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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Tamerlan ou La Mort de Bajazet

Nicolas Pradon· créée en 1676· 5 actes· 1 612 vers· 8 personnages

Représenté pour la première fois en janvier 1676 à l'Hôtel de Bourgogne.

Personnages

  • TAMERLAN, Empereur des Tarares
  • BAJAZET, Empereur des Turcs
  • ASTÉRIE, fille de Bajazet
  • ANDRONIC, Prince Grec, réfugié à la Cour de Tamerlan
  • LÉON, confident d'Andronic
  • TAMUR, capitaine des Gardes de Tamerlan
  • ZAÏDE, confidente d'Astérie
  • SUITE DE GARDES
MONSIEUR,

À MONSIEUR DESMARET, CONSEILLER DU ROI EN TOUS SES CONSEILS, et maître des Requêtes ordinaire de son Hôtel.

Vous m'avez trop fait connaître que vous étiez ennemi des louanges, pour vous en donner ; ainsi n'ayez plus de crainte d'une épitre dédicatoire. Je supprime dans celle-ci (puisque vous le voulez) jusques aux moindres choses qui pourraient alarmer votre modestie. Cependant prenez garde, que pour éviter une affaire avec elle, vous ne m'en fassiez une avec la Verité. Mais, MONSIEUR, vous en répondrez et pour elle et pour moi ; j'aime mieux la condamner au silence, que de lui servir d'un faible interprète : D'ailleurs vous faites assez connaître ce que vous valez, sans avoir besoin qu'un autre que votre mérite en parle pour vous. Tout le monde sait avec quelle assiduité vous vous acquittez des emplois qui vous attachent incessamment auprès de MONSEIGNEUR votre oncle, et que vous donnez tout au travail et rien au plaisir, lorsque vous êtes dans le plus bel âge de le prendre ; Mais, MONSIEUR, je vois que ceci pourrait encore vous déplaire, et j'aime mieux vous offrir TAMERLAN, qui vous épargnera la fatigue d'une épître plus longue. J'espère que malgré le grand nombre d'affaires qui vous environnent, vous donnerez quelques moments à la lecture de cet ouvrage, et que vous me ferez la grâce de le recevoir comme une marque du respect avec lequel je suis,

MONSIEUR, Votre très humble et très obéissant Serviteur,

PRADON.

AU LECTEUR

Je ne ferai point ici l'Apologie de cette pièce ; il suffit pour lui servir de sauvegarde contre la Critique la plus envenimée, qu'elle ait eu l'honneur de plaire au plus Grand Roi du Monde, et à la plus galante et la plus spirituelle Cour de l'Europe ; après cela, je dois être plus que content, et me mettre fort peu en peine, lorsqu'elle a été universellement approuvée de tous les honnêtes gens, de la malice et du chagrin de quelques particuliers : ceux-ci ont fait tout leur possible, ou par eux, ou par leurs organes, pour la décrier et pour la perdre. À la vérité je ne croyais pas être encor digne d'un si grand déchaînement, mais l'envie m'a trop fait d'honneur, et m'a traité en plus grand auteur que je ne suis. Si Thisbé n'avait pas été si loin, peut-être qu'on eut laissé un libre cours à Tamerlan, et qu'on ne l'eût pas étouffé (comme on a fait) dans le plus fort de son succès. C'est le jugement que tous les gens désintéressés, et qui n'agissent point par les ressorts de la Cabale, ont fait de cette injustice, qui m'a été plus glorieuse dans le monde, qu'un plus ample succès. Cependant je ne doute pas qu'il n'y ait plusieurs fautes dans cet ouvrage, je ne prétends pas être infaillible ; et si nos maîtres du théâtre, qui y règnent avec tant d'Empire et de justice, sont exposés eux-mêmes à des Critiques qui leur ont donné tant d'émotion, pourquoi un jeune auteur qui commence, et qui n'est encor qu'à sa seconde pièce, en serait-il plus exempt qu'eux ? Il serait seulement à souhaiter que ces Messieurs tinssent le même langage qu'ils font tenir à leurs héros, qu'en faisant admirer leurs ouvrages, ils fissent admirer en même temps leur procédé, et que les sentiments de leur coeur fussent aussi généreux et aussi grands que ceux de leur esprit : Ils ne s'abaisseraient point à crier quand on leur imite une syllabe sur des choses qui ne sont point de beauté, qui n'ont aucun brillant particulier, et dont tout le monde aurait été contraint de se servir nécessairement, dans des incidents tirés des entrailles d'un sujet, comme des 24. lettres de l'alphabet, qui doivent être communes à tous ceux qui se mêlent d'écrire.

D'ailleurs s'ils faisaient réflexion sur plusieurs de leurs pièces, ils verraient, qu'ils sont eux-mêmes encor moins scrupuleux sur des imitations plus fortes, et on pourrait leur faire connaître qu'ils se souviennent aussi bien des Modernes que des Anciens, et qu'ils possèdent avec autant d'avantage les beautés de Tristan, de Mairet et de Rotrou, que celles d'Homère, de Sophocle et d'Euripide. Au reste, je n'entrerai point dans le détail de cet ouvrage, je l'expose au Public afin qu'il en juge lui-même, sans tâcher de le prévenir inutilement. J'ai fait un honnête homme de Tamerlan, contre l'opinion de certaines Gens, qui voulaient qu'il fut tout-à-fait brutal, et qu'il fit mourir jusques aux Gardes. J'ai tâché d'apporter un tempérament à sa férocité naturelle, et d'y mêler un caractère de grandeur et de générosité, qui est fondé dans l'Histoire, puis qu'il refusa l'Empire des Grecs, et qu'il a été un des plus grands Hommes du Monde : cela se peut voir dans Calchondile, et sur tout dans une traduction d'un auteur Arabe, où la Vie de Tamerlan et ses grandes actions sont écrites tout au long. J'ai intitulé la Piece, Tamerlan, ou la Mort de Bajazet, puisque c'est la mort de Bajazet qui en fait la catastrophe. Je ne dirai rien de son caractère, l'Histoire nous marque assez que ce Prince fut intrépide, et méprisa Tamerlan et la vie, jusqu'au dernier soupir. Voilà tout ce que j'avais à dire sur cette Tragédie, peut-être vivra-t-elle autant sur le papier ; que certains Ouvrages qui ne tirent leur succès que de la Déclamation, dont les auteurs sont les maîtres, et qui ne réussit que pour eux. Je souhaite que si celui-ci m'a attiré leurs mauvaises intentions, je me rende encor plus digne à l'avenir de leur chagrin. Le lecteur me fera assez de justice, pour ne me pas imputer quelques fautes qui se sont coulées dans l'impression, et que j'ai marquées à la fin de la pièce.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Andronic, Léon.

ANDRONIC

Je l'avoue, il est vrai, je ne l'ai que trop tendre La gloire m'a parlé, l'amour s'est fait entendre, Et les suivant tous deux, j'ai donné tour-à-tour Tout mon sang à la Gloire, et mon coeur à l'Amour. Le Camp de Pruze a vu mes premières alarmes, J'y répandis du sang, et j'y verse des larmes ; Mon bras fut l'instrument des maux que j'ai souffert. Ce jour me vit donner et recevoir des fers ; Et si j'en accable cette illustre famille, Bajazet fut vengé par les yeux de sa fille. Oui, dans le même instant que plein de ma fureur Mon coeur ne respirait que carnage et qu'horreur, Que sortant tout sanglant des bras de la Victoire, Je croyais arriver au comble de la Gloire, Un coup d'oeil m'arrêta, je me sentis charmé, Ce coeur victorieux fut vaincu, désarmé, Et vit sa liberté tremblante et fugitive, S'enchaîner et se perdre aux pieds de ma captive. Enfin j'en fus aimé ; que de soupirs, de soins Dont l'Amour et nous seuls ont été les témoins ! Que d'ennui, de contrainte, et que de violence Ont serré les doux noeuds de notre intelligence ! Tu connais Bajazet, outré de son malheur Il fallait l'arracher à aa propre fureur : Cet orgueilleux captif qui sait trop se connaître. Tout esclave qu'il est, bravait toujours son Maître ; Et le fier Tamerlan ne pouvant le souffrir, Cent fois je l'ai vu prêt à le faire périr. Juge de nos douleurs : l'adorable Astérie,. Qui voyait que son père allait perdre la vie, Me venait toute en pleurs demander du secours ; J'y voyais en tremblant, j'en arrêtais le cours, Je tâchais de fléchir la fierté de son Père, Et courais du Tartare adoucir la colère. Voila les embarras et tes soins douloureux Qui surent trop unir deux amants malheureux ; Notre âme de nos feux également atteinte, A nourri notre amour de douleurs et de crainte, Et la foule des maux que je dois prévenir, Léon, me fait encor trembler pour l'avenir.

SCÈNE II. Bajazet, Andronic.

BAJAZET

Son indigne pitié rallume ma colère ; Mais Tamerlan peut-être en mon funeste sort. Enviera quelque jour la gloire de ma mort. Cette feinte pitié que marque le Tartare, Aigrie mon désespoir par sa douleur barbare ; Et lorsqu'il voit la mort qui vient à mon secours,, Prête à briser mes fers, en terminant mes jours, Sa pitié politique, et sa fatale envie, Veulent malgré la mort m'enchanter à la vie, Et donner en spectacle aux yeux de l'Univers. Un Empereur qui traîne et sa vie et ses fers. Ainsi je ne veux plus d'une vie importune, Triste et funeste objet des coups de la fortune. J'ose m'ouvrir à vous ; car loin d'être ennemis, Je vous ai toujours vu pour moi le coeur d'un fils, Seigneur, et j'eus pour vous depuis l'âme d'un père, Mais, le Ciel fit cette âme et trop grande et trop fière, Pour souffrir plus longtemps les injures du sort ; Je veux sortir des fers, ou courir à la mort. Ce n'est point avec vous, Prince, que je dois feindre, J'ai su depuis longtemps me taire et me contraindre, Et je n'ai point voulu vous charger d'un secret Qui put vous entraîner au sort de Bajazet. Je sais que Tamerlan vous chérît, vous appuie, Je respecte en vous deux l'amitié qui vous lie ; Et pour mes intérêts je ne fais point de voeux Qui tentent la vertu d'un ami généreux. Ainsi, j'ai bien voulu, Prince, vous faire entendre Que pour ma liberté je vais tout entreprendre, Mais que tout mon espoir dans un si beau dessein Est de mourir au moins les armes à la main.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Tamerlan, Andronic, Tamur, Capitaine des Gardes, Suite de Gardes.

SCÈNE V.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Astérie, Zaïde.

SCÈNE II. Tamerlan, Astérie, Zaïde, Suite de Tamerlan.

TAMERLAN

Moi, Madame.

ASTÉRIE, à part

Ah Ciel !

SCÈNE III. Astérie, Zaïde.

SCÈNE IV. Andronic, Astérie, Zaïde.

SCÈNE V. Léon, Andronic, Astérie, Zaïde.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Bajazet, Andronic, Gardes.

BAJAZET, en entrant

Non, je n'écoute rien.

SCÈNE II. Tamerlan, Tamur Capitaine des Gardes, Bajazet, Andronic, Suite de Taimrlan.

SCÈNE III. Andronic, Tamerlan.

SCÈNE IV. Astérie, Tamerlan, Andronic.

SCÈNE V. Andronic, Astérie.

SCÈNE VI. Bajazet, Astérie.

BAJAZET

Épouser Tamerlan, fais un plus noble effort, Oui, perdons-nous plutôt, et courrons à la mort ; Astérie, est-ce ainsi qu'une servile crainte, Te peut faire subir une indigne contrainte, Et dans quelque revers qui nous puisse accabler, Le sang de Bajazet doit-il jamais trembler ? Ah ! Si pour éviter la mort qui me menace, J'achetais à ce prix et ma vie et ta grâce, Que je pusse aujourd'hui jusques là me trahir, Quand je l'ordonnerais, devrais-tu m'obéir ? Ma Fille, soutiens mieux la fierté de ton père, Entends la triste voix d'Ortobule ton frère, Qui tout sanglant encore, et tout percé de coups, Méprise Tamerlan, et brave son courroux : Regarde, imite, sur ta mère la sultane, Qui soutint jusqu'au bout la grandeur Ottomane, Et qui nous donne à tous en ce funeste sort L'exemple de braver le tyran et la mort. Pour moi, tu le sais bien, je suis trop las de vivre, Mon malheureux destin s'obstine à me poursuivre ; J'avais tenté la fuite, il n'a pu le souffrir, Enfin j'avais voulu me sauver, ou mourir ; Il m'a trahi, pour lui ma haine est implacable, Je ne fais que gémir dans l'horreur qui m'accable, La douceur et la paix par un coup si mortel Ont fait avec mon coeur un divorce éternel ; Dans ce comble de maux où ce revers me plonge, Tu vois que le chagrin me dévore, me ronge, Qu'il entretient ma rage, et que dans ma douleur Je n'attends que la mort pour finir mon malheur ; Mais je ne puis souffrir qu'un hymen si funeste M'immole tous tes jours pour le peu qui m'en reste.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Andronic, Léon.

SCÈNE II. Astérie, Zaïde, Andronic.

SCÈNE III. Tamerlan, Astérie, Andronic, Zaïde, Tamur,Gardes.

SCÈNE IV. Tamerlan, Astérie, Zaïde.

TAMERLAN

Madame, vous voyez à quel point il m'irrite, C'est mon rival, je suis pour lui barbare, Scythe, Je répandrai du sang, tout me sera permis, Maîtresse, père, amant, tous sont mes ennemis. Il faut que de leur sort votre bouche décide, Pour sauver Andronic, qu'il épouse Araxide, Résolvez l'y vous-même, et rejetant ses voeux, Pour sauver Bajazet satisfaites mes feux, Voilà le seul secret d'apaiser ma colère, Quittez, abandonnez l'Amant pour votre père ; Si l'un et l'autre enfin ne subisse mes lois, Vous les verrez tous deux pour la dernière fois.

Scythes : La Bible fait descendre les Scythes de Magog, fils de Japhet. Établis dabord sur l'Arxa, et l'Iaxarte, ils étendirent au loin leurs conquêtes, soumirent une partie de l'Europe et de l'Asien tinrent pendant 28 ans l'Asie Mineure sous leur joug (634-596), et pénétrèrent jusqu'en Égypte. Les plus grands conquérants Cyrus, Darius Ier, Alexandre, tentèrent en vain de les dompter.

SCÈNE V. Astérie, Zaïde.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Astérie, Zaïde.

SCÈNE II. Tamerlan, Tamur Capitaine des Gardes de Tamerlan.

SCÈNE III. AStérie, Zaïde, Tamerlan.

ASTÉRIE, à part

Ah Ciel !

SCÈNE IV. Andronic, Un Garde, Tamerlan, Astérie, Zaïde.

SCÈNE V. Bajazet, Tamur, Tamerlan, Andronic, Astérie, Zaïde, Suite de Gardes.

Elle sort.

SCÈNE DERNIÈRE. Andronic, Tamerlan.

1 612 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0