Tragédie en musique en vers· Tragédie en Musique Ornée d'Entrées de Ballets, de Machines et de Changements de Théâtre, Représentée Devant S. M., à Saint-Germain en Laye, le Onzième Jour de Janvier 1675
Thésée
Représenté pour la première fois le 11 janvier 1675 au Château de Saint-Germain-en-Laye.
Personnages
- CHOEUR DE GRÂCES, de plaisirs et de jeux
- DEUX GRÂCES
- LES PLAISIRS ET LES JEUX chantants
- BACCHUS
- VÉNUS
- CÉRÈS
- MARS
- BELLONE
- TROUPE DE MOISONNEURS, qui suivent Cérès
- TROUPE DE SYLVAINS et des BACCHANTES, qui suivent Bacchus
- FAUNES, de la suite de Bacchus dansants
- BACCHANTES, suivantes de Bacchus dansantes
- SUIVANTES de CÉRÈS, dansantes
PROLOGUE
La scène du prologue est dans les jardins de Versailles. Le théâtre représente les jardins et la façade du palais de Versailles.
Choeur d'amours, de grâces, de plaisirs, et de jeux. Les jeux et les amours ne règnent pas toujours.
UN PLAISIR
Le maître de ces lieux n'aime que la victoire, Il en fait ses plus chers désirs : Il néglige ici les plaisirs, Et tous ses soins sont pour la gloire.UN PLAISIR
C'était dans ces jardins, au bord de ces fontaines, Que l'aimable mère d'amour Espérait d'établir sa bienheureuse cour : Mais ses espérances sont vaines.UN DES JEUX
Ne nous écartons pas de ces charmantes plaines, Allons nous retirer dans les bois d'alentour.TROIS DE LA TROUPE DES PLAISIRS
Le maître de ces lieux n'aime que la victoire, Il en fait ses plus chers désirs : Il néglige ici les plaisirs, Et tous ses soins sont pour la gloire.Le CHOEUR
Les jeux et les amours Ne règnent pas toujours.Les amours, les grâces, les plaisirs et les jeux se retirent.
VÉNUS
Revenez, amours, revenez ; Pourquoi quitter ces lieux où l'on est sans alarmes ? La beauté perd ses plus doux charmes, Sitôt que vous l'abandonnez : Revenez, amours, revenez. Beaux lieux, où les plaisirs suivaient partout mes pas, Que sont devenus vos appas ? Qu'un si charmant séjour est triste et solitaire ! Hélas ! Hélas ! Les amours n'y sont pas, Sans les amours, rien ne peut plaire. Revenez, amours, revenez ; Quel chagrin si pressant vous a tous emmenés ? Est-il quelque danger dont Mars ne vous délivre ? Il chasse les fureurs de ces lieux fortunés, À la seule victoire il permet de le suivre. Revenez, amours, revenez.On entend des trompettes et des tambours dont le bruit se mêle au son de plusieurs instruments champêtres. Cependant Mars paraît sur son char avec Bellone.
MARS, sur son char
Que rien ne trouble ici Vénus et les amours. Que sous d'aimables lois, dans ces douces retraites, On passe en repos d'heureux jours ; Que les hautbois, que les musettes L'emportent sur les trompettes, Et sur les tambours. Que rien ne trouble ici Vénus et les amours.On n'entend plus le bruit des trompettes et des tambours, et plusieurs instruments champêtres jouent dans le temps que Mars descend.
MARS
Partez, allez, volez, redoutable Bellone. Laissez en paix ici les amours et les jeux ; Que Cérès, que Bacchus, s'avancent avec eux ; Éloignez ce qui les étonne. Portez aux ennemis de cet empire heureux Tout ce que la guerre a d'affreux : Vénus le veut, Mars vous l'ordonne. Partez, allez, volez, redoutable Bellone.Bellone obéit, et s'envole.
VÉNUS
Inexorable Mars, pourquoi déchaînez-vous Contre un héros vainqueur tant d'ennemis jaloux ? Faut-il que l'univers avec fureur conspire Contre ce glorieux empire Dont le séjour nous est si doux ? Sans une aimable paix peut-on jamais attendre De beaux jours ni d'heureux moments ? La plainte la plus tendre, Les plus doux soupirs des amants, Sont le seul bruit qu'on doit entendre En des lieux si charmants.MARS
Que dans ce beau séjour rien ne vous épouvante, Un nouveau Mars rendra la France triomphante. Le destin de la guerre en ses mains est remis. Et si j'augmente Le nombre de ses ennemis, C'est pour rendre sa gloire encor plus éclatante. Le dieu de la valeur doit toujours l'animer.VÉNUS
Tout doit l'aimer.MARS et VÉNUS
Qu'il passe, au gré de ses désirs, De la gloire aux plaisirs, Des plaisirs à la gloire. Venez, aimables dieux, venez tous dans sa cour. Mêlez aux chants de victoire Les douces chansons d'amour.Bacchus et Cérès suivis de moissonneurs, de sylvains et de bacchantes, ramènent les amours, les Grâces, les plaisirs, et les jeux.
BACCHUS et CÉRÈS
Que tout le reste de la terre Porte envie au bonheur de ces lieux pleins d'attraits.LE CHOEUR
Au milieu de la guerre Goûtons les plaisirs de la paix.La troupe des moissonneurs commence une danse agréable, et environne Cérès dans le temps qu'elle chante.
CÉRÈS
Trop heureux qui moissonne Dans les champs des amours ! Amants que rien ne vous étonne, L'espérance est un grand secours : Quand on vient à cueillir les fruits que l'amour donne, On est riche à jamais, et content pour toujours, Trop heureux qui moissonne Dans les champs des amours.Bacchus chante au milieu des sylvains et des bacchantes qui dansent.
BACCHUS
Pour les plus fortunés, pour les plus malheureux, Dans l'empire amoureux, Le dieu du vin est nécessaire : S'il prend part aux plaisirs c'est pour les redoubler ; Il charme les chagrins des cours qu'on désespère : Bacchus a de quoi consoler De tous les maux qu'amour peut faire.La troupe qui suit Cérès, et la troupe des suivants de Bacchus se réunissent, et expriment ensemble leur joie par une danse, que les autres dieux accompagnent de leurs chants ; et tous enfin se retirent pour faire place, et pour prendre part au magnifique divertissement qui va paraître.
MARS et VÉNUS
Qu'il passe au gré de ses désirs De la gloire aux plaisirs, Des plaisirs à la gloire ; Venez, aimables dieux, venez tous, dans sa cour : Mêlez aux chants de victoire Les douces chansons d'amour.ACTE I
SCÈNE I.
La scène est à Athènes. Le théâtre représente le temple de Minerve.
COMBATTANTS que l'on entend et que l'on ne voit point
Avançons, avançons ; que rien ne nous étonne ; Frappons, perçons, frappons ; qu'on n'épargne personne ; Il faut périr, il faut périr ; Il faut vaincre, ou mourir.SCÈNE II. Aeglé, combattants que l'on entend et que l'on ne voit point.
AEGLÉ
Quel que soit mon destin, il faut ici l'attendre, Minerve, c'est à vous que je viens recourir. Divinité qui devez prendre Le soin de nous défendre, Hâtez-vous de nous secourir.COMBATTANTS
Il faut vaincre, ou mourir.SCÈNE III. Cléone, AEglé, combattants que l'on entend et que l'on ne voit point.
AEGLÉ
Est-ce aux athéniens, est-ce au parti contraire, Que l'avantage est demeuré ? Dis-moi pour qui le sort s'est enfin déclaré. Ton silence me désespère.CLÉONE
Pardonnez à la peur qui me force à me taire. Mes yeux troublés d'effroi n'ont rien considéré : Thésée est le dieu tutélaire Qui me donne en ce temple un refuge assuré : Je ne sais rien de plus, et j'ai cru beaucoup faire De gagner en tremblant cet asile sacré.AEGLÉ
Au milieu des clameurs, au travers du carnage, Thésée a jusqu'ici conduit mes pas errants : Son généreux courage A fait ses premiers soins de m'ouvrir un passage Entre deux effroyables rangs De morts et de mourants. N'as-tu point admiré l'ardeur noble et guerrière Dont il court au péril et s'expose au trépas ? Ah qu'un jeune héros dans l'horreur des combats Couvert de sang, et de poussière, Aux yeux d'une princesse fière A de charmants appas !CLÉONE
Thésée est aimable, il vous aime ; Tout cède à sa valeur extrême ; Vous pouvez sans rougir souffrir à votre tour Que jusqu'à votre cour il porte sa victoire. Il n'est rien de si beau que les noeuds de l'amour Quand ils sont formés par la gloire.SCÈNE IV. Arcas, AEglé, Cléone.
AEGLÉ
Le ciel ne veut-il point mettre fin à nos peines ? Éclaircis-nous, Arcas, quel est le sort d'Athènes ?ARCAS
Le combat dure encor, il est sanglant, affreux, Et le succès en est douteux. Le roi m'a commandé de prendre Le soin de l'avertir s'il fallait vous défendre, Et ce n'est que pour vous qu'il est touché d'effroi...ARCAS
Des plus fiers ennemis il écarte la foule, On reconnaît sa trace aux flots du sang qui coule : Une grêle de traits ne l'a point retenu.AEGLÉ
Ô dieux ! ...Elle dit ce qui suit à Cléone.
Mon secret est connu ; Je crains devant Arcas d'en faire trop entendre, Cléone, s'il se peut, obtiens qu'il aille apprendre Ce que Thésée est devenu.SCÈNE V. Cléone, Arcas, combattants que l'on entend et que l'on ne voit point.
CLÉONE
Laissons aller la princesse, Prier en paix la déesse. Arcas, je veux voir en ce jour Jusqu'où va pour moi ton amour.CLÉONE
J'en doute encor, je le confesse. Tu m'as fait des serments cent fois Que tu suivrais toujours mes lois, Et qu'il te serait doux de mourir pour me plaire ; Mais la plupart des amants Sont sujets à faire Bien des faux serments.ARCAS
Pour un autre que moi Cléone s'intéresse ? Prétends-tu que je sois un amant qui me presse De me charger d'un soin à mon amour fatal ? C'est un plaisir charmant de servir sa maîtresse, Mais c'est un chagrin sans égal De servir son rival. L'ordre du roi m'engage À prendre soin de vous.CLÉONE
L'ennemi jusqu'ici n'ose porter sa rage. Tout le monde est aux mains, veux-tu seul fuir les coups ?CLÉONE
La valeur à mes yeux a des charmes bien doux, Et le moindre soupçon m'outrage : Je ne veux point avoir d'époux Qui soit jaloux, Ni d'amant qui soit sans courage.CLÉONE
Je te l'ai déjà dit, et je te le répète, Si tu veux que je t'aime, Arcas Fais ce que je souhaite, Et ne réplique pas.SCÈNE VI. La grande prêtresse de Minerve, Aeglé, Cléone, Combattants que l'on entend et que l'on ne voit point
LA GRANDE PRÊTRESSE
Prions, prions la déesse De nous dégager Du danger Qui nous presse Prions, prions la déesse.LA PRÊTRESSE, AEGLÉ, CLÉONE
Prions, prions, la déesse.LA GRANDE PRÊTRESSE
Dieux ! Quelle barbarie !LA PRÊTRESSE, AEGLÉ, CLÉONE
Dieux ! Quelle barbarie !LA PRÊTRESSE, AEGLÉ, CLÉONE
Dieux ! Quelle barbarie !LA GRANDE PRÊTRESSE
Ô Minerve ! Arrêtez la cruelle furie Qui désole notre patrie : Écartez loin de nous la guerre et ses horreurs ; Ciel ! Épargnez le sang, contentez-vous de pleurs,LA PRÊTRESSE, AEGLÉ, CLÉONE
Ciel ! Épargnez le sang, contentez-vous de pleurs.SCÈNE VII. AEgée roi d'Athènes, La Grande Prêtresse, AEglé, Cléone, suivants du roi d'Athènes.
LE ROI
Les mutins sont vaincus, leurs chefs sont immolés, Leur vaine espérance est détruite. Tous les peuples voisins qu'ils avaient appelés Sont dans nos fers, ou sont en fuite.LA GRANDE PRÊTRESSE
Rendons grâces aux dieux.Tous ensemble
Rendons grâces aux dieux.LA GRANDE PRÊTRESSE
Puisque le juste ciel à nos voeux est propice, Allons, empressons-nous d'offrir un sacrifice À la divinité qui protège ces lieux. Rendons grâces aux dieux.TOUS ENSEMBLE
Rendons grâces aux dieux.SCÈNE VIII. Le roi, AEglé.
LE ROI
Cessez, charmante, AEglé, de répandre des larmes, Commençons après tant d'alarmes À jouir d'un destin plus doux : Puisque je vois mon trône affermi par les armes, J'y veux joindre de nouveaux charmes En le partageant avec vous.LE ROI
Que votre trouble cesse. C'est peut-être, un peu tard vouloir plaire à vos yeux, Je ne suis plus au temps de l'aimable jeunesse, Mais je suis, roi, belle princesse, et roi victorieux. Faites grâce à mon âge en faveur de ma gloire, Voyez le prix du rang qui vous est destiné : La vieillesse sied bien sur un front couronné, Quand on y voit briller l'éclat de la victoire. Parlez charmante AEglé, parlez à votre tour.AEGLÉ
Depuis que j'ai perdu mon père Vos soins ont prévenu mes voeux dans votre cour. Je dois vous respecter, Seigneur, je vous révère...LE ROI
Je sais que lorsqu'on la méprise On s'expose aux fureurs de ses ressentiments. Toute la nature est soumise À ses affreux commandements, L'enfer la favorise, Elle confond les éléments, Le ciel même est troublé par ses enchantements. Mais j'ai fait élever en secret dans Trézene Un fils qui peut m'ôter de peine : Je veux qu'en épousant Medée au lieu de moi, Il dégage ma foi.LE ROI
Que vous êtes ingénieuse À trouver des difficultés ! Que Médée en fureur, s'arme, menace, tonne, Il faut que ma main vous couronne Quand il m'en coûterait et l'empire, et le jour. Un grand cour qui se sent animé par l'amour Ne doit jamais trouver de péril qui l'étonne. J'atteste Minerve à vos yeux, J'atteste le maître des cieux, Et sa foudroyante justice...SCÈNE IX. Le roi, Aeglé, suivants du roi, Cléone, la grande prêtresse de Minerve. Quatre prêtresses. Six hommes chantants desguisez en prêtresses. Six flûtes déguisées en femmes. Quatre trompettes. Deux timbaliers.
LA GRANDE PRÊTRESSE
Cet empire puissant que votre soin conserve Vient reconnaître ici votre divin secours, Favorable Minerve ! Protégez-nous toujours.LA GRANDE PRÊTRESSE
Le péril était redoutable : Mais vous nous inspirez un courage indomptable Qui de notre malheur a détourné le cours, Ô Pallas favorable ! Protégez-nous toujours.LA GRANDE PRÊTRESSE
Il faut profiter Du bonheur de nos armes. C'est trop écouter Le bruit des alarmes, Le cours de nos larmes Se doit arrêter, Songeons à goûter Un sort plein de charmes ; Il faut profiter Du bonheur de nos armes.LE CHOEUR DES PRÊTRESSES
Chantez tous en paix, Chantez la victoire, Et que la mémoire En vive à jamais : Chantez les attraits Dont brille la gloire ; Chantez tous en paix, Chantez la victoire.SCÈNE X. Le roi, AEglé, Cléone, suivants du roi, la grande prêtresse, choeur des prêtresses, sacrificateurs, combattants qui apportent les étendards et les dépouilles des ennemis vaincus. Dix-huit assistants au sacrifice chantants. Sacrificateurs combattants dansants. Six prêtresses dansantes.
LA GRANDE PRÊTRESSE
Ô Minerve savante ! Ô guerrière Pallas ! Que par votre faveur puissante Une félicité charmante Nous offre chaque jour mille nouveaux appas, Ô Minerve savante ! Ô guerrière Pallas !LES CHOEURS
Animez nos cours, et nos bras, Rendez la victoire constante, Conduisez nos soldats, Partout, devant leurs pas, Jetez le trouble et l'épouvante ; Ô Minerve savante ! Ô guerrière Pallas !LA GRANDE PRÊTRESSE
Souffrez qu'un jeu sacré dans ces lieux vous présente Une image innocente De guerre et de combats.LES CHOEURS
Que la guerre sanglante Passe en d'autres états, Ô Minerve savante ! Ô guerrière Pallas ! Que la foudre grondante Détourne ses éclats : Ô Minerve savante ! Ô guerrière Pallas !ACTE II
SCÈNE I. Medée, Dorine.
Le théâtre change et représente le Palais d'AEgée roi d'Athènes.
MÉDÉE
Doux repos, innocente paix, Heureux, heureux un coeur qui ne vous perd jamais ! L'impitoyable amour m'a toujours poursuivie ; N'était-ce point assez des maux qu'il m'avait faits ! Pourquoi ce dieu cruel avec de nouveaux traits Vient-il encor troubler le reste de ma vie ? Doux repos, innocente paix, Heureux, heureux un coeur qui ne vous perd jamais !DORINE
Recommencez d'aimer, reprenez l'espérance ; Thésée est un héros charmant, Méprisez en l'aimant L'ingrat Jason qui vous offense. Il faut par le changement Punir l'inconstance, C'est une douce vengeance De faire un nouvel amant.MÉDÉE
La gloire de Thésée à mes yeux paraît belle, On l'a vu triompher dés qu'il a combattu ; Le destin de Médée est d'être criminelle, Mais son cour était fait pour aimer la vertu.DORINE
Le dépit veut que l'on s'engage Sous de nouvelles lois, Quand on s'abuse au premier choix ; On n'est pas volage Pour ne changer qu'une fois.MÉDÉE
Un tendre engagement va plus loin qu'on ne pense ; On ne voit pas, lorsqu'il commence, Tout ce qu'il doit coûter un jour : Mon cour aurait encor sa première innocence S'il n'avait jamais eu d'amour. Mon frère et mes deux fils ont été les victimes De mon implacable fureur ; J'ai rempli l'univers d"horreur, Mais le cruel amour a fait seul tous mes crimes.DORINE
Espérez de former de plus aimables noeuds. Une cruelle expérience Vous apprend que l'amour est un mal dangereux ; Mais l'ennuyeuse indifférence Ne rend pas un coeur plus heureux. Aimez, aimez Thésée, aimez sa gloire extrême.MÉDÉE
Peut-être que mon cour cherche un malheur nouveau. Mon dépit, tu le sais, dédaigne de se plaindre : Il est difficile à calmer, S'il venait à se rallumer, Il faudrait du sang pour l'éteindre.DORINE
Que ne peut point Médée avec l'art de charmer ? Que puis-je ? Hélas ! Parlons sans feindre. Les enfers quand je veux sont contraints à s'armer, Mais on ne force point un coeur à s'enflammer ; Mes charmes les plus forts ne sauraient l'y contraindre, Ah je n'en ai que trop pour forcer à me craindre, Et trop peu pour me faire aimer.SCÈNE II. Le roi, Médée, Dorine, suivants du roi.
LE ROI
Je vois le succès favorable Des soins que vous m'avez promis, Médée et son art redoutable Ont gardé ce palais contre mes ennemis. J'ai différé longtemps de tenir ma promesse, Je devrais être votre époux.LE ROI
Vous pouvez sans chagrin souffrir que je diffère. Avec un époux plein d'appas L'hymen a de la peine à plaire ; Quelle peur ne doit-il pas faire Quand l'époux ne plaît pas ? Désormais sans péril je puis faire paraître Un fils que dans ma cour je n'osais reconnaître. Il peut venir dans peu de temps.MÉDÉE
Laissons-là votre fils, Seigneur, je vous entends La jeune AEglé vous paraît belle, Chaque jour, je m'en aperçois ; Si vous m'abandonnez pour elle, Thésée est seul digne de moi.LE ROI et MÉDÉE
Ne nous piquons point de constance ; Consentons à nous dégager. Goûtons d'intelligence La douceur de changer.SCÈNE III. Arcas, le Roi, Médée, Dorine, suivants du roi.
SCÈNE IV. Dorine, Arcas.
SCÈNE V.
SCÈNE VI. Dorine, Peuples que l'on entend crier.
SCÈNE VII. Thésée, quatre esclaves qui portent Thésée. La populace d'Athènes chantante. Populace d'Athènes dansante. Quatre hommes grecs. Quatre femmes grecques. Deux vieillards dansants. Deux vieilles dansantes.
La populace d'Athènes se réjouit de la victoire que la valeur de Thésée vient de remporter, et le veut proclamer pour successeur d'Aegée.
LE CHOEUR
Que l'on doit être Content d'avoir un maître Vainqueur des plus grands rois ! Que l'on entende Chanter partout ses exploits : Joignons nos voix. Que toujours il nous défende, Qu'il triomphe, qu'il commande, Qu'il jouisse des douceurs De régner sur tous les cours.DEUX VIEILLARDS ATHÉNIENS
Pour le peu de bon temps qui nous reste Rien n'est si funeste Qu'un noir chagrin. Le plaisir se présente, Chantons quand on chante, Vivons au gré du destin. L'affreuse vieillesse Qui doit voir sans cesse La mort s'approcher, Trouve assez la tristesse Sans la chercher. Achevons nos vieux ans sans alarmes ; La vie a des charmes Jusqu'à la fin. Le plaisir se présente, Chantons quand on chante, Vivons au gré du destin. L'affreuse vieillesse Qui doit voir sans cesse La mort s'approcher, Trouve assez la tristesse Sans la chercher.LE CHOEUR
Que la victoire Le comble ici de gloire ; Suivons, aimons ses lois. Que l'on entende Chanter partout ses exploits : Joignons nos voix. Que toujours il nous défende, Qu'il triomphe, qu'il commande, Qu'il jouisse des douceurs De régner sur tous les cours.THÉSÉE
C'est assez, amis, c'est assez, Allez, et que chacun en bon ordre se rende Aux endroits qu'au besoin il faudra qu'il défende : Allez, je suis content de vos soins empressés, Si vous voulez que je commande, Allez, allez, obéissez.Les peuples se retirent. Thésée veut entrer dans l'appartement du roi, Médée en sort qui arrête Thésée.
SCÈNE VIII. Médée, Thesée.
THÉSÉE
Il n'aura pas lieu de se plaindre, Si l'on a trop d'ardeur pour moi, C'est un feu que j'ai soin d'éteindre.MÉDÉE
Vous êtes de trop bonne foi ; Quand on a fait trembler un roi, Apprenez qu'on en doit tout craindre.THÉSÉE
Sans un charme puissant qui m'attache à sa cour J'irais chercher ailleurs une guerre nouvelle. La gloire m'enflamma dès que je vis le jour, Tout mon cour était fait pour elle ; Mais dans un jeune cour, la gloire la plus belle Fait aisément place à l'amour.MÉDÉE
Un peu d'amoureuse tendresse Sied bien aux plus fameux vainqueurs ; Si l'amour est une faiblesse, C'est la faiblesse des grands cours. Parlez, que rien ne vous alarme J'obligerai le roi de vous tout accorder.THÉSÉE
Je sais que la grandeur a pour vous des attraits, Régnez avec le roi, régnez tous deux en paix, AEglé, l'aimable AEglé, n'est qu'un trop beau partage.MÉDÉE
Laissez-moi voir AEglé, laissez-moi voir le roi, Vous connaîtrez bientôt les soins que je vais prendre Allez, allez, m'attendre, Et fiez-vous à moi.Thésée passe dans l'appartement de Médée.
SCÈNE IX.
MÉDÉE, seule
Dépit mortel, transport jaloux, Je m'abandonne à vous. Et toi, meurs pour jamais, tendresse trop fatale ; Que le barbare amour, que j'avais cru si doux, Se change dans mon cour en furie infernale. Dépit mortel, transport jaloux, Je m'abandonne à vous. Inventons quelque peine affreuse, et sans égale : Préparons avec soin, nos plus funestes coups. Ah ! Si l'ingrat que j'aime échappe à mon courroux, Au moins, n'épargnons pas mon heureuse rivale. Dépit mortel, transport jaloux, Je m'abandonne à vous.ACTE III
SCÈNE I. Aeglé, Cléone.
AEGLÉ
Je le verrai victorieux. Après de mortelles alarmes Qu'un bienheureux retour est doux pour les amants ! L'amour s'accroît par les tourments, Les biens qu'il fait payer avec le plus de larmes N'en deviennent que plus charmants.AEGLÉ
Ne verrai-je point paraître Un si glorieux vainqueur ? Il négligera peut-être La conquête de mon cour.CLÉONE
On n'est pas inconstant pour aimer la victoire. Si le passage est beau de l'amour à la gloire, Rien n'est si doux que le retour De la gloire à l'amour.SCÈNE II. Arcas, Aeglé, Cléone.
ARCAS
Le roi m'ordonne de vous dire Qu'il vous fera bientôt régner : Rien ne trouble plus son empire... Vous tremblez ? Votre cour soupire ? Le roi tout vieux qu'il est n'est pas à dédaigner. Lorsque par le feu du bel âge Un jeune cour se sent pressé, Dans une ardente amour sans effort on l'engage : On triomphe bien davantage Quand on enflamme un coeur que les ans ont glacé.CLÉONE
Si tu veux m'obliger oblige la princesse : Fais, s'il se peut par ton adresse Que le roi tourne ailleurs son choix.AEGLÉ, CLÉONE et ARCAS
Il n'est point de grandeur charmante Sans l'amour et sans ses douceurs : Rien ne plaît, rien n'enchante, Sans l'amour et sans ses douceurs : Rien ne contente Les jeunes cours Sans l'amour et sans ses douceurs : Il n'est point de grandeur charmante Sans l'amour et sans ses douceurs.SCÈNE III. Médée, Dorine, AEglé, Cléone, Arcas.
AEGLÉ
Je renonce à l'hymen du roi Si je lui plais, c'est malgré moi. Ce n'est point dans le rang suprême Qu'on trouve les plus doux appas, Et souvent un bonheur extrême Est plus sûr dans un rang plus bas.MÉDÉE
Vous aimez donc Thésée ? Ah ! N'en rougissez pas, Il n'est que trop digne qu'on l'aime. Je m'intéresse en votre amour ; Parlez, vous connaîtrez mon cour à votre tour.AEGLÉ
J'avais toujours bravé l'amour et sa puissance Avant que d'avoir vu ce glorieux vainqueur ; Mais la gloire et l'amour tous deux d'intelligence Ne sont que trop puissants pour vaincre un jeune cour. Que votre soin au mien réponde, J'espère que le roi deviendra votre époux : Régnez par son hymen dans une paix profonde, Laissez-moi ce héros, mon sort est assez doux ; Quand vous posséderiez tout l'empire du monde, Mon cour n'en serait point jaloux.AEGLÉ
Ma vie est au pouvoir du roi, Et je veux bien qu'elle en dépende : Mais c'est en vain qu'il demande Un cour qui n'est plus à moi.MÉDÉE
Vous m'en avez trop dit, il est temps qu'entre nous La confidence soit égale. Il faut vous dégager d'une chaîne fatale.MÉDÉE
Je veux que dés demain le roi soit votre époux : Vous aimez un héros qui ne peut être à vous, Et Médée est votre rivale ; Prenez soin d'éviter mon funeste courroux.AEGLÉ
Non, j'aime mieux la mort qu'une lâche inconstance, Tout l'enfer à mes yeux n'aura rien de si noir ; Malgré Médée et sa vengeance, Mon amour fera son devoir.MÉDÉE
Voyons si votre amour est tel qu'il veut paraître, Puisque vous le voulez vous allez me connaître : Je vais vous faire voir Ce que c'est que Médée et quel est son pouvoir.La scène change, et représente un désert épouvantable rempli de monstres furieux.
SCÈNE IV. AEglé, Cléone, Arcas, Dorine.
AEGLÉ, CLÉONE et ARCAS
Dieux ! Où sommes nous !CLÉONE
Que d'objets horribles !AEGLÉ, CLÉONE et ARCAS
Dieux ! Où sommes-nous !AEGLÉ, CLÉONE et ARCAS
Dieux ! Où sommes nous ?SCÈNE V. Cléone, Arcas, Dorine.
ARCAS
Ne crains rien avant mon trépas. Ô ciel ! On me désarme !Un fantôme emporte l'épée d'Arcas.
Tu peux beaucoup ici, belle Dorine, hélas ! Ne l'abandonne pas.DORINE
Il est bon d'être nécessaire ; C'est un charme puissant pour plaire Où peu de cours ont résisté : Un grand secours qu'on espère Est un grand trait de beauté.DORINE
Pour se tirer de peine Chacun promet assez ; Mais la promesse est vaine Lorsque les périls sont passés.CLÉONE et ARCAS
Ne doute point de ma promesse.SCÈNE VI. Médée, Cléone, Arcas, Dorine.
MÉDÉE
Qu'on ne me trouble point, qu'on leur ouvre un passage. C'est sur d'autres que vous que doit tomber ma rage, Fuyez de ce funeste lieu.CLÉONE et ARCAS
Adieu, Dorine, adieu.SCÈNE VII. Médée invoque les habitants des enfers. la Rage, le Désespoir, vingt-quatre habitants des enfers chantants, douze lutins dansants, un fantôme.
MÉDÉE
Sortez, ombres, sortez de la nuit éternelle. Voyez le jour pour le troubler. Hâtez-vous d'obéir quand ma voix vous appelle, Que l'affreux désespoir, que la rage cruelle Prennent soin de vous assembler. Sortez, ombres, sortez de la nuit éternelle.CHOEUR DES HABITANTS DES HABITANTS
Sortons de la nuit éternelle.MÉDÉE
Venez peuple infernal, venez, Avancez malheureux coupables, Soyez aujourd'hui déchaînés : Goûtez l'unique bien des cours infortunés, Ne soyons pas seuls misérables.Le CHOEUR
Ordonnez, ordonnez.MÉDÉE
Ma rivale m'expose à des maux effroyables ; Qu'elle ait part aux tourments qui vous sont destinés : Tous les enfers impitoyables Auront peine à former des horreurs comparables Aux troubles qu'elle m'a donné : Goûtons l'unique bien des cours infortunés, Ne soyons pas seuls misérables.Le CHOEUR
Goûtons l'unique bien des cours infortunés, Ne soyons pas seuls misérables.Les habitants des enfers expriment la douceur qu'ils trouvent dans les ordres que Médée leur donne de donner des frayeurs, et de faire de la peine à Aeglé.
On nous tourmente Sans cesse aux enfers, Que l'on ressente Nos feux et nos fers. Tout doit se troubler, Tout doit trembler. La colère Ne laisse jamais Nos cours en paix ; Les plaintes qu'on peut faire Nous doivent toujours plaire, Et nous ne plaignons guère Les yeux qui sont en pleurs : Dans la rage, Les maux qu'on partage Ne sont pas sans douceurs. On nous déchaine, Suivons nos fureurs ; Dans notre peine Troublons tous les cours. Un grand désespoir Est doux à voir. La colère Ne laisse jamais Nos cours en paix ; Les plaintes qu'on peut faire Nous doivent toujours plaire, Et nous ne plaignons guère Les yeux qui sont en pleurs : Dans la rage, Les maux qu'on partage Ne sont pas sans douceurs.SCÈNE VIII. AEglé, habitants des enfers.
Les habitants des enfers épouvantent AEglé. Elle les fuit, et ils la suivent.
ACTE IV
SCÈNE I. AEglé, Médée.
AEGLÉ
Cruelle, ne voulez-vous pas Faire cesser ma peine ? Au moins achevez, inhumaine, Achevez mon trépas.AEGLÉ
Vous aurez beau me poursuivre, Vous aurez beau m'alarmer, Ce n'est qu'en cessant de vivre Que je puis cesser d'aimer.MÉDÉE
Achevez de savoir de quoi je suis capable ; La plus horrible mort n'a rien de comparable Au coup qui vous menace en ce fatal instant : Moi-même j'en frémis tant il est effroyable.Thésée endormi descend conduit par des spectres volants.
SCÈNE II. Medée, Aeglé, Thesée endormi.
MÉDÉE
Venez à mon secours implacables furies. Que le sang innocent recommence à couler ; Il faut encor nous signaler Par de nouvelles barbaries, Venez à mon secours implacables furies.Les furies sortent tenant un tison ardent d'une main, et un couteau de l'autre.
SCÈNE III. Medée, AEglé, Thésée endormi, les Furies.
MÉDÉE
Tremblez en apprenant quel est votre supplice. Votre amant va périr, c'est vous qui m'animez À m'en faire à vos yeux un affreux sacrifice.MÉDÉE
Il faut voir qui des deux l'aimera davantage, Plutôt que le céder, j'aime mieux que la mort En fasse entre nous le partage, Et l'amour n'en est que plus fort Quand il passe jusqu'à la rage.Elle parle aux furies.
Dépêchez, achevez votre sanglant ouvrage.AEGLÉ
Arrêtez, retenez leurs coups, J'épouserai le roi, je suivrai votre envie : Je cède ce héros, que son cour soit à vous, Rien ne m'est si cher que sa vie.MÉDÉE
Non il faut lui montrer une âme déloyale Qui l'immole sans peine à la grandeur royale Tandis que je feindrai d'agir en sa faveur : Enfin je veux gagner son cour Par le secours de ma rivale.AEGLÉ
Non, qu'il vive, il n'importe à quel prix : Je veux tout, je puis tout pour sauver ce que j'aime ; Mon amour vous promet de se trahir lui-même.Les furies rentrent dans les enfers, le théâtre change, et représente une île enchantée.
SCÈNE IV. Médée, Thésée, AEglé.
MÉDÉE, touchant Thésée de sa baguette magique
Voyez ce que j'ai soin de faire Pour un trop malheureux amant.THÉSÉE, éveillé et regardant un habit magnifique et galant dont il est paré
Où suis-je ? Et d'où me vient ce nouvel ornement ?THÉSÉE se voyant sans épée
Mon épée ! Ah rendez-la moi.THÉSÉE
Après tout ce que je vous dois...Il aperçoit AEglé.
Est-ce vous ? Ma princesse, est-ce vous que je vois ? Mais où détournez-vous vos regards pleins de charmes ?MÉDÉE
De quoi ne vient point à bout Un roi qui veut plaire ? La constance ne tient guère Contre un amant qui peut tout. Le roi doit redouter que mon dépit n'éclate : Pour regagner son cour, je vais encor le voir. Essayez, cependant, d'attendrir cette ingrate : Si tous nos soins unis ne peuvent l'émouvoir, Votre amour seul peut-être aura plus de pouvoir.SCÈNE V. Thésée, AEglé.
THÉSÉE
AEglé ne m'aime plus, et n'a rien à me dire ? Qu'avez-vous fait des noeuds que l'amour fit pour nous ? Quoi pour les briser tous. Un jour, un seul jour peut suffire ? J'aurais abandonné le plus puissant empire Pour garder des liens si doux.THÉSÉE
Je ne m'en servirai que pour chercher la mort. Si la belle AEglé m'est ravie Je ne prétends plus rien : Je perds l'unique bien Qui m'aurait fait aimer la vie.AEGLÉ
Hélas !AEGLÉ
Ah ! Que vous me donnez de mortelles alarmes ? On vous a peut-être entendu Thésée, et vous êtes perdu.THÉSÉE
On ne nous entend point, non, ma belle princesse, Si vous m'aimez toujours ne craignez rien pour moi.THÉSÉE
C'est trop appréhender que le roi ne s'irrite. Il faut vous dire tout, l'amour m'en sollicite ; Je suis fils du roi,AEGLÉ
Vous, seigneur !THÉSÉE
Je n'ai montré d'abord que ma seule valeur, C'était à mon propre mérite Que je voulais devoir ma gloire et votre cour.AEGLÉ
Le roi, le monde entier prendraient en vain les armes, Il n'est rien de si fort que Médée, et ses charmes, Nous sommes les objets de ses transports jaloux. S'ils n'en voulaient qu'à moi je les braverais tous, Mais ils m'ont su frapper par où je suis sensible.SCÈNE VI. Médée, Thésée, Aeglé.
MÉDÉE, sortant tout_à_coup d'un nuage
Finissez vos regrets, c'est trop, c'est trop vous plaindre, Je viens d'entendre tout il n'est plus temps de feindre.MÉDÉE
Je vous aime, Thésée, et vous l'allez connaître, Le crime enfin commence à me paraître affreux, Je respecte de si beaux noeuds, Ma rage a beau s'armer, vous en êtes le maître ; Votre vertu m'inspire un dépit généreux, Je rendrai ce que j'aime heureux Puisque mon amour ne peut l'être.AEGLÉ et THÉSÉE
Quel bonheur surprenant pour nos cours amoureux !MÉDÉE
Espérez tout de mon secours. Vous pouvez reprendre vos armes.Thésée reprend son épée. Médée continue.
Gardez vos tendres amours, Goûtez-en les charmes, Aimez sans alarmes, Aimez-vous toujours.SCÈNE VII. Thésée, AEglé, habitants de l'île enchantée, quatre bergères de l'île enchantée chantantes, deux habitants de l'île enchantée chantants, un habitant de l'île enchantée, quatorze habitants de l'île enchantée chantants, douze hautbois, flûtes et cromones, six flûtes, quatre hautbois, deux cromones, douze habitants de l'île enchantée dansants, six hommes, six femmes.
DEUX BERGÈRES, chantent ensemble
Que nos prairies Seront fleuries ! Les cours glacés Pour jamais en sont chassés. Ces lieux tranquilles Sont les asiles Des doux plaisirs, Et des heureux loisirs : La terre est belle, La fleur nouvelle Rit aux zéphirs. Que nos prairies Seront fleuries ! Les cours glacés Pour jamais en sont chassés. C'est dans nos bois Qu'amour a fait ses lois : Leur vert feuillage Doit toujours durer, Un cour sauvage N'y doit point entrer. Que nos prairies Seront fleuries ! Les cours glacés Pour jamais en sont chassés. La seule affaire D'une bergère C'est de songer À l'amour de son berger. Lorsqu'il la mène, Bien qu'elle prenne De longs détours, Tous les chemins sont courts : Sa bergerie Est moins chérie Que ses amours. La seule affaire D'une bergère C'est de songer À l'amour de son berger. Quand son amant La quitte un seul moment, Nos champs pour elle N'ont plus d'autre bien, Elle en querelle Jusques à son chien. La seule affaire D'une bergère C'est de songer À l'amour de son berger.Les habitants de l'île enchantée forment des danses galantes sur l'air de la chanson des bergères.
Deux autres bergères chantent ensemble
Aimons, tout nous y convie, On aime ici sans danger, Il est permis de changer, Chacun y suit son envie : Mais, heureux, cent, et cent fois, Un amant qui fait un choix Qui dure autant que sa vie ! Fuyons le bruit des villages, Fuyons l'éclat du grand jour, Les fruits charmants de l'amour Sont dans les sombres bocages. N'ayons point de peur des loups, Ne craignons que les jaloux Qui sont encor plus sauvages.Les habitants de l'île enchantée dansent sur l'air de la chanson des bergères, qui est joué par des instruments champêtres. Un des habitants de l'île enchantée chante au milieu de tous les autres, qui s'assemblent autour de lui, pour chanter, et pour danser.
UN DES HABITANTS de l'île enchantée
Première chanson.
Quel plaisir d'aimer Sans contrainte ! Nous pouvons former Des voeux sans crainte.UN DES HABITANTS de l'île enchantée
Jusques aux langueurs, Et jusqu'aux larmes, Pour les tendres cours Tout a des charmes.UN DES HABITANTS de l'île enchantée
C'est le plus discret Qui doit plaire ; Il faut du secret Et du mystère.UN DES HABITANTS de l'île enchantée
On dit les rigueurs De sa bergère, Mais pour les faveurs, On s'en doit taire.UN DES HABITANTS de l'île enchantée
Seconde chanson.
L'amour plaît malgré ses peines, L'amour plaît aux cours constants :ACTE V
SCÈNE I.
Le théâtre change et représente un palais, que les enchantements de Médée font paraître, et où l'on voit les apprêts d'un superbe festin.
MÉDÉE
Ah faut-il me venger En perdant ce que j'aime ! Que fais-tu ma fureur, où vas-tu m'engager ? Punir ce cour ingrat c'est me punir moi-même, J'en mourrai de douleur, je tremble d'y songer, Ah faut-il me venger En perdant ce que j'aime ! Ma rivale triomphe, et me voit outrager : Quoi, laisser son amour sans peine, et sans danger ? Voir le spectacle affreux de son bonheur extrême ? Non, il faut me venger En perdant ce que j'aime.SCÈNE II. Dorine, Médée.
DORINE
Quoi ce grand appareil est sa mort qu'on prépare ? Le roi le doit choisir ici pour successeur ; Votre soin pour lui se déclare.MÉDÉE
J'ai caché mon dépit sous ma feinte douceur ; La vengeance ordinaire est trop peu pour mon cour, Je la veux horrible et barbare. Je m'éloignais tantôt exprès pour tout savoir. Du secret de Thésée il faut me prévaloir, Le roi l'ignore encor, et pour me satisfaire Contre un fils inconnu j'arme son propre père : J'immolai mes enfants, j'osai les égorger ; Je ne serai pas seule inhumaine, et perfide, Je ne puis me venger À moins d'un parricide.SCÈNE III. Le roi, Médée.
MÉDÉE
Ce vase par mes soins vient d'être empoisonné ; Vous n'aurez qu'à l'offrir... vous semblez étonné ?MÉDÉE
L'espoir de votre amour, la paix de vos états, Tout dépend d'immoler cette grande victime. Contre un rival heureux faut-il qu'on vous anime ? La vengeance a bien des appas, Est-ce trop la payer s'il vous en coûte un crime ?LE ROI
Je n'ai rien fait jusqu'à ce jour Qui puisse ternir ma mémoire ; Si près de mon tombeau faut-il trahir ma gloire ? Ne vaudrait-il pas mieux étouffer mon amour ?MÉDÉE
Vous avez un fils à Trézene, Il faudra toujours l'éloigner : Votre peuple pour lui n'aura que de la haine, Il adore Thésée, il veut le voir régner. Laisserez-vous un fils sans nom, et sans empire, Tandis qu'un étranger jouira de son sort, Et peut-être osera s'assurer par sa mort...SCÈNE IV. Thésée, AEglé, le Roi, Médée, Cléone, Arcas, le choeur, et une troupe d'Athéniens.
LE ROI
Oublions le passé, ma colère est finie ; Puisqu'Athènes le veut je consens qu'après moi Ce héros soit un jour son légitime roi. Commençons la cérémonie. Qu'on apprenne à servir Thésée en souverain. Prenez ce vase de ma main.THÉSÉE, prenant le vase d'une main, et tirant son épée de l'autre
Je jure sur ce fer qui m'a comblé de gloire, Que je vous servirai contre vos ennemis, Et que vous n'aurez point de sujet plus soumis...Le roi considère avec étonnement l'épée de Thésée, et la reconnaît pour être celle qu'il a laissée pour servir un jour à la reconnaissance de son fils.
LE ROI, empêchant Thesée de porter le vase à sa bouche
Que vois-je ? Quelle épée ! Ah qui l'aurait pu croire ! Ô ciel ! J'allais perdre mon fils ! J'avais laissé ce fer pour ta reconnaissance, Mon fils, ah mon cher fils, où nous exposais-tu ?THÉSÉE
Ce fer eût dans mes mains trahi votre espérance En vous montrant un fils qui n'eut point combattu, Sans prendre aucun secours d'une illustre naissance Je voulais éprouver jusqu'où va la vertu.Médée s'enfuit voyant Thésée reconnu par son père.
SCÈNE V. Le Roi, Thésée, AEglé, Cléone, Arcas, choeur et troupe d'Athéniens.
LE ROI
Ah ! Perfide Médée ! ... elle fuit l'inhumaine, Qu'on la poursuive, allez, ne la respectez plus ; Mais la poursuite en sera vaine, Elle sait des chemins qui nous sont inconnus !THÉSÉE
C'est assez d'éviter sa haine ; Soyons heureux, Seigneur : Notre parfait bonheur Suffira pour sa peine.LE ROI
Je suis charmé de vos appas, Je ne m'en défends pas, Trop aimable AEglé, je vous aime ; Mais je veux être heureux dans un autre moi-même ; Mon rival m'est trop cher pour en être jaloux, Je reconnais mon fils à son amour extrême, C'est le sort de mon sang de s'enflammer pour vous. Que l'hymen prépare Des noeuds pleins d'attraits Soyez unis à jamais, Que l'amour répare Tous les maux qu'il vous a faits Soyez unis à jamais.Le CHOEUR
Soyez unis à jamais.THÉSÉE et AEGLÉ
Les plus belles chaînes Coûtent des soupirs ; Il faut passer par les peines Pour arriver aux plaisirs.LE CHOEUR
Soyez unis à jamais.LE CHOEUR
Soyez unis à jamais.SCÈNE VI. Médée, Le Roi, Thésée, AEglé, Cléone, Arcas, choeur et troupe d'Athéniens.
MÉDÉE, sur un char tiré par des dragons volants
Vous n'êtes pas encor délivrés de ma rage : Je n'ai point préparé la pompe de ces lieux Pour servir au bonheur d'un amour qui m'outrage ; Je veux que les enfers détruisent mon ouvrage, C'est ainsi qu'en partant je vous fais mes adieux.Dans le temps que Médée fuit, le palais paraît embrasé, et les mets du festin préparé se convertissent en des animaux horribles.
SCÈNE VII. Le Roi, Thésée, AEglé, Cléone, Arcas, choeur et troupe d'Athéniens.
SCÈNE VIII. Minerve, choeur de divinités qui accompagnent Minerve, le Roi, Thesée, Aeglé, Cléone, Arcas, Choeur, et troupe d'Athéniens. Six flutes. Deux basses de violon, deux théorbes, quatre trompettes, cinq déesses chantantes, quatre dieux chantants, vingt-six musiciens de la suite des dieux.
MINERVE, dans la gloire
Le théâtre change et représente un palais magnifique et brillant.
MINERVE, et le choeur des divinités, dans la gloire
Vivez, vivez contents dans ces aimables lieux.CHOEUR D'ATHÉNIENS dans le palais
Vivons, vivons contents dans ces aimables lieux.MINERVE et LES CHOEURS
Bienheureux qui peut naître Sous un règne si glorieux ! Vivez, vivez contents dans ces aimables lieux. Vivons, vivons contents dans ces aimables lieux. Un roi digne de l'être Est le don le plus grand des cieux. Vivez, vivez contents dans ces aimables lieux. Vivons, vivons contents dans ces aimables lieux.SCÈNE IX. Le Roi, Thésée, AEglé, Cléone, Arcas, choeur et troupe d'Athéniens.
Toutes les voix, et tous les instruments, des deux choeurs se réunissent. Les plus considérables courtisans du roi d'Athènes, environnés d'une troupe d'esclaves, forment une espèce de fête galante pour se réjouir de la reconnaissance de Thésée ; Arcas et Cléone chantent au milieu de leur danse, un grand seigneur de la cour d'AEgée, quatre courtisans, douze esclaves de la suite.
ARCAS et CLÉONE
1 292 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica