Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers et en prose· Comédie-Vaudeville en un acte

Molière et Mignard à Avignon

Eugène de Pradel· créée en 1829· 310 vers· 9 personnages

REPRÉSENTÉ SUR LE THÉÂTRE D'AVIGNON LE 4 JUIN 1829.

Personnages

  • MOLIÈRE, M. Hamilton
  • MIGNARD, M. Edouard
  • BELTON, M. Rousseau
  • BRIDOIS, Conducteur de voitures. M. Rochat
  • VALAURIER, Grenadier. Clozei
  • MADEMOISELLE BÉJART, Mme JOIGNY
  • MADAME LA MARQUISE D'AMPOUF, Mme MITONNEAU
  • LAFOREST, Servante de Molière. Mme VOCHER
  • ARMANTINE, Tragédienne. Mme GUÉRIN
AVIS AU LECTEUR

J'ai cru devoir reproduire ici textuellement le bulletin qui dans la réunion formée pour déterminer le sujet du présent Vaudeville, a obtenu le plus grand nombre de suffrages.

MOLIÈRE ET MIGNARD À AVIGNON.

« Après avoir fait quelque séjour a Béziers et à Pézenas, où le prince de Conti le retenait par des caresses, Molière continua encore pendant trois ou quatre années ses courses dans le midi de la France. En 1657, se trouvant à Avignon, il y rencontra Mignard, qui revenait d'Italie, où il avait demeuré vingt-deux ans, et qui était alors occupé à dessiner les antiquités du Comtat Venaissin. Ils conçurent l'un pour l'autre un attachement qui dura toute leur vie, et dont ils ne cessèrent de se donner des preuves. Mignard fit plusieurs fois le portrait de Molière ; et Molière, dans son poème du Val-de-Grace, vante le génie et le caractère de Mignard. »

Cette note ne représentant qu'une donnée très circonscrite, il a fallu adjoindre a Molière et à Mignard d'autres personnages, pour amener quelques situations. L'histoire indiquait naturellement la Béjart, qui déjà avait formé en 1653, une troupe avec Molière, pour jouer la comédie à Lyon. C'est par un anachronisme plus sensible, que la servante Laforest figuré aussi au nombre de mes personnages ; mais dans un Vaudeville, on n'y doit pas regarder de si près. Celui d'Armantine purement épisodique, a été indiqué afin de mettre en scène Madame Guérin, tragédienne, qui s'est fait remarquer, il y a quelques années, au premier et au second théâtre Français, et qui se trouve dans ce moment à Avignon.

Je ne puis que rendre hommage au zèle de MM. les artistes ; quoique l'ensemble de la représentation ait laissé quelque chose à désirer, l'ouvrage a marché jusqu'au bout, non seulement sans encombre, mais souvent accompagné de nombreuses marques d'approbation. Le public a su tenir compte aux acteurs d'un effort de mémoire si extraordinaire.

MOLIÈRE ET MIGNARD À AVIGNON.

SCÈNE PREMIÈRE. Belton, Laforest.

BELTON

Pardon, Madame : n'est-ce pas ici que demeure Monsieur Molière ?

LAFOREST

Oui, Monsieur, et je suis sa servante ; mais mon maître est occupé, il ne peut recevoir personne.

BELTON

Cependant, Madame, j'ai besoin de le voir.

LAFOREST

Cependant, Monsieur, il a besoin d'être seul.

BELTON

On m'a assuré que Monsieur Molière allait former une nouvelle troupe pour Son Altesse Sérénissime le Prince de Conti, et je venais m'offrir...

LAFOREST, le toisant

Vous, Monsieur ? Et pour quels emplois ?

BELTON

Pour les rôles d'amoureux.

LAFOREST

À merveille. Je pourrais vous servir.....

BELTON

Madame...

LAFOREST

Vous protéger...

BELTON

Madame, que de bonté !

LAFOREST

Mais comme tous les instants de Molière sont précieux, je ne veux pas qu'il les perde à écouter le premier venu. Avez-vous du talent ?

BELTON

Comment, Madame...

LAFOREST

Je sais que tous les comédiens croient en avoir ; mais cela ne suffit point. Répétez une scène devant moi : si vous êtes de mon goût, vous serez reçu.

BELTON

Madame !

BELTON

Ordonnez, Madame ; que voulez-vous que je fasse ?

LAFOREST

Je veux que vous me fassiez une déclaration.

BELTON

Une... J'entends.

LAFOREST

Supposez que je suis l'aimable objet de toutes vos pensées, et débites-moi une tirade brûlante.

BELTON

Allons, j'y souscris,

À part.

Supposons donc que c'est la dame de mes pensées, ma charmante Sophie.

LAFOREST

Y êtes-vous, Monsieur ?

BELTON

J'y suis.... Plaçons-nous.

Ils se placent.

« Se peut-il, ingrate Isabelle, que vous rejetiez les voeux, les hommages de l'amant le plus tendre ! »

LAFOREST

Pas mal... Animez-vous, Monsieur.

BELTON

« Depuïs trois ans que je soupire pour vous, auriez-vous juré de me réduire au désespoir, de me faire mourir d'amour ! Mes nuits sont sans repos, mes jours sans plaisirs ; ma vie s'écoule dans les larmes. Ah ! Femme adorée ; montrez-vous sensible à ma tendresse, à mes tourments. »

LAFOREST

Chauffez, chauffez, Monsieur !

BELTON

« Si vous vous obstinez à repousser mes soupirs ; si vous avez juré ma perte, je vais me punir de ma flamme ; je me soumets à mon sort affreux... Mais non , vos traits enchanteurs se parent d'une grâce nouvelle ; vous rougissez, vous vous attendrissez ; vous acceptez mon hommage, et je jure à vos pieds de vous consacrer ma vie ! »

Il tombe à ses pieds.

SCÈNE II. Belton, Laforest, Molière.

MOLIÈRE

Dieu ! Que vois-je ?

LAFOREST

Vous venez à propos, Monsieur...

BELTON

C'est Monsieur Molière ?

MOLIÈRE

Je me retire ; je ne veux pas vous déranger.

LAFOREST

Restez, restez. J'ai fait pour vous une excellente acquisition.

MOLIÈRE

C'est pour vous, que vous voulez dire.

LAFOREST

Non, mon digne maître ; je ne pense qu'à vos intérêts.

MOLIÈRE

Je ne m'en serais pas douté. Je vois ce que c'est.

Air : L'Ermite du hameau voisin.

Oui, je devine à ses regards, Quand tous les deux je vous contemple, Que c'est un jeune amant des arts, Dont l'erreur croit trouver le temple.

MOLIÈRE

Il a de l'esprit... Jeune homme, que voulez-vous de moi ?

BELTON

Entrer dans la troupe que vous devez former.

LAFOREST

Il a du bon, Monsieur ; je vous le recommande.

MOLIÈRE

Il suffit. C'est qu'elle s'y connaît. Les femmes ont un tact, une finesse...

Air : Pégase est un cheval qui porte.

Avec l'esprit d'un sexe aimable Quand je me croyais familier, L'observateur était au diable ; Je suis encore un écolier. L'art, pour pénétrer dans leurs âmes, En vain nous prête son secours ; Nous prétendons jouer les femmes, Les femmes nous joueront toujours.

Mais entrez chez moi, Monsieur, et je vais m'entendre.... On vous nomme ?...

BELTON

Belton.

MOLIÈRE

Madame Laforest, ayez soin de Monsieur Belton. Je vais vous rejoindre.

LAFOREST

Je crois que c'est une bonne affaire.

BELTON

Que de bontés !

Il sort avec Laforest.

SCÈNE III.

MOLIÈRE, seul

Je me venge quelquefois sur les femmes, des chagrins qu'elles m'ont causés ; et pourtant je les aime toujours... Ah ! Sophie, Sophie, combien je vous dois de plaisirs et de tourments !...

Air : Mon galoubet.

À Pézenas, à Pézenas, Dans les jeux brillants de Thalie , L'amour prit mon coeur dans ses lacs ; Et par un tour de comédie , Le Fripon me fît voir Sophie À Pézenas, à Pézenas.. À Pézenas, à Pézenas , Je trouvai Béjart inhumaine ; Je consultai mes almanachs Et je crus en vain, dans ma chaîne, Terminer la dernière scène À Pézenas, à Pézenas.

N'importe, si je n'ai pu être heureux à la Cour du Prince, je puis le devenir dans les murs d'Avignon. Par un heureux destin, j'ai trouvé la mère de Sophie sensible à mes offres brillantes : engagée dans ma troupe, elle reste, elle est près de moi, et l'occasion de l'entretenir de ma tendresse doit bientôt se présenter. Il est impossible que Sophie demeure longtemps étrangère, insensible à tant d'amour.

SCÈNE IV. Molière, Mignard, un porte-feuille sous le bras.

MIGNARD

Pardon, Monsieur, j'arrive à l'instant dans cette ville ; on m'indique cette auberge comme la meilleure ; et mon intention étant de m'arrêter dans ces contrées, je voudrais savoir si l'on est bien ici ?

MOLIÈRE

C'est la meilleure d'Avignon. Monsieur est peintre, dessinateur ?

MIGNARD

Oui, Monsieur. Après un séjour de vingt ans en Italie, riche d'un porte-feuille bien garni, je viens offrir à ma patrie le fruit de mes travaux. Mais, je n'ai pas voulu rentrer à Paris, sans m'arrêter dans le Comtat Vénaissin ; la patrie de Pétrarque et de Laure est féconde en sites heureux, en nobles et touchants souvenirs.

MOLIÈRE

Je vous connais, Monsieur...

MIGNARD

Vous me connaissez !

MOLIÈRE

Sans vous avoir jamais vu.

MIGNARD

C'est un peu fort !

MIGNARD

Eh quoi ! Vous saisissez au premier aspect. Mais vous, Monsieur, vous qui, lisant si bien dans mon âme, devinez qui je suis ! Quel homme, quel génie peut posséder à ce point une telle puissance d'observation ?... Non, je ne me trompe pas ; la proximité des lieux, l'élan inspirateur qui vous anime... Je sais qui vous êtes.

MOLIÈRE

Impossible !

MOLIÈRE

Ah ! C'en est trop !... Nous nous connaissons, nous nous estimons...

MIGNARD

Et...

MOLIÈRE

Achevez...

MIGNARD

Nous nous aimons !

MOLIÈRE

Pour la vie.

Ils s'embrassent.

MIGNARD

Cette amitié sera durable.

MOLIÈRE

Quoiqu'improvisée.

MIGNARD

Je ne te quitte plus.

MOLIÈRE

À la vie, à la mort !

SCÈNE V. Molière, Mignard , Bridois.

MOLIÈRE

Molière ! Et que diable nous veut cette femme-là ?

MIGNARD

Une femme qui te demande, qui te poursuit... C'est charmant !

BRIDOIS

Oui, mais c'est la plus fameuse caricature ; foi de Bridois.

MOLIÈRE

Où l'as-tu donc dénichée ?

BRIDOIS

À Vaucluse. J'étais allé conduire une famille étrangère, quand je rencontre cette vieille folle.

MIGNARD

Eh bien ?

BRIDOIS

Elle me demande si Monsieur Molière n'est pas dans Avignon. Je lui réponds, oui. Alors cette dame me dit : combien est-ce qu'on te donne pour ce voyage ? Dame, que je lui réponds, c'est une famille anglaise qui me donne vingt francs pour la conduire à Vaucluse et la ramener à Avignon. Vingt francs ? reprend-elle ; eh bien, moi je t'en donne cent. Cent livres ! ai-je dit... Mais songez que cette famille anglaise va rester en plan à Vaucluse, en attendant une autre voiture. N'importe encore, a-t-elle ajouté ; je te donne deux cents livres...

MOLIÈRE

Et pour deux cents livres....

BRIDOIS

J'ai topé.

Air : V'là c'que c'est que l'exactitude.

Je sais fort bien qu'à ces Anglais J'ai fait un' mauvais' plaisant'rie ; Mais avant tout, je suis Français, Et j' connaissons la galant'rie. C'est un' dam' qui m'offre d'abord De quoi l'avoir pour un an d' vivres ; Trop galant pour n'êtr' pas d' son bord , Je suis bientôt tombé d'accord , En empoignant les deux cents livres.

Toper : Terme de jeu de dés. Consentir à jouer autant que met au jeu l'adversaire.Par analogie. Adhérer à une offre, à une proposition. [L]

MIGNARD

Mais quelle est cette dame , cette vieille Dulcinée la connais-tu ?

Dulcinée : Nom badin et souvent moqueur qu'on donne à une maîtresse. [L]

BRIDOIS

Tout ce que je sais, c'est qu'elle n'a jamais vu Monsieur Molière ; et rien que sur sa réputation, elle est folle de lui.

MOLIÈRE

C'est charmant !

MIGNARD

C'est juste. Mais que sais-tu davantage ?

BRIDOIS

Je sais qu'elle est riche et marquise.

MOLIÈRE

Une nouvelle d'Escarbagnas.

La Comtesse d'Escargagnas est une comédie de Molière. (1671)

BRIDOIS

Non, elle se nomme la marquise d'Ampouf.

MIGNARD

D'Ampouf ! C'est délicieux.

BRIDOIS

Elle m'attend là-bas... Je vais la chercher.

MOLIÈRE

Je frémis...

MIGNARD

Voyons-là ; nous rirons.

MOLIÈRE

Je m'esquive.

BRIDOIS

Puisque l'un de vous deux est Monsieur Molière, je vais la quérir.... Vous ferez le bonheur d'une femme sensible qui a des écus.

MOLIÈRE

Et soixante ans.

BRIDOIS

Cinquante-cinq au plus. Elle est bien farce, allez.

Air : Souvenez-vous en.

Je vais vite vous chercher L'objet qui doit vous toucher ; Permettez-lui d'approcher, Et surtout sans vous fâcher... Oui, c'est un objet charmant, Souvenez-vous en

Bis.

Et n'allez pas faire un pouf À la marquise d'Ampouf.

Faire un pouf : faire pouf, ne pas payer ce qu'on a acheté, ou pris en consommation à crédit chez quelque marchand. [L]

SCÈNE VI. Molière, Mignard.

MIGNARD

Demeure, nous nous amuserons.

MOLIÈRE

Je suis, forcé de te quitter ; on m'attend. Un jeune amoureux....

MIGNARD

Un amoureux.... Bon, c'est un remplaçant dans les moments difficiles.

MOLIÈRE

Bonne idée ! Reçois la vieille marquise en attendant.

MIGNARD

Je la recevrai... L'amitié va faire une corvée.

MOLIÈRE, sortant

À charge de revanche.

SCÈNE VII.

MIGNARD, seul

Il y a dans toute association humaine, l'article pertes et bénéfices. On peut bien commencer par l'article pertes, quand c'est avec Molière qu'on s'associe d'amitié.

Il feuillette ses dessins.

SCÈNE VIII. Mignard, Madame d'Ampouf.

MADAME D'AMPOUF, à part

Le voilà ; c'est lui ! N'interrompons pas ce grand homme dans ses méditations. Mon coeur trop sensible a palpité d'amour à la lecture de ses ouvrages... Il n'est pas surprenant que je me sente comme anéantie à l'aspect de ce génie immortel !... Au milieu de cent mille hommes, je l'aurais d'abord reconnu... Ses traits sont empreints d'une couleur de génie incomparable... Ah ! Molière, divin Molière, je t'aimais avant de t'avoir vu ; je t'adore maintenant ; et simple mortelle, je viens, embrasée d'un feu pur, me prosterner devant ton talent sublime !

MIGNARD

Ah ! Madame, excusez-moi ; je n'avais pas eu l'honneur de vous voir.

MADAME D'AMPOUF

Divin Molière, ne vous étonnez pas, vous, homme extraordinaire, de ma démarche extraordinaire.

MIGNARD

Mais, Madame...

MIGNARD

Permettez, Madame ; que je mette un terme à l'erreur...

MIGNARD

Souffrez que je vous le dise, Madame ; vous confondez...

MADAME D'AMPOUF

Je confonds, Monsieur ! Non, je ne confonds rien... C'est vous, coeur froid et muet, qui n'entendez pas la voix éloquente de la passion...

Air : Bouton de rose.

Un coeur sensible Devrait vous émouvoir, vraiment ; Mais vous toucher est impossible, Et vous repoussez froidement Un coeur sensible.

MIGNARD

Madame, je ne puis abuser plus longtemps de cette position.

MADAME D'AMPOUF

Subterfuges inutiles ; vous ne sentez pas, non, Monsieur, vous ne connaissez pas tout le prix d'une illustre conquête.

Même air.

Un coeur sensible En vain s'élance sur vos pas, Le vôtre demeure inflexible... Pourquoi Molière n'a-t-il pas Un coeur sensible !

SCÈNE IX. MIGNARD , Madame d'Ampouf, Armantine.

ARMANTINE

C'est Monsieur Molière à qui j'ai l'honneur de parler ?

MADAME D'AMPOUF

Oui, Madame. Mais, que dis-je ? Vous le savez mieux que moi.

ARMANTINE

Qu'Armantine est heureuse de le rencontrer !

MADAME D'AMPOUF

Heureuse ! C'est cela... J'avais une rivale.

ARMANTINE, à Mignard

Monsieur, je brûlais du désir....

MADAME D'AMPOUF

Monsieur, je brûle pour vous depuis que j'ai vu la première représentation des Précieuses ridicules.

La première représentation des Précieux ridicules eut lieu le 18 novembre 1659 à l'Hôtel du Petit-Bourbon à Paris.

ARMANTINE

J'ai fait des études.

MADAME D'AMPOUF

J'ai fait deux cents lieues pour vous prouver mon amour... Mais vous regardez Madame avec des yeux... J'en ai vu assez ; vous l'aimez, vous soupirez... vouS...

Air : Depuis longtemps j'aimais Adèle.

Ma rivale a de la jeunesse ; Mais, quoique un peu sur le retour, J'ai plus d'ardeur et de tendresse ; Vous me regretterez un jour. Il est des liaisons charmantes Qu'avec mon coeur l'on peut former ; Il vous faut des femmes savantes,

Bis.

Et pour moi, je ne sais qu'aimer.

Elle sort.

Les Femmes savantes est une comédie de Molière

SCÈNE X. Mignard, Armantine.

MIGNARD

La vieille folle veut absolument que je sois Molière... C'est Molière que vous demandez, Madame ?

ARMANTINE

C'est lui.

MIGNARD

Il va bientôt sortir de son appartement.

ARMANTINE

Me destinant au théâtre, j'ai senti le besoin de le consulter.

ARMANTINE

Il ne vous refusera pas ses conseils.

ARMANTINE

Je n'osais l'espérer. Je m'essaie dans la tragédie.

SCÈNE XI. Armantine, Molière.

MOLIÈRE

Madame, est-ce moi que vous demandez ?

ARMANTINE

Je demande les conseils de Monsieur Molière.

MOLIÈRE

Madame se destine au théâtre ?

ARMANTINE

On m'a dit que vous formiez, pour Monseigneur le Prince de Conti, une troupe de comédie et de tragédie ?

MOLIÈRE

C'est vrai.

ARMANTINE

J'ai déjà joué la tragédie.... Mais hélas ! Les peines du coeur...

MOLIÈRE

Sont profondes... Auriez-vous trouvé un infidèle ? J'ai peine à le croire.

ARMANTINE

Vous êtes trop bon... Mais j'eus le malheur d'écouter un jeune homme fort aimable ; on le nomme Belton.

MOLIÈRE

Belton !

ARMANTINE

Le perfide s'est éloigné !...

ARMANTINE

Vous consentez donc à me prendre à l'essai ?

MOLIÈRE

J'y consens de tout mon coeur. Récitez quelques vers, Madame, et vous n'aurez plus rien à désirer.

ARMANTINE

En voici, Monsieur ; ils sont d'une tragédie nouvelle dont la scène se passe à Avignon.

MOLIÈRE

À Avignon ! N'importe ; et le titre ?

ARMANTINE

Pétrarque.

MOLIÈRE

Va pour Pétrarque... J'écoute.

MOLIÈRE

Fort bien, Madame ; il y a du nerf, beau coup de nerf dans votre diction ; mais je crois que Laure fait place à la charmante Armantine, et qu'Armantine pense moins à Pétrarque qu'à Belton.

MOLIÈRE

Parfait ! Admirable ! Je vous reçois, Madame, sans autre examen.

SCÈNE XII. Molière, Armantine, Belton.

BELTON

Ô ciel ! Armantine !

ARMANTINE

C'est Belton !

MOLIÈRE

Vous le voyez, l'amour a d'heureuses rencontres. Je vous l'ai dit, belle Armantine : je vous rends votre infidèle.

ARMANTINE, à Molière

Il ne me convient pas de descendre dans son coeur ; je ne veux point d'un amour que rappellerait la contrainte ; je m'en rapporte à votre prudence, Monsieur, à votre connaissance du coeur humain... et s'il ne m'aime plus, je vais m'ensevelir dans un désert...

« Là d'un bonheur perdu j'invoquerai les charmes, Et les feux de mon coeur s'éteindront dans les larmes ! »

Elle sort.

SCÈNE XIII. Molière, Belton,

MOLIÈRE

Me voici dans une position difficile. Allons, Belton, parlez-moi franchement. Aimez-vous Armantine ?

BELTON

Monsieur Molière, je suis incapable de manquer à tant de confiance : Armantine a des talents, des qualités estimables, et je me suis senti pour elle certain penchant.

MOLIÈRE

Vous l'aimez donc ?

BELTON

J'ai cru que je l'aimais... C'était une aimable illusion... et depuis...

MOLIÈRE

Expliquez-vous.

BELTON

Depuis, j'en ai vu une autre...

MOLIÈRE

Vous êtes volage.

BELTON

Je m'étais trompé... Mais quand vous connaîtrez celle que je chéris, que j'adore, vous approuverez un sentiment inexprimable...

MOLIÈRE

Je dois compatir à vos faiblesses ; je connais les hommes, je me connais, et j'ai aussi les miennes.

BELTON

Vous aimez...

MOLIÈRE

La plus séduisante des femmes.

BELTON

C'est comme la mienne.

Air : De la prison de Pélagie,

Elle est douce, elle est bienfaisante,

SCÈNE XIV. Molière, Belton, Sophie.

SOPHIE

Je crois qu'on vient de me nommer.

MOLIÈRE

C'est elle !

BELTON

C'est Sophie !

SOPHIE

Que signifie ce langage ?

MOLIÈRE

Je ne le vois que trop bien ; vous connaissez mes sentiments, Sophie ; j'ai un rival ; Belton vous aime.

MOLIÈRE

Nous avons tort, tous deux tort, je l'avoue.

BELTON

Mais vous êtes aussi indulgente que jolie.

SOPHIE

J'en conviens ; cependant, je ne puis aimer que, l'un de vous.

MOLIÈRE

C'est juste.

BELTON

Eh bien, prononcez, et que celui qui n'aura pas eu le bonheur de vous plaire, s'éloigne sans murmurer.

MOLIÈRE

J'y souscris.

BELTON

Et moi, j'ai mon congé !

MOLIÈRE

Que de bonheur !... Belton, vous revenez à votre Armantine ?

SCÈNE XV. Sophie, Molière, Belton, Armantine, Le Grenadier Valaurier.

ARMANTINE

Messieurs, permettez-moi de vous présenter mon frère, le courageux Valaurier ; il revient de l'armée d'Italie.

SOPHIE

Un grenadier français ! C'est un brave.

MOLIÈRE

Qu'il soit le bienvenu.... Et toi, Belton, amende ton coeur.

BELTON

Vous le voulez, Monsieur Molière ; allons, je me rends ! Armantine...

ARMANTINE

Ingrat !

BELTON

Je reviens à vous pour jamais.

ARMANTINE

Je vous pardonne... Valaurier, voici mon époux, votre frère.

VALAURIER

Mon frère ! De tout mon coeur.

Il lui prend la main.

MOLIÈRE

Vous allez vous fixer dans cette ville ?

SCÈNE XVI. Les Mêmes, Madame Laforest

LAFOREST

Eh bien, Monsieur, avez-vous engagé définitivement cet excellent jeune homme ?

MOLIÈRE

Il est des nôtres.

LAFOREST

Tant mieux !

Air : Les cancans.

L'amoureux, l'amoureux, Reste avec nous, je le veux ; Par ses voeux gracieux Il rendra mon coeur joyeux ! N'allez pas croire pourtant Que j'y pense pour amant, Et sur cet événement Ne faites pas de cancan...

Parlant.

Non, Messieurs, car je ne les aime pas ; Monsieur Molière le sait mieux que personne... Si l'on parle d'une jeune fille du quartier qui a eu une petite faiblesse ; de la femme d'un de nos acteurs qui se soit oubliée un instant, cela ne me regarde pas, je ne dis rien. Mais quand on m'intéresse comme ce jeune homme, cet aimable Belton, il m'est bien permis de dire :

Achevant l'air.

L'amoureux, l'amoureux, Reste avec nous, je le veux ; Par ses voeux gracieux Il rendra mon coeur joyeux !

SCÈNE XVII et dernière. Tous les personnages.

MADAME D'AMPOUF

Messieurs, j'ai retenu tous les équipages de Briois, et je vous propose une partie à Vaucluse.

MOLIÈRE

J'accepte ; et toi Mignard ?

MIGNARD

Je suis prêt ; j'ai mes crayons.

MADAME D'AMPOUF

Et mon amour.

MOLIÈRE

Sophie vient avec nous ?

SOPHIE

Je ne vous quitte plus.

MOLIÈRE

Qu'il sera doux de voyager entre l'amour et l'amitié !

BELTON

Armantine

ARMANTINE

Méchant !... Nous sommes du voyage.

MOLIÈRE

Les voitures sont prêtes ; partons pour la Fontaine de Vaucluse.

VAUDEVILLE.

Air : Via c' que c'est qu' l'exactitude.

310 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0