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Tragédie en vers· Tragédie Tirée de l'Ecriture Sainte

Athalie

Jean Racine, Jean-Baptiste Moreau· créée en 1691· 5 actes· 1 816 vers· 16 personnages

Représenté pour la première fois le 5 janvier 1691 au Collège de Saint-Cyr.

Personnages

  • JOAS, roi de Judas, fils d'Ochosias
  • ATHALIE, veuve de Joram, aïeule de Joas
  • JOAD, autrement dit Joïada, grand prêtre
  • JOSABET, tante de Joas, femme du grand prêtre
  • ZACHARIE, fils de Joad et de Josabet
  • SALOMITH, soeur de Zacharie
  • ABNER, l'un des principaux officiers des rois de Juda
  • AZARIAS
  • ISMAËL, et les trois autres chefs des prêtres et des lévites
  • MATHAN, prêtre apostat, sacrificateur de Baal
  • NABAL, confident de Mathan
  • AGAR, femme de la suite d'Athalie
  • TROUPE DE PRÊTRES ET DE LÉVITES
  • SUITE D'ATHALIE
  • LA NOURRICE, de Joas
  • CHOEUR, de jeunes filles de la tribu de Lévi
Préface

Tout le monde sait que le royaume de Juda était composé de deux tribus, de Juda et de Benjamin, et que les dix autres tribus qui se révoltèrent contre Roboam composaient le royaume d'Israël. Comme les rois de Juda étaient de la maison de David, et qu'ils avaient dans leur partage la ville et le temple de Jérusalem, tout ce qu'il y avait de prêtres et de lévites se retirèrent auprès d'eux, et leur demeurèrent toujours attachés. Car, depuis que le temple de Salomon fut bâti, il n'était plus permis de sacrifier ailleurs, et tous ces autres autels qu'on élevait à Dieu sur des montagnes, appelés par cette raison dans l'Ecriture les hauts lieux, ne lui étaient point agréables. Ainsi le culte légitime ne subsistait plus que dans Juda. Les dix tribus, excepté un très petit nombre de personnes, étaient ou idolâtres ou schismatiques.

Au reste, ces prêtres et ces lévites faisaient eux-mêmes une tribu fort nombreuse. Ils furent partagés en diverses classes pour servir tour à tour dans le temple, d'un jour de sabbat à l'autre. Les prêtres étaient de la famille d'Aaron ; et il n'y avait que ceux de cette famille, lesquels pussent exercer la sacrificature. Les lévites leur étaient subordonnés, et avaient soin, entre autres choses, du chant, de la préparation des victimes, et de la garde du temple. Ce nom de lévite ne laisse pas d'être donné quelquefois indifféremment à tous ceux de la tribu. Ceux qui étaient en semaine avaient, ainsi que le grand-prêtre, leur logement dans les portiques ou galeries dont le temple était environné, et qui faisaient partie du temple même. Tout l'édifice s'appelait en général le lieu saint ; mais on appelait plus particulièrement de ce nom cette partie du temple intérieur où étaient le chandelier d'or, l'autel des parfums et les tables des pains de proposition ; et cette partie était encore distinguée du Saint des Saints, où était l'arche, et où le grand-prêtre seul avait droit d'entrer une fois l'année. C'était une tradition assez constante que la montagne sur laquelle le temple fut bâti était la même montagne où Abraham avait autrefois offert en sacrifice son fils Isaac.

J'ai cru devoir expliquer ici ces particularités, afin que ceux à qui l'histoire de l'Ancien Testament ne sera pas assez présente n'en soient point arrêtés en lisant cette tragédie. Elle a pour sujet Joas reconnu et mis sur le trône ; et j'aurais dû dans les règles l'intituler Joas ; mais la plupart du monde n'en ayant entendu parler que sous le nom d'Athalie, je n'ai pas jugé à propos de la leur présenter sous un autre titre puisque d'ailleurs Athalie y joue un personnage si considérable, et que c'est sa mort qui termine la pièce. Voici une partie des principaux événements qui devancèrent cette grande action.

Joram, roi de Juda, fils de Josaphat, et le septième roi de la race de David, épousa Athalie, fille d'Achab et de Jézabel qui régnaient en Israël, fameux l'un et l'autre, mais principalement Jézabel, par leurs sanglantes persécutions contre les prophètes. Athalie, non moins impie que sa mère, entraîna bientôt le roi son mari dans l'idolâtrie et fit même construire dans Jérusalem un temple à Baal, qui était le dieu du pays de Tyr et de Sidon, où Jézabel avait pris naissance. Joram, après avoir vu périr par les mains des Arabes et des Philistins tous les princes ses enfants, à la réserve d'Ochosias, mourut lui-même misérablement d'une longue maladie qui lui consuma les entrailles. Sa mort funeste n'empêcha pas Ochosias d'imiter son impiété et celle d'Athalie sa mère. Mais ce prince, après avoir régné seulement un an, étant allé rendre visite au roi d'Israël, frère d'Athalie, fut enveloppé dans la ruine de la maison d'Achab, et tué par l'ordre de Jéhu, que Dieu avait fait sacrer par ses prophètes pour régner sur Israël et pour être le ministre de ses vengeances. Jéhu extermina toute la postérité d'Achab, et fit jeter par les fenêtres Jézabel, qui, selon la prédiction d'Elie, fut mangée des chiens dans la vigne de ce même Naboth qu'elle avait fait mourir autrefois pour s'emparer de son héritage. Athalie, ayant appris à Jérusalem tous ces massacres, entreprit de son côté d'éteindre entièrement la race royale de David, en faisant mourir tous les enfants d'Ochosias, ses petits-fils. Mais heureusement Josabeth, soeur d'Ochosias et fille de Joram, mais d'une autre mère qu'Athalie, étant arrivée lorsqu'on égorgeait les princes ses neveux, elle trouva moyen de dérober du milieu des morts le petit Joas, encore à la mamelle, et le confia avec sa nourrice au grand-prêtre son mari, qui les cacha tous deux dans le temple, où l'enfant fut élevé secrètement jusqu'au jour qu'il fut proclamé roi de Juda. L'histoire des Rois dit que ce fut la septième année d'après. Mais le texte grec des Paralipomènes, que Sévère Sulpice a suivi, dit que ce fut la huitième. C'est ce qui m'a autorisé à donner à ce prince neuf à dix ans, pour le mettre déjà en état de répondre aux questions qu'on lui fait.

Je crois ne lui avoir rien fait dire qui soit au-dessus de la portée d'un enfant de cet âge qui a de l'esprit et de la mémoire. Mais, quand j'aurais été un peu au-delà, il faut considérer que c'est ici un enfant tout extraordinaire, élevé dans le temple par un grand-prêtre qui, le regardant comme l'unique espérance de sa nation, l'avait instruit de bonne heure dans tous les devoirs de la religion et de la royauté. Il n'en était pas de même des enfants des Juifs que de la plupart des nôtres : on leur apprenait les saintes Lettres, non seulement dès qu'ils avaient atteint l'usage de la raison, mais, pour me servir de l'expression de saint Paul, dès la mamelle. Chaque Juif était obligé d'écrire une fois en sa vie, de sa propre main, le volume de la Loi tout entier. Les rois étaient même obligés de l'écrire deux fois et il leur était enjoint de l'avoir continuellement devant les yeux. Je puis dire ici que la France voit en la personne d'un prince de huit ans et demi, qui fait aujourd'hui ses plus chères délices, un exemple illustre de ce que peut dans un enfant un heureux naturel aidé d'une excellente éducation, et que si j'avais donné au petit Joas la même vivacité et le même discernement qui brillent dans les reparties de ce jeune prince, on m'aurait accusé avec raison d'avoir péché contre les règles de la vraisemblance.

L'âge de Zacharie, fils du grand-prêtre, n'étant point marqué, on peut lui supposer, si l'on veut, deux ou trois ans de plus qu'à Joas.

J'ai suivi l'explication de plusieurs commentateurs fort habiles, qui prouvent, par le texte même de l'Ecriture, que tous ces soldats à qui Joïada, ou Joad, comme il est appelé dans Josèphe, fit prendre les armes consacrées à Dieu par David, étaient autant de prêtres et de lévites, aussi bien que les cinq centeniers qui les commandaient. En effet, disent ces interprètes, tout devait être saint dans une si sainte action, et aucun profane n'y devait être employé. Il s'y agissait non seulement de conserver le sceptre dans la maison de David, mais encore de conserver à ce grand roi cette suite de descendants dont devait naître le Messie : "Car ce Messie tant de fois promis comme fils d'Abraham, devait être aussi le fils de David et de tous les rois de Juda." De là vient que l'illustre et savant prélat de qui j'ai emprunté ces paroles appelle Joas le précieux reste de la maison de David. Josèphe en parle dans les mêmes termes, et l'Ecriture dit expressément que Dieu n'extermina pas toute la famille de Joram, voulant conserver à David la lampe qu'il lui avait promise. Or cette lampe, qu'était-ce autre chose que la lumière qui devait être un jour révélée aux nations ?

L'histoire ne spécifie point le jour où Joas fut proclamé. Quelques interprètes veulent que ce fût un jour de fête. J'ai choisi celle de la Pentecôte, qui était l'une des trois grandes fêtes des Juifs. On y célébrait la mémoire de la publication de la loi sur le mont de Sinaï, et on y offrait aussi à Dieu les premiers pains de la nouvelle moisson : ce qui faisait qu'on la nommait encore la fête des prémices. J'ai songé que ces circonstances me fourniraient quelque variété pour les chants du choeur.

Ce choeur est composé de jeunes filles de la tribu de Lévi, et je mets à leur tête une fille que je donne pour soeur à Zacharie. C'est elle qui introduit le choeur chez sa mère. Elle chante avec lui, porte la parole pour lui, et fait enfin les fonctions de ce personnage des anciens choeurs qu'on appelait le coryphée. J'ai aussi essayé d'imiter des anciens cette continuité d'action qui fait que leur théâtre ne demeure jamais vide, les intervalles des actes n'étant marqués que par des hymnes et par des moralités du choeur, qui ont rapport à ce qui se passe.

On me trouvera peut-être un peu hardi d'avoir osé mettre sur la scène un prophète inspiré de Dieu, et qui prédit l'avenir. Mais j'ai eu la précaution de ne mettre dans sa bouche que des expressions tirées des prophètes mêmes. Quoique l'Ecriture ne dise pas en termes exprès que Joïada ait eu l'esprit de prophétie, comme elle le dit de son fils, elle le représente comme un homme tout plein de l'esprit de Dieu. Et d'ailleurs ne paraît-il pas, par l'Evangile, qu'il a pu prophétiser en qualité de souverain pontife ? Je suppose donc qu'il voit en esprit le funeste changement de Joas qui, après trente ans d'un règne fort pieux, s'abandonna aux mauvais conseils des flatteurs, et se souilla du meurtre de Zacharie, fils et successeur de ce grand-prêtre. Ce meurtre, commis dans le temple, fut une des principales causes de la colère de Dieu contre les Juifs, et de tous les malheurs qui leur arrivèrent dans la suite. On prétend même que depuis ce jour-là les réponses de Dieu cessèrent entièrement dans le sanctuaire. C'est ce qui m'a donné lieu de faire prédire de suite à Joad et la destruction du temple et la ruine de Jérusalem. Mais comme les prophètes joignent d'ordinaire les consolations aux menaces, et que d'ailleurs il s'agit de mettre sur le trône un des ancêtres du Messie, j'ai pris occasion de faire entrevoir la venue de ce consolateur, après lequel tous les anciens justes soupiraient. Cette scène, qui est une espèce d'épisode, amène très naturellement la musique, par la coutume qu'avaient plusieurs prophètes d'entrer dans leurs saints transports au son des instruments : témoin cette troupe de prophètes qui vinrent au-devant de Saül avec des harpes et des lyres qu'on portait devant eux ; et témoin Elisée lui-même, qui, étant consulté sur l'avenir par le roi de Juda et par le roi d'Israël, dit, comme fait ici Joad : Adducite mihi psaltem. Ajoutez à cela que cette prophétie sert beaucoup à augmenter le trouble dans la pièce, par la consternation et par les différents mouvements où elle jette le choeur et les principaux acteurs.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Joad, Abner.

ABNER

Pensez-vous être saint et juste impunément ? Dès longtemps elle hait cette fermeté rare Qui rehausse en Joad l'éclat de la tiare. Dès longtemps votre amour pour la religion Est traité de révolte et de sédition. Du mérite éclatant cette reine jalouse, Hait surtout Josabet votre fidèle épouse. Si du grand prêtre Aaron Joad est successeur, De notre dernier roi Josabet est la soeur. Mathan d'ailleurs, Mathan, ce prêtre sacrilège, Plus méchant qu'Athalie, à toute heure l'assiège ; Mathan de nos autels infâme déserteur, Et de toute vertu zélé persécuteur. C'est peu que le front ceint d'une mitre étrangère, Ce lévite à Baal prête son ministère. Ce Temple l'importune, et son impiété Voudrait anéantir le Dieu qu'il a quitté. Pour vous perdre il n'est point de ressorts qu'il n'invente. Quelquefois il vous plaint, souvent même il vous vante. Il affecte pour vous une fausse douceur. Et par là de son fiel colorant la noirceur, Tantôt à cette reine il vous peint redoutable. Tantôt voyant pour l'or sa soif insatiable, Il lui feint qu'en un lieu que vous seul connaissez, Vous cachez des trésors par David amassés. Enfin depuis deux jours la superbe Athalie, Dans un sombre chagrin paraît ensevelie. Je l'observais hier, et je voyais ses yeux Lancer sur le lieu saint des regards furieux ; Comme si dans le fond de ce vaste édifice Dieu cachait un vengeur armé pour son supplice. Croyez-moi, plus j'y pense, et moins je puis douter, Que sur vous son courroux ne soit prêt d'éclater, Et que de Jézabel la fille sanguinaire Ne vienne attaquer Dieu jusqu'en son sanctuaire.

Variante, éd. 1691 : v.43, "qu'il ne joue" au lieu de "qu'il n'invente" et v.44, "il vous loue" pour "il vous vante".

JOAD

Celui qui met un frein à la fureur des flots, Sait aussi des méchants arrêter les complots. Soumis avec respect à sa volonté sainte, Je crains Dieu, cher Abner, et n'ai point d'autre crainte. Cependant je rends grâce au zèle officieux Qui sur tous mes périls vous fait ouvrir les yeux. Je vois que l'injustice en secret vous irrite, Que vous avez encor le coeur israélite. Le ciel en soit béni. Mais ce secret courroux, Cette oisive vertu, vous en contentez-vous ? La foi qui n'agit point, est-ce une foi sincère ? Huit ans déjà passés, une impie étrangère Du sceptre de David usurpe tous les droits, Se baigne impunément dans le sang de nos rois, Des enfants de son fils détestable homicide, Et même contre Dieu lève son bras perfide. Et vous, l'un des soutiens de ce tremblant État, Vous nourri dans les camps du saint roi Josaphat, Qui sous son fils Joram commandiez nos armées, Qui rassurâtes seul nos villes alarmées, Lorsque d'Ochosias le trépas imprévu Dispersa tout son camp à l'aspect de Jéhu : Je crains Dieu, dites-vous, sa vérité me touche. Voici comme ce Dieu vous répond par ma bouche : Du zèle de ma Loi que sert de vous parer ? Par de stériles voeux pensez-vous m'honorer ? Quel fruit me revient-il de tous vos sacrifices ? Ai-je besoin du sang des boucs et des génisses ? Le sang de vos rois crie, et n'est point écouté. Rompez, rompez tout pacte avec l'impiété. Du milieu de mon peuple exterminez les crimes, Et vous viendrez alors m'immoler des victimes.

Variante, éd. 1691 et 1692 : v.92, "vos victimes" au lieu de "des victimes".

SCÈNE II. Joad, Josabet.

JOSABET

Hélas ! de quel péril je l'avais su tirer ! Dans quel péril encore est-il prêt de rentrer !

Variante, éd. 1691 et 1692 : v.186, "il est" au lieu de "est-il".

JOAD

Vos larmes, Josabet, n'ont rien de criminel. Mais Dieu veut qu'on espère en son soin paternel. Il ne recherche point, aveugle en sa colère, Sur le fils qui le craint, l'impiété du père. Tout ce qui reste encor de fidèles Hébreux Lui viendront aujourd'hui renouveler leurs voeux. Autant que de David la race est respectée, Autant de Jézabel la fille est détestée. Joas les touchera par sa noble pudeur, Où semble de son sang reluire la splendeur. Et Dieu par sa voix même appuyant notre exemple, De plus près à leur coeur parlera dans son Temple. Deux infidèles rois tour à tour l'ont bravé. Il faut que sur le trône un roi soit élevé, Qui se souvienne un jour qu'au rang de ses ancêtres, Dieu l'a fait remonter par la main de ses prêtres, L'a tiré par leur main de l'oubli du tombeau, Et de David éteint rallumé le flambeau. Grand Dieu ! si tu prévois qu'indigne de sa race, Il doive de David abandonner la trace, Qu'il soit comme le fruit en naissant arraché, Ou qu'un souffle ennemi dans sa fleur a séché. Mais si ce même enfant à tes ordres docile, Doit être à tes desseins un instrument utile, Fais qu'au juste héritier le sceptre soit remis. Livre en mes faibles mains ses puissants ennemis. Confonds dans ses conseils une reine cruelle. Daigne, daigne, mon_Dieu, sur Mathan et sur elle, Répandre cet esprit d'imprudence et d'erreur, De la chute des rois funeste avant-coureur. L'heure me presse. Adieu. Des plus saintes familles Votre fils et sa soeur vous amènent les filles.

SCÈNE III. Josabet, Zacharie, Salomith, Le Choeur.

SCÈNE IV. Le Choeur.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Josabet, Salomith, Le Choeur.

SCÈNE II. Zacharie, Josabet, Salomith, Le Choeur.

JOSABET

Comment ?

JOSABET

Ciel !

SCÈNE III. Athalie, Agar, Abner, Suite d'Athalie.

SCÈNE IV. Athalie, Abner, etc.

SCÈNE V. Mathan, Athalie, Abner, etc.

ATHALIE

Prêtez-moi l'un et l'autre une oreille attentive. Je ne veux point ici rappeler le passé, Ni vous rendre raison du sang que j'ai versé. Ce que j'ai fait, Abner, j'ai cru le devoir faire. Je ne prends point pour juge un peuple téméraire. Quoi que son insolence ait osé publier, Le ciel même a pris soin de me justifier. Sur d'éclatants succès ma puissance établie A fait jusqu'aux deux mers respecter Athalie. Par moi Jérusalem goûte un calme profond. Le Jourdain ne voit plus l'Arabe vagabond, Ni l'altier Philistin, par d'éternels ravages, Comme au temps de vos rois, désoler ses rivages ; Le Syrien me traite et de reine et de soeur. Enfin de ma maison le perfide oppresseur, Qui devait jusqu'à moi pousser sa barbarie, Jéhu, le fier Jéhu tremble dans Samarie. De toutes parts pressé par un puissant voisin Que j'ai su soulever contre cet assassin, Il me laisse en ces lieux souveraine maîtresse. Je jouissais en paix du fruit de ma sagesse. Mais un trouble importun vient depuis quelques jours De mes prospérités interrompre le cours. Un songe ( me devrais-je inquiéter d'un songe ?) Entretient dans mon coeur un chagrin qui le ronge. Je l'évite partout, partout il me poursuit. C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit. Ma mère Jézabel devant moi s'est montrée, Comme au jour de sa mort pompeusement parée. Ses malheurs n'avaient point abattu sa fierté. Même elle avait encor cet éclat emprunté, Dont elle eut soin de peindre et d'orner son visage, Pour réparer des ans l'irréparable outrage. Tremble, m'a-t-elle dit, fille digne de moi. Le cruel Dieu des Juifs l'emporte aussi sur toi. Je te plains de tomber dans ses mains redoutables, Ma fille. En achevant ces mots épouvantables, Son ombre vers mon lit a paru se baisser. Et moi, je lui tendais les mains pour l'embrasser. Mais je n'ai plus trouvé qu'un horrible mélange D'os et de chair meurtris, et traînés dans la fange, Des lambeaux pleins de sang, et des membres affreux, Que des chiens dévorants se disputaient entre eux.

ATHALIE

Dans ce désordre à mes yeux se présente Un jeune enfant couvert d'une robe éclatante, Tels qu'on voit des Hébreux les prêtres revêtus. Sa vue a ranimé mes esprits abattus. Mais lorsque revenant de mon trouble funeste, J'admirais sa douceur, son air noble et modeste, J'ai senti tout_à_coup un homicide acier, Que le traître en mon sein a plongé tout entier. De tant d'objets divers le bizarre assemblage Peut-être du hasard vous paraît un ouvrage. Moi-même quelque temps honteuse de ma peur Je l'ai pris pour l'effet d'une sombre vapeur. Mais de ce souvenir mon âme possédée À deux fois en dormant revu la même idée. Deux fois mes tristes yeux se sont vu retracer Ce même enfant toujours tout prêt à me percer. Lasse enfin des horreurs dont j'étais poursuivie J'allais prier Baal de veiller sur ma vie, Et chercher du repos au pied de ses autels. Que ne peut la frayeur sur l'esprit des mortels ! Dans le temple des Juifs un instinct m'a poussée, Et d'apaiser leur Dieu j'ai conçu la pensée. J'ai cru que des présents calmeraient son courroux, Que ce Dieu, quel qu'il soit, en deviendrait plus doux. Pontife de Baal, excusez ma faiblesse. J'entre. Le peuple fuit. Le sacrifice cesse. Le grand prêtre vers moi s'avance avec fureur. Pendant qu'il me parlait, ô surprise ! ô terreur ! J'ai vu ce même enfant dont je suis menacée, Tel qu'un songe effrayant l'a peint à ma pensée. Je l'ai vu. Son même air, son même habit de lin, Sa démarche, ses yeux, et tous ses traits enfin. C'est lui-même. Il marchait à côté du grand prêtre. Mais bientôt à ma vue on l'a fait disparaître. Voilà quel trouble ici m'oblige à m'arrêter, Et sur quoi j'ai voulu tous deux vous consulter. Que présage, Mathan, ce prodige incroyable ?

SCÈNE VI. Athalie, Mathan, etc.

SCÈNE VII. Joas, Josabet, Athalie, Zacharie, Abner, Salomith, deux Lévites, Le Choeur, etc.

ATHALIE

Lui.

ATHALIE, à Joas et à Josabet

Vous sortez ?

ATHALIE

Hé bien ?

SCÈNE VIII. Joad, Josabet, Joas, Zacharie, Abner, Salomith, Lévites, Le Choeur.

SCÈNE IX. Le Choeur.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Mathan, Nabal, Le Choeur.

SCÈNE II. Zacharie, Mathan, Nabal.

SCÈNE III. Mathan, Nabal.

MATHAN

Ami, peux-tu penser que d'un zèle frivole Je me laisse aveugler pour une vaine idole, Pour un fragile bois, que malgré mon secours Les vers sur son autel consument tous les jours ? Né ministre du Dieu qu'en ce temple on adore, Peut-être que Mathan le servirait encore, Si l'amour des grandeurs, la soif de commander Avec son joug étroit pouvaient s'accommoder. Qu'est-il besoin, Nabal, qu'à tes yeux je rappelle De Joad et de moi la fameuse querelle, Quand j'osai contre lui disputer l'encensoir, Mes brigues, mes combats, mes pleurs, mon désespoir ? Vaincu par lui, j'entrai dans une autre carrière, Et mon âme à la cour s'attacha toute entière. J'approchai par degrés de l'oreille des rois, Et bientôt en oracle on érigea ma voix. J'étudiai leur coeur, je flattai leurs caprices, Je leur semai de fleurs le bord des précipices. Près de leurs passions rien ne me fut sacré. De mesure et de poids je changeais à leur gré. Autant que de Joad l'inflexible rudesse De leur superbe oreille offensait la mollesse, Autant je les charmais par ma dextérité, Dérobant à leurs yeux la triste vérité, Prêtant à leurs fureurs des couleurs favorables, Et prodigue surtout du sang des misérables. Enfin au Dieu nouveau qu'elle avait introduit Par les mains d'Athalie un temple fut construit. Jérusalem pleura de se voir profanée. Des enfants de Lévi la troupe consternée En poussa vers le ciel des hurlements affreux. Moi seul donnant l'exemple aux timides Hébreux, Déserteur de leur loi, j'approuvai l'entreprise Et par là de Baal méritai la prêtrise. Par là je me rendis terrible à mon rival, Je ceignis la tiare, et marchai son égal. Toutefois, je l'avoue, en ce comble de gloire Du Dieu que j'ai quitté l'importune mémoire Jette encore en mon âme un reste de terreur. Et c'est ce qui redouble et nourrit ma fureur. Heureux ! si sur son temple achevant ma vengeance, Je puis convaincre enfin sa haine d'impuissance, Et parmi le débris, le ravage, et les morts, À force d'attentats perdre tous mes remords. Mais voici Josabet.

SCÈNE IV. Josabet, Mathan, Nabal.

JOSABET

Éliacin !

SCÈNE V. Joad, Josabet, Mathan, Nabal.

SCÈNE VI. Joad, Josabet.

SCÈNE VII. Joad, Joasabet, Azarias suivi du choeur et de plusieurs Lévites.

JOSABET

Ô David !

LE CHOEUR

Dieu de Sion, rappelle, Rappelle en sa faveur tes antiques bontés.

La symphonie recommence encore, et Joad un moment après l'interrompt.

SCÈNE VIII. Salomith, Le Choeur.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Joas, Joasabet, Zacharie, Salomith, un Lévite, Le Choeur.

JOSABET, lui essayant le diadème

Laissez, mon fils, je fais ce qui m'est ordonné.

SCÈNE II. Joad, Joas.

JOAS, courant dans les bras du grand prêtre

Mon père !

SCÈNE III. Joas, Joad, Azarias, Ismaël et les trois autres chefs des Lévites.

JOAD

Gardez pour d'autres temps cette reconnaissance. Voilà donc votre roi, votre unique espérance. J'ai pris soin jusqu'ici de vous le conserver. Ministres du Seigneur, c'est à vous d'achever. Bientôt de Jézabel la fille meurtrière Instruite que Joas voit encor la lumière, Dans l'horreur du tombeau viendra le replonger. Déjà sans le connaître elle veut l'égorger. Prêtres saints, c'est à vous de prévenir sa rage. Il faut finir des Juifs le honteux esclavage, Venger vos princes morts, relever votre Loi, Et faire aux deux tribus reconnaître leur roi. L'entreprise sans doute est grande et périlleuse. J'attaque sur son trône une reine orgueilleuse, Qui voit sous ses drapeaux marcher un camp nombreux De hardis étrangers, d'infidèles Hébreux. Mais ma force est au Dieu, dont l'intérêt me guide. Songez qu'en cet enfant tout Israël réside. Déjà ce Dieu vengeur commence à la troubler. Déjà trompant ses soins j'ai su vous rassembler. Elle nous croit ici sans armes, sans défense. Couronnons, proclamons Joas en diligence. De là, du nouveau prince intrépides soldats, Marchons en invoquant l'arbitre des combats, Et réveillant la foi dans les coeurs endormie, Jusques dans son palais cherchons notre ennemie. Et quels coeurs si plongés dans un lâche sommeil, Nous voyant avancer dans ce saint appareil, Ne s'empresseront pas à suivre notre exemple ? Un roi que Dieu lui-même a nourri dans son Temple, Le successeur d'Aaron de ses prêtres suivi, Conduisant au combat les enfants de Lévi, Et dans ces mêmes mains des peuples révérées, Les armes au Seigneur par David consacrées ? Dieu sur ses ennemis répandra sa terreur. Dans l'infidèle sang baignez-vous sans horreur. Frappez et Tyriens, et même Israélites. Ne descendez-vous pas de ces fameux lévites, Qui lorsqu'au Dieu du Nil le volage Israël Rendit dans le désert un culte criminel, De leurs plus chers parents saintement homicides, Consacrèrent leurs mains dans le sang des perfides, Et par ce noble exploit vous acquirent l'honneur D'être seuls employés aux autels du Seigneur ? Mais je vois que déjà vous brûlez de me suivre. Jurez donc avant tout sur cet auguste Livre, À ce roi que le ciel vous redonne aujourd'hui, De vivre, de combattre, et de mourir pour lui.

SCÈNE IV. Joas, Joad, Joasabet, Zacharie, Azarias, etc., Salomith, Le Choeur.

JOSABET, embrassant Joas

Ô Roi, fils de David !

JOSABET

C'est Joas.

SCÈNE V. Joas, Joasabet, Joad, etc., Un Lévite.

SCÈNE VI. Salomith, Le Choeur.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Zacharie, Salomith, Le Choeur.

SCÈNE II. Abner, Joad, Josabet, Zacharie, Salomith, Ismaël, deux Lévites, etc.

SCÈNE III. Joad, Josabet, Ismaël, Zacharie, etc.

Il lui parle à l'oreille.

SCÈNE IV. Joas, Joad, Josabet, Troupes de prêtres et de lévites, etc.

SCÈNE V. Athalie, Joas caché derrière le rideau, Joad, Josabet, Abner, Suite d'Athalie.

ABNER

Ciel !

ATHALIE, à Joad

Perfide !

JOAD

Soldats du Dieu vivant, défendez votre roi.

Ici le fond du théâtre s'ouvre. On voit le dedans du Temple, et les lévites armés sortent de tous côtés sur la scène.

ABNER, se jetant aux pieds de Joas

Sur qui ? Sur Joas ! Sur mon maître !

SCÈNE VI. Ismaël, Joas, Joad, Athalie, etc.

SCÈNE VII. Joas, Joas, Joasbet, Abner, etc.

SCÈNE DERNIÈRE. Un Lévite, Joas, Joad, etc.

1 816 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica