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un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Zénobie Reine d'Arménie

Jacques Pousset de Montauban· imprimée en 1653· 5 actes· 1 601 vers· 10 personnages

Personnages

  • ZÉNOBIE, Reine d'Arménie
  • PERSIDE, Fille de Zénobie et de Rhadamiste
  • BÉRÉNICE, Fille d'honneur de Zénobie
  • RHADAMISTE, Roi d'Ibérie
  • TIRIDATE, Roi des Parthes
  • PHRAARTE, Fils de Tiridate
  • HELVIDIUS, Consul et Général des Romains
  • CORBULON, Consul et député des Romains
  • LÉONTIN, Seigneur Arménien
  • GARDES, Romains et Arméniens
MADEMOISELLE,

À MADEMOISELLE D'ARPAJON.

Je n'ai pas assez de présomption pour croire que je vous fais un présent digne de vous, en vous offrant ZÉNOBIE Reine d'Arménie. Je vous demande seulement une protection que Monseigneur je Duc votre Père m'a fait l'honneur de me dire que vous m'accorderiez. Il a vu ZÉNOBIE sur un superbe Théâtre, et ce qu'il n'a pas cru indigne de ses yeux, il m'a assuré qu'il ne déplairait pas aux vôtres : c'est sur la foi de sa parole inviolable, que cette Reine ose paraître devant vous ; elle a autrefois rencontré son Asile, dans la générosité des Romains qui l'ont vengée de ses deux maris qui furent ses persécuteurs, et ses tyrans : elle vous demande la même grâce pour se justifier à la postérité de la poursuite de sa vengeance : ZÉNOBIE, sans ce secours que j'implore pour elle passerait pour cruelle ; quoiqu'elle ne soit que généreuse et ce qui n'est en elle qu'une vertu, deviendrait une passion ; sa colère qui est légitime et que les crimes de ses époux ont fait naître, passerait pour un autre crime, et que l'ardeur qu'elle a de se faire rendre Justice, pour un dérèglement de sa volonté. Enfin MADEMOISELLE si vous ne lui tendez la main, on la condamnera de trop de sévérité, et on lui souhaitera peut-être la mort après celle de ses maris : mais vous aurez de la bonté pour elle, et votre illustre nom révéré de toute la terre la garantira de ce reproche : sous cet appui elle ne craindra point de sinistre jugement de son Siècle ni de la postérité, et je n'ai pas de peine à me persuader que tout le monde aura du respect pour un ouvrage que ma plume vous consacre, et qui portera vos livrées : si ZÉNOBIE est généreuse, la Princesse sa fille ne l'est pas moins, et je m'assure que vous l'aimerez encore plus que la mère : elle combat de vertu et de générosité avec elle : mais quelque grande que soit cette vertu, elle n'est que l'ombre de la vôtre qui est aussi illustre que votre naissance : vous la posséder héréditairement comme le bien de vos Pères : c'est dans votre maison une grâce infuse, et une heureuse nécessité de naître vertueux : vous n'aurez besoin pour la former, ou pour la cultiver ni d'expérience, ni d'exemples étrangers : vous n'avez qu'à vous souvenir de l'histoire de votre Maison, et pour tout dire qu'à jeter les yeux sur celle de Monseigneur le Duc votre Père, dont toute la vie est un tissu en grandeur et généreuses actions qui répandent des lumières qui éclaireront tous les siècles : souffrez-moi donc à l'ombre de cette vertu, et faites grâce à ma témérité si j'ose prendre le titre qui m'est si glorieux de,

MADEMOISELLE,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

DE MONTAUBAN.

SONNET

À ZÉNOBIE DE MONSIEUR DE MONTAUBAN.

De deux Maris vivants femme ingrate et fidèle À qui l'amour t'unit pour te persécuter, Puisque tes deux Tyrans inhumaine et cruelle, Qui sans blesser ta gloire as pu les imiter. Reine trop de fureur te rendrait criminelle, Ne ressusciter pas pour la ressusciter : Et puisque MONTAUBAN te veut rendre immortelle, En la faisant mourir, tu dois le mériter. Je sais que leur ardeur par le crime allumée, Est un lâche attentat dessus ta renommée Mais en cessant de vivre ils sont dignes d'amour. Car si tu dois haïr ceux qui t'ont outragée Comme leurs propres mains leur ôtèrent le jour, Ne dois-tu pas aimer ceux qui t'en ont vengée ?

DE S. GILLES.

ACTE I

SCÈNE I. Zénobie, Bérénice.

ZÉNOBIE

Tu le crois, et le Peuple a sujet de le croire, Mais tu n'as jamais su ma véritable histoire, Et je veux maintenant te lever le rideau Qui de leurs attentats t'a caché le tableau ; Aussi bien ce récit anime mon courage ; Plus je vois mes malheurs, plus j'excite ma rage ; Et de mes deux tyrans j'aime à me souvenir, Et pour mieux me venger, et pour mieux les punir. Écoute donc. Le Roi dont j'ai reçu la vie Mithridate soutint le sceptre d'Arménie ; Le Prince Aronce, et moi, fûmes le double fruit Que pour revivre en nous sa couche avait produit : Rhadamiste, en ce temps, fils du Roi d'Ibérie Par le fer et le feu désolait ma Patrie, Il était pour son Père armé contre le mien ; Notre hymen, de la Paix fut l'unique lien ; Mais hélas ! Cet hymen qui semblait nécessaire Fut le crime du Fils, fut le crime du Père, Et le piège fatal où par un même sort Et mon Père, et mon Frère, ont rencontré la mort : Ce Roi, d'un jour de joie, en fit un d'injustice, Et d'un festin Royal un sanglant sacrifice : Tous deux par le poison y perdirent le jour Sous la foi d'un fantôme, et de Paix, et d'amour : Ainsi je fus réduite à ce point de misère D'avoir pour mon Époux l'assassin de mon Père, À qui ce parricide avec peu d'effort Soumettait l'Arménie après mon Frère mort. À peine y règne-t-il que le peuple s'anime, Se souvient de ses Rois étouffés par son crime, Et brisant ses liens par un commun accord L'assiège en son Palais et demande sa mort : Rhadamiste pressé s'échappe à leur poursuite, Et ne trouva pour lui de salut qu'en la fuite ; Lors, grosse que j'étais, et prête d'accoucher Je le suivais à pied, tachant de l'approcher ; Mais le traître porté d'une jalouse envie, S'imaginant ce jour le dernier de sa vie, De la crainte qu'il eut que les Arméniens Me portassent au trône, où régnèrent les miens, Pour voir en même temps achever notre trame De trois coups de poignard attenta sur sa femme, Et son bras criminel loin d'être mon soutien, Par le sang paternel vit la route du mien.

Ibérie : On a donné anciennement ce nom à deux différents pays. Le premier était une contrée de l'Asie, séparé vers le nord de la Sarmatie Européenne par le mont Caucase ; elle avait au couchant la Colchide, au levant l'Albanie, et au midi la grande Arménie. Ce pays est celui qu'on nomme aujourd'hui la Géorgie propre, et qui comprend les Principautés de Carduel et de Kacheti. [T]

ZÉNOBIE

Écoute : ce Pêcheur qui connut mon visage, Garda bien le secret, et cacha bien mon gage, Et toujours éleva ma Fille en sa maison Comme un de ses enfants, et sans titre, et sans nom. On ne la connut point, mais pour ce qui me touche Mes tristes accidents passaient de bouche en bouche. Tiridate le sût, et me mande en sa Cour ; Je pensais, Bérénice, y voir mon dernier jour, C'était notre ennemi, mais je fus étonnée Que ce Prince adouci me parlait d'Hyménée, Et me persuadait pour de nouveaux liens Que mon Époux atteint par les Arméniens Me laissait par sa mort dans le droit légitime De faire désormais un second choix sans crime. Je me rendis facile à croire ces discours, Et de ce Roi de Parthe écoutai les amours. Que te dirai-je enfin ? Je l'épousai ce traître, Mais ma condition ne changea que de maître, Et je ne changeai point dans ce jour de malheur De persécutions, mais de Persécuteur ; Il crut que lui portant les droits de l'Arménie Ce Trône incontinent suivrait sa tyrannie ; Mais ce peuple lassé ne voulut plus de Rois, Et pour se gouverner lui-même fit ses lois : Ce sensible refus échauffa son courage, Je devins un objet de reproche, et d'outrage ; Par son commandement conduite en une Tour Où je ne vis jamais ni lumière ni jour, Où mon seul désespoir me présentait des armes, Je ne vécu longtemps que de l'eau de mes larmes ; Mais comme j'étais grosse, il eut le sentiment De m'en faire sortir, pour mon accouchement : D'une fille, en ce temps, le Ciel qui me fit Mère Fit éloigner d'ici Tiridate son Père, Il partit pour la guerre, et les armes en main Contre un Peuple allié de l'Empire Romain ; Il fut trois ans absent, et pendant cette absence Cette fille mourut avec mon espérance, Puisqu'il ne me restait plus rien pour opposer À mon cruel tyran et pour me l'apaiser : À mon propre repos cet intérêt sensible Pour me le procurer me rendit tout possible. Ma Fille me restait encor dans mon malheur, Élevée et nourrie au logis du Pêcheur Avecque confidence, et sans que rien n'éclate Ma ruse lui donna pour Père Tiridate ; Elle fut supposée, et le Roi de retour Embrassa ce mensonge avec beaucoup d'amour. Cette ruse, en effet si bien exécutée M'empêcha quelque temps d'en être maltraitée : Mais le coeur d'un méchant quoiqu'il parle de Paix Retourne à sa nature, et ne change jamais : Ce Prince vicieux l'ouvrit à tous les crimes, Sa cruauté me mit au rang de ses victimes, Trois fois il m'a voulu perdre par le poison, Trois fois j'ai découvert sa lâche trahison : Quelquefois sa fureur s'attachant à Perside D'un faux Père en voulait faire un vrai parricide, Il voulait l'immoler, et le fer à la main Pour me faire trembler en menaçait son sein : Dans le funeste état de ces tristes journées Toujours prête à mourir j'ai passé vingt années. Tu sais qu'à Tiridate, en ce point trop heureux, Est né d'un premier lit un Prince généreux ; Ce fils digne en effet d'une source plus pure ; Par ce Pêcheur mourant instruit de l'imposture, Eut alors pour Perside un autre sentiment, Et n'étant plus son Frère il devint son Amant Mais il jugea pour moi ce crime nécessaire Et malgré son amour son respect l'a su taire, Perside n'en sait rien, et jusques à ce jour Impute à l'amitié les termes de l'amour.

SCÈNE II. Perside, Zénobie, Bérénice.

SCÈNE III. Helvidius, Zénobie, Perside.

ACTE II

SCÈNE I. Zénobie, Phraarte.

PHRAARTE

Quoi ! Vous perdrez mon Père, et la reconnaissance N'aura sur votre esprit, ni force, ni puissance ? Car enfin j'ai bien su que vous aviez osé Donner au Roi mon Père un enfant supposé : Quand ce Pêcheur mourut il versa dans mon âme Ce secret important dont il savait la trame ; Vous le savez, Madame, et que depuis ce jour Pour Perside en secret mon coeur brûle d'amour : Oui, quoique cet amour fit mon impatience Jusqu'ici du secret j'ai gardé le silence Et cachant votre crime ainsi que mon dessein La glace est sur ma bouche, et le feu dans mon sein : Perside ne sait point qu'elle est son aventure, Et quoiqu'un bruit confus, quoique un léger murmure, Que de quelque indiscret le rapport a produit En aie dit quelque chose, il ne l'a pas instruit : Mais aujourd'hui mon âme est encor plus timide. Je craignais tout d'un Père, et crains tout de Perside ; J'aime, malgré mon feu renfermé sous ma voix Et l'erreur de son sang, et celle de son choix. J'aime à voir aujourd'hui que son dessein éclate, Qu'elle aime Helvidius pour sauver Tiridate, Et que de son parti le faisant le soutien, Elle prenne toujours mon Père pour le sien ; Car enfin si pour plaire à l'amour qui me touche Pour mon propre intérêt j'osais ouvrir la bouche, Que puis-je remporter de ce cher entretien Que l'éclaircissement de son Père, et du mien ? De cette vérité jugez la conséquence ; Je vois mon Père mort si je romps le silence ; D'autre part ce secret demeurant en mon sein Je la vois qui s'engage à ce Consul Romain, Et dois à son amour qu'elle croit nécessaire Dans son aveuglement le salut de mon Père : À quelle extrémité me trouvai-je réduit ? Dans le camp des Romains j'ai travaillé sans fruit, J'ai voulu pour mon Père exciter des tempêtes, Armer pour son salut, et des bras, et des têtes ; Pour voir votre intérêt par eux abandonné J'ai flatté, j'ai prié, j'ai promis, j'ai donné ; Mais rien n'a réussi, ce Corps inébranlable A pour Rome une foi Romaine, inviolable : Maintenant, malgré moi, je renonce à mes droits, J'approuve de Perside et l'amour, et le choix, Je me joins au Consul, mais mon coeur qui soupire Vous dit par ce soupir qu'un Père le déchire : Donnez quelque remède à ces extrémités, Madame, mon amour implore vos bontés, Laissez vivre deux Rois, que votre haine cesse, Et me donnez enfin la mort, ou la Princesse !

SCÈNE II. Perside, Zénobie, Phraarte.

SCÈNE III. Helvidius, Zénobie, Phraarte, Perside.

SCÈNE IV. Zénobie, Rhadamiste, Tiridate, Perside, Phraarte, Helvidius.

PHRAARTE

Hélas !

HELVIDIUS

Qu'on remène ces Rois.

Ils sortent.

ZÉNOBIE, sortant

Qu'on hâte leur supplice.

PERSIDE

Seigneur !

ACTE III

SCÈNE I. Zénobie, Bérénice.

BÉRÉNICE

Madame le voici.

SCÈNE II. Phraarte, Zénobie.

SCÈNE III. Perside, Phraarte.

PHRAARTE

Oui ma bouche aujourd'hui vous confirme ce bruit : C'est une vérité dont je vous fais certaine ; Je sais votre naissance aussi bien que la Reine ; Je sais que vos beaux yeux, ces deux sources d'amour Chez un pauvre Pêcheur ont salué le jour : Ce pêcheur en mourant m'a fait dépositaire De ces autres secrets que depuis j'ai su taire : Ce silence incommode a bien couvert des feux, Et vous a dérobé mes encens et mes voeux ; Mais il fut nécessaire, et j'en souffris la peine, Puisqu'il fallait cacher le crime de la Reine, Qui voyant que ma soeur était dans le tombeau Osa vous supposer encor dans le berceau : L'absence de mon Père où l'appelait la gloire, Donna lieu de tout faire, et de tout faire croire ; Peut-être ce Pêcheur à quelque autre l'a dit, Et c'est de là que vient ce bruit qu'on entendit, Cet entretien du Peuple, et ce léger murmure Qui fort confusément conte cette aventure ; De là vous la savez ; mais après tout, ce bruit Des raisons de ce crime amplement vous instruit, Apprenez donc de moi qu'elle est votre naissance, Princesse, dans mon coeur je porte ma créance, Si j'aimais une soeur, et d'horreur, et d'effroi Ne se serait-il pas élevé contre moi ? Toute la voix du sang qu'un tel crime inquiète Pour défendre ses droits serait-elle muette ? Non, Princesse, ce sang n'est point intéressé, Puisqu'il ne se plaint pas, c'est qu'il n'est point blessé : Combien de fois ma bouche en peine de se taire Faisait parler l'Amant en la place du Frère ! Trop heureux, si Perside eut été sans erreur, Si la Maîtresse eût dit ce que disait la soeur, Si cette erreur n'eût fait vos réponses frivoles, Et si l'amour enfin eût formé vos paroles.

SCÈNE IV. Helvidius, Perside, Phraarte.

HELVIDIUS

Et qui donc l'a sauvé si je ne l'ai pu faire ? La Reine a bien connu quel était mon pouvoir, Que je pouvais tout faire armé de mon espoir, Que les armes en main j'irais forcer sa haine, Que je déroberais votre Père à sa peine ; Voyant de ses desseins l'impossibilité, Elle se fait vertu d'une nécessité, Et d'un pardon forcé comme d'une victoire, S'en impute la grâce, et s'en donne la gloire : C'est à moi, cependant, que votre Père est dû, C'est moi qui le couronne et qui vous l'ai rendu, C'est mon puissant secours que craignait votre Mère, Et de ce grand service on m'ôte le salaire ? Vous reprenez un coeur que vous m'avez donné, Princesse, et vous voulez un Époux couronné ? Mais sachez qu'un Consul en rejette les marques, Qu'il regarde à ses pieds les superbes monarques, Qu'il est le souverain ; et dispense à son choix, Pour relever de lui, les Trônes et les Rois : Le nom de Roi n'a rien que le Sénat révère, Il les donne souvent au jour de sa colère, Et quand il veut punir les Peuples mutinés Se sert, pour se venger, de sujets couronnés. Voilà quel est le point de la grandeur Romaine. Elle est entre mes mains l'objet de votre haine ; Et quand vous n'avez plus de Père à soutenir Vous n'avez plus aussi de parole à tenir. Cependant c'est un feu que vous avez fait naître, Princesse ; pensez-y, je suis encor le maître ; Et deux Rois prisonniers laissent entre mes mains De quoi venger encor un Consul des Romains.

Il sort.

ACTE IV

SCÈNE I. Zénobie, Perside, Phraarte.

PERSIDE

Achevez.

SCÈNE II. Helvidius, Zénobie, Perside, Phraarte.

SCÈNE III. Rhadamiste, Tiridate, Zénobie, Perside, Helvidius, Phraarte, Gardes.

TIRIDATE

Madame...

HELVIDIUS

Ma Princesse...

PHRAARTE, à Tiridate

Perdez ce sentiment.

ACTE V

SCÈNE I. Corbulon, Zénobie, Perside, Phraarte, Suite.

PHRAARTE

Seigneur...

SCÈNE II. Helvidius, Corbulon, Zénobie, Perside, Phraarte, Suite.

CORBULON

Celui-ci vous plaira, sans doute, en récompense, Honte de notre choix, peu généreux Romain, Ainsi donc votre coeur désarme votre main ? Et cette grandeur d'âme à l'amour accessible Cesse par ses appas de vous rendre invincible ? Que pourrait le Sénat depuis ce triste jour Se promettre d'un bras enchaîné par l'amour ? D'une âme basse en qui la servitude éclate ? Et d'un Consul qui fait la Cour à Tiridate ? La mollesse du coeur qu'un lâche amour produit A perdu des Héros qui nous auraient détruit ; C'est l'ombre des vertus, c'est l'obstacle à la gloire, C'est ce qui dans son cours arrête la victoire, C'est la perte des coeurs, le poison des regards, C'est la honte d'Antoine, et l'écueil des Césars : Mais toujours le Sénat est un Astre sans tache, Jamais intéressé, jamais faible, ni lâche, Qui par un noble orgueil relève de ces lois Qui lui font mépriser les Femmes et les Rois ; Et la sévérité que la vertu fait naître L'a fait de l'Univers, et l'arbitre, et le maître : Sans le consentement de ce même Sénat, Qu'est-ce que votre amour ? Un crime, un attentat ; Et pouvez-vous jamais sans son ordre suprême Asservir votre coeur, disposer de vous-même ? Vous relevez de lui jusqu'à la liberté, Vous êtes à lui Père, Enfants, Postérité, Du choix de votre femme il a le privilège ; Et sans lui votre hymen passe pour sacrilège ; Quittez donc votre amour, et vous ressouvenez Que Rome vous vit naître, et que vous en venez.

HELVIDIUS

Je m'en souviens, Seigneur, mais quoi qu'il en puisse être Je ne dépendrai point de ce superbe maître : Quel droit a le Sénat de se faire obéir En me donnant la loi d'aimer ou de haïr ? Quoi ! Prétend-il encor régner sur mes pensées ? Et voir d'un libre coeur les passions forcées ? Croyez-vous me trouver à ce point résolu Par ces mots souverains que Rome l'a voulu ? Pouvez-vous l'espérer, et ne suis-je plus libre ? Nomme-t-on les Romains les Esclaves du Tibre ? Le Sénat a-t-il seul toute l'autorité ? Et n'avons-nous sans lui, ni voix ni liberté ? Quoi ! J'attendrai, Seigneur, de sa fierté Romaine, Qu'il daigne m'inspirer ou l'amour, ou la haine ? Qu'il me fasse un destin funeste ou glorieux ? Et dépendrai de lui comme je fais des Dieux ? Ne l'espérez jamais, et je renonce à Rome, Si pour être Romain il faut cesser d'être homme, Et s'il faut devenir pour son propre malheur Ennemi de soi-même, et Tyran de son coeur : Depuis que la Princesse a fait que je soupire En ai-je moins suivi les ordres de l'Empire ? Contre ses ennemis n'ai-je pas combattu ? Perside a-t-elle fait obstacle à ma vertu ? Jugez, jugez, Seigneur, puisqu'ici pour ma gloire Son Père prisonnier pleure de ma victoire, Si les chaînes du coeur ont passé jusqu'au bras, Et si l'Aigle Romain en a volé plus bas. Quand les Dieux pour aimer furent ce que nous sommes Cessaient-ils d'être Dieux sous la forme des hommes. En ont-ils moins chez vous de temples, et d'autels ? Pour paraître mortels sont-ils moins immortels ? Et l'amour qui du Ciel les fit descendre en terre Leur a-t-il fait quitter le soin de leur tonnerre ? Ne m'imputez donc rien, il vous est glorieux Que le Consul se forme à l'exemple des Dieux.

CORBULON

Les Dieux ont des secrets mal aisés à comprendre, L'esprit doit respecter ce qu'il ne peut entendre ; Et quelquefois ces Dieux qu'adorent nos États Font ce que l'homme admire, et qu'il n'imite pas. Mais enfin de l'amour la pressante tendresse Ne peut jamais en vous passer que pour faiblesse, Quoique contre ces Rois vous ayez combattu Votre amour toutefois souille votre vertu : Il semble que pour vous en soit toute la gloire, Vous n'appliquez qu'à vous le fruit de la victoire, Et tenez de ces Rois le sort entre les mains, Comme s'ils n'étaient pas le butin des Romains : Parce que l'intérêt de Perside est le vôtre Vous faites mourir l'un et vous conservez l'autre ; L'espoir impatient de vivre sous ses lois Met cette différence injuste entre ces Rois, Qui ne doivent avoir qu'une même fortune, Et l'espérance entre eux ou la crainte commune : Mais vous savez, Seigneur, l'esprit de notre Cour ? Nous pensez-vous d'humeur à souffrir votre amour ? Et ne craignez-vous point Rome ni sa colère, Quand vous vous promettez une femme étrangère ? Nous pouvez-vous flatter de ce frivole espoir ? Et ne savez-vous pas quel est notre pouvoir ? Non, non, pour votre gloire étouffez votre flamme, Brisez sans différer ces chaînes de votre âme ; De la part des Romains je vous l'ordonne ainsi, Je suis le Souverain, et je commande ici : Helvidius, fuyez cet objet qui vous charme, Ne regardez jamais le bras qui vous désarme, Et d'un honteux amour comme d'un attentat Allez, lâche Romain, rendre compte au Sénat.

HELVIDIUS

Seigneur...

CORBULON

Sur ce point il faut que je m'explique, Madame, le Sénat contre les attentats De ces Rois vos epoux vous a prêté son bras, Ce bras fait à vos pieds tomber la tyrannie, Ce bras vous a sauvé le trône d'Arménie, Vous a fait souveraine, et rendu noblement L'honneur sacré du Sceptre et du commandement : Oui, Rome vous prêta son bras et son épée, Mais par l'événement Rome s'est bien trompée ; Elle croyait, Madame, en ce juste dessein Désarmer votre coeur en armant votre main, D'un peu de vanité flatter votre colère, Et que vous ne feriez rien quand vous pourriez tout faire ; Et rappelant l'amour en votre souvenir Que vous pardonneriez quand vous pourriez punir : Si dans ces sentiments Rome a pu résoudre De vous faire leur Juge, elle a cru les absoudre : Je vous vois cependant faire un dernier effort, Et mettre votre gloire à poursuivre leur mort : Vous demandez du sang pour essuyer vos larmes, Mais pourquoi faites-vous cette honte à nos armes, Qui gardant aux vaincus le respect des Autels, À la postérité nous rendent immortels ? Je sais qu'au dernier point vous fûtes outragée, Mais pleinement enfin n'êtes-vous pas vengée, Quand ces rois vos Époux à leur femme soumis Perdent l'honneur du rang où l'hymen les a mis ? Quand pouvant vous venger vous épargnez leur tête ! Quand vous levez un bras que Rome vous arrête ? Si le Consul eut su sa manière d'agir, Son pouvoir en nos mains ne l'eut pas fait rougir ; Il vous eut expliqué ce qu'il vous en faut croire Par le seul intérêt, et d'honneur, et de gloire ; Et de votre bonté nous serions les témoins Si votre grand courage avait cru pouvoir moins, Obligez-vous ces Rois d'une faveur extrême, Il leur faut un pardon, prononcez-le vous-même.

SCÈNE III. Un Garde, Corbulon, Zénobie, Phraarte, Perside, Suite.

1 601 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0