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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Pastorale en vers· Tirés de la Diane de Montemaior

Les Charmes de Félicie

Jacques Pousset de Montauban· imprimée en 1654· 5 actes· 1 872 vers· 10 personnages

Personnages

  • THERSANDRE
  • THIMANTE
  • CLIDAMANT
  • PHILINTE
  • FABRICE
  • DIANE
  • PARTHÉNIE
  • ISMÈNE
  • FÉLICIE
  • LA DÉESSE
MADEMOISELLE,

À MADEMOISELLE DE MONTMORENCY DE LORESSE.

Je vous offre un Ouvrage que j'ai produit dans vos bois : vous y verrez des Bergers, et des Bergères, qui se soumettent à votre Empire : ils vous reconnaissent tous pour leur Souveraine, et pour leur Nymphe : ils n'en ont jamais eu une de si Illustre Maison que vous, et quand il vous plaira Félicie ne sera que votre Bergère ; elle vous rend les marques de sa Souveraineté, qui sont ses flèches, et son carquois, et je crois qu'en ce point elle est d'intelligence avec l'Amour, qui vous rend les mêmes armes ; mais en voyant l'Ouvrage, je vous prie de vous souvenir que j'ai emprunté de vous tout l'éclat, et toute la lumière qui y paraissent, que j'ai puisé chez vous tout le feu qui a été la source de mes Vers ; et que la fécondité de ma veine n'est pas tant l'effet de mon Art que l'Ouvrage de votre présence qui m'a animé : je vous ai mille fois rencontrée dans ces mêmes bois, où l'écho répondait aux paroles qui formaient vos Prières : je ne sais ce que vous direz de moi, d'en avoir fait un écho profane, et qui ne réponde qu'à des chansons ; mais je crois que depuis ce temps vous l'aurez purifié, et qu'en vain désormais je le solliciterai de redire mes Vers, et de répéter mes paroles : je verrai au premier jour ce qui en est : cependant je vous conjure de me mettre au nombre de mes Bergers, et de souffrir que je vous rende comme eux mes respects, et mes hommages, puisque je suis plus que personne du monde,

MADEMOISELLE,

Votre très humble, et très obéissant serviteur,

DE MONTAUBAN.

ACTE I

SCÈNE I. Fabrice, Philinte.

PHILINTE

Pouvez-vous bien partir et quittez notre bord, Sans avoir vu la Nymphe, et sans son passeport.

Passeport : Lettre ou brevet d'un Prince, ou d'un Commandant, pour donner liberté, sûreté, et saufconduit à quelque personne pour voyager, entrer, et sortir librement sur ses terres. [F]

SCÈNE II. Diane, Philinte, Ismène.

ISMÈNE

Mais enfin sans espoir il résolut ma perte, Et pour se satisfaire y vint à force ouverte, Il voulut m'enlever : ma mère en ce moment Pour rompre le dessein de cet enlèvement Me fit prendre un breuvage, et sa ruse subtile Sema de mon trépas le bruit parmi la ville ; En effet sa vertu fit sur moi tel effort, Qu'un long sommeil parut le sommeil de la mort. Néarque épouvanté de ce triste message La vint voir dans mon lit peinte sur mon visage, Le remords dans son coeur querella son amour, Son désespoir l'arma pour le priver du jour, Et tandis que son âme en était agitée, Je fus dans un vaisseau secrètement portée, À peine avais-je encor achevé mon sommeil Que je me vis sur mer à mon premier réveil. Ma mère me contait encor cette aventure, Et de ma feinte mort la secrète imposture, Alors qu'un prompt orage en troubla les propos, La frayeur et la mort marchaient dessus les flots : Que te dirai-je, hélas ! Notre nef entrouverte, Quelques moments après, nous marquait notre perte Quand un écueil la brise, et n'en fait par morceaux Que des pièces de bois qui flottent sur les eaux : Je ne sais quel des Dieux prit soin de ma fortune, Et sous ma main tremblante en fit rencontrer une, Qui m'ayant fait passer sur ces tombeaux mouvants, Dans le trouble des eaux, et l'empire des vents, Me porta sur la grève apparemment sans vie Dans l'île d'Érithrée où règne Félicie. Revenant de la chasse, elle aperçut un corps Que la mer menaçait encore sur ses bords, Et ce Dieu qui voulut achever son miracle, Rendit son coeur sensible à ce triste spectacle : On me porta chez elle, et c'est à son secours Que je dois aujourd'hui le reste de mes jours : Là je changeai de nom pour assurer ma fuite, Et pour tromper ainsi Néarque et sa poursuite.

SCÈNE III. Thimante, Diane, Ismène.

ISMÈNE, à Thimante

Que viens-tu faire ici ?

THIMANTE

Cette façon d'agir me semble fort étrange ; Mais presque tous les soirs quelque assignation Semble assez m'assurer de ton affection, Et ne me flatter pas d'espérances frivoles.

Assignation : Ajournement, exploit de Sergent, par lequel on somme une partie de comparoir à certain et compétant jour par-devant un Juge, pour répondre à la demande, ou à la plainte qu'on a formé contre lui, ou pour venir déposer, prêter serment, ou faire un autre acte de Justice. [T]

SCÈNE IV. Thersandre, Diane, Thimante, Ismène.

SCÈNE V. Félicie, Parthénie, Diane, Ismène, Thimante, Clidamant, Philinte.

ACTE II

SCÈNE I. Ismène, Thersandre, Thimante.

SCÈNE II. Diane, Thersandre, Ismène, Thimante.

DIANE, à Ismène

Je te cherchais partout.

DIANE, entrant dans le bois

Heureux gage d'amour.

SCÈNE III. Thersandre, Thimante, Ismène, Diane.

DIANE bas, le regardant d'où elle est cachée

Il a le même port.

THERSANDRE

Parle ?

ISMÈNE

Cléagenor.

THERSANDRE

Célie ?

ISMÈNE

Oui Célie.

THERSANDRE

Célie.

SCÈNE IV. Parthénie, Ismène, Diane, Thersandre, Thimante.

PARTHÉNIE

Oui, j'aime.

ISMÈNE

Mais qui.

PARTHÉNIE

C'est.

ISMÈNE

Achevez.

PARTHÉNIE

Clidamant.

SCÈNE V. Philinte, Clidamant, Parthénie, Ismène.

PARTHÉNIE, à Ismène

Allons la Nymphe nous attend.

PHILINTE

Montre-moi.

PHILINTE

Mais.

ACTE III

SCÈNE I. Félicie, Diane.

FÉLICIE

Tu le peux.

SCÈNE II. Thersandre, Félicie, Diane.

THERSANDRE

Tes beaux yeux.

FÉLICIE, sortant d'où elle était cachée

De quoi discourez-vous tous deux.

SCÈNE III. Philinte, Félicie, Diane, Thersandre.

PHILINTE, appelant

Clidamant.

SCÈNE IV. Clidamant, Philinte.

PHILINTE

Je te suis.

SCÈNE V. Parthénie, Ismène.

SCÈNE VI. Clidamant, Ismène, Parthénie.

ISMÈNE, bas

Clidamant.

CLIDAMANT

Est-ce toi ?

SCÈNE VII. Thimante, Clidamant, Parthénie, Ismène.

CLIDAMANT, quittant Parthénie

Quelque bruit a frappé mon oreille, Je reviens.

THIMANTE, bas

Ha ! Perfide.

PARTHÉNIE

Cependant.

ACTE IV

SCÈNE I. Thimante, Ismène.

THIMANTE

Volage.

SCÈNE II. Clidamant, Ismène, Thimante.

ISMÈNE, à Thimante

En êtes-vous d'accord.

CLIDAMANT

Oui.

SCÈNE III. Parthénie, Ismène, Clidamant, Thimante.

SCÈNE IV. Diane, Thersandre.

SCÈNE V. Félicie, Diane, Thersandre.

SCÈNE VI. Félicie, Fabrice, Thersandre, Diane, Philinte.

FÉLICIE

Voyons.

FABRICE

Ces dernières années Je vous ai vu, Monsieur, aux îles Fortunées, Et depuis quatre mois encor en Portugal, Séville n'est-il pas votre pays natal ? Puisque vous rencontrez ici votre assurance, Il ne faut plus couvrir ces choses du silence.

Îles Fortunées : Nom que les Anciens ont donné à des Îles situées au-delà du détroit de Gibraltar, dans l'Océan Atlantique. Le sentiment commun est, que ce sont les Canaries. [T]

FÉLICIE, à Thersandre

La reconnaissez-vous ?

THERSANDRE

Ha, Madame.

FÉLICIE, à Philinte

Dans chaque appartement séparés l'un et l'autre. Qu'ils ne se parlent point : ô malheur sans pareil ! Que ferai-je, et de qui dois-je prendre conseil. Écouterai-je encor, mon amour qui murmure, Enfin dois-je souffrir, ou repousser l'injure. Non, faisons succéder à nos affections, Dans un coeur offensé ces noires passions, Ces fureurs, par qui l'âme en désordre et troublée, Rompt, et brise le joug dont elle est accablée, Ne se propose rien qu'elle n'en vienne à bout, Et pour plaire à sa haine, ose tout, et peut tout : Oui, perdons ses ingrats, et par expérience, S'ils ont vu mes bontés qu'ils sachent ma puissance, Qu'ils ne se moquent point de ma simplicité, Et ne reprochent rien à ma crédulité : Quoi ? Perfide Thersandre, Ha ! Ce nom de Thersandre Sait combattre en mon coeur encor, et se défendre ; Mes esprits à ce nom, sont encore flottants, Mon courroux s'affaiblit, ma haine est en suspens, Je ne suis pas d'accord de ce que je demande, Ce que je veux le plus, c'est ce que j'appréhende ; Ha ! Perfide, faut-il pour me persécuter Que je sois pour te perdre en état de douter. Non, non, n'y pensons plus, un si sensible outrage, Arme mon désespoir, permet tout à ma rage, Essayons si mon art me sert fidèlement, Et punissons enfin, et l'amante et l'amant, Ce n'est pas mon dessein que l'un et l'autre expire ; Mais ils vont endurer quelque chose de pire, Par l'effet de mon art, et d'étranges efforts, Tous les jours sans mourir, ils auront mille morts Tous les jours, tour à tour, j'affligerai sans cesse, Et les yeux de l'amant, et ceux de sa maîtresse, Et tous deux pour se faire également souffrir, Se verront l'un et l'autre, et revivre, et mourir : Cette peine est cruelle, et ce supplice étrange ; Mais c'est comme j'agis, et comme je me venge, Allons exécuter ce que j'ai projeté, Et nous armons pour eux d'insensibilité.

ACTE V

SCÈNE I. Clidamant, Parthénie.

SCÈNE II. Ismène, Thimante, Parthénie, Clidamant.

SCÈNE III. Félicie, Philinte, Clidamant, Parthénie, Thimante, Ismène.

FÉLICIE, à Philinte

Quoi, ce coup te surprend ?

FÉLICIE

Bergers, votre discours m'étonne et me surprend, De tout ce que je fais mon art en est garant, Je pourrais entreprendre encore davantage, Et si ce que j'ai fait vous paraît un outrage, Avez-vous pour vous plaindre, et pour en murmurer Le droit de me reprendre, et de me censurer : Quoi ? Le Berger Thersandre, avec tant d'insolence M'aura fait une injure, et choqué ma puissance, Aura mis le devoir, et le respect à bas, Et pouvant le punir je ne l'oserai pas, Ne le présumez point, le sang de Zoroastre N'est pas encore né sous un si mauvais astre, J'en sais mieux l'influence, et je sais l'appliquer À la perte de ceux qui m'osent attaquer : Oui, Bergers, je connais des herbes, des racines Qui sont, selon mon choix, poisons, et médecines, Et par qui quand je veux, et quand je l'ai prescrit, Je confonds la mémoire, et je trouble l'esprit, Mais j'en sais bien user, et n'en fais ma défense Que pour le châtiment de celui qui m'offense ; N'ai-je pas intérêt de maintenir ainsi La dignité du rang que je possède ici, Ceux qui m'osent braver, sans doute se hasardent, Mon sceptre est embrassé de serpents qui le gardent, Dont le regard affreux défend d'en approcher, Et menace de mort ceux qui l'osent toucher. Thyrsis en a senti la force non commune, Mais pourquoi résister lui-même à sa fortune, Et dans ses intérêts se connaître si peu, Que refuser l'honneur du nom de mon neveu ; Je le veux élever, et je l'attends encore Pour le faire accepter ce titre qui l'honore, Et lui faire tirer ce fruit de mon courroux, Que d'être de ma nièce, et l'amant, et l'époux : Vous changez de couleur, mais sachez Parthénie Qu'en vain vous me cachez votre amoureuse envie, Vous aimez Clidamant, et je n'ignore rien, Ni de votre dessein, ni de votre entretien ; Mais par ce que je puis, apprenez l'un, et l'autre, Qu'il me faut obéir, et qu'il y va du vôtre, Qu'il vous faut prendre garde à ne pas m'irriter, Et que si l'on ne m'aime, il me faut redouter.

PARTHÉNIE

Madame.

SCÈNE IV. Thersandre, Diane, Félicie, Ismène, Clidamant, Thimante.

THERSANDRE, auprès du corps de Diane

Pourquoi, pour ne point voir des objets si funèbres, N'ai-je je les yeux couverts d'éternelles ténèbres, Ha ! Que j'ai de sujet de me plaindre du sort, Que mon sommeil n'est-il, le sommeil de la mort, Dans la nuit des tombeaux, j'éviterais l'envie, Et ne me verrais pas mourir toute ma vie, Je ne serais que cendre, et ce spectacle affreux N'aurait pas affligé, ni mon coeur, ni mes yeux. Oui, ma chère maîtresse, autrefois mes délices, Tu deviens à mes yeux le plus grand des supplices, Et dans ce triste état enfin où je te vois, Toi qui fus mon amour, n'es plus que mon effroi, Ton corps n'est plus qu'un tronc dont l'aspect m'épouvante, Ta tête est de ton sang encor toute fumante, Les grâces, les appas, n'y font plus leur séjour, Je vois la mort partout, où je voyais l'amour ; Quoi donc tu ne vis plus ? Et tu m'es enlevée Dans le même moment que je t'ai retrouvée ; Espoirs nés et détruits d'une immortelle amour, Fantôme de bonheur qui ne dure qu'un jour, Trésors sitôt perdus, clartés sitôt éteintes, Grande joie, où sitôt succèdent tant de plaintes. Pourquoi dans ce brillant dont vous flattiez mon feu, Me promettiez-vous tant pour me donner si peu : Beaux yeux jadis vainqueurs, qui malgré mes prières Dans d'éternelles nuits éteignez vos lumières, Ne m'appelez-vous pas au séjour du trépas, Puis-je voir ce qu'ici Diane ne voit pas : Non, non, à cet objet dont la douleur m'emporte, Je ne suis plus vivant, puisque Diane est morte, Mon coeur se meut encor, mais ce dernier effort N'est qu'un reste de feu qui luit après la mort, N'est qu'une exhalaison, un vent, une fumée, Et dernière mourante, et dernière allumée. Je vais donc te rejoindre, objet de mon désir, Te rendre âme pour âme, et soupir pour soupir, La mort est mon secours, je n'espère qu'en elle, Je te veux témoigner que je te suis fidèle, Et ne pouvant survivre à ton funeste sort, Que je mets ton amant dans les bras de la mort.

SCÈNE V. [Diane, Déesse, Thersandre, Diane, Félicie, Ismène, Clidamant, Thimante.]

1 872 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0