Tragédie en vers· Tragédie en Musique, Ornée d'Entrées de Ballet, de Machines et de Changements de Théâtre
Proserpine
Représenté pour la première fois le troisième février 1680 devant S. M., à Saint-Germain en Laye.
Personnages
- LA PAIX
- Suite de la Paix
- LA FÉLICITÉ
- L'ABONDANCE
- LES JEUX
- LES PLAISIRS
- JEUX chantants.
- PLAISIRS chantants
- JEUX dansants
- PLAISIRS dansants
- LA DISCORDE
- Suite de la Discorde
- LA JALOUSIE
- LA HAINE
- LE DÉPIT
- LA RAGE
- LE DESESPOIR
- LES CHAGRINS
- Suite de la Discorde chantants
- Suite de la Discordre dansants
- LA VICTOIRE
- Suite de la Victoire
- Troupe de Victoires et de Héros
PROLOGUE
Le théâtre représente l'antre de la Discorde, on y voit la Paix enchaînée : la Félicité, l'Abondance, les Jeux et les Plaisirs y accompagnent la Paix, et sont enchaînés comme elle.
LA PAIX
Héros, dont la valeur étonne l'univers, Ah ! Quand briserez-vous nos fers ? La discorde nous tient ici sous sa puissance ; La barbare se plaît à voir couler nos pleurs ; Soyez touché de nos malheurs, Vous êtes dans nos maux notre unique espérance ; Héros, dont la valeur étonne l'univers, Ah quand briserez-vous nos fers !La suite de la Paix répète ces deux derniers vers. La haine, la Rage, les Chagrins, la Jalousie, le Dépit, le Désespoir, et toute la suite de la Discorde, témoignent les douceurs qu'ils trouvent dans l'esclavage où ils ont réduit la Paix.
LA DISCORDE
Soupirez, triste paix, malheureuse captive, Gémissez, et n'espérez-pas Qu'un héros que j'engage en de nouveaux combats Écoute votre voix plaintive. Plus il moissonne de lauriers, Plus j'offre de matière à ses travaux guerriers. J'anime les vaincus d'une nouvelle audace ; J'oppose à la vive chaleur De son indomptable valeur Mille fleuves profonds, cent montagnes de glace. La victoire empressée à conduire ses pas Se prépare à voler aux plus lointains climats ; Plus il la suit, plus il la trouve belle ; Il oublie aisément pour elle La paix et ses plus doux appas.LA PAIX et sa suite
Ô rigueurs inhumaines ! Faut-il ne voir jamais finir le triste cours De nos malheurs, et de nos peines ?LA DISCORDE et sa suite
Vos plaintes seront vaines N'espérez jamais de secours.On entend un bruit de trompettes et de timbales.
LA DISCORDE
Ce bruit que la victoire en ces lieux fait entendre. M'avertit qu'elle y va descendre. Quel plaisir de lui faire voir Mon ennemie au désespoir !La victoire descend, elle est accompagnée d'un grand nombre de victoires, et de héros.
LA VICTOIRE
Venez aimable paix, le vainqueur vous appelle, La victoire devient votre guide fidèle ; Venez dans un heureux séjour. Vous, discorde affreuse et cruelle, Portez ses fers à votre tour.LA VICTOIRE et sa suite
Venez, aimable paix, le vainqueur vous appelle.La suite de la Victoire déchaîne la Paix et les divinités qui l'accompagnent, et enchaîne la Discorde et sa suite.
LA PAIX et sa suite
Ah ! Quel bonheur charmant !LA DISCORDE et sa suite
Ah ! Quel affreux tourment !LA DISCORDE, enchaînée
Orgueilleuse victoire, est-ce à toi d'entreprendre De mettre la Discorde aux fers ? À quels honneurs sans moi peux-tu jamais prétendre ?LA DISCORDE
Tes soins pour le vainqueur pouvaient plus loin s'étendre ? Que ne conduisais-tu le héros que tu sers, Où cent lauriers nouveaux lui sont encore offerts ? La gloire au bout du monde aurait été l'attendre.LA VICTOIRE
Ah ! Qu'il est beau de rendre la paix à l'univers. Après avoir vaincu mille peuples divers, Quand on ne voit plus rien qui puisse se défendre, Ah ! Qu'il est beau de rendre la paix à l'univers.La suite de la victoire et la suite de la paix, répètent ces derniers vers.
LA DISCORDE
Ô ! Cruel esclavage ! Je ne verrai donc plus de sang et de carnage ? Ah ! Pour mon désespoir faut-il que le vainqueur Ait triomphé de son courage ? Faut-il qu'il ne laisse à ma rage Rien à dévorer que mon coeur ? Ô ! Cruel esclavage !La suite de la Discorde répète ce dernier vers.
LA VICTOIRE
Au fond d'un gouffre plein d'horreur, Que sous des fers pesants la discorde gémisse. Partagez son supplice Vous qui partagez sa fureur. Et vous triste séjour, changez, que tout ressente Le pouvoir plein d'appas de la Paix triomphante.La Discorde et sa suite s'abîment dans des gouffres qui s'ouvrent sous leurs pas, et l'affreuse retraite de la Discorde se change en un palais agréable.
LA PAIX et sa suite
Ah quel bonheur charmant !LA DISCORDE et sa suite en s'abîmant
Ah ! Quel affreux tourment !LA VICTOIRE et LA PAIX
Le vainqueur est comblé de gloire, On doit l'admirer à jamais : Il s'est servi de la victoire Pour faire triompher la paix.La suite de la victoire et la suite de la paix répètent ces quatre vers. La suite de la paix témoigne sa joie en dansant et en chantant.
LA FÉLICITÉ et L'ABONDANCE chantent ensemble
Il est temps que l'amour nous enchaîne, Il sait vaincre les plus fiers vainqueurs. Rendons-nous, la fuite est vaine, Ce dieu charme tous les coeurs : Il n'a point de bien sans peine, Mais peut-on trop payer ses douceurs. Dans les fers qu'Amour veut que l'on prenne, Tout est doux jusqu'aux plus tristes pleurs. Rendons-nous, la fuite est vaine, Ce dieu charme tous les coeurs, etc.LA PAIX
On a quitté les armes. Voici le temps heureux Des plaisirs pleins de charmes, Voici le temps heureux Des plaisirs et des jeux. On ne versera plus de larmes, Tous les coeurs seront sans alarmes ; Et si l'on craint encor des tourments rigoureux Ce sera seulement dans l'empire amoureux. On a quitté les armes Voici le temps heureux Des plaisirs pleins de charmes, Voici le temps heureux Des plaisirs et des jeux.Le choeur répète ces derniers vers.
ACTE I
SCÈNE I. Cérès, Cyané, Crinise.
Le théâtre représente le palais de Cérès.
CÉRÈS
Goûtons dans ces aimables lieux Les douceurs d'une paix charmante. Les superbes géants armés contre les dieux Ne nous donnent plus d'épouvante : Ils sont ensevelis sous la masse pesante Des monts qu'ils entassaient pour attaquer les cieux Nous avons vu tomber leur chef audacieux Sous une montagne brûlante ; Jupiter la contraint de vomir à nos yeux Les restes enflammés de sa rage mourante, Jupiter est victorieux, Et tout cède à l'effort de sa main foudroyante. Goûtons dans ces aimables lieux Les douceurs d'une paix charmante.CÉRÈS, CYANÉ, et CRINISE
Honorons le vainqueur d'une commune voix.Cyané et Crinise vont de deux côtés différents appeler les divinités et les peuples de la Sicile, pour venir ensemble célébrer la victoire de Jupiter.
SCÈNE II. Mercure, Cérès.
Mercure descend du ciel.
CÉRÈS
Non, non, à vos discours je n'ose ajouter foi. Jupiter après sa victoire Songe à tenir en paix l'univers sous sa loi ; Il est trop occupé de sa nouvelle gloire, Eh ! Le moyen de croire Qu'il songe encore à moi ?MERCURE
Dans les soins les plus grands dont son âme est remplie Il se souvient toujours que vous l'avez charmé ; Il est mal-aisé qu'on oublie Ce qu'on a tendrement aimé, Il admire les dons que vous venez de faire En cent climats divers, L'abondante Sicile heureuse de vous plaire De vos riches moissons voit tous ses champs couverts : Mais la mère des dieux se plaint que la Phrygie Quelle a toujours chérie, Ne se ressente pas de vos soins bienfaisants ; Et c'est Jupiter qui vous prie D'y porter vos divins présents. Quelle gloire de voir qu'un dieu si grand implore Votre favorable secours !CÉRÈS
Peut-être qu'il m'estime encore, Mais il m'avait promis qu'il m'aimerait toujours. L'amour qui pour lui m'anime Devient plus fort chaque jour, Est-ce assez d'un peu d'estime Pour le prix de tant d'amour.MERCURE
Il sent l'ardeur qu'un tendre amour inspire, Avec plaisir il se laisse enflammer ; Mais un amant chargé d'un grand empire N'a pas toujours le temps de bien aimer.CÉRÈS
Quand de son coeur je devins souveraine N'avait-il pas le monde à gouverner, Et ne trouvait-il pas sans peine Du temps de reste à me donner. Je l'ai vu sous mes lois ce dieu si redoutable. Je l'ai vu plein d'empressement ; Ah ! Qu'il serait aimable, S'il aimait constamment !CÉRÈS
De quels dieux n'est-il pas le maître ? Ne les fait-il pas trembler tous ? Que vous l'excusez mal quand mon amour l'accuse ; S'il pouvait avoir quelque excuse, Mon coeur la trouverait mille fois mieux que vous. Allez, à ses désirs il faut que je réponde. Je quitte une paix profonde, Qui m'offre ici mille appas : Que ne quitterait-on pas Pour plaire au maître du monde ?Mercure répète ces deux derniers vers avec Cérès, et s'envole pour aller au ciel retrouver Jupiter.
SCÈNE III. Arethuse, Cérès.
CÉRÈS
La Phrygie a besoin de mes dons précieux, Et je laisse avec vous Proserpine en ces lieux, J'ai peine à la quitter, cette fille si chère...ARÉTHUSE
Alphée à mon repos a déclaré la guerre : Diane propice à mes voeux, En vain pour me cacher à ce fleuve amoureux, Fit ouvrir le sein de la terre : Il n'est point de détours dans l'ombre des enfers Que son amour n'ait découverts : Je l'ai trouvé partout, et sous des mers profondes J'ai vu ses flots brûlants suivre mes froides ondes ; Je veux le fuir encore au bout de l'univers.CÉRÈS
Les soins d'un amour extrême Devraient moins vous alarmer : Vous craignez trop qu'on vous aime, Ne craignez vous point d'aimer ? Vous rougissez, Arethuse ; Votre rougeur vous accuse. Il est aisé de voir dans ce trouble fatal Le péril où l'amour en ces lieux vous expose.ARÉTHUSE
Eh ! De grâce, aidez-moi plutôt à l'éviter. Je crains enfin qu'il ne m'engage, Et sa constance me fait peur : Non, si je le vois davantage, Je ne réponds plus de mon coeur.CÉRÈS
Aimez sans vous contraindre, Aimez à votre tour. C'est déjà ressentir l'amour Que de commencer à le craindre.Arethuse chante ces deux derniers vers avec Cérès.
CÉRÈS
Je vais voir Proserpine, et partir promptement. Demeurez avec elle en un lieu si charmant Pour fuir l'amour qui vous appelle Ne cherchez plus de vains détours : Aimez un amant fidèle, On n'en trouve pas toujoursCérès va voir Proserpine avant que de partir pour aller en Phrygie.
SCÈNE IV.
ARÉTHUSE, seule
Vaine fierté, faible rigueur, Que vous avez peu de puissance Contre l'amour et la constance ! Vaine fierté, faible rigueur, Ah ! Que vous gardez mal mon coeur ! En vain, par vos conseils je me fais violence : Je combats vainement une douce langueur : Hélas ! Vous m'engagez à faire résistance, Et vous me laissez sans défense, Au pouvoir de l'amour vainqueur ? Vaine fierté, faible rigueur, Que vous avez peu de puissance Contre l'amour et la constance ! Vaine fierté, faible rigueur, Ah ! Que vous gardez mal mon coeur ! Je vois Alphée, ô dieux ! Où sera mon asile ! Mon coeur est déjà charmé, Et ma fuite est inutile ; Hélas ! Qu'il est difficile De fuir un amant aimé ! Il approche, je tremble. Ah faut-il qu'il jouisse Du trouble honteux où je suis ? Pardonne, amour, si je le fuis, J'en ressens un cruel supplice ; Mais n'importe, je veux l'éviter si je puis.SCÈNE V. Alphée, Aréthuse.
ALPHÉE
Arrêtez, nymphe trop sévère, Ne fuyez plus d'une course légère Les soins trop empressés de mon coeur amoureux ; N'ayez plus contre moi ni chagrin ni colère, J'ai résolu de ne vous plus déplaire, Et je vais étouffer mon amour malheureux.ARÉTHUSE
Alphée...ALPHÉE
Alphée enfin vous arrête, inhumaine, Mais vous vous arrêtez pour voir briser sa chaîne. C'en est fait, mes fers sont rompus.ARÉTHUSE
Alphée, est-il bien vrai ?ALPHÉE
N'en doutez point, cruelle, Je le reprends ce coeur trop tendre et trop fidèle, Ce coeur trop rebuté par de cruels refus.ALPHÉE
Ingrate il est trop vrai, mon coeur rompt avec peine Des noeuds qu'il a trouvé si beaux ; Mais de peur qu'il ne les reprenne Je le veux engager en des liens nouveaux. J'ai vu l'aimable Proserpine : On connaît à l'éclat de sa beauté divine Que du maître des dieux elle a reçu le jour. Rendez-lui grâce, C'est elle qui vous débarrasse De mon fâcheux amour.ARÉTHUSE
Si Proserpine est belle, Son coeur est fier et rigoureux : Votre chaîne nouvelle Ne vous rendra pas plus heureux.ALPHÉE
N'importe je veux bien souffrir sous son empire. Vous ne m'avez déjà que trop accoutumé Au rigoureux martyre D'aimer sans être aimé. Proserpine vous aime, et j'ose au moins prétendre Que vous me servirez dans cet engagement. Vous savez si mon coeur est tendre, Vous avez éprouvé s'il aime constamment...ARÉTHUSE voulant fuir Alphée qui la suit
Non je ne veux jamais entendre Parler ni d'amour ni d'amant. Me suivrez-vous sans cesse ?ALPHÉE
Me fuirez-vous toujours ? L'ingrate Arethuse me laisse Sans espoir de secours ? C'est un feu nouveau qui me presse...ARÉTHUSE
Me suivrez-vous sans cesse ?SCÈNE VI. Proserpine, Alphée, Arethuse, Cyané, Crinise, troupes de divinités et de peuples de Sicile, quatorze nymphes chantantes, six divinités des bois chantantes, six divinités des eaux chantantes, six habitants de Sicile chantants, un conducteur de la fête dansant, six habitants de Sicile dansants...
PROSERPINE
Cérès va nous ôter sa divine présence, Ces lieux vont perdre leurs attraits, Cérès, favorable Cérès, Faites cesser bientôt votre cruelle absence, Cérès, favorable Cérès Écoutez nos tristes regrets.Le choeur répète ces derniers vers.
SCÈNE VII. Cérès, Proserpine, Alphée, Arethuse, Cyané, Crinise, troupes de divinités et de peuples.
CÉRÈS sur son char tiré par des dragons ailés
Vous qui voulez pour moi signaler votre zèle Ne troublez point la paix de cet heureux séjour, Je presse mon départ pour hâter mon retour ; Accompagnez ma fille avec un soin fidèle. Changez vos tristes chants en de charmants concerts ; Que j'entende en partant dans le milieu des airs Éclater la gloire nouvelle Du plus grand dieu de l'univers.Cérès fait partir son char volant.
SCÈNE VIII. Proserpine, Alphée, Arethuse, Cyané, Crinise, troupe de divinités, troupe de peuples.
PROSERPINE et LE CHOEUR
Célébrons la victoire Du plus puissant des dieux. Qu'un trophée éternel conserve la mémoire D'un triomphe si glorieux. Célébrons la victoire Du plus puissant des dieux ; Faisons retentir jusqu'aux cieux Le bruit éclatant de sa gloire : Célébrons la victoire Du plus puissant des dieux.On danse autour d'un trophée qu'on élève à l'honneur de Jupiter, et que l'on forme du débris des armes monstrueuses des gens vaincus. Sur la fin de cette fête on entend un tremblement de terre qui fait tomber une partie du palais de Cérès.
Ce palais va tomber ; ô dieux ! La terre s'ouvre ! Quels tremblements affreux ! L'enfer découvre Ses gouffres ténébreux. Jupiter lancez le tonnerre, Renversez par de nouveaux coups Le chef audacieux des enfants de la terre : Il veut se relever pour s'armer contre vous, Achevez d'étouffer la guerre. Jupiter : lancez le tonnerre.Le tonnerre tombe sur le mont Etna, qui paraît dans l'éloignement ; et ce coup achève d'accabler le chef des géants, qui s'efforçait de se relever.
ACTE II
SCÈNE I. Crinise, Alphée.
Le théâtre, change et représente les jardins de Cérès.
CRINISE
Jupiter a dompté les Géants pour jamais. Ce beau séjour brille de nouveaux charmes, Tout y ressent le retour de la paix : Ah ! Que le repos a d'attraits Après de mortelles alarmes.ALPHÉE
La paix dans ces beaux lieux m'offre en vain mille appas. L'amour en rend pour moi la douceur inutile ; Cruel amour, hélas ! Que me sert-il de voir tout le monde tranquille Si mon coeur ne l'est pas ?CRINISE
Vous changez, vous quittez une nymphe inhumaine. Votre coeur ne risque rien À choisir une autre chaîne, C'est toujours un bien De changer de peine.ALPHÉE
Heureux qui peut être inconstant ! Rebuté des rigueurs d'une haine éternelle, J'ai voulu la quitter cette beauté cruelle, Et j'éprouve qu'en la quittant Mon coeur est encor moins content. J'ai feint de ressentir une flamme nouvelle, J'ai fait voir à ses yeux un dépit éclatant ; Mais hélas ! Dans le même instant Je brûlais en secret, je languissais pour elle, Et je ne l'aimai jamais tant. Qu'il coûte cher d'être fidèle ! Heureux qui peut être inconstant !Crinise et Alphée répètent ensemble ces deux derniers vers.
SCÈNE II. Ascalaphe, Alphée.
ASCALAPHE
Je dois suivre le dieu de l'infernal empire. La terre par ses tremblements Vient d'ébranler les fondements De nos demeures sombres : Pluton a voulu voir si la clarté des cieux Ne s'ouvre point de passage en ces lieux Pour aller aux enfers effaroucher les ombres. Il me permet de voir Arethuse un moment.ASCALAPHE
Ses cruautés pour vous, ses soins pour fuir vos pas Ont encore à mes yeux augmenté ses appas.ALPHÉE
Les flammes amoureuses Descendent-elles jusqu'à vous ? L'amour veut un séjour plus doux Que vos demeures ténébreuses.SCÈNE III.
ALPHÉE, seul
Amants qui n'êtes point jaloux, Que votre sort est doux ! L'amour m'a fait gémir sous une dure chaîne ; Mais quand je me plaignais de ses funestes coups Je ne connaissais pas le plus cruel de tous. Un autre aime Arethuse et ne craint point sa haine ; Et je vois sur moi seul tomber tout son courroux : C'était peu du malheur d'aimer une inhumaine, Le bonheur d'un rival a redoublé ma peine. Amants qui n'êtes point jaloux, Que votre sort est doux !SCÈNE IV. Alphée, Arethuse.
ALPHÉE
Ingrate, écoutez-moi, je ne veux plus me plaindre, Je ne vous dirai rien qui vous puisse alarmer.ALPHÉE
Ascalaphe vous cherche ici, Bientôt vous le verrez paraître ; Arethuse, peut-être, Vous le cherchez aussi.ARÉTHUSE
L'aimable Proserpine en votre âme a fait naître Une nouvelle ardeur ; Si vous ne m'aimez plus, que vous sert de connaître Le secret de mon coeur ?ALPHÉE
Faut-il que votre coeur à l'amour moins rebelle Récompense un amant sans éprouver sa foi ? Si ce bien eût été le prix du plus fidèle, Ah ! Vous savez, cruelle, Qu'il n'était dû qu'à moi.ARÉTHUSE
Votre nouvelle chaîne est si belle et si forte ! Pourquoi songer encore à des liens rompus. Que vous importe Qu'un autre emporte Un prix qui ne vous touche plus ?SCÈNE V. Ascalaphe, Aréthuse, Alphée.
ASCALAPHE
Je vous aime sans espérance ; J'ai voulu soulager mon mal Par le chagrin de mon rival. Dans les enfers, c'est ainsi qu'on en use : Mes maux n'ont pu trouver d'autre adoucissement. Pardonnez-moi, belle Arethuse, Je ne suis pas le seul qui se vante en aimant De posséder un coeur qu'on lui refuse. Mais Alphée aujourd'hui n'est plus tant rebuté ? Vous ne fuyez plus sa présence ?ASCALAPHE
En lui donnant la préférence, Vous me rendez la liberté. Le dépit qui me possède Me guérira promptement, Vous en faites mon tourment, Et j'en ferai mon remède.ALPHÉE et ARÉTHUSE
Pour être heureux, il faut qu'on aime bien.SCÈNE VI. Pluton, Aréthuse, Ascalaphe, Alphée.
PLUTON
Demeurez Arethuse, Alphée éloignez-vous. Alphée se retire, et Pluton continue à parler. Les efforts d'un géant qu'on croyait accablé Ont fait encor frémir le ciel, la terre, et l'onde Mon Empire s'en est troublé ; Jusqu'au centre du monde Mon trône en a tremblé. L'affreux Typhoée avec sa vaine rage Trébuche enfin dans des gouffres sans fonds. L'éclat du jour ne s'ouvre aucun passage Pour pénétrer les royaumes profonds Qui me sont échus en partage. Le ciel ne craindra plus que ses fiers ennemis Se relèvent jamais de leur chute mortelle, Et du monde ébranlé par leur fureur rebelle Les fondements sont raffermis : Je puis faire goûter une paix éternelle Aux peuples souterrains que le sort m'a soumis. Mais par vos soins puis-je voir Proserpine Avant que de quitter cet aimable séjour ?SCÈNE VII. Pluton, Ascalaphe.
ASCALAPHE
J'ai peine à concevoir d'où vient le trouble extrême Où le coeur de Pluton semble s'abandonner.PLUTON
Tu peux t'en étonner, J'en suis surpris moi-même J'ai trouvé Proserpine en visitant ces lieux. Les pleurs coulaient de ses beaux yeux : Elle fuyait, interdite, et tremblante ; Pour implorer l'assistance des dieux Elle tournait ses regards vers les cieux : Sa douleur et son épouvante Rendaient encor sa beauté plus touchante. Les accents plaintifs de sa voix Ont ému mon coeur inflexible ; Qu'un coeur fier est troublé quand il devient sensible Pour la première fois !ASCALAPHE
Contre l'amour quel coeur peut se défendre ? Le temps d'aimer n'est pas connu, Il faut l'attendre ; Quand ce temps fatal est venu, Il faut se rendre. Contre l'amour quel coeur peut se défendre ?SCÈNE VIII. Proserpine, Cyané, Arethuse, Pluton, Ascalaphe, troupe de nymphes, quatorze nymphes de la suite de Proserpine chantantes, huit nymphes dansantes.
PLUTON
La troupe des nymphes s'assemble, Retirons-nous sous ce feuillage épais.Pluton et Ascalaphe se retirent et se cachent, et Proserpine et ses nymphes s'avancent en dansant et en chantant.
PROSERPINE et ses NYMPHES
Les beaux jours et la paix On ne voit plus de coeur qui tremble, Tout rit dans ces lieux pleins d'attraits. Les beaux jours et la paix Sont revenus ensemble.Proserpine et ses nymphes continuent leurs danses et leurs chants.
PROSERPINE
Que notre vie Doit faire envie ! Le vrai bonheur Est de garder son coeur. Le jour n'éclaire Que pour nous plaire, Ces arbres verts. Ont leur plus beau feuillage, Et mille oiseaux divers Dans ce bocage Imitent nos concerts Par leur ramage ; Que notre vie Doit faire envie ! Le vrai bonheur Est de garder son coeur. Tout s'intéresse Dans nos désirs, Jamais l'amour ne nous blesse, Les doux plaisirs Sont pour les coeurs sans faiblesse. Que notre vie Doit faire envie ! Le vrai bonheur Est de garder son coeur.LE CHOEUR
Que notre vie Doit faire envie ! Le vrai bonheur Est de garder son coeur. Pour nous défendre D'un amour tendre, Avec fierté, Nous avons pris les armes : Nos biens n'ont point coûté De tristes larmes, La liberté N'a jamais que des charmes : Que notre vie, etc.PROSERPINE
Nous reverrons bientôt Cérès dans ces beaux lieux, Il faut lui préparer des guirlandes nouvelles. Séparons-nous ; voyons qui sait le mieux Assortir les fleurs les plus belles.CHOEUR DE NYMPHES
Voyons qui sait le mieux Assortir les fleurs les plus belles.Les nymphes s'écartent, Proserpine et Cyané cueillent des fleurs.
SCÈNE IX. Pluton, Proserpine, Ascalaphe, Cyané, troupe de divinités des enfers, huit divinités infernales chantantes.
PLUTON
Infernales divinités Secondez mon amour, sortez.Une troupe de divinités infernales sort de la terre, et le char de Pluton paraît en même temps.
PROSERPINE
Ciel ! Prenez ma défense !PROSERPINE et CYANÉ
Ô ciel ! Protégez l'innocence !PLUTON, ASCALAPHE, et les divinités infernales
Proserpine ne craignez pas Un dieu charmé de vos appas.CYANÉ retenant Proserpine
Qu'elle barbare violence !PLUTON
Nymphe, crains ma vengeance : Sur peine de perdre la voix. Garde-toi de parler de tout ce que tu vois.L'écharpe de Proserpine demeure dans les mains de Cyané, et Pluton fait placer Proserpine près de lui sur son char.
PROSERPINE
Ciel ! Prenez ma défense !PROSERPINE et CYANÉ
Ô ciel ! Protégez l'innocence !PLUTON, ASCALAPHE, et les divinités infernales descendant aux enfers avec Proserpine
Proserpine, ne craignez pas, Un dieu charmé de vos appas.ACTE III
SCÈNE I. Alphée, Aréthuse, Crinise, troupe de nymphes, troupe de dieux des bois.
Le théâtre change, et représente le mont Etna vomissant des flammes, et les lieux d'alentour.
SCÈNE II. Arethuse, Alphée.
ARÉTHUSE
N'aurais-je point innocemment Causé tant de cris et de larmes ? D'un désir curieux je n'ai point pris d'alarmes ; Qui croirait que Pluton put devenir amant ! Il demandait à voir Proserpine un moment, Je crains qu'il n'ait trop vu ses charmes, Ce n'est que par mes soins que Cérès peut savoir Si le dieu des enfers tient sa fille captive ; Il m'est permis d'aller sur l'infernale rive : Adieu, dans peu de temps j'espère vous revoir.ALPHÉE
Pouvez-vous oublier qu'il faut que je vous suive ? J'ai sans cesse suivi vos pas Quand j'excitais votre colère : Quand j'ai cessé de vous déplaire Pourrais-je ne vous suivre pas ?ARÉTHUSE
Du maître des enfers je veux aller me plaindre, Craignez en me suivant d'attirer son courroux.SCÈNE III. Alphée, Aréthuse, Crinise, troupes de nymphes et de dieux des bois.
TOUS ENSEMBLE
Cérès revient ! Ah qu'elle peine ! Cachons-nous à ses yeux. Sa fille n'est plus dans ces lieux ; Son espérance est vaine. Que lui pourrons-nous dire, ô dieux ! Cérès revient ; ah quelle peine ! Cachons-nous à ses yeux,Les nymphes et les dieux des bois se cachent, Alphée et Arethuse descendent aux enfers, le char volant de Cérès s'arrête, et la déesse en descend.
SCÈNE IV.
CÉRÈS
Je vais revoir ma fille, elle est dans ces campagnes : Je viens d'y voir les nymphes ses compagnes. Je vais goûter près d'elle un sort doux et charmant. Hélas ! Qu'un tendre amour accroît l'empressement De la tendresse maternelle. Proserpine est pour moi le gage précieux De l'amour le plus grand des dieux, C'est Jupiter que j'aime en elle. J'ai rendu les humains heureux, Mes travaux ont comblé leurs voeux ; Il m'est permis enfin d'être heureuse moi-même : Après avoir acquis un immortel honneur, Quand chacun par mes soins goûte un bonheur extrême Qu'il m'est doux de songer à mon propre bonheur. Les nymphes de ces lieux semblent fuir ma présence : Proserpine ? Ma fille ? Ah quel triste silence ! Est-ce ainsi qu'on devait dans cet heureux séjour Se réjouir de mon retour ? Venez, nymphes, venez, que ma fille s'avance. Venez, dieux des bois, venez-tous.SCÈNE V. Cérès, Crinise, troupes de nymphes et de dieux des bois.
CÉRÈS
Ma fille n'est pas avec vous ! Quoi, donc, est-ce le soin que vous en deviez prendre ? Rendez-moi Proserpine. Au lieu de me la rendre, Vous m'offrez seulement des soupirs et des pleurs ?SCÈNE VI. Cyané, Cérès, Crinise, troupes de nymphes et de dieux champêtres.
CYANÉ
Je ressens vos ennuis, et j'en suis trop atteinte, Quoiqu'il puisse arriver, vous allez tout savoir. Il faut que mon devoir L'emporte sur ma crainte.CYANÉ
J'ai suivi Proserpine, et j'ai pris sa défense ! Hélas tous mes efforts pour elle ont été vains ! Son écharpe est entre mes mains...CYANÉ
C'est... c'est...CÉRÈS
Achève.CYANÉ
C'est...SCÈNE VII. Cérès, Crinise, Troupe de nymphes, et de dieux des bois.
CÉRÈS
Ô malheureuse mère !LE CHOEUR
Ô trop malheureuse Cérès !CÉRÈS
Les dieux n'ont pu souffrir qu'une nymphe sincère M'ait découvert mes ennemis secrets. Je ne saurai donc pas sur qui lancer les traits De ma juste colère ? On me ravit une fille si chère ! Jupiter dans les cieux sourd à mes vains regrets Ne ressent plus qu'il est son père ! Ô malheureuse mère !LE CHOEUR
Ô trop malheureuse Cérès !CÉRÈS
Ah ! Qu'elle injustice cruelle ! Ô dieux pourquoi m'arrachez-vous Un bien que je trouvais si doux ? De cette audace criminelle Est-ce Apollon ou Mars que je dois soupçonner ? Leurs mères en fureur n'ont pu me pardonner D'avoir une fille si belle. Dois-je accuser l'amour, et sert-il aujourd'hui À me ravir un bien que je tenais de lui ? Trahirait-il mon coeur fidèle ? Ah ! Quelle injustice cruelle ! Ô dieux ! Pourquoi m'arrachez-vous Un bien que je trouvais si doux ? Par mes soins, les champs de Cybele De fruits, et de moissons viennent d'être couverts ; De mes dons précieux la richesse nouvelle Brille par mes travaux en cent climats divers, Et quand de tant de biens j'ai comblé l'univers, Les dieux percent mon coeur d'une douleur mortelle. Ah ! Quelle injustice cruelle ! Ô dieux pourquoi m'arrachez-vous Un bien que je trouvais si doux. Après un si sensible outrage, Mon coeur désespéré s'abandonne à la rage. Du monde trop heureux je veux troubler la paix : Brûlons, ravageons-tout, détruisons mes bienfaits.SCÈNE VIII. Cérès, troupes de nymphes et de dieux champêtres, troupe de suivants de Cérès, troupe de peuples de Sicile.
Les suivants de Cérès rompent les arbres et en prennent des branches et en font des flambeaux qu'ils allument au feu qui sort du mont Etna. Ils en brûlent les bleds, malgré les efforts et les cris des nymphes, des dieux champêtres, et des peuples. Huit suivants de Cérès portants des flambeaux allumés dansants, quatre habitants de Sicile dansants.
LE CHOEUR des dieux champêtres et des peuples
Quel crime avons-nous fait ? Divinité puissante, Écoutez les clameurs des peuples gémissants.ACTE IV
SCÈNE I. Ombres heureuses, quatorze ombres heureuses chantantes, six ombres jouant la flûte.
Le théâtre change, et représente les Champs Élysées.
CHOEUR DES OMBRES HEUREUSES
Loin d'ici, loin de nous, Tristes ennuis, importunes alarmes : Gardez-vous, gardez-vous D'interrompre la paix dont nous goûtons les charmes ; Gardez-vous, gardez-vous De troubler un bonheur si doux.DEUX OMBRES HEUREUSES
Ô ! Bienheureuse vie ! Vous ne nous serez point ravie. Ô ! Doux plaisirs dont nos voeux sont comblés ! Vous ne serez jamais troublés.DEUX AUTRES OMBRES HEUREUSES
Ah que ces demeures sont belles ! Que nous y passons d'heureux jours ! Quelle félicité pour les amants fidèles ! Ici les amours éternelles Ont toujours les douceurs des nouvelles amours. Ah que ces demeures sont belles ! Que nous y passons d'heureux jours.DEUX AUTRES OMBRES HEUREUSES
Dans ces beaux lieux, tout nous enchante, Les plaisirs y suivent nos pas ; Et plus on en jouit, plus le désir augmente D'en goûter les appas.LE CHOEUR des OMBRES HEUREUSES
Ô bien-heureuse vie ! Vous ne nous serez point ravie. Ô ! Doux plaisirs dont nos voeux sont comblés ! Vous ne serez jamais troublés.SCÈNE II. Proserpine, Ascalaphe, les ombres heureuses.
PROSERPINE
Ma chère liberté que vous aviez d'attraits ! En vous perdant, hélas ! Que mon âme est atteinte De douleur, de trouble, et de crainte ! Ma chère liberté que vous aviez d'attraits ! Faut-il vous perdre pour jamais ? Ombres que j'interromps, souffrez ma triste plainte, Ce n'est pas pour mon coeur que vos plaisirs sont faits : Plaignez-vous avec moi du dieu qui m'a contrainte De troubler la douceur de votre heureuse paix. Ma chère liberté que vous aviez d'attraits ! En vous perdant, hélas ! Que mon âme est atteinte ! De douleur, d'amour, et de crainte ! Ma chère liberté que vous aviez d'attraits ! Faut-il vous perdre pour jamais ?ASCALAPHE
Aimez qui vous aime, Rien n'est si charmant. Pluton n'est pas un dieu sujet au changement, Il vous offre son coeur avec son diadème. Aimez qui vous aime, Rien n'est si charmant.Les ombres répètent ces deux derniers vers.
PROSERPINE
Que n'est-il satisfait de sa grandeur suprême, J'étais heureuse sans amant ; Mon coeur se contentait de régner sur lui-même.LES OMBRES
Rien n'est si charmant.SCÈNE III. Aréthuse, Alphée, Proserpine, Ascalaphe.
ARÉTHUSE et ALPHÉE
Pluton veut qu'avec vous nous demeurions ici ; Nous suivons sans effort la loi qu'il nous impose. Ce dieu veut soulager le chagrin qu'il vous cause, Et croit que par nos soins il peut être adouci. Il attend pour vous voir que de votre colère Les premiers transports soient calmés. Le dieu que vous charmez Ne songe qu'à vous plaire.PROSERPINE
Que devient pour l'amour ton mépris éclatant ? Cet amant près de toi goûte un bonheur paisible.ARÉTHUSE
Rien n'est impossible À l'amour constant. En vain je présumais tant D'avoir un coeur invincible, Rien n'est impossible À l'amour constant.ASCALAPHE
Pluton pourra trouver un favorable instant Ou son amour pour vous deviendra moins terrible.ASCALAPHE, ALPHÉE et ARÉTHUSE
Rien n'est impossible À l'amour constant. Voyez ce beau séjour, ces charmantes campagnes, Ces vallons écartés, ces paisibles forêts.ALPHÉE et ARÉTHUSE
Pluton le sait, il vient de nous le dire.ASCALAPHE
J'ai pris soin de l'en avertir. Par l'arrêt du destin, le dieu de cet empire Peut vous voir désormais autant qu'il le désire.ASCALAPHE, ALPHÉE et ARÉTHUSE
Jamais s'il n'y veut consentir, Du séjour des enfers vous ne pourrez sortir.PROSERPINE
Je ne verrai jamais la lumière céleste ! Dans une ardente soif, par un secours funeste, C'est toi qui m'as montré ce fruit si dangereux : Tu m'as caché l'arrêt du destin rigoureux ; Perfide, c'est toi qui m'abuse, Et c'est toi-même qui m'accuse ? Ah ! Du moins, le destin exaucera les voeux De ma juste vengeance : Tu ne surprendras plus la crédule innocence ; Tu seras un objet affreux, Et d'un présage malheureux ; Va, cruel, va languir dans l'horreur des ténèbres ; Va, deviens, s'il se peut, aussi triste que moi. Que tes cris soient des cris funèbres ; Que le sombre chagrin, que le mortel effroi ; Ne se lassent jamais de voler après toi. Ascalaphe se transforme en hibou, et s'envole.SCÈNE IV. Pluton, Proserpine.
PLUTON
Votre pouvoir ici ne sera point borné ; On n'est point innocent quand on peut vous déplaire : Épuisez, s'il se peut sur cet infortuné, Tous les traits de votre colère.PROSERPINE
Tout ressent ici bas mon trouble et ma terreur : Les ombres sans trembler ne peuvent plus m'entendre, Ne souffrez pas que ma fureur De cet heureux séjour, fasse un séjour d'horreur, À la clarté du ciel, hâtez-vous de me rendre.PLUTON
Ne regrettez point tant la lumière des cieux. Des astres faits pour nous éclairent ces beaux lieux ; Jamais un verdoyant feuillage Ne cesse de parer les arbres de nos bois, Sans cesse dans nos champs nous trouvons à la fois Des fruits, des fleurs, et de l'ombrage, Et le temps affreux des frimas Est la seule saison que l'on n'y connaît pas.PROSERPINE
Mon triste coeur ne peut connaître La douceur des appas qu'on voit ici paraître, Hélas ! Ces lieux si beaux où je frémis d'effroi, Sont toujours les enfers pour moi.PLUTON
Je suis roi des enfers, Neptune est le roi de l'onde, Nous regardons avec des yeux jaloux Jupiter plus heureux que nous ; Son sceptre est le premier des trois sceptres du monde. Mais si de votre coeur j'étais victorieux, Je serais plus content d'adorer vos beaux yeux Au milieu des enfers dans une paix profonde, Que Jupiter le plus heureux des dieux N'est content d'être roi de la terre et des cieux.PROSERPINE
Que deviendra Cérès à qui je suis si chère ? Qu'elle surprise ! Hélas ! Quelle douleur amère ! Hélas !PLUTON
Ne donnerez-vous Des soupirs qu'à votre mère ? Aimez, beauté trop sévère, Les soupirs d'amour sont doux.PLUTON
J'ignorais le pouvoir des traits qui m'ont surpris, Mon coeur ne connaissait rien de doux ni de tendre. Ne pourrai-je vous apprendre Ce que vous m'avez appris ?PROSERPINE
Dieu cruel ! Vous n'aimez que les pleurs et les cris. Deviez-vous aux enfers me contraindre à descendre ? Vous m'ôtez le bonheur qui m'était destiné ?PROSERPINE
Voyez couler mes larmes.SCÈNE V. Pluton, Proserpine, choeur d'ombres bienheureuses, choeur de divinités infernales, quatorze divinités infernales de la suite de Pluton chantantes, les trois juges des enfers, quatre divinités infernales dansantes, quatre ombres heureuses dansantes.
PLUTON
Que l'on suspende ici les tourments éternels Des plus criminels : Qu'aux enfers en ce jour tout soit exempt de peine. Vous qu'un heureux repos suit après le trépas, Et vous, dieux, mes sujets, venez, hâtez vos pas, Rendez hommage à votre reine : Admirez ses divins appas. Régnez aimable souveraine, Régnez à jamais ici bas.Les CHOEURS des OMBRES HEUREUSES et des DIVINITÉS INFERNALES
Rendons hommage à notre reine, Admirons ses divins appas. Régnez, aimable souveraine, Régnez à jamais ici-bas.Les ombres heureuses et les divinités infernales rendent hommage à Proserpine, et lui apportent de riches présents : elles témoignent leur joie par leurs danses et par leurs chansons.
CHOEUR DES OMBRES HEUREUSES
C'est assez de regrets ; C'est verser trop de larmes, Goûtez les attraits Du destin plein de charmes, Pluton aime mieux que Cérès. Une mère Vaut-elle un époux ? L'amour doit toujours plaire, Les soins en sont doux. Un coeur est trop sauvage S'il change l'usage D'un bien si charmant, Et c'est grand dommage D'en faire un tourment. Triomphez dans ces lieux : C'est pour vous que soupire L'un des plus grands dieux, Possédez son empire. Tout cède au pouvoir de vos yeux. Une mère Vaut-elle un époux, etc.Les CHOEURS des DIVINITÉS INFERNALES et des OMBRES HEUREUSES
Dans les enfers Tout rit, tout chante ; On vous doit, beauté charmante, La douceur de nos concerts. Un dieu sévère Par vos yeux est enflammé, Tout son empire vous révère ; Qu'il est doux d'avoir charmé Un coeur qui n'a jamais aimé. Que vos appas Auront de gloire ! Ils étendent leur victoire Jusqu'où règne le trépas. Un dieu sévère, etc.ACTE V
SCÈNE I. Pluton, les trois juges des enfers, les trois furies, troupe de divinités infernales, Les trois furies.
Le théâtre change, et représente le palais de Pluton.
PLUTON
Vous qui reconnaissez ma suprême puissance, Donnez-moi des conseils, donnez-moi du secours. L'orgueilleux Jupiter m'offense, Il veut rompre aujourd'hui l'heureuse intelligence Que nous avions juré de conserver toujours. Les dieux ont aimé tous, et le Dieu du ciel-même S'est laissé cent fois enflammer. C'est la première fois que j'aime, Et l'on veut me ravir ce qui ma su charmer. Ah ! C'est une rigueur extrême De condamner un coeur à ne jamais aimer. C'est votre reine qu'on demande : Jupiter veut que je la rende, Et Mercure prétend l'enlever d'ici bas. Pouvons-nous endurer que l'on nous la ravisse ?PLUTON
Et par quel droit faut-il que Jupiter s'obstine À troubler le bonheur que l'amour me destine ? Mon pouvoir n'est-il pas indépendant du sien ? Gardons Proserpine, Les enfers ne rendent rien.Le choeur répète ces deux vers.
LES TROIS JUGES DES ENFERS
Proserpine a goûté des fruits de votre empire, Elle est à vous, on ne peut vous l'ôter. Aux arrêts du destin les dieux doivent souscrire, C'est vainement qu'on y veut résister.PLUTON
Que le ciel menace, qu'il tonne ; Il faut que rien ne nous étonne, Nous avons pour nous en ce jour, Les destins et l'amour.Le choeur répète ces quatre vers.
LES TROIS FURIES
Plutôt que de souffrir l'injure Que le ciel veut faire aux enfers, Renversons toute la nature Périsse l'univers.Le choeur répète les deux derniers vers.
SCÈNE II.
Le théâtre change, et représente une solitude.
CÉRÈS seule
Déserts écartés, sombres lieux, Cachez mes soupirs et mes larmes. Mon désespoir a trop de charmes Pour les impitoyables dieux. Déserts écarté, sombres lieux, Cachez mes soupirs, et mes larmes. Les dieux étaient jaloux de mon sort glorieux ; C'est un doux spectacle à leurs yeux Que les malheurs cruels dont je suis poursuivie : Ils se font un plaisir de mes cris furieux ; Jupiter m'a livrée à leur barbare envie : Jupiter me trahit, ma fille m'est ravie. Je perds ce que j'aimais le mieux ; Infortunée, hélas ! Le jour m'est odieux, Et je suis pour jamais condamnée à la vie. Ah ! Je ne puis souffrir la lumière des cieux ! Mon désespoir a trop de charmes Pour les impitoyables dieux ; Déserts écartés, sombres lieux, Cachez mes soupirs, et mes larmes.SCÈNE III. Cérès, Voix infernales.
SCÈNE IV. Alphée, Arethuse, Cérès.
Alphée et Arethuse sortent des enfers.
ARÉTHUSE
Votre ennemi secret veut se faire connaître ; Enfin vous pouvez tout savoir. De l'empire infernal le redoutable maître Tient votre fille en son pouvoir.CÉRÈS
L'enfer retient ma fille ! ô ciel ! ô sort barbare ! L'éternelle nuit nous sépare ! Ma chère Proserpine... ô regrets superflus ! Hélas ! Je ne la verrai plus ! Dieux ! Ma fille n'est point coupable, Pourquoi Pluton inexorable Veut-il dans les enfers l'accabler de douleur ?CÉRÈS
Pluton l'aime ! Et l'amour pour me désespérer Fait soupirer un coeur qui doit être inflexible !ALPHÉE et ARÉTHUSE
Quel coeur se peut assurer D'être toujours insensible ? Quel coeur se peut assurer. De ne jamais soupirer ?ALPHÉE et ARÉTHUSE
Il est beau de régner même dans les enfers.CÉRÈS
Quelque honneur qu'aux enfers on s'empresse à lui rendre, Elle n'en peut sortir, et je n'y puis descendre : Je la perds, je perds tout espoir Je ne pourrai jamais la voir.CÉRÈS
Jupiter n'est donc pas insensible aux regrets De la malheureuse Cérès ? Obtenez Dieu puissant que ma fille revienne ; Sans troubler votre paix j'irais suivre ses pas Si je pouvais passer dans la nuit du trépas : Ne souffrez plus que l'enfer la retienne, Grand dieu, c'est votre fille aussi bien que la mienne, C'est votre fille, hélas ! Ne l'abandonnez pas.SCÈNE V. Mercure, Cérès, Alphée, Arethuse.
Mercure descend du ciel.
MERCURE
Tous les dieux sont d'accord, pour vous tout s'intéresse, Proserpine verra le jour, Elle suivra Cérès et Pluton tour à tour, Elle partagera son temps et sa tendresse Entre la nature et l'amour. Vous verrez votre fille, et Jupiter lui-même A pris soin qu'à vos voeux le sort ait répondu.CÉRÈS
Après une peine extrême Qu'un bien qu'on avait perdu Est doux quand il est rendu Par les soins de ce qu'on aime.MERCURE
L'hymen assemble tous les dieux De l'empire infernal de la terre et des cieux.Le ciel s'ouvre, et Jupiter paraît accompagné des divinités célestes. Pluton et Proserpine, sortent des enfers assis sur un trône, ou Cérès, va prendre place près de sa fille. Une troupe de divinités infernales richement parées, accompagnent Pluton. Et une troupe de divinités de la terre viennent prendre part à la joie de Cérès, et à la gloire de Proserpine.
SCÈNE VI. Jupiter, Pluton, Proserpine, Cérès, Mercure, Alphée, Aréthuse, troupes de divinités célestes, terrestres, et infernales, six divinités qui jouent de divers instruments, et qui accompagnent Jupiter dans la gloire, Divinités célestes qui chantent dans des machines, Venus, Pallas, Hercule, Apollon, L'Amour, L'Hymenée, Troupe de divinités de la terre chantantes, Pomone, Flore, Vertumne, Troupe de divinités de la terre chantantes, Troupe de divinités infernales chantantes, Troupe de divinités infernales dansantes.
JUPITER
Cérès, que de vos pleurs le triste cours finisse ; Qu'avec Pluton Proserpine s'unisse. Que l'on enchaîne pour jamais La discorde et la guerre, Dans les enfers, dans les cieux, sur la terre, Tout doit jouir d'une éternelle paix.Les choeurs répètent ces quatre derniers vers, et les divinités célestes, terrestres et infernales, témoignent par leurs chants et par leurs danses la joie qu'ils ont de voir l'intelligence rétablie entre les plus grands dieux du monde, par le mariage de Pluton et de Proserpine.
1 101 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica