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un seul est le mot juste.

Comédie en vers

La Comédie sans Comédie

Philippe Quinault· créée en 1655, imprimée en 1657· 5 actes· 1 717 vers· 8 personnages

Représenté pour la première fois en 1655, au Théâtre du Marais.

Personnages

  • JODELET, Valet de Hauteroche
  • HAUTEROCHE, Comédien
  • CHEVALIER, Fils de La Fleur
  • LA ROQUE, Comédien
  • POLIXENE, Soeur de la Roque
  • AMINTE, Fille de la Fleur
  • SILVANIRE, Soeur aînée d'Aminte
  • LA FLEUR, Marchand
MONSEIGNEUR,

À MONSEIGNEUR MONSEIGNEUR LE MARQUIS DE LA MAILLERAYE, GRAND-MAISTRE DE L'ARTILLERIE de France.

Le sujet de cette Comédie est si peu ordinaire, qu'il a sans doute besoin pour être souffert, d'une protection qui ne soit pas commune : nous vivons dans un Royaume où presque naturellement tout ce qui est nouveau, paraît toujours agréable ; mais vous savez qu'ordinairement une estime de cette nature finit avec autant de promptitude qu'elle commence, et que l'on n'est pas longtemps à trouver des défauts dans les choses les mieux reçues, quand on n'y rencontre plus la grâce de la nouveauté. C'est ce qui me fait craindre que cette Pièce de Théâtre toute différente des autres, ne conserve pas dans son impression le bruit favorable que ses représentations lui ont acquis, et qu'après avoir paru heureusement et avec éclat sur la Scène, elle n'aie pas la même bonne fortune, alors qu'elle n'aura plus le même ornement. Ce mauvais succès serait inévitable si je n'avais pas trouvé le secret de rendre cet Ouvrage plus glorieux qu'il ne fut jamais, en le consacrant à la Personne du monde la plus illustre. Je m'assure MONSEIGNEUR, qu'il serait inutile de rien dire de plus pour faire connaîtrez que c'est de vous de qui je veux parler : l'éclat de la Naissance et la grandeur du Courage qui rendent aujourd'hui les Hommes si considérés, ne sont pas les seules sources dont vous pouvez tirer toute votre gloire ; le bonheur d'être Fils d'un Père fameux par tant de batailles gagnées, et par tant se Sièges heureusement achevés, n'est pas un avantage que vous comptiez entre ceux qui vous sont propres ; ce n'est pas aussi parce que vous êtes brave au dernier point que vous êtes extrêmement louable, puisqu'étant sorti du plus vaillant de nos Héros, la plus haute valeur ne peut être en vous qu'un bien héréditaire : c'est par l'éclat de votre Esprit et par la grandeur de votre Âme que vous êtes principalement digne de l'admiration de tous ceux qui connaissent le véritable Mérite. Bien qu'il semble qu'une Fortune aussi grande que la vôtre, ne puisse être conservée que par des soins sans relâche et par des complaisances sans réserve, toute la France est justement persuadée qu'il n'y a point de belle Connaissance que vous n'ayez acquise, ni d'éclatante Vertu que vous n'ayez pratiquée. La Faiblesse de mes expressions ne pourrait m'empêcher de dire un nombre infini de choses brillantes sur une si riche matière, si je ne craignais que mon zèle ne devînt indiscret, et qu'en découvrant votre gloire, il n'offensât votre modestie : je dois me souvenir que vous fuyez les louanges avec la même ardeur que vous cherchez à les mériter, et que la Vérité cesse même de vous plaire, alors qu'elle commence d'être à votre avantage. J'ose espérer toutefois que vous aurez la bonté de souffrir avec indulgence ce qui me reste encore nécessairement à vous dire puisque vous n'y trouverez rien de glorieux que pour moi et que ce ne sera qu'une protestation très respectueuse d'être toute ma vie,

MONSEIGNEUR,

Votre très humble et très obéissant serviteur.

QUINAULT.

ACTE I

SCÈNE I. Jodelet, Hauteroche.

JODELET, joue du Théorbe et chante après avoir posé une lanterne sourde à terre

La Nuit qui verse à pleines mains Ses doux pavots sur les humains, Fait sommeiller le bruit et ronfler la tristesse : Et le Soleil ce grand falot Est allé plus vite qu'au trot, Chez Thétis son hôtesse, Dormir comme un sabot La fugue est raffinée et l'accord n'est pas sot.

Théorbe : Instrument à cordes pincées, de la famille des luths, inventé au commencement du XVIe siècle par un musicien italien, nommé Bardella. [L]

Pavot : Poétiquement et fig. Les pavots, le sommeil. [L]

Falot : espèce de grande lanterne. [FC]

Thétis n'était qu'une Nymphe de la mer. Elle passait pour la plus belle de toutes les femmes.

Dormir comme un sabot : dormir profondément.

JODELET

Je me sens en humeur de chanter comme un Ange.

Il continue à chanter.

Tandis parmi des loups-garous Des chats-huants et des hiboux, Je fais malgré mes dents ici le pied de grue,

Une corde du Théorbe se rompt.

Peste au plus bel endroit une corde est rompue, Dieu ! C'est la chanterelle hélas quelle pitié, Si mon maître survient je suis estropié ; Ce soir à sa coquette il donne sérénade.

Tandis : Pendant ce temps-là.

Faire le pied de grue : attendre longtemps. [FC]

Peste : Interjection.

Chanterelle : La corde la plus déliée d'un luth, d'un theorbe, d'un violon. [F]

HAUTEROCHE

Le maraud !

Maraud : terme de mépris. Coquin, fripon. [FC]

JODELET

Je crains fort sa première boutade. Sa tête est bien légère et son bras est fort lourd, Il est prompt comme un diable, et frappe comme un sourd.

Boutade : Caprice, saillie d'esprit et d'humeur. [Acad. 1762]

Frapper comme un sourd signifie aussi frapper quelqu'un sans ménagement ni pitié, parce qu'un sourd, n'entendant pas les cris de sa victime. [L]

HAUTEROCHE

Assommons ce faquin.

Faquin : Termes de mépris et d'injure. [FC]

SCÈNE II. Chevalier, Hauteroche, Jodelet.

JODELET

Ma foi je m'ennuyais de garder le mulet. Une corde a sauté dont j'enrage, ou je meure.

Garder le mulet : attendre longtemps quelqu'un avec ennui et impatience. [L]

HAUTEROCHE

Traître !

JODELET

Tout beau, je vais en mettre une meilleure.

Tout beau : locution adverbiale. Doucement modérez vous. [L]

SCÈNE III. La Roque, Polixène, Chevalier, Hauteroche, Jodelet.

POLIXENE, chante en voix de dessus

Soeur du Soleil éclatante courrière Vous n'eûtes jamais de lumière Égale au bel éclat qu'Olimpe a dans les yeux.

Voix du dessus : Terme de musique. La partie la plus haute par opposition à la basse.

Courrière : La lune.

HAUTEROCHE, chante en voix de haute-contre

Soeur du Soleil éclatante courrière Vous n'eûtes jamais de lumière Égale au bel éclat qu'Olympe a dans les yeux.

Haute-contre : Terme de musique. La plus haute voix d'homme, celle qui est au-dessus du ténor. [L]

Olympe : Nom que les poètes ou les amants donnent quelquefois à leurs maitresses en faisant des vers en leur faveur, ou en leur écrivant. [R]

SCÈNE IV. Silvanire, Aminte, Hauteroche, Chevalier, la Roque, Polixène, Jodelet.

SCÈNE V. La Fleur, Silvanire, Aminte, Chevalier, Hauteroche, la Roque, Polixène, Jodelet.

SILVANIRE, sortant du logis à la hâte

Fuyons.

LA FLEUR, levant le bras pour frapper Chevalier

Ah perfide !

LA FLEUR

Poursuivez.

HAUTEROCHE

La...

LA FLEUR

Quoi ?

LA ROQUE

La Comédie.

JODELET

Enfin si l'on en croit ce vieillard vénérable Tous les comédiens ne valent pas le diable.

Cela ne vaut pas le diable : cela ne vaut absolument rien. [L]

ACTE II

CLOMIRE, PASTORALE.

SCÈNE I. La Fleur, Hauteroche.

SCÈNE II. La Fleur, Clomire, Selvage, Forestan.

SELVAGE

Toi ?

FORESTAN

Oui moi.

FORESTAN

Moi te craindre, qui toi des bouquins le plus lâche ?

Bouquin : On appelle figurément un vieux bouquin, un homme puant et lascif qui a passé sa vie dans la débauche. [F]

FORESTAN

Demandons-lui quartier, s'il redouble il m'achève.

Demander quartier : demander grâce, demander de n'être pas traité à la rigueur. [FC]

SCÈNE III. La Fleur, Doris, Montan.

SCÈNE IV. La Fleur, Filène, Dafnis.

DAFNIS, faisant l'Écho derrière le théâtre

Demeure.

DAFNIS

Oui !

DAFNIS

Aime.

DAFNIS

Ris.

DAFNIS

Change.

DAFNIS

Non.

DAFNIS

Telle.

DAFNIS se découvrant

Moi.

SCÈNE V. La Fleur, Dafnis, Filène, Clomire.

DAFNIS

Diminue.

CLOMIRE

Adieu.

SCÈNE VI. La Fleur, Dafnis, Filène.

SCÈNE VII. La Fleur, Filène.

SCÈNE VIII. La Fleur, Selvage, Forestan, Montan, Dorise, Filène.

SELVAGE

Fort bien.

SCÈNE IX. La Fleur, Filène, Dorise, Clomire, Dafnis.

ACTE III

LE DOCTEUR DE VERRE. COMÉDIE.

SCÈNE I. Isabelle, Marine.

MARINE

Il suffit, j'ai su l'art dès mes plus jeunes ans D'en donner à garder aux vieillards défiants.

Garder : Fig. et familièrement. En donner à garder à quelqu'un, lui en faire accroire, le tromper, le duper. [L]

SCÈNE II. Panfile, Marine.

PANFILE

Mais pour ce jeune amant ce conteur de fleurettes, N'a-t-elle point aussi des passions secrètes ?

Fleurette : Cette manière de parler peut venir de ce que les amants emploient de beaux discours, des discours fleuris, des discours où entrent des fleurs de Rhétorique, ou de ce qu'ils donnent des bouquets à leurs maîtresse. [T]

PANFILE

Que je voie.

PANFILE

C'est ?

PANFILE

Mais !

MARINE

La lettre est chiffonnée, il faut la plier mieux, Ma foi le vieux pénard n'est point malicieux.

Pénard : Terme injurieux qu'on dit quelquefois aux hommes âgés. [F]

PANFILE, lui ôtant le billet

Voyons ton innocence, ou bien ton artifice.

PANFILE

La lecture pourra m'éclaircir sur ce point.

Il lit.

Le peu de soin que tu prends de m'écrire, ne m'empêche pas d'être encore sensible à l'amour, des vertus l'obéissance est celle qui sur toutes me plaît la moins, heureuse entre les filles est celle qui n'a point de parents qui aiment le bien ; on me presse d'épouser un vieux Docteur en vain, j'ai promis de n'y consentir jamais, sans plus songer, à ma promesse il faut que je satisfasse, mon père tâche par des remontrances de me faire accepter ce vieil amant que je ne hais point sans raison, ceux qui m'aiment se feront connaître s'ils s'opposent à ce mariage.

Hé bien oseras-tu maintenant déloyale Dire que cet écrit soit pour une Vestale ? Ma fille par tes mains l'envoie à son amant.

MARINE, lit

Le peu de soin que tu prends de m'écrire ne m'empêche pas d'être encore sensible à l'amour des vertus, l'obéissance est celle qui sur toutes me plaît, la moins heureuse entre les filles est celle qui n'a point de parents qui aiment le bien ; on me presse d'épouser un vieux Docteur, en vain j'ai promis de n'y consentir jamais, sans plus songer à ma promesse, il faut que je satisfasse mon père, tâche par des remontrances de me faire accepter ce vieil amant que je ne hais point, sans raison ceux qui m'aiment se feront connaître s'ils s'opposent à ce mariage.

SCÈNE III. Isabelle, Marine.

MARINE

Parlons bas, certain cuistre approche et nous écoute.

Cuistre : Nom qui se donne ordinairement par injure aux valets de Collége. [Acad. 1762]

SCÈNE IV. Tersandre, Isabelle, Marine.

SCÈNE V. Panfile, Ragotin, Isabelle, Tersandre, Marine.

TERSANDRE

Si je suis moniteur du morbe qui l'attaque Votre gener futur est hypocondriaque, Son esprit qu'Olympique on pouvait nominer, N'a plus la faculté de ratiociner.

Morbe : Synonyme de morbide. [L]

Vers 859, on lit SIC au lieu de SI

Gener : grendre, mari de la fille.

Hypocondriaque : Bizarre, fou, capricieux. [R]

Olimpique : Ce mot se dit de certains Jeux qu'Hercule institua auprès de la ville d'Olympie à l'honneur de Jupiter, qui se célébraient de quatre en quatre ans et où il y avait des courses et diverses sortes de combats.

Ratiociner : Terme usité seulement dans le style dogmatique. User de la raison. [L]

PANFILE, regardant Ragotin

Mais quel est ce garçon ?

TERSANDRE

C'est mon collègue intime, Dedans le famulat du Docteur clarissime.

Clarissime : Clarissimus, superlatif de Clarus, illustre, qui par conséquent signifie très illustre. [L]

Famulat : probablement du mot latin Famulatus ; esclavage, servitude.

RAGOTIN

Vient.

PANFILE

Extravague-t-il ?

Extravague : Dire, faire des choses folles et dépourvues de raison. [L]

RAGOTIN

Fort.

RAGOTIN

Grand.

RAGOTIN

Mort.

TERSANDRE

La Formule en est fort ancienne, Jadis on la vocait Lacédémonienne.

Vocait : vocere = appeler, donner le nom.

Lacédémone : Nom propre d'une ville fort ancienne qu'on nomme autrement Sparte, et qu'on dit avoir été fondée avant Rome et Carthage, l'an 1718 av.J.C. .

RAGOTIN

Près.

RAGOTIN

Tôt.

RAGOTIN

Lui.

SCÈNE VI. Le Docteur, Panfile, Isabelle, Marine, Tersandre, Ragotin, deux valets.

LE DOCTEUR, dans un habit de paille

Future épouse et vous beau-père proposé, Sachez que tout mon corps est métamorphosé. Que je suis à présent de l'ultime matière, Où se peut transmuer chaque corps sublunaire : Et qu'Amour dont toujours je me suis défié, M'a mis à si grand feu qu'il m'a vitrifié.

Sublunaire : Terme didactique. Qui est entre la terre et l'orbite de la lune. [L]

L'original porte vetrifié au lieu de vitrifié.

Vitrifier : Fondre une substance de manière qu'elle se transforme en verre.

LE DOCTEUR

Vos yeux sont donc hétéroclites.

Hétéroclite : Fig. famil. qui a quelque chose d'irrégulier et de bizarre.

LE DOCTEUR

Il n'est pas nécessaire, De ma fragilité durissime adversaire.

Durissime : Très dur. Il ne se dit que par plaisanterie. [L]

PANFILE, en l'embrassant

Voyez...

LE DOCTEUR

Ah par le flanc il vient de me fêler ! L'humide radical par là va s'écouler.

Humide radical : fluide imaginaire qu'on a regardé comme le principe de la vie dans le corps humain. [L]

PANFILE

Sortez.

PANFILE, il lui ôte son habit de paille

Je veux guérir l'erreur dont vos sens sont déçus.

LE DOCTEUR

Peste comme il me serre, ah le traître me brise ! Bourreau gendrifracteur apprends que j'agonise !

Il s'évanouit.

Gendrifrateur : mot valise de gendre et de fracturer = briseur de gendre.

TERSANDRE

Dominé, dominé, procrastinez vos ans.

Procrastiner : Différer au lendemain. [FC]

LE DOCTEUR

Mon Esprit spolié de son fourreau de verre, Se voit donc translaté dans l'infernale Terre : J'ai traité déjà le cocyte bourbeux, Et voici de Pluton le Palais ténébreux.

Cocyte : Nom de fleuve. Cocytus. Il y en a plusieurs de ce nom. L'un étoit dans la Campanie, Province d'Italie, et se déchargeait dans le Lac de Lucrin, ou de Mamorto. Un autre dans l'Épire. [T]

Pluton : Fausse Divinité infernale que les Payens croyoient présider aux enfers. [T]

LE DOCTEUR

Bons Dieux que cette plage étale d'objets sombres : Je n'incide partout que Larves, Diablotins, Follets, Ténébrions, Farfadets et Lutins.

Il s'adresse à Ragotin.

Bon, je cerne déjà Tantale enfanticide. La peste comme il baille, et comme il mâche à vide ! Que j'aime à l'aspicer, voulant gober souvent, Des fruits près de son nez ne gober que du vent ; Mâcheur infortuné qui n'a ni bien ni joie, Du séjour de Pluton enseigne-moi la voie : Quel est le chemin ?

Diablotin : Petit diable. [L]

Follet : On appelle, Esprit follet, un démon ou lutin qui fait peur à des enfants, ou à des gens faibles, par des visions, ou par des actions, dont ils ne savent point la cause. [F]

Ténébrion : follets et autres illusions nocturnes que nous appellons esprits. [SP] Larve : Génie malfaisant, qu'on croyait errer sous des formes hideuses. [L]

Tantale : Nom propre d'homme. Le mot d'enfanticide est employé à la place d'infanticide. Il fit tuer son propre fils. [T]

Gober : Terme familier. Avaler sans savourer, sans mâcher. [L]

RAGOTIN

Long.

RAGOTIN

Rien.

RAGOTIN

Nul.

RAGOTIN

Bien.

RAGOTIN

Fol.

LE DOCTEUR

Comment âme damnée, Ma sagesse par toi sera contaminée ! Et tu me répondras monosyllablement, Je te vais bien docer à jaser autrement.

Docer : du latin Docere, entretien.

Jaser : Parler beaucoup et sans nécessité de choses frivoles. [F]

TERSANDRE

Dominé, n'ayez point une anime inclémente.

Clément : Qui a coutume de pardonner, de traiter doucement ceux qui sont à sa discrétion. [F]

LE DOCTEUR, à Isabelle

Veuillez parler pour moi Madame Proserpine !

Proserpine : Fille de Jupiter et de Cérès. Élevée en Sicile, et pendant qu'elle se divertissait un jour à cueillir des fleurs, Pluton l'enleva, et l'épousa. Par là elle devint la Déesse des Enfers, la Junon des Enfers. [T]

LE DOCTEUR, à Marine

Quoi ? Tu viens donc encor ici me traverser, Déesse de Discorde au crin serpentifère, Boute-feu, rabat-joie, exécrable Mégère, Maudit tison d'enfer !

Traverser : signifie figurément en Morale, faire obstacle, opposition, apporter de l'empêchement. [F]

Discorde : Mauvaise intelligence, dissension ; division, désunion, querelle qui se met entre parents, amis, ou associés. [T]

Boute-feu : Fig. Celui qui excite des discordes, suscite des querelles. [L]

LE DOCTEUR

Soyez-moi donc propice ! Et je promets d'offrir ensuite en sacrifice Sur un autel qu'exprès je dresserai pour vous, Une vache bréhaigne avec deux hiboux.

Bréhaigne : Stérile, en parlant des femelles des animaux domestiques ou de ceux qu'on entretient dans des parcs et des viviers.

PANFILE

Oui, parlez.

LE DOCTEUR

Un vieillard d'humeur cacochymique Me défère en hymen sa géniture unique, Fille qui peut donner des passe-temps bien doux, Et qui me tente fort.

Cacochymie : est une réplétion de mauvaises humeurs. [T]

Géniture : Terme familier. L'enfant par rapport au père et à la mère. [L]

LE DOCTEUR

Mais si durant mon mal ma femme avec Tersandre, Certain Godelureau qui ne vaut pas le pendre, Loin d'avoir soin de moi souhaitait mon trépas, J'enragerais.

Godelureau : Jeune fanfaron, glorieux, pimpant et coquet qui se pique de galanterie, de bonne fortune auprès des femmes, qui est toujours bien propre et bien mis sans avoir d'autres perfections. Les vieux maris ont sujet d'être jaloux de ces godelureaux qui viennent cajoler leurs femmes. [F]

PANFILE

C'est...

PANFILE

Mais.

TERSANDRE

Spondez votre fille à Tersandre ?

Sponder : Sponder ; spondere = promettre.

ACTE IV

CLORINDE. TRAGÉDIE.

SCÈNE I. Clorinde, Tancrède.

SCÈNE II. Arsace, Tancrède.

SCÈNE III. Clorinde, Arsace.

CLORINDE

C'est Arsace.

ARSACE

Consultez.

SCÈNE IV. Hermine, Clorinde, Arsace.

CLORINDE

Parle ?

SCÈNE V. Arsace, Clorinde, Hermine.

SCÈNE VI. Arsace, Tancrède.

SCÈNE VII. Tancrède, Hermine couverte des armes de Clorinde.

SCÈNE VIII. Arimon, Clorinde, Tancrède.

TANCREDE

Arimon est tombé sans chaleur, Il faut que je partage ou venge son malheur : Après son meurtrier marchons en diligence.

Diligence : Activité qui nous fait porter avec promptitude à exécuter notre devoir, ou nos desseins. [F]

TANCREDE, il ôte son casque

Juste ciel ! C'est Clorinde !

TANCREDE

Clorinde meurt par le fer que je tiens, Et mes jours ne sont pas finis avec les siens ! La clarté par les coups à Clorinde est ravie, Et sa perte n'est pas de la mienne suivie ! Enfin Clorinde expire et mon perfide coeur N'a pas assez d'amour pour mourir de douleur ! Quoi cette main si prompte aux actions barbares, Cette main si cruelle à des beautés si rares, Après de ma maîtresse avoir hâté la fin, N'a pas encore osé punir son assassin ! N'a pas osé commettre un acte de Justice. Ah c'en est trop il faut que ce coup me punisse... Mais l'horreur des amants et l'effroi des humains, Qui dans un sang si pur vient de tremper ses mains, Après avoir porté sa rage sans seconde Jusqu'au sein le plus chaste et le plus beau du monde. Et mis une beauté qu'il adore, aux abois, Pour sa punition ne mourra qu'une fois ! Non, non, n'achève pas ce sanglant sacrifice, Tancrède ingrat, ta vie est ton plus grand supplice : Contemple cet objet de ton coeur adoré, Qu'au sort de ton amour ton bras a massacré ! Vois ces beaux yeux auteurs de tes flammes premières, Dont tes efforts sanglants ont éteints les lumières ! Regarde le débris d'un chef-d'oeuvre si beau, Et dans chaque regard trouve un trépas nouveau ! Et vous ô derniers coups d'une main adorable, Blessures retenez le sang de ce coupable ! C'est finir son tourment que terminer son sort, Et vous lui feriez grâce en lui donnant la mort ! Mais quoi vous vous ouvrez ; en vain je vous convie, Pour prolonger mes maux de prolonger ma vie ! Pour venger ce beau sang du Corps dont vous partez, Vous vomissez le mien à flots précipités : Déjà ma voix s'abat, mes faiblesses redoublent, Mes pas sont chancelants, mes yeux mourant se troublent : Et cédant à l'effort des dernières douleurs, Mon coeur par un soupir m'avertit que je meurs : Vous de tant de beautés chers et tragiques restes, Beau corps à qui mes jours ont été si funestes Permettez en perdant mon crime avec le jour, Que la mort nous unisse au défaut de l'Amour.

Il tombe auprès du corps de Clorinde.

ACTE V

ARMIDE ET RENAUD. TRAGI-COMÉDIE en Machines.

SCÈNE I.

ARMIDE suspendue en l'air

Ministres dont les soins sont mes plus fortes armes, Démons à me servir engagés par mes charmes ! Changez ces lieux couverts et de sang et de pleurs, En une île agréable et couverte de fleurs.

Le théâtre se change en une île délicieuse où l'on peut passer par un pont magnifique, Armide descend en même temps et continue à parler.

Et vous à qui je dois les hautes connaissances De la plus assurée et noble des sciences, D'un Art qui quand je veux trouble et calme les mers, Et fait pâlir les Cieux, ou trembler les enfers ; Noble Esprit d'Hidraot qui sous des myrtes sombres Jouissez du repos dont jouissent les Ombres, Quittez pour me venger ces noirs et tristes bords Et pour nuire aux vivants, abandonnez les morts. Quarante chevaliers que j'avais avec peine Pris entre les Chrétiens et puis mis à la chaîne, Par le jeune Renaud le plus fier des humains, M'ont été hautement ravis d'entre les mains. J'aspire à la vengeance et j'en flatte mon âme, Rien n'est plus agréable à l'esprit d'une femme ; Et plus son impuissance invite à l'outrager, Plus pour elle il est doux de se pouvoir venger. Je vous conjure donc Ombre qui m'êtes chère, Par les Ondes du Styx que tout l'Enfer révère, Par le Cercle d'Hécate et ses trois divers noms, Et par le noir trident du Prince des Démons, Pour aux jours de Renaud faire ensemble la guerre, De sortir à l'instant du centre de la Terre.

La terre s'ouvre et l'Ombre d'Hidraot en sort.

Styx : fleuve des Enfers.

Hécate : Activité qui nous fait porter avec promptitude à executer nostre devoir, ou nos desseins. [L]

Trident : Sceptre que les poètes mettent à la main de Neptune, qui est en forme d'une fourche à trois dents. [T]

SCÈNE II. L'Ombre d'Hidraot, Armide.

L'OMBRE

Je te vais contenter ; mais ne te montre point.

Armide se cache derrière quelques arbres et L'Ombre passe sur le pont et se rend sur le devant du Théâtre où Renaud paraît avec son écuyer.

SCÈNE III. Renaud, Agis, L'Ombre.

RENAUD, passe sur le pont

Suis donc mes pas, Agis !

L'OMBRE, arrêtant Agis

Si tu n'es las de vivre Qui que tu sois demeure et garde de le suivre, Cette île est enchantée et par de dures lois L'on n'y peut sans danger passer deux à la fois.

Agis veut passer et le pont se brise dans le moment qu'il veut mettre le pied dessus.

SCÈNE IV.

RENAUD, dans l'île enchantée

Ce gazon que cette eau vient baiser doucement, Semble ici m'inviter à rêver un moment.

Il se couche sur un gazon.

Île délicieuse où l'aimable Zéphyre Dedans le sein de Flore avec langueur soupire, Séjour de mille appas que ce fleuve charmant Ceint d'un continuel et mol embrassement, Pour rendre ici ma joie et parfaite et solide, Rien ne vous manquerait si vous aviez Armide ; Mais par l'effet d'un charme amoureux et nouveau Quand je ne la vois pas, je ne vois rien de beau.

Il regarde le portrait d'Armide.

Chef-d'oeuvre où l'art fait voir par sa douce imposture Les plus aimables traits qu'ait formés la Nature. Belle Cause des maux qui me sont préparés Vous avez des appas dignes d'être adorés : Ce qu'Armide a de beau, vous l'avez en partage ; Mais quoi d'Armide enfin vous n'êtes que l'image, Et je ne trouve en vous malgré mes justes voeux, Que l'image du bien qui me peut rendre heureux ! Pour Armide à mes yeux vos traits vous font paraître ; Mais Armide est sensible et vous ne pouvez l'être ! Et vous ne pouvez l'être ! Oui Portrait précieux ! Mais c'est possible en quoi vous lui ressemblez mieux. Je conçois peu d'espoir et j'ai de justes craintes Qu'Armide comme vous sera sourde à mes plaintes, Et que cette beauté dont je crains le courroux Ne sera pas pour moi plus sensible que vous ; Mais qui cause dans l'onde une rumeur soudaine ? Un Triton sort du fleuve avecque une sirène : Ils paraissent tous deux disposés à chanter, Leur dessein me surprend ; mais il faut écouter.

Zephyre comporte un e final pour le rime avec soupire.

Flore : Déesse des fleurs dans la mythologie romaine.

SCÈNE V. Un Triton, une Sirène, Renaud.

RENAUD

Tous mes sens enchantés de cet air agréable Sont contraints de céder au sommeil qui m'accable.

Renaud s'endort et le Triton et la Sirène continuent à chanter.

SCÈNE VI. Armide, Renaud.

SCÈNE VII. L'Amour, Armide.

SCÈNE VIII. Armide, Renaud.

ARMIDE

Il rêve.

ARMIDE

Si ma main par ta mort peut remplir ton attente, Tu mourras satisfait et je vivrai contente. Reçois le coup... Mais Dieux ; quel tremblement soudain Me saisit à la fois et le coeur et la main ! Quel mouvement s'oppose en mon âme alarmée Au cours de la fureur dont je suis animée, Et quel charme plus fort que mes enchantements Soulève contre moi mes propres mouvements ! Quoi de mon ennemi je souffre ici la vue ; Et loin de redoubler ma haine diminue ? L'Objet qui l'augmentait, ne sert qu'à l'amoindrir, Et ce qui m'irritait commence à m'attendrir ; D'où vient que de mes sens la révolte inhumaine En faveur de Renaud ose trahir ma haine, Et que mes yeux malgré mon furieux désir, L'observent avec soin et même avec plaisir ? Avec plaisir ! Mes yeux vous font donc cet outrage, Transports impétueux de vengeance et de rage, Et vous n'empêchez pas ces guides de mon coeur De voir notre Ennemi sans peine et sans horreur ; Mais quoi j'adresse en vain cette plainte pressante, Aux restes impuissants de ma fureur mourante ? Tout mon courroux s'éteint et dans mon lâche coeur Je ne sens que faiblesse et ne sens plus d'ardeur ! Plus d'ardeur ! Ah que dis-je en vain je dissimule, D'une ardeur forte encor je sens bien que je brûle ; Mais hélas cette ardeur qui me brûle à son tour Ne vient plus de la haine, elle vient de l'Amour. Renaud dont le mérite est plus fort que mes charmes, Tu triomphes d'Armide elle te rend les armes, Et nul péril ne doit te donner de terreur Ayant pu triompher d'une femme en fureur, Je sens bien que ta gloire à ma honte s'augmente, Et que ton ennemie enfin est ton amante : L'Amour qui me punit cesse ici d'être doux, J'ai toute sa tendresse et lui tout mon courroux : Et par le prompt effet d'un changement étrange Au lieu de me venger j'aime, et l'Amour se venge. Sa vengeance est pourtant imparfaite en ce point Qu'il me punit d'un trait, qui ne me déplaît point : Je hais ma liberté quand je reçois sa chaîne Et je fais mes plaisirs de ce qu'il fait peine. Tous ses maux ont toujours des charmes pour nos coeurs, Et si ses maux sont doux, quelles sont ses douceurs ? Si ta justice Amour égale ta puissance Fais cesser ta colère avec que mon offense, Mon crime est maintenant expié par tes feux, Après m'avoir punie, exauce au moins mes voeux : Je te veux consacrer les restes de ma vie, Mon coeur d'autres plaisirs ne conçoit plus d'envie : Transporte-nous tous deux pour vivre sous ta loi, Dans des lieux interdits à tout autre qu'à toi.

L'Amour paraît en l'air suivi de quatre Amours.

SCÈNE IX. L'Amour, Armide, Renaud, quatre petits Amours.

L'AMOUR

Tes voeux sont exaucés et je suis prêt Armide Dans un monde inconnu de te servir de guide, Vous qui m'obéissez, Dieux des contentements, Amours, sous ma conduite enlevez ces amants.

Les quatre petits Amours descendent sur le Théâtre et deux ayant pris Renaud, et les deux autres Armide, ils les enlèvent sous la conduite de l'Amour.

SCÈNE X. La Fleur, la Roque.

LA FLEUR, sortant de la place en désordre, où il a été assis depuis le second Acte

Ma fille est morte ô Ciel !

1 717 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica