Tragédie en musique en vers
Amadis
Représenté pour la première fois 15 janvier 1684 devant S. M., au Théâtre du Palais-Royal.
Personnages
- URGANDE, célèbre enchanteresse, épouse d'Alquif
- ALQUIF, célèbre enchanteur, époux d'Urgande
- SUIVANTES D'URGANDE
- SUIVANTS D'ALQUIF
PROLOGUE
Le théâtre représente les lieux qu'Urgande et Alquif ont choisis, pour y demeurer enchantés et assoupis avec leur suite. Un éclair et un coup de tonnerre commencent à dissiper l'assoupissement d'Urgande, d'Alquif et de leur suite.
OUVERTURE.
URGANDE ET ALQUIF sous un riche pavillon
Ah j'entends un bruit qui nous presse De nous rassembler tous, Le charme cesse Éveillons-nous.LES SUIVANTS D'ALQUIF ET LES SUIVANTES D'URGANDE, s'éveillent et répètent ces deux vers
Le charme cesse... Éveillons-nous.URGANDE ET ALQUIF
Esprits, empressés à nous plaire, Vous, qui veillez ici pour notre sûreté, Votre soin n'est plus nécessaire, Vous pouvez désormais partir en liberté. Que le ciel annonce à la Terre La fin de cet enchantement, Brillants éclairs, bruyant tonnerre, Marqués avec éclat ce bienheureux moment.LE CHOEUR
Que le ciel annonce à la Terre La fin de cet enchantement, Brillants éclairs, bruyant tonnerre, Marqués avec éclat ce bienheureux moment.Pendant le Choeur, les Génies qui veillaient à la sûreté d'Alquif, d'Argande et de leur suite, s'envolant, au bruit du tonnerre et à la lueur des éclairs.
Le suite d'Alquif et d'Urgande témoigne par des danses et des chants, la joie qu'elle ressent de ce que l'enchantement est fini.
URGANDE
Les plaisirs nous suivront désormais ; Nous allons voir nos désirs satisfaits. Vivons sans alarmes, Vivons tous en paix. Revenez, reprenez tous vos charmes, Jeux innocents, revenez pour jamais. Il est temps que l'aurore vermeille Cède au soleil, qui marche sur ses pas ; Tout brille ici-bas. Il est temps que chacun se réveille ; L'amour ne dort pas, Tout sent ses appas. L'aimable Zéphire Pour Flore soupire ; Dans un si beau jour, Tout parle d'amour.URGANDE
Lorsqu'Amadis périt, une douleur profonde Nous fit retirer dans ces lieux : Un charme assoupissant devait fermer nos yeux, Jusqu'au temps fortuné que le destin du monde Dépendrait d'un héros, encore plus glorieux.ALQUIF
Ce héros triomphant veut que tout soit tranquille ; En vain, mille envieux s'arment de toutes parts ; D'un mot, d'un seul de ses regards Il sait rendre, à son gré, leur fureur inutile.URGANDE ET ALQUIF
C'est à lui d'enseigner Aux maîtres de la terre Le grand art de la guerre ; C'est à lui d'enseigner Le grand art de régner.LE CHOEUR
C'est à lui d'enseigner Aux maîtres de la terre Le grand art de la guerre ; C'est à lui d'enseigner Le grand art de régner.URGANDE
Retirons Amadis de la nuit éternelle ; Le ciel nous le permet, un sort nouveau l'appelle Où son sang régnait autrefois.ALQUIF
Nous ne saurions choisir de demeure plus belle. Allons être témoins de la gloire immortelle D'un roi, l'étonnement des rois, Et des plus grands héros le plus parfait modèle.URGANDE ET LE CHOEUR
Suivons l'amour, c'est lui qui nous mène ; Tout doit sentir son aimable ardeur. Un peu d'amour nous fait moins de peine Que l'embarras de garder notre coeur. Malgré nos soins, l'Amour nous enchaîne ; On ne peut fuir ce charmant vainqueur ; Un peu d'amour nous fait moins de peine Que l'embarras de garder notre coeur.On danse.
ACTE I
Le théâtre représente un Arc de triomphe, élevé près de la Ville capitale des États du Roi Lisvart, père d'Oriane.
SCÈNE PREMIÈRE. Amadis, Florestan ;
FLORESTAN
Je reviens dans ces lieux pour y voir ce que j'aime ; Mais au sang qui nous joint, je fais ce que je dois : Je ne puis vous laisser, sans une peine extrême, Dans la douleur où je vous vois. Le grand coeur d'Amadis doit être inébranlable ; Quel malheur peut troubler un héros indomptable, Vainqueur des fiers tyrans et des monstres affreux.FLORESTAN
Sans cesse vous volez de victoire en victoire, Votre grand nom s'étend aussi loin que le jour : Si vous vous plaignez de l'amour, Consolez-vous avec la gloire.AMADIS
J'ai choisi la gloire pour guide, J'ai prétendu marcher sur les traces d'Alcide ; Heureux ! si j'avais évité Le charme trop fatal dont il fut enchanté ! Son coeur n'eut que trop de tendresse, Je suis tombé dans son malheur ; J'ai mal imité sa valeur, J'imite trop bien sa faiblesse. J'aime Oriane, hélas ! Je l'aime sans espoir.FLORESTAN
Que vous peut-elle offrir, que d'inutiles larmes ? L'empereur des Romains sur son trône l'attend.AMADIS
FLORESTAN
SCÈNE II. Corisande, Florestan, Ritournelle.
CORISANDE
Florestan !FLORESTAN
Corisande !CORISANDE ET FLORESTAN
Ô bienheureux moment Qui finit mon cruel tourment ! Après la rigueur extrême D'un fatal éloignement ; Que c'est un plaisir charmant De revoir ce que l'on aime !CORISANDE
Au tendre amour, qui me tient sous sa loi, Si votre coeur eût été bine sensible Vous eût-il été possible De vous éloigner de moi ?SCÈNE III. Oriane, Florestan, Corisande.
ORIANE
Non, ne défendez point un si volage amant. Sa première amour est finie : Il adore Briolanie. Le confident de sa nouvelle ardeur N'a que trop bien su m'en instruire : Il n'est plus permis à mon coeur De se laisser séduire.CORISANDE
Êtes-vous moins aimable qu'elle ?ORIANE
Non, non, ce n'est qu'un artifice Dont il couvre son injustice, Il sera trop content de ne me jamais voir.CORISANDE
L'injustice serait étrange De vouloir ajouter la feinte au changement : Du moins un grand coeur, quand il change, Doit changer sans déguisement.ORIANE
L'ingrat, un peu plus tard aurait changé son crime ! Je vais devenir la victime Du devoir, qui règle mon sort. L'inconstant n'a-t-il pu se faire un peu d'effort ? De lui-même bientôt son coeur allait dépendre : Eh ! Que n'attendait-il mon hymen, ou ma mort, Il ne devait plus guère attendre. Que j'ai de peine à cacher mes ennuis ?SCÈNE IV. Oriane, Florestan, Corisande, Troupe de combattants de deux différents partis, Nymphes de la suite d'Oriane, Peuples.
Les deux partis font divers combats, et les victorieux portent aux pieds d'Oriane, les armes qu'ils ont gagnées.
UNE SUIVANTE D'ORIANE alternativement avec le choeur des femmes
Que des plaisirs enchanteurs Vous s'empresser sur vos traces ! Vous triomphez, heureux vainqueurs. Quels hommages plus flatteurs ! À nos yeux la main des grâces Va joindre à vos lauriers les plus aimables fleurs.Oriane donne au chef du Parti vaincu une couronne de lauriers et myrte de fleuri ; et les nymphes, des couronnes de laurier aux autres vainqueurs.
ACTE II
Le théâtre change et représente une forêt, dont les arbres sont chargés de trophées ; on voit dans le fond un pont et une forteresse au bout.
SCÈNE PREMIÈRE.
SCÈNE II. Arcalaüs, Arcabonne.
ARCABONNE
Il faut avouer ma faiblesse. Pour commencer à m'en punir. Un héros, contre un monstre, un jour prit ma défense, J'étais morte sans son secours. Il ne voulut, pour récompense, Que le plaisir secret d'avoir sauvé mes jours. Je n'ai point su quel héros m'a servie ; Je m'informai de son nom vainement : Mais son casque tomba, je le vis un moment, Ce moment fut fatal au reste de ma vie. Cet inconnu, si généreux, Ne me parut que trop aimable ; Il m'en revient sans cesse une image agréable, Qui me plaît plus que je ne veux. J'ai honte de mon trouble extrême ; Je fuis partout l'amour, je sens partout ses traits ; Je cherche en vain les paisibles forêts ; Hélas ! Jusqu'au silence même, Tout me parle de ce que j'aime.ARCALAÜS
L'amour n'est qu'une vaine erreur, On n'en est point surpris quand on veut s'en défendre. Est-ce à vous d'avoir un coeur tendre ? Votre coeur tout entier n'est dû qu'à la fureur.ARCABONNE
Non, je ne connais plus mon coeur. L'amour qu'il a bravé le réduit à se rendre : Tout barbare qu'il est, il se laisse surprendre D'une douce langueur. Non, je ne connais plus mon coeur.ARCALAÜS
Délivrez-vous de l'esclavage Où l'amour vous engage. Vous qui savez commander aux enfers, Ne sauriez-vous briser vos fers ?ARCABONNE
Vous m'avez enseigné la science terrible Des noirs enchantements, qui font pâlir le jour ; Enseignez-moi, s'il est possible, Le secret d'éviter les charmes de l'Amour.ARCALAÜS
Songez que notre sang nous demande vengeance. Amadis l'a versé ; sa valeur nous offense : Le superbe Amadis a terminé le sort Du redoutable Ardan, notre malheureux frère...ARCABONNE ET ARCALAÜS
Irritons notre barbarie : Écoutons notre sang qui crie : Périsse l'ennemi qui nous ose outrager. Ah, qu'il est doux de se venger !ARCABONNE
L'espoir de la vengeance aujourd'hui me console, De tout ce que l'amour m'a causé de tourments. Hâtez-vous de livrer à mes ressentiments, L'ennemi qu'il faut que j'immole.ARCALAÜS
Laissez-moi l'engager dans mes enchantements.Arcabonne se retire, Arcalaüs demeure dans la forêt et aperçoit Amadis qui s'avance.
SCÈNE III.
ARCALAÜS, seul
Dans un piège fatal son mauvais sort l'amène. Esprits malheureux, et jaloux, Qui ne pouvez souffrir la vertu qu'avec peine ; Vous dont la fureur inhumaine, Dans les maux qu'elle fait trouve un plaisir si doux ; Démons, préparez-vous À seconder ma haine ; Démons, préparez-vous À servir mon courroux.Arcalaüs se retire dans le fort qui est au bout du pont.
SCÈNE IV.
SCÈNE V. Corisande, Amadis, Corisande.
AMADIS
Qui m'appelle ?CORISANDE
Protégez la vertu, que l'injustice opprime. Secourez Florestan, même sang vous anime ; Il était, comme vous, l'appui des malheureux. Je n'ai pu retenir son coeur trop généreux ; Aux pleurs d'une inconnue il s'est laissé séduire. La perfide a su le conduire Dans des enchantements affreux.AMADIS
J'ai vu le danger sans effroi Lorsque mes jours heureux étaient dignes d'envie ; Puis-je craindre la mort, dans un temps où la vie N'est plus qu'un supplice pour moi ?AMADIS
Allons.SCÈNE VI. Arcalaüs, Suivants d'Arcalaüs, Amadis, Corisande.
ARCALAÜS, empêchant Amadis de passer sur le pont
Arrête, audacieux ; Arrête, j'entreprends de garder ce passage. Vois ces marques de mes exploits, Vois combien de guerriers m'ont cédé la victoire. Joins un nouveau trophée à ceux que dans ces bois J'ai fait élever à ma gloire.CORISANDE
Rendez-moi Florestan.ARCALAÜS
Allez, suivez ses pas, Suivez votre amant au trépas.Les suivants d'Arcalaüs emmènent Corisande.
SCÈNE VII. Amadis, Troupe de de Bergères et de Bergers.
Plusieurs démons et des monstres terribles, s'efforcent en vain d'étonner et d'arrêter Amadis ; d'autres démons, sous la forme de nymphes, de bergères et de bergers, prennent la place des monstres, et enchantent Amadis.
LE CHOEUR
Non, non, pour être invincible, On n'en est pas moins sensible, Quel vainqueur a résisté Au charme de la beauté.On danse
DEUX BERGÈRES, UN BERGER alternativement avec le CHOEUR
Vous ne devez plus attendre Rien qui trouble vos désirs. Cédez aux plaisirs Qui viennent vous surprendre. Cédez, il est temps de vous rendre Cédez, rendez-vous Aux charmes les plus doux.On danse.
AMADIS, enchanté, et croyant voir Oriane
Est-ce vous, Oriane ! Ô ciel ! Est-il possible ! Votre coeur contre moi n'est-il plus irrité ? L'éclat de vos beaux yeux dans ce bois écarté Chasse ce que l'enfer a formé de terrible. Que vivre loin de vous est un supplice horrible ! Quel plaisir de vous voir ! que j'en suis enchanté ! Disposez de ma vie et de ma liberté.Amadis met ses armes entre les mains de la bergère qu'il prend pour Oriane, et la suit avec empressement.
ACTE III
Le théâtre change et représente un vieux palais ruiné, on y voit le tombeau d'Ardan-Canile et plusieurs différents cachots.
SCÈNE I. Florestan, enchaîné et enfermé dans un cachot ; Corisandre, enchaînée et enfermée dans un autre cachot, Troupe de captives et de captifs enfermés ; Troupe de Geôliers.
CHOEUR DES CAPTIVES ET DES CAPTIFS
Ciel ! Finissez nos peines.CHOEUR DES GEOLIERS
Vos clameurs seront vaines.CHOEUR DES CAPTIVES ET DES CAPTIFS
Ciel ! Ô ciel ! Quel supplice, hélas !CHOEUR DES GEOLIERS
Le ciel ne vous écoute pas.SCÈNE II. Arcabonne et les mêmes acteurs de la scène précédente.
Arcabonne, conduite et portée en l'air par des démons, descend dans le palais ruiné.
ARCABONNE
Il est temps de finir votre plainte importune. Sortez, traînez ici vos fers.Les geôliers ouvrent les cachots, et les captifs en sortent.
CHOEUR DES CAPTIVES ET DES CAPTIFS
Contentez-vous des maux que nous avons soufferts ; Faites cesser notre infortune.ARCABONNE
Vous allez cesser de souffrir, Malheureux, vous allez mourir. Bientôt l'ennemi qui m'outrage Sera remis en mon pouvoir : Et plus je suis près de le voir, Plus je sens augmenter ma rage. Le sang, ou l'amitié vous unit avec lui, Vous périrez tous aujourd'hui. Toi qui dans ce tombeau n'est plus qu'un peu de cendre Et qui fut de la terre autrefois la terreur. Reçois le sang que ma fureur S'empresse de répandre. Qu'entend-je ! Quel gémissement Sort de ce monument ? Je vais répondre à votre impatience, Mânes plaintifs, cessez de murmurer. Je punirai qui nous offense Par la plus cruelle vengeance Que la rage puisse inspirer, Je vais répondre à votre impatience, Mânes plaintifs, cessez de murmurer.SCÈNE III. L'Ombre d'Ardan-Canile et les Acteurs de la scène précédente.
L'OMBRE D'ARDAN-CANILE, sortant de son tombeau
Ah ! Tu me trahis, malheureuse.ARCABONNE
J'ai juré d'achever une vengeance affreuse, Voyez quelle est l'ardeur de mes ressentiments.SCÈNE IV. Amadis enchaîné, Troupe de soldats, qui gardent Amadis, et les acteurs de la scène précédente.
ARCABONNE, un poignard à la main, s'approche d'Amadis
Meurs !... Que mes sens sont interdits ! Ô Ciel ! Que vois-je ? Est-ce Amadis !ARCABONNE
Quoi, l'ennemi dont j'ai juré la mort, Est le héros qui m'a sauvé la vie ? Qu'est-ce que j'entreprends ? un trépas inhumain De mon libérateur serait la récompense ? Non, une cruelle vengeance Contre vos jours m'a fait armer en vain : Une juste reconnaissance Me fait tomber les armes de la main. Vivez, quittez vos fers, ne craignez plus ma haine. Quel prix vous puis-je offrir pour ce que je vous dois ?AMADIS
D'innocents malheureux ont trop souffert pour moi ; Le seul prix que je veux, c'est de briser leur chaîne.ARCABONNE
Allez en liberté . goûtez un doux repos : Rendez grâces à ce héros.Arcabonne fait remettre en liberté Florestan, Corisandre, et les autres captifs et captives ; mais elle retient Amadis et l'emmène avec elle. Les captifs et les captives se réjouissent de la liberté qui leur est rendue.
FLORESTAN, CORISANDE, LE CHOEUR
On danse.
ACTE IV
Le théâtre représente une île agréable.
SCÈNE I. Arcalaüs, Arcabonne.
ARCALAÜS
Par mes enchantements Oriane est captive, Sa beauté causa nos malheurs : Dans ces lieux, sans pitié, j'entends sa voix plaintive, Et j'aime à voir couler ses pleurs. Notre ennemi l'aimait, il a tout fait pour elle ; Il combattait pour l'obtenir.ARCALAÜS
ARCABONNE
Que vous êtes heureux de n'avoir à songer Qu'à haïr, et qu'à vous venger ! Hélas ! Dans notre ennemi même J'ai trouvé l'inconnu que j'aime.ARCALAÜS
Vous aimez Amadis ! Il voit encore le jour ! Quoi ! Sur votre vengeance un lâche amour l'emporte ?ARCALAÜS
Quelle faiblesse est plus étrange ! Notre ennemi mortel devient votre vainqueur ? Malgré tant de serments, votre perfide coeur Du parti d'Amadis se range ! Parjure ! Ah, c'est de vous qu'il faut que je me venge !ARCABONNE
Je l'aime, malgré moi, cet ennemi charmant ; Je n'en puis être aimée, une autre a su lui plaire : Je vous défie, avec votre colère, D'inventer pour mon châtiment Un plus cruel tourment.ARCALAÜS
Pour augmenter votre supplice, Il faut vous faire voir ces deux amants heureux ; Avant que ma vengeance en fasse un sacrifice, Il faut que l'hymen les unisse...ARCABONNE
Ah ! Que plutôt cent fois ils périssent tous deux. Entre l'amour et la haine cruelle J'ai cru pouvoir me partager ; Mais dans mon coeur l'amour est étranger, Et la haine m'est naturelle.ARCABONNE, voyant approcher Oriane
Ma rivale gémit : que ses maux me sont doux ! Pour punir ces amants, j'imagine une peine Digne de ma fureur, et de votre courroux ; C'est peu d'une mort inhumaine...ARCALAÜS
Puis-je encore me fier à vous ?SCÈNE II.
ORIANE, seule
À qui pourrai-je avoir recours ? C'est de vous, juste Ciel ! Que j'attends du secours, Sur ces bords inconnus, un enchanteur barbare Dispose de mes tristes jours : L'enfer contre moi se déclare ; À qui pourrais-je avoir recours ? C'est de vous, juste Ciel ! que j'attends du secours. Autrefois Amadis aurait pris ma défense : Mais l'inconstant m'oublie, et suit une autre loi. Pourquoi m'en souvenir ? Pourquoi N'oublier pas de lui jusqu'à son inconstance ? Ici, loin de toute assistance, Je tremble d'un mortel effroi ; Eh ! Faut-il encore que je pense À qui ne pense plus à moi ?SCÈNE III. Arcalaüs, Oriane.
ARCALAÜS
Je vous entends, cessez de feindre. Plaignez-vous d'Amadis ; je ne veux pas contraindre Un si juste courroux.ORIANE
J'ai tant de sujet de m'en plaindre, Que j'ai presque oublié de me plaindre de vous. Non, ce n'est point ici son secours que j'implore ; Il est allé chercher la beauté qu'il adore, Et je l'appellerais par des cris superflus.ORIANE
Non, non, je ne le verrai plus. Je dois trop le haïr, pour renouer la chaîne Dont il a dégagé son coeur.ORIANE
Vous, vainqueur d'Amadis ! Non, il n'est pas possible Qu'il ait cessé d'être invincible : Tout cède à sa valeur, et vous la connaissez...ORIANE
Je veux haïr toujours un amant si volage, Et je me le suis bien promis : Mais ses plus cruels ennemis Peuvent-ils s'empêcher d'admirer son courage. Non, rien ne peut être assez fort, Pour surmonter ce héros indomptable.ARCALAÜS
Voyez si je me vante à tort, D'avoir vaincu ce vainqueur redoutable.Amadis, étendu sur ses armes sanglantes, paraît mort.
SCÈNE IV. Oriane, Amadis qui paraît mort.
ORIANE
Que vois-je ! Ô spectacle effroyable ? Ô trop funeste sort ! Ciel ! Ô Ciel ! Amadis est mort ! Ma colère lui fut fatale ; J'eus tort de l'accuser de suivre une autre amour. Que ne puis-je, en mourant, le rappeler au jour, Dû-t-il vivre pour ma rivale ! Ciel ! Qui nous donna ce héros, Que ne prenais-tu sa défense Contre l'infernale puissance ? L'univers a perdu l'auteur de son repos. Pleure, gémis, faible innocence, Pleure, hélas ! Tu n'as plus d'appui, Tu vois expirer aujourd'hui Ton unique espérance. Ô trop funeste sort ! Ciel ! Ô Ciel ! Amadis est mort ! Il m'appelle ; je le vais suivre Le sort qui nous rejoint m'est doux : Amadis, je vivais pour vous, Vous mourez, je ne puis plus vivre.Oriane tombe évanouie.
SCÈNE V. Arcalaüs, Arcabonne, Amadis qui paraît mort, Oriane, évanouie.
ARCABONNE
Joignez votre fureur à ma rage inhumaine. Il faut que ces amants revivent tour à tour Pour souffrir une affreuse peineSCÈNE VI. Urgande, Troupe de suivantes d'Urgande, Arcalaüs, Arcabonne, Amadis qui paraît mort, Oriane évanouie.
URGANDE
Un rocher environné de flammes s'approche, les flammes se retirent, et laissent voir un vaisseau sous la figure d'un serpent, ce qui l'a fait appeler la grande serpente. Urgande et ses suivantes sortent de ce vaisseau.
Je soumets à mes lois l'enfer, la terre et l'onde. Sans qu'on sache où je suis, je parcours tout le monde ; Et je connais des secrets que les cieux N'ont jusqu'ici dévoilé qu'à mes yeux. Mais j'arme seulement ma fatale puissance Contre l'injuste violence ; J'ai soin de secourir le mérite abattu, Et je fais mon bonheur de servir la vertu. Tremblez, tremblez, reconnaissez Urgande ; Tout obéit, sitôt que je commande ; Barbares, laissez pour jamais Ces fidèles amants en paix.Urgande touche de sa baguette Arcalaüs et Arcabonne.
ARCABONNE ET ARCALAÜS
Tout mon effort est inutile, Je demeure immobile ; Je cède aux charmes trop puissants Qui saisissent mes sens.On danse.
LES SUIVANTES D'URGANDE
Coeurs, accablés de rigueurs inhumaines, Ne cessez point d'espérer en aimant : Il est fâcheux de porter des chaînes, C'est un cruel tourment ; Mais quand l'amour en veut payer les peines, C'est un plaisir charmant.Les suivantes d'Urgande commencent à dissiper par leurs danses l'enchantement dont Amadis et Oriane sont saisis, et les emportent dans le vaisseau. Urgande, avant que d'y renter, touche une seconde fois de sa baguette Arcalaüs et Arcabonne.
URGANDE
Il faut que de vos sens je vous rende l'usage, Perfides ! Je vous livre à votre propre rage. Urgande rentre dans le vaisseau de la grande serpente, qui commence à s'éloigner et à se couvrir de flammesARCABONNE ET ARCALAÜS
Les démons des enfers sortent pour secourir Arcalaüs, et Arcabonne. Les démons de l'air viennent combattre contre ceux des enfers et les surmontent.
ARCABONNE ET ARCALAÜS
On brave notre vain pouvoir, Tout est contraire à notre envie : Nous perdons tout espoir, Renonçons à la vie !Ils se tuent.
ACTE V
Le théâtre représente le palais enchanté d'Apollidon, où l'on voit l'arc des loyaux amants, et la chambre défendue, qui est gardée par un monstre jetant des flammes.
SCÈNE I. Urgande, Amadis.
URGANDE
Apollidon, par un pouvoir magique, Autrefois éleva ce palais magnifique ; Consolez-vous en des lieux si charmants ; Vous y devez trouver la fin de vos tourments.AMADIS
Je ne puis ressentir les charmes Du plus agréable séjour : Non, rien ne plaît à des yeux que l'Amour A condamnés à d'éternelles larmes.AMADIS
Oriane...URGANDE
Vous l'allez voir.AMADIS
Je puis voir par vos soins la beauté que j'adore ! Voir Oriane !... Hélas ! C'est l'irriter encore. Ah, que mon coeur se sent troublé ! Je tremble...URGANDE
Amadis peut trembler !SCÈNE II. Oriane, Amadis.
ORIANE
Fermez-vous pour jamais, mes yeux, mes tristes yeux. Je perds ce que j'aime le mieux, La clarté doit m'être ravie. Hélas ! Quelle rigueur de me rendre la vie, Pour me faire sentir la perte que je fais ! Mes yeux, mes tristes yeux, fermez-vous pour jamais.ORIANE ET AMADIS
Ô ciel ! Le puis-je croire ?ORIANE
Amadis ! Vous vivez !ORIANE
Vous vivez ?ORIANE ET AMADIS
Ô Ciel ! Le puis-je croire !ORIANE
Je vous aime constamment Malgré votre changement. Dans une amour nouvelle Vous pourrez trouver plus d'appas : Mais vous n'y trouverez pas Un coeur plus fidèle.AMADIS
Oriane, m'accusez-vous ?SCÈNE IV ET DERNIÈRE. Amadis, Oriane, Urgande, Florestan, Corisande, Troupe de héros et d'héroïne.
LE CHOEUR
La chambre défendue s'ouvre, et une troupe de héros et d'héroïnes, qu'Apollidon y avait autrefois enchantés pour y attendre le plus fidèle des amants et la plus parfaite des amantes reçoit Amadis et Oriane, et les reconnaît dignes de cet honneur.
Digne sang de Lisvart, régnez votre naissance Vous élève aux plus grands honneurs. Votre beauté sur tous les coeurs Vous donne encor de la puissance.On danse.
CORISANDE ET LE CHOEUR
D'un bonheur nouveau Goûtons tous les charmes ; Mars est sans armes, Et l'Amour sans bandeau.CORISANDE, seule
Volez, plaisirs ; régnez avec la gloire ; Ramenez les amours ; Enchaînez la victoire ; Donnez à jamais de beaux jours.CORISANDE ET LE CHOEUR
D'un bonheur nouveau Goûtons tous les charmes ; Mars est sans armes, Et l'Amour sans bandeau.On danse.
LE CHOEUR
Aimable maître De nos désirs, Toi seul fais naître Les vrais plaisirs.Un ballet général termine l'Opéra.
678 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0