEUR ARGANTE
Tu crois donc que c'est là le motif qui l'engage ; À vouloir s'opposer à notre mariage ?Posément.
Sois tranquille à présent. J'imagine un projet... Qui pourra réussir... s'il est tenu secret.Plus vite.
J'ai de l'autorité sur l'esprit de mon frère ; Il est goûteux, fiévreux, de plus sexagénaire ; Il m'a dit plusieurs fois qu'il aimait ton amant ; Je vais le décider à faire un testament, Où le seul héritier... Suffit, tu dois m'entendre ; Mais j'ai besoin de toi... Viens donc ?... Adieu mon gendre.SCÈNE VII. Valère, Ariste, Jean.
VALÈRE, seul
Monsieur Argante en vain cherche à me rassurer : Dans cet état cruel je ne puis demeurer ; Et quoiqu'il soit porté, de même que son frère, À voir en ma faveur terminer cette affaire, J'appréhende toujours qu'en dépit de mes feux, Sa femme ne préfère un rival odieux. Je l'aperçois ?... Il faut qu'à l'instant je punisse Celui qui dans ce jour cause tout mon supplice, Puisque le hasard seul a su me l'amener.SCÈNE VIII. Valère, Ariste, Jean.
VALÈRE, à Ariste
Peut-on savoir, Monsieur, sans vous importuner, Si vous aimez toujours l'adorable Angélique !JEAN, d'un ton décidé, mettant son chapeau sur l'oreille et passant fièrement devant Valère
Oui, Monsieur.VALÈRE, à Jean
Taisez vous.À part.
Son silence me pique,Haut.
On assure qu'enfin l'on remplit votre espoir ; Et que tout se dispose aux noces pour ce soir ?JEAN
Oui, Monsieur.JEAN
Oui, Monsieur.VALÈRE
Que de plus, je ne souffrirai pas Que tout autre que moi, possède tant d'appas ? Mais si le destin veut qu'elle me soit ravie,Il met son chapeau, et tire son épée : Ariste en fait autant de son côté.
Il faut qu'auparavant vous m'arrachiez la vie.JEAN, se mettant entre deux et retenant Valère
Ah ! Monsieur, arrêtez ? Ô Ciel ! Que faites vous ? Quoi ! Pour si peu de chose on vous voit en courroux ! Mon maître est amoureux, et son amour l'abuse.Se jetant à ses genoux.
Souffrez dans ce moment que pour lui je m'excuse : Sur le coeur d'Angélique il vous cède ses droits : Et vous pouvez, Monsieur, libre dans votre choix, Couper, trancher, rogner, à votre fantaisie ; Car mon maître, plutôt que de perdre la vie, Veut vous céder l'honneur d'être un jour son époux.À Ariste.
N'est-ce pas ?... Allons donc ?... Mettez-vous à genoux ?Ariste le fait relever en lui donnant un soufflet.
Comme, sans se gêner, votre main s'évertue ! Le tout, pour empêcher, Monsieur, qu'on ne vous tue : Mais puisque ici mes soins paraissent superflus, Battez-vous, tuez-vous, je ne m'en mêle plus ; Et je vais de ce pas m'asseoir sur cette chaise : Je vous contemplerai de là plus à mon aise.Ils se portent quelques bottes.
SCÈNE IX. Madame Argante, Valère, Ariste, Jean.
Au commencement de cette scène, Ariste et Valère entendant parler Madame Argante, ôtent leurs chapeaux, et baissent la pointe de leurs épées.
MADAME ARGANTE, au fond du Théâtre
Eh, bien ! Qui peut ici causer tant de fracas ?...Toujours en s'avancant.
En vérité, Messieurs, je ne vous conçois pas, Car vous semez partout la crainte, et les alarmes.Apercevant leurs épées nues.
Prenez-vous ma maison pour une salle d'armes ? Ou bien est-ce un duel ? Je veux savoir pourquoi Vous prétendez tous deux, vous égorger chez moi ?VALÈRE, s'approchant de Madame Argante
Ah, Madame ! de vous obtiendrai-je ma grâce ? Le motif doit sans doute excuser mon audace ; J'adore votre fille, et ne puis sans courroux, Voir un autre que moi devenir son époux.MADAME ARGANTE, d'un ton brusque
Quoi ! Ne pourrai-je pas, Monsieur, dans ma famille, Sans prendre votre avis, disposer de ma fille ? Je suis au désespoir d'augmenter votre ennui, Mais, Ariste est l'amant qu'elle épouse aujourd'hui.VALÈRE
Vous voulez cet hymen, je n'ai plus rien à dire.À Ariste en sortant.
Avant qu'il s'accomplisse il faudra que j'expire.SCÈNE X. Madadame Argante, Ariste, Jean.
MADAME ARGANTE
Puisque nous sommes seuls, je puis donc m'expliquer. Mais il faut, s'il vous plaît, Monsieur ; me répliquer ; Car je ne puis savoir ce que vous voulez dire, Si vous n'avez enfin la bonté de m'instruire.JEAN, après un moment de silence dans lequel Madame Argante témoigne son impatience de ce qu'on ne lui répond rien
Je suis le confident de mon maître aujourd'hui Madame : permettez que je parle pour lui. Je vous ferai savoir ses capitaux, ses rentes, L'argent qui lui revient de la mort de deux tantes. De plus, si vous voulez, je puis vous mettre au fait De ce que peut valoir la terre d'Auvilet, Où n'ayant nul besoin de langue, ni d'oreilles Tout notre temps se passe à béer aux corneilles, Mais commençons. D'abord nous avons deux châteaux. Dont l'un est dans la Guyenne, à deux pas de Bordeaux, L'autre...Jean paraît étonné de ce qu'on l'interrompe.
Béer : Bayer. Tenir la bouche ouverte en regardant quelque chose. Fig. et familièrement. Bayer aux corneilles, regarder en l'air niaisement. [L]
MADAME ARGANTE
Puisqu'il vous plaît d'entrer dans ma famille ; Quel avantage ici faites-vous à ma fille ?JEAN, d'un ton important
Il lui reconnaîtra cent mille écus comptant, Si ce n'est pas assez, encore tout autant. Il ne s'Informe pas de la dot qu'on lui donne : Content de posséder cette aimable personne, Mon maître ne désire à coup sûr, rien de plus. Il a, je crois, raison : car c'est un grand abus De donner de l'argent pour marier ses filles ; Or, pour le reformer, il faut avec des grilles, Contenir le beau sexe : alors les jeunes gens Viendront tous demander des femmes aux parents, Qui se faisant prier plus de six mois de suite, Répondront à la fin, lassés de leur poursuite : « Nos filles sont à vous ; si vous le désirez, Mais de la dot, Messieurs, vous vous en passerez. »MADAME ARGANTE
Vos autres capitaux sont-ils en fonds de terre ?JEAN
Non pas tous, s'il vous plaît : un porte-feuille enserre Quarante mille écus de billets au porteur, Que nous faisons valoir en tout bien, tout honneur ; Je vais vous le chercher, si vous daignez m'attendre.Il demande à son maître la clé de sa cassette. Il sort.
MADAME ARGANTE, avec vivacité
Dois-je croire, Monsieur, ce que je viens d'entendre ; Et faut-il me fier à ce qu'il me dit là ?... Vous ne répondez rien !...Ariste, pour toute réponse, s'avance d'une table qui doit être au fond du théâtre, et se met à écrire.
JEAN, rentrant tout essoufflé, avec le porte-feuille
Madame, le voilà.À part, à Madame Argante.
J'ai, ma foi, très bien fait de revenir bien vite, Car vous auriez parlé plus d'une heure de suite, Que mon maître jamais n'aurait dit un seul mot. Pour moi qui le connais, je ne suis pas si tôt, De vous laisser ici trop longtemps vous morfondre. C'est pourquoi j'ai couru, pour plutôt vous répondre.Après avoir regardé de tous cotés.
Où diable a-t-il passé !... Je crois le voir là bas... Oui, sans doute, c'est lui, je ne me trompe pas. Assis près d'une table, il aime mieux écrire À l'univers entier, plutôt que de rien dire. À cela près, je suis assez content de lui, Et j'approuve le choix qu'il a fait aujourd'hui...En riant.
Mais je le vois venir... Tenez, je vous annonce, Qu'il vient vous apporter lui-même sa réponse.MADAME ARGANTE, lit haut
« Madame, mon valet est un faquin qui se mêle toujours de ce gui ne le regarde point, et qui a la rage de parler à tout propos... »
Jean fait un signe de remerciement à son maître.
« Je lui aurais déjà donné son congé, s'il n'avait le rare talent de deviner mes pensées... »
Jean s'applaudit lui-même.
« Je vous confirme donc tout ce qu'il vous a dit ici, et j'ajoute seulement, que je vous prie de garder le porte-feuille, c'est le présent de noce que je destine à Mademoiselle Angélique. »
ARISTE
Je vous suis redevable, et je vais à présent Apporter à ma fille un si riche présent.Ariste sort.
Croyant être seule.
Allons, il me paraît que je ne puis mieux faire De tâcher au plutôt de finir cette affaire ; Et ma fille est, je crois, fort heureuse aujourd'hui D'avoir, sans y songer, un époux comme lui.Posément.
Mais si malgré l'appât d'une pareille somme, Elle s'obstine enfin à refuser cet homme, Alors...Apercevant Jean.
Que fais-tu là planté comme un piquet ?JEAN
Madame, j'attendais, s'il faut vous parler net, Que vous eussiez encor quelque chose à me dire ?MADAME ARGANTE
Non, tu peux t'en aller.SCÈNE XI.
MADAME ARGANTE, seule
Ariste est taciturne, il le faut avouer ! On a beau le flatter, le prôner, le louer, Ne pouvant se résoudre à dire une parole, Il fait à son valet jouer ici son rôle. Mais est-ce un si grand mal d'être comme cela ? Si Messieurs les maris imitaient celui-là, On n'entendrait jamais du bruit dans le ménage. Il me souvient encore qu'à notre mariage, Argante s'avisa de prendre le haut ton ; Mais je le réduisis bientôt à la raison ; Il m'aimait, et je fis si bien par mon adresse Que je sus dans un mois me rendre la maîtresse. Aujourd'hui ; cependant, à ce que je puis voir, Il croit impunément manquer à son devoir, Car il refuse Ariste ; et protège Valère, Qui, pour unique bien, n'a que le don de plaire, Tandis que son rival est un riche parti... Bon homme, assurément vous en aurez menti ; Et si vous m'en croyez, vous resterez tranquille, Ou s'il vous arrivait de m'échauffer la bile, Je vous ferais sentir l'effet de mon courroux... J'entends quelqu'un... c'est lui... bon homme avancez vous !SCÈNE XII. Monsieur Argante, Madame Argante.
MADAME ARGANTE
Il est temps aujourd'hui qu'avec vous je m'explique. On dit que vous voulez marier Angélique ; Et que Monsieur Valère est cet heureux amant Que vous lui destinez sans mon consentement ) Pour moi qui vous connais, je suis sûre au contraire, Que vous ne ferez pas ce qui peut me déplaire.MONSIEUR ARGANTE
Non ma femme sans doute, et mon intention...MADAME ARGANTE
Quel peut être l'auteur de cette invention ? Si je parviens jamais à découvrir ce traître, Je le fais sûrement, sauter par la fenêtre. Je ne sais qui me tient, tant je suis en courroux, D'y jeter tout le monde, en commençant par vous.MONSIEUR ARGANTE
Mais ma femme, écoutez ?...MADAME ARGANTE
Je ne veux rien entendre. Marier Angélique, et me donner un gendre, Sans me dire un seul mot, sans que j'en sache rien !MONSIEUR ARGANTE
On a tort : si pourtant vous m'écoutiez...MADAME ARGANTE
Je vous entends, voyons, qu'avez-vous à me dire !MONSIEUR ARGANTE
Je m'en vais, en deux mots, sur ce point vous instruire, Mais il faut, s'il vous plaît, m'écouter jusqu'au bout, Sans quoi je ne pourrai jamais vous dire tout.MADAME ARGANTE
Au fait bon homme, au fait, sans tant de préambule !MADAME ARGANTE
Peut-on circonvenir, sans être ridicule, Que Valère ne compte un grand nombre d'aïeux De noble extraction.MADAME ARGANTE
Soit, il est noble... et gueux.MADAME ARGANTE
C'est là ce qui me pique.MADAME ARGANTE
D'accord, mais il n'a rien ; Et vous n'ignorez pas qu'on ne peut dans la vie Rien faire sans argent ?...MONSIEUR ARGANTE
Écoutez, je vous prie. N'est-il pas vrai qu'Ariste est de méchante humeur, Qu'il ne dit pas un mot, qu'il est sombre et rêveur ?MADAME ARGANTE
Sa Taciturnité le rend mélancolique, J'en conviens avec vous ; et je fais qu'Angélique Ne trouvera dans lui qu'un époux ennuyeux : Mais il est riche enfin, c'est tout ce que je veux.MONSIEUR ARGANTE
Fort bien : vous croyez donc que dans le mariage ; Il suffit de jouir d'un très gros héritage Pour goûter à la fois le plus parfait bonheur ? Soit dit sans vous fâcher, vous êtes dans l'erreur ; Et je vous soutiens, moi, que le plus nécessaire Est d'assortir d'abord l'âge et le caractère. En agissant ainsi, tous les époux entre eux, Béniraient le moment qui couronna leurs feux. Mais un point qui n'est pas à négliger, je pense, C'est d'être, s'il se peut, d'une égale naissance. Il me parait encore qu'il est bon de s'aimer ; Mais je crois qu'avant tout, il faudrait s'estimer. Ou je me trompe fort, ou voilà, ce me semble Ce qu'on doit observer, quand on s'unit ensemble : Pour l'intérêt, on peut le consulter après.MADAME ARGANTE, d'un ton railleur
L'on vous fabriquera des maris tout exprès.À part.
J'enrage.Haut.
Savez-vous, Monsieur le Philosophe, Que votre sot discours depuis longtemps m'échauffe ; Et que je saurai bien vous faire filer doux ?MONSIEUR ARGANTE
Si vous vous échauffez, ma foi, tant pis pour vous ; Car enfin, il est temps que je fasse connaître, Qui de nous deux a droit de commander en maître. J'ai crû qu'il convenait de vous parler raison : Mais je vois à présent qu'il faut changer de ton ; Et vous avez, Madame, et beau dire, et beau faire ; Dès ce soir Angélique épousera Valère.MADAME ARGANTE
Moi, je vous jure ici, Monsieur, que malgré vous : Ariste, dès ce soir deviendra son époux.MONSIEUR ARGANTE, d'un ton piqué
Cela ne sera pas.MADAME ARGANTE, le contrefaisant
Cela sera, vous dis-je ?MONSIEUR ARGANTE
Pour finir en un mot, Madame : je l'exige.MADAME ARGANTE, avec un sourire forcé
Vous l'exigez Monsieur. Pour finir en un mot, Je saurai vous prouver que vous n'êtes qu'un sot.MONSIEUR ARGANTE
À part.
Point de faiblesse ; allons.Haut.
Pour vous, Madame Argante ; Vous n'êtes qu'une folle, et qu'une extravagante, Qui ne méritez plus qu'on daigne vous aimer.MADAME ARGANTE, à part
Feignons, car ce propos commence à m'alarmer.Haut et d'un ton tragique.
Non, je ne reviens point de ma surprise extrême ! Ah ! Mon fils, je le vois, vous n'êtes plus le même. Ne vous souvient-il plus du jour, de l'heureux jour, Où votre jeune coeur, sensible à mon amour, Brûlait à chaque instant de m'en donner des marques, Vous eussiez dédaigné le trône des Monarques, Si l'on vous eût forcé de trahir votre foi, En acceptant la main de toute autre que moi. Mais pourquoi rappelles en vain à ma mémoire, Ce qui fit autrefois, mon bonheur et ma gloire ? Hélas ! Tous mes discours sont ici superflus, [Quand] vous m'aimiez alors, et vous ne m'aimez plus...Après une petite pause, qu'elle emploie à regarder Monsieur Argante, qui s'attendrit par degrés.
Si cependant mes soins ont paru vous déplaire, Lorsque j'ai mis obstacle à l'hymen de Valère ; Pour tâcher de fléchir votre juste courroux, Vous me voyez, mon fils, embrasser vos genoux.Ce vers est semblable à plusieurs de travggiédie ou comédies : Rénard le Légataire, Piron le Métromanie, Gouges Molière chez Ninon, Racine Iphigénie, Sommerive Bajazet, Voltaire Sémiramis.
MONSIEUR ARGANTE, à part
Je me sens attendri jusques au fond de l'âme ;Haut.
Et mes pleurs malgré moi... Va, ma petite femme, Je ferai désormais tout ce que tu voudras...MADAME ARGANTE, toujours aux genoux de son mari doit ici faire semblant de s'évanouir
Que vois-je !... Elle se meurt !... Ô Ciel, quel embarras !... Et si j'ai pu t'offenser, excuse mon audace, Tiens, je tombe à tes pieds, pour obtenir ma grâce,SCÈNE DERNIÈRE. Monsieur Argante, Madamae Argante, Valère, Angélique, Marton, entrant d'un côté. Ariste ; Jean, de l'autre.
ANGÉLIQUE, à sa mère
Monsieur et Madame Argante se relève précipitamment.
Ah, Madame !... Mon oncle, en ce même moment, En faveur de Valère a fait son testament ; Et pour clause il y met qu'à notre mariage, On procède aujourd'hui, sans tarder davantage : Mais quoique cet hymen remplisse mon espoir, Je connais envers vous jusqu'où va mon devoir, Et d'avance s'il faut renoncer à Valère. Parlez : je ferai tout, pour ne vous pas déplaire.MADAME ARGANTE, à Valère
Voyons ce testament.Après avoir lu.
Puisque vous êtes riche, allons, sans plus attendre ; Je vous donne ma fille, et vous nomme mon gendre.ANGÉLIQUE, à sa mère
Vous connaissez mon coeur, je ne fuis point ingrate.MADAME ARGANTE, à Ariste
Ma fille ne veut pas d'un époux automate, Monsieur : voilà de vous tous les papiers que j'ai ;Jean reçoit le portefeuille.
Je suis votre servante, adieu , prenez congé.JEAN, à Ariste à part
Si vous avez, Monsieur, quelque chose à lui dire ; J'irai vite chercher ce qu'il faut pour écrire,Ariste le regarde d'un air de colère.
MONSIEUR ARGANTE
Je ne me sens pas d'aise !... Ah, comme mon coeur bat !À Angélique et Valère.
Venez, dépêchons nous de signer le contrat : Mais avant tout, allons remercier mon frère, De ce que pour vous deux il a bien voulu faire.Ils sortent tous, excepté Jean, et Ariste.
JEAN, arrêtant Marton
Un moment donc Marton ?... Je veux t'épouser, moi.MARTON
S'il me fallait choisir ou Lucifer, ou toi, Traître, n'en doute pas, dans un malheur semblable, Mon choix serait tout fait ; j'épouserais le Diable.Elle sort.
JEAN, après une courte pause
Tous nos projets ; Monsieur, ont si bien réussi, Qu'il ne nous reste plus, qu'à décamper d'ici... Mais vous rêvez, je crois ? Eh, fi donc ! À votre âge, Vous convient-il, morbleu ! De manquer de courage ? Tenez, imitez moi, je suis tout consolé.ARISTE, après avoir rêvé quelque temps
Je n'ai qu'un seul regret... c'est d'avoir trop parlé.531 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica