Tragédie en vers· Tragédie en Musique
Atys
Représenté devant sa Majesté à Saint-Germain-en-Laye le dixième janvier 1676.
Personnages
- ATYS
- CYBELE
- IRIS
- IDAS
- DORIS
- MÉLISSE
- SANGARIDE
- FLORE
- MELPOMÈNE
- Le TEMPS
- Choeur des HEURES
- ZÉPHIR
- Le CHOEUR
- Le SOMMEIL
- MORPHÉE
- PHOBETOR
- PHANTASE
- SONGES agréables et funestes
- Le fleuve SANGAR
- NYMPHES
- DIEUX de fleuves
- Divinités de fontaines, et de ruisseaux
- Divinités de ruisseaux
- CELAENUS
- Choeur des PHRYGIENS
PROLOGUE
Le théâtre représente le palais du temps, où ce dieu paraît au milieu des douze heures du jour, et des douze heures de la nuit.
LE TEMPS
En vain j'ai respecté la célèbre mémoire Des héros des siècles passés ; C'est en vain que leurs noms si fameux dans l'histoire, Du sort des noms communs ont été dispensés : Nous voyons un héros dont la brillante gloire Les a presque tous effacés.CHOEUR DES HEURES
Ses justes lois, Ses grands exploits Rendront sa mémoire éternelle : Chaque jour, chaque instant Ajoute encor à son nom éclatant Une gloire nouvelle.La déesse Flore conduite par un des zéphyrs s'avance avec une troupe de nymphes qui portent divers ornements de fleurs.
LE TEMPS
La saison des frimas peut-elle nous offrir Les fleurs que nous voyons paraître ? Quel dieu les fait renaître Lorsque l'hiver les fait mourir ? Le froid cruel règne encore ; Tout est glacé dans les champs, D'où vient que Flore Devance le printemps ?FLORE
Quand j'attends les beaux jours, je viens toujours trop tard, Plus le printemps s'avance, et plus il m'est contraire ; Son retour presse le départ Du héros à qui je veux plaire. Pour lui faire ma cour, mes soins ont entrepris De braver désormais l'hiver le plus terrible, Dans l'ardeur de lui plaire on a bientôt appris À ne rien trouver d'impossible.LE TEMPS et FLORE
Les plaisirs à ses yeux ont beau se présenter, Sitôt qu'il voit Bellone, il quitte tout pour elle ; Rien ne peut l'arrêter Quand la gloire l'appelle.Le choeur des heures répète ces deux derniers vers. La suite de Flore commence des jeux mêlés de danses et de chants.
Bellone : Dieu qui personnifie la guerre et accompagne Mars.
UN ZEPHIR
Le printemps quelquefois est moins doux qu'il ne semble, Il fait trop payer ses beaux jours ; Il vient pour escorter les jeux et les amours, Et c'est l'hiver qui les rassemble.Melpomène qui est la muse qui préside à la tragédie, vient accompagnée d'une troupe de héros, elle est suivie d'Hercule, d'Antaee, de Castor, de Pollux, de Lyncée, d'Idas, d'Étéocle, et de Polynice.
MELPOMÈNE, parlant à Flore
Retirez-vous, cessez de prévenir le temps ; Ne me dérobez point de précieux instants : La puissante Cybele Pour honorer Atys qu'elle a privé du jour, Veut que je renouvelle Dans une illustre cour Le souvenir de son amour. Que l'agrément rustique De Flore et de ses jeux, Cède à l'appareil magnifique De la muse tragique, Et de ses spectacles pompeux.La suite de Melpomène prend la place de la suite de Flore. Les héros recommencent leurs anciennes querelles. Hercule combat et lutte contre Antaee, Castor et Pollux combattent contre Lyncée et Idas, et Etéocle combat contre son frère Polynice. Iris, par l'ordre de Cybele, descend assise sur son arc, pour accorder Melpomène et Flore.
IRIS, parlant à Melpomène
Cybele veut que Flore aujourd'hui vous seconde. Il faut que les plaisirs viennent de toutes parts, Dans l'empire puissant, où règne un nouveau Mars, Ils n'ont plus d'autre asile au monde. Rendez-vous, s'il se peut, dignes de ses regards ; Joignez la beauté vive et pure Dont brille la nature, Aux ornements des plus beaux arts.Iris remonte au ciel sur son arc, et la suite de Melpomène s'accorde avec la suite de Flore.
MELPOMÈNE et FLORE
Rendons-nous, s'il se peut, dignes de ses regards ; Joignons la beauté vive et pure Dont brille la nature, Aux ornements des plus beaux arts.LE TEMPS, et LE CHOEUR DES HEURES
Préparez de nouvelles fêtes, Profitez du loisir du plus grand des héros ;ACTE I
SCÈNE I.
La scène est en Phrygie. Le théâtre représente une montagne consacrée à Cybele.
SCÈNE II. Idas, Atys.
ATYS
Le soleil peint nos champs des plus vives couleurs, Il a séché les pleurs Que sur l'émail des prés a répandu l'aurore ; Et ses rayons nouveaux ont déjà fait éclore Mille nouvelles fleurs.IDAS
Vous veillez lorsque tout sommeille ; Vous nous éveillez si matin, Que vous ferez croire à la fin Que c'est l'amour qui vous éveille.ATYS
Non, tu dois mieux juger du parti que je prends. Mon coeur veut fuir toujours les soins et les mystères ; J'aime l'heureuse paix des coeurs indifférents ; Si leurs plaisirs ne sont pas grands, Au moins leurs peines sont légères.IDAS
Tôt ou tard l'amour est vainqueur, En vain les plus fiers s'en défendent, On ne peut refuser son coeur À de beaux yeux qui le demandent. Atys, ne feignez plus, je sais votre secret. Ne craignez rien, je suis discret. Dans un bois solitaire et sombre, L'indifférent Atys se croyait seul, un jour ; Sous un feuillage épais où je rêvais à l'ombre, Je l'entendis parler d'amour.IDAS
Tel se vante de n'aimer rien, Dont le coeur en secret soupire. J'entendis vos regrets, et je les sais si bien Que si vous en doutez je vais vous les redire. Amants qui vous plaignez, vous êtes trop heureux : Mon coeur de tous les coeurs est le plus amoureux, Et tout près d'expirer je suis réduit à feindre ; Que c'est un tourment rigoureux De mourir d'amour sans se plaindre ! Amants qui vous plaignez, vous êtes trop heureux.SCÈNE III. Sangaride, Doris, Atys, Idas.
ATYS, SANGARIDE, IDAS, DORIS
Quels honneurs ! Quels respects ne doit-on point lui rendre ? Allons, allons, accourez tous, Cybèle va descendre.SANGARIDE
Écoutons les oiseaux de ces bois d'alentour, Ils remplissent leurs chants d'une douceur nouvelle. On dirait que dans ce beau jour, Ils ne parlent que de Cybèle.ATYS
Si vous les écoutez, ils parleront d'amour. Un roi redoutable, Amoureux, aimable, Va devenir votre époux ; Tout parle d'amour pour vous.SANGARIDE
Il est vrai, je triomphe, et j'aime ma victoire. Quand l'amour fait régner, est-il un plus grand bien ? Pour vous, Atys, vous n'aimez rien, Et vous en faites gloire.ATYS
L'amour fait trop verser de pleurs ; Souvent ses douceurs sont mortelles : Il ne faut regarder les belles Que comme on voit d'aimables fleurs. J'aime les roses nouvelles, J'aime à les voir s'embellir, Sans leurs épines cruelles, J'aimerais à les cueillir.SANGARIDE
Quand le péril est agréable, Le moyen de s'en alarmer ? Est-ce un grand mal de trop aimer Ce que l'on trouve aimable ? Peut-on être insensible aux plus charmants appas ?SCÈNE IV. Sangaride, Doris.
SANGARIDE
Atys est trop heureux.DORIS
L'amitié fut toujours égale entre vous deux, Et le sang d'assez près vous lie : Quel que soit son bonheur, lui portez-vous envie ? Vous, qu'aujourd'hui l'hymen avec de si beaux noeuds Doit unir au roi de Phrygie ?SANGARIDE
Atys, est trop heureux. Souverain de son coeur, maître de tous ses voeux, Sans crainte, sans mélancolie, Il jouit en repos des beaux jours de sa vie ; Atys ne connaît point les tourments amoureux, Atys est trop heureux.SANGARIDE
Je te fie un secret qui n'est su de personne. Je devrais aimer un amant Qui m'offre une couronne ; Mais, hélas ! Vainement Le devoir me l'ordonne, L'amour, pour mon tourment, En ordonne autrement.DORIS
Aimeriez-vous Atys, lui dont l'indifférence Brave avec tant d'orgueil l'amour et sa puissance ?SANGARIDE
J'aime, Atys, en secret, mon crime, est sans témoins. Pour vaincre mon amour, je mets tout en usage, J'appelle ma raison, j'anime mon courage ; Mais à quoi servent tous mes soins ? Mon coeur en souffre davantage, Et n'en aime pas moins.DORIS
C'est le commun défaut des belles. L'ardeur des conquêtes nouvelles Fait négliger les coeurs qu'on a trop tôt charmés, Et les indifférents sont quelquefois aimés Aux dépens des amants fidèles. Mais vous vous exposez à des peines cruelles.SANGARIDE
Toujours aux yeux d'Atys je serai sans appas ; Je le sais, j'y consens, je veux, s'il est possible, Qu'il soit encor plus insensible ; S'il me pouvait aimer, que deviendrais-je ? Hélas ! C'est mon plus grand bonheur qu'Atys ne m'aime pas. Je prétends être heureuse, au moins, en apparence ; Au destin d'un grand roi je me vais attacher.SCÈNE V. Atys, Sangaride, Doris.
SCÈNE VI. Atys, Sangaride.
ATYS
Ce jour même, un grand roi doit être votre époux Je ne vous vis jamais si contente et si belle ; Que le sort du roi sera doux !ATYS
Vivez tous deux contents, c'est ma plus chère envie ; J'ai pressé votre hymen, j'ai servi vos amours. Mais enfin ce grand jour, le plus beau de vos jours, Sera le dernier de ma vie.SANGARIDE
Ô dieux !ATYS
Ce n'est qu'à vous que je veux révéler Le secret désespoir où mon malheur me livre ; Je n'ai que trop su feindre, il est temps de parler ; Qui n'a plus qu'un moment à vivre, N'a plus rien à dissimuler.SANGARIDE
Quoi ? Vous ?SANGARIDE
Vous m'aimez ?ATYS
Je vous aime. Vous me condamnerez vous-même, Et vous me laisserez mourir. J'ai mérité qu'on me punisse, J'offense un rival généreux, Qui par mille bienfaits a prévenu mes voeux : Mais je l'offense en vain, vous lui rendez justice ; Ah ! Que c'est un cruel supplice D'avouer qu'un rival est digne d'être heureux ! Prononcez mon arrêt, parlez sans vous contraindre.SANGARIDE
Hélas !SANGARIDE
Vous en serez plus misérable.ATYS
Mon malheur en est plus affreux, Le bonheur que je perds doit redoubler ma rage ; Mais n'importe, aimez-moi, s'il se peut, d'avantage, Quand j'en devrais mourir cent fois plus malheureux.SANGARIDE
Si vous cherchez la mort, il faut que je vous suive ; Vivez, c'est mon amour qui vous en fait la loi.SCÈNE VII. Atys, Sangaride, Doris, Idas, Choeur de phrygiens chantants, Choeur de phrygiennes chantantes, Troupe de phrygiens dansants, Troupe de phrygiennes dansantes, Dix hommes phrygiens chantants conduits par Atys, Dix femmes phrygiennes chantantes conduites par Sangaride. Six phrygiens dansants, Six Nymphes phrygiennes dansantes.
ATYS
Mais déjà de ce mont sacré Le sommet paraît éclairé D'une splendeur nouvelle. Sangaride s'avançant vers la montagne. La déesse descend, allons au devant d'elle.ATYS et SANGARIDE
Commençons, commençons De célébrer ici sa fête solennelle, Commençons, commençons Nos jeux et nos chansons.Le choeur répète ces deux derniers vers.
ATYS et SANGARIDE
Il est temps que chacun fasse éclater son zèle. Venez, reine des dieux, venez, Venez, favorable Cybèle.Les choeurs répètent ces deux derniers vers.
LES CHOEURS
Venez, reine des dieux, venez.LES CHOEURS
Venez, favorable Cybèle.ATYS et SDANGARIDE
Venez voir les autels qui vous sont destinés.ATYS, SANGARIDE, IDAS, DORIS, et les choeurs
Écoutez un peuple fidèle Qui vous appelle, Venez, reine des dieux, venez, Venez, favorable Cybèle.SCÈNE VIII. La déesse CYBÈLE paraît sur son char, et les phrygiens et les phrygiennes lui témoignent leur joie et leur respect.
CYBÈLE sur son char
Venez tous dans mon temple, et que chacun révère Le sacrificateur dont je vais faire choix : Je m'expliquerai par sa voix, Les voeux qu'il m'offrira seront sûrs de me plaire. Je reçois vos respects ; j'aime à voir les honneurs Dont vous me présentés un éclatant hommage, Mais l'hommage des coeurs Est ce que j'aime davantage. Vous devez vous animer D'une ardeur nouvelle, S'il faut honorer Cybèle, Il faut encor plus l'aimer.Cybèle portée par son char volant, se va rendre dans son temple. Tous les phrygiens s'empressent d'y aller, et répètent les quatre derniers vers que la déesse a prononcés.
ACTE II
Le théâtre change et représente le temple de Cybèle.
SCÈNE I. Celaenus roi de Phrygie, Atys, suivants de Celaenus.
CELAENUS
N'avancez pas plus loin, ne suivez point mes pas ; Sortez. Toi ne me quitte pas. Atys, il faut attendre ici que la déesse Nomme un grand sacrificateur.CELAENUS
Les rois les plus puissants connaissent l'importance D'un si glorieux choix : Qui pourra l'obtenir étendra sa puissance Partout où de Cybèle on révère les lois.ATYS
Elle honore aujourd'hui ces lieux de sa présence, C'est pour vous préférer aux plus puissants des rois.CELAENUS
Mais quand j'ai vu tantôt la beauté qui m'enchante, N'as-tu point remarqué comme elle était tremblante ?CELAENUS
Son trouble m'a surpris. Elle t'ouvre son âme ; N'y découvres-tu point quelque secrète flamme ? Quelque rival caché ?CELAENUS
Le seul nom de rival allume mon courroux. J'ai bien peur que le ciel n'ait pu voir sans envie Le bonheur de ma vie, Et si j'étais aimé mon sort serait trop doux. Ne t'étonnes point tant de voir la jalousie Dont mon âme est saisie, On ne peut bien aimer sans être un peu jaloux.ATYS
Seigneur, soyez content, que rien ne vous alarme ; L'hymen va vous donner la beauté qui vous charme, Vous serez son heureux époux.CELAENUS
Tu peux me rassurer, Atys, je te veux croire, C'est son coeur que je veux avoir, Dis-moi s'il est en mon pouvoir ?CELAENUS
Ne me déguise point ce que tu peux connaître. Si j'ai ce que j'aime en ce jour L'hymen seul m'en rend-t-il le maître ? La gloire et le devoir auront tout fait, peut-être, Et ne laissent pour moi rien à faire à l'amour.SCÈNE II. Cybèle, Celaenus, Mélisse, troupe de prêtresses de Cybèle.
CYBÈLE
Je veux joindre en ces lieux la gloire et l'abondance, D'un sacrificateur je veux faire le choix, Et le roi de Phrygie aurait la préférence Si je voulais choisir entre les plus grands rois. Le puissant dieu des flots vous donna la naissance, Un peuple renommé s'est mis sous votre loi ; Vous avez sans mes soins, d'ailleurs, trop de puissance, Je veux faire un bonheur qui ne soit du qu'à moi. Vous estimez Atys, et c'est avec justice, Je prétends que mon choix à vos voeux soit propice, C'est Atys que je veux choisir.CELAENUS
J'aime Atys, et je vois sa gloire avec plaisir. Je suis roi, Neptune est mon père, J'épouse une beauté qui va combler mes voeux : Le souhait qui me reste à faire, C'est de voir mon ami parfaitement heureux.CYBÈLE
Il m'est doux que mon choix à vos désirs réponde ; Une grande divinité Doit faire sa félicité Du bien de tout le monde. Mais surtout le bonheur d'un roi chéri des cieux Fait le plus doux plaisir des dieux.CELAENUS
Le sang approche Atys de la nymphe que j'aime, Son mérite l'égale aux rois : Il soutiendra mieux que moi-même La majesté suprême De vos divines lois. Rien ne pourra troubler son zèle, Son coeur s'est conservé libre jusqu'à ce jour ; Il faut tout un coeur pour Cybèle, À peine tout le mien peut suffire à l'amour.SCÈNE III. Cybèle, Mélisse.
CYBÈLE
Tu ne vois que sa moindre gloire ; Ce mortel dans mon coeur est au dessus des dieux. Ce fut au jour fatal de ma dernière fête Que de l'aimable Atys je devins la conquête : Je partis à regret pour retourner aux cieux, Tout m'y parût changé, rien n'y plut à mes yeux. Je sens un plaisir extrême À revenir dans ces lieux. Où peut-on jamais être mieux, Qu'aux lieux où l'on voit ce qu'on aime ?MÉLISSE
Tous les dieux ont aimé, Cybèle aime à son tour. Vous méprisiez trop l'amour, Son nom vous semblait étrange, À la fin il vient un jour Où l'amour se venge.CYBÈLE
J'ai crû me faire un coeur maître de tout son sort, Un coeur toujours exempt de trouble et de tendresse.MÉLISSE
Vous braviez à tort L'amour qui vous blesse ; Le coeur le plus fort À des moments de faiblesse. Mais vous pouviez aimer, et descendre moins bas.CYBÈLE
Non, trop d'égalité rend l'amour sans appas. Quel plus haut rang ai-je à prétendre ? Et de quoi mon pouvoir ne vient-il point à bout ? Lorsqu'on est au-dessus de tout, On se fait pour aimer un plaisir de descendre. Je laisse aux dieux les biens dans le ciel préparés, Pour Atys, pour son coeur, je quitte tout sans peine, S'il m'oblige à descendre, un doux penchant m'entraîne ; Les coeurs que le destin a le plus séparés, Sont ceux qu'amour unit d'une plus forte chaîne. Fais venir le sommeil ; que lui-même en ce jour, Prenne soin ici de conduire Les songes qui lui font la cour ; Atys ne sait point mon amour, Par un moyen nouveau je prétends l'en instruire.Mélisse se retire.
SCÈNE IV.
Les zephyrs paraissent dans une gloire élevée et brillante. Les peuples différents qui sont venus à la fête de Cybèle entrent dans le temple, et tous ensemble s'efforcent d'honorer Atys, qui vient revêtu des habits de grand sacrificateur. Cinq zephyrs dansants dans la gloire. Huit zephyrs jouants du haut-bois et des cromornes, dans la gloire. Cinq zephyrs jouants du haut-bois. Trois cromornes jouants dans la gloire. Troupe de peuples différents chantants qui accompagnent Atys. Six indiens et six Égyptiens dansants. Six indiens. Six Égyptiens.
CHOEURS des PEUPLES et des ZEPHIRS
Célébrons la gloire immortelle Du sacrificateur dont Cybèle a fait choix : Atys doit dispenser ses lois, Honorons le choix de Cybèle. Que devant vous tout s'abaisse, et tout tremble ; Vivez heureux, vos jours sont notre espoir : Rien n'est si beau que de voir ensemble Un grand mérite avec un grand pouvoir. Que l'on bénisse Le ciel propice, Qui dans vos mains Met le sort des humains.ACTE III
SCÈNE I.
Le théâtre change et représente le palais du grand sacrificateur de Cybèle.
SCÈNE II. Idas, Doris, Atys.
IDAS et DORIS
Nous venons partager vos mortelles alarmes ; Sangaride les yeux en larmes Nous vient d'ouvrir son coeur.ATYS
Cybèle pour moi s'intéresse, J'ose tout espérer de son divin secours... Mais quoi, trahir le roi ! Tromper son espérance ! De tant de biens reçus est-ce la récompense ?IDAS et DORIS
Dans l'empire amoureux Le devoir n'a point de puissance ; L'amour dispense Les rivaux d'être généreux ; Il faut souvent pour devenir heureux Qu'il en coûte un peu d'innocence.IDAS et DORIS
Verrez-vous un rival heureux à vos dépends ?SCÈNE III.
ATYS, seul
Nous pouvons nous flatter de l'espoir le plus doux Cybèle et l'amour sont pour nous. Mais du devoir trahi j'entends la voix pressante Qui m'accuse et qui m'épouvante. Laisse mon coeur en paix, impuissante vertu, N'ai-je point assez combattu ? Quand l'amour malgré toi me contraint à me rendre, Que me demandes-tu ? Puisque tu ne peux me défendre, Que me sert-il d'entendre Les vains reproches que tu fais ? Impuissante vertu laisse mon coeur en paix. Mais le sommeil vient me surprendre, Je combats vainement sa charmante douceur. Il faut laisser suspendre Les troubles de mon coeur.Atys s'endort.
Le théâtre change et représente une antre entouré de pavots et de ruisseaux, où le dieu du sommeil se vient rendre accompagné des songes agréables et funestes.
SCÈNE IV. Atys dormant, Le sommeil, Morphée, Phobetor, Phantase, les songes agréables, Les songes funestes, Deux songes jouants de la viole, Deux songes jouants du theorbe, Six songes jouants de la flûte, Douze songes funestes chantants, Seize songes agréables et funestes dansants, Huit songes agréables dansants, Huit songes funestes dansants.
MORPHÉE
Régnez, divin sommeil, régnez sur tout le monde, Répandez vos pavots les plus assoupissants ; Calmez les soins, charmez les sens, Retenez tous les coeurs dans une paix profonde.PHOBETOR
Ne vous faites point violence, Coulez, murmurez, clairs ruisseaux, Il n'est permis qu'au bruit des eaux De troubler la douceur d'un si charmant silence.LE SOMMEIL, MORPHÉE, PHOBETOR, et PHANTASE
Dormons, dormons tous, Ah que le repos est doux !Les songes agréables approchent d'Atys, et par leurs chants, et par leurs danses, lui font connaître l'amour de Cybèle, et le bonheur qu'il en doit espérer.
MORPHÉE
Écoute, écoute Atys la gloire qui t'appelle, Sois sensible à l'honneur d'être aimé de Cybèle, Jouis heureux Atys de ta félicité.MORPHÉE, PHOBETOR et PHANTASE
Mais souviens-toi que la beauté, Quand elle est immortelle, Demande la fidélité D'une amour éternelle.PHANTASE
Que l'amour a d'attraits Lorsqu'il commence À faire sentir sa puissance ! Que l'amour a d'attraits Lorsqu'il commence Pour ne finir jamais. Trop heureux un amant Qu'amour exempte Des peines d'une longue attente ! Trop heureux un amant Qu'amour exempte De crainte et de tourment !PHOBETOR
Goûte en paix chaque jour une douceur nouvelle, Partage l'heureux sort d'une divinité, Ne vante plus la liberté, Il n'en est point du prix d'une chaîne si belle.MORPHÉE, PHOBETOR et PHANTASE
Mais souviens-toi que la beauté, Quand elle est immortelle, Demande la fidélité D'une amour éternelle.PHANTASE
Que l'amour a d'attraits Lorsqu'il commence À faire sentir sa puissance ! Que l'amour a d'attraits Lorsqu'il commence Pour ne finir jamais !Les songes funestes approchent d'Atys, et le menacent de la vengeance de Cybèle s'il méprise son amour, et s'il ne l'aime pas avec fidélité.
UN SONGE FUNETSE
Garde-toi d'offenser un amour glorieux, C'est pour toi que Cybèle abandonne les cieux Ne trahis point son espérance. Il n'est point pour les dieux de mépris innocent, Ils sont jaloux des coeurs, ils aiment la vengeance, Il est dangereux qu'on offense Un amour tout-puissant.CHOEUR DE SONGES FUNESTES
L'amour qu'on outrage Se transforme en rage, Et ne pardonne pas Aux plus charmants appas. Si tu n'aimes point Cybèle D'une amour fidèle, Malheureux, que tu souffriras ! Tu périras : Crains une vengeance cruelle, Tremble, crains un affreux trépas.Atys épouvanté par les songes funestes, se réveille en sursaut, le sommeil et les songes disparaissent avec l'antre où ils étaient, et Atys se retrouve dans le même palais où il s'était endormi.
SCÈNE V. Atys, Cybèle, Mélisse.
ATYS
Les songes sont trompeurs, et je ne les crois pas. Les plaisirs et les peines Dont en dormant on est séduit, Sont des chimères vaines Que le réveil détruit.CYBÈLE
Ne méprisez pas tant les songes L'amour peut emprunter leur voix, S'ils font souvent des mensonges, Ils disent vrai quelque fois. Ils parlaient par mon ordre, et vous les devez croire.ATYS
Ô ciel !CYBÈLE
N'en doutez point, connaissez votre gloire. Répondez avec liberté, Je vous demande un coeur qui dépend de lui-même.SCÈNE VI. Sangaride, Cybèle, Atys, Mélisse.
SANGARIDE, se jetant aux pieds de Cybèle
J'ai recours à votre puissance, Reine des dieux, protégez-moi. L'intérêt d'Atys vous en presse...ATYS, interrompant Sangaride
Je parlerai pour vous, que votre crainte cesse.ATYS, interrompant Sangaride
Le sang et l'amitié nous unissent tous deux. Que votre secours la délivre Des lois d'un hymen rigoureux, Ce sont les plus doux de ses voeux De pouvoir à jamais vous servir et vous suivre.CYBÈLE
Les dieux sont les protecteurs De la liberté des coeurs. Allez, ne craignez point le roi ni sa colère, J'aurai soin d'apaiser Le fleuve Sangar votre père ; Atys veut vous favoriser, Cybèle en sa faveur ne peut rien refuser.CYBÈLE
Non, non, il n'est pas nécessaire Que vous cachiez votre bonheur, Je ne prétends point faire Un vain mystère D'un amour qui vous fait honneur. Ce n'est point à Cybèle à craindre d'en trop dire. Il est vrai, j'aime Atys, pour lui j'ai tout quitté, Sans lui je ne veux plus de grandeur ni d'empire, Pour ma félicité Son coeur seul peut suffire. Allez, Atys lui-même ira vous garantir De la fatale violence Où vous ne pouvez consentir.Sangaride se retire.
SCÈNE VII. Cybèle, Mélisse.
CYBÈLE
Qu'Atys dans ses respects mêlé d'indifférence ! L'ingrat Atys ne m'aime pas ; L'amour veut de l'amour, tout autre prix l'offense, Et souvent le respect et la reconnaissance Sont l'excuse des coeurs ingrats.MÉLISSE
Ce n'est pas un si grand crime De ne s'exprimer pas bien, Un coeur qui n'aima jamais rien Sait peu comment l'amour s'exprime.CYBÈLE
Sangaride est aimable, Atys peut tout charmer, Ils témoignent trop s'estimer, Et de simples parents sont moins d'intelligence : Ils se sont aimés dés l'enfance, Ils pourraient enfin trop s'aimer. Je crains une amitié que tant d'ardeur anime. Rien n'est si trompeur que l'estime : C'est un nom supposé Qu'on donne quelquefois à l'amour déguisé. Je prétends m'éclaircir, leur feinte sera vaine.SCÈNE VIII.
CYBÈLE, seule
Espoir si cher, et si doux, Ah ! Pourquoi me trompez-vous ? Des suprêmes grandeurs vous m'avez fait descendre, Mille coeurs m'adoraient, je les néglige tous, Je n'en demande qu'un, il a peine à se rendre ; Je ne sens que chagrins, et que soupçons jaloux ; Est-ce le sort charmant que je devais attendre ? Espoir si cher, et si doux, Ah ! Pourquoi me trompez-vous ? Hélas ! Par tant d'attraits fallait-il me surprendre ? Heureuse, si toujours j'avais pu m'en défendre ! L'amour qui me flattait me cachait son courroux : C'est donc pour me frapper des plus funestes coups, Que le cruel amour m'a fait un coeur si tendre ? Espoir si cher, et si doux, Ah ! Pourquoi me trompez-vous ?ACTE IV
Le théâtre change et représente le palais du fleuve Sangar.
SCÈNE I. Sangaride, Doris, Idas.
DORIS
Quoi, vous pleurez ?SANGARIDE
Hélas !DORIS et IDAS
Qui peut encor redoubler vos ennuis ?SANGARIDE
Hélas ! J'aime... Hélas ! J'aime...DORIS, et IDAS
Achevez.SANGARIDE
Je ne puis.DORIS, et IDAS
L'amour n'est guère heureux lorsqu'il est trop timide.SANGARIDE
Hélas ! J'aime un perfide Qui trahit mon amour ; La déesse aime Atys, il change en moins d'un jour, Atys comblé d'honneurs n'aime plus Sangaride. Hélas ! J'aime un perfide Qui trahit mon amour.DORIS, et IDAS
Il nous montrait tantôt un peu d'incertitude ; Mais qui l'eut soupçonné de tant d'ingratitude ?SANGARIDE
J'embarrassais Atys, je l'ai vu se troubler : Je croyais devoir révéler Notre amour à Cybèle ; Mais l'ingrat, l'infidèle, M'empêchât toujours de parler.DORIS et IDAS
Peut-on changer si tôt quand l'amour est extrême ? Gardez-vous, gardez-vous De trop croire un transport jaloux.SANGARIDE
Cybèle hautement déclare qu'elle l'aime, Et l'ingrat n'a trouvé cet honneur que trop doux ; Il change en un moment, je veux changer de même, J'accepterai sans peine un glorieux époux, Je ne veux plus aimer que la grandeur suprême.DORIS et IDAS
Peut-on changer si tôt quand l'amour est extrême ? Gardez-vous, gardez-vous De trop croire un transport jaloux.SANGARIDE
Trop heureux un coeur qui peut croire Un dépit qui sert à sa gloire. Revenez ma raison, revenez pour jamais, Joignez-vous au dépit pour étouffer ma flamme, Réparez, s'il se peut, les maux qu'amour m'a fait, Venez rétablir dans mon âme Les douceurs d'une heureuse paix ; Revenez, ma raison, revenez pour jamais.IDAS et DORIS
Une infidélité cruelle N'efface point tous les appas D'un infidèle, Et la raison ne revient pas Si tôt qu'on l'a rappelle.SCÈNE II. Celaenus, suivants de Celaenus, Sangaride, Idas, et Doris.
CELAENUS
Belle nymphe, l'hymen va suivre mon envie, L'amour avec moi vous convie À venir vous placer sur un trône éclatant, J'approche avec transport du favorable instant D'où dépend la douceur du reste de ma vie : Mais malgré les appas du bonheur qui m'attend, Malgré tous les transports de mon âme amoureuse, Si je ne puis vous rendre heureuse, Je ne serai jamais content. Je fais mon bonheur de vous plaire, J'attache à votre coeur mes désirs les plus doux.SCÈNE III. Atys, Celaenus, Sangaride, Doris, Idas, suivants de Celaenus.
CELAENUS
Rien ne m'alarme plus, Atys, ma crainte est vaine, Mon amour touche enfin le coeur de la beauté Dont je suis enchanté : Toi qui fus témoin de ma peine, Cher Atys, sois témoin de ma félicité. Peux-tu la concevoir ? Non, il faut que l'on aime, Pour juger des douceurs de mon bonheur extrême. Mais, près de voir combler mes voeux, Que les moments sont longs pour mon coeur amoureux ! Vos parents tardent trop, je veux aller moi-même Les presser de me rendre heureux.SCÈNE IV. Atys, Sangaride.
ATYS
Qu'il sait peu son malheur ! Et qu'il est déplorable ! Son amour méritait un sort plus favorable : J'ai pitié de l'erreur dont son coeur s'est flatté.ATYS
Moi !SANGARIDE
Quelle trahison !ATYS et SANGARIDE
Pourquoi m'abandonner pour une amour nouvelle ? Ce n'est pas moi qui rompt une chaîne si belle.SANGARIDE
Amant infidèle, c'est vous.SANGARIDE
Ah ! C'est vous amant infidèle.ATYS et SANGARIDE
Beauté trop cruelle, c'est vous, Amant infidèle, c'est vous, Qui rompez des liens si doux.ATYS
Il est vrai qu'à ses yeux, par un secret effroi, J'ai voulu de nos coeurs cacher l'intelligence : Mais ce n'est que pour vous que j'ai craint sa vengeance, Et je ne la crains pas pour moi. Cybèle m'aime en vain, et c'est vous que j'adore.ATYS
Moi ! Vous trahir ? Vous le pensez ? Ingrate, que vous m'offensez ! Hé bien, il ne faut plus rien taire, Je vais de la déesse attirer la colère, M'offrir à sa fureur, puisque vous m'y forcez...SANGARIDE
Ah ! Demeurez, Atys, mes soupçons sont passés ; Vous m'aimez, je le crois, j'en veux être certaine. Je le souhaite assez, Pour le croire sans peine.ATYS
Je jure,SANGARIDE
Je promets,ATYS et SANGARIDE
De ne changer jamais.SANGARIDE
Quel tourment de cacher une si belle flamme. Redoublons-en l'ardeur dans le fonds de nôtre âme.SANGARIDE
Mon père vient ici.SCÈNE V. Sangaride, Celaenus, le dieu du fleuve Sangar, troupe de dieux de fleuves, de ruisseaux, et de divinités de fontaines, Le fleuve Sangar, Suite du fleuve Sangar, Douze grands dieux de fleuves chantants, Huit dieux de fleuves jouants de la flûte, Quatre divinités de fontaines, et quatre dieux de fleuves chantants et dansants, Quatre divinités de fontaines, Deux dieux de fleuves, Deux dieux de fleuves dansants ensemble, Deux petits dieux de ruisseaux chantants et dansants, Quatre petits dieux de ruisseaux dansants, Six grands dieux de fleuves dansants, Deux vieux dieux de fleuves et deux vieilles fontaines dansantes, Deux vieux dieux de fleuves dansants, Deux vieilles nymphes de fontaines dansantes.
LE DIEU DU FLEUVE SANGAR
Ô vous, qui prenez part au bien de ma famille, Vous, vénérables dieux des fleuves les plus grands, Mes fidèles amis, et mes plus chers parents, Voyez quel est l'époux que je donne à ma fille : J'ai pris soin de choisir entre les plus grands rois.CHOEUR de DIEUX DE FLEUVES
Nous approuvons votre choix.LE DIEU DU FLEUVE SANGAR
Il a Neptune pour père, Les phrygiens suivent ses lois ; J'ai crû ne pouvoir faire Un choix plus digne de vous plaire.CHOEUR de DIEUX DE FLEUVES
Tous, d'une commune voix, Nous approuvons votre choix. Le dieu du fleuve Sangar. Que l'on chante, que l'on danse, Rions tous lorsqu'il le faut ; Ce n'est jamais trop tôt Que le plaisir commence. On trouve bientôt la fin Des jours de réjouissance ; On a beau chasser le chagrin, Il revient plutôt qu'on ne pense.LE DIEU DU FLEUVE SANGAR, et LE CHOEUR
Que l'on chante, que l'on danse, Rions tous lorsqu'il le faut ; Ce n'est jamais trop tôt Que le plaisir commence : Que l'on chante, que l'on danse, Rions tous lorsqu'il le faut.DIEUX de FLEUVES, DIVINITES de FONTAINES, et de RUISSEAUX chantants et dansants ensemble
La beauté la plus sévère Prend pitié d'un long tourment, Et l'amant qui persévère Devient un heureux amant. Tout est doux, et rien ne coûte Pour un coeur qu'on veut toucher, L'onde se fait une route En s'efforçant d'en chercher, L'eau qui tombe goutte à goutte Perce le plus dur rocher. L'hymen seul ne saurait plaire, Il a beau flatter nos voeux ; L'amour seul a droit de faire Les plus doux de tous les noeuds. Il est fier, il est rebelle, Mais il charme tel qu'il est ; L'hymen vient quand on l'appelle, L'amour vient quand il lui plaît. Il n'est point de résistance Dont le temps ne vienne à bout, Et l'effort de la constance À la fin doit vaincre tout. Tout est doux, et rien ne coûte Pour un coeur qu'on veut toucher, L'onde se fait une route En s'efforçant d'en chercher, L'eau qui tombe goutte à goutte Perce le plus dur rocher. L'amour trouble tout le monde, C'est la source de nos pleurs ; C'est un feu brûlant dans l'onde, C'est l'écueil des plus grands coeurs : Il est fier, il est rebelle, Mais il charme tel qu'il est ; L'hymen vient quand on l'appelle, L'amour vient quand il lui plaît.Un DIEU DE FLEUVE et une DIVINITÉ DE FONTAINE et chantent ensemble
D'une constance extrême, Un ruisseau suit son cours ; Il en sera de même Du choix de mes amours, Et du moment que j'aime C'est pour aimer toujours. Jamais un coeur volage Ne trouve un heureux sort, Il n'a point l'avantage D'être longtemps au port, Il cherche encor l'orage Au moment qu'il en sort.CHOEUR DE DIEUX de FLEUVES, et de DIVINITÉS de FONTAINES
Un grand calme est trop fâcheux, Nous aimons mieux la tourmente. Que sert un coeur qui s'exempte De tous les soins amoureux ? À quoi sert une eau dormante ? Un grand calme est trop fâcheux, Nous aimons mieux la tourmente.SCÈNE VI. Atys, troupe de zéphyrs volants, Sangaride, Celaenus, le dieu du fleuve Sangar, troupe de dieux de fleuves, de ruisseaux, et de divinités de fontaines.
CHOEUR de DIEUX DE FLEUVES, et de FONTAINES
Venez former des noeuds charmants, Atys, venez unir ces bienheureux amants.ATYS
Cet hymen déplaît à Cybèle, Elle défend de l'achever : Sangaride est un bien qu'il faut lui réserver, Et que je demande pour elle.LE CHOEUR
Ah quelle loi cruelle !LE DIEU DU FLEUVE SANGAR, et LE CHOEUR
Pourquoi faut-il qu'elle sépare Deux illustres amants pour qui l'hymen prépare Ses liens les plus doux ?ATYS, élevé sur un nuage
Apprenez, audacieux, Qu'il n'est rien qui n'obéisse Aux souveraines lois de la reine des dieux. Qu'on nous enlève de ces lieux ; Zéphyrs, que sans tarder mon ordre s'accomplisse.Les zéphyrs volent et enlèvent Atys et Sangaride.
LE CHOEUR
Quelle injustice !ACTE V
SCÈNE I. Celaenus, Cybèle, Mélisse.
Le théâtre change et représente des jardins agréables.
CELAENUS
Vous m'ôtez Sangaride ? Inhumaine Cybelle ; Est-ce le prix du zèle Que j'ai fait avec soin éclater à vos yeux ? Préparez-vous ainsi la douceur éternelle Dont vous devez combler ces lieux ? Est-ce ainsi que les rois sont protégés des dieux ? Divinité cruelle, Descendez-vous exprès des cieux Pour troubler un amour fidèle ? Et pour venir m'ôter ce que j'aime le mieux ?CYBÈLE
J'aimais Atys, l'amour a fait mon injustice ; Il a pris soin de mon supplice ; Et si vous êtes outragé, Bientôt vous serez trop vengé. Atys adore Sangaride.CELAENUS
Atys l'adore ? Ah le perfide !CYBÈLE
L'ingrat vous trahissait, et voulait me trahir : Il s'est trompé lui-même en croyant m'éblouir. Les zéphyrs l'ont laissé, seul, avec ce qu'il aime, Dans ces aimables lieux ; Je m'y suis cachée à leurs yeux ; J'y viens d'être témoin de leur amour extrême.CYBÈLE
Eh pouvez-vous douter qu'Atys ne soit aimé ? Non, non, jamais amour n'eût tant de violence, Ils ont juré cent fois de s'aimer malgré nous, Et de braver notre vengeance ; Ils nous ont appelés cruels, tyrans, jaloux ; Enfin leurs coeurs d'intelligence, Tous deux... ah je frémis au moment que j'y pense ! Tous deux s'abandonnaient à des transports si doux, Que je n'ai pu garder plus longtemps le silence : NI retenir l'éclat de mon juste courroux.SCÈNE II. Atys, Sangaride, Cybèle, Celaenus, Mélisse, troupe de prêtresses de Cybèle.
CYBÈLE et CELAENUS
Venez vous livrer au supplice.ATYS et SANGARIDE
Quoi la terre et le ciel contre nous sont armés ? Souffrirez-vous qu'on nous punisse ?CYBÈLE et CELAENUS
Oubliez-vous votre injustice ?ATYS et SANGARIDE
Ne vous souvient-il plus de nous avoir aimés ?CYBÈLE et CELAENUS
Vous changez mon amour en haine légitime.ATYS et SANGARIDE
Pouvez-vous condamner L'amour qui nous anime ? Si c'est un crime, Quel crime est plus à pardonner ?ATYS et SANGARIDE
Ne pouvant suivre vos désirs, Nous croyons ne pouvoir mieux faire Que de vous épargner de mortels déplaisirs.CYBÈLE et CELAENUS
Craignez un funeste trépas.CYBÈLE et CELAENUS
C'est peu de nous trahir, vous nous bravez, ingrats ?ATYS et SANGARIDE
Serez-vous sans pitié ?CYBÈLE et CELAENUS
Perdez toute espérance.SCÈNE III. Alecton, Atys, Sangaride, Cybèle, Celaenus, Mélisse, Idas, Doris, troupe de prêtresses de Cybèle, Choeur de phrygiens.
Alecton sort des enfers, tenant à la main un flambeau qu'elle secoue en volant et en passant au-dessus d'Atys.
ATYS
Ciel ! Quelle vapeur m'environne ! Tous mes sens sont troublés, je frémis, je frissonne, Je tremble, et tout_à_coup, une infernale ardeur Vient enflammer mon sang, et dévorer mon coeur. Dieux ! Que vois-je ? Le ciel s'arme contre la terre ? Quel désordre ! Quel bruit ! Quel éclat de tonnerre ! Quels abîmes profonds sous mes pas sont ouverts ! Que de fantômes vains sont sortis des enfers !Il parle à Cybèle, qu'il prend pour Sangaride.
Sangaride, ah fuyez la mort que vous prépare Une divinité barbare : C'est votre seul péril qui cause ma terreur.SANGARIDE
Atys reconnaissez votre funeste erreur.Atys prenant Sangaride pour un monstre.
Quel monstre vient à nous ! Quelle fureur le guide ! Ah respecte, cruel, l'aimable Sangaride.SANGARIDE
Atys, mon cher Atys.CELAENUS, à Sangaride
Fuyez, sauvez-vous de sa rage.ATYS, tenant à la main le couteau sacré qui sert aux sacrifices
Il faut combattre ; amour, seconde mon courage.Atys court après Sangaride qui fuit dans un des côtés du théâtre.
SANGARIDE, dans un des cotés du théâtre
Atys !LE CHOEUR
Ô ciel !SANGARIDE
Je meurs.CELAENUS, revenant sur le théâtre
Je n'ai pu retenir ses efforts furieux, Sangaride expire à vos yeux.CYBÈLE
Atys me sacrifie une indigne rivale. Partagez avec moi la douceur sans égale, Que l'on goûte en vengeant un amour outragé. Je vous l'avais promis.CELAENUS
Ô promesse fatale ! Sangaride n'est plus, et je suis trop vengé.Celaenus se retire au côté du théâtre, où est Sangaride morte.
SCÈNE IV. Atys, Cybèle, Idas, Mélisse, Choeur de phrygiens.
CYBÈLE, touchant Atys
Achève ma vengeance, Atys, connais ton crime, Et reprends ta raison pour sentir ton malheur.ATYS
Un calme heureux succède aux troubles de mon coeur. Sangaride, nymphe charmante, Qu'êtes-vous devenue ? Où puis-je avoir recours ? Divinité toute puissante, Cybèle, ayez pitié de nos tendres amours, Rendez-moi, Sangaride, épargnez ses beaux jours.Cybèle montrant à Atys Sangaride morte.
Tu la peux voir, regarde.ATYS
Ah quelle barbarie ! Sangaride a perdu la vie ! Ah quelle main cruelle ! Ah quel coeur inhumain !...ATYS
Moi, j'aurais immolé la beauté qui m'enchante ? Ô ciel ! Ma main sanglante Est de ce crime horrible un témoin trop certain !ATYS
Quoi, Sangaride est morte ? Atys est son bourreau ! Quelle vengeance ô dieux ! Quel supplice nouveau ! Quelles horreurs sont comparables Aux horreurs que je sens ? Dieux cruels, dieux impitoyables, N'êtes-vous tout-puissants Que pour faire des misérables ?CYBÈLE
Atys, je vous ai trop aimé : Cet amour par vous-même en courroux transformé Fait voir encor sa violence : Jugez, ingrat, jugez en ce funeste jour, De la grandeur de mon amour Par la grandeur de ma vengeance.ATYS
Barbare ! Quel amour qui prend soin d'inventer Les plus horribles maux que la rage peut faire ! Bienheureux qui peut éviter Le malheur de vous plaire. Ô dieux ! Injustes dieux ! Que n'êtes-vous mortels ? Faut-il que pour vous seuls vous gardiez la vengeance ? C'est trop, c'est trop souffrir leur cruelle puissance, Chassons-les d'ici bas, renversons leurs autels. Quoi, Sangaride est morte ? Atys, Atys lui-même Fait périr ce qu'il aime.CYBÈLE, ordonnant d'emporter le corps de Sangaride morte
Ôtez ce triste objet.SCÈNE V. Cybèle, Mélisse.
CYBÈLE
Je commence à trouver sa peine trop cruelle, Une tendre pitié rappelle L'amour que mon courroux croyait avoir banni, Ma rivale n'est plus, Atys n'est plus coupable, Qu'il est aisé d'aimer un criminel aimable Après l'avoir puni. Que son désespoir m'épouvante ! Ses jours sont en péril, et j'en frémis d'effroi : Je veux d'un soin si cher ne me fier qu'à moi, Allons... mais quel spectacle à mes yeux se présente ? C'est Atys mourant que je vois !SCÈNE VI. Atys, Idas, Cybèle, Mélisse, prêtresses de Cybèle.
ATYS
Je meurs, l'amour me guide Dans la nuit du trépas ; Je vais où sera Sangaride, Inhumaine, je vais où vous ne serez pas.CYBÈLE
Atys, il est trop vrai, ma rigueur est extrême, Plaignez-vous, je veux tout souffrir. Pourquoi suis-je immortelle en vous voyant périr ?CYBÈLE
Malgré le destin implacable Qui rend de ton trépas l'arrêt irrévocable, Atys, sois à jamais l'objet de mes amours : Reprends un sort nouveau, deviens un arbre aimable Que Cybèle aimera toujours.Atys prend la forme de l'arbre aimé de la déesse Cybèle, que l'on appelle pin.
CYBÈLE
Venez furieux corybantes, Venez joindre à mes cris vos clameurs éclatantes ; Venez, nymphes des eaux, venez dieux des forêts, Par vos plaintes les plus touchantes Secondez mes tristes regrets.Corybante : Terme d'antiquité grecque. Nom des prêtres de la déesse Cybèle, très fameux pour certaines dévotions violentes. [L]
SCÈNE VII. Cybèle, troupe de nymphes des eaux, troupe de divinités des bois, troupe de corybantes, Quatre nymphes chantantes, Huit dieux des bois chantants, Quatorze corybantes chantantes, Huit corybantes dansantes, Trois dieux des bois dansants, Trois nymphes dansantes.
CYBÈLE
Atys, l'aimable Atys, malgré tous ses attraits, Descend dans la nuit éternelle ; Mais malgré la mort cruelle, L'amour de Cybèle Ne mourra jamais. Sous une nouvelle figure, Atys est ranimé par mon pouvoir divin ; Célébrez son nouveau destin ; Mais malgré la mort cruelle, L'amour de Cybèle Ne mourra jamais. Sous une nouvelle figure, Atys est ranimé par mon pouvoir divin ; Célébrez son nouveau destin ; Mais malgré la mort cruelle, L'amour de Cybèle Ne mourra jamais. Sous une nouvelle figure, Atys est ranimé par mon pouvoir divin ; Célébrez son nouveau destin, Pleurez sa funeste aventure.CHOEUR des NYMPHES des EAUX, et des DIVINITES des BOIS
Célébrons son nouveau destin, Pleurons sa funeste aventure.CYBÈLE
Que cet arbre sacré Soit révéré De toute la nature. Qu'il s'élève au dessus des arbres les plus beaux : Qu'il soit voisin des cieux, qu'il règne sur les eaux ; Qu'il ne puisse brûler que d'une flamme pure. Que cet arbre sacré Soit révéré De toute la nature.Le choeur répète ces trois derniers vers.
CYBÈLE
Que ses rameaux soient toujours verts : Que les plus rigoureux hivers Ne leur fassent jamais d'injure, Que cet arbre sacré Soit révéré De toute la nature.Le choeur répète ces trois derniers vers.
CYBÈLE, et le choeur des divinités des bois et des eaux
Quelle douleur !CYBÈLE, et le choeur des corybantes
Ah ! Quelle rage !CYBÈLE, et les choeurs
Ah ! Quel malheur !CYBÈLE, et le choeur des divinités des bois, et des eaux
Quelle douleur !CYBÈLE, et le choeur des corybantes
Ah ! Quelle rage !CYBÈLE, et les choeurs
Ah ! Quel malheur !Les divinités des bois et des eaux, avec les corybantes, honorent le nouvel arbre, et le consacrent à Cybèle. Les regrets des divinités des bois et des eaux, et les cris des corybantes, sont secondés et terminés par des tremblements de terre, par des éclairs, et par des éclats de tonnerre.
CYBÈLE, et le choeur des divinités des bois, et des eaux
Que le malheur d'Atys afflige tout le monde.CYBÈLE, et le choeur des divinités des bois, et des eaux
Pénétrons tous les coeurs d'une douleur profonde : Que les bois, que les eaux, perdent tous leurs appas.CYBÈLE, et le choeur des corybantes
Que le tonnerre nous réponde : Que la terre frémisse, et tremble sous nos pas.CYBÈLE, et le choeur des divinités des bois, et des eaux
Que le malheur d'Atys afflige tout le monde.1 161 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica