Tragi-comédie en vers· Tragi-Comédie Pastorale
La Généreuse Ingratitude
Représenté pour la première fois au Théâtre de l'Hôtel de Bourgogne le 15 octobre 1665
Personnages
- ZELINDE, Fille de Lindarache, déguisée en homme, sous le nom d'Ormin et l'habit d'un esclave
- ZÉGRY, Maître de Zélinde, et Amant de Fatime
- ALABEZ, Second esclave de Zégry
- CHARIFE, Esclave de Fatime
- FATIME, Maîtresse de Zégry, et Amante d'Adibar
- ABENCERAGE, sous le nom d'Almansor, frère de Zélinde
- ZAÏDE, Soeur de Zégry
- MÉDINE, Esclave de Zaïde
- ADIBAR, Amant de Zaïde
- GASUL, Esclave d'Abencérage
- GOMELLE, Père de Fatime
- LINDARACHE, Mère de Zélinde et d'Abencérage
MONSEIGNEUR,
À TRÈS-HAUT ET TRÈS PUISSANT PRINCE ARMAND. DE BOURBON, PRINCE DE CONTY, Prince du sang, Pair de France, Grand Maître de la Maison du Roi, Gouverneur et Lieutenant-Général pour sa Majesté en Guyenne, Vice-roi, et Capitaine Général de ses Armées en Catalogne, Roussillon, etc.
Encore que j'aie assez d'ambition pour oser vous offrir cet Ouvrage de Théâtre, je n'ai pas assez de vanité pour m'assurer qu'il soit digne de la protection de VOTRE ALTESSE, je suis persuadé que vous avez des lumières si peu communes, que vous y découvrirez des défauts aux endroits mêmes où les plus spirituels ont cru remarquer quelques beautés ; et j'ai bien lieu de craindre que vous ne protégiez à regret ce que vous condamnerez avec justice. Cette considération toutefois, n'a pu retenir mon zèle ; je me suis flatté de l'espoir que VOTRE ALTESSE aura la bonté de recevoir avec indulgence ce que je lui présente avec un respect très profond, et j'ai cru que si le dessein que j'ai fait de lui consacrer cette Tragi-Comédie, est un dessein téméraire, c'est au moins une de ces belles témérités dont les plus mauvais succès ne sont jamais honteux. Il m'a semblé que je ne pouvais mieux cacher ce que cette production d'esprit a de défectueux, qu'en lui donnant pour protecteur un Prince de qui les qualités n'ont rien que d'admirable ; et je me suis imaginé que je ne pouvais lui ajouter plus d'éclat, qu'en empruntant celui de votre Nom. Je m'étendrais ici sur les louanges de VOTRE ALTESSE, s'il m'était possible de traiter avec un art assez peu commun, une matière si fort extraordinaire : quand je prétendrais publier à toutes la France les merveilles de votre Coeur et de votre Esprit ; la Renommée en a déjà si bien informé tout le monde, que je ne publierais rien de nouveau. Vous savez, MONSEIGNEUR, que nous autres Écrivains nous n'excellons qu'en débitant d'agréables mensonges à qui nous avons donné le nom d'inventions ; et quand je voudrais dire que les avantages particuliers de ces Grands Hommes que nous appelons Demi-dieux, sont tous assemblés en VOTRE ALTESSE, je suis assuré que je ne dirais rien que de véritable. Puisque je suis réduit à ne pouvoir dire à votre gloire que des vérités, j'oserai vous demander la permission d'en publier encore une qui concerne mes intérêts, et qui n'est pas moins certaines que les précédentes. C'est que je suis avec une passion très respectueuse, et très inviolable.
MONSEIGNEUR,
De votre Altesse,
Le très humble et très obéissant serviteur,
QUINAULT.
ODE
À SON ALTESSE DE CONTY.
Illustre Ornement de l'Histoire, Grand PRINCE, je dois protester Que si j'ose écrire à ta gloire ; C'est sans espoir de l'augmenter. Qui plus loin la voudrait étendre, Ne pourrait jamais entreprendre Un plus téméraire projet ; Et si ma Plume ingénieuse Te prend ici pour son objet, C'est que ma Veine ambitieuse N'a pu pour se rendre fameuse Prendre un plus glorieux sujet. Quelque autre possible en ma place Ferait scrupule de choquer Les Divinités du Parnasse Qu'on a coutume d'invoquer. On tient que ces Filles savantes, Par des intentions charmantes, Changent les défauts en beautés ; Pour moi, de tes Nymphes propices Je méprises ici les clartés, Qu'elles gardent leurs bons offices. Je n'ai pas besoin d'artifices Pour écrire des vérités. Je laisse aux curieuses Plumes Le récit des faits glorieux Dont l'Histoire enfle les Volumes À la gloire de tes Aïeux. Être du sang de ces Monarques Qui se Font par d'illustres marques Autant chérir que redouter, De ces Rois qui par leur courage Ont toujours eu droit de compter Cet Empire pour leur partage, Ce n'est que le moindre avantage De ceux dont tu te peux vanter. La Fortune fut sans caprice, Au moment qu'elle te fit don, Avecque si grande justice, Du nom Auguste de BOURBON. Quoique ce Nom incomparable Semble être si considérable Qu'il ne puisse augmenter de prix ; Quoique du couchant à l'Aurore, Il étonne tous les esprits, L'on s'abuse, si l'on ignore Qu'un jour tu le dois rendre encore Plus fameux que tu ne l'as pris. Je croirais te faire un outrage, Si je te voulais comparer À ces Héros du premier âge Que la Fable a fait révérer. Dans quelques endroits de la terre, Où tu veuilles porter la guerre Pour la gloire de notre Roi, L'Ennemi fût-il indomptable, Tu sauras le combler d'effroi ; Et si le sort est favorable, Ce que de Mars a dit la Fable, L'Histoire le dira de toi. Je me sens porter au silence Touchant ton esprit sans pareil, Qui possède la connaissance De tout ce que voit le Soleil. C'est une Merveille étonnante, De qui la lumière éclatante Éblouit au lieu d'éclairer, Un Feu qui sait partout s'étendre, Mais qu'on ne saurait figurer ; Et dont l'éclat nous vient surprendre Bien moins pour se faire comprendre, Qu'afin de se faire admirer.ACTE I
SCÈNE I.
ORMIN
Charmante solitude, agréable séjour, Beaux lieux où j'ai reçu ma vie, et mon amour, Vieux arbres, clairs ruisseaux, dont l'ombre et le murmure Marquent de la pitié pour ma triste aventure, Zéphyrs, Écho, Rochers, et vous sombres Forêts ; Soyez les confidents de mes ennuis secrets ; Je ne suis plus Zélinde autrefois adorée Des plus dignes Amants de toute la contrée, Sous l'habit d'un esclave en cette extrémité, Je sers un infidèle avec fidélité, Un ingrat qui me flatte en mon malheur extrême ; Et qui me haïrait, s'il savait que je l'aime. Arbres dans votre sort, que je vous trouve heureux, Vous êtes maltraités par l'Hiver rigoureux ; Mais dès que le Printemps fait cesser la froidure, Vous reprenez soudain votre ancienne verdure ; Et dessus vos rameaux dans le temps des moissons, On rencontre des fruits, où l'on vit des glaçons, Chacune des saisons, s'est vue deux fois changée, Depuis qu'Amour s'obstine à me rendre affligée, Que je languis sans cesse, et qu'il m'est défendu De prétendre au repos que mon coeur a perdu. Celui pour qui je brûle avec tant de constance, Est un volage, ô Dieux ! Le voici qui s'avance.SCÈNE II. Zégry, Ormin.
ZÉGRY
Je ne t'ai point celé que j'aime dans ces lieux, La charmante Fatime, un chef-d'oeuvre des Cieux, J'espérais voir ici cette Beauté si chère ; Mais j'ai su qu'à Tunis, elle est avec son père, Et bien que ce séjour possède mille appas, Je n'y vois rien de beau quand je ne la vois pas.ORMIN, à part
Que mon malheur est grand, que Fatime est heureuse !ZÉGRY
Que son absence est rude à mon âme amoureuse ! Pour me rendre auprès d'elle au point du jour demain ; Je veux que de Tunis nous prenions le chemin, Je serai trop content, pourvu que je la voie, Je crois qu'elle prendra quelque part à ma joie, Elle eut de mon départ un regret assez grand, Et je ne lui suis pas, sans doute indifférent.ORMIN, à part
Ah ! C'est toute ma crainte.SCÈNE III. Alabez, Zégry, Ormin.
ZÉGRY
Parle donc !ALABEZ
Je n'ai garde.ALABEZ
Vous en pourriez mourir.ALABEZ
Ah, je ne suis pas grue, Je l'ai bien observée, et l'ai bien reconnue, Son Esclave qui fut ma Maîtresse autrefois, Avec elle à l'instant vient d'entrer en ce bois.Grue : se dit figurément de ceux qui sont stupides, ou aisés à tromper. [F]
ORMIN, à part
Hélas !SCÈNE IV. Alabez, Charife, Fatime, Zégry, Ormin.
CHARIFE
Allez, retirez-vous !ALABEZ
Tu fais bien la cruelle.ALABEZ
Je suis donc fort changé, de ce dernier voyage ; Mais ton âme est changée, et non pas mon visage : Ta Maîtresse sans doute aura de meilleurs yeux, Elle sera moins sotte, et me connaîtra mieux.FATIME
Et qui donc êtes-vous ?ALABEZ
L'Esclave de mon Maître.FATIME
Quel Maître ?FATIME
Zégry ?ZÉGRY, à part
Quelle inconstance, ô Ciel qui l'eût pu croire ?ALABEZ
Cet illustre héritier de ces braves Guerriers, Qui jusques dans l'Espagne ont cueilli des Lauriers, Votre fidèle Amant, le frère de Zaïde.ZÉGRY, à part
L'Ingrate, la perfide !ALABEZ
Vous l'avez dit, Madame.ALABEZ
Pour te faire enrager !ZÉGRY, se découvrant
Le Prophète ait son âme, infidèle Fatime ? Est-ce ainsi que pour moi votre bonté s'exprime, Mon retour vous déplaît, objet trop décevant, Qui me méprisait mort, me doit haïr vivant, Je trouble avec plaisir cette joie infidèle Que de mon feint trépas vous causait la nouvelle ! Oui, puisque de ma mort l'avis vous est si doux Je vis encor, ingrate, et ne vis plus pour vous, Toute ma passion se transforme en furie, Je vous méprise autant que je vous ai chérie ; Mon coeur quitte avec joie un joug si rigoureux, L'amour ne cause plus mes soupirs ni mes feux, Je soupire des soins employés à vous plaire, Et si je brûle encor, je brûle de colère.ORMIN, à part
Ce succès à mes voeux, répond au dernier point.FATIME
Cet aveu me surprend, et ne m'afflige point, Mes discours précédents vous ont dû faire entendre Que je n'ai pas pour vous l'âme tout à fait tendre, Vous devez croire après ce mépris apparent, Que ce qui vient de vous, m'est fort indifférent ; J'ai mille autres Amants plus braves que vous n'êtes ; Et ne vous mettais pas au rang de mes conquêtes.ZÉGRY
Votre orgueil est plus grand que n'est votre beauté, Le charme est assez faible, où je fus arrêté, Il est vrai que jadis je vous trouvais aimable. Mais j'étais amoureux, et n'étais pas croyable, Aujourd'hui n'ayant plus l'esprit si déréglé Vous cessez d'être belle, et moi d'être aveuglé ; Et si vous m'avez plu, c'est qu'il m'est impossible Lorsque je suis aimé de faire l'insensible.FATIME
Moi, vous aimer, ô Ciel ! L'étrange opinion Je n'eus jamais pour vous que de l'aversion. Tous vos soins n'ont servi jamais qu'à me déplaire, Mais en vous haïssant, votre soeur m'était chère, Et ce n'est en faveur que de notre amitié, Que pour vos passions, j'ai feint quelque pitié, Sa prière a cent fois ma haine retenue, Vous juriez que vos jours dépendaient de ma vue ! Et suivant ses désirs, je me faisais effort, Afin de n'être pas cause de votre mort.FATIME
Redoutez que la vôtre encore ne renouvelle, Un seul de mes regards lancé d'un air plus doux, Peut changer en amour ce violent courroux ; Mais d'un regard pareil, je suis assez avare, C'est pour votre conquête un prix un peu trop rare Je borne mes désirs à ne vous voir jamais, Adieu devenez sage, et me laissez en paix.SCÈNE V. Zégry, Alabez, Ormin.
ZÉGRY
Oui, je deviendrai sage, infidèle Fatime, Ton mépris est injuste, et le mien légitime : Puisque tu ne prétends qu'à te faire haïr, Pour la dernière fois, je te vais obéir. Mon coeur ne sera plus ton indigne trophée, Ses liens sont brisés, sa flamme est étouffée, Alabez cependant marche dessus ses pas, Suis-la jusques chez elle, et ne te montre pas.ORMIN
Son orgueil est injuste, et n'est pas supportable ; Et votre changement n'est que trop équitable. Ô que vous faites bien d'affranchir votre coeur Du joug impérieux d'un si cruel vainqueur ! Le Ciel vous a fait naître avec trop d'avantages Pour n'obtenir jamais que d'éternels outrages ; Il est d'autres beautés qui feraient leurs plaisirs De partager vos feux, d'imiter vos soupirs ; Et qui vous apprendraient que l'heur d'un Diadème Cède au bien d'être aimé d'un objet que l'on aime. Qui méprise en amour doit être méprisé, Et ne mérite pas ce qu'il a refusé.ZÉGRY
Que mes ennuis sont grands ! Que ce mépris est rude ! Ô Sexe trop volage, ô noire Ingratitude ! Depuis qu'amour se plaît, à troubler les Amants, Fut-il jamais martyre égal à mes tourments ? De tous les déplaisirs mon coeur se sent atteindre.ORMIN
Ah, Seigneur, j'en connais qui sont bien plus à plaindre, Et si ce que je sais vous étais révélé, Vous auriez grand sujet d'être fort consolé.ORMIN
Amour, fais que son coeur cessant d'être abusé S'attendrisse au récit du mal qu'il m'a causé ! Une jeune beauté de qui par bienséance, Je tairai, s'il vous plaît, le nom et la naissance, Et de qui j'oserai vous dire seulement, Qu'elle m'était fort proche et m'aimait tendrement, Touchait encore à peine à sa quinzième année, Alors qu'on lui parla d'amour et d'Hyménée ; Et qu'on lui commanda d'espérer pour mari Un homme trop aimable, et qui fut trop chéri ; Et qui loin de brûler d'une ardeur mutuelle, Prit pour un autre objet une amour criminelle Sa trop fidèle Amante avec douleur l'apprit ; Mais un malheur plus grand ensuite la surprit, L'Ingrat rompit l'accord du prochain mariage, Et partit sans la voir pour faire un grand voyage, Je puis vous assurer qu'après cet accident, Sa tristesse fut vive, et son dépit ardent : Mais son dépit fut moindre encore que sa flamme L'inconstant la quitta sans sortir de son âme ; Et méprisant son sexe, et bravant le trépas Dessous l'habit d'un homme elle suivit ses pas.ZÉGRY, en rêvant
Ô rigueur trop barbare, ô Passion funeste !ORMIN
Vous serez plus touché quand vous saurez le reste. Dès qu'elle fut sur mer par un malheur nouveau D'infâmes écumeurs surprirent son Vaisseau ; Et quelque temps après elle fut achetée Par l'ingrat qui l'avait indignement quittée ; Et c'est ainsi qu'enfin par d'étranges revers, Le Sort comme l'Amour la voulut mettre aux fers : Mais elle sans changer d'habit, et de courage, Sut trouver des douceurs en ce double esclavage ; Et sans vouloir sortir de cet état fatal Suivit cet inconstant en son pays natal, Et ne redoutant pas qu'on la put reconnaître, * Servit sans nul espoir cet infidèle Maître, Essaya de lui plaire, et réussit si bien, Qu'il estima son zèle, et ne lui cacha rien ; Mais que cette amitié la rendait peu contente. De l'heur de sa Rivale elle était confidente, Et l'ingrat à ses yeux protestait chaque jour, Qu'il perdrait la clarté plutôt que son amour.ZÉGRY, en rêvant
Ô peine sans égale, ô cruelle injustice !ORMIN
Ô Dieux ! Il s'attendrit, amour sois-moi propice ! N'est-elle pas, Seigneur, plus à plaindre que vous ? Au prix de ses tourments, vos ennuis sont bien doux. Vous ne répondez point.ORMIN
Ah, malheur !ORMIN
Quoi l'Ingrate Fatime aura-t-elle la gloire, En quittant votre coeur d'être en votre mémoire ? Non, s'il vous en souvient pour adoucir vos maux, Ne vous souvenez plus que de ses seuls défauts, Songez qu'elle est trop fière, et n'est pas assez belle, Pour garder un Amant si noble et si fidèle, Que ses yeux, et son teint n'ont rien qui soit charmant, Que sa taille et son port n'ont aucun agrément ! Que son esprit...ZÉGRY
Ormin ! N'en dis pas davantage. Je ne saurais encor endurer qu'on l'outrage, Cette Ingrate Beauté qui rit de ma langueur, N'a point d'autres défauts que sa seule rigueur ; Et je crains bien malgré ce défaut volontaire Que mon amour triomphe encor de ma colère.ORMIN
Quoi, Fatime est si fière, et vous l'êtes si peu, Elle sera de glace, et vous serez de feu ? Quoi, vous pourriez l'aimer lorsqu'elle vous déteste, Ah ! Ne retombez plus dans cette erreur funeste. Il n'appartient, Seigneur, qu'à de lâches esprits De supporter sans haine un semblable mépris, Pour laisser qui nous fuit, il faut peu se contraindre, Et quand l'espoir s'éteint l'amour se doit éteindre.ZÉGRY
Ce que tu dis, Ormin, est la même équité, Je dois suivre Fatime en sa légèreté, Je dois être insensible autant qu'elle est sévère, Ma flamme est une erreur, mais cette erreur est chère, Tes fidèles conseils ne sont pas de saison, L'amour n'a pas fait place encore à ma raison, Je suis né pour languir, et pour mourir pour elle, Bien qu'elle soit ingrate, elle n'est pas moins belle.SCÈNE VI. Almansor, Zégry, Ormin.
ZÉGRY
Je suis toujours content, pourvu que je te voie : Tu sais que loin de toi, rien ne me semble doux, Te voilà donc enfin habillé comme nous : Cet habit est bien fait.ALMANSOR
L'habit n'obscurcit rien de l'éclat du mérite ; Et je ne puis faillir alors que je t'imite : Toi dont la race est noble, et dont le coeur est tel Qu'il m'a sauvé la vie en un péril mortel.ZÉGRY
Les Bergers de ce bois et de cette campagne, Descendent des Héros qui conquirent l'Espagne, De ces Mores fameux de qui les grands exploits De cent peuples Chrétiens firent trembler les Rois, Et qui voyant Tunis par Charles-Quint conquise, Conservent dans ces lieux leur gloire, et leur franchise, Disposent en secret les Rois les plus zélés, À chasser les Chrétiens de ces lieux désolés, Et se tiennent tous prêts pour joindre et pour accroître Le premier armement que l'on verra paraître.SCÈNE VII. Zégry, Ormin.
ZÉGRY
D'importance ! Ce mot redouble mon souci, Pour épouser Fatime, il est sans doute ici ! Ô Ciel ! Se pourrait-il pour comble de tristesse, Que mon plus cher ami m'enlevât ma Maîtresse ? Hélas, s'il était vrai, je mourrais de douleur ! Cher Ormin, essayons d'empêcher ce malheur ! C'est de tes seuls avis que j'attends du remède L'esprit le plus brillant en lumière te cède, J'ai vu toujours en toi, je ne sais quoi de grand, Ton adresse me charme, et ton soin me surprend.ACTE II
SCÈNE I. Fatime, Zaïde, Charife, Médine.
FATIME
Entrez Zaïde, il faut que les cérémonies De même qu'autrefois, d'entre vous soient bannies. Pourquoi voulez-vous prendre un inutile soin ?FATIME
Je puis donc m'assurer avant que je vous quitte, Que vous empêcherez qu'Adibar vous visite, Je vous l'ai déjà dit, il m'aimait autrefois : Mais je sais qu'aujourd'hui vous lui donnez des lois ; Et j'ai lieu d'espérer, s'il vous trouve inhumaine, Qu'il pourra retourner à sa première chaîne.SCÈNE II. Médine, Zaïde.
MÉDINE
Qu'Adibar est aimable !ZAÏDE
Oui, mais je suis trop fière Pour accepter un coeur, qu'un autre a surmonté ; Et qui serait à moi par sa légèreté : Mais si j'osais aimer.MÉDINE
Achevez !MÉDINE
Et moi, je le devine, L'amour vous a touchée, et j'ai lieu de juger, Que c'est pour Almansor, cet aimable étranger.MÉDINE
Dans l'estime et l'Amour, on voit tant de rapport, Qu'on les prend l'un pour l'autre, et qu'on s'y trompe fort.ZAÏDE
Je dois me souvenir qu'en son dernier voyage, Mon frère a dans Alger conclu mon Mariage, Que mon nouvel Amant doit bientôt arriver ; Et que mon coeur se doit pour lui seul réserver, De plus à ton avis, pourrais-je sans faiblesse, Aimer cet étranger, que mon frère caresse ! Mais qui depuis un mois en ces lieux est venu, Et de qui le mérite encor m'est inconnu.MÉDINE
Puisque cet étranger qui n'est pas du vulgaire, Mérite de se voir l'ami de votre frère, L'on peut avec raison croire qu'assurément, Il doit bien mériter d'être aussi votre amant ; Et j'ignore pourquoi votre bouche veut taire La flamme qui pour lui dans vos yeux est si claire Lorsqu'avec votre frère il vient vous visiter, Vos regards sur lui seul semblent tous s'arrêter ; Et dans le même instant, j'ai mille fois pris garde, Qu'avec la même ardeur l'étranger vous regarde.MÉDINE
Vous prenez bien du soin de me le demander ! Voilà plus de cent fois depuis une heure entière, Que vous m'interrogez dessus cette matière ; Et sans doute à vous voir curieuse à tel point, Je crois que ses regards ne vous déplaisent point, Et que vous y serez sans peine accoutumée.ZAÏDE
C'est sans attachement que je le considère, Peut-être il aime ailleurs, et je puis lui déplaire.SCÈNE III. Almansor, Zaïde.
ALMANSOR
Gomelle est en visite attendant son retour, Je puis ici rêver, à ma nouvelle amour Ô Ciel, ne vois-je pas dessous cette verdure L'Adorable sujet des peines que j'endure ! Dans ce rencontre amour semble assez me flatter, C'est l'aimable Zaïde, il n'en faut point douter. Avec tranquillité, cette belle repose, Tandis que je languis du mal qu'elle me cause, Elle ne peut sans doute à présent m'écouter ; Et je puis lui parler d'amour sans l'irriter : Mais hélas ! De mon sort la rigueur est bien grande : Lorsque j'ose parler je crains que l'on m'entende, Vous qui m'avez appris l'usage des soupirs, Cher Objet de ma joie et de mes déplaisirs : Permettez que mon âme amoureuse et discrète, Exprime devant vous sa passion secrète, Et s'ose plaindre ici de cent maux endurés, Que vous avez fait naître et que vous ignorez ; Et vous de tous mes feux sources toutes brillantes, Où j'ai pris des ardeurs qui sont si violentes Beaux yeux charmants auteurs de ma captivité, Jouissez du repos que vous m'avez ôté ! Et parmi les pavots qui ferment vos paupières Ne vous offensez pas de perdre vos lumières. L'Astre le plus brillant ne s'en peut dispenser, Et souvent comme vous on les voit éclipser."Rencontre" était autrefois masculin aussi bien que féminin. [L]
Pavot : Plante, dont la graine a la vertu d'assoupir. [FC]
ZAÏDE faisant la rêveuse
Almansor.ALMANSOR
Elle rêve.ALMANSOR
Qu'entends-je, ô Ciel !ALMANSOR
Que n'est-il vrai, Zaïde ?ZAÏDE
Excuse ma pudeur.ALMANSOR
Ô sommeil favorable !ALMANSOR
Dans mon ravissement tous mes respects sont vains, Pour la remercier baisons ses belles mains.ZAÏDE feignant de s'éveiller
Arrêtez insolent ! D'où vous vient cette audace ?ZAÏDE
De quoi ?ALMANSOR
De vos bontés ?ZAÏDE
Je ne sais pas comment, J'ai pu donner matière à ce remerciement, Quiconque aura voulu consulter l'apparence, Saura que j'ai pour vous beaucoup d'indifférence : Mais quand j'en aurais moins, serait-il à propos, Pour me remercier de troubler mon repos.Pratiquer : Il signifie encore, Solliciter, tâcher d'attirer et de gagner à son parti, suborner. [Acad. 1762]
ALMANSOR
Excusez mon transport, Bergère trop aimable, Si j'avais moins aimé je serais moins coupable, Dans cette occasion un Amant circonspect Eût fait voir peu d'amour montrant trop de respect ; Et tel que soit mon crime, ô Beauté que j'adore, Il serait pardonné, si vous dormiez encore : Mais, hélas mon bonheur se voit bientôt changer, Vous ne vous éveillez qu'afin de m'affliger, Vos yeux en reprenant leur grâce et leur lumière, Reprennent tout d'un temps leur fierté coutumière ; Et le charmant espoir dont j'ai si peu joui, Avec votre sommeil se trouve évanoui.ZAÏDE
Vous vous expliquez mal : ce mot d'espoir m'étonne, Je n'en donne jamais ni n'en ôte à personne.ALMANSOR
Si même à vos discours j'osais ajouter foi Du moins n'auriez-vous pas d'aversion pour moi : Rien ne serait égal à ma bonne Fortune, Vous ne trouveriez point ma présence importune, Je serais mieux reçu, je serais estimé ; Et possible.ZAÏDE
Achevez.ALMANSOR
Je pourrais être aimé.ALMANSOR
Vous m'avez fait pourtant l'honneur de me l'apprendre, J'ai place en votre coeur si j'en crois votre voix, Vous êtes mon témoin et mon juge à la fois. Ne désavouez point cet arrêt favorable, Cet Oracle sorti d'une bouche adorable, Ces mots remplis de charme en dormant prononcés Qui m'ont promis des biens qui sont sitôt passés.ZAÏDE
Je rêvais, Almansor, et vous savez qu'un songe Est souvent un trompeur et toujours un mensonge.ALMANSOR
Oui, ma gloire est un songe ainsi que vos bontés ; Mais j'ai des passions qui sont des vérités, Ma flamme dans mes yeux vous a paru trop claire, Pour la pouvoir cacher à force de la taire, Et l'ingrate froideur que vous me faites voir, N'éteint pas mon amour ainsi que mon espoir.ZAÏDE
Cette amour vient fort tard et j'en suis affligée, Vous savez bien qu'ailleurs je me trouve engagée.ALMANSOR
Oui, je sais qu'un Amant favorisé des Cieux, Vous doit bientôt venir enlever à mes yeux, Je sais qu'il vous est cher, même avant qu'il vous voie, Je ne troublerai point vos plaisirs ni sa joie, Tel que soit son bonheur je prétends le souffrir, Sans me plaindre de vous ; mais non pas sans mourir. Dès que vous partirez pour le fatal voyage Où se doit accomplir votre heureux mariage, Sachez qu'au même instant dans l'excès de mon deuil, Vous me verrez partir pour aller au cercueil, Où les restes du feu qui m'y fera descendre, Après ma mort encore échaufferont ma cendre.ALMANSOR
Mon bon ou mauvais sort ne dépend que de vous, Une faveur d'ailleurs me serait importune : Enfin je vous adore, et non pas la fortune.ALMANSOR
D'immortelles ardeurs et d'éternels ennuis, Je dois toujours aimer sans espoir que l'on m'aime.ZAÏDE
Un Amant bien constant peut faire l'impossible, Et le premier refus ne doit pas étonner Quiconque a de l'amour, assez pour en donner.ALMANSOR
Ah ; c'est m'en dire assez !SCÈNE IV. Adibar, Zaïde Almansor.
ADIBAR
Sans paraître trop vain, Puis-je espérer l'honneur de vous donner la main, L'une reste libre, oserai-je la prendre.ADIBAR
Le Prophète qui sait combien je vous révère, Connaît bien à quel point je crains votre colère, Et les soins que je prends, vous doivent assurer Que je ne viens ici que pour vous honorer, Puis-je vous dire à part un secret d'importance ?ZAÏDE
Rien ne m'est important comme la bienséance, Qui ne peut me permettre au jugement de tous D'écouter des secrets d'un homme tel que vous.ALMANSOR
Vous prenez mal le temps pour conter vos secrets, L'Amour n'est pas souvent propice aux indiscrets Et l'incivilité que votre orgueil exprime, Est un mauvais moyen pour gagner de l'estime.ADIBAR
Ce grand emportement vous convainc et m'excuse De l'incivilité dont votre erreur m'accuse, Un homme mieux instruit, de peur d'être suspect, Se serait retiré pour marquer son respect, Vous êtes fort grossier, mais avec indulgence, On doit d'un Étranger supporter l'ignorance.ZAÏDE, quittant la main d'Almansor
Ces mouvements si prompts, et si fort éclatants Doivent être pour moi de mauvais passe-temps, Et je reconnais bien par cette violence, Qu'aucun ne me respecte, et que chacun m'offense.ALMANSOR
Quoi, suivant ses désirs vous m'ôtez votre main ? Mon Rival trop content va devenir trop vain, Devez-vous m'outrager à dessein de lui plaire ?ADIBAR
Madame, en ma faveur ne vous contraignez pas : Je sais qui de nous deux, pour vous a plus d'appas. Je lui cède en bonheur, et peut-être en mérite, Son entretien vous plaît ; et le mien vous irrite, De cette vérité je ne puis ignorer Pour ne vous troubler pas je vais me retirer, Mon respect est plus fort que n'est la jalousie Dont mon âme amoureuse est justement saisie ; Et mes ressentiments pour vous seront forcés, Jusques à me haïr, si vous me haïssez. Que mon rival sans trouble ici vous entretienne, Aux dépens de ma joie établissez la sienne : Mais songez qu'Adibar qui vous quitte à regret, S'il n'est le plus aimé, n'est pas le moins discret.ZAÏDE
Adibar, revenez !ADIBAR
Mon départ vous oblige ?ZAÏDE
Non, si vous m'estimez, vous reviendrez, vous dis-je, Pour lever des soupçons à ma gloire opposés. Donnez-moi votre main, et me reconduisez.ALMANSOR
Écoutez quatre mots.SCÈNE V.
ALMANSOR
Quel coup de foudre, ô Ciel contre toute apparence Vient détruire ma joie avec mon espérance ? J'écoute la raison, et je suis mon devoir. Ma constance, à ces mots, cède à mon désespoir ; Et je suis mon devoir, non cruelle Zaïde, En suivant Adibar, c'est l'amour qui vous guide : Mais quoi ? Peut-être aussi que je me plains à tort, Possible en me quittant elle se fait effort ; Et donne à mon Rival ici la préférence Pour ôter tout soupçon de notre intelligence ; Elle m'aime, elle m'aime, ah ! Que dis-je, insensé ? Sans doute par mépris l'Ingrate m'a laissé. L'Amour est inconstant ainsi que la fortune, Son Empire ressemble à celui de Neptune, Pour quiconque s'y trouve, il n'est rien d'assuré, Le plus heureux doit être au malheur préparé. Un grand calme est souvent suivi d'un grand orage ; Et tout proche du port on peut faire naufrage, Ce sont des vérités dont je ne doute pas : Mais mon Esclave ici s'achemine à grand pas.SCÈNE VI. Almansor, Gasul.
ALMANSOR
As-tu trouvé Gomelle ?ALMANSOR
Va vite, et sans réplique.SCÈNE VII. Almansor, Gomelle.
ALMANSOR
Ma soeur vient-elle pas ?GOMELLE
Il ne faut point l'attendre.ALMANSOR
Où fait-elle séjour ?GOMELLE
Je ne puis vous l'apprendre.ALMANSOR
Que dites-vous, Gomelle, et que puis-je penser ? Dedans l'Incertitude où vous m'allez laisser ? Ce procédé m'étonne et cet obscur langage Est d'un malheur caché le visible présage ! Hélas, ma soeur est morte, il n'en faut point douter !ALMANSOR
Qu'est-il donc arrivé ?GOMELLE
Quelque chose de pire.ALMANSOR
Ce mot pour m'éclaircir, ne peut encor suffire : Saurai-je point pourquoi l'ordre m'est arrivé De sortir de Trémisse où je fus élevé ? De me rendre en ces lieux en toute diligence, De m'adresser à vous avecque confiance, De taire ma famille, et de changer encor, Le nom d'Abencérage, en celui d'Almansor ?GOMELLE
Je dois dessus ce point avoir la bouche close, Il ne m'est pas permis de vous dire autre chose. C'est votre Mère, enfin, qui le souhaite ainsi, Par sa bouche demain vous serez éclairci : Mais déjà le Soleil pâlît devant Diane, Attendant le repas entrons dans ma Cabane.GOMELLE
Où voulez-vous aller ?ALMANSOR
Zégry m'attend chez lui !GOMELLE
Zégry, que dites-vous, quel charme vous engage À répondre si mal au nom d'Abencérage, À cette inimitié, qui pour mille raisons, Est comme héréditaire entre vos deux Maisons ?ALMANSOR
Un devoir bien plus juste à l'aimer me convie, Dans le Caire sans lui j'aurais perdu la vie, De lâches ennemis m'avaient environné ; Et sans son prompt secours j'étais assassiné, Son nom que je connus sans me faire connaître, Troubla mon amitié qui commençait à naître : Mais ses bontés pour moi, ses soins, ses agréments, Dissipèrent bientôt ces vieux ressentiments ; Et suivant l'amitié dont le noeud nous assemble, Dans ce pays enfin, nous revînmes ensemble, Où je fus obligé par le même lien, De ne pas souhaiter de logis que le sien.GOMELLE
Ô Ciel ! Mais poursuivez.ALMANSOR
Sa soeur vous est connue, Je devins son Amant dès sa première vue, Par un charme puisant dont seule elle sait l'art, Mon coeur à ses beaux yeux ne coûta qu'un regard. Et si l'Hymen !GOMELLE
Tout beau n'achevez pas le reste, Gardez de vous flatter d'un espoir si funeste, Ne souhaitez jamais cet indigne bonheur ; Perdez vos passions où vous perdrez l'honneur.ALMANSOR
L'honneur ?ALMANSOR
Je crains le nom d'Ingrat.ACTE III
SCÈNE I. Zégry, Ormin.
ZÉGRY
Déjà la nuit s'approche, il est temps de te mettre Mon espoir dans les mains avec cette lettre : Pratique son Esclave, et fais discrètement, Qu'elle veuille de toi prendre ce Diamant : Ensuite sers-toi bien de toute ton adresse Pour savoir les secrets de sa fière Maîtresse ; Et songe qu'au retour j'attends de ton rapport Ou l'arrête de ma vie, ou celui de ma mort.ORMIN
Cruel commandement ! Où me vois-je réduite ! Encore un mot, Seigneur, avant que je vous quitte ? Songez-y bien encor, quel espoir avez-vous, Vos importunités accroîtront son courroux : Et vous ferez mieux si j'ose vous le dire, De sortir pour jamais de cet indigne Empire, Ainsi que de l'amour, l'amour même est le prix, La haine doit toujours attirer le mépris. Vos âmes pour s'unir sont trop mal assorties, L'Amour perd son pouvoir dans les antipathies ; Et c'est un crime égal dans un contraire effet De haïr qui nous aime, ou d'aimer qui nous hait.ZÉGRY
Ha, ne m'en parle plus, mon mal est invincible ! Au charme qui me perd mon âme est trop sensible, Pour vaincre mes ennuis qui n'ont point de pareils, Je cherche du secours, et non pas des conseils ; Et pour ne céder pas au torrent qui m'emporte, Je sens mon coeur trop faible et ma chaîne trop forte.ZÉGRY
Ah, quel plaisir prends-tu d'accroître mes alarmes ! Cèle-moi ses rigueurs, et parle de ses charmes, Par d'assez grands tourments mon coeur est éprouvé Sans l'affliger d'un mal qui n'est pas arrivé. Sois un peu moins fidèle et flatte ma faiblesse, Si dans mes déplaisirs ton âme s'intéresse.ORMIN
Si vos yeux de mon coeur pénétraient les secrets, Vous sauriez que j'y prends d'extrêmes intérêts ; Et que si votre sort était en ma puissance, Vos plaisirs passeraient bientôt votre espérance. J'atteste le Prophète honoré parmi nous Que de tous vos ennuis, je sens les contrecoups, Que j'en perds le repos, que comme vous je tremble : Qu'enfin vous m'êtes cher bien plus qu'il ne vous semble, Que mon bonheur dépend du succès de vos feux, Et que c'est pour vous seul que mon coeur fait des voeux.ZÉGRY
Plaise au Ciel que ton zèle heureusement éclate, Touchant en ma faveur l'âme de cette Ingrate. Ma soeur l'a déjà vue, et sans doute je crois Qu'elle n'a pas manqué de lui parler pour moi : Leur amitié me flatte, et permet que j'espère, Que qui chérit la soeur, pourra chérir le frère. Adieu fais ton devoir, et sans perdre de temps, Reviens rendre le calme à mes esprits flottants.SCÈNE II.
ORMIN, seule
STANCES.
SCÈNE III. Fatime, Charife, Ormin.
FATIME
Ce mépris de Zaïde au dernier point m'irrite, Quoi bien loin d'empêcher qu'Adibar la visite, Elle accepte sa main pour me désobliger. Ah, c'est un traitement dont je me dois venger !CHARIFE
L'affront vous est connu, vous l'avez vu vous-même, Et pour n'en pas mentir, l'injustice est extrême.ORMIN
Avançons promptement, il ne faut plus attendre, Je n'ose ouvrir la bouche et ne puis m'en défendre. Amour dans mes malheurs mêle au moins quelque bien, Fais qu'en demandant tout, on ne m'accorde rien ! Aurez-vous la bonté, Madame, de permettre Que dans vos belles mains je laisse cette lettre ? Elle vient de l'Amant le plus passionné, Que l'éclat de vos yeux ait jamais enchaîné ; Et qui malgré l'amour dont son âme est atteinte, Vous a pourtant donné quelque sujet de plainte.ORMIN
Ô que cette douceur pour moi devient cruelle ! Il borne ses souhaits à venir à vos yeux Détester hautement un crime injurieux, Il veut marquer l'ennui dont son âme est pressée, À sa Divinité justement courroucée, Et rendant ses forfaits dignes d'être oubliés, Recevoir un pardon ou la mort à vos pieds.FATIME
Je ne veux point sa mort, qu'il espère et qu'il vive J'aime son repentir, quelque tard qu'il arrive, Déjà par tes discours mon coeur est adouci.FATIME
Voyons dans ce Billet de quel air il s'énonce : Et rentrons pour le lire, et pour faire réponse ; Puisque dans ses froideurs il n'est plus obstiné, Je lui veux envoyer son pardon tout signé.FATIME
Zégry, que dites-vous ?FATIME, déchirant la lettre
C'est ici ma réponse, allez la lui porter.SCÈNE IV. Ormin, Charife.
CHARIFE
Bonne nuit.ORMIN
Écoute-moi de grâce.CHARIFE
Ma foi, je n'en crois rien.CHARIFE
Je le prends pour te plaire avec confusion, Et ne l'accepte enfin, qu'à bonne intention. La pierre n'est point fausse, au moins je l'imagine.ORMIN
Ne m'apprendras-tu point par quelle erreur fatale L'humeur de ta Maîtresse est si fort inégale ? Et d'où vient qu'au seul nom de mon Maître Zégry Son coeur déjà touché tout_à_coup s'est aigri.CHARIFE
Fatime a si j'en crois ce que j'ai pu connaître, Aimé autant Adibar comme elle hait son Maître ; Mais pour elle Adibar par un plaisant retour, N'a pas moins de froideur que son Maître a d'amour ! Tu sais que tu n'es pas encore connu d'elle, Et que l'amour souvent trouble un peu la cervelle ! Et c'est pourquoi d'abord pour ne te rien celer, Elle a cru qu'Adibar t'envoyait lui parler ; Et depuis connaissant s'être fort mécomptée. J'ois du bruit, parlons bas, je crains d'être écoutée.SCÈNE V. Alabez, Ormin, Charife.
ORMIN, baisant Charife
Que ne te dois-je point ?CHARIFE
Tout beau !CHARIFE
Nous chercherons longtemps.SCÈNE VI. Alabez, Charife.
CHARIFE, prenant pour Ormin
Je l'ai trouvé, reviens !ALABEZ
Je connais cette voix, Que peut faire si tard Charife dans ces bois ? Approchons-nous plus près.CHARIFE
Oui, promets d'être sage, ou je vais te quitter, C'est prendre dès l'abord un peu trop de licence, Je suis fille de bien qui craint la médisance : Je tiens au dernier point mon honneur précieux.CHARIFE
Quoi, tu ne me dis mot ?ALABEZ
La bizarre aventure !CHARIFE
Comment ton coeur s'afflige, et ta bouche murmure ? Ces libertés pourtant se pourraient excuser, Si tu me promettais de vouloir m'épouser, Tu sais que pour s'aimer il faut qu'on se marie ; Et si je te plaisais...ALABEZ
Ah quelle effronterie !CHARIFE
Que dis-tu ?CHARIFE
Quoi tu ne réponds rien ? Serait-ce par mépris ? Je ne crois point encore être assez déchirée Pour ne mériter pas d'être considérée : Tu connais Alabez, si je l'avais voulu, Mon hymen avec lui serait déjà conclu : Mais ce n'est qu'un lourdaud, et quoi qu'il ait pu faire, Il n'a pas comme toi trouvé l'art de me plaire. Ses défauts peuvent plus que ses soins obstinés.SCÈNE VII. Ormin, Charife Alabez.
ORMIN
Voici de la clarté !ALABEZ
Que t'en semble, ai-je lieu d'être fort satisfait ? Comment, je n'ai donc fait jamais rien qui te plaise, J'ai donc l'esprit fort sot, et la mine niaise ? Meurs de honte !SCÈNE VIII. Almansor, Gasul, Alabez, Adibar.
ALMANSOR
Va voir d'où vient ce bruit.ALABEZ, donnant un soufflet à Gasul
Je te tiens bon apôtre !GASUL
Comment traître ?ALABEZ
Excusez, je vous prends pour un autre : Je cherche un affronteur qui me vient d'échapper ; Mais bientôt sans courir je saurai l'attraper.ALMANSOR
Le logis n'est pas loin, fais avancer les voix ; Et leur dit de chanter près de ce petit bois.ADIBAR, paraissant de l'autre côté
Amis, voici l'endroit où Zaïde demeure, Si vous êtes d'accord, commencez tout à l'heure.PREMIERE CHANSON.
ALMANSOR
Ce couplet finissant, que l'on soit préparé, Pour chanter aussitôt l'air que j'ai désiré.SECONDE CHANSON.
ADIBAR
Quelle insolente voix trouble notre concert ? L'affront impunément ne sera pas souffert. Ruisseaux, et vous légers Zéphyrs, Qui dans la saison des plaisirs, Arrosez doucement, et parfumez ces plaines ! Suspendez votre cours, retenez vos haleines, Et permettez à mes soupirs D'éventer mes peines.ADIBAR
Crains, crains donc ma colère, Moi, je suis Adibar, ton plus grand adversaire, Qui pour te joindre a fait sans fruit beaucoup de pas, Et qui te trouve alors qu'il ne te cherche pas, Explique-moi d'où vient que tu prends la licence D'obséder ma Maîtresse avec tant d'insolence ; Et me dis si tu vois Zaïde seulement Comme ami de son frère, et comme son Amant.ALMANSOR
Sois content de savoir que comme ami du frère La soeur souffre mes soins, et que je la révère. Si j'étais son Amant, tu te dois assurer Que je suis trop discret pour te le déclarer.SCÈNE IX. Zégry, Adibar, Almansor.
ADIBAR
........................ Cette Chanson n'est pas celle que je demande : ........................Il semble manquer un demi vers qui soit la fin du demi vers précédent et qui rime avec demande du vers suivant. Et le vers suivant devrait être suivi d'un demi vers qui serait le début du demi vers prononcé par Almansor. L'édition 1657 est identique sur ce point.
ALMANSOR
Zégry, tu me fais tort !SCÈNE X. Zégry, Almansor.
ALMANSOR
Il n'en vaut pas la peine, Ce différend léger qui te rend étonné, Avant que d'être su doit être terminé.ZÉGRY
Tu t'obstine en vain à cacher ce mystère, Je me doute, Almansor, de ce que tu veux taire. Une même Beauté vous met sans doute aux fers. Je viens d'ouïr ici deux différents concerts. Je devine le reste...ALMANSOR, à part
Il a promis sa soeur, que puis-je dire, hélas ! Si j'ose la nommer que ne dira-t-il pas ?ZÉGRY, à part
Cette confusion me doit assez instruire Qu'il adore Fatime, et n'ose me le dire. Quoi je ne saurai point quel objet t'a soumis ?ACTE IV
SCÈNE I. Almansor, Gomelle.
ALMANSOR
Je fais ce que je dois.GOMELLE
Je dis ce qu'il me semble.SCÈNE II. Zégry, Ormin.
ZÉGRY
Ormin, as-tu pris garde avec quel soin ce traître S'est éloigné de moi, dès qu'il m'a vu paraître ? As-tu vu que d'abord le lâche s'est troublé, A fait deux ou trois pas, et puis a reculé, Et m'a cédé la place avec inquiétude, Pressé par le remords de son ingratitude ?ORMIN
Quoi que j'aie observé, je ne puis concevoir Qu'Almansor fasse un crime, et si lâche et si noir ; Et bien qu'apparemment je le trouve coupable, D'aucune lâcheté je le tiens incapable. Il m'a toujours paru de l'honneur trop jaloux Pour se servir si mal du jour qu'il tient de vous ; Et quelque instinct secret que je ne puis comprendre, Quand je dois l'accuser, me force à le défendre.ZÉGRY
En me voyant chérir cet ingrat trop aimé, À le chérir aussi tu t'es accoutumé. Je ne puis comme toi croire qu'il me trahisse : Mais je n'en puis douter, et c'est là mon supplice, Et ces doux mouvements que j'ai peine à chasser, Aggravent son offense au lieu de l'effacer, Juge dans cet état combien je suis à plaindre, Le seul bien qui me reste est de ne plus rien craindre, Le sort n'a pas voulu m'affliger à demi. Je perds une Maîtresse, et je n'ai plus d'ami, L'un et l'autre m'outrage, et j'ai tant de faiblesse Que je ne puis haïr l'Ami ni la Maîtresse ; Mais de Charife hier, n'as-tu point su pourquoi Fatime a maintenant tant de mépris pour moi ? Tu m'as dit qu'Adibar charme cette inhumaine : Mais tu ne m'as point dit d'où procède sa haine.ORMIN
Fatime, si j'en crois ce que l'on m'a conté, T'eût toujours grand horreur pour l'infidélité, Elle a quelque raison de vous croire infidèle ; Et c'est ce qui l'oblige à vous être cruelle.ORMIN
Elle a su toutefois que Zélinde, une fille Assez belle, fort jeune et d'illustre famille, Et qui reçut jadis beaucoup de soins de vous, Fut presque sur le point de vous voir son époux ; Et dès qu'à l'hymen elle fut disposée, Elle se vit enfin lâchement méprisée ; Cet exemple la touche et l'oblige à juger Que qui change une fois, peut mille fois changer.ORMIN, à part
Que dira-t-il l'Ingrat !ZÉGRY
Avant qu'on eût encore conclu ce mariage Qui devait nous unir au sang d'Abencérage, Et d'une vieille haine éteindre enfin l'ardeur, Fatime était déjà Maîtresse de mon coeur ; Et pour me faire prendre une chaîne nouvelle, Zélinde qu'on m'offrait, n'était pas assez belle, Je la vis sans l'aimer et sa faible Beauté N'ébranla point les fers où j'étais arrêté, Pour elle j'essayai d'avoir quelque tendresse ; Mais ses yeux ou mon coeur eurent trop de faiblesse ? Et si je lui rendis quelques soins apparents, Ce ne fut qu'à dessein de plaire à mes parents ; Ainsi Fatime a tort de me croire infidèle, Puisque je n'eus jamais de l'amour que pour elle.SCÈNE III. Zaïde, Médine, Zégry, Ormin.
ZÉGRY
Je viens d'en recevoir la nouvelle assurée : Il est mort dans Alger d'une fièvre pourprée.Pourprée : de couleur pourpre.
ZAÏDE
C'est un malheur pour moi, mais pour vous en ce jour, Vous ne devez parler que d'Hymen et d'amour.ZÉGRY
Ah, ma soeur ! Dis plutôt que dans cette journée ; Je dois ne parler plus d'amour ni d'Hyménée : Dis qu'il faut pour punir un esprit lâche et bas, Parler d'une autre perte et d'un autre trépas, La fureur toute seule en mon âme préside, Et je ne dois parler que de perdre un perfide.ZÉGRY
Tu connais trop l'auteur du courroux qui m'anime, Almansor est son nom, son amour est son crime.ZAÏDE
Mon frère sans aigreur il faut examiner Tout ce que d'un ami l'on a pu soupçonner ; Et l'on ne doit jamais juger de son offense, Qu'avec beaucoup de soin, et beaucoup d'indulgence. Almansor a toujours paru trop généreux, Pour mêler rien d'injuste, ou d'impur dans ses feux ; Et vous doit trop aussi pour concevoir l'envie D'offenser un ami qui lui sauva la vie.ZÉGRY
Tu m'obliges ma soeur, et tes raisonnements Désarment sans efforts tous mes ressentiments ! Almansor m'est si cher que quoi qu'il puisse faire, Tu me feras plaisir d'arrêter ma colère.ZÉGRY
Plût au Ciel qu'il fût vrai que je fusse abusé ! Mais hélas ! Mon soupçon n'est que trop légitime. Te le dirai-je, enfin ? Il aime.ZAÏDE
Qui ?ZÉGRY
Fatime.ZÉGRY
Pour mieux t'en assurer, tu n'as qu'à l'aller voir ; Et je ne doute point que tu ne saches d'elle, Que cet Ingrat l'adore, et qu'il m'est infidèle.ZAÏDE
Le trouble de mes yeux clairement vous expose Que mon coeur sent mes maux, que votre ami vous cause. Votre ami, qu'ai-je dit ? Ce nom lui convient mal : Il n'est point votre ami s'il est votre Rival. Allez, allez éteindre, et sa vie et sa flamme, Et laver dans son sang les crimes de son âme.ZÉGRY
Non, ma soeur, sans colère il faut examiner Tout ce que d'un ami l'on a pu soupçonner ; Et l'on ne doit jamais juger de son offense, Qu'avec beaucoup de soin, et beaucoup d'indulgence. Almansor a toujours paru trop généreux, Pour mêler rien d'injuste ou d'impur dans ses feux ; Et me doit trop aussi pour concevoir l'envie D'offenser un ami qui lui sauva la vie.ZAÏDE
Quelle erreur !ZÉGRY
Arrête-moi plutôt et du moins par pitié, Condamne ma colère et non mon amitié, En faveur d'Almansor j'aime qu'on m'abuse, Je le veux accuser, mais je veux qu'on l'excuse, Je parle de vengeance, et ne la cherche pas ; Et je menace afin qu'on m'arrête les bras. Sa passion à tort peut-être condamnée, Avant notre amitié possible qu'elle est née, Que Fatime y répond, et que pour les unir, Les ordres de Gomelle ici l'ont fait venir. S'il est ainsi, ma soeur pour m'exempter de crime, Il est juste qu'aussi je lui cède Fatime, Je briserai mes fers, et d'un coeur affermi, Je ferai mes plaisirs de ceux de mon ami.ZAÏDE
Dieux ! Quel est votre erreur, quel charme que j'ignore, En faveur d'un ingrat vous attendrit encore ? Il vous doit son salut, doit-il pas aujourd'hui Faire un plus grand effort pour vous, que vous pour lui ? S'il est votre Rival, pouvez-vous sans faiblesse, Lui vouloir lâchement céder votre Maîtresse ; Et si c'est votre ami, comme vous l'estimez, Doit-il pas vous céder l'objet que vous aimez ?SCÈNE IV. Médine, Zaïde.
ZAÏDE
Ah ! Ne dis point que j'aime, un ingrat, un volage ? Crois si j'ai des feux, ce sont des feux de rage ; Et que jamais mon coeur ne sera consolé, Que ce perfide Amant ne me soit immolé.ZAÏDE
Oui, Médine, je pleure ! Si cet ingrat périt, il faudra que je meure, Je sens dans mon esprit triompher tour à tour, La rage et la tendresse, et la haine et l'amour ; Je suis son ennemie, et je suis son Amante, Quand mon dépit s'accroît, ma passion augmente ; Et quoiqu'il soit aimable, et qu'il m'ait pu trahir, Je ne le puis aimer, et ne le puis haïr.SCÈNE V. Adibar, Zaïde, Médine.
ADIBAR
De grâce, écoutez-moi !SCÈNE VI. Fatime, Zaïde, Adibar, Charife, Médine.
FATIME
Quoi toujours Adibar avec cette Ingrate ? Ma vengeance est trop juste, il est temps qu'elle éclate : Je vous trouve, Zaïde, en un chagrin si noir, Que je perds le dessein qui m'oblige à vous voir ! Oserai-je parler de danses, et de Fêtes, D'une noce en un mot dans l'état où vous êtes ?ZAÏDE
Vous pourvoir ?ZAÏDE
Je suis dans vos plaisirs beaucoup intéressée, Ne m'apprendrez-vous point le nom de votre Amant ?FATIME
C'est un homme accompli, noble, brave, charmant, Son mérite est fort rare, et sans doute j'espère, Que vous approuverez le choix qu'en fait mon Père.FATIME
Vous le connaissez fort. Il fit longtemps chez vous sa demeure ordinaire, C'est l'ami le plus cher de Zégry votre frère. En ai-je dit assez ?ZAÏDE
Dites son nom encor.FATIME
Oui, je n'imite point celles qui par maxime Rougissent d'un hymen ainsi que d'un grand crime, Feignent d'en soupirer, et pourtant en secret, S'il ne s'achevait pas auraient bien du regret, Sur ce point avec vous je ne fais point la fine, Je ne hais point du tout l'Amant qu'on me destine : J'estime son amour, son mérite et ses soins ; Et s'il m'aime beaucoup, je ne l'aime pas moins.FATIME
Plus que je ne puis dire, Il ne vit que pour moi, pour moi seul il soupire, Je fais ses déplaisirs et ses ravissements, Dès qu'il me perd de vue, il est dans les tourments ; Et lorsque le hasard permet qu'il me revoie, J'ai lieu d'appréhender qu'il ne meure de joie : Enfin si ses serments ont quelque vérité, Il n'a que du mépris pour toute autre beauté.ADIBAR
Ciel, où-suis-je, et qu'entends-je ! Ah l'ingrat, ah le traître ! Mais pouvez-vous l'aimer si tôt sans le connaître ?FATIME
De cette prompte amour l'on ne me peut blâmer, J'ai vu d'abord en lui tout ce qui fait aimer, J'exécute de plus ce que mon Père ordonne, J'obéis volontiers aux ordres qu'il me donne ; Et puisqu'il l'a choisi pour gendre et pour appui, Je crois qu'il en est digne et m'en rapporte à lui.FATIME
Je n'y saurais que faire. J'oublie avec raison le plus grand des Ingrats, Son mépris fut injuste, et le mien ne l'est pas ; Mais cessons de parler de cet Amant volage, Rendons haine pour haine, outrage pour outrage ; Parlons de notre noce, et me faites savoir Si je puis espérer l'honneur de vous y voir.SCÈNE VII. Fatime, Charife.
CHARIFE
Almansor le vaut bien.FATIME
Juge mieux de ma plainte, Ce que je viens de dire est une pure feinte : Médine est ton amie, et ne t'a pu cacher Qu'à l'Ingrate Zaïde Almansor est bien cher : Tu me l'as dit !CHARIFE
Eh bien !SCÈNE VIII. Adibar, Fatime, Charife.
FATIME
Vous pourriez vous flatter d'une espérance vaine, Zaïde n'a pour vous que dédain et que haine.ADIBAR
Vous-même sur ce point pourriez vous tromper fort Possible ignorez-vous que son Amant est mort.FATIME
Il est mort !SCÈNE IX. Fatime, Charife.
CHARIFE
Madame...CHARIFE
Quoi, vous n'écoutez point ?FATIME
Non je n'écoute plus Que la fureur qui règne en mes esprits confus : La douleur me saisit, le dépit me transporte.CHARIFE
Consolez-vous, Madame !ACTE V
SCÈNE I. Gomelle, Lindarache, Almansor.
ALMANSOR
Ah, Madame ! Ah ma mère, en ces heureux moments Obtiendrai-je l'honneur de vos embrassements ?LINDARACHE
Arrête Abencérage apprends notre disgrâce, Et me fais voir mon fils avant que je l'embrasse, Je comptais deux enfants alors qu'un ravisseur Enleva lâchement et ma fille et ta soeur.ALMANSOR
Dieux ! Que me dites-vous ?LINDARACHE
Que ta soeur est ravie.LINDARACHE
Approche, embrasse-moi, je commence à juger Qu'en toi le Ciel me laisse un fils pour me venger.ALMANSOR
Que je sache son nom, je jure le Prophète, Que son sang lavera l'injure qu'il a faite, Que mon bras à l'instant ira vous l'immoler.LINDARACHE
Tu sauras tout, écoute, et me laisse parler. Tu sais l'inimitié qui depuis plusieurs âges, Règne entre les Zégris et les Abencérages ; Et tu dois être instruit que sur l'opinion Qu'un hymen mettrait fin à leur aversion, Pour assortir les noeuds de ce doux hyménée ; Ma fille fut pour femme à Zégry destinée, Déjà tout était prêt et le jour était pris, Quand par aversion ou plutôt par mépris, L'infidèle Zégry fuyant notre alliance, S'embarqua pour Alger avec diligence ; Et pour surcroit d'ennuis, dès que ce bruit courut, Ma fille dans ces lieux pour jamais disparut.ALMANSOR, lit
Vous sans qui je ne vivrais pas : Apprenez un malheur pire que mon trépas, Qui nous doit obliger à des plaintes communes : Le plus cruel des scélérats, L'infidèle Zégry cause mes infortunes. Et m'arrache d'entre vos bras, Zélinde. Qu'ai-je appris ?LINDARACHE
Des vérités cruelles ?LINDARACHE
J'eus dans cette Infortune assez de jugement, Pour cacher notre honte, et son enlèvement, Par l'avis et le soin de l'illustre Gomelle, De son trépas partout je semai la nouvelle ; Et je t'envoyai l'ordre au même temps aussi, De sortir de Trémisse, et de te rendre ici ; Enfin dedans Tunis attendant ta venue, J'ai passé dans les pleurs une vie inconnue ; Et sentant approcher le temps de ton retour, Je me suis fait conduire en ce fatal séjour, Je te trouve, et déjà ma douleur est charmée, De voir ma juste rage en ton âme imprimée ; Et ton bras disposé pour perdre un suborneur, Et pour priver du jour qui nous prive d'honneur.LINDARACHE
Il est temps de punir, et non pas de se plaindre, Dans un sort si funeste exprime ta douleur, Par des effets sanglants de rage et de valeur. Pour moi sont les regrets, et pour toi la vengeance, Tu connais l'offenseur, va réparer l'offense. Je ne t'aurais jamais réservé cet emploi, Si mon sexe impuissant m'eût pu venger sans toi ; Et j'aurais de Zégry déjà vu le supplice, Si j'avais de Gomelle accepté le service. Ton bras seul doit laver la tâche de ton front Prends toute la vengeance ainsi que tout l'affront : Va causer le trépas de qui cause ta honte, Va perdre qui nous perd, punis qui nous affronte, Ne me vois plus qu'après avoir vengé ta soeur, Cherche, trouve et punis son lâche ravisseur : Adieu fais ton devoir, et te fais reconnaître Digne fils des Héros dont le Ciel t'a fait naître. Pour avancer la fin de nos communs malheurs, Va répandre du sang, je vais verser des pleurs.SCÈNE II.
ALMANSOR, seul
Dures extrémités ! Cruelle violence ! Quoi l'ami qui m'oblige, est l'ingrat qui m'offense, Je dois donc mon salut à qui m'ôte l'honneur ; Et qui sauva le frère a donc perdu la soeur ! Hélas de quel conseil est capable mon âme ! Dois-je me rendre ingrat ou demeurer infâme, D'une sainte amitié romprai-je le lien, Verserai-je du sang qui conserva le mien ? Du sang pour qui l'amour veut que je m'intéresse ; Et pout tout dire enfin du sang de ma Maîtresse ? Elle sort, et sans doute en ces lieux elle vient, L'honneur veut que je fuie et l'Amour me retient.SCÈNE III. Almansor, Zaïde.
ALMANSOR
Pour Fatime, ce mot m'instruit confusément, De l'injuste soupçon d'où naît ce changement, Possible avez-vous cru que je cherche à lui plaire, Voyant l'attachement que j'ai près de son père ; Mais je jure le Ciel et l'Amour mon vainqueur, Que votre belle image occupe tout mon coeur, Que de vous en chasser, Fatime est incapable, Que je vois sans amour tout ce qu'elle a d'aimable ; Et que sensible aux traits de vos seules beautés, Je me borne pour elle à des civilités.ALMANSOR
En pourriez-vous douter ? Vous par qui tous mes sens Ont reçu des liens si doux et si pressants, Pourriez-vous soupçonner avec quelque justice, Mon coeur de lâcheté, mes serments d'artifices ; Et croire que mon âme ait assez de noirceur Pour trahir ma Maîtresse et mon libérateur ? Auriez-vous pu penser, sans vous être déçue, Qu'on puisse aimer ailleurs après vous avoir vue ? Non pour un feu nouveau me trouver enflammé, Vous êtes trop charmante, et je suis trop charmé.ZAÏDE
Trop charmé lâche, ingrat, monstre de perfidie ! Tu veux donc m'abuser après m'avoir trahie ; Et d'une indigne amour lâchement emporté, Tu joins donc l'impudence à l'infidélité.ZAÏDE
Je le vois bien, perfide ! Tu serais moins confus étant moins scélérat, Les reproches toujours font rougir un ingrat.ALMANSOR
Un ingrat ?ZAÏDE
C'est donc être innocent de tromper une fille, Dont tu ne peux sans crime offenser la famille, De trahir ton ami de me manque de foi, D'aimer Fatime, enfin ?ALMANSOR
Moi dites-vous ?ZAÏDE
Oui, toi !ALMANSOR
Ah, je ne l'aime point !ZAÏDE
L'oses-tu dire encore ? Non tu l'aimes point perfide ! Tu l'adores. Tes mensonges ici ne peuvent m'abuser, Je sais que dès demain tu la dois épouser.ALMANSOR
Qui vous l'a dit ?ZAÏDE
Quelqu'un.ALMANSOR
Ce quelqu'un a menti. Apprenez-moi son nom, et ma juste colère Ira de ses avis lui porter le salaire.ALMANSOR
L'hymen qu'elle suppose, est une fausseté, J'en atteste du Ciel le Maître redouté, Qu'il m'abîme à l'instant au centre de la terre, Qu'il lance sur ma tête un éclat de tonnerre : Et qu'il rende mon nom à jamais, odieux, Si le feu que je sens, ne vient de vos beaux yeux ; Et si jamais mon coeur a conçu pour Fatime Quelque chose de plus qu'une assez faible estime.ZAÏDE
Je n'en veux qu'une seule, et de plus fort aisée. Pour finir les soupçons que j'ai conçus de toi, Donne-moi tout à l'heure, et ta main, et ta foi.Tout à l'heure : Aussitôt, tout de suite, sur-le-champ (emploi qui vieillit). [L]
ALMANSOR
Je la donne avec joie : ô Ciel que vais-je faire ? Quoi, lui tendre une main qui doit perdre son frère, Qui doit causer ses pleurs, et qui pour me venger Dans son sang le plus noble est prête à se plonger ?ALMANSOR
J'attendais peu l'honneur dont je me vois comblé. Et l'excès de ma joie en effet m'a troublé. J'ai craint de vous trahir par mon obéissance. De faire contre vous parler la médisance ; Et de traiter Zégry trop incivilement, De vous donner la main sans son consentement ; Mais cette faible crainte enfin cède à ma flamme, Le devoir maintenant perd ses droits sur mon âme ; Et ne me peut ôter le glorieux dessein De vous donner ensemble, et mon coeur, et ma main.ZAÏDE
Tu t'avise trop tard, j'en ai perdu l'envie ; Et ne la prétends pas reprendre de ma vie, J'ai feint pour t'éprouver cet excès de bonté ; Et tes feux pour Fatime ont d'abord éclaté.ALMANSOR
Ah, je n'en eus jamais !ZAÏDE
Ta fourbe est avérée : De cet hymen fatal je suis fort assurée, Lorsque je t'ai pressé de me donner ta foi, Tes remords pour Fatime ont parlé contre toi : Et ta confusion m'a trop persuadée Qu'elle a reçu la foi que je t'ai demandée.ALMANSOR
Je vous l'offre.ZAÏDE
De répliquer encore as-tu la hardiesse ? Fatime a tes désirs puisque j'ai tes refus : Tu l'épouses demain, oui, je n'en doute plus.ALMANSOR
Écoutez...SCÈNE IV.
ALMANSOR
Ce succès est bizarre et mon âme étonnée, À cent nouveaux ennuis se trouve abandonnée ! Quoi, faut-il que je souffre et d'un esprit soumis, La peine d'un forfait que je n'ai point commis ? Quand de perdre un ami la vengeance me presse : Faut-il qu'au même temps je perde une Maîtresse ? Faut-il perdre Zaïde ? Oui mon coeur il le faut : Ce n'est que d'un moment que je la perds trop tôt ; Puisque dans un moment en la privant d'un frère, Mon bras doit attirer sa haine et sa colère, Oui, mon coeur, désormais ne sois plus attendri, Il est temps que je songe au trépas de Zégry ; Et qu'il donne son sang pour l'honneur qu'il me vole, Cet ennemi que j'aime et qu'il faut que j'immole, Il vient : à son abord de tendres mouvements, Mêlent quelque faiblesse à mes ressentiments, Mon amitié s'oppose au courroux qui m'emporte, Ma tendresse est moins faible, et ma fureur moins forte Il m'a sauvé la vie, il a ravi ma soeur, Irai-je l'embrasser, ou lui percer le coeur ?SCÈNE V. Zégry, Ormin, Almansor.
ORMIN
Passons dans ce bocage, J'ai lieu d'appréhender qu'ils n'en viennent aux mains : D'ici sans nous montrer observons leurs desseins.ALMANSOR
Vous paraissez troublé ?ALMANSOR
Qui vous émeut si fort ?ZÉGRY
Un infidèle, un traître, Dont le crime me cause un regret infini, Et qui d'un seul trépas sera trop peu puni.ZÉGRY
C'est une offre qu'ici je ne puis refuser.Offre est dans l'original au masculin. Le Dictionnaire Littré signale qu'il a été autrefois au masculin.
ALMANSOR
Quel est donc cet Ingrat ?ALMANSOR
Moi ?ALMANSOR, en l'embrassant
Que ne dois-je point pour cet emportement ? C'est de ton amitié le dernier avantage, Ta colère m'oblige encore qu'elle m'outrage, Dans mon coeur justement à ta perte animé, Le dessein de ta mort s'était déjà formé. Mon bras s'y préparait quand malgré la furie, Mon âme à ton abord soudain fut attendrie ; Et se verrait encor réduite à balancer, Les traits que ma fureur contre toi doit lancer, Si ton emportement n'eût malgré ma faiblesse, Rappelé ma colère et chassé ma tendresse.ALMANSOR
Un combat si cruel ne peut m'être que doux, Plus justement que toi l'honneur m'y sollicite ; Mais que je sache au moins le sujet qui t'irrite. Je te veux faire voir que tu te plains à tort ; Et me justifier en te donnant la mort.ZÉGRY
Quoi tu fais l'ignorant, et te sers de menace ? Ton lâche crime encor s'accroît par ton audace.ZÉGRY
Consulte tes remords, tu le pourras savoir ! Perfide, ils t'apprendront que d'une âme traîtresse, Pour le prix de mes soins tu m'ôtes ma Maîtresse, Et par des lâchetés qu'on ne peut excuser, Que demain au plus tard tu la dois épouser.ALMANSOR
Si je suis criminel, ce n'est pas là mon crime, Je n'ai jamais conçu de désirs pour Fatime ; Et tu peux seulement reprocher à mon coeur, D'avoir sans ton aveu soupiré pour ta soeur.ZÉGRY
Quoi tu l'aimes ?ALMANSOR
Non, non, l'erreur serait extrême Je dis que je l'adore, et non pas que je l'aime. Ce qui pour ses beautés je ressens en ce jour, Surpasse de beaucoup ce qu'on appelle Amour.ZÉGRY
Ami par cet aveu tu m'as rendu la vie, D'un excès de plaisir ma tristesse est suivie, Zaïde est trop heureuse et ses voeux les plus doux Ne pouvaient espérer un plus illustre époux, L'Amant à qui j'avais ma parole donnée, A vu par le trépas finir sa destinée ; Et mon repos sera pleinement affermi, De rencontrer un frère en mon plus cher ami.ALMANSOR
L'offre que tu me fais me doit être bien chère ; Mais connais-tu celui que tu choisis pour frère ? Sais-tu bien qui je suis ?ZÉGRY
Qu'ai-je à savoir encor, Ton pays est Trémisse, et ton nom Almansor, Ta famille est illustre, et si je te dois croire, Le nom de mon ami fait ta plus grande gloire.ALMANSOR
Tu ne me connais point encore, qu'à demi, Je fus né dans ces lieux, et né ton ennemi. Plus d'un juste motif à ta perte m'engage ; Et pour te dire tout, je suis Abencérage ?ZÉGRY
Abencérage ?ORMIN, à part
Ô Ciel !ZÉGRY
Je connais comme toi la haine mutuelle Qui dans nos deux maisons semble presque immortelle. Mais ton sang qu'aujourd'hui tu dois à mon secours, Doit pour moi dans ton âme en arrêter le cours ; Et quoique sur ce point mon amitié s'étonne, Je veux haïr ton nom, et chérir ta personne. Oui, garde pour ma soeur tes desseins amoureux, Un hymen peut nous joindre avec de nouveaux noeuds ; Et par des feux secrets étouffer ce qui reste De cette inimitié si vieille et si funeste.ALMANSOR
Cet hymen serait doux ; mais je n'y puis songer, Qu'après que par ta mort j'aurai su me venger.ZÉGRY
Comment ?ALMANSOR
Ce que tu crois n'est pas ce qui m'étonne, Je ne hais point ton nom, mais je hais ta personne ; Et ce n'est qu'en ton sang par un tragique effet, Que je puis réparer le tort que tu m'as fait.ZÉGRY
Moi ?ZÉGRY, lit
Vous sans qui je ne vivrais pas, Apprenez un malheur pire que mon trépas, Qui nous doit obliger à des plaintes communes, Le plus cruel des scélérats, L'Infidèle Zégry cause mes infortunes, Et m'arrache d'entre vos bras. Zélinde.ZÉGRY
Cette énigme est obscure, je n'y puis rien comprendre.L'édition originale porte "C'est enigme est obscur". Le dictionnaire Littré signale que le genre d'énigme a varié, et Massillon le faisait encore, conformément à l'étymologie, masculin.
ALMANSOR
Je n'y comprends que trop que Zélinde ma soeur Nous fait connaître en toi son lâche ravisseur.ZÉGRY
Écoute quatre mots.ALMANSOR
Cette obligation n'a rien qui me retienne, Tu causas mon salut et le rapt de ma soeur : Et d'autant que le jour est moins cher que l'honneur, L'affront sur le bienfait l'emporte dans mon âme, Et je crains d'être ingrat bien moins que d'être infâme. Mais passons aux effets, et quittons les discours.SCÈNE VI. Adibar, Zaïde, Médine, Alabez, Lindarache, Gomelle, Fatime, Charife, Almansor, Zégry, Ormin, Gasul.
LINDARACHE
Quelle rumeur s'élève ?ADIBAR
Arrêtez, arrêtez !LINDARACHE
Non, non, mon fils, achève !ORMIN, à Almansor
Ha mon frère, sur moi levez plutôt les bras ! Je suis seule coupable, et Zégry ne l'est pas.LINDARACHE
Que vois-je ?ORMIN
Vous voyez Zélinde votre fille, Qui pour suivre Zégry quitta votre famille ; Et qui changeant de sort et d'habit seulement, N'a pu forcer son âme au moindre changement, Mon coeur qui prêt de lui s'est plu dans l'esclavage Un peu trop constamment a suivi ce volage ; Mais l'ayant reconnu d'un autre Objet épris, J'ai craint me découvrant d'attirer son mépris, Et souffrirais encor la même violence, Si son propre intérêt ne rompait mon silence.LINDARACHE
Ah, ma fille !ALMANSOR
Ah ma soeur !ORMIN
De mes ressentiments vous n'avez rien à craindre ; Et si vous me plaignez je ne suis pas à plaindre.ZÉGRY
Après tant de bontés qui doivent m'étonner, Je rougis de n'avoir qu'une âme à vous donner ; Et si de vos parents l'aveu nous est propice, Rien ne peut empêcher que l'hymen nous unisse.ALMANSOR
Ami dans ton bonheur tu peux me rendre heureux : Ta soeur dépend de toi, tu sais que je l'adore.ZAÏDE
Mes soupçons sont éteints, et vous devez savoir Que je suis mes désirs en suivant mon devoir, Adibar s'en plaindra.1 697 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0