Comédie en vers
Le Docteur de Verre
Représenté pour la première fois en 1689 au Théâtre de la Foire Saint-Germain.
Personnages
- ISABELLE, fille de Panfile
- MARINE, servante d'Isabelle
- PANFILE, père d'Isabelle
- TERSANDRE, amant d'Isabelle, déguisé en Cuistre
- RAGOTIN, domestique de Tersandre, aussi déguisé en Cuistre
- LE DOCTEUR, amoureux d'Isabelle
SCÈNE PREMIÈRE. Isabelle, Marine.
ISABELLE
Ma lettre est achevée, et c'est à toi de prendre Le soin de la donner en main propre à Tersandre. Tu sais que cet écrit l'invite à s'opposer Aux desseins du Docteur qui me doit épouser. Si mon père, en sortant, venait à te surprendre, Souviens-toi du secret que je viens de t'apprendre.Ragotin : Signifiait un petit homme, laid, trapu et mal bâti. On connaît le Ragotin du Roman comique de Scarron, et la comédie de Ragotin, que la Fontaine donna en 1684.
MARINE
Il suffit ; j'ai su l'art, dès mes plus jeunes ans,La Fleur se place sur un siège au coin du théâtre.
D'en donner à garder aux vieillards défiants.SCÈNE II. Panfile, Marine.
PANFILE
Marine, écoute un mot.MARINE
Elle fait sa prière.PANFILE
Vraiment j'en suis fort aise on ne peut faire mieux, Sitôt qu'on voit le jour, d'en rendre grâce aux Dieux. Je m'en vais assister, au temple, au sacrifice, Pour ne pas l'interrompre en ce saint exercice.MARINE
C'est bien fait.PANFILE
Mais Marine avant que de sortir, De ses désirs secrets voudrais-tu m'avertir ? Tu sais que pour mari je lui destine un homme, Qui n'eut jamais d'égal dans Athènes et dans Rome : Un savant, mais savant qui ne ressemble pas Ceux qui sont, d'ordinaire, aussi gueux que des rats, Et qui sait, pour charmer l'âme la plus farouche, Parler d'or de la main, ainsi que de la bouche. D'où provient que ma fille, en cette occasion, Témoigne pour l'hymen si grande aversion ? Et n'aurait-elle point, par une ardeur fatale, De même que sa soeur, fait voeu d'être vestale ?Vestale : Fille vierge chez les Romains, qui était consacrée au service de la déesse Vesta, pour garder le feu sacré de son temple. [F]
MARINE
Pour moi, je ne crois pas, à dire vérité, Qu'elle ait, jusques ici, fait voeu de chasteté ; Et cette aversion, où votre choix t'engage, Est plus pour le mari que pour le mariage. L'époux qu'on lui destine est un barbon hideux, Plus propre à ressentir des glaçons que des feux Cet objet ne doit pas toucher une jeune âme. Lorsqu'on fait demander une fille pour femme, Une telle demande a toujours des appas Mais c'est le demandeur qui souvent ne plaît pas. Si vous ne l'eussiez point refusée à Tersandre, Sans peine au mariage on l'eut fait condescendre.PANFILE
Le Docteur est plus riche.PANFILE
Mais pour ce jeune amant, ce conteur de fleurettes, N'a-t-elle point aussi des passions secrètes ?Fleurette : Se dit au figuré de certains petits ornements du langage, ou de galanteries, et des termes doucereux dont on se sert ordinairement pour cajoler les femmes. [F]
MARINE
Vous lui faites grand tort d'avoir de tels soupçons Votre fille est fort sage ; elle suit mes leçons.MARINE
Ce n'est rien.PANFILE
Que je voie.MARINE
À d'autres je connais quel est votre dessein ; Vous voulez m'approcher pour me toucher le sein. Qui ne vous connaîtrait...PANFILE
C'est...PANFILE
Mais.MARINE
Mais vous voulez rire !PANFILE
Va, tu n'es qu'une folle. Adieu je vais au temple.Bas.
Son procédé me donne un soupçon sans exemple : Sortons pour la surprendre.MARINE
La lettre est chiffonnée ; il faut la plier mieux. Ma foi, le vieux pénard n'est point malicieux.PANFILE, lui ôtant le billet
Voyons ton innocence, ou bien ton artifice.PANFILE
Oui, mais c'est sans malice. Cet écrit, tel qu'il est, sans adresse et sans seing, De ma fille, pourtant, me découvre la main. Parle, à qui portes-tu cette lettre fatale De la part d'Isabelle ?MARINE
À sa soeur vestale.PANFILE
C'est plutôt à Tersandre.MARINE
Ah ! Ne le croyez point.PANFILE
La lecture pourra m'éclaircir sur ce point.Il lit.
Le peu de soin que tu prends de m'écrire ne m'empêche pas d'être encore sensible à l'amour. Des vertus, l'obéissance est celle qui, sur toutes, me plaît la moins. Heureuse entre les filles est celle qui n'a point de parents qui aiment le bien ! On me presse d'épouser un vieux Docteur en vain ; j'ai promis de n'y consentir jamais ; sans plus songer, à ma promesse il faut que je satisfasse. Mon père tâche, par des remontrances, de me faire accepter ce vieil amant que je ne hais point sans raison. Ceux qui m'aiment se feront connaître, s'ils s'opposent à ce mariage.
Hé bien ! Oseras-tu maintenant, déloyale, Dire que cet écrit soit pour une vestale ? Ma fille, par tes mains, l'envoie à son amant.MARINE
Vous lui faites grand tort, Monsieur assurément Vous ne lisez pas bien, et j'y mettrais ma vie.PANFILE
Et moi j'ai de bons yeux.MARINE
N'en déplaise pourtant à vos grandes lunettes, Je crois que vous avez les visières mal nettes Regardez de plus près : le sens pourra changer.PANFILE
Hé bien ! Lis donc toi-même.MARINE
Si je ne vous fais voir que ces mots seulement S'adressent à sa soeur, et non à son amant, Et que c'est sans raison que vous m'avez criée, Que puisse-je mourir sans être mariée ! Vous me pouvez bien croire après un tel serment.MARINE, lit
Le peu de soin que tu prends de m'écrire ne m'empêche pas d'être encore sensible à l'amour des vertus. L'obéissance est celle qui, sur toutes, me plaît. La moins heureuse entre filles est celle qui n'a point de parents qui aiment le bien. On me presse d'épouser un vieux Docteur : en vain j'ai promis de n'y consentir jamais sans songer à ma promesse, il faut que je satisfasse mon père. Tâche, par des remontrances, de me faire accepter ce vieil amant que je ne hais point : sans raison ceux qui m'aiment se feront connaître, s'ils s'opposent à ce mariage.
PANFILE
Dieux sans changer un mot, comment se peut-il faire Que ce sens se rencontre au premier si contraire ?PANFILE
Les points qui sont omis doivent m'avoir trompé : Les filles de ce temps estiment ridicules Celles dont les écrits sont remplis de virgules.MARINE
Votre humeur, fort sujette aux paniques terreurs, Est le défaut qui seul a causé vos erreurs. Je vous l'avais bien dit : votre fille est bien née. Vous m'avez fait injure, et l'avez soupçonnée ; J'en crève de dépit.MARINE
Vous avez eu grand tort.PANFILE
Oui, je te le confesse.PANFILE
Je le ferai tenir.MARINE
Il n'en est pas besoin.PANFILE
Va, quelqu'un de mes gens t'épargnera ce soin Et, pour mieux employer ton temps et ton adresse, À l'hymen du Docteur dispose ta maîtresse.MARINE
Mais la presserez-vous ?SCÈNE III. Isabelle, Marine.
ISABELLE
Si mon père est levé, donnons-lui le bonjour. Sortons. Mais, quoi Marine est déjà de retour ?ISABELLE
Qu'as-tu fait du billet ?MARINE
Par force il me l'a pris ; Mais, grâces au secret que vous m'avez appris, J'en ai changé le sens, quand il me l'a fait lire.ISABELLE
Ce succès me ravit.MARINE
Il n'est pas temps de rire : Pour l'hymen du Docteur soyez prête à demain ; C'est l'ordre du vieillard.SCÈNE IV. Tersandre, Isabelle, Marine.
ISABELLE
Que cherchez-vous ?TERSANDRE, en habit de cuistre
Beauté, qui pouvez tout toucher, Ayant l'heur de vous voir, je n'ai rien à chercher. Le Docteur qui pour vous sent des peines mortelles, M'envoie, avecque soin, savoir de vos nouvelles, Et vous souhaite un jour plus heureux et plus doux Que celui que l'amour lui prépare pour vous.Cuistre : Valet de collège. Ce nom, qui n'est plus aujourd'hui qu'une injure, désignait alors une fonction. Les cuistres jouent leur rôle dans le Pédant joué de Cyrano.
Heur : rencontre avantageuse. [F]
TERSANDRE
Vos beaux yeux sont toujours des témoins assurés ; Et, pour être déçus, ils sont trop éclairés.ISABELLE
Vous deviez m'avertir, Tersandre ; et, sans rien feindre, De votre peu de soin j'ai sujet de me plaindre : Je vous ai soupçonné de quelque changement.TERSANDRE
Si j'ai changé pour vous, c'est d'habit seulement ; Et l'Amour n'eut jamais, ô Beauté qui m'enflamme, Causé ce changement, s'il eut changé mon âme. Sachant que le Docteur, qui brûle de vos feux, À ses anciens valets en voulait joindre deux, Avec un de mes gens, par d'heureuses pratiques, J'ai su rencontrer place entre ses domestiques.SCENE V. Panfile, Ragotin, Isabelle, Tersandre, Marine
PANFILE
Pleurez, pleurez, ma fille en revenant du Temple, On m'a dit un malheur qui n'eut jamais d'exemple. Le Docteur perd pour vous l'honneur de ses vieux ans, Il a pris tant d'amour qu'il a perdu le sens ; Il est en frénésie, et, dans cette disgrâce, Soutient qu'il est de verre, et craint qu'on ne le casse. Mais quel est ce valet, qui ne m'est pas connu ?TERSANDRE
Si je suis moniteur du morbe qui l'attaque, Votre gêner futur est hypocondriaque ; Son esprit, qu'olympique on pouvait nominer, N'a plus la faculté de ratiociner.MARINE
Quel diantre de jargon !PANFILE
Sotte ! Te veux-tu taire ! C'est ainsi qu'au Collège on parle d'ordinaire. Je plains fort votre maître, et l'irai visiter.TERSANDRE
Plutôt dans votre dôme il le faut expecter Avant que de Phoebus le globe vivifique Soit près de persicer son cours hémisphérique, Malgré de son esprit la perturbation, On fera de son corps ici translation.PANFILE, regardant Ragotin
Mais quel est ce garçon ?PANFILE
Hé bien ? Le Docteur...RAGOTIN
Vient.PANFILE
Extravague-t-il ?RAGOTIN
Fort.PANFILE
Mais quel est son mal ?RAGOTIN
Grand.PANFILE
Qu'en doit-on craindre ?RAGOTIN
Mort.PANFILE
Quel discours !TERSANDRE
La formule en est fort ancienne Jadis on la vocoit Lacédémoniome.Lacédémone : Ville de la Grèce antique, la même que Sparte. Le nom de Lacédémoniens s'appliquait plus spécialement aux habitants du territoire de Sparte, et celui de Spartiates aux habitants de la ville même. [B] Les Lacédémoniens était réputés pour être peu loquace.
MARINE, à part
De tous deux le bonhomme est dupé comme il faut.PANFILE
Où ton maître est-il ?RAGOTIN
Près.PANFILE
Quand le verrons-nous ?RAGOTIN
Tôt.PANFILE
Qu'entends-je monter ?RAGOTIN
Lui.SCÈNE VI. Le Docteur, Panfile, Marine, Tersandre, Ragotin.
LE DOCTEUR, dans un habit de paille
Future épouse, et vous, beau-père proposé, Sachez que tout mon corps est métamorphosé ; Que je suis, à présent, de l'ultime matière Où se peut transmuer chaque corps sublunaire, Et qu'Amour, dont toujours je me suis défié, M'a mis à si grand feu qu'il m'a vitrifié.LE DOCTEUR
Vos yeux sont donc hétéroclites ?PANFILE
Mais vous parlez encor ?LE DOCTEUR
Mes accents sont formés Par des esprits mouvants dans ce verre enfermés : Mon corps est résonnant ; mais, comme il est fort frêle, Mes esprits s'enfuiront pour peu que t'en me fêle.PANFILE, l'embrassant
Voyez...PANFILE
Mais vous n'êtes pas bien.LE DOCTEUR
Je suis le mieux du monde.PANFILE
Sortez.LE DOCTEUR
Ah ! Que plutôt Jupiter vous confonde !PANFILE
Laissez-moi faire.PANFILE
Mais, Monsieur le Docteur.LE DOCTEUR
Mais, Monsieur mon beau-père, N'approchez point de moi, vous ne sauriez mieux faire. Je suis déjà fêlé ; que voulez-vous de plus ?PANFILE, lui ôtant son habit de paille
Je veux guérir l'erreur dont vos sens sont déçus.LE DOCTEUR
Peste ! Comme il me serre ! Ah, le traître me brise ! Bourreau, gendrifracteur, apprends que j'agonise !Il s'évanouit.
Gendrificateur : barbarisme de l'auteur, qu'on peut comprendre comme "destructeur de gendre".
TERSANDRE, au docteur
Dominé, Dominé, procrastinez vos ans.PANFILE
Qu'on apporte de l'eau pour rappeler ses sens ! Son pouls qui meut encor fait voir qu'il reste en vie, Et que sa pâmoison sera bientôt finie. Il reprend ses esprits de faiblesse accablés ; Ses pas sont chancelants, et ses regards troublés.Pâmoison : état d'une personne pâmer ; défaillance. [F]
LE DOCTEUR
Mon esprit, spolié de son fourreau de verre, Se voit donc translaté dans l'infernale terre J'ai trajeté déjà le Cocyte bourbeux, Et voici de Pluton le palais ténébreux.Cocyte : Ruisseau d'Epire aux eaux noires, considéré comme un des fleuves de l'Enfer.
LE DOCTEUR
Bons Dieux ! Que cette plage étale d'objets sombres ! Je n'incide partout que Larves, Diablotins, Follets, Ténébrions, Farfadets et Lutins.Il s'adresse à Ragotin.
Bon ! Je cerne déjà Tantale enfanticide. La peste ! Comme il bâille, et comme il mache à vide ! Que j'aime à l'aspicer, voulant gober souvent Des fruits près de son nez, ne gober que du vent ! Macheur infortuné, qui n'a ni bien ni joie, Du séjour de Pluton enseigne-moi la voie ? Quel est le chemin ?Tantale : Titan, ayant commit plusieurs crimes envers les hommes et les dieux et puni par eux au supplice de la faim et de la soif inextinguible.
RAGOTIN
Long.LE DOCTEUR
Que me diras-tu ?RAGOTIN
Rien.LE DOCTEUR
Me veux-tu du mal ?RAGOTIN
Nul.LE DOCTEUR
Mais me connais-tu ?RAGOTIN
Bien.LE DOCTEUR
Que m'estimes-tu ?RAGOTIN
Fol.LE DOCTEUR
Comment, âme damnée, Ma sagesse par toi sera contaminée, Et tu me répondras monosyllabement ! Je te vais bien docer à jaser autrement.RAGOTIN
Ah ! Monsieur le Docteur, excusez, je vous prie ! Contre un de vos valets n'entrez point en furie : Je vivrai, désormais, respectueusement, Et répondrai toujours polisillabement.LE DOCTEUR, à Tersandre
Je suivrai vos décrets, inclyte Rhadamante. Mon sort dépend de vous, magistrat infernal ; Je salue, en tremblant, votre noir tribunal.Rhadamante : Fils de Jupiter et d'Europe et frère de Minos, est un des juges des Enfers. Il avait épousé Alcmène, veuve de d'Amphitryon. [B]
PANFILE, au Docteur
Faut-il jusqu'à ce point que votre esprit s'abuse ?LE DOCTEUR
Ah ! Monseigneur Pluton, je vous demande excuse ; Mon procédé, sans doute, a dû vous étonner : C'est devant vous d'abord qu'il se faut prosterner.Pluton : Dieu des Enfers, fils de Saturne et de Rhée et frère de Jupiter et de Neptune, partagea avec ses frères l'empire du monde.
LE DOCTEUR, à Isabelle
Veuillez parler pour moi, Madame Proserpine.Proserpine : Femme de Pluton et déesse des Enfers, était fille de Jupiter et de Cérès. [B]
ISABELLE
Vous me connaissez mal.LE DOCTEUR
Ne croyez pas cela : Jupiter n'est-il pas Monsieur votre papa ? Vous êtes de la nuit la Déesse muante ; Les charmes ont de vous leur force omnipotente On vous offre des voeux sous les titres divers De fille de la Terre et Reine des Enfers ; Et Pluton, fasciné de vos traits adorables, Vous emmena jadis, par force, à tous les diables.LE DOCTEUR, à Marine
Quoi ! Tu viens donc encore ici me traverser, Déesse de discorde au crin serpentifère, Boute-feu, rabat-joie, exécrable Mégère, Maudit tison d'enfer !Mégère : Nom propre d'une des trois Furies. Fig. Femme méchante et emportée. [L]
ISABELLE
Ne vous emportez pas.LE DOCTEUR
Soyez-moi donc propice Et je promets d'offrir ensuite en sacrifice, Sur un autel qu'exprès je dresserai pour vous, Une vache bréhaigne avecque deux hiboux.Bréhaine : Animal femelle qui ne conçoit point, qui est stérile. [F]
PANFILE
Combattre son erreur, c'est l'aigrir davantage Tâchons, en le flattant, de le rendre plus sage.PANFILE
Non, il n'en sera plus.PANFILE
Oui, parlez.LE DOCTEUR
Un vieillard d'humeur cacochymique Me défère en hymen sa géniture unique, Fille qui peut donner des passe-temps bien doux, Et qui me tente fort.Cacochyme : Plein de mauvaises humeurs. Un corps cacochyme est un corps dont les plaies sont fort difficiles à guérir, à cause des mauvaises humeurs dont le corps est plein, et qui affluent sur la partie malade. On dit figurément, un esprit cacochyme, une humeur cacochyme, pour dire, un fantasque, un bourru. [F]
PANFILE
Hé bien ! Mariez-vous.LE DOCTEUR
Mais, si je me marie, il faut quitter l'étude. En prenant femme, on prend beaucoup d'inquiétude ; On est toujours troublé de nouveaux embarras : Cela m'effraye.LE DOCTEUR
N'étant point marié, si quelque mal m'accable, Je serai spolié du soin considérable Qu'une femme se donne alors pour un époux ; C'est ce que j'appréhende.PANFILE
Hé bien ! Mariez-vous.LE DOCTEUR
Mais si, durant mon mal, ma femme avec Tersandre, Certain godelureau qui ne vaut pas le pendre, Loin d'avoir soin de moi, souhaitait mon trépas, J'enragerais.Godelureau : Jeune fanfaron, glorieux, pimpant et coquet qui se pique de galanterie, de bonne fortune auprès des femmes, qui est toujours bien propre et bien mis sans avoir d'autres perfections. Les vieux maris ont sujet d'être jaloux de ces godelureaux qui viennent cajoler leurs femmes. [F]
LE DOCTEUR
Mais, vivant ainsi seul, je mourrai sans lignée, À qui pouvoir laisser ma richesse épargnée Prenant femme, il naîtra quelqu'héritier de nous, Et j'en serai bien aise.PANFILE
Hé bien ! Mariez-vous.LE DOCTEUR
Mais, étant marié, si, comme il se peut faire, Des fils qui me viendront quelqu'autre était le père, Et s'il fallait pourtant les avoir sur les bras, J'en tiendrais.LE DOCTEUR
Cet ultime conseil est celui qu'il faut suivre. J'ai, pour faire un bon choix, trop peu de temps à vivre Je fuirai donc l'hymen, Dieu du sombre manoir Je m'en retourne au monde adieu ; jusqu'au revoir.PANFILE
Que l'on approche un siège il retombe en faiblesse. Ma fille, il ne faut plus croire que son mal cesse J'aurai peine à trouver quelque parti pour vous. Que n'avez-vous Tersandre, à présent, pour époux ! Fallait-il, pour ce fol, rebuter sa demande ? L'intérêt me fit faire une faute si grande. Mais le Docteur revient ; écoutons ses propos.LE DOCTEUR
Pluton en soit loué ! Je suis de chair et d'os. Beau-père prétendu, que Jupiter console, Cherchez un gendre ailleurs ; je reprends ma parole : Le grand Dieu des Enfers, dont je suis de retour, M'a donné ce conseil, en me rendant le jour.PANFILE
Ah ! Changez de discours.LE DOCTEUR
Je comprends vos pensées : Vous désirez savoir ce qu'aux Champs-Élysées, Où je viens de passer, j'ai récemment appris.PANFILE
Ce n'est pas...LE DOCTEUR
Par ma foi ! Vous en serez surpris : Plusieurs qui, dans ce monde, ont possédé l'Empire, Sont là dans un état qui vous ferait trop rire. Ninus l'usurpateur, y racoutre des bas ; Cambise, le cruel, vend de la mort aux rats ; Xerxès, le gras, y vent des couennes de lard jaune ; Crésus, qui fut si riche, y demande l'aumône.Racoutre : Racommoder, rapiécer. On le dit aussi des choses qu'on veut mettre en meilleur ordre qu'elle n'étaient. [F]
PANFILE
C'est...LE DOCTEUR
Ah ! Ce n'est pas tout. Philippe, le hableur, Tire les cors des pieds, sans mal et sans douleur Alexandre-le-Grand déniche des fauvettes ; César, le vigilant, est vendeur d'allumettes.LE DOCTEUR
Quoi donc ? Si les savants ont là bien du pouvoir ? Vous êtes curieux il faut vous tout apprendre Sachez donc qu'à présent le morne Anaximandre, Diogène le chien, Ésope le velu, Aristote le bègue, et Platon le rablu, Hérille l'affamé, le châtré Xénocrate, Épictète le gueux, et le cornard Socrate, Qui n'eurent point ici grands biens ni grands honneurs, Au pays d'où je viens sont de fort grands Seigneurs. Êtes-vous satisfait ?LE DOCTEUR
Ne vous ai-je pas dit que je n'en ferais rien ? C'est l'avis de Pluton, et c'est aussi le mien.PANFILE
Mais.PANFILE
Vous êtes fol, Monsieur.LE DOCTEUR
Il faut vous laisser dire ; Vous avez beau vous plaindre et beau m'injurier, Je ne suis pas si fol que de me marier.Il sort.
PANFILE
Que ferons-nous ?PANFILE
Avec ravissement.TERSANDRE, se découvrant
Tersandre à vos genoux vous la demande encore.SCÈNE VII. La Fleur, La Roque.
LA FLEUR, sortant de la place, en désordre, où il a été assis depuis le second acte
Ma fille est morte, ô ciel !LA FLEUR
Oui, chacun a bien fait dans tous ses personnages. Je consens, avec joie, à vos trois mariages. Votre Art, dans ces essais, m'a paru noble et doux, Et votre Art, enfin, doit faire des jaloux, Si votre Troupe un jour a la gloire de plaire Au plus auguste Roi que le Soleil éclaire, Au Prince sans égal, qui possède à la fois, Ce que séparément ont eu les plus grands Rois, Et qui, portant partout sa valeur sans seconde, Ne doit la voir borner que des bornes du monde.382 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0