Comédie en vers· Ou les Amants Brouillés
La Mère Coquette
Représenté pour la première fois au Théâtre de l'Hôtel de Bourgogne le 15 octobre 1665
Personnages
- LAURETTE, servante d'Ismène
- CHAMPAGNE, valet de chambre d'Acante
- ACANTE, amant d'Isabelle
- LE MARQUIS, cousin d'Acante
- CRÉMANTE, père d'Acante
- ISABELLE, fille d'Ismène
- ISMÈNE, mère d'Isabelle
- Le page du marquis
NOTICE SUR QUINAULT
Philippe Quinault naquit en 1635, à Felletin dans la Marche, d'un père peu fortuné, qui l'envoya à Paris dès l'âge de huit ans. Tristan-l'Ermite, célèbre alors par sa tragédie de Marianne, du même pays que le jeune orphelin, et, suivant quelques-uns, son parrain, prit soin de son éducation. Quinault n'avait pas encore dix-huit ans, lorsqu'il acheva les Rivales, comédie en cinq actes. Tristan présenta cette pièce, comme étant de sa composition, aux comédiens, qui en offrirent cent écus. Mais l'auteur de Marianne, ne voulant pas dérober à son élève la gloire que pouvait lui acquérir son premier ouvrage, ne dissimula plus qu'il était d'un jeune homme. À cette nouvelle, les acteurs ne voulurent plus en donner que cinquante écus. Enfin, par composition, ils accordèrent le neuvième de la recette, et c'est depuis ce moment que les auteurs ont eu dans les recettes une part proportionnée au nombre d'actes que contiennent leurs ouvrages.
Quinault est beaucoup plus connu par ses opéra que par les pièces qu'il a données au théâtre Français ; mais, fidèles au plan que nous nous sommes tracé, nous ne parlerons que des dernières.
La seconde pièce de Quinault, intitulée la Généreuse ingratitude, tragi-comédie pastorale en cinq actes, en vers, fut jouée en 1654.
L'Amant indiscret, ou le Maître étourdi, comédie en cinq actes, en vers, fut représenté dans la même année 1654.
Les coups de l'Amour et de la Fortune, tragi-comédie en cinq actes, en vers, fut donnée en 1656.
Les deux années suivantes virent paraître trois tragédies, totalement oubliées aujourd'hui : ce sont, Cirus, le Mariage de Cambyse, et Amalazonte.
Le feint Alcibiade, tragi-comédie, fut joué en 1658.
Le Fantôme amoureux tragi-comédie, en cinq actes, en vers, fut joué sept fois en 1669.
Quinault fit représenter, en 1660, une tragi-comédie intitulée Stratonice, et une pastorale allégorique, sous le litre des Amours de Lysis et d'Hespérie.
Agrippa, ou le faux Tibérinus, tragédie, parut en 1661. C'est cette tragédie qui eut beaucoup de succès en 1663, n'en eut aucun à ses reprises.
La Mère coquette, comédie en cinq actes, en vers, la meilleure de toutes les pièces que Quinault ait composées pour le théâtre Français, et la seule que l'on trouve dans cette collection, parut pour la première fois le 15 octobre 1665.
Pausanias tragédie, fut donné le 16 novembre 1668 et n'eut point de succès.
Bellérophon, tragédie, est le dernier ouvrage que Quinault composa pour le théâtre Français. Elle fut jouée en 1670, et eut beaucoup de succès.
Il est à remarquer qu'à cette époque Quinault n'avait encore composé aucun opéra.
Un négociant, grand amateur de théâtre, ayant donné à Quinault un appartement dans sa maison, vint à mourir laissant plus de cent mille livres de biens à sa veuve. Celle-ci par reconnaissance des conseils utiles que le poète lui avait donnés dans la conduite de ses affaires, crut devoir assurer sa fortune en l'épousant.
À cette époque, Quinault acheta une charge d'auditeur des comptes. La compagnie ayant fait quelques difficultés de le recevoir sous prétexte qu'il avait composé des comédies, on fit à cette occasion les vers suivants :
« Quinault, le plus grand des auteurs, Dans votre corps, messieurs, a dessein de paraître : Puisqu'il a tant fait d'auditeurs, Pourquoi l'empêchez-vous de l'être ? »L'Académie s'empressa de l'admettre dans son sein ; il y fut reçu en 1670.
Vers la fin de sa vie, Quinault entreprit un poème sur l'extinction en France de la religion prétendue réformée. Il mourut à Paris le 19 novembre 1688.
ACTE I
SCÈNE I. Laurette, Champagne.
CHAMPAGNE
Quoi ! Tu baises par compte ? Après un an d'absence, au retour d'un amant, Tu crois que deux baisers ce soit contentement ?LAURETTE
Eh, mon_Dieu, patience ! un de ces jours j'espère Que de moi sur ce point tu ne te plaindras guère. Mais parlons de mon maître, et sans déguisement.LAURETTE
Oui, qu'on t'avait fait faire en vain un grand voyage. Pour chercher ce bon homme et l'ôter d'esclavage, Et que n'en ayant pu trouver nulle clarté, Tu revenais enfin sans l'avoir racheté : À ce compte il est mort ?LAURETTE
Comment rire ?CHAMPAGNE
Oh ! que non.LAURETTE
Qu'est-ce donc que tu crois ?CHAMPAGNE
Mais toi, tu me crois donc un sot comme autrefois ? Je ne l'étais pas tant que tu l'aurais pu croire. Quand je te dis adieu... si j'ai bonne mémoire, Ce fut en cette salle, en ce lieu justement. Comme je te faisais mon petit compliment, T'assurais de mon mieux d'une ardeur sans seconde, Eh ! Je m'en acquittai, je crois...LAURETTE
Le mieux du monde.CHAMPAGNE
Ta maîtresse survint, qui nous fit séparer, Avec elle en sa chambre elle te fit entrer ; Et, chagrin de nous voir séparés de la sorte, Je voulus par dépit écouter à la porte. J'ai l'oreille un peu fine : elle avait le coeur gros, Elle le débonda d'abord par des sanglots ; Puis d'un ton assez aigre, elle te fit entendre Quels maux de mon voyage elle devait attendre ; Que j'allais lui chercher un époux irrité D'avoir langui longtemps dans la captivité ; Qu'elle allait à son tour entrer dans l'esclavage ; Enfin qu'après sept ans d'espoir d'un doux veuvage, Un vieux mari chagrin viendrait troubler le cours De ses plus doux plaisirs et de ses plus beaux jours J'en aurais bien ouï davantage sans peine, Mais ou vint à sortir de la chambre prochaine ; J'eus peur d'être surpris, et je vois à regret Que tu n'as pas voulu m'avouer ce secret.LAURETTE
C'est ta faute.CHAMPAGNE
Ma faute ?LAURETTE
Oui, je te le proteste.CHAMPAGNE
Si tu m'aimais assez. . .LAURETTE
Va, je t'aime de reste.CHAMPAGNE. '
Quel secret entre amants doit-on jamais avoir ?LAURETTE
Tu ne saurais rien taire, et tu veux tout savoir ? Crois-tu que quand je garde avec toi le silence, Je ne me fasse pas beaucoup de violence ? Je suis fille, je t'aime, et me tais à regret. Ce m'est un grand fardeau, que le moindre secret : Mais j'ai trop éprouvé ton caquet invincible, Et ne m'y puis fier sans être incorrigible.CHAMPAGNE
Va, va, j'ai vu le monde, et je suis bien changé ; Si j'eus quelque défaut, je m'en suis corrigé. Je sais comme il faut vivre, et vivre avec adresse : Je reviens du pays des sept sages de Grèce ; Et pour te faire voir que je me tais fort bien. Je sais un grand secret dont tu ne sauras rien.LAURETTE
Qui ? moi ?CHAMPAGNE
Toi-même.CHAMPAGNE
Un secret qui me perd, s'il est su de mon maître : Son vieux père, surtout, fâcheux au dernier point, Est homme là-dessus à ne pardonner point.CHAMPAGNE
N'était que tu croirais que je ne me puis taire, Vois-tu, je t'aime assez pour ne te rien celer ; Mais tu m'accuserais encor de trop parler.CHAMPAGNE
Tu sais quelle amitié de tout temps fit paraître L'époux de ta maîtresse au père de mon maître ; Qu'ils étaient grands amis, n'étant encor qu'enfants. Et qu'il y peut avoir déjà près de huit ans Que ton maître, embarqué sur mer pour ses affaires, Fut pris, et chez les Turcs vendu par des corsaires. Tu sais que ta maîtresse en eut peu de douleur, Et très patiemment supporta ce malheur ; Que, loin de rechercher, craignant sa délivrance, Elle le tint pour mort et prit le deuil d'avance. Tu sais fort bien aussi que la vieille amitié Fit qu'enfin mon vieux maître eu eut quelque pitié. Et me chargea de faire en Turquie un voyage, Pour chercher et tirer son ami d'esclavage. Je fus, comme tu sais, m'embarquer pour cela : Tu sais enfin. Comment ! Quels gestes fais-tu là ?LAURETTE
C'est que le sang me bout, franchement, à t'entendre ; Si je sais tout cela, que sert de me l'apprendre ?CHAMPAGNE, lui faisant signe de se taire
Donc... au moins.LAURETTE
Oui, dis donc.LAURETTE
Comment ?CHAMPAGNE
Un vent fâcheux à Malte nous jeta, Où d'un certain vin grec le charme m'arrêta : Ta maîtresse aussi bien...CHAMPAGNE
Me crois-tu sans adresse ? Un vaisseau turc fut pris, un esclave chrétien, Français, et pas trop sot pour un Parisien, Trouvé sur ce vaisseau, fut mis hors d'esclavage ; Il était vieux, cassé, j'eus pitié de son âge : Je l'ai par charité jusqu'à Paris conduit, Et du pays des Turcs il m'a fort bien instruit. Veux-tu voir si je sais...LAURETTE
Moi ! puis-je m'y connaître ?CHAMPAGNE
N'importe.SCÈNE II. Acante, Laurette, Champagne.
CHAMPAGNE
Eh ! Pourquoi non, monsieur ?LAURETTE
Avec même tendresse.ACANTE
Il suffit, et j'attends.CHAMPAGNE
Eh ! ce n'est qu'entre nous.ACANTE
Quoi ! L'ingrate Isabelle ? Je l'aimais, je l'avoue, et d'une ardeur fidèle : Dès mes plus jeunes ans je m'en sentis charmé. Et je puis dire, hélas, qu'alors j'étais aimé ! J'en avais chaque jour quelque douce assurance. Tant qu'elle fut dans l'âge où règne l'innocence. Elle vit avec joie, et même avec transport, Nos deux pères amis, de notre hymen d'accord ; Et j'attendais des noeuds qu'en nous on voyait croître. Une éternelle amour, s'il en peut jamais être. J'avais cru que son coeur pourrait se dégager Du penchant naturel qu'a son sexe à changer ; Mais l'ingrate, au mépris d'un feu tel que le nôtre. Est changeante, sans foi, fille enfin comme une autre.LAURETTE
C'est traiter un peu mal notre sexe à mes yeux. Les hommes, par ma foi, ne valent guère mieux ; Et tel qui nous impute une inconstance extrême Souvent cherche querelle, et veut changer lui-même ; Quand les traîtres sont las, messieurs font les jaloux.ACANTE
Crois-tu...LAURETTE
Ce que j'en dis, monsieur, n'est pas pour vous. Isabelle, sans doute, agit d'une manière Qui fait voir qu'avec vous elle rompt la première ; Et malgré ses mépris, malgré tous ses rebuts, Je ne jurerais pas que vous ne l'aimiez plus.ACANTE
Qui ?ACANTE
Et c'est ?LAURETTE
Eh ! Que pourrait-il faire ? Courbé sur son bâton, le bon petit vieillard Tousse, crache, se mouche, et fait le goguenard ; Des contes du vieux temps étourdit Isabelle : C'est tout ce que je crois qu'il peut faire auprès d'elle.CHAMPAGNE
Là, dis.CHAMPAGNE
Serait-ce point...ACANTE
Qui donc ?LAURETTE
Il est vrai : ce cousin, respect la parenté, Est un jeune étourdi bouffi de vanité. Qui cache dans le faste, et sous l'énorme enflure D'une grosse perruque et d'une garniture. Le plus badin marquis qui vit jamais le jour, Et, pour tout dire enfin, un sot suivant la cour.CHAMPAGNE
N'importe, il est marquis ; c'est ainsi qu'on le nomme, Et ce titre parfois rajuste bien un homme.ACANTE
Ah ! Si c'était pour lui... Non, je ne le crois pas, Isabelle n'a point des sentiments si bas : Quelque juste dépit qui contre elle m'aigrisse, Je ne lui saurais faire encor cette injustice. Mais si je connaissais mon rival trop heureux...LAURETTE
Quand on l'est malgré soi l'on l'est bien davantage ; On ne m'y trompe pas, je m'y connais trop bien.ACANTE
Hélas ! que l'orgueilleuse au moins n'en sache rien : Si l'ingrate qu'elle est connaissait ma tendresse. Elle triompherait encor de ma faiblesse.LAURETTE
Vraiment sans lui rien dire, elle en triomphe assez, Et vous raille en secret plus que vous ne pensez, Elle ne croit que trop que vous l'aimez encore.ACANTE
L'ingrate me méprise, et croit que je l'adore. Dis-lui qu'elle s'abuse ; oui : mais dis-lui si bien...SCÈNE III. Le Marquis, Acante, Champagne, Laurette.
LE MARQUIS
Comment, monsieur Champagne ! Il est donc revenu ? Il sent son honnête homme, et je l'ai méconnu : Lorsqu'il était laquais, il n'était pas si sage.LE MARQUIS
Nous étions grands fripons.CHAMPAGNE
Vous l'étiez plus que moi.LE MARQUIS
Je te veux servir.CHAMPAGNE
Ouf ! Vous m'étranglez, ma foi.LE MARQUIS
Eh, Laurette !LAURETTE
Ah monsieur, avec moi, je vous prie. Trêve de compliment, et de cérémonie.Laurette et Champagne se retirent.
ACANTE
Estimez-vous beaucoup l'air dont vous affectez D'estropier les gens par vos civilités, Ces compliments de main, ces rudes embrassades, Ces saluts qui font peur, ces bonjours à gourmades Ne reviendrez-vous point de toutes ces façons ?Gourmade : Coup de poing donné en se battant. [F]
ACANTE
C'est un avis sincère, Et ce que je vous suis me défend de me taire : On peut plus sagement exprimer l'amitié.LE MARQUIS
Eh ! mon pauvre cousin, que tu me fais pitié ! Tu veux donc faire prendre un air modeste et sage Aux gens de ma volée, aux marquis de mon âge ? Va, tu sais peu le monde, et la cour, si tu crois Qu'on peut être marquis, jeune, et sage à la fois. Il faut être à la mode, ou l'on est ridicule : On n'est point regardé, si l'on ne gesticule, Si, dans les jeux de main ne cédant à pas un, On ne se fait un peu distinguer du commun. La sagesse est niaise, et n'est plus en usage, Et la galanterie est dans le badinage. c'est ce qu'on nomme adresse, esprit, vivacité. Et le véritable air des gens de qualité.ACANTE
Mais...LE MARQUIS
Ne t'érige point, de grâce, en raisonneur ; Morbleu, c'est un défaut à te perdre d'honneur : Tâche à t'en corriger, et changeons de matière. Je viens chercher ici ton père à ta prière ; Je veux en ta faveur lui parler comme il faut.LE MARQUIS
Eh ! Ne te pique point de tant d'honnêteté : Dans un fils tel que toi, crois-moi, l'on n'aime guère Ces soins si curieux de la santé d'un père. Le bon homme pour toi ne mourra que trop tard.ACANTE
Vous croyez...LE MARQUIS
Avec moi, cousin, finesse à part, Nous savons ce que c'est que la perte d'un père : Jamais de ce malheur fils ne se désespère ; Et l'on trouve toujours aux douceurs d'hériter, Des consolations qu'on ne peut rejeter. Quelque honnête grimace qu'enfin on puisse faire, Tout père qui vit trop court danger de déplaire. Ton chagrin pour le tien n'a que trop éclaté.ACANTE
Si j'ai quelque chagrin, c'est de sa dureté, De lui voir chaque jour retrancher ma dépense, Et d'un air dont pour lui je rougis quand j'y pense : Mais ce n'est pas encor sa plus grande rigueur ; De plus, ce coup surtout m'a percé jusqu'au coeur, Lui-même qui pour moi fit le choix d'Isabelle, A cessé d'approuver mon hymen avec elle, M'a dit qu'il s'avisait de m'engager ailleurs, Et jetait l'oeil pour moi sur des partis meilleurs. J'eus beau de mon amour lui marquer la tendresse, Il la nomma folie, aveuglement, faiblesse, Et paya mes raisons, sans en être adouci. D'un « Je suis votre père », et je le veux ainsi.SCÈNE IV. Crémante, Le Marquis.
CRÉMANTE, en toussant
C'est vous, mon cher neveu ? Qui vous croyait si près ?LE MARQUIS
Achevez de tousser, vous parlerez après. Vous allez étouffer, ce n'est point raillerie : Quelques coups sur le dos...LE MARQUIS
Sans compliment.CRÉMANTE
Couvrons-nous donc, de grâce.LE MARQUIS
Mettez.CRÉMANTE
Eh !LE MARQUIS
Laissez-moi.CRÉMANTE
Quoi ! Ne vous couvrir pas ?LE MARQUIS
Non.CRÉMANTE
Quoi ! vous...LE MARQUIS
Morbleu, non.CRÉMANTE
Vous laisser chapeau bas ! Moi, souffrir d'un marquis ce respect !Sous l'Ancien Régime, les règles de bienséances voulaient que la personne la plus titrée ne se découvre pas devant une peronne de moindre rang et a forciori un roturier.
LE MARQUIS
Non, je jure : C'est moins respect pour vous que soin pour ma coiffure ? Celui de se couvrir n'est bon qu'aux vieilles gens.LE MARQUIS
Non-da, vous êtes sain.CRÉMANTE
Oui, je le suis, sans doute, Hors quelques petits maux, comme atteinte de goutte, Catarrhes, rhumatisme.LE MARQUIS
Ah ! Tout cela n'est rien.CRÉMANTE
Enfin, à cela près, je me porte assez bien. Tout vieux que je parois, l'âge encore me laisse Des restes de chaleur, des regains de jeunesse ; Mon poil blanc couvre encore un sang subtil et chaud. Tel qu'au temps...LE MARQUIS
Vous prenez le récit d'un peu haut.CRÉMANTE
Je ne vous dis donc point enfin qu'en secret j'aime, Que je suis depuis peu rival de mon fils même.CRÉMANTE
Vraiment je n'entends pas vous en rien dire aussi. Enfin donc par un feu dont tout mon sang s'allume, Éveillé ce matin plus tôt que de coutume, J'ai familièrement usé de mon crédit, Et surpris Isabelle au sortir de son lit. Je n'ai senti jamais mon âme plus émue : Sa beauté négligée en semblait être accrue ; Son désordre charmait, un long et doux sommeil Avait rendu son teint plus frais et plus vermeil, Rallumé ses regards, et jeté sur sa bouche Du plus vif incarnat une nouvelle couche ; Sans art, sans ornements, sans attraits empruntés. Elle était belle enfin de ses propres beautés. Sous le nom de bon homme et d'ami de son père. Je l'ai vue habiller sans façon, sans mystère. J'ai fait pour l'amuser des contes de mou mieux ; Mais Dieu sait cependant comme j'ouvrais les yeux. En se chaussant j'ai vu... Rien n'est mieux fait au monde ; J'ai vu certain morceau de jambe blanche, ronde... Mais n'allez point l'aimer au moins sur mon récit...LE MARQUIS
Les gens de cour ont bien autre chose eu l'esprit : L'amour leur est honteux, à moins d'un grand trophée. Poursuivez donc.CRÉMANTE
Ensuite elle s'est donc coiffée : J'ai goûté le plaisir de voir ses cheveux blonds Tomber à flots épais jusque sur ses talons, Et même si bien pris mon temps et mes mesures, Que j'en ai finement ramassé des peignures. S'étant coiffée enfin, comme avec mille appas, Pour prendre un corps de robe elle avançait les bras, Par bonheur tout-à-coup une épingle arrachée. Qui tenait sur son sein sa chemise attachée, M'a laissé voir à nu l'objet le plus charmant... Ouf ! j'en suis tout ému d'y penser seulement.Peignures : Cheveux qui tombent quand on se peigne. [F]
LE MARQUIS
Votre toux reviendra, changeons donc de langage. Aussi bien mon cousin à vous parler m'engage : Il voudrait quelque argent.CRÉMANTE
Là-dessus je suis sourd ; La jeunesse a besoin qu'on la tienne de court : Vos conseils toutefois sont ceux que je veux suivre.LE MARQUIS
Non, non, ne changez point votre façon de vivre, Tenez-lui les rigueurs des pères d'aujourd'hui. Dites-lui bien pourtant que j'ai parlé pour lui. Mais que c'est pour son bien.LE MARQUIS
Vous me prêterez bien, que je crois, cent louis : J'en reçus hier deux cents qui sont évanouis ; Mais vous saurez comment, et m'en louerez sans doute. Quand il s'agit d'honneur, il faut que rien ne coûte ; Et je puis sur ce point dire, sans vanité. Qu'aucun argent jamais n'a si bien profité.CRÉMANTE
Oui, l'honneur vaut beaucoup.LE MARQUIS
Admirez l'industrie : L'honneur vient de bravoure et de galanterie, Et j'ai su trouver l'art d'être ensemble estimé, Et galant de fortune, et brave confirmé. Moyennant cent louis que j'ai donnés d'avance. Un marquis des plus gueux, mais brave à toute outrance, M'a feint une querelle, et d'abord prenant feu. M'a donné sur la joue un coup plus fort que jeu.CRÉMANTE
Un soufflet ?Soufflet : est un aussi un coup donné du plat de la main sur la joue. Le soufllet est des plus grands affronts que l'on puisse faire à un gentilhomme. [F]
LE MARQUIS
Point du tout.CRÉMANTE
Mais un coup sur la joue.LE MARQUIS
Ce n'est qu'un coup de poing, et lui-même l'avoue. J'ai fait rage aussitôt, j'ai ferraillé, paré, Et me suis fait tenir pour être séparé. Voilà qui m'établit pour brave sans conteste. Je n'ai pas mis plus mal mes cent louis de reste. Avec une comtesse en crédit à la cour. J'ai seul passé le soir, et joué jusqu'au jour. J'ai perdu mon argent, mais ma perte est légère. Et ce qu'elle me vaut me la doit rendre chère.CRÉMANTE
Quoi ! la dame en faveurs vous aurait racquitté ?Raquitter : Qui se dit communément par le pronom personnel. Regagner ce qu'on a perdu. Se dit figurément en choses morales. [F]
LE MARQUIS
Non ; je la crois fort sage, à dire vérité. Mais comme je sortais sans suite que mon page. Car c'est une maison de notre voisinage, J'ai trouvé deux marquis, et des plus médisants, Qui pour chasser ensemble allaient sans doute aux champs. Tous deux m'ont reconnu dès qu'ils m'ont vu paraître : J'ai feint, me détournant, de ne les pas connaître. Et d'un grand manteau gris me suis couvert le nez. Comme font en tel cas les galants fortunés. Jugez en quel honneur me mettra cette histoire, Et pour fort peu d'argent combien j'aurai de gloire.CRÉMANTE
Jadis...LE MARQUIS
Sans perdre temps en des raisons frivoles, De grâce, allons chez vous pour prendre cent pistoles.Pistole : monnaie d'or étrangère battue en Espagne, et en quelques endroits d'Italie. La pistole est maintenant d'une valeur de onze livres, et du poids des Louis, et du même titre est remède.
CRÉMANTE
Quoique l'argent soit rare, allons, j'en suis content ; Mais j'espère eu revanche un service important.CRÉMANTE
Non ; l'amour maintenant est mon unique affaire : Mon fils aime Isabelle, et c'est tout mon espoir De les brouiller ensemble et de m'en prévaloir.LE MARQUIS
Fussent-ils plus unis, que rien ne vous étonne ; Je sais l'art de brouiller les gens mieux que personne. C'est là mon vrai talent, et mon soin le plus doux.CRÉMANTE
Il faudrait donc...LE MARQUIS
Allons résoudre tout chez vousACTE II
SCÈNE I. Ismène, Isabelle, Laurette.
ISABELLE, sortant de sa chambre, et trouvant Ismène qui sort de la sienne
Jallais à votre chambre.ISABELLE
Vous rendre ce que doit une fille à sa mère, M'informer s'il vous plaît que je suive vos pas Au temple ce matin.ISMÈNE
Non, il ne me plaît pas.SCÈNE II. Imsène, Laurette
LAURETTE
Madame, en vérité, cette rigueur m'étonne ; Quoi ! Vous, pour tout le monde et si douce et si bonne. Pour votre fille seule être rude à ce point ?ISMÈNE
J'en ai trop de raisons.LAURETTE
Je ne les conçois point : J'ignore d'où vous vient tant de haine pour elle ; C'est une fille aimable...LAURETTE
Est-ce là tout l'outrage ?...ISMÈNE
En est-il un plus grand ? De quel oeil puis-je voir, moi qui, par mon adresse. Crois pouvoir, si j'osais, me piquer de jeunesse, Une fille adorée, et qui, malgré mes soins. M'oblige d'avouer que j'ai trente ans au moins ? Et comme à mal juger on n'a que trop de pente, De trente ans avoués n'en crois-t-on pas quarante ?LAURETTE
Il est vrai que le monde est plein de médisants ; Mais on peut être belle encore à quarante ans.ISMÈNE
Ou le peut, mais enfin c'est l'âge de retraite , La beauté perd ses droits, fut-elle encor parfaite ; Et la galanterie, au moment qu'on vieillit, Ne peut se retrancher qu'à la beauté d'esprit.ISMÈNE
Une fille à seize ans défait bien une mère. J'ai beau par mille soins tâcher de rétablir Ce que de mes appas l'âge peut affaiblir, Et d'arrêter par art la beauté naturelle Qui vient de la jeunesse, et qui passe avec elle. Ma fille détruit tout dès qu'elle est près de moi : Je me sens enlaidir sitôt que je la vois. Et la jeunesse en elle, et la simple nature, Font plus que tout mon art, mes soins et ma parure. Fut-il jamais sujet d'un plus juste courroux ?LAURETTE
Elle a tort en effet, je l'avoue avec vous : Mais on sait à ce mal le remède ordinaire ; Faites-la d'un couvent au moins pensionnaire. Quoi ! vous hochez la tête ? Est-ce que vous doutez Qu'lsabelle ose rien contre vos volontés ?ISMÈNE
Non : je puis m'assurer de son obéissance ; Elle suit mes désirs toujours sans résistance ; Je la trouve soumise à tout ce que je veux, Et c'est ce que j'y trouve encor de plus fâcheux, Puisqu'elle m'ôte ainsi tout prétexte de plainte. Pour couvrir le dépit dont je me sens atteinte. Pour l'éloigner de moi, je n'ai qu'à le vouloir ; Mais, Laurette, quels maux n'en dois-je pas prévoir ? C'est dans l'état de veuve, où je dois me réduire, Un prétexte aux plaisirs, qu'une fille à conduire. Je puis, sous la couleur d'un soin si spécieux, Prétendre sans scrupule à paraître eu tous lieux, À jouir des douceurs du Cours, des promenades, À voir les jeux publics, bals, ballets, mascarades ; Et n'ayant plus de fille à mener avec moi, Je dois vivre autrement, et c'est là mon effroi. Le grand monde me plaît, je hais la solitude, Il n'est point à mon gré de supplice plus rude. Et j'aime encore mieux voir ma fille à regret. Qu'éviter à ce prix le tort qu'elle me fait.Mascarade : Troupe de personnes masquées qui vont danser et se divertir, surtout en la saison de Carnaval. [F]
LAURETTE
Elle ne vous fait pas tant de tort qu'il vous semble, On vous prend pour deux soeurs quand on vous voit ensemble.ISMÈNE
Sans mentir ?LAURETTE
Je vous parle avec sincérité.ISMÈNE, se regardant dans son miroir de poche
Comment suis-je aujourd'hui ? Mais dis la vérité.LAURETTE
Il n'est rien plus certain.LAURETTE
Vous savez, sans mentir, donner de bonne grâce : Votre fille, après tout, ne vous vaudra jamais.LAURETTE
Elle est jeune, il est vrai ; mais, à faute de l'être, On peut s'en consoler quand on la sait paraitre : Votre fille n'a point vos secrets pour charmer.ISMÈNE
Acante cependant l'aime et ne peut m'aimer ; Ni tout ce que j'ai d'art, ni toute ton adresse. N'ont pu déraciner sa première tendresse ; Je ne puis à ma fille arracher cet amant.LAURETTE
Les premières amours tiennent terriblement. Nous pouvons toutefois avoir quelque espérance : Mes ruses ont entre eux rompu l'intelligence. Et tous les faux rapports que j'ai faits jusqu'ici Nous ont, grâces au ciel, assez bien réussi. Ils ne se parlent plus.ISMÈNE
C'est beaucoup ; mais Laurette, Ce n'est pas, tu le sais, tout ce que je souhaite : Avant de mes appas le déclin déclaré, Il serait bon que j'eusse un époux assuré, Un parti qui me plût, et qui me fût sortable, Et je trouve à mon goût Acante fort aimable.LAURETTE
Vous avez le goût bon, on ne le peut nier, Et ce second époux vaudrait bien le premier ; Mais c'est un grand dessein.ISMÈNE
N'épargne soin ni peine. Si tu peux réussir, ta fortune est certaine ; Tu n'en dois point douter.LAURETTE
J'y ferai mon effort : Mais je trouve un obstacle à surmonter d'abord ; Touchant votre veuvage un scrupule peut naître. Vous êtes fort bien veuve, et l'on ne peut mieux l'être ; Votre mari, sans doute, est défunt, autant vaut ; Vous avez attendu plus de temps qu'il n'en faut : Après huit ans passés, sans qu'un mari se trouve, Une femme au besoin est même plus que veuvev ; Il n'est rien de plus sûr, votre avocat l'a dit : Mais il est bon d'ôter tout soupçon de l'esprit. Toute peur d'un retour, et d'un remue-ménage, Si vous voulez qu'on pense à vous pour mariage.Au XVIIème siècle, « Trouve » s'écrit Treuve pour rimer avec « Veuve ».
LAURETTE
Champagne m'a promis d'être bientôt ici : Il faut voir si l'on peut gagner son témoignage. Et celui d'un vieillard qui sort de l'esclavage.SCÈNE III. Champagne, Laurette.
CHAMPAGNE
D'où vient que ta maîtresse évite de me voir ? Va-t-elle dire encor deux mots à son miroir ? De ses ingrédients grossir un peu la dose ?LAURETTE
Elle avait oublié de serrer quelque chose ; Elle va l'enfermer, et doit sortir bientôt.Serrer : Se dit aussi, enfermer, arranger, mettre à couvert en lieu sûr. [F]
LAURETTE
Brisons là, je te prie. Elle hait là-dessus à mort la raillerie ; Elle est étrangement délicate en cela. Et ne croit nul outrage égal à celui-là. Je veux t'entretenir d'affaires d'importance. L'homme que tu m'as dit avoir conduit en France, Quel homme est-ce ?CHAMPAGNE
Un vieillard assez chagrin.LAURETTE
Cela n'importe rien pour ce que j'en veux faire. Ma maîtresse a sans doute, à parler tout de bon. De se remarier grande démangeaison ; Mais quoiqu'elle prétende être veuve à bon titre, Elle a quelque scrupule encor sur ce chapitre ; Et pour l'en délivrer, on l'obligerait fort, Si quelqu'un témoignait que sou mari fût mort. Crois-tu que ton vieillard pût rendre cet office ? Nous ferions bien valoir le prix d'un tel service.CHAMPAGNE
À gagner ce témoin aisément je m'engage. Si tu voulais y joindre aussi ton témoignage, Ce serait encor mieux.CHAMPAGNE
Moi ! faire un faux rapport ?LAURETTE
Quoi, pour mentir un peu, te troubles-tu si fort ? Et serais-tu bien homme à si faible cervelle, Que de t'embarrasser pour une bagatelle ? Crois-moi, le plus grand vice est celui d'être gueux, Et ce n'est pas à nous d'être si scrupuleux ; Un soin si délicat n'est pas à notre usage. La fourbe qui nous sert est notre vrai partage ; Elle est pour nous sans honte, et jusqu'ici jamais La probité ne fut la vertu des valets : Les gens d'esprit surtout ont leur profit en tête.CHAMPAGNE
Le scrupule n'est pas aussi ce qui m'arrête. Hier, lorsque j'arrivai, quand j'y songe d'abord, Je dis que j'ignorais si ton maître était mort ; Comment dire autrement sans que l'on me soupçonne ?LAURETTE
Pour un homme d'esprit peu de chose t'étonne. Tu diras que d'abord ne doutant point du choix Que ton maître avait fait d'Isabelle autrefois, Tu cachais cette mort, pour détourner la mère De donner à sa fille un importun beau-père ; Mais, ton maître pour elle étant sans intérêt, Que tu dis franchement la chose comme elle est.CHAMPAGNE
Cela m'est comme à toi venu dans la pensée ; Mais d'un autre souci j'ai l'âme embarrassée : Si ton maître à la fin revenait du Levant ?LAURETTE
Mon_Dieu ! Point : il est mort.CHAMPAGNE
Mais s'il était vivant ?LAURETTE
Il n'a garde, crois-moi.CHAMPAGNE
Je songe où je m'engage.SCÈNE IV. Ismène, Laurette, Champagne.
LAURETTE, feignant de pleurer
Quelle nouvelle ! Ah ! Ah !LAURETTE
Je pleure, mais, hélas ! quand vous saurez de quoi. Vous pleurerez, madame, encor bien plus que moi.LAURETTE
Ah ! ma bonne maîtresse . C'est... Je ne puis parler, tant la douleur me presse. Monsieur Champagne... Hé là, faites-lui ce récit. Dites-lui tout.CHAMPAGNE
Quoi ! tout ?LAURETTE
Ce que vous m'avez dit.CHAMPAGNE
Moi ! Je n'ai rien à dire.LAURETTE
À quoi bon ce mystère ? C'est par discrétion qu'il s'obstine à se taire. Il est vrai que d'abord un si cruel malheur Doit causer à madame une extrême douleur ; Mais puisque tôt ou tard il faut qu'elle l'apprenne. Le plus tôt vaut le mieux pour la tirer de peine : A la laisser languir, quel plaisir prenez-vous ? Que sert de lui cacher qu'elle n'a plus d'époux ?ISMÈNE, se laissant choir sur un siège
Je n'aurais plus d'époux ! Serait-il bien possible ?LAURETTE
Ce coup assurément pour madame est sensible. La pauvre femme ! Hélas, sans doute elle perd bien !ISMÈNE
Ah ! Ne me flattez pas.LAURETTE
Voyez quel est son zélé ! Il voudrait vous cacher cette triste nouvelle. Vous devez à ses soins beaucoup certainement, Et vous m'aviez parlé d'un certain diamant...ISMÈNE
La douleur m'en avait fait perdre la mémoire : Je ferai plus pour vous, et vous le pouvez croire ; Prenez toujours ceci.CHAMPAGNE, prenant le diamant
Eh !LAURETTE
Parlez tout de bon ; Madame le souhaite, et n'a pas l'âme ingrate : Mais elle ne veut pas surtout que l'on la flatte ; De son mari, sans feinte, apprenez-lui le sort.ISMÈNE
Ciel !LAURETTE
Comme la douleur l'accable et la possède, Un peu de solitude est son meilleur remède ; Laissons-la revenir, et va prendre le soin D'instruire le vieillard dont nous avons besoin.CHAMPAGNE
Le diamant est bon, au moins ?CHAMPAGNE
Quel défunt ?SCÈNE V. Ismène, Laurette.
LAURETTE
Madame, il est sorti, cessez de vous contraindre ; Rendez grâces au ciel, tout va bien, tout nous rit.LAURETTE
C'est sans difficulté : si c'est peu d'un témoin, Nous en aurons encore un second au besoin ; Les dons faits à propos produisent des miracles.LAURETTE
Quel ?ISMÈNE
Le père d'Acante.ISMÈNE
Peut-être il m'aime trop ; c'est ce que j'appréhende : J'ai peur qu'à m'épouser lui-même il ne prétende.LAURETTE
Ce dessein nous pourrait, sans doute, embarrasser ; Mais pourrait-il bien être en état d'y penser, À son âge ?LAURETTE
Qui, lui vous épouser ? Ce serait conscience : Vieil, usé comme il est, et déjà demi-mort, Pourrait-il bien vouloir vous faire un si grand tort ? Après d'un vieux mari la longue et triste épreuve, Puisqu'en très bonne forme enfin vous voila veuve. C'est bien le moins, vraiment, que vous puissiez pour vous. Que d'oser faire aussi le choix d'un jeune époux, Et de connaître un peu, par votre expérience, Du jeune et dit vieillard quelle est la différence.SCÈNE VI. Crémante, Ismène, Laurette.
CRÉMANTE
Qu'a-t-elle ?ISMÈNE
Oh !LAURETTE
La mort de son mari.ISMÈNE
Il est trop véritable !CRÉMANTE
Sa mort m'ôte un ami, vous ôtant un époux, Et j'y crois perdre au moins, madame, autant que vous. Le regret que j'en ai ne cède en rien au vôtre, Mais nous l'avions compté pour mort et l'un et l'autre : On ne rend pas la vie aux gens pour les pleurer. Puis, la perte est pour vous aisée à réparer ; Et pour vous consoler d'une telle disgrâce, Quelque autre du défunt peut occuper la place : Vous n'aurez rien perdu, prenant un autre époux ; J'en sais un.CRÉMANTE
Je veux que dans l'effort de vos premières larmes. Pour vous le mariage ait d'abord peu de charmes ; Je veux qu'il vous soit même odieux en effet : Mais enfin, si l'époux était bien votre fait, Si vous pouviez en lui trouver de quoi vous plaire...ISMÈNE
Cela ne se peut pas.ISMÈNE
Ah !CRÉMANTE
Il est vrai, j'aurais tort d'en plus ouvrir la bouche : Le désir de lui plaire est le seul qui me touche ; Et j'ai cru que mon fils, jeune, adroit, plein d'appas, Pour un second époux ne lui déplairqit pas.CRÉMANTE
Je vois que tout le soin où l'amitié m'engage, Loin de vous consoler, vous trouble davantage.ISMÈNE
Hélas ! Qui pourrait mieux me consoler que vous ? Vous étiez tant ami de mon défunt époux ! Tout votre soin ne peut métré que salutaire, Et rien, venant de vous, ne me saurait déplaire.ISMÈNE
Sait-on ce que l'on fait dans un premier transport ? D'abord, il est certain, c'était bien mon envie De n'entendre parler d'autre époux de ma vie ; J'en rejetais l'espoir, quoiqu'il me fût permis : Mais que ne peuvent point les conseils des amis ?CRÉMANTE
Je voulais vous parler de mon fils ; mais, madame, Ne faites rien pour moi qui contraigne votre âme, Prenez plutôt du temps pour examiner bien...ISMÈNE
Vous savez mieux que moi ce qui m'est nécessaire. Acante vaut beaucoup ; mais, quel qu'en soit le prix, Si rien me plaît en lui, c'est qu'il est votre fils.CRÉMANTE
Vous nous honorez trop,ISMÈNE
Au moins c'est une affaire Que vous trouverez bon, monsieur, que je diffère. Ce n'est pas qu'en effet ce soin importe fort ; Feu mon mari déjà depuis longtemps est mort J'en ai porté le deuil, et j'ai toute licence : Mais j'aime extrêmement l'exacte bienséance ; Et pour sécher mes pleurs, pour en finir le cours, Je vous demande encore au moins huit ou dix jours.CRÉMANTE
Ce n'est qu'avec le temps qu'un grand ennui se passe, Il est vrai. Mais j'espère à mon tour une grâce.ISMÈNE
Ma fille, dites-vous ?CRÉMANTE
Pour elle je soupire.ISMÈNE
Vous, monsieur ?CRÉMANTE
Me trouvez-vous si vieux ?ISMÈNE
Point du tout ; mais j'ai peur, quelque soin que je prenne Que ma fille en ce choix m'obéisse avec peine.CRÉMANTE
À ne vous rien celer, j'ai peur, s'il est ainsi, Qu'à m'obéir mon fils n'ait de la peine ai\ssi.ISMÈNE
Sur ma fille, après tout, j'ai pourtant trop d'empire, Pour craindre absolument qu'elle m'ose dédire : Elle me fut toujours soumise au dernier point.CRÉMANTE
Mon fils, je pense, aussi ne me dédira point : Je ne crains qu'un retour de cette intelligence Que l'amour mit entre eux dès leur plus tendre enfance ; Et je doute qu'on puisse aisément parvenir À diviser deux coeurs qui sont nés pour s'unir.ISMÈNE
Ainsi que vous, monsieur, c'est ce qui m'inquiète ; Mais j'ai grande espérance aux ruses de Laurette.ACTE III
SCÈNE I. Isabelle, Laurette.
LAURETTE
Eh bien ! Que voulez-vous ? Si vous perdez un père, Ce n'est pas d'aujourd'hui, vous n'y sauriez que faire ; Des regrets des vivants les morts ne sont pas mieux : Parlons donc d'autre chose, et ressayez vos yeux.ISABELLE
Tu dis donc que l'ingrat qui m'avait tant su plaire, Acante, ce volage à qui je fus si chère, T'a parlé ce matin ?LAURETTE
Fort longtemps.LAURETTE
Lui ! Pense-t-il à vous ?ISABELLE
Et n'a rien dit de moi ?LAURETTE
Pas un mot seulement ; De votre mère seule il m'a parlé sans cesse. J'ai tourné le discours sur vous avec adresse, Dit vingt fois votre nom.ISABELLE
Et qu'a-t-il répondu ?LAURETTE
Beaucoup d'argent comptant, un bien considérable, C'est un charme bien doux aux yeux de bien des gens. Vous ne serez en âge encor de très longtemps ; Votre père étant mort, tout est en sa puissance : Comme je vous l'ai dit, elle en a l'assurance ; Et, de l'humeur qu'elle est, vous devez peu douter Qu'un jeune époux s'offrant n'ait de quoi la tenter.ISABELLE
Le soin qu'elle a de plaire et de cacher son âge M'a bien fait prévoir d'elle un second mariage ; Mais voir mon amant même en devenir l'époux ! Voir mon beau-père en lui !LAURETTE
Comment ! auriez-vous bien assez de lâcheté Pour ne vous venger pas de sa légèreté ? Quoi ! vous constante encor pour un homme qui change ? Aurait-on vu jamais faiblesse plus étrange ? Un homme changerait ; et vous, pleine d'appas, Fière, vous fille enfin, vous ne changeriez pas ? Laisser sur notre sexe avoir cet avantage ?ISABELLE
Notre sexe à son gré n'est pas toujours volage ; Et comme par pudeur une fille d'abord N'aime ordinairement qu'après beaucoup d'effort. Quand l'amour une fois lui fait prendre une chaîne. Elle n'en sort aussi qu'avec beaucoup de peine. Surtout les premiers feux sont toujours les plus doux. Ceux d'Acante et les miens sont nés presque avec nous ; Nos pères qui s'aimaient semblaient dès la naissance Avoir fait pour s'aimer nos coeurs d'intelligence : Tout enfant que j'étais, sans nul discernement. Je songeais à lui plaire avec empressement ; Cent petits soins aussi m'exprimaient sa tendresse. Nous nous voyions souvent, et nous cherchions sans cesse ; Sans lui j'étais chagrine, ainsi que lui sans moi ; Parfois nous soupirions sans savoir bien pourquoi ; Et nos coeurs, ignorant quel mal ce pouvait être, Surent sentir l'amour plus tôt que le connaître.LAURETTE
C'est cela qui le rend encore avec raison Plus coupable envers vous après sa trahison ; C'est ce qui doit pour lui redoubler votre haine.LAURETTE
Vous pourriez vous flatter d'une erreur si honteuse ? Son infidélité pour vous n'est plus douteuse : Tout ce qu'on vous a dit vous en doit assurer.ISABELLE
On m'en a dit assez pour me désespérer : Cependant en secret un pouvoir que j'admire Me fait presque oublier tout ce qu'on m'a pu dire ; Je ne sais quoi toujours me parle en sa faveur.LAURETTE
Mon_Dieu ! jusqu'où l'amour séduit un jeune coeur ! Je m'étais bien de vous promis plus de courage.ISABELLE
Tu te peux tout promettre encor, s'il est volage ; Mais mon coeur par lui-même en veut être éclairci.LAURETTE
Quoi ! le voir ?ISABELLE
Je t'ai crue, et l'ai fui jusqu'ici. Redevable à tes soins dès ma tendre jeunesse, J'ai suivi tes conseils, j'ai contraint ma tendresse ; J'ai tâché de te croire autant que je l'ai pu : Souffre au moins une fois que mou coeur en soit cru ; Qu'il puisse s'éclaircir ainsi qu'il le souhaite ; Qu'un aveu de l'ingrat... Mais tu rougis, Laurette ?ISABELLE
Je ne le suis que trop, je ne m'en défends point : Mais pardonne aux abois d'une première flamme, Ces restes de faiblesse où tombe encor mon âme.ISABELLE
J'ai cru qu'à ce dessein tu pourrais t'opposer ; Et si de m'y servir la prière te gêne, Je me suis préparée à t'en sauver la peine : Un billet de ma main par quelque autre porté...ISABELLE
Es-tu si bonne encore ?LAURETTE
Eh ! oui, je suis trop bonne ; Vous me persuadez toujours ce qu'il vous plaît, Et si, vous le savez, c'est sans nul intérêt.ISABELLE
Va, tu n'y perdras rien.LAURETTE
Est-ce là cette lettre ?ISABELLE
L'adresse encore y manque.LAURETTE
Ah ! gardez bien d'en mettre. Votre ingrat peut montrer ce billet aujourd'hui, Vous pourriez au besoin nier qu'il fut pour lui : Nous ne saurions chercher, dans le siècle où nous sommes. Trop de précautions contre les traîtres hommes j Ils sont si vains !LAURETTE
Ah ! Croyez-moi, j'en sais là-dessus plus que vous ; Vous n'avez pas encore assez d'expérience. Rentrez, laissez-moi faire.ISABELLE
Au moins fais diligence,ISABELLE
Ne rends qu'à lui.LAURETTE
J'entends.LAURETTE
Vous m'arrêtez vous-même.ISABELLE
Surtout...SCÈNE II. Champagne, Laurette.
LAURETTE
Eh bien ?CHAMPAGNE
D'abord le traître a fait l'homme de bien, M'a prêché la vertu, l'honneur à toute outrance, Et contre ta maîtresse a pesté d'importance : Mais enfin mes raisons ont si bien réussi, Que mille écus offerts l'ont un peu radouci.LAURETTE
Mille écus ?LAURETTE
Le scrupule est fort bon ; mais il faut aujourd'hui. Quoi qu'il coûte pourtant, nous assurer de lui : Tu n'as qu'à l'amener, je prendrai soin du reste- Dis-moi, que fait ton maître ?CHAMPAGNE
Il se tourmente, il peste.LAURETTE
Il peste ! Et contre qui ?CHAMPAGNE
Contre un amour maudit. Qui lui fera, je crois, bientôt tourner l'esprit. Il ne peut, quoi qu'il fasse, oublier Isabelle : Il a beau s'efforcer d'être inconstant comme elle ; Plus il y tâche, et moins il en a le pouvoir.LAURETTE
Eh ! N'a-t-il point de honte ?CHAMPAGNE
Il est au désespoir ; Il aime avec regret, sa honte en est extrême ; Il s'en blâme, il s'en dit cent pouilles à lui-même, Se battrait volontiers de rage qu'il en a ; Mais il ne laisse pas d'aimer pour tout cela : Il est ensorcelé.Pouilles : Vilaines injures et reproches. Les gueux, les harengères chantent des pouilles aux honnêtes gens. [F]
LAURETTE
Les amants sont bien lâches !CHAMPAGNE
Qu'as-tu là ?LAURETTE
Moi ! Qu'aurais-je ?CHAMPAGNE
Un billet que tu caches.LAURETTE
Mon_Dieu ! Que tu vois clair !CHAMPAGNE
Je suis dépaysé ; Vois-tu ? J'ai de bons yeux, et suis un peu rusé. J'ai vu, comme j'entrais, retirer Isabelle, Et je gagerais bien que ce billet est d'elle, Qu'au rival de mon maître...LAURETTE
Oh !CHAMPAGNE
Gageons, si tu veux.CHAMPAGNE
Ce poulet va sans doute au marquis ?Poulet : signifie aussi un peit billet amoureux qu'on envoye aux dames galantes, ainsi nommé, parce qu'en le pliant on y faisait deux pointes qui représentaient les ailes d'un poulet. Autrefois les prudes faisaient grand scrupule de recevoir des poulets ; maintenant elles en ont de pleines cassettes. [F]
LAURETTE
Tu devines.LAURETTE
Sans contredit.CHAMPAGNE
Mais surtout le vin grec ouvre bien un esprit : Dès que j'en eus tâté je le sus bien connaître. Aussi je m'en donnais...LAURETTE
Voici ton jeune maître.SCÈNE III. Acanten Champagne, Laurette.
ACANTE
On m'a tout dit.LAURETTE
Elle est bien affligée.ACANTE
Mais ne la voit-on pas ?LAURETTE
Vous êtes des amis, Et je crois que pour vous, monsieur, tout est permis. Vous la consolerez.ACANTE
Sa fille est avec elle ?LAURETTE
Non, non, ne craignez point d'y trouver Isabelle ; De son défunt mari c'est un vivant portrait. Qui renouvelle trop la perte qu'elle fait : Madame, en la voyant, d'ennuis est trop outrée ; Seule en son cabinet elle s'est retirée.LAURETTE
Nullement.LAURETTE
Eh ! monsieur, croyez-moi, parlez-nous sans finesse ; Vous cherchez Isabelle, et non pas ma maîtresse : Avouez sans façon ce qu'aisément je vois.LAURETTE
Moi ! Qu'aurais-je à vous dire ? Il ne m'importe guère ; Chacun peut en ce monde aimer à sa manière, Et je n'ai pas dessein, par mes raisonnements, De vouloir réformer les erreurs des amants.LAURETTE
Je ne me mêle plus de conseiller personne : Les plus sages conseils, les meilleures leçons, À gens bien amoureux, monsieur, sont des chansons.CHAMPAGNE
Laurette me fait signe.LAURETTE
Il parle sans savoir.LAURETTE
Eh ! monsieur, il se raille,ACANTE
Tu lui fais signe encor.LAURETTE
Qui ! Moi ? c'est que je bâille.CHAMPAGNE
Pourquoi ne veux-tu pas me laisser découvrir Ce qui pourrait aider monsieur à se guérir ? N'aura-t-il pas sujet de haïr Isabelle, S'il sait que le marquis tient sa place auprès d'elle ?LAURETTE
Que sait-il ce qu'il dit ? Il s'est mis, malgré moi, cette erreur dans l'esprit : Croyez sur mon honneur...CHAMPAGNE
Penses-tu qu'on te croie ? Et certain billet doux qu'au marquis elle envoie, Que tu portes toi-même, est-ce erreur que cela ?CHAMPAGNE, tirant le billet du sein de Laurette
Le voilà.ACANTE, arrachant le billet des mains de Champagne
DonneLAURETTE
Eh ! que voulez- vous ?LAURETTE
Comment...CHAMPAGNE
Laissez-la dire.LAURETTE
Tu me trahis ainsi !CHAMPAGNE
Le grand tort qu'on te fait !CHAMPAGNE
Eh ! pour l'amour de moi, si tu m'aimes, Laurette... Elle consent, monsieur, puisqu'elle ne dit rien.CHAMPAGNE
Oui, tu m'aimes beaucoup, je n'en suis point en doute : Aussi de mon côté... Mais il va lire, écoute.ACANTE lit
« Je voudrais vous parler, et nous voir seuls tous deux ; Je ne conçois pas bien pourquoi je le désire ; Je ne sais ce que je vous veux, Mais n'auriez-vous rien à me dire ? »Acante continue.
Eh ! c'est pour le marquis ?ACANTE
Pour le marquis ?ACANTE
L'ingrate ! Ah ! Si jamais cette fille sans foi Pouvoir écrire ainsi, devait-ce être qu'à moi ? Encor si mon rival avait quelque mérite ! Mais que pour le marquis Isabelle me quitte. Que son esprit volage, ébloui d'un faux jour. S'égare jusqu'au choix d'un si honteux amour...LAURETTE
D'ordinaire en amour, Monsieur, l'esprit s'égare, Et le goût d'une fille est quelquefois bizarre : Souvent le vrai mérite, avec tous ses appas, Lui plaît moins que l'éclat, le faste, et le fracas : Un marquisat enfin est un charme admirable.LAURETTE
Il n'importe, ou vrai marquis, ou non, S'il épouse Isabelle, elle aura ce grand nom, Un grand train, et surtout, comme c'est la coutume, Un page à lui porter la queue en grand volume.Queue : Signifie encore cette partie superflue des habits longs qui traîne à terre, qui est marque de qualité, et qu'on étend beaucoup dans les grandes cérémonies. Cette femme est de qualité, on lui porte le queue. [F]
ACANTE
C'est bien aussi, Laurette, à quoi je me prépare, Et je veux faire choix d'une beauté si rare...LAURETTE
Ce n'est pas là de vous ce que l'on craint le plus. Et si j'osais vous dire un secret là-dessus...CHAMPAGNE
Monsieur est libéral, mais il n'a pas le double : Peut-être quelque jour que son père mourra.Libéral : Qui donne avec raison et jugement, en sorte qu'il en soit ni prodigue, ni avare. Il y a des gens qui donne beaucoup et qui ne sont point libéraux. On est libéral que quand on donne sans intérêt. On confond souvent l''inclinaison libérale avec l''humeur dépensière.
LAURETTE
Peut-être que son père aussi l'enterrera ; Je ne fais pas grand fond sur la foi d'un peut-être. Mais pour l'amour de toi je veux servir ton maître. Je connais Isabelle, et jusqu'au fond du coeur ; La crainte d'un beau-père est sa mortelle peur, Et le plus grand dépit que vous lui pourriez faire Serait de témoigner d'en vouloir à sa mère : Si rien peut la piquer, ce doit être cela.LAURETTE
Peut-être : le dépit fait quelquefois miracle. Du moins à son amour vous pourriez mettre obstacle. Et, comme son beau-père, il dépendrait de vous D'empêcher le marquis de se voir son époux.LAURETTE
Où ?ACANTE
Pourquoi ?ACANTE
Ne crains rien de mon âme, elle est trop résolue ; Tout mon amour est mort, je t'en répondrai bien.ACANTE
Après sa trahison, quelque soin que j'emploie, Tu peux douter... Non, non, il faut que je la voie. Ne fût-ce seulement que pour te faire voir Que l'ingrate sur moi n'a plus aucun pouvoir.LAURETTE
Mais l'incivilité, monsieur, serait extrême De vouloir l'outrager jusqu'en sa chambre même Aussi bien vous pourriez le vouloir vainement ; Elle n'y sera pas pour vous assurément.ACANTE
La perfide !ACANTE
Va donc.CHAMPAGNE
Va.CHAMPAGNE
Va, je t'en tiendrai compte.Laurette rentre.
Sans vanité, Monsieur, nous avons réussi ; Vous voilà par mes soins assez bien éclairci.LAURETTE, revenant
Je viens vous avertir que voici votre père.ACANTE
Mon père !LAURETTE
Il vient ici, je crois, dix fois par jour. Il ne veut point du tout approuver votre amour ; Il vous a défendu l'entretien d'Isabelle, Et vous ferait beau bruit, vous trouvant avec elle. Sans doute, en lui parlant, il vous eût rencontré.LAURETTE
Ne faites point, monsieur, là-dessus votre compte : C'est par cet escalier que d'ordinaire il monte ; Il le trouve commode, et l'autre lui déplaît.LAURETTE
Songez à votre père, il monte.ACANTE
Qu'elle est belle !LAURETTE
C'est dommage, il est vrai, qu'elle soit infidèle. Mais qu'attendez-vous tant ? Qu'on vous vienne gronder ?ACANTE
Sortons.ACANTE
Le voilà ce billet.ACANTE, déchirant le billet
Tiens.LAURETTE
Fort bien, en vingt pièces.SCÈNE IV. Isabelle, Laurette.
LAURETTE
Vous voyez.LAURETTE
Que vous avais-je dit ?LAURETTE
Pourquoi ? Vous le vouliez.ISABELLE
Sais-je ce que je veux ? Toi qui voyais la honte où s'exposait ma flamme, Que ne trahissais-tu le faible de mou âme ? Fallait-il, pour en croire un lâche emportement, Abandonner mon coeur à son aveuglement ? Et ne devais-tu pas, avec un zélé extrême, Prendre soin de ma gloire en dépit de moi-même ?ISABELLE
Eh ! comment ?LAURETTE
D'un billet sans adresse on se sauve aisément ; Dites, pour réparer et ma faute et la vôtre. Que vous aviez écrit ce billet à quelque autre.ISABELLE
Mais à qui donc ?LAURETTE
À qui ? N'importe.SCÈNE V. Crémante, Laurette.
CRÉMANTE, courant après Isabelle
Ah ! Notre belle enfant !CRÉMANTE
Quel mal est-ce qu'elle a ?LAURETTE
Le plus grand mal de coeur qu'elle ait eu de sa vie : Entre nous, tout répond, monsieur, à notre envie.ACTE IV
SCÈNE I. Champagne, Laurette.
CHAMPAGNE
Jusque-là du marquis Isabelle est éprise ! Je ne l'aurais pas cru, j'avouerai ma surprise. Tu dis que dans sa chambre, et sans témoins, ce soir Ce galant a reçu rendez-vous pour la voir ?LAURETTE
Au moins n'en dis rien.LAURETTE
C'est lui qui le dernier en doit être éclairci : Je suis bien simple encor de te tout dire ainsi.CHAMPAGNE
Eh ! Ne te fâche pas.LAURETTE
Ton babil est terrible. Ne dis donc rien.Babil : Abondance de paroles sur des choses de néant ou superflues ; un parler continuel et importun. [F]
CHAMPAGNE
Bien, va, j'y ferai mon possible.SCÈNE II. Le Marquis, Laurette.
LAURETTE
Vous riez ?LAURETTE
Chacun n'en a pas ri.LAURETTE
Isabelle est encor si faible qu'elle l'aime : Mais j'ai tout de nouveau si bien su l'éblouir. Que cet excès d'amour ne sert qu'à la trahir. Au lieu qu'à son déçu j'ai crû vous introduire. Elle y consent.LE MARQUIS
Comment ?LAURETTE
Je vais vous en instruire : J'ai voulu la revoir pour souder son courroux ; J'ai feint que vous aviez querelle Acante et vous, Que vous deviez vous battre, et dès ce soir peut-être ; Que ce combat pourrait la venger de son traître ; Qu'elle en devait attendre ou sa fuite ou sa mort. Je l'ai vue à ces mots interdite d'abord : Son âme, où la tendresse est soudain revenue, De son nouveau dépit ne s'est plus souvenue, Et, quoi que la vengeance ait pu lui conseiller, L'amour, qui semblait mort, n'a fait que s'éveiller. La voyant à ce point de ce combat émue. J'ai voulu profiter du trouble où je l'ai vue ; J'ai ménagé sa peur.LAURETTE
Écoutez jusqu'au bout : J'ai dit qu'un sûr moyen d'accorder la querelle, Ce serait d'essayer de vous mener chez elle, Afin qu'elle vous pût amuser quelque temps Pour me donner loisir d'avertir vos parents. Dans le panneau d'abord elle a donné sans peine : Ainsi de son aveu chez elle je vous mène. De savoir nos desseins ne faites pas semblant.LE MARQUIS
Non, non : tu m'introduis à titre de galant ; C'est un pur rendez-vous qu'Isabelle me donne. Et j'aurais bien regret d'en détromper personne.LAURETTE
Mais...LE MARQUIS
Mon père est longtemps.LAURETTE
Pour l'aigrir davantage...LE MARQUIS
Mon page...SCÈNE III. La Page, La Marquis, Laurette.
LE MARQUIS, prenant un manteau gris des mains de son page
Donnez, Page ?LE PAGE
Monsieur ?LE MARQUIS
Ma calèche est là-bas ?LE PAGE
Oui, monsieur.LE MARQUIS
Écoutez, la nuit étant venue, Qu'on la tienne à l'écart vers le bout de la rue, Et de dire où je suis qu'on sache se garder. Page ?LE PAGE
Monsieur ?LE MARQUIS
En cas qu'on me vînt demander, Qu'on dise, et que surtout mon suisse s'en souvienne, Qu'on ne croit pas ce soir que chez moi je revienne. Que j'ai dit que j'irais coucher peut-être ailleurs ; Et si l'on demande où, dites, Chez les Baigneurs. Page ? Et cela d'un ton... Vous m'entendez bien, page ? Bon, il suffit, allez.Baigneur : est aussi celui qui fait profession de baigner les autres, qui tient chez lui des bains pour le public, et qui est d'ordinaire aussi perruquier, barbier, et estuviste. Les gens de qualité vont loger chez les Baigneurs. [F]
LAURETTE
Quel prix ?LE MARQUIS
C'est, quoique simple et d'étoffe commune. Un manteau de mystère et de bonne fortune. Manteau pour un galant utile en cent façons, Manteau propre surtout à donner des soupçons ; Et c'est assez qu'Acante en cet état me voie Pour lui persuader tout ce qu'on veut qu'il croie. Mais par quelque artifice il serait donc besoin De l'attirer ici.LAURETTE
Champagne en prendra soin, c'est un valet zélé, mais à tromper facile, Et dupe d'autant plus, qu'il se tient fort habile. Et qu'il croit m'attraper lors même qu'il me sert, Bien mieux que s'il était avec moi de concert : Son faible est de l'humeur dont je l'ai su connaître. De se faire de fête en faveur de son maître ; Il cherche à lui conter toujours quelque secret, Et le trahit souvent par un zèle indiscret. Il prétend qu'il n'est rien que je ne lui confie, Et j'ai pris soin qu'il sût ce que je veux qu'il die ; J'ai feint de craindre fort que son maître en sût rien. Exprès .. Voyez, monsieur, si je le connais bien.SCÈNE IV. Acante, Champagne
CHAMPAGNE
Monsieur, que voulez-vous ?CHAMPAGNE
Mais, monsieur.ACANTE
Heurtons. On n'ouvre pas ?Heurter : Signifie aussi, frapper à une porte pour se faire ouvrir. [F]
ACANTE, après avoir regardé par le trou de la serrure
Qu'elle ait si peu de honte !ACANTE
Qui l'eût pensé ?ACANTE
Je l'ai vue elle-même, ah ! Qui l'eût cru possible ? Enfermer le galant d'un air tout interdit.CHAMPAGNE
Où ?ACANTE
Il faut redoubler.SCÈNE V. Laurette, Acante, Champagne.
LAURETTE
Qui heurte ici ?CHAMPAGNE
Ne vois-tu pas qui c'est ?ACANTE
Oui, c'est moi.LAURETTE
Vous, monsieur ? Excusez, s'il vous plaît ; J'ai charge, si c'est vous, de refermer la porte.ACANTE
Isabelle ose ainsi... Mais à tort je m'emporte. Non, non ; elle a raison de me traiter ainsi : Je l'incommoderais, et le galant aussi.Le « et » est ajouté à la main dans le texte de l''édition des oeuvres de Quinault tome III, page 216.
LAURETTE
Quel galant ?CHAMPAGNE
Je n'ai pu m'en tenir, j'ai tout dit. Que veux-tu ? J'aurais trahi monsieur, s'il n'en avait rien su.CHAMPAGNE
Eh...LAURETTE
Quoi ?CHAMPAGNE
Tu me démentirais ?ACANTE
Démens aussi mes yeux.LAURETTE
Qu'auriez-vous vu, monsieur ?ACANTE
J'ai trop vu pour sa gloire, J'ai vu... Non, sans le voir, je ne l'aurais pu croire ; J'ai vu le digne objet dont son coeur est épris, Se couler doucement chez elle en manteau gris. Je n'ai point vu Laurette en prendre la conduite ? Le faire entrer sans bruit ? Fermer la porte ensuite ? Avoir soin du galant et de sa sûreté ? Enfin par la serrure, après avoir heurté, Je n'ai point vu l'ingrate avec un trouble extrême À côté de son lit l'enfermer elle-même ? Ose, ose le nier.CHAMPAGNE
Que dis-tu de cela ? Explique-nous un peu quelle affaire il a là. Avec ton bel esprit tu ne sais que répondre.LAURETTE
C'est... J'ai... Je...ACANTE
En cette occasion, Faut-il quelque autre aveu que sa confusion ? Son silence en dit plus qu'on n'en veut savoir d'elle. Il faut que j'aille aussi confondre l'infidèle, Que j'éclate.. -LAURETTE
Eh, Monsieur ! Ne soyez pas si prompt ; Quelle gloire aurez-vous de lui faire un affront ? De faire un tort mortel à l'honneur d'une fille. Si sage jusqu'ici, de si bonne famille ; De plus, qui vous fut chère ? Enfin, songez-y bien, Vous êtes honnête homme, et vous n'en ferez rien : Un mépris généreux, s'il vous était possible, Serait pour vous plus beau, pour elle plus sensible.ACANTE
La voici.SCÈNE VI. Isabelle, Acante, Laurette, Champagne.
LAURETTE, à Isabelle
C'est monsieur qui m'arrête en ces lieux.ACANTE, à Champagne
Elle est tout interdite.ISABELLE, à Laurette
Il paraît furieux.LAURETTE, à Isabelle
Tandis que j'aurai soin d'amuser sa colère, Vous ferez bien d'aller avertir votre mère.ACANTE, à Isabelle
Quoi ! Sans rien dire, ainsi passer en m'évitant ?ISABELLE
Il vous importe peu qu'ainsi je me retire ; Nous n'avons, que je crois, monsieur, rien à nous dire : Vous ne me cherchez pas.ISABELLE
C'est d'un juste courroux.ISABELLE
Il y pouvait venir, s'il vous eût plu permettre Que jusqu'entre ses mains on eût porté ma lettre ; Mais l'ayant déchirée, il n'en a rien appris.LAURETTE
Mon_Dieu ! Vous vous ferez crier par votre mère ; D'un éclaircissement vous vous passerez bien.ACANTE, arrêtant Isabelle
Auprès de votre mère, au moins, sans trop d'audace, Pourrais-je encor de vous espérer une grâce ? Votre mère étant veuve avec tant de beautés, On va venir briguer son choix de tous côtés : Votre suffrage y peut être considérable, Et j'ose vous prier qu'il me soit favorable. Nul ne peut mieux que vous parler en ma faveur : Vous avez fait l'essai vous-même de mon coeur ; Vous savez comme il aime, il fut sous votre empire ; Vous savez...SCÈNE VII. Acante, Laurette, Champagne.
CHAMPAGNE
Elle est au désespoir. Laurette l'a bien dit : Vous ne lui pouviez pas faire un plus grand dépit j Elle sort tout outrée, et l'atteinte est cruelle.LAURETTE
Te prendrai soin, monsieur, sitôt qu'il sera nuit, De le faire sortir sans scandale et sans bruit. Fût-il déjà bien loin ! Si l'on m'en avait crue, Isabelle en secret n'eût point souffert sa vue, N'eût jamais accordé ce rendez-vous maudit. Enfin pour l'empêcher, Dieu sait ce que j'ai dit ; Mais elle m'a parlé d'une façon si tendre. Que ma sotte bonté ne s'en est pu défendre : Je suis trop complaisante, et je m'en veux du mal.LAURETTE
Tout comme il vous plaira ; j'y consens : mais de grâce, Que la chose entre vous avec douceur se passe. Jugez ce qu'on croirait, si vous faisiez éclat : Le monde est si méchant, l'honneur si délicat. De ce qui s'est passé la moindre connaissance Peut faire étrangement parler la médisance : Les méchants bruits surtout ont cela de mauvais, Que les taches qu'ils font ne s'effacent jamais ; Et si vous épousiez quelque jour Isabelle...ACANTE
Moi, l'épouser, après ce que j'ai connu d'elle ! Après la trahison dont je suis éclairci ! Après l'indigne amour dont son coeur s'est noirci ! Je cherche à m'en venger, c'est tout ce que j'espère.LAURETTE
Si je puis vous servir pour épouser sa mère, Je vous offre mes soins, et sans déguisement...'SCÈNE VIII. Ismène, Acante, Laurette, Champagne.
ISMÈNE
Vous ne sauriez, monsieur, jamais importuner ; Des soins de mes amis je me tiens obligée : Mais on fuit volontiers une veuve affligée ; Car, puisqu'il plaît au ciel trop contraire à mes voeux, Mon veuvage à présent n'a plus rien de douteux.LAURETTE
Monsieur sait tout, madame, et chérit la famille ; Il a fait compliment pour vous à votre fille ; Vous l'a-t-elle pas dit ?ISMÈNE
Quel esprit déloyal ! Ma fille, de Monsieur, ne m'a dit que du mal : Je n'ai jamais tant vu de colère et de haine. Et ne l'ai même enfin fait taire qu'avec peine.ACANTE
Elle me fait plaisir : injuste comme elle est, Sa colère m'oblige, et sa haine me plaît : Je me tiens honoré du mépris qu'elle exprime, Et j'aurais à rougir, si j'avais son estime.ISMÈNE
J'ai regret de vous voir tous deux si désunis, Je vous aime toujours autant et plus qu'un fils ; Le ciel m'en est témoin, et que votre alliance A fait jusques ici ma plus chère espérance.LAURETTE
Si ces noeuds sont rompus, il en est de plus doux Qui pourraient renouer l'alliance entre vous. Monsieur peut rencontrer dans la même famille De quoi se consoler des mépris de la fille ; Et madame, voyant monsieur mal satisfait, Peut réparer le tort que sa fille lui fait : Vous êtes en état tous deux de mariage.LAURETTE
Sage ou non, croyez-moi tous deux à cela près : Pour monsieur, j'en réponds, je sais ses voeux secrets ; Il souhaite ardemment une union si belle. C'est vous qu'il veut aimer, c'est vous...ACANTE
Ah ! L'infidèle !ACANTE
Moi, madame, y songer ! J'aurais le coeur si bas ! De cette lâcheté vous me croiriez capable ?LAURETTE
Non : c'est lui faire tort ; cela n'est pas croyable. Quoi que lui fasse dire un transport de courroux. Monsieur assurément ne veut songer qu'à vous.ACANTE
Madame, il est certain, jamais, je le confesse, L'amour n'a fait aimer avec tant de tendresse, N'a jamais inspiré dans le coeur d'un amant Rien qui fût comparable à mon empressement, Bien d'égal à l'ardeur pure, vive, fidèle, Dont mon âme charmée adorait Isabelle. Vous voyez cependant comme j'en suis traité.ISMÈNE
La jeunesse, monsieur, n'est que légèreté : Au sortir de l'enfance, une âme est peu capable De la solidité d'un amour raisonnable ; Un coeur n'est pas encore assez fait à seize ans. Et le grand art d'aimer veut un peu plus de temps. C'est après les erreurs où la jeunesse engage, Vers trente ans, c'est-à-dire, environ à mon âge, Lorsqu'on est de retour des vains amusements Qui détournent l'esprit des vrais attachements ; C'est alors qu'on peut faire un choix en assurance, Et c'est là proprement l'âge de la constance. Un esprit jusque-là n'est pas bien arrêté, Et les coeurs pour aimer ont leur maturité.ACANTE
Mais, madame, après tout, qui l'eût cru d'Isabelle ? Isabelle inconstante ! Isabelle infidèle ! Isabelle perfide ; et sans se soucier...ACANTE
Ah ! c'est pour l'oublier. Et je veux, s'il se peut, dans mon dépit extrême, Arracher de mon coeur jusques à son nom même. Je veux n'y laisser rien de ce qui me fut doux : Grâce au ciel, c'en est fait.LAURETTE
C'est fort bien fait à vous.ACANTE
J'en fais juge madame, et veux bien qu'elle die S'il est rien de si noir que cette perfidie. Après tant de serments, et si tendrement faits, De nous aimer toujours, de ne changer jamais, Isabelle aujourd'hui, cette même Isabelle... Madame, obligez-moi, ne me parlez plus d'elle.ACANTE
Ce sont tous ces endroits Où l'ingrate a promis de m'aimer tant de fois. Ces lieux témoins des noeuds dont son coeur se dégage. De qui l'objet encor m'en rappelle l'image ; Et pour marquer l'ardeur que j'ai d'y refoncer. Je ne veux plus rien voir qui m'y fasse penser : Tout me parle ici d'elle, il vaut mieux que je sorte.LAURETTE, arrêtant Acante qui veut passer par la chambre d'Ismène
Par où donc allez-vous ?ISMÈNE
Ma fille est là-dedans.SCÈNE IX. Ismène, Laurette.
ISMÈNE
Fais sortir le marquis.LAURETTE
Vous, du même moment, Tâchez de profiter d'un premier mouvement ; Pour le père d'Acante engagez Isabelle.ISMÈNE
Hélas !ISMÈNE
Quoi ! qu'un coeur m'appartienne. Qu'il faille que ma fille à ma honte retienne ! Crois-tu qu'il soit au monde un plus grand désespoir ?LAURETTE
Rien n'est encore fait, et c'est à vous à voir : Si vous voulez tout rompre, un mot pourra suffire ; Vous n'avez...ACTE V
SCÈNE I. La Marquis, Champagne, Laurette.
LAURETTE, voyant Champagne au guet, qui se retire dès qu'il aperçoit le Marquis
L'avez-vous vu, monsieur ?LE MARQUIS
Quoi ? Qu'as-tu vu paraître ?LAURETTE
L'ami Champagne au guet pour avertir sou maître. Il veut vous voir sortir : souvenez-vous donc bien, S'il vient à vous parler...LE MARQUIS
Va, je n'oublierai rien : Jamais homme à la cour, sans trop m'en faire accroire, N'a su si bien que moi tourner tout à sa gloire, De rien faire mystère, et de peu fort grand cas. Et triompher enfin des faveurs qu'il n'a pas. Si je parle au cousin, crois qu'il n'est peine égale Aux couleuvres, morbleu, que je veux qu'il avale. C'est ma félicité de faire des jaloux ; Je tiens que dans la vie il n'est rien de si doux ; Le triomphe, à mon gré, vaut mieux que la victoire. Et l'on n'a de bonheur qu'autant qu'on en fait croire : Le cousin passera mal le temps avec moi.Accroire : faire croire à quelqu'un une chose fausse. Signifie aussi tromper. [F]
LAURETTE
J'entends quelqu'un, adieu.SCÈNE II. Acanten Champagne, La Marquis.
ACANTE, empêchant Champagne d'avancer
Laisse-nous, je le vois.Au marquis, en lui ôtant son manteau.
Non, non, ne croyez pas m'échapper de la sorte.LE MARQUIS
C'est moi, cousin ; permets de grâce que je sorte : Pour n'être point connu, j'ai certains intérêts...LE MARQUIS
Je vois bien que tu veux me parler de ton père : Mon soin est inutile, il est toujours sévère. J'ai prié de mon mieux en vain en ta faveur ; Je ne sais ce qui peut endurcir tant son coeur : Je n'ai pu l'émouvoir, il n'est rien qui le touche.LE MARQUIS
Comment ?ACANTE
Vous l'ignorez ?LE MARQUIS
Qu'entends-tu donc par-là ?ACANTE
Vos nouvelles amours.LE MARQUIS
Cousin, laissons cela : Là-dessus, en ami, tout ce que je puis faire De mieux pour ton repos, crois-moi, c'est de me taire.LE MARQUIS
N'importe, je craindrais d'irriter tes douleurs : Je vois trop quel chagrin en secret te dévore ; Adieu, dispense-moi de t' affliger encore.ACANTE
Non. Je puis sans chagrin savoir votre bonheur ; Isabelle à présent ne me tient plus au coeur ; Je vois son changement avec indifférence, Et vous pouvez enfin m'en faire confidence : Je me sens bien guéri, ne craignez rien pour moi.LE MARQUIS
Tout de bon ?ACANTE
Tout de bon.LE MARQUIS
Tu fais fort bien, ma foi : Mépriser les mépris, rendre haine pour haine, Est le parti qu'il faut qu'un honnête homme prenne. Isabelle, après tout, n'a rien fait d'étonnant : Tu lui plus autrefois, je lui plais maintenant. Durant quatre ou cinq ans son coeur fut ta conquête ; Du sexe dont elle est, le terme est bien honnête : Tu ne dois pas t'en plaindre, et je la quitte à moins.LE MARQUIS
Moi ! des soins pour lui plaire ? Un tel soupçon m'offense ; Mes soins sont pour des choix de plus grande importance ; A moins d'être duchesse, on ne peut m'engager, Et le coeur que tu perds me vient sans y songer.LE MARQUIS
Elle m'en a prié, je n'ai pu moins pour elle : On doit être civil, si l'on n'est pas amant ; Peut-on en galant homme en user autrement ?ACANTE
Mais enfin dans l'ardeur dont elle est possédée, Quelle marque d'amour vous a-t-elle accordée ? Comment en use-t-elle avec vous en secret ?LE MARQUIS
Tu peux croire...ACANTE
Hem ?LE MARQUIS
Cousin, il faut être discret. Tu t'émeus ; parle-moi franchement, je te prie. Tout ce que j'en ai fait n'est que galanterie : Je suis trop ton ami pour te rien refuser ; Et si le coeur t'en dit, tu la peux épouser.ACANTE
C'est pour moi trop d'honneur, et je cède la place. Mais pourrais-je de vous attendre une autre grâce ?LE MARQUIS
Là, reprends du terrain.LE MARQUIS
Non.LE MARQUIS
As-tu quelque querelle ?ACANTE
Oui, qu'il faudra vider.LE MARQUIS
Fort bien.ACANTE
Mais contre vous.LE MARQUIS
Mais quel tort t'ai-je fait ? examinons en quoi : Si ta maîtresse m'aime, est-ce ma faute à moi ? Un homme recherché peut-il de bonne grâce...ACANTE
Quoi qu'il en soit, il faut que je me satisfasse ; Nous nous battrons là-bas, si vous avez du coeur.LE MARQUIS
Quoi qu'il en soit, cousin, je suis ton serviteur. Je n'ai point prétendu te faire aucune injure, Et ne me battrai point contre toi, je te jure,LE MARQUIS
Pour être décrié, Mon honneur dans le monde est sur un trop bon pié ; Et j'ai fait assez voir de marques de courage, Pour n'avoir pas besoin d'en donner davantage.ACANTE
Si vous ne me suivez...LE MARQUIS
Encore un coup, cousin, Quand on me presse trop, je m'échauffe à la fin ; Et si tu me fais mettre une fois en furie, J'irai, vois-tu, j'irai...LE MARQUIS
Eh bien donc ! puisque ainsi tu me pousses à bout, J'irai trouver ton père, et je lui dirai tout. Il est ici.ACANTE, mettant l'épée à la main
Je cède enfin à ma colère.LE MARQUIS
Eh ! cousin.SCÈNE III. Crémante, La Marquis, Acante.
LE MARQUIS, tirant l'épée
Maintenant...CRÉMANTE
Qu'est-ce ici ! Quel désordre nouveau ! Une brette à la main contre un petit couteau ! Lâche ! Attaquer monsieur avec cet avantage !Brette : Estocade, épée qui est plus longue que celle que les Gentilhommes portent d'ordinaire. [F]
CRÉMANTE
N'importe ; je le veux.SCÈNE IV. Crémante, Arcante.
CRÉMANTE
Quoi ! Le joli garçon ! Avoir l'impertinence De choquer un parent de cette conséquence, Et, pour comble d'audace et de crime aujourd'hui. Oser pour Isabelle être mal avec lui ! Une fille à vos voeux désormais interdite ! Pour qui le moindre soin de votre part m'irrite ! Que je vous ai cent fois ordonné d'oublier ! Une fille, en un mot, qui se va marier !ACANTE
Se marier, monsieur ?ACANTE
Et ce sera bientôt ?ACANTE
Mais à qui donc ?CRÉMANTE
À moi.ACANTE
À vous ?CRÉMANTE
Oui.ACANTE
Vous ?CRÉMANTE
Moi-même.ACANTE
Épouser Isabelle, Vous qui condamniez tant mon hymen avec elle, Qui blâmiez ce parti lorsqu'il m'était si doux !CRÉMANTE
Isabelle, il est vrai, vous était destinée : Jadis son père et moi, comme amis dès longtemps, Nous nous étions promis d'unir nos deux enfants. S'il était revenu, vous auriez eu sa fille ; Mais sa mort change enfin l'état de sa famille, Et pour plusieurs raisons je trouve qu'en effet. Tout bien considéré, ce n'est pas votre fait. Sa veuve l'est bien mieux : vous aimez la dépense ; Isabelle pour dot n'a qu'un peu d'espérance ; Sa mère maintenant jouit de tout le bien, Et n'entend pas encor se dépouiller de rien ; Elle ne lui promet qu'une légère somme. Il faut qu'un mariage établisse un jeune homme, Qu'il trouve en s'engageant du bien pour vivre heureux, Ou pour toute sa vie il est sûr d'être gueux. L'amour perd la jeunesse, et pour une jeune âme Rien n'est si dangereux qu'une trop belle femme ; C'est ce qui rend souvent le coeur efféminé. Pour moi qui suis d'un âge au repos destiné, Je ne suis pas en droit d'être si difficile, Et je puis préférer l'agréable à l'utile : Après tant de travaux, tant de soins importants. Où j'ai sacrifié les plus beaux de mes ans, Il est bien juste enfin que suivant mon envie Je tâche de sortir doucement de la vie. Et qu'avant que d'entrer au cercueil où je cours. J'essaie à bien user du reste de mes jours. Je vois que ces raisons ne vous contentent guère ; Mais enfin je suis libre, et de plus votre père : Je n'ai pas, dieu merci, besoin de votre aveu, Et que je l'aie ou non, cela m'importe peu.SCÈNE V. Isabelle, Crémante, Acante.
ISABELLE
Un vieillard l'entretient d'une secrète affaire ; Champagne l'a conduit par le petit degré. Et l'on m'a fait sortir sitôt qu'il est entré.ISABELLE
Contre qui donc, monsieur ?CRÉMANTE
Contre un fils téméraire.CRÉMANTE
Quel sujet ? L'insolent veut médire de vous ; Il voudrait empêcher notre heureux mariage : Mais mon coeur à ce choix trop fortement s'engage...ISABELLE
Se peut-il que monsieur, engagé comme il est, Prenne en ce qui me touche encor quelque intérêt ?CRÉMANTE
De quoi vous mêlez-vous, vous qui parlez si haut ? Pensez-vous mieux que moi savoir ce qu'il me faut ? Allez, ma belle enfant, malgré lui je désire...CRÉMANTE
Je n'en veux rien savoir, et déjà comme époux J'ai tant d'affection, tant d'estime pour vous...ISABELLE
Je mets au pis, monsieur, toute sa médisance : S'il me peut accuser, c'est de trop d'innocence. D'avoir un coeur trop tendre, et qu'il sut trop toucher ; C'est tout ce que je crois qu'il me peut reprocher.CRÉMANTE
Je lui défends de dire un seul mot contre vous : L'ingrat mérite assez déjà votre courroux ; Vous le haïriez trop.ISABELLE
Non, non, laissez-le dire. Ma haine encor n'est pas au point que je désire ; Laissez-le de nouveau m'outrager, me trahir ; Laissez-le enfin, monsieur, m'aider à le haïr.CRÉMANTE
Plaît-il ?CRÉMANTE
On ne vous parle pas. Pour la dernière fois, Taisez-vous, ou sortez ; je vous laisse le choix.ISABELLE
Il se taira, monsieur.ACANTE
Elle ma belle-mère !ISABELLE
Je ne l'aurais pas eu, s'il l'avait souhaité : Il sait bien à quel point il avait su me plaire.CRÉMANTE
C'est un impertinent.ISABELLE
Cependant je confesse Qu'il fut l'unique objet de toute ma tendresse, Qu'il avait tous mes voeux pour être mon époux.CRÉMANTE
Ah ! quel meurtre, bon dieu, c'aurait été pour vous ! Si pour votre malheur il vous eût épousée, Il vous eût peu chérie, il vous eût méprisée ; Vous n'auriez avec lui jeûnais pu rencontrer Cent douceurs qu'avec moi vous devez espérer. Je vous ferai bénir le choix qui nous engage. Ah ! si vous m'aviez vu dans la fleur de mon âge, Je Valois en ce temps cent fois mieux que mon fils. Et le vaux bien encor, malgré mes cheveux gris. Je suis vieux, mais exempt des maux de la vieillesse ; Je me sens rajeunir par l'amour qui me presse, Par des yeux si puissants, par des charmes si doux. Huui !SCÈNE VI. Crémante, Champagne, Isabelle, Acante.
CHAMPAGNE, tirant Crémante par le bras
Monsieur !CRÉMANTE
Aie !CRÉMANTE
Bonsoir.SCÈNE VII. Acante, Isabelle.
ACANTE, revenant sur ses pas
L'ingrate encor ne s'est pas retirée.ISABELLE
Vous n'êtes pas sorti ?ISABELLE
Qui vous fait demeurer ?ISABELLE
Je vais aussi rentrer.ACANTE
Si j'ai changé, du moins, mon coeur, quoique inconstant, Ne s'est guère éloigné de vous en vous quittant > N'a passé qu'à la mère, échappé de la fille, Et n'a pas même osé sortir de la famille.ISABELLE
Vous voyez bien qu'aussi, prenant un autre époux, Je tâche, en changeant même, à m'approcher de vous : Il est vrai qu'on y peut voir cette différence, Que vous changez par choix, moi par obéissance.ACANTE
Il me devrait bien l'être, après l'injuste flamme Qu'un indigne rival a surpris dans votre âme. Le marquis...ISABELLE
Il ne fallait avoir pour moi qu'un peu d'estime. Suivez, monsieur, suivez l'ardeur qui vous anime ; Rompez l'attachement dont nous fûmes charmés, Brisez les plus beaux noeuds que l'amour ait formés ; Puisqu'il vous plait enfin, trahissez sans scrupule Ces serments si trompeurs, où je fus si crédule ; Portez ailleurs des voeux qui m'ont été si doux : Mais épargnez au moins un coeur qui fut à vous ; Un coeur qui, trop content de sa première chaîne, La voit rompre à regret, et n'en sort qu'avec peine ; Un coeur trop faible encor pour qui l'ose trahir, Et qui n'était pas fait enfin pour vous haïr.ACANTE
Vous voulez m'abuser en parlant de la sorte : Eh bien, ingrate ! eh bien ! Abusez-moi, n'importe ; Trompez-moi, s'il se peut ; l'abus m'en sera doux ; Mon coeur même est tout prêt de s'entendre avec vous : Mais faites que ce coeur, dont je ne suis plus maître, Soit si bien abusé qu'il ne pense pas l'être. J'ai peine à croire encor tout ce que j'ai pu voir.ISABELLE
Mais quoi donc ?SCÈNE VIII. Isabelle, Laurette, Acante.
ISABELLE
Perfide, te voilà !ACANTE
Fourbe !ISABELLE
Esprit dangereux !ISABELLE
Toi qui nous as trahis !LAURETTE
Je n'en fais plus mystère, J'ai fait pour vous brouiller tout ce que j'ai pu faire, Mis le marquis en jeu pour y mieux réussir ; Mais qui vous a brouillés veut bien vous éclaircir.LAURETTE
Eh pourquoi, je vous prie ? Est-ce une honte à moi qu'un peu de fourberie ? N'est-ce pas mon devoir ?ISABELLE
Ton devoir !LAURETTE
En effet, Que pouvez-vous blâmer en tout ce que j'ai fait ? Je n'ai qu'exécuté l'ordre de votre mère : Votre amant, par malheur, avait trop su lui plaire. Sans doute elle avait tort de vous l'oser ravir ; Mais c'était ma maîtresse, et j'ai dû la servir.LAURETTE
Allez, le mal n'est pas si grand que vous le faites ; L'amour n'est que plus doux après ces démêlés, Et l'on s'en cdme mieux, de s'être un peu brouillés.LAURETTE
Je viens faire cesser et sa peine et la vôtre. Mais il faut composer pour un avis si doux : J'entends qu'il me remette en grâce auprès de vous.ISABELLE
Oui, dis.ACANTE
Oui, quoi qu'il ait pu faire, Si tu veux l'épouser, je lui ferai du bien : Hâte notre bonheur, nous aurons soin du tien ; Instruis-nous du succès qui nous rend l'espérance.LAURETTE
Le vieillard que Champagne avait conduit en France, Que ma maîtresse avait fait pratiquer par nous, Pour venir assurer la mort de son époux, Pour ses péchés, sans doute, et pour sa honte extrême, Au lieu d'un faux témoin, est son époux lui-même.ISABELLE
Mon père ?LAURETTE
Oui, c'est mon maître : il est fort irrité De l'oubli de madame en sa captivité. De se faire connaître il a su se défendre. Exprès pour la confondre, et pour la mieux surprendre : Votre bonheur est sûr par cet heureux retour.LAURETTE
Un amour de vieillard aisément se surmonte : Mon maître là-dessus l'a tant comblé de honte, L'a si bien chapitré, qu'au point qu'il est confus. Quand il voudrait vous nuire, il ne l'oserait plus ; Il faut qu'il tienne enfin sa parole donnée, Et mon maître au plus tôt veut voir votre hyménée.ACANTE
Se peut-il...LAURETTE
Eu transports ne perdez point de temps ; Venez trouver celui qui vous rendra contents. Il brûle de vous voir, et lui-même m'envoie...ISABELLE
Allons.1 690 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0